Tempête sur le Valais

A l’apéro, si vous devez choisir entre un blanc ou un rouge, c’est une situation de choix, mais elle n’est pas particulièrement compliquée. A l’inverse, le 2ème tour de l’élection au Conseil des Etats en Valais est une situation compliquée. Pour bon nombre d’entre nous, la « bonne » réponse ne saute pas aux yeux. Loin de là. Mon hypothèse : nous sommes dans une tempête politique qui porte sur la question de la représentation.

Pour ceux qui veulent aller à l’essentiel, je tente ici de proposer une grille de lecture que chacun pourra appliquer pour se faire l’opinion la plus juste possible:

  1. Comment représenter au mieux les différents courants politiques au Conseil des Etats ?
  2. En matière de genre, âge, région, souhaitez-vous une représentation « miroir » de la population valaisanne, même imparfaite ? Ou donnez-vous priorité aux engagements politiques pris par la personne ?

=> 2a. Si vous souhaitez une représentation miroir, les femmes valaisannes ont-elles besoin d’être représentées par des Valaisannes, ou peuvent-elles l’être par des femmes d’autres cantons ?

=> 2b. Si vous donnez priorité aux engagements politiques, qui a le meilleur dossier à présenter ?

  1. Quelle importance accordez-vous à la langue et à la capacité d’être acteur/trice dans les débats ?

 

Pour ceux qui ont 5 minutes de plus, voici le raisonnement.

La tempête politique valaisanne est provoquée par les vents suivants: positionnement politique, genre, engagement pour la cause de l’égalité, région, langue, âge. A son tour, chaque vent mobilise certaines valeurs spécifiques qui vont influer notre décision.

Positionnement politique

Quatre partis proposent des candidat-es dans ce 2ème tour et, pour les départager, nos préférences politiques jouent un rôle clef. Deux points spécifiques s’imposent dans cette élection pour le Conseil des Etats, la fameuse chambre « Haute ». Premièrement, l’équilibre des pouvoirs fédéraux en fait d’une part une chambre de réflexion où prévaut la recherche d’un consensus, mais aussi un contre-pouvoir important pour toutes les questions liées à l’Etat de droit. La politique partisane y joue un rôle moins marqué qu’au National, la personnalité des élu-es y est plus importante.

Deuxièmement, la fonction principale de cette même chambre Haute est de défendre les intérêts du canton. A ce titre, elle se doit de représenter les différents courants politiques du Valais. Et ceux-ci sont multiples et divers. Le Valais n’est pas un bloc d’intérêts uniformes. La question qui se pose est donc : comment représenter au mieux les différents courants politiques au Conseil des Etats ?

Genre et engagement pour la cause de l’égalité

La question du vote « femme » est particulièrement intéressante. Ceux qui plaident pour avoir au moins une femme dans la délégation valaisanne (1/10 dans le cas de l’élection de M. Maret ou B. Wolf) argumentent à la lumière de la « représentation descriptive ». Cette approche repose sur l’idée que les représentant-es politiques doivent être un « miroir » de leurs citoyen-nes. Si aucune femme ne va à Berne au nom du canton du Valais, c’est donc 50% de la population valaisanne qui n’est pas représentée au sens du « miroir ». Cet argument est indépendant de l’engagement thématique des candidat-es, il porte sur leurs caractéristiques socio-démographiques. L’approche « miroir » fait le pari que si plus de femmes sont élues, les chances augmentent de voir les questions liées aux expériences de vie des femmes mieux traitées. Comme l’explique la Prof. Mansbridge d’Harvard (par exemple ici), cette approche miroir est particulièrement pertinente pour les situations où le lien de confiance est rompue et aux certains groupes ne se sentent pas représentés par des non-membres du groupe.

En parallèle, l’argument sur le genre peut porter sur les engagements politiques concrets en faveur des intérêts des femmes (au sein des situations typiques vécues par les femmes) et de l’égalité. Le genre de la personne n’importe pas, c’est son travail politique qui est au cœur de la question. Représenter s’entend ici dans un sens politique, la personne se fait porte-parole et avocate de certaines propositions.

Distinguer ces deux dimensions, c’est clarifier la question qui nous est posée pour ce deuxième tour. Souhaitez-vous une représentation « miroir », même imparfaite ? Ou donnez-vous priorité aux engagements politiques pris par la personne ? Souvent, la réponse à ces deux questions pointe la même personne. Mais dans ce 2ème tour, ce n’est pas forcément le cas, d’où l’intérêt de bien les distinguer.

Ces questions conduisent à deux questions complémentaires. La question du miroir prend une autre dimension après les résultats du 20 octobre. Au niveau suisse, le Parlement a sensiblement augmenté sa part d’élues (42%). La représentation miroir est presque atteinte (tout du moins au Conseil National). Par contre, il est totalement absent au niveau cantonal : 8 hommes sur 8 pour le National. Si vous souhaitez une représentation miroir, les femmes valaisannes ont-elles besoin d’être représentées par des Valaisannes, ou peuvent-elles l’être par des femmes d’autres cantons?

Si vous optez pour le positionnement politique, il faut alors comparer les différents dossiers des candidat-es en matière d’égalité.

Une même distinction s’applique aux critères de région et d’âge. Pour les tenants d’une représentation « miroir », il faut des représentants de chaque région et de chaque génération dans le but d’augmenter les chances de voir leurs intérêts pris en compte. Pour la ligne politique, il s’agit de s’intéresser aux actions politiques concrètes, indépendamment de l’origine ou de l’âge.

Langue

Le critère de langue peut être traité comme une composante du « miroir ». Dans ce cas, la même réflexion s’applique. Néanmoins, la langue est particulière car elle est aussi outil de communication politique. Et au Conseil des Etats, il n’y a pas de traduction simultanée. Comprendre l’autre langue, c’est donc la faculté de se mettre à la place de toute la population du canton, mais c’est également la faculté de comprendre les débats et de convaincre ses collègues. La question qui se pose ici est donc : quelle importance accordez-vous à la langue et à la capacité d’être acteur/trice dans les débats ?

Les questions-clefs

Les questions pour trouver son chemin dans cette tempête politique me semblent donc être les suivantes :

  1. Comment représenter au mieux les différents courants politiques au Conseil des Etats ?
  2. En matière de genre, âge, région, souhaitez-vous une représentation « miroir », même imparfaite ? Ou donnez-vous priorité aux engagements politiques pris par la personne ?

=> 2a. Si vous souhaitez une représentation miroir, les femmes valaisannes ont-elles besoin d’être représentées par des Valaisannes, ou peuvent-elles l’être par des femmes d’autres cantons ?

