Quand marcher dans la rue devient un acte de résistance

 

La réalisatrice Sadaf Fertrat a filmé le harcèlement de rue à Kaboul. Elle affirme qu’être femme est le plus grand problème en Afghanistan, même si de timides progrès ont eu lieu depuis la chute des Talibans.

Munies de petites caméras, Sadaf Fertrat, 26 ans, et deux amies, se sont promenées dans les rues de la capitale afghane pour filmer la réaction de la gent masculine à leur simple présence. Se promener, un bien grand mot…. Car marcher dans la rue habillées à l’occidentale, un foulard sur la tête, « est un défi, un acte de résistance, une façon de se respecter et se préparer à la révolution », vu le harcèlement constant des hommes et les noms d’oiseaux qui fusent. Conduire, ce n’est pas mieux. Si quelques hommes soutiennent malgré tout leur démarche militante, l’espace public reste dangereux pour les femmes car aux insultes et attouchements s’ajoute la peur constante des attentats. « Les rues sont comme s’il y pleuvait de la mort… C’est traumatisant de se réveiller le matin avec le bruit des explosions, insupportable de ne pas savoir quand tu vas mourir ! »  confie l’une des amies.

« Nous avons voulu montrer ce que les gens font dans leur temps libre et qu’on ne voit pas dans les médias traditionnels », explique Sadaf Fertrat, invitée par la section lausannoise d’Amnesty International, devant une salle archi-comble à Pôle Sud, où se mélangent chaleureusement des gens du cru, des requérants d’asile afghans passionnés par le débat et de jeunes Afghans nés en Suisse qui n’ont jamais mis les pieds dans leur pays d’origine. Kabul Cards n’est d’ailleurs pas projeté en Afghanistan car il y serait trop mal accueilli.

Foulard ou burka, même combat

Sur l’écran défilent des rues grouillantes de voitures et de mobylettes, où hommes et femmes pataugent dans la neige, vaquent à leurs occupations, vont au marché, ou mangent un doughnut au chocolat dans un fast food. Des images bien différentes de celles que l’Occident avait découvertes en 2001, lors de la chute des Talibans : si quelques femmes sont en burka, la plupart ne portent qu’un foulard. Cela n’a pourtant pas l’air de faire de différence : une femme couverte de la tête aux pieds se plaint d’être harcelée autant que les autres et affirme ne porter la burka que pour faire plaisir à sa famille. Du coup, assure une autre, ce n’est plus une promenade qu’elle fait, mais une recherche du trajet le plus court et une course pour se réfugier dans un bus ou un taxi… où les remarques désobligeantes et les regards lubriques dans le rétroviseur reprennent parfois de plus belle.

« Le harcèlement n’est pas reconnu comme un problème social, s’emporte l’une des amies. Cela ruine psychiquement votre journée de se faire toucher ou harceler verbalement, quel que soit l’âge d’ailleurs puisque une fillette de huit ans a été harcelée par un homme qui pouvait être son père… C’est une source de stress et les femmes finissent par rester chez elles.»

En juin 2011 les jeunes militantes ont organisé une grande manifestation contre le harcèlement de rue, à laquelle ont participé des femmes de tous les âges. Elles ont pu distribuer des flyers avec le soutien de la police et des médias. Elles ont aussi lancé un programme d’aide aux femmes victimes de violences. « Le gouvernement ne se prononce pas contre les violences faites aux femmes, c’est devenu normal. Récemment une femme a été pendue. Ici les gens décrètent la peine eux-mêmes et s’il y a une enquête, elle n’aboutit à rien. Les premières femmes qui ont réclamé des droits, en 1905, n’étaient pas bien vues, tout le monde se moquait d’elles. Si nous ne nous levons pas pour nos droits, personne ne le fera à notre place. »

Loi par appliquée

« Je suis une citoyenne de seconde classe à cause de mon genre, conclut Sadaf. J’ai voulu capter en vidéo toute la douleur des femmes. C’est un pays anti-femmes où le fait d’être une femme est le plus grand problème. Il faut reconnaître cependant que le harcèlement a diminué depuis une dizaine d’années. Cela change gentiment, mais il faut beaucoup travailler sur l’éducation. Les lois existent, mais elles ne sont pas appliquées. »

En 2015, la rapporteuse spéciale du Conseil des droits de l’homme sur la violence envers les femmes, Rashida Manjoo, relevait en effet que des progrès ont été accomplis depuis la chute des Talibans, tant au niveau institutionnel que législatif, notamment grâce à l’adoption d’une Loi sur la violence envers les femmes. Mais le tableau reste sombre : près de 300 femmes ont été tuées en deux ans par des membres de leur famille, la plupart pour avoir refusé un mariage arrangé. 58% des femmes qui se trouvent en prison ont été condamnées pour  « crimes moraux », y compris l’adultère et les relations sexuelles hors mariage. Très peu de cas de violence et de harcèlement sont dénoncés car la violence domestique est considérée comme une affaire privée et les femmes ont peur d’être stigmatisées.

 

Kabul Cards, le 8 mars à 20h à la Maison des Associations de Genève, en présence de la réalisatrice

Isolda Agazzi

Isolda Agazzi

Isolda Agazzi est la responsable du bureau romand d’Alliance Sud, la coalition des principales ONG suisses de développement. Après des études en relations internationales à Genève et des voyages aux quatre coins du monde, elle travaille depuis plus de 20 ans dans la coopération internationale, en Suisse et dans les pays du Sud. Elle est journaliste RP et a enseigné à l’université en Italie.

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