Les nouvelles routes de la soie, développement ou nouvelle colonisation ?

L’initiative chinoise de création d’infrastructures tout azimut peut-elle contribuer au développement durable – et si oui à quelles conditions? Le sujet touche directement la Suisse, qui a signé un protocole d’entente avec la Chine pour soutenir ses entreprises, banques et  assurances qui investissent dans les pays tiers. 

« Grâce aux Nouvelles routes de la soie, l’Afrique de l’Est dispose de sa première autoroute, les Maldives ont construit le premier pont pour relier leurs îles, la Biélorussie a sa première industrie automobile, le Kazakhstan a accès à la mer et le continent euro-asiatique bénéficie du plus long service de train marchandises. Quant au train Mombasa – Nairobi, il a créé 50’000 emplois locaux » clamait Geng Wenbing, ambassadeur de Chine en Suisse, lors d’une conférence sur « Les nouvelles routes de la soie en tant que moteur des Objectifs de développement durable », organisée début septembre à Andermatt par la délégation suisse auprès de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE.

Nouvelles routes de la soie : un programme ambitieux de création d’infrastructures – routes, ports, trains, usines – lancé par le président chinois Xi Jinping en 2013 pour relier la Chine au reste du monde et faciliter l’importation de matières premières nécessaires à nourrir sa croissance spectaculaire. Un projet pharaonique auquel adhèrent à ce jour 126 pays et des organisations internationales et dont les chiffres donnent le vertige : 40% du commerce mondial, 60% de la population mondiale et 40% de la terre globale. Le montant exact des investissements est inconnu, mais il est estimé entre 1’000 et 8’000 milliards USD. La Chine à elle seule prévoit d’y injecter 600 – 800 milliards USD jusqu’en 2021.

« La Belt and Road Initiative (BRI) n’est pas un one man show de la Chine, ni un club de la Chine”, précisait l’ambassadeur chinois. En effet, la Suisse s’est empressée de rejoindre le club en avril passé, devenant l’un des premiers pays d’Europe occidentale. Le protocole d’entente entre la Suisse et la Chine ne prévoit pas une augmentation des investissements chinois en Suisse, mais une collaboration des entreprises, banques et assurances dans les pays tiers, avec le soutien des gouvernements respectifs. Ce qui soulève précisément beaucoup de questions.

La nouvelle gare d’Addis Abeba

Vive opposition au train chinois en Ethiopie

Car tous les projets ne marchent pas aussi bien que le clame l’ambassadeur chinois. Etonnamment, il a omis de mentionner le train qui relie Addis Abeba à Djibouti sur 750 km – la première liaison ferroviaire transfrontalière entièrement électrifiée en Afrique. Inauguré en janvier 2018, il a coûté 2,8 milliards d’euros, que l’Ethiopie va devoir rembourser à la Chine sur 15 ans. Une gare flambante neuve, mais peu fréquentée, a même été construite en-dehors de la capitale éthiopienne pour remplacer la vieille gare et le chemin de fer construits par les Français en 1901, qui avaient cessé de fonctionner autour des années 2000.

Ayant moi-même pris le vieux train en 1993, certes bourré de charme pour un voyageur étranger, mais qui avait mis un jour entier pour relier Addis Abeba à Harar, près de la frontière somalienne, avec deux wagons brinquebalants, je comprends aisément l’enthousiasme des autorités face à un tel exploit technologique. Sauf que, comme rapporté par de nombreux médias, certains locaux perçoivent ce chemin de fer comme un projet des élites d’Addis Abeba. La plupart des gares sont complètement excentrées et ne contribuent pas à l’économie locale, contrairement au vieux train, qui drainait dans un chaos ébouriffant marchands, restaurateurs et hôteliers. Et si l’entreprise chinoise affirme avoir créé 20’000 emplois locaux en Ethiopie et 5’000 à Djibouti, les ex employés désormais au chômage se plaignent de bas salaires et mauvaises conditions de travail. Mais le problème principal, c’est la terre, qui appartient à l’Etat et pour laquelle les communautés expropriées, notamment Oromo, affirment ne pas avoir reçu de compensation adéquate.

L’ancienne gare de Dire Dawa

Manque de transparence, surendettement…

Le train éthiopien est un bon exemple du potentiel des projets chinois, mais aussi de leurs risques. A commencer par le manque de transparence. Il n’existe pas de données officielles sur les projets de la BRI, leur rapport coûts – bénéfices et leur impact sur les populations locales, puisque Pékin ne dévoile pas les conditions d’octroi des crédits. Ceci entraîne le surendettement de ces pays vis-à-vis de la Chine, ce qui peut créer des problèmes en termes de dépendance économique, mais aussi politique. C’est ainsi que Djibouti, qui doit à la Chine l’équivalent de 80% de son PIB ( !), abrite la première base militaire chinoise à l’étranger. «  Le couloir industriel pakistano – chinois a fait augmenter le PIB pakistanais de 2,5% », soulignait  l’ambassadeur chinois à Andermatt. Se gardant bien de mentionner qu’il a aussi fait exploser la dette pakistanaise vis-à-vis de la Chine, estimée à 19 milliards USD. Quant aux Maldives, leur dette chinoise, estimée à 1,5 milliards, représente 30% du PIB.

Les participants ont souligné que les banques multilatérales d’investissement ont élaboré des lignes directrices qui assurent une certaine durabilité sur le plan social, financier et environnemental. Bien que souvent critiquées par les ONG, celles-ci ont au moins le mérite d’exister et de créer un cadre de référence. Trop contraignant pour certains pays visiblement, puisque un haut fonctionnaire n’a pas hésité à affirmer que « dans les instances multilatérales, ce n’est pas l’argent qui manque, mais les projets viables ». Les prêts chinois seraient donc plus faciles à obtenir, mais la dépendance qu’ils peuvent entraîner a parfois des relents de néocolonialisme, avons-nous envie d’ajouter.

Car il n’y a aucun doute: ceux qui acceptent des prêts de plusieurs millions de dollars deviennent dépendants, qu’ils le veuillent ou pas. Les anciennes puissances coloniales européennes et les Etats-Unis reprochent une sorte de néocolonialisme à la stratégie de développement et d’expansion de la Chine. Reste à voir si cela aura le même effet désastreux sur les pays en développement que le colonialisme historique.

Pourtant le besoin de financements est indéniable : l’OCDE a estimé que pour financer les investissements nécessaires à réaliser les ODD, il faut 6,9 trillions de USD par an jusqu’en 2030.

impact sur l’environnement et les droits humains, corruption

L’impact des projets chinois sur les droits humains, en termes de standards de travail et de consultation des populations par exemple, est aussi significatif. Quant à l’environnement, comme dans tout projet d’infrastructure, l’impact sur l’eau, les sols, l’air, la biodiversité et le changement climatique est important – d’autant plus que beaucoup de projets portent sur le pétrole et le gaz, des secteurs qui ne contribuent pas précisément à la transition écologique prévue par les Objectifs de développement durable.