=> 2b. Si vous donnez priorité aux engagements politiques, qui a le meilleur dossier à présenter ?

  1. Quelle importance accordez-vous à la langue et à la capacité d’être acteur/trice dans les débats ?

Pour finir : l’importance des critères 

Cette tempête politique qui s’abat sur le Valais illustre un point extrêmement important du fonctionnement de toutes les élections : l’intérêt de distinguer un débat sur les critères et une élection de personnes. Pour ce 2ème tour, les deux questions se combinent : nous votons sur des personnes et, à travers elles, sur des critères de représentation. Le débat serait beaucoup plus productif si nous pouvions d’abord décider quelle représentation nous souhaitons (au Grand-Conseil, au Conseil d’Etat, aux Etats, dans les instances communales), puis appliquer ses critères aux choix de personnes. Avec Florian Evequoz, nous avons esquissé les bases de ce débat dans une approche appelée le « Pacte de représentation ». Affaire à suivre…

Nouveaux points d’équilibre

La vie ressemble à un art subtil et difficile de la chute sous contrôle, sans cesse à la recherche d’un nouveau point d’équilibre. Durant toute notre existence, nous dansons au gré des partenaires et des vents. Au quotidien, ces points d’équilibre s’enchainent sans faire de bruit. Parfois, des points plus importants s’imposent à nous. C’est ce qui m’est arrivé hier lorsque j’ai déposé le petit dernier à la crèche.

En ce lundi matin, le ciel semble à portée de main tellement il est bas. Décor tout gris, ambiance de fin de vacances. La grande sœur commence aujourd’hui l’école enfantine et le voilà en solo à la crèche. Rien de dramatique de ce coté, il connaît déjà tout le monde et saura retrouver sa place. En échangeant quelques mots avec les responsables du groupe, je remarque que les petits casiers de ceux qui ont quitté la crèche n’ont pas encore disparu. La photo de mon ainée brille toujours en haut à droite. L’image se fixe. Elle venait dans cette crèche depuis ses 5 mois, elle adorait l’endroit et les gens. Aujourd’hui, il ne reste que cette photo. L’équilibre se fait bascule. Durant quelques secondes, la musique déraille. On est loin du pas de danse gracieux et parfaitement exécuté. J’ai plutôt l’impression d’avoir été poussé dans le dos.

Ce n’est pas tant l’émotion d’un premier jour d’école, mais plutôt la prise de conscience rapide, intense, presque brutale d’une période qui se referme. Un point d’équilibre qui a tenu presque 4 ans, un monde de rituels rassurants et positifs, un monde protégé pour mieux grandir. Pour mon ainée, ce monde se referme. Elle va trouver un nouvel équilibre. Mais j’avais sous-estimé que ce monde se referme également pour moi. Je retrouverai un nouvel équilibre. Nous le ferons tous. Avons-nous le choix ? Le pas de danse continue, il faut l’imaginer et le vivre joyeux. La mélancolie des points d’équilibre fait partie de ce monde, elle nous rappelle que tout ceci file diablement vite.

L’homme fort, ce mot-valise si néfaste

Vous connaissez peut-être le concept de « male-only panel », utilisé pour décrire une table-ronde où tous les participants sont des hommes. En parcourant le Temps du 23 mai, j’ai découvert un article « male-only ». Jusque là, rien de problématique. Certaines rubriques ont souvent des interlocuteurs exclusivement masculins. Mais l’article en question parle de politique, d’élus et d’exercice du pouvoir dans le « Vieux pays ». Autant de domaines où la présence exclusive des hommes n’est pas une bonne nouvelle.

Avant de continuer, je vous conseille de lire l’article ici. De plus, deux précautions avant que je ne reçoive les premiers mails d’insulte. 1) ce petit blog ne veut pas défendre ou attaquer des personnalités ou des choix politiques. C’est le traitement médiatique d’une question touchant l’égalité entre hommes et femmes qui m’intéresse. 2) Grégoire Baur, correspondant du Temps en Valais, porte une responsabilité toute limitée dans cette affaire. Il a démontré à plusieurs reprises sa sensibilité marquée pour les questions d’égalité (par exemple ici). De manière générale, rien n’est plus éloigné de mon objectif que le « bashing médiatique ». Je vais tenter d’expliquer pourquoi.

Cet article « male-only » pose deux problèmes majeurs. Premièrement, on y trouve l’avis de 8 personnes sur l’action de Christophe Darbellay au gouvernement (y.c. l’intéressé lui-même). 8 sur 8 sont des hommes. La justification que pourrait avancer Grégoire Baur est de nature institutionnelle. Il a choisi de consulter les chefs de groupes et tous ceux-ci sont des hommes. Ne tirons pas sur l’ambulance, le vrai problème se trouve dans les partis, pas chez le journaliste qui doit se montrer exhaustif dans sa tournée des cuisines.

Deuxième problème : le choix d’un certain mot-valise. Un concept parcourt et structure l’article : l’ « homme fort ». L’utilisation de ce concept d’ « homme fort » n’est ni neutre, ni sans conséquence. Sur le plan sémantique, il nous met sur la piste d’une autorité liée à des traits masculins : la force, la domination, la capacité d’imposer ses vues. L’article est parsemé de références à cette vision de l’autorité.

Comme souvent avec les mots valises, le concept est juste assez indéterminé pour permettre d’y projeter ce que chacun veut y trouver. De manière ironique, Christophe Darbellay pose lui-même cette question dans le petit interview : « qu’est-ce que cela veut dire, être l’homme fort ? » Pour tester l’incertitude du concept, il suffit de tenter de remplacer « homme fort » par un synonyme. Et cette alternative va nous forcer à préciser ce que recouvre exactement le mot-valise.

Essayons avec 3 exemples qui se retrouvent dans l’article. Si nous remplaçons « homme fort » par « personnalité la plus connue », nous déplaçons notre intérêt vers le niveau de médiatisation. Les fameuses « affaires » ne sont pas loin. Remplaçons maintenant par « personnalité dominante », afin de bien tester si les traits de caractère de la personne sont en jeu. Cette dimension de l’ « homme fort » est présupposée lorsque la capacité d’écoute de C. Darbellay est critiquée. L’ « homme fort » aurait un catalogue spécifique de comportements et de méthodes à disposition, tous liée à une vision très masculine de l’exercice du pouvoir. L’homme fort doit-il être à l’écoute, dans le dialogue, ou doit-il au contraire soigner d’autres approches ? Finalement, remplaçons « homme fort » par « personnalité capable de porter ses projets ». Nous focalisons alors sur la capacité d’un Conseiller d’Etat à atteindre ses objectifs. Les méthodes passent à l’arrière-plan, nous jugeons avant tout le résultat.

Ces trois exemples démontrent pourquoi la précision devrait prendre le pas sur un mot-valise comme « homme fort ». C’est une solution de facilité à laquelle nous avons tous une fois ou l’autre recours, avant tout car elle nous économise l’effort de préciser ce qui est en jeu. Avantage non-négligeable lorsque nous devons travailler vite, cette facilité permet de créer l’illusion d’un langage commun (alors que chacun comprend quelque chose de différent).

Pourquoi ces réflexions? Parce que ce genre d’article impacte sur notre manière de voir la politique. L’utilisation de ce mot-valise porte à conséquences, surtout dans un contexte comme le Valais, où le risque est majeur de retrouver un Conseil d’Etat purement masculin, aucune élue au Conseil national et une seule élue aux Etats. Pour ne rien gâcher, l’idée qu’un gouvernement ne peut avoir qu’un seul homme fort (Schmidt ou Darbellay ?) en dit long sur une certaine vision de la gouvernance et de la hiérarchie. Si nous n’étions pas en Valais, nous pourrions presque parler de meute de loups cherchant leur chef.

Ce constat est renforcé par le choix éditorial effectué. En choisissant les chefs de groupes, Grégoire Baur savait que les interlocuteurs seraient exclusivement des hommes. Je peux imaginer que tous ont renforcé et redéfini à leur propre manière le mot-valise. D’autres options étaient ouvertes: les président-es de parti (1 femme au moins), l’ancienne présidente du Grand-conseil Anne-Marie Sauthier-Luyet (comme représentante d’un autre pouvoir), les membres de commissions traitant des sujets de Christophe Darbellay (comme interlocutrice du conseiller d’Etat), des commentatrices de la vie publique valaisanne (en complément de l’inénarrable Gabriel Bender).

Les mots que nous utilisons pour décrire la réalité politique, mais surtout pour l’évaluer, envoient un message limpide : la politique est une affaire d’hommes. Si possible forts, c’est-à-dire capables de démontrer des qualités largement attribués aux hommes. Pour ceux qui voient l’exercice du pouvoir politique et la participation des femmes différemment, à nos travaux : évacuer les mots-valises néfastes et trouver de nouveaux mots pour décrire et évaluer l’autorité.

 

 

La Suisse, caisse enregistreuse magnifique, ou comment la Suisse a accepté d’adapter la loi sur les armes

Ce dimanche 19 mai, les citoyennes et citoyens suisses ont accepté d’adapter la loi sur les armes au titre de reprise de l’évolution du droit de l’acquis « Schengen ». S’il faut se réjouir de cette décision, la votation illustre la passivité et la dépendance de la Suisse face à l’Union européenne. En attendant l’accord-cadre, 4 thèses pour poursuivre les débats.

  1. Face à l’acquis Schengen, la Suisse est une caisse d’enregistrement.

La majorité a accepté la révision, mais il serait faux d’y voir une question de politique des armes. Opposants et promoteurs de la révision ont tenté d’en faire une question de taille (du magasin), mais la question est bel et bien une question de politique européenne. La campagne d’affichage du « oui » avec les dominos qui menaçaient de tomber si le non l’emportait aujourd’hui résumait mieux l’enjeu : les Suisses n’avait pas de vrai choix ce dimanche 19 mai.

La Suisse s’est engagée à accepter les règles existantes au moment de la ratification et à reprendre, en principe, les évolutions du droit du régime de Schengen. Le point sensible se trouve dans la spécification du terme « en principe ». Dans son message de 2004 sur les Bilatérales II, le Conseil fédéral notait que « la Suisse conserve toute son autonomie de décision: elle décidera en toute indépendance si elle souhaite ou non reprendre un nouveau développement de l’acquis de Schengen et de Dublin »[1].

Le Conseil fédéral se garde bien d’expliciter dans toute sa clarté que la Suisse n’a aucun droit de participer à la co-décision[2]. En tant qu’associée, la Suisse a le droit d’être informée, d’être consultée et de participer à l’élaboration des nouvelles normes (decision-shaping). Elle ne peut ensuite participer au vote (decision-taking). Même la phase de decision shaping est institutionnellement faible. Dans cette catégorie de participation à l’élaboration de la norme, les Etat membres de l’UE ne sont pas obligés de tenir compte de l’avis exprimé par la Suisse. Cet avis peut ainsi simplement rester lettre morte. Cette faiblesse structurelle n’empêche pas de belles réussites en matière de négociation, mais elle rend le tout très compliqué.

  1. La loi sur les armes n’est pas une exception, loin de là.

La Suisse a certes le droit – « en principe » – de refuser une évolution du droit européen. Dans le cas du régime de Schengen, une telle décision a pour conséquence que l’accord cesse d’être applicable dans un délai de 3 mois, à moins que le comité mixte (organe politique de résolution des conflits composé de représentants des deux parties) n’adopte une autre position. Un chiffre illustre à merveille cet état de passivité. Depuis l’entrée en vigueur de l’accord de Schengen, la Suisse a adapté son droit suite à un changement de droit européen à 250 reprises[3]. Parmi ces développements, 36 portaient sur des normes dont la reprise exigeait l’approbation du Parlement. « En principe » toutefois, la Suisse était libre de ne pas reprendre ces évolutions. La campagne autour de la loi sur les armes a montré à quelles discussions pouvait mener ces deux petits mots.

Et si ce type de campagne et de votation devenait la règle de la nouvelle politique européenne suisse ? Les régimes de Schengen et de Dublin sont les plus clairement marqués par cette dépendance et cette passivité. De manière générale, la Suisse cherche à se trouver une place qui serait entre celle d’un Etat tiers et celle d’un Etat membre. Le concept de « reprise autonome » du droit européen dans le droit suisse illustre cette approche. La Suisse est prête à modifier ses propres lois (« reprise ») sans qu’aucune demande spécifique n’ait été formulée par l’UE et de manière « libre » et « volontaire » (« autonome »), le tout pour tenter de garantir le meilleur accès possible aux débouchés économiques que représente l’UE.

  1. La Suisse est pragmatique, mais c’est insuffisant.

Cette « reprise autonome », et avec elle toute la logique de passivité, de dépendance et de « caisse enregistreuse », ne devrait-elle pas être considérée comme un exemple du pragmatisme intelligent dont font preuve les Suisses ? Sommes-nous pragmatiques et malins ou contraints par une dépendance de fait et dans l’incapacité de faire valoir nos intérêts ?