Un autre problème, accentué par le manque de transparence des prêts, est la corruption. « La mondialisation a contribué à exporter la corruption par l’investissement, a indiqué Gretta Fenner, du Basel Institute of Governance. Ce n’est pas seulement un problème de pays en développement. La BRI comporte des risques massifs de corruption et de mauvaise gouvernance, non parce qu’il s’agit d’une initiative chinoise, mais parce que ce sont des projets de grandes infrastructures qui impliquent beaucoup d’argent et un déséquilibre de pouvoir très évident entre la Chine et presque tous les autres pays.»

Pourtant certains progrès existent, à commencer par des Principes pour l’investissement vert dans la BRI et un Cadre pour la durabilité de la dette, récemment adoptés par la Chine et qui montrent une volonté de Pékin d’aller vers des investissements plus durables.

La conférence de Andermatt, © Isolda Agazzi

Que fait la Suisse ?

Dès lors, que vient faire la Suisse là-dedans ? Le protocole d’entente avec la Chine crée une plateforme où des entreprises chinoises et suisses peuvent travailler ensemble sur des projets de la BRI, avec une attention particulière à l’aspect financier et de durabilité de la dette. Un groupe de travail est en train d’être créé pour rendre la plateforme opérationnelle. Si les entreprises suisses s’impliquent, tout le monde semble s’accorder sur le fait qu’elles devraient respecter au moins certaines normes relatives aux droits humains et au respect de l’environnement.

La déclaration d’Andermatt, adoptée par les participants à la conférence, reconnaît ces beaux principes et la Suisse peut certainement  aider à les réaliser. Mais ladite déclaration vise aussi à promouvoir un environnement favorable à l’investissement privé dans les infrastructures et les partenariats publics – privés. Une intention exprimée aussi clairement dans le protocole d’entente Suisse – Chine. Toute la question est de savoir si c’est le rôle des fonds publics de soutenir les entreprises, banques et assurances suisses à l’étranger. Et si oui, comment.


Cet article a d’abord été publié par Global, le magazine d’Alliance Sud

La Suisse doit suspendre l’accord de libre-échange avec la Chine

Les China Cables ont apporté la preuve irréfutable de l’existence des camps ouïghours au Xinjiang. De passage à Berne, Dolkun Isa, le président du Congrès mondial ouïghour, demande à la Suisse de prendre des mesures. Vu le peu d’empressement de Berne à agir, Alliance Sud, la Société pour les peuples menacés et Public Eye demandent la suspension de l’accord de libre-échange avec la Chine. Une motion dans ce sens sera déposée la semaine prochaine par Fabian Molina.

“Ce n’est plus le moment de faire du business as usual, ni de coopérer avec la Chine dans les Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative). Nous avons l’expérience historique, nous savons que le gouvernement chinois vise une expansion territoriale. D’ailleurs le corridor économique Chine – Pakistan commence à Kashgar, au Xinjiang», s’alarmait hier Dolkun Isa, le président du Congrès mondial ouïghour, invité à Berne par la Société pour les peuples menacés.

Une visite prévue de longue date, mais que le hasard du calendrier a fait tomber dans une actualité brûlante: lundi le Consortium international des journalistes d’investigation publiait les China Cables , une semaine après la publication par le New York Times de fuites, issues probablement de l’intérieur même du Parti communiste chinois. Les deux prouvent de façon irréfutable ce que nous savions déjà : 1– 3 millions (plutôt 3 millions selon Dolkun Isa) de musulmans ouïghours et d’autres minorités ethniques croupissent dans des camps au Xinjiang, dans l’ouest de la Chine, sur ordre du président Xi Jinping lui-même, qui a décrété qu’il fallait éradiquer l’Islam. Au programme : « dé-islamisation » (avec obligation de manger du porc et de boire de l’alcool), mauvais traitements, torture et travail forcé.

“Une partie des tomates et du coton produits par le travail forcé”

« En dehors des camps, la situation n’est pas tellement meilleure, a continué Dolkun Isa. La surveillance par intelligence artificielle est omniprésente et elle s’accompagne de pressions psychologiques et de menaces. Les gens ont peur de se parler. La Chine utilise les caméras de reconnaissance faciale, les a même exportées dans 18 pays, et elle va installer des caméras de reconnaissance émotionnelle. 400’000 Ouïghours ont été déplacés des camps vers d’autres régions et nous craignons qu’ils servent à la transplantation « d’organes halal ». Malgré cela, les pays et les entreprises étrangères continuent à faire des affaires en Chine, comme si de rien n’était. Une partie du coton et des tomates produits au Xinjiang sont issus du travail forcé. La Suisse, malheureusement, a été le premier pays européen à conclure un accord de libre-échange avec la Chine, mais avec vos relations commerciales et diplomatiques, vous pouvez agir !»

Dolkun Isa à Berne, le 28 novembre 2019

Comité mixte de l’accord de libre-échange inutile

Malheureusement la Suisse ne va pas faire grand-chose. Certes, le 26 novembre le DFAE a publié un communiqué exprimant sa vive inquiétude et appelant le gouvernement chinois à garantir à l’ONU un libre accès à la région. Le 22 octobre, dans le cadre du dialogue stratégique, le conseiller fédéral Ignazio Cassis a exprimé son inquiétude face à la situation au Xinjiang.

Mais le dialogue sur les droits humains a été reporté sine die par Pékin, après que la Suisse eut signé une lettre au Conseil des droits de l’homme condamnant les agissements au Xinjiang. Quant à l’accord de libre-échange, il est bien flanqué d’un accord parallèle sur les droits du travail, dont la violation peut être discutée dans le cadre du « comité mixte ». Mais le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) n’a pas l’air d’avoir pensé à le faire, ni de savoir quand aura lieu le prochain comité, qui se tient d’habitude tous les deux ans. Ceci soulève de sérieux doutes sur l’utilité du chapitre sur le développement durable (ou sur les droits du travail dans le cas de la Chine) contenu dans les accords de libre-échange, dont on voit bien que le respect relève du bon vouloir des Etats. Et visiblement, la Suisse n’est pas pressée de se mettre à dos ses partenaires commerciaux pour défendre les droits humains.

Suspendre l’accord de libre-échange

Dès lors Alliance Sud, la Société pour les peuples menacés et Public Eye – réunies dans la Plateforme Chine lors de la négociation de l’accord de libre-échange – demandent à la Suisse de suspendre l’accord tant que la situation des droits humains au Xinjiang ne s’est pas améliorée et que le travail forcé n’a pas cessé. Le risque est trop grand que des produits issus du travail forcé, ou même des composants entrant dans la fabrication de produits importés, comme le coton, arrivent sur le marché helvétique à titre préférentiel. Ce n’est pas une crainte infondée : selon le Wall Street Journal, Adidas, H&M et Esprit sont empêtrés dans le travail forcé des camps.

La semaine prochaine, le député PS Fabian Molina va déposer au Conseil national une motion dans ce sens : elle demande de suspendre l’accord de libre-échange tant que les camps ne sont pas fermés et que la Haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme et les procédures spéciales de l’ONU n’ont pas libre accès au Xinjiang – une recommandation exprimée par la Suisse elle-même lors de l’Examen périodique universel de la Chine en 2018.