La Suisse a toujours su défendre ses intérêts avec pragmatisme en jouant habilement des rapports de force et de dépendance. Comme le montre l’excellente formule de Joëlle Kuntz (son livre s’intitule “La Suisse ou le génie de la dépendance”), la Suisse a développé son génie de la dépendance. Selon la thèse de l’auteure, la Suisse a toujours su exploiter à son avantage les contraintes extérieures qui pesaient sur elle, profitant avec un certain bonheur des situations que d’autres créaient pour elle.

Cette lecture positive tenter de donner sens, ou de compléter, la relation de dépendance de la Suisse. La Suisse est dépendante sur un plan économique, sur un plan sécuritaire et sur le plan de la gestion commune des défis partagés, à l’exemple des défis de l’asile, du numérique ou de changement climatique. Cette dépendance profonde n’est pas métaphysique ou idéologique. Elle relève du domaine des faits que personne ne conteste, même si bon nombre d’acteurs politiques essayent de les passer sous silence. Reconnaître cette dépendance profonde ne signifie pas nier que l’UE a également un intérêt à entretenir de bonnes relations avec la Suisse. La Suisse est un partenaire économique important et l’UE ne manque jamais de souligner les valeurs communes entre les deux partenaires.

  1. Nous avons besoin de nouveaux mots – l’accord-cadre sera une bataille de « framing ».

Passivité et dépendance, le constat pourra être accepté. Mais quelle est l’alternative pour la politique européenne suisse ? L’ancien secrétaire d’Etat Jakob Kellenberger n’a-t-il pas raison de dénoncer que tous les concepts intermédiaires, comme celui d’association, entretiennent une illusion de « la juste proximité et de la juste distance »[4] ? Ne sommes-nous pas dans le meilleur des mondes possibles ?

Le NOMES, presque seul contre tous, continue de rappeler les Suisses à cette banale vérité : tant que nous ne sommes pas membres de l’UE, nous serons passifs et dépendants. Il faudrait que ce point forme la base de toutes nos réflexions de politique européenne. Une sorte de “reality-check” à ressortir à chaque débat. Que l’on trouve l’adhésion positive ou pas, plaider pour une Suisse membre de l’UE reste inaudible en 2019. Un quart de siècle de travail de fond des forces nationalistes-conservatrices a profondément modifié le “framing” de la discussion européenne. Dans ces conditions, la stratégie de la confrontation ne fait que durcir les camps.

Pour préparer le débat à venir sur l’accord-cadre, nous avons besoin de déplacer les lignes. Nous devons détourner la question de l’adhésion (et de son pendant négatif, le « Diktat » de Bruxelles) pour porter tous nos efforts sur la promotion des intérêts suisses en partenariat avec une UE multiple. Transformant autant que faire se peut des rapports passifs et dépendants, nous avons les moyens de chercher une relation active et flexible avec l’UE. Active car elle place en première ligne la défense des intérêts suisses. Il ne s’agit plus de défendre une compétence vidée de sa substance pour se donner l’illusion d’un choix indépendant, mais plutôt de défendre ses intérêts en se donnant les moyens de procédures solides. Les règles pour aborder les différends dans l’interprétation des accords sont un premier pas dans la bonne direction. Flexible car elle prend acte de la réalité européenne. La Suisse ne cherche plus l’approche monolithique (systématiquement liée à l’idée d’un super-Etat européen), mais une approche capable de rendre justice aux différentes sphères d’intégration de l’UE et à leur diversité d’acteurs politiques. Cerise sur le gâteau, ce déplacement réthorique en matière de “framing” va permettre de faire apparaitre que la Suisse et l’UE ont de nombreuses et importantes missions communes: défendre ensemble un certain modèle de société pour répondre aux grands défis de notre temps.

Pour aller plus loin : voir la publication foraus « La Suisse et l’Union européenne : pour une association active et flexible », 2016, J. Rochel

https://www.foraus.ch/wp-content/uploads/2018/01/foraus_Comment_Parler_dEurope_Johan_Rochel.pdf

 

[1] Message du 1er octobre 2004 relatif à l’approbation des accords bilatéraux entre la Suisse et l’Union européenne, y compris les actes législatifs relatifs à la transposition des accords («accords bilatéraux II»), p. 5749

[2] Jakob Kellenberger rappelle avec intérêt que cette co-décision, exercée à égalité avec tous les autres membres, a longtemps été l’argument clef pour justifier l’objectif d’adhésion à l’UE : « agir à l’échelon où se prendraient les décisions décisives pour l’avenir du continent. » Jakob Kellenberer, Nos priorités face à l’Union européenne, in Le Temps, 16 octobre 2014.

[3] Chiffre en date du 28 mars 2019. Sources : https://www.bj.admin.ch/dam/data/bj/sicherheit/schengen-dublin/uebersichten/weiterentwicklungen-schengen-f.pdf

[4] Jakob Kellenberger, Wo liegt die Schweiz? Gedanken zum Verhältnis CH-EU, Verlag NZZ, 2014, p. 65

#14juin2019: invitation à nos fils, amis, collègues, employés, patrons…

La grève des femmes du 14 juin est un magnifique projet de mobilisation pour les droits des femmes et pour l’égalité. Depuis quelques jours, la place des hommes dans ce projet fait débat. Et ce débat n’a pas bien démarré. Il y a un vrai risque que l’énergie très positive du 14 juin se perde dans une question que toutes et tous jugent contre-productive: les hommes sont-ils bienvenus ou non dans une grève féministe? Nous souhaitons inviter tous les hommes à adopter l’approche la plus pragmatique possible : comment permettre aux hommes soucieux d’égalité de contribuer positivement à cette journée du 14 juin, et plus globalement au mouvement qui l’accompagne? Une partie non-négligeable de l’impact du 14 juin sur la société suisse dans toute sa diversité pourrait se jouer avec cette question.

Nous pensons que la grève du 14 juin sera utilisée à son maximum si les villes et régions du pays sont parcourues par les femmes et les hommes. La « grève » idéale serait une journée où l’entier de la population descend dans la rue pour démontrer son attachement à l’idéal d’égalité. Les deux conditions évoquées par les collectifs de femmes sont tout à fait légitimes. Premièrement, il est évident que les femmes occuperont les têtes de cortèges, les discours, les prises de parole. Il n’est pas question que les hommes prennent la place médiatique ou cherchent à s’accaparer le mouvement. Si certains ne se sentent pas à l’aise avec le fait de se fondre dans la masse, ce sera un bon entraînement. Deuxièmement, si le soutien d’un homme est nécessaire pour qu’une femme participe à l’événement, celle-ci doit avoir la priorité. Mais le scénario idéal reste qu’ils y participent tous les deux. Nous ne pouvons nous permettre de faire les choses “à moitié”, en espérant qu’une manifestation de même ampleur puisse mobiliser autant les hommes une prochaine fois. La mobilisation doit être massive. Le signal sera d’autant plus fort pour nos proches et, plus généralement, pour les responsables politiques ! La manifestation de septembre 2018 pour l’égalité salariale reste en ce sens une belle source d’inspiration.

Les hommes soucieux d’égalité ne doivent pas tenter de passer pour des héros du quotidien. Cela tombe bien, c’est exactement ce que nous défendons: reconnaître la normalité de l’engagement des hommes pour l’égalité dans la sphère privée, familiale, professionnelle, politique. Il existe de multiples façons d’être homme et/ou père, en dehors des sentiers battus de la masculinité toute puissante qui performe au quotidien, écrase les résistances et ramène l’argent au foyer. Il existe aussi de multiples façons d’influencer les conditions cadres pour obtenir plus d’égalité, et les hommes doivent en assumer leur part activement.  

Ainsi, nous devons sortir d’une attitude d’assistant: « je sais que tu gères, n’hésite pas à me dire si je dois t’aider ». En matière de féminisme, il ne s’agit plus pour les hommes d’être en « soutien » des femmes, mais de prendre activement leur part de la charge de travail au foyer, tout en baissant eux-mêmes leur temps de travail, en jouant une part active en tant que modèle dans l’éducation et en favorisant l’augmentation de la présence politique des femmes.

Le 14 juin, les hommes qui ont parfois tendance à rester dans leur zone de confort et à profiter de leur position seront davantage remis en question s’ils voient leurs amis, collègues, employés et patrons se mobiliser de manière visible. De nombreux hommes ne demandent qu’à être inspirés vers plus d’égalité. Ensemble, nous pouvons transformer en profondeur la société suisse, chacune et chacun, l’un avec l’autre. L’égalité est l’affaire de toutes et tous. Invitation à tous les hommes de le montrer le 14 juin, aussi.

Ce texte est à disposition de tous; n’hésitez pas à le reprendre, le transmettre, le republier.

 

Vivement la grève de juin !

La « grève des femmes » me met de très bonne humeur et la journée du 14 juin est marquée en rouge dans mon agenda. J’entends ci et là que certains hommes ne se sentent pas concernés par l’événement. Certes, la journée est dédiée à l’égalité et la liberté des femmes, mais c’est le combat de tous ceux qui veulent une société juste, où chacun, qu’on soit homme ou femme, profite d’une véritable égalité des chances. Les hommes motivés ne devraient pas hésiter à se joindre au mouvement.

Que l’on participe ou non à la journée, nous – les hommes donc – devrions profiter de cette effervescence pour repenser en profondeur notre rôle dans le foyer, notre rapport au travail ou encore notre approche de la vie politique. Ces trois sphères doivent être abordées comme formant un tout. Vous me pardonnerez une approche « à la hache », mais cela aura le mérite de la clarté.

Dans le foyer, nous devons prendre de la place. Il faut partager sur deux personnes la charge mentale des courses, du ménage, des lessives, et de toutes les tâches liées aux enfants (pour les familles). Nous affrontons un ennemi redoutable : le syndrome de l’assistant. Nous nous percevons – et notre environnement nous y aide – comme des assistants au sein de l’équipe « foyer ». De bons numéros 2, solides pour réaliser les tâches que la cheffe détermine. Le même schéma s’applique aux missions familiales, assistant d’une mère vue comme responsable d’équipe.

Au travail, nous devons à l’inverse céder de la place. Ça tombe bien, car si nous prenons la première dimension au sérieux, il ne sera ni possible ni souhaitable de vouer exclusivement sa vie au travail. Cette transformation passe notamment par la remise en question des poncifs sur l’homme nourricier et l’abandon du culte de la performance. En bref, à nous de démontrer qu’il existe de multiples façons d’être homme et/ou père, parfois en dehors des sentiers battus de la masculinité toute puissante qui écrase les résistances de toutes sortes.

En politique finalement, nous devons d’urgence faire de la place. A nous de convaincre les électeurs et les électrices que la démocratie vit de sa capacité à représenter l’entier de la population. En cassant l’idée que seuls les hommes sont compétents en politique, nous devons être les acteurs de ce ré-équilibrage.

Vous pensez que certains hommes n’ont pas d’autre choix que de travailler à 100%, souvent dans un job pénible et peu rémunéré? Vous pensez aussi que certaines femmes sont heureuses d’être mère au foyer ? Vous avez parfaitement raison. Dans la société que j’imagine, toutes ces décisions relèvent de la liberté des couples et des familles, liberté elle-même assurée par des incitatifs institutionnelles, fiscales, sociétales aussi neutres que possible. Pour aller vers cette société idéale, il faut marteler que la politique d’égalité doit être une politique de liberté et une politique sociale. Pour réaliser l’égalité, nous avons besoin de mesures fortes pour promouvoir une véritable liberté de choix. Et pour que cette liberté soit réelle, nous devons poursuivre des objectifs ambitieux de lutte contre la précarité. Sans ce combat, le mot de liberté est galvaudé. Vous vous reconnaissez dans ce projet de société ? Rendez-vous le 14 juin, l’ambiance s’annonce festive.

 

 

2019, l’année des comptes

L’année qui commence sera une année où les citoyennes et citoyens pourront demander des comptes. Les élections fédérales d’octobre seront un moment clef. Sommes-nous satisfaits des décisions prises et des projets mis en route par nos élu-es à Berne? Les membres du Parlement ont-ils respecté leurs engagements pris 4 ans plus tôt ? Demander des comptes fait partie de notre cahier des charges de citoyen-nes et, bonne nouvelle, la technologie nous facilite grandement la tâche. Les canaux pour contacter nos représentants sont nombreux et efficaces. Certains sont exemplaires dans leur réactivité et le respect pour les questions posées, d’autres le sont moins. Mais le prix de la « non-réponse » va continuer à grimper et ceux qui prennent le temps de répondre à leur électorat avec transparence et honnêteté seront récompensés.

Pour le Valais, 2019 rime également avec le début des travaux de la Constituante. Les 130 élu-es ont la belle et difficile mission de ré-écrire entièrement la Constitution du canton. Le processus est exceptionnel, il a lieu une fois par siècle, la Constitution actuelle datant de 1907. Ce processus implique une responsabilité historique des élu-es : ne pas travailler en vase clos, mais ouvrir la participation à la Cité, là où chacun peut demander des comptes. Comme nous l’écrivions avec Johann Roduit, le Valais peut s’appuyer sur toutes les expériences passées, notamment les cantons voisins, pour réaliser la révision la plus participative possible.

Pour ce faire, les Constituant-es doivent se doter d’un projet de participation citoyenne ambitieux. Il repose sur deux piliers : des rencontres citoyennes dans les villes et villages du canton, et une plateforme numérique pour recueillir les idées et commentaires sur les travaux en cours. La conjonction de ces rencontres « physiques » et de la mise à disposition en ligne représente une opportunité majeure de stimuler notre intelligence collective. Au terme de ce processus, toute la population devrait pouvoir affirmer avec conviction qu’il s’agit de “sa” Constitution. Chacun a réfléchi, participé, débattu et finalement voté. Dans 4 ans, nous devrions y voir la réussite collective d’un canton. Peut-on imaginer meilleur investissement pour la confiance des citoyens dans leurs institutions et dans leur futur ? La littérature scientifique sur les processus constitutionnels souligne les bienfaits collectifs de cette participation en termes de confiance dans les institutions et de renforcement d’appartenance à un projet commun*. Le jeu vaut toutes les chandelles et les Valaisan-nes feraient bien de demander des comptes à leurs Constituant-es.

 

*Pour une vue d’ensemble, E. Karamagioli et al., “Participatory Constitutional Design:A Grassroots Experiment for (Re)Designing the Constitution in Greece” (2017)

 

 

L’avenir passe par une éthique des données

Invité à la journée européenne de protection des données, j’ai plaidé pour une éthique des données pour les entreprises et les utilisateurs. Cette éthique des données fait deux constats et pose une question. Les constats tout d’abord : toutes les entreprises, de la startup à la grande PME, génèrent et possèdent des données sur leurs clients. Des statistiques sur les choix, les comportements, les habitudes des personnes qui achètent leurs produits et services. Le sujet des données n’est donc pas réservé aux grandes entreprises du numérique. Toutes les entreprises sont concernées, du garage au bureau de fiduciaire en passant par les petits commerces de détail. Deuxième constat : la discussion sur les données est menée dans une logique de « compliance ». C’est l’effet RGPD, du nom du règlement européen sur la protection des données. Les entreprises veulent se mettre à l’abri d’éventuelles sanctions et minimiser les risques d’ennuis juridiques. Cette approche est pertinente, mais elle fait un pari osé en limitant les données à une question juridique. Car celui qui respecte la loi prend parfois d’autres types de risques « éthiques » pour la réputation et l’intégrité de l’entreprise.

L’éthique des données se construit sur ces deux constats et pose une question : comment orienter mes choix en tant qu’entreprise ? Pour répondre à ce défi, les entreprises devraient chercher à répondre aux sentiments de perte de contrôle et de dépossession des clients. Ces sentiments, je propose de les organiser et les systématiser autour de l’idée de « domination », proposée par le philosophe Philip Pettit. Selon lui, notre liberté est menacée dans une situation de domination. Cette domination est caractérisée par la présence de l’arbitraire. L’Etat, des groupes d’individus ou des entreprises ont la capacité d’interférer arbitrairement avec ma vie et mes intérêts les plus importants. Ces interférences sont arbitraires si je ne peux pas les contrôler et si elles ne prennent pas en compte mes intérêts. En d’autres mots, je suis soumis à d’autres, sans avoir la possibilité de faire valoir mes intérêts.

Un exemple de domination dans notre quotidien ? Le petit chef. Le petit chef (ou petite cheffe) a les moyens d’exercer de l’arbitraire sur ses collaborateurs, qu’il considère souvent comme de petits esclaves. Grâce à sa position hiérarchique, il ne doit pas forcément tenir compte de leurs intérêts ou de leurs envies, il peut les envoyer faire des travaux absurdes durant toute la journée. L’exemple du petit chef est particulièrement intéressant pour faire comprendre que notre liberté est déjà menacée lorsque l’arbitraire est possible. Lorsque le petit chef est dans un bon jour, je passe une agréable journée. Néanmoins, une ombre continue à planer sur moi, une sorte de menace permanente. Je n’ai pas besoin d’être concrètement soumis à ces ordres absurdes pour sentir l’arbitraire. Le petit chef a l’apparence de la gentillesse, mais il fait sentir à ses collaborateurs qu’il tient le couteau par le manche et qu’il peut, s’il le veut, leur pourrir la vie.

Que nous apprennent cette réflexion et cette analogie pour l’éthique des données ? Chaque entreprise soucieuse de s’approcher d’une éthique des données devrait se poser 3 groupes de questions:

  • Est-ce que les données que je possède sur mes clients ont un but spécifique ? Ce but spécifique est-il connu de mes clients, ont-ils explicitement donné leur accord? Les données servent-elles strictement à atteindre ce but, sans plus, sans moins ? Ces principes de consentement et de proportionnalité sont au cœur d’une éthique des données qui minimise les risques de domination. Le client et ses intérêts (notamment le respect de son identité numérique) sont placés au centre.
  • Est-ce que j’offre des possibilités de contestation à mes clients ? Existe-t-il un mécanisme qui permet à mes clients d’entrer en contact avec moi, d’obtenir des informations sur leurs données et de faire valoir leurs intérêts ? L’existence de ce mécanisme limite le risque de domination en offrant une opportunité aux clients de faire entendre leur point de vue.
  • Que pourraient faire mes clients si j’utilisais à mauvais escient leurs données ? J’imagine une entreprise jumelle à la mienne avec des dirigeants mal intentionnés. Quels seraient les risques pour les données de mes clients ? Mes règles de comportement sont-elles prévues pour beau temps ou sont-elles également capables de résister à des gens mal intentionnés ? Cette question permet d’illustrer l’importance d’une domination non-exercée, mais potentiellement très néfaste.

Ces trois questions permettent d’ancrer cette idée de domination au cœur des processus de l’entreprise. Apparait alors que cette éthique des données fait partie intégrante d’un programme de gestion des risques. Et si ces risques sont identifiés et maitrisés, l’entreprise fait un pas décisif vers un avantage concurrentiel majeur. Car l’effet RGPD ne s’arrête pas aux entreprises. Les clients ont compris qu’ils pouvaient reprendre l’initiative sur leurs donnés. Auprès de ces clients sensibilisés, l’éthique des données sonne comme la promesse de retrouver peu à peu le contrôle sur son identité numérique.

La précarité comme question de liberté ?

La question de la précarité, et plus généralement de la pauvreté, est souvent appréhendée comme une question d’égalité. Il s’agit d’assurer que tous les membres de la société aient un minimum de ressources à disposition (aide sociale comme filet de sécurité, théoriquement garanti pour tous). J’aimerais ici explorer une piste complémentaire et poser les questions de précarité comme des questions de liberté. Liberté au sens générique, et libertés au sens des nombreuses dimensions de notre vie qui sont touchées par la précarité.

Pour définir ce qu’est la liberté, je propose de recourir à l’idée du philosophe Philip Pettit. La véritable liberté, c’est selon lui l’absence de domination. Cette domination est caractérisée par la présence de l’arbitraire. L’Etat, des groupes d’individus, des entreprises pourraient avoir la capacité d’interférer arbitrairement avec ma vie et mes intérêts les plus importants. Ces interférences sont arbitraires si je ne peux pas les contrôler et si elles ne prennent pas en compte mes intérêts. En d’autres mots, je suis soumis à d’autres, sans avoir la possibilité de faire valoir mes intérêts.

Une situation que nous connaissons tous illustre bien cette définition de la liberté : le petit chef. Le petit chef (ou petite cheffe) a les moyens d’exercer de l’arbitraire sur ses collaborateurs, qu’il considère souvent comme de petits esclaves. Grâce à sa position hiérarchique, il ne doit pas forcément tenir compte de leurs intérêts ou de leurs envies, il peut les envoyer faire des travaux absurdes durant toute la journée. Les collaborateurs ne peuvent pas le « contrôler » ou, au moins, remettre en question ses ordres sans prendre de risques peut-être démesurés. Deux points sont essentiels dans cet exemple. La liberté est déjà menacée lorsque l’arbitraire est possible. Je n’ai pas besoin d’être concrètement soumis à ces ordres absurdes pour sentir l’arbitraire. Il pèse sur moi comme une épée de Damoclès : une menace permanente. Le petit chef a l’apparence de la gentillesse, mais il fait sentir à ses collaborateurs qu’il tient le couteau par le manche et qu’il peut, s’il le veut, leur pourrir la vie. C’est une différence importante avec ceux qui pensent que la liberté s’apparente simplement à l’absence d’obstacle (liberté comme « laisser faire »). Si je peux faire ce que je veux, je suis libre. Mais l’expérience du petit chef nous aide à comprendre pourquoi même l’absence d’intervention à un certain moment peut déjà s’apparenter à une menace pour la liberté.

Deuxième point : on comprend bien qu’une situation de précarité va venir renforcer le risque de domination. Imaginons le cas d’un travailleur temporaire ou d’une femme enceinte. Le petit chef profite d’un rapport de force et d’une situation de dépendance qui lui est « favorable ». Il peut facilement exercer de l’arbitraire. A l’inverse, le petit chef est dénué de pouvoir face à une personne qui peut démissionner immédiatement sans prendre de risques.

Trois exemples de domination

Pour illustrer les liens entre précarité et liberté, j’ai choisi trois exemples où la domination menace. L’association « Lire et écrire » fait un travail de fond pour permettre à toute la population de maitriser les outils de base de la communication et de l’expression. Lire et écrire sont des compétences clef pour une personne libre. Sans ces capacités, une personne est soumise à l’arbitraire d’autres personnes ou institutions. Celles-ci peuvent d’ailleurs être bien intentionnées, là n’est pas la question. Le véritable défi réside dans la relation de dépendance qui s’instaure. Un immigrant ne parlant pas français est dans une situation de dépendance quasi permanente : lire ou écrire une lettre officielle, répondre aux sollicitations de l’école des enfants, participer à la vie d’un club local. Une définition de la liberté comme « laisser faire » ne permet pas pleinement d’appréhender ces menaces sur la liberté individuelle. Le sujet va bien sûr plus loin que les compétences aussi fondamentales que lire et écrire. A un moment où la digitalisation va profondément remodeler notre société, l’acquisition de compétences tout au long de la vie sera une condition de notre liberté.

Dans une institution ou une entreprise, les exemples de domination sont également nombreux. Entre collègues, au sein d’une hiérarchie (voir l’exemple du petit chef), mais également vis-à-vis des « clients ». C’est particulièrement vrai pour une institution de soins dont la mission principale consiste à aider un patient. Dans certaines constellations problématiques, la relation de soins peut se développer de manière toxique et devenir menace pour la liberté des patients. Cette domination peut également s’exercer en dehors d’une situation exceptionnelle. Elle peut prendre la forme d’un langage médical incompréhensible, visant à faire sentir à la personne qu’elle n’a d’autre choix que de s’en remettre aux décisions du médecin. Là encore, les situations de précarité sont des facteurs aggravants. Le risque d’arbitraire monte en fonction de la précarité.

Sur le plan collectif, la liberté comme domination touche au fonctionnement de la vie politique. Selon le philosophe Philip Pettit, la démocratie doit être la plus active et la plus contestataire possible. Grâce à elle, les citoyens doivent pouvoir remettre en question les décisions prises par le gouvernement et forcer ce dernier à mieux prendre en compte leurs intérêts. Les outils de démocratie directe que connaît la Suisse (referendum et initiative populaire) semblent correspondre à cet idéal de démocratie contestataire. Si les outils sont à disposition, la politique ne remplit pas son rôle de contrôle pour de nombreuses personnes en situation de précarité. Celles-ci ne se sentent plus concernées par les décisions collectives. Elles ont souvent l’impression d’être peu ou mal considérées par les choix du gouvernement, et d’ainsi perdre leur légitimité à être partie prenant d’un projet de société. L’idée même de la démocratie est en danger si une partie trop importante de la population se sent exclue ou s’exclut elle-même de l’exercice du pouvoir. C’est cet aspect de l’abstention qui devrait être au cœur de nos réflexions, pas le choix conscient de ne pas participer à un scrutin qui ne m’intéresse pas.

En résumé, la liberté comme absence de domination permet de mettre en lumière des menaces cachées sur la liberté. A l’inverse d’une liberté comme « laisser faire », nous pouvons voir apparaître l’importance des compétences de la liberté, des rapports de force délétères, et les vertus d’une démocratie vivante et contestataire.

Où combattre l’arbitraire ?

Si la domination est une menace pour ma liberté, il faut donc la combattre et la faire reculer. En matière de précarité, trois chantiers prioritaires s’ouvrent à nous :

1) les compétences de la liberté : il faut renforcer la capacité à être libre des individus. Cela passe par une transformation des missions de l’Etat : à quoi ressemble une politique de formation qui s’étend sur toute une vie, et non une éducation uniquement pour les enfants et les jeunes ? Dans les entreprises et les institutions, la même question se pose : comment m’assurer, en tant qu’employeur, que je donne toutes les compétences nécessaires à mes collaborateurs pour qu’ils exercent leur liberté ?

Une même réflexion s’applique également aux moyens matériels de la liberté. Dans la Suisse de 2018, une personne qui vit sans moyens financiers de base (aide sociale par exemple) est une personne privée de libertés. L’objectif de limiter la domination sur les individus en prévenant des manques matériels nous amène naturellement à poser la question d’un revenu de base inconditionnel (RBI).

2) renforcer notre capacité collective à challenger les condition-cadres : nous devons créer et renforcer les instruments qui nous permettent de contrôler les organisations qui nous affectent dans notre vie de tous les jours. Dans le monde professionnel, nous devons créer des outils qui permettent d’exercer un contrôle sur les conditions dans lesquelles nous travaillons. Ces outils englobent par exemples la démocratie en entreprise, les droits des collaborateurs de faire entendre leur voix ou encore des procédures de « lanceurs d’alerte ». Tous ces outils ont en commun de renforcer la capacité des individus de peser sur les conditions de leur emploi. La même réflexion s’applique en matière politique. Nous devons renforcer certains des outils politiques qui permettent aux citoyens d’exercer une force de contrôle sur les condition-cadres de la vie en société.

3) renforcer le statut social : dans une société où la liberté est définie comme absence de domination, les citoyens peuvent se regarder à hauteur d’yeux. Ils se voient et se perçoivent comme des individus libres. Au-delà des compétences, des moyens financiers nécessaires, cette capacité à éviter l’arbitraire doit également se traduire sous la forme de statuts sociaux. Il faut lutter contre cette précarité symbolique qui s’attache à certaines professions (« les ramasseurs de poubelle »), certaines catégories migratoires (« les sans-papiers ») ou certaines catégories démographiques («  les vieux »). Il en va de la dignité et de la reconnaissance sociale comme facteurs de liberté.

En guise de conclusion, une hypothèse directement politique : poser le défi de la précarité comme question de liberté(s) peut nous permettre de faire bouger les lignes politiques. La gauche pose la question de la précarité principalement comme une question d’égal accès à des ressources de base. C’est particulièrement important et cela renvoie à la cohésion de la société. Nous pouvons néanmoins offrir un complément à ce premier axe en discutant de précarité comme menace sur la liberté et les libertés. Grâce à cette grammaire politique commune, nous pouvons créer des ponts intéressants avec des partis qui placent la liberté individuelle au cœur de leur programme (droite libérale). Le combat contre la précarité gagne en profondeur (nouvelles menaces mises en lumière) et en étendue (plus de forces politiques mobilisables).

 

Conférence prononcée lors du 1er Forum Santé et Précarité (Valais), novembre 2018

Mettons la participation politique sur de bons rails !

J’ai reçu ce jour un message qui m’a particulièrement touché. Il s’agit de la réponse de mon ami F. suite à l’envoi d’un courrier lui rappelant l’échéance exceptionnelle du 25 novembre et le choix des 130 personnes qui réécriront la Constitution valaisanne. Cet ami m’écrit « Je regrette de ne pas (encore) avoir le droit de vote ». Je suis resté abasourdi. Jamais je n’aurais imaginé qu’il ne possède pas le passeport suisse.

Ce petit message marque un moment fort dans ma campagne pour le 25 novembre. J’hésitais à écrire une prise de position sur le droit de vote des étrangers. Assez de textes écrits sur le sujet, inutile de crisper les citoyennes et citoyens avant même de commencer les travaux.  Pourtant, ce message m’a convaincu de la nécessité de le faire. Pour dénoncer ce scandale au cœur de notre démocratie. Et surtout pour que le débat constitutionnel parte sur de bons rails.

Le point principal de ce débat, c’est justement de le voir comme un débat sur la démocratie. La question posée est simple : qui devrait pouvoir participer aux décisions communes ? Tous les résident-es qui seront soumis aux règles décidées en commun. C’est le cœur de la démocratie : des individus libres et égaux décident ensemble des règles qui vont s’appliquer à tout un chacun. Si certains décident et que d’autres subissent, nous avons affaire à un déni de démocratie. Les femmes n’ont pas participé à l’écriture de la Constitution de 1907 ? Déni de démocratie. Les étrangers n’ont pas de droits politiques ? Déni de démocratie.

La participation politique n’est pas affaire de passeport suisse. Il faut radicalement séparer nationalité et participation politique. Ces deux-là sont de faux amis, unis par la contingence historique. Ils peuvent et doivent être distingués. D’un coté, la démocratie comme outil d’organisation de la société, de l’autre coté la nationalité et son passeport comme lien particulièrement fort entre un individu et sa communauté politique. Les principes de résidence, de participation à la vie en société, de soumission aux règles communes fondent la démocratie. Aucun de ces principes n’est lié à la nationalité. A la lumière de cette distinction essentielle, on voit mieux pourquoi il est faux de dire que les gens qui veulent voter doivent d’abord se naturaliser. Les deux éléments renvoient à des principes très différents. Si on sépare les deux, il apparait clairement que les droits politiques peuvent être donnés indépendamment de la nationalité. Sans risque aucun, mais avec un gain de justice immense.

Ce n’est que dans un deuxième temps que les droits politiques sont une question d’intégration. Et là aussi, il faut renverser l’idée saugrenue selon laquelle les droits politiques seraient la récompense d’une intégration réussie. Tout à l’inverse, les droits politiques sont un précieux outil d’intégration. Ils doivent être accordés dès que la personne possède les compétences d’être un participant à la vie publique (compréhension de la langue et des règles du système démocratique). Nous avons tous, collectivement, intérêt à donner un fort message de reconnaissance et d’égalité. Ceux qui partagent notre vie en société doivent être traités comme des égaux. Ils paient leurs impôts, respectent les règles et doivent logiquement avoir leur mot à dire. Donner le droit de participer plutôt qu’exclure artificiellement rapporte donc à toute la société.

Puisse la Constituante travailler sur ces bases solides : a) traiter la participation politique comme une question au cœur de la démocratie, b) séparer la participation politique de la nationalité, c) inverser la logique de « récompense » pour reconnaître le potentiel des droits politiques comme outil d’intégration. J’espère que dans 4 ans, je pourrai écrire avec fierté à mon ami pour lui dire : « nous avons amélioré notre démocratie, tu en fais maintenant partie. »

Pour en savoir plus sur la position de certains philosophes sur cette question, « Repenser l’immigration : une boussole éthique », PPUR, p. 132ff.