Maison détruite à Kashgar, Xinjiang

Demander aux entreprises suisses d’exercer une diligence raisonnable

Notre deuxième revendication est que la Suisse demande aux entreprises helvétiques actives au Xinjiang d’exercer leur devoir de diligence, c’est-à-dire de montrer qu’elles ont pris toutes les mesures nécessaires pour éviter de violer les droits humains. Le très sérieux site d’information China File a recensé 68 multinationales européennes présentes au Xinjiang, dont plusieurs suisses: ABB, Chubb, Nestlé, Louis Dreyfus, Roche, Novartis, UBS, SwissRe. Certaines se fournissent en tomates auprès d’une entreprise d’Etat, d’autres font du négoce de coton, d’autres financent ou construisent des infrastructures. S’assurent-elles qu’elles ne violent pas les droits humains tout au long de leur chaîne de production? Pour l’instant en droit suisse il est difficile de les y obliger – alors même que c’est prévu par les Nations Unies -, mais si l’Initiative pour des multinationales responsables est adoptée, elle va combler cette lacune.

Le Congrès mondial ouïghour lui-même a demandé aux entreprises suisses actives au Xinjiang de faire très attention.

Suspendre le protocole d’entente sur les Nouvelles routes de la soie

Finalement, nous demandons à la Suisse de suspendre le protocole d’entente avec la Chine sur les Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative), signé en avril passé, qui prévoit une collaboration entre les deux pays pour soutenir leurs entreprises dans la construction d’infrastructures dans les pays tiers, surtout en Asie centrale.

Nous demandons aussi que la Suisse s’assure que les Ouïghours présents sur son territoire ne fassent pas l’objet de surveillance ou d’intimidations.

Ces mesures devraient éviter à la Suisse de risquer de participer, même indirectement, à « la plus grande incarcération de masse d’une minorité ethnico-religieuse depuis la deuxième guerre mondiale », comme l’a qualifiée le Consortium international des journalistes d’investigation.


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Des Ouighurs sont soumis au travail forcé, il faut boycotter la Chine

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L’aide très discrète de Cuba aux victimes de Tchernobyl

Photo: plage près de Tarara, Cuba © Isolda Agazzi

Un Traductor, présenté à Genève dans le cadre de Filmar en America latina, relate l’histoire de 25’000 enfants victimes de l’accident de Tchernobyl, soignés gratuitement à Cuba jusqu’en 2011. Le programme a repris cette année, alors même que les médecins cubains sont chassés de Bolivie, après l’avoir été du Brésil.

Le bus qui relie le centre de La Havane aux plages de l’est passe sans s’arrêter devant des bâtiments délabrés, qui intriguent la passagère : le stade panaméricain, construit en 1991 pour héberger les Jeux éponymes, au-dessus duquel trône l’omniprésent portrait de Che Guevara. Et un peu plus loin, à une trentaine de kilomètres de la capitale, un complexe touristique abandonné en bord de mer, à la typique architecture soviétique. « C’est le centre de Tarara. Fidel [Castro] y a accueilli les enfants victimes de la catastrophe de Tchernobyl », nous explique notre voisin.  Médusée, je garde l’envie d’en savoir plus.

Ce sera chose faite au festival Filmar en America latina de Genève, où a été projeté la semaine passée Un Traductor, un film qui raconte ce chapitre peu connu de l’histoire cubaine. De 1989 à 2011, 25’000 enfants d’Ukraine, de Russie et de Biélorussie furent soignés à Cuba, gratuitement, des séquelles du plus grand accident nucléaire de l’histoire. Le 26 avril 1986, l’explosion du réacteur de Tchernobyl, en Ukraine, avait fait un nombre très élevé et controversé de victimes. En 2016, l’Ukraine, a formellement reconnu 35’000 décès directement liés à la catastrophe, mais certaines estimations vont jusqu’à un million. Des centaines de milliers de personnes sont restées handicapées, aussi bien dans cette ancienne république soviétique que dans les républiques voisines.

Un engagement fort, malgré les difficultés de la période spéciale

Le film, inspiré de faits réels, a été réalisé par Rodrigo et Sebastian Barriuso, les enfants de Malin, un professeur de russe à l’université de La Havane, assigné comme traducteur auprès des enfants de Tchernobyl, atteints surtout de cancers et de leucémie. D’abord très réticent à assumer cette tâche qui lui a été imposée, il se rapproche peu à peu des enfants, dont certains meurent sous ses yeux. Bouleversé, il finira par s’engager au-delà de ce qui lui était demandé, en leur lisant des contes cubains qu’il traduit en russe et en les faisant dessiner pour assurer la communication avec Alexi, un enfant aux soins intensifs qui mourra à cause d’une coupure d’électricité – ou parce que Malin est entré dans sa chambre en toute hâte, sans porter de masque, le traducteur ne le saura jamais… Il en finit par oublier presque sa famille et son propre enfant, dont les soucis lui paraissent tout à coup bien futiles.

Les temps sont pourtant durs à Cuba : le mur de Berlin vient de tomber, l’URSS s’effondre, l’île caraïbe ne peut plus lui vendre du sucre en échange de pétrole. Les étals des magasins se vident, tout comme les pompes à essence et Malin doit retaper son vieux vélo pour se rendre auprès des enfants. Heureusement il reste la formidable solidarité cubaine qui, soit dit en passant, fonctionne aujourd’hui comme hier.

Reprise du programme cette année

En juillet passé, le journal officiel Granma annonçait la reprise du programme. Cinquante enfants de Tchernobyl devraient être accueillis à Cuba cette année, alors même que le pays est plongé de nouveau dans une grave crise économique en raison d’un modèle qui ne marche pas, de l’effondrement du Venezuela, qui avait remplacé l’URSS dans la fourniture de pétrole, et du durcissement des sanctions américaines. Et alors que l’URSS n’existe plus et qu’on ne peut plus parler de solidarité socialiste, mais de solidarité tout court. C’est que, 33 ans après la catastrophe, des maladies cardiaques, cardiovasculaires et autres apparaissent chez des enfants nés bien après l’explosion du réacteur – selon certaines études 80% d’entre eux seraient affectés dans les zones à risque.

Quant aux célèbres médecins cubains, ils sont devenus personae non gratae dans plusieurs pays, pour des raisons idéologiques. Toujours selon l’organe du parti Granma, plus de 400’000 coopérants de la santé ont pris en charge des millions de personnes modestes dans 167 pays depuis le début de la révolution en 1959. Mais en Bolivie, les 725 membres de la Brigade médicale cubaine sont en train de rentrer au pays, suite aux harcèlements subis et à l’arrestation de la coordonnatrice. Au Brésil, les plus de 8’000 médecins cubains sont aussi en train de plier bagage  après l’entrée en fonction du président Jair Bolsonaro au début de l’année, ce qui fait craindre un désert médical dans les communautés défavorisées, surtout les indigènes et les Noirs.

Le programme continue cependant dans une soixantaine de pays, notamment au Venezuela. Il permet à Cuba d’apporter une aide médicale bienvenue, tout en constituant une source importante de devises, avec le tourisme et le transfert de fonds des migrants.

Voir aussi de la même auteure : Respect pour les acquis de la révolution cubaine, malgré l’opposition des Etats-Unis

 

La gauche brésilienne mobilisée contre l’accord Mercosur – Suisse

Photo: Rio de Janeiro © Isolda Agazzi

De passage en Suisse, deux députées brésiliennes dénoncent la politique du président Jair Bolsonaro en faveur de l’agro-business et des projets miniers, que l’accord de libre-échange avec l’AELE va renforcer, selon elles. La libération de l’ancien président Inacio Lula da Silva pourrait redynamiser l’opposition, tout comme les soutiens extérieurs, dont le Synode sur l’Amazonie.

«Le gouvernement brésilien ne donne aucune information sur l’accord de libre-échange avec l’AELE [dont la Suisse est membre], contrairement au gouvernement précédent», se désolait Marilene Alves de Souza (Leninha) la semaine passée à Berne, invitée par l’EPER (l’Entraide protestante suisse). Cette députée du Parti des Travailleurs (PT) de l’Etat fédéral de Minas Gerais préside la commission des droits humains et travaille depuis vingt ans avec les petits paysans et les communautés locales. «Depuis l’entrée en fonction de Jair Bolsonaro en janvier 2019, 290 pesticides toxiques, pour la plupart interdits en Europe, ont été autorisés, afin d’augmenter la production agricole pour le marché international. Cela se fait au détriment des terres des groupes traditionnels, dont les quilombolas et les autochtones, et crée beaucoup de conflits. Des autochtones sont assassinés, le dernier en date étant un chef Wajapi le 23 juillet. »

«Tout cela profite aux pays du Nord et aux grands producteurs brésiliens, les seuls qui exportent. La sécurité alimentaire du pays et notre nourriture sont assurées par les petits paysans », ajoute Andreia de Jesus, députée du PSOL du même Etat fédéral et co-présidente de la même commission.

Marilene Alves de Souza (Leninha) (gauche) et Andreia de Jesus (droite)

Pesticides et déforestation pour augmenter les exportations

Les deux élues renchérissent : la déforestation a atteint des niveaux inégalés, dans le but de gagner de nouvelles terres pour produire davantage de viande pour l’exportation. « Cette année, les incendies ont augmenté de 82% pour atteindre 71’000 départs de feu, dont 52% en Amazonie et 31% dans la savane, détaillent-elles. Cet accord de libre-échange et celui avec l’Union européenne vont signer l’arrêt de mort de l’environnement et des droits humains.»

Le président Jair Bolsonaro a arrêté le versement de 72 millions USD par l’Allemagne et la Norvège au Fonds pour l’Amazonie. Les acteurs étrangers regrettent qu’en dix mois qu’il n’y ait plus d’interlocuteurs, ni de politique, en matière de climat, de santé, d’agriculture paysanne et de peuples autochtones.

L’Etat de Minas Gerais, deuxième utilisateur de pesticides du Brésil, exporte de la viande, du café et des produits miniers vers l’Europe. Ces trois produits peuvent compter sur un lobbying très puissant au parlement et sur des connivences étroites entre les grands producteurs et les politiciens, qui ont eu raison des tentatives des deux députées de limiter l’utilisation de pesticides.

Fin du monopole sur la vente d’armes

Andreia de Jesus ne mâche pas ses mots : « La politique de Jair Bolsonaro est une continuation du coup d’Etat contre Dilma Roussef. Il veut ouvrir le monopole des armes, réservé jusqu’à présent aux fabricants brésiliens, ce qui va renforcer la vente illégale d’armes aux milices. Les assassinats ont beaucoup augmenté depuis qu’il est au pouvoir, en ville et dans les zones rurales. L’accord de libre-échange va encourager cette politique et ouvrir encore davantage le marché des armes, des pesticides, des semences transgéniques et des produits pharmaceutique. Ce sera la désindustrialisation du Brésil ».

Selon les chiffres officiels, en 2018 la Suisse a exporté pour 12 millions CHF d’armes au Brésil.

L’autre bête noire de la députée du PSOL, c’est l’extraction minière. Premièrement parce qu’elle n’est pas taxée. Ensuite à cause des nombreux accidents survenus ces quatre dernières années, dont la rupture du barrage minier de Vale à Brumadinho, le 25 janvier. Les familles des 300 victimes n’ont toujours pas été indemnisées, affirme-t-elle, et le plus grand producteur de minerai de fer au monde peut continuer à l’extraire et l’exporter en toute impunité.

Lula, rassembleur de la gauche à nouveau ?

« Nous devons mobiliser la société contre les accords de libre-échange avec l’UE et l’AELE et créer des alliances au niveau international, lance Leninha. La récente libération de Lula peut nous aider à faire bloc contre Jair Bolsonaro. C’est une figure charismatique, reconnue au niveau international, qui peut rassembler les noyaux de résistance de la société brésilienne et soutenir les campagnes internationales, comme celle contre les  pesticides toxiques. Un grand rassemblement du PT va avoir lieu fin novembre pour préparer les élections municipales de 2020, qui seront notre premier banc d’essai»

Pour les deux députées, le Synode sur l’Amazonie, organisé par le pape François fin octobre à Rome, auquel ont participé beaucoup d’autochtones, « a été très important pour la gauche». En l’absence de prêtres, les laïcs membres de la communauté sont désormais autorisés à administrer les sacrements dans les coins les plus reculés d’Amazonie. « Ce sont des régions ou les églises pentecôtistes, qui soutiennent fortement Bolsonaro, sont très présentes, relève Uli Ide, responsable de la thématique développement durable pour l’Amérique latine chez l’EPER et basé au Brésil. Cette nouvelle pastorale permet à l’Eglise catholique d’accéder aux indigènes, aux pêcheurs et aux communautés reculées et de les écouter. Cet été, lors des incendies, le pape a pris des positions très fortes sur le Brésil. Il a été très critiqué par le gouvernement à cause du synode sur l’Amazonie et par Jair Bolsonaro lui-même, qui dit que les églises ne doivent pas faire de politique ».

A Mafate, la sobriété heureuse

Photos du cirque de Mafate © Isolda Agazzi

Le cirque de Mafate, à La Réunion, est un jardin d’Eden coupé du monde. Il y a une quinzaine d’années, les habitants se sont opposés à la construction d’une route pour préserver leur mode de vie et le tourisme pédestre, la seule source de revenu. Tous les déplacements se font donc à pied, ou en hélicoptère. Les services publics sont assurés par l’Etat français: dans chaque village il y a une école, un dispensaire, une église et une boîte aux lettres.

“Le 29 août 2019, Ivrin Pausé est décédé à l’âge de 91 ans. C’était le facteur de Mafate de 1951 à 1991. Il a fait 253’000 km à pied, c’est à dire 6 fois le tour de la terre. Sur son dos, il y avait de 15 à 18 kilos de courrier à distribuer” écrit Ziggy dans Le rougail du petit Mafatais, la feuille de chou des écoliers du cirque de Mafate. Bienvenue dans l’une des trois pétales de la fleur créée par l’érosion du Piton des neiges, un volcan éteint depuis 20’000 ans sur l’île de La Réunion.

Contrairement aux deux autres cirques –  Cilaos et Salazie -, Mafate est inaccessible et hors du temps. “Il y a une quinzaine d’années, les habitants se sont opposés à la construction d’une route pour préserver leur mode de vie et le tourisme pédestre”, nous raconte Jennifer, qui tient un gîte à Marla. Elle scrute l’horizon: “Ce matin le col des Bœufs est couvert, l’hélicoptère ne pourra pas nous amener les provisions”, s’inquiète-t-elle. Marla est l’un des neuf îlets du cirque – comprenez de minuscules villages tropicaux, composés essentiellement de gîtes, parfois d’une épicerie et d’un troquet appelé pompeusement “bar”, où il est difficile d’avoir des boissons chaudes si le feu n’est pas allumé, mais la bière, même pression, arrive dans la minute. “A Marla il y a 50 habitants et tout le monde tient un gîte, à l’exception de deux personnes âgées”, précise la trentenaire.

Le tourisme pédestre, seule source de revenu

Le tourisme, rigoureusement pédestre, est la seule source de revenu des quelques 900 Mafatais, qui pratiquent aussi un peu d’agriculture et d’élevage pour nourrir les randonneurs. La minuscule épicerie de Marla, très bien achalandée par rapport aux autres, vend pêle-mêle quelques fruits et légumes cultivés sur place ou importés de la métropole, de la morue séchée, du pain, des gâteaux, des tuyaux de douche et même des baskets – si on casse ses chaussures, pas moyen d’en acheter de nouvelles dans le cirque! “L’hélicoptère nous amène les provisions une fois par semaine, nous explique l’épicière, une femme joviale au fort accent local, bonnet en laine vissé sur la tête. Mais ce n’est pas donné: cela coûte 160 euros pour 850 kg de marchandise, plus le transport terrestre.” Une frugalité choisie par les habitants, qui se contentent de peu de chose. On pourrait même parler de sobriété heureuse: “Je ne comprends pas pourquoi certains se plaignent. Nous ne manquons de rien ici. La santé et l’éducation sont gratuites et nous vivons en harmonie avec la nature!”, s’exclame Jennifer.

Un jardin d’Eden

Il faut dire que Mafate est un véritable jardin d’Eden. C’est un endroit étrange, sans doute unique, coupé du monde par des falaises abruptes, noires, et des pitons rocheux qui surgissent au milieu des ravins. La végétation est un mélange étonnant de plantes tropicales – bananiers, bougainvilliers, tamarins, arums – et d’arbustes méditerranéens. Par endroits on marche sur une roche volcanique, émaillée d’immenses blocs de granit, oubliés par les titans ou rejetés par les éruptions. Le paysage est brut, sauvage, lunaire. On n’entend que le ruissellement de la rivière dans le canyon et le bruit du vent dans les filaos, des conifères tropicaux. Ici et là on aperçoit quelques vaches et des biquettes.

Vers la fin de la matinée, météo insulaire oblige, le ciel se couvre souvent, mais lorsque le soleil perce les nuages, les couleurs explosent, encore plus vives et chatoyante dans cette atmosphère orageuse. Fascinés par cette nature primitive, on oublie la fatigue et on continue de monter des escaliers interminables, à flanc de coteau… pour mieux redescendre ensuite dans la vallée où coule la rivière des Galets, qui forme des gorges profondes et des vasques qui invitent à la baignade.

Le silence est absolu, rompu par le gazouillis des oiseaux, le braiement de quelques ânes et le chant des coqs…Et par le vrombissement des hélicoptères, un peu trop nombreux parfois, dont on ne saura jamais s’ils servent surtout à ravitailler les habitants ou à promener les touristes. En ce mois d’octobre, les nuits sont très fraîches, mais lorsque le ciel est dégagé, les étoiles semblent à portée de main, plus brillantes que jamais, même si on ne connaît pas leur nom car on est dans l’hémisphère sud.

Une école primaire dans chaque îlet ou presque, parfois pour quatre enfants

Pour descendre d’Aurère à Cayenne on traverse une étonnante forêt de conifères. Dans cette végétation familière, des agaves d’un vert éclatant viennent nous rappeler qu’on est bien sous les tropiques. On arrive rapidement à Îlet à Malheur, un hameau d’une quarantaine d’âmes riant et hospitalier, qui porte très mal son nom. En ce lundi matin l’école primaire est encore vide. Les cours ne commenceront qu’à midi pour les quatre élèves, tous degrés confondus, car l’instituteur doit monter à pied depuis La Possession – 3h30 de marche tout de même. Pour poursuivre la scolarité après le primaire, les enfants sont obligés de descendre sur la côte et séjourner en famille d’accueil. A la petite église la messe est célébrée tous les quinze jours, car le curé, lui aussi, doit monter à pied et faire le tour des paroisses. Un hameau français en bonne et due forme, la gendarmerie en moins: “il n’y a pas de criminalité ici, nous nous connaissons tous et nous laissons toujours la porte ouverte” nous assure un habitant.

Les services publics sont fournis par la métropole (La Réunion est un département français) à coups de subventions et d’aides européennes. Les déchets des îlets sont ramassés par l’hélicoptère une fois par mois. Le facteur passe une fois par semaine, le médecin une fois par mois, deux infirmières se partagent le tour du cirque à pied, mais en cas d’urgence l’hélicoptère est gratuit. Nous nous arrêtons pour un délicieux “café grillé” (comprenez torréfié maison) chez Marie. Dans sa case créole aux couleurs pastel et au typique toit de tôle ondulée, trônent les trophées remportés par son mari, un ancien champion de course à pied qui a fait même le trail du Mont Blanc. Aujourd’hui il est l’intendant de la moitié des écoles de Mafate et lorsqu’il ne travaille pas il monte sur son dos les provisions pour la famille, dans un sac de 15 – 20 kg.

A vrai dire, pendant les six jours de marche dans le cirque nous avons croisé peu d’habitants sur les chemins, mais beaucoup de randonneurs, surtout métropolitains et, le week-end, de nombreux Réunionnais qui se préparaient pour la Diagonale des fous, le célèbre trail qui traverse toute l’île à la mi-octobre.

La vie dans les gîtes

Roche Plate est adossé à une falaise impressionnante, qui devient presque inquiétante à la tombée de la nuit. Lorsque nous arrivons, un hélicoptère est en train de livrer le bois de cuisine pour tout l’îlet, une centaine d’âmes. “Depuis 30 ans qu’il y a l’hélicoptère, notre vie s’est quand même beaucoup améliorée,” nous explique Johan, l’aimable gérant du gîte qui, malgré son jeune âge, “ne quitterait Mafate pour rien au monde”. Son père Merlin prépare le meilleur carry de poulet que nous avons dégusté et qui nous change avantageusement de la “rougaille saucisse” quotidienne – le plat national réunionnais, de la saucisse à la sauce tomate et épices locales, avec riz et haricots, par ailleurs délicieuse. Les gîtes de Mafate sont simples, mais confortables et pourvus de douches chaudes. L’électricité est produite surtout par les panneaux solaires, la cuisine se fait au bois ou au gaz. Il y a très peu de prises électriques, pas de wifi, mais la 4G passe partout. En ce mois d’octobre, la nuit tombe vers 18h30 et le repas est servi peu après, accompagné de rhum arrangé (un rhum aux fruits, typique de La Réunion), ou de punch, moins alcoolisé. Le soir, dans les îlets les plus élevés, la brume descend souvent, il fait froid et comme les gîtes n’ont pas de salle commune, hormis la salle à manger qui reste fermée jusqu’au repas, cela peut être assez mélancolique, mais fait partie de l’âme du lieu. “J’étais venu à Mafate il y a une vingtaine d’années. Cela n’a pas changé, mais les gîtes se sont beaucoup améliorés”, nous assure Fred Lang, l’organisateur de l’expédition.

Une expérience étonnante, sûrement unique

Le matin on est souvent réveillé par le chant du coq, ce qui laisse tout loisir d’admirer le lever du jour… Les oiseaux s’égosillent dans une brise légère, le soleil éclaire rapidement les cimes, la vue sur le cirque et les ravins est dégagée, l’harmonie totale.

Ces six jours d’isolement, encerclés par des falaises énormes, auront été une expérience inoubliable, bien qu’un peu austère par moments. “Mafate me rappelle un livre qui s’intitule “Les Mines d’Or du Roi Salomon”, nous confie Patrick Sériot, un randonneur expérimenté qui a sillonné le monde en long et en large. Le livre se déroule en Afrique orientale, dans un endroit complètement inaccessible. Ici on arrive dans un  monde perdu, où les gens vivent de façon incompréhensible, très éloignés les uns des autres. Cela ressemble aux Alpes au 14ème siècle, où les gens vivaient en circuit fermé. Je n’ai jamais vu un endroit avec des pentes si vertigineuses, des contrastes d’altitude aussi déments et je n’ai jamais eu aussi froid sous les tropiques… mais j’adore!”

 

 

Les baleines, toujours plus nombreuses, gardent leur mystère

Photo: Gouffre de l’Etang-Salé, La Réunion © Isolda Agazzi

Depuis l’entrée en vigueur du moratoire sur la chasse commerciale, le nombre de baleines à bosse a explosé – preuve que la sauvegarde de la biodiversité est possible. Présentes depuis 2007 à La Réunion, elles sont devenues une attraction touristique, mais cette année il y en a eu moins. Jean-Marc Gancille, en charge de la sensibilisation de l’ONG Globice, avance des explications. Nous l’avons rencontré les pieds dans l’eau, face à l’Océan Indien.

Jean Marc Gancille est un militant écologiste français installé à La Réunion. Depuis quelques mois il travaille pour Globice, une ONG créée en 2001 pour approfondir la connaissance des baleines et sensibiliser le public au sort des cétacés. Membre de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN), elle est devenue une référence dans l’Océan Indien. Interview sous les filaos (des conifères tropicaux), face au lagon de Saint Leu, le clapotis des vagues en bruit de fond.

Qu’est-ce qui vous a amené à La Réunion ?

Jusqu’à l’année passée j’étais actif à Bordeaux, dans un lieu que j’ai cofondé et qui s’appelle Darwin, une ancienne caserne militaire que nous avons transformée en lieu de transition écologique et d’entrepreneuriat social. Ce sont quatre hectares de friche qui ont été reconvertis au cœur de la ville et qui accueillent des associations, des entreprises et des citoyens actifs en matière de transition, qui cherchent à inventer des alternatives pour faire face à la perspective d’un monde beaucoup plus difficile. Avec mes associés, on a œuvré pendant dix ans pour que ce lieu vive.

Mais récemment j’ai souhaité me consacrer à un sujet qui m’est très cher : l’effondrement de la  biodiversité et du monde sauvage, qui se réduit à sa portion congrue. La Réunion est un haut lieu de la biodiversité, il y a encore énormément de vie marine et quoi de plus emblématique que les baleines?

Comment se portent les baleines dans le monde?

C’est une population en forte augmentation, du moins en ce qui concerne les baleines à bosse. En 1982 a été adopté un moratoire qui interdit la chasse commerciale à la baleine. Depuis lors les populations se sont largement multipliées. A cette époque-là on comptait quelques centaines d’individus seulement, car les baleines avaient été décimées à 98% par la chasse, mais aujourd’hui il y en a plusieurs dizaines de milliers. La fiche de l’UICN en recense 84’000. C’est remarquable car on est à rebours de la tendance qu’on voit partout dans le vivant : lorsqu’on laisse des populations tranquilles, elles commencent à reprendre de la vitalité et se développent très fortement.

Et à La Réunion?

Les baleines ont une charge affective et émotionnelle très forte dans le grand public, notamment ici. Dans les archives de La Réunion il y a très peu de témoignages de la présence des baleines, mais  depuis un peu plus de dix ans on les voit régulièrement, entre juin et fin octobre, lorsqu’elles viennent dans les eaux plus chaudes de l’Océan Indien pour mettre bas et s’accoupler. Cela a démarré véritablement en 2007 – 2008 avec depuis lors des aléas assez forts : il y a des saisons très fastes avec énormément de baleines et des saisons où on n’en  voit pratiquement pas. Ce n’est donc pas un phénomène linéaire, même si la tendance est plutôt à la hausse.  En tout 1477 baleines à bosse ont été photo-identifiées par Globice à La Réunion entre 2001 et 2018.

Qu’en est-il cette année ?

On est dans une saison plutôt timide, pour ne pas dire mauvaise, puisqu’on a compté 4 à 5 fois moins d’individus que l’année précédente – un peu plus de 80 en tout. Il faut dire que 2018 avait été une année record avec 300 baleines ! Pour les compter on utilise des méthodes scientifiques, notamment la photo identification. Chaque baleine a des caractéristiques qui lui sont propres, à commencer par sa nageoire caudale, qui constitue un peu sa carte d’identité – couleur, forme, stigmates. On a des bases de données qui comptabilisent toutes les caudales qu’on a pu photographier depuis 2001. Nous faisons aussi des études acoustiques car les baleines communiquent entre elles grâce au chant.

La Réunion n’est qu’un lieu de passage : 62% des baleines ne restent qu’un jour ici, 38% plusieurs jours, mais au maximum un mois.

Quelles sont les raisons de cette diminution ?

On ne sait pas. Ce qui est plutôt réjouissant, c’est de constater que les baleines à bosse viennent chaque année de façon assez régulière depuis l’Antarctique – où elles trouvent leur nourriture, le krill, en abondance. Pourquoi la fréquence d’observation n’est-elle pas récurrente tous les ans? On a plusieurs hypothèses, parmi lesquelles bien entendu le changement climatique et les bouleversements qu’il peut provoquer sur les courants marins. On étudie aussi la corrélation qu’il pourrait y avoir entre la disponibilité de la nourriture en Antarctique et la capacité à migrer vers des zones comme les nôtres. Cette hypothèse est assez intéressante parce qu’on voit que lorsque la chlorophylle présente en Antarctique – et qui est la base pour que se développe le krill – chute, quelques années plus tard il y a moins de baleines dans l’Océan Indien.

Est-ce inquiétant?

On ne sait pas. Est-ce la prémisse d’un effondrement des populations parce qu’elles sont mal nourries? Est-ce qu’elles ne parviennent plus à migrer du fait de cette malnutrition et perdent leurs petits? Est-ce qu’elles vont ailleurs, dans des zones qui sont devenues plus chaudes et propices à la mise bas et à l’accouplement, plus proches de l’Antarctique ? Personne ne le sait sur le globe, on ne sait pas non plus pourquoi elles sont venues ici il y a 10 – 12 ans et si cela va durer. Tout cela est fragile, aléatoire, inexpliqué. Cela fait l’objet d’études scientifiques comme celles qu’on fait ici.

Récemment on a mené une opération qui s’appelle Miromen II et qui visait à équiper les baleines à bosses de balises Argos pour voir où elles allaient, afin d’étudier les facteurs environnementaux qui pourraient expliquer les variations. Nous suivons en direct sur notre site le trajet d’une baleine, que nous avons appelée OusaNousava (Où vas-tu en créole).

Le tourisme n’est donc pas en cause?

Le tourisme est une menace parmi d’autres, mais on la prend très au sérieux parce que les activités touristiques liées au whale watching se sont beaucoup développées  ces dernières années – La Réunion est l’un des derniers six spots sur terre où on a le droit de se mettre à l’eau avec les cétacés, dauphins et baleines. C’est une préoccupation qui nous a mobilisés, tout comme les autorités publiques. On a édicté une charte qui régule les pratiques des uns et des autres et les autorités ont adopté un arrêté préfectoral pour réglementer les activités d’observation et de mise à l’eau. Mais tant qu’il n’y a pas de contrôles suffisants, il peut arriver que les gens fassent n’importe quoi. Si la pression continue, ne trouvant pas les conditions de quiétude suffisante, les cétacés pourraient  aller ailleurs, à Madagascar par exemple, où il y a moins de pression touristique.

Le Piton de la Fournaise, force et imprévisibilité de la nature

Photo: le Piton de la Fournaise, assoupi le 17 octobre, © Isolda Agazzi

Le volcan de La Réunion est entré en éruption le 25 octobre. Une semaine auparavant personne n’avait rien vu venir. Récit de l’ascension du géant assoupi et de celle du Piton des Neiges, endormi depuis 20’000 ans… mais qui sait ?

 J’ai raté l’éruption du Piton de la Fournaise pour une semaine ! J’y étais le 17 octobre et avais pourtant imploré le volcan, l’un des plus actifs au monde, de se réveiller. Rien à faire : le géant était resté silencieux et froid, malgré mes incantations. Finalement, totalement imprévisible, il aura explosé le 25 octobre, pour la 5ème fois de l’année. Personne ne l’avait vu venir.

Le 16 octobre au soir, nous étions montés en voiture au Gîte du volcan, en surmontant quelques aléas : un avion de tourisme s’était écrasé le matin même, faisant deux morts et deux blessés graves et la route avait été momentanément fermée. Le pilote était pourtant expérimenté, mais il avait dû être surpris par le brouillard arrivé à l’improviste, comme souvent sur les hauts de La Réunion.

Le cratère du Piton de la Fournaise, © Isolda Agazzi

Après une nuit de repos (plus ou moins bonne selon les aléas des dortoirs), départ au lever du jour pour atteindre le sommet avant que le ciel se couvre, habituellement vers la fin de la matinée. Aujourd’hui nous avons de la chance: l’air est pur et la vue complètement dégagée, grâce à un fort vent froid. A nos pieds, une mer de nuages – un spectacle récurrent. Après avoir atteint le bord de la caldera, nous descendons vers le fond et arpentons le tapis de lave solidifiée. Tout est noir. Impression de marcher sur la lune, où aucune vie ne résiste et la nature reprend le dessus, brutalement. Sentiment de vide et d’absurde, mêlé de plénitude pourtant, comme dans les grands espaces – cela me rappelle le désert. Nous contournons une récente coulée de lave et continuons à monter, le ciel toujours étonnamment dégagé. Après trois bonnes heures de marche, nous arrivons au bord du cratère, assoupi ce jour-là : une immense cuvette noire où mijote le repas de géants prêts à se réveiller à tout moment. Le soleil est haut dans le ciel, le silence absolu, le néant total.

Une semaine après il entrera en éruption. La lave rouge dévalera les pentes noires dans une danse endiablée de flamenco. Je me contenterai de voir les images à la télévision, avec regret.

Le lendemain, nous avons joué aux spéléologues dans un tube de lave. Une expérience un peu inquiétante, dans l’obscurité la plus totale, où l’on perd tous ses repères. C’est avec un plaisir accru que l’on en ressort après deux heures pour retrouver la lumière éclatante des tropiques, le soleil, le vent dans les palmiers et les bananiers et le mugissement des vagues qui s’écrasent contre la falaise.

Le Piton des Neiges, © Isolda Agazzi

Le Piton des Neiges, éteint depuis 20’000 ans

Quelques jours auparavant, nous avions grimpé au sommet du Piton des Neiges, l’autre volcan de La Réunion, éteint depuis 20’000 ans. De la ville de Cilaos, on monte au Gîte Dufour, où la plupart des randonneurs passent la nuit pour entamer l’ascension du volcan le lendemain à 4h, afin de voir le lever du soleil et essayer d’éviter ces foutus nuages. J’ai préféré monter l’après-midi même, dans le brouillard d’abord, sur une coulée de lave parsemée de lichens qui tracent des dessins ésotériques sur la roche noire, émaillée par ci par là d’arbustes gris – vert. Ambiance spectrale. La brume se déchire parfois pour laisser filtrer une lumière vive, qui éclaire quelques fleurs jaunes qui poussent on ne sait comment. Un peu sinistre, mais captivant, on s’attend à voir surgir à tout moment un fantôme derrière un rocher. La brume valse entre les roches sombres, on a l’impression d’errer dans l’enfer de Dante, telles des âmes hagardes.

Au sommet du volcan éteint, plus de trace de végétation, mais des roches énormes et, un peu plus bas, une vue imprenable sur l’habituelle mer de brouillard, avec en prime une ébauche d’arc-en-ciel. Le Piton des Neiges est éteint depuis des milliers d’années, mais qui sait ? La nature est puissante et imprévisible. Et c’est tant mieux comme cela.

 

« L’accord de libre-échange avec le Mercosur va dans le mur »

Photo: troupeau de zébus au Brésil © Isolda Agazzi

L’accord de libre-échange avec le Mercosur soulève des questions. Les personnes touchées sur le terrain craignent que l’agro-industrie ne prenne encore plus de pouvoir. Et de mauvaises perspectives pour leurs droits humains

« Qu’est-ce qu’on vise avec les accords de libre-échange? De qui défend-on les intérêts ? Ces accords partent du principe que ce qui profite aux plus forts profite à tout le monde, pourtant malgré la croissance économique les inégalités augmentent. Les études d’impact sur les droits humains, que les défenseurs réclament depuis vingt ans, contribuent à mettre le doigt sur les zones à risque pour éviter les effets négatifs, ou pour y remédier par des mesures complémentaires », nous explique Caroline Dommen. Cette spécialiste des questions de commerce et droits humains est en train de finaliser une « proto » étude d’impact de l’accord de libre-échange avec le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay) pour le compte d’Alliance Sud.

A ce jour il existe une douzaine d’études d’impact des accords commerciaux, en plus de celles de l’Union européenne. « Notre étude met l’accent sur la consultation des parties prenantes, précise la consultante et elle ne prétend pas être exhaustive: on se focalise sur les principaux droits humains considérés à risque par les organisations consultées.» Celles-ci ont répondu à un questionnaire en ligne et certaines ont participé à une réunion à Buenos Aires en avril, co-organisée par Alliance Sud.

70% des sondés considèrent que l’impact du libre-échange sur les droits humains est négatif (0% considèrent l’impact positif). Surtout pour les populations vulnérables, à savoir les pauvres, les autochtones, les petits paysans, les travailleurs du secteur informel et des secteurs industriels sensibles et les personnes âgées. Mais aussi pour les petites et moyennes entreprises.

L’agriculture industrielle, talon d’Achille du Mercosur

« Les accords commerciaux Nord-Sud sont asymétriques et ne protègent pas les droits humains dans les pays périphériques », assène un participant. Pour inverser la tendance, il faudrait  la pleine participation de toutes les parties prenantes aux instances de prise de décision, à commencer par les communautés locales.

« Compte tenu de l’absence d’études d’impact et du manque d’informations dû à l’opacité des négociations, l’accord aboutira à un échange inégal où le Mercosur exportera essentiellement des matières premières à faible valeur ajoutée. Au lieu de cela, il faudrait promouvoir l’agriculture familiale et la transformation des produits sur place pour augmenter les revenus et en assurer une répartition plus équitable », affirme une personne sondée.

Pour les participants à la consultation, l’agriculture est le talon d’Achille du modèle de développement du Mercosur, et l’accord ne fera que le renforcer. « Les modes de consommation dans les pays du Sud sont de moins en moins adéquats, assène une autre participante. Chez nous, on trouve des aliments agro-industriels bon marché et de mauvaise qualité, alors que les aliments sains sont de plus en plus rares. Il faut appliquer des restrictions à ce type d’approvisionnement, subventionner l’agro écologie, promouvoir le droit à la terre et la commercialisation d’aliments sûrs, exempts d’agro toxines et issus de l’agriculture familiale. »

Un autre participant est moins négatif : « Le problème principal est lié à la pression sur les terres des communautés locales, qui se trouvent actuellement dans une situation de vulnérabilité juridique. Mais je crois que l’accord peut créer des emplois plus stables que ceux offerts actuellement par l’agro-industrie, à condition de respecter les droits des populations autochtones. » L’accaparement des terres est un problème majeur car « il conduira à une plus grande expulsion des petits paysans et des populations autochtones, les privant ainsi de leurs sources de vie. »

 Changer la matrice productive des pays du Mercosur

Pour d’autres sondés, il faudrait modifier ni plus ni moins la matrice productive des pays du Mercosur, qui repose actuellement sur l’exportation de matières premières (agro-négoce) et l’extractivisme des produits miniers. Au lieu de cela, il faudrait l’orienter vers la fabrication de biens d’équipement, de produits manufacturés à faible ou moyenne complexité, de produits scientifiques et technologiques pour le développement du savoir et les exporter sous forme de services. Tout cela générerait de la richesse en recomposant une économie aujourd’hui “refroidie” par la récession, l’ajustement fiscal et l’inflation, et mettrait en mouvement le marché intérieur en générant de l’emploi –  « notre principale préoccupation aujourd’hui. »

Plusieurs participants s’inquiètent de la tendance à la destruction d’emplois dans les petites et moyennes entreprises, qui sont pourtant le moteur de l’activité économique dans le Mercosur. Un autre pense que l’accord va augmenter la précarité du travail. Citant le cas de l’ALENA (l’accord de libre-échange nord – américain, récemment renégocié), il indique que l’industrie mexicaine a été affectée par une réduction des salaires et un abaissement des normes du travail. « L’AELE pourra exporter des produits manufacturés hors droits de douane, qui mettront sous forte pression l’industrie locale naissante ».

Menaces sur le droit à la santé

Les organisations consultées craignent aussi que l’accord ne limite la capacité des États à prendre des mesures pour protéger l’environnement, la santé publique et assurer le droit à l’eau, les droits des peuples autochtones et les droits des travailleurs, comme la hausse du salaire minimum.

Mais le principal souci des participants, surtout vis-à-vis de la Suisse, est le renforcement des droits de propriété intellectuelle généralement prévu par ces accords. Car le prolongement de la durée des brevets au-delà de 20 ans et des conditions plus strictes pour la commercialisation des génériques risquent de faire augmenter le prix des médicaments et de réduire la disponibilité des traitements médicaux, mettant ainsi en péril le droit à la santé.

Le renforcement des droits de propriété intellectuelle pourrait menacer aussi l’accès des petits paysans aux semences.


La modification de la Loi de semences en Argentine

Ce n’est pas une crainte infondée : en Argentine, le gouvernement essaie depuis des années de modifier la Loi de semences, appelée aussi Monsanto – Bayern (ils auraient pu ajouter la bâloise Syngenta qui, depuis sa fusion avec Chem China, est devenue l’une des quatre multinationales qui contrôlent 60% des semences dans le monde). Le but est de limiter « l’utilisation propre », à savoir le droit des paysans d’utiliser, sauvegarder, reproduire et utiliser des semences. Jusqu’à présent les organisations de la société civile, fortement mobilisées, ont réussi à bloquer la modification de la loi. Elles dénoncent une légalisation de la «bio piraterie », à savoir le vol des semences des communautés paysannes et autochtones au profit des entreprises biotechnologiques et agro-industrielles.

Pour Tamara Perelnuter, une chercheuse de l’Université nationale de Saint José, « l’enjeu est vital. Avec plus de la moitié de ses terres arables plantées en semences transgéniques, l’Argentine est un lieu stratégique pour analyser les conflits autour de l’appropriation des semences. Il s’agit de discuter du modèle agraire et, par conséquent, du projet du pays (…) Il  serait urgent d’avancer dans les politiques de transition vers un autre modèle agroalimentaire basé sur l’agro écologie, qui définit l’axe de la production d’aliments sains et culturellement appropriés, dans le respect de la biodiversité et des ressources naturelles, qui sont des biens communs de toute l’humanité. »

Le gouvernement libéral de Mauricio Macri veut faire passer la modification de la Loi de semences avant la fin de l’année (et de son mandat). Le renforcement des droits de propriété intellectuelle probablement prévu par l’accord avec l’AELE lui ouvre une voie royale, au détriment de la souveraineté alimentaire et du changement de paradigme invoqué par la société civile du Mercosur.


Une vesion de cet article a d’abord été publiée par Global, le magazine d’Alliance Sud

Des pailles en bambou pour préserver les océans

Photo: île de Rodrigues, © Gabriella Silvestri

A la Geneva Cocktail Week ne seront utilisées que les pailles en bambou de Travel4thoughts. Convaincue que le plastique utilisé même en Suisse pollue les mers du monde entier et contribue au changement climatique, cette ONG genevoise milite contre l’utilisation des pailles en plastique en lançant un projet de production de pailles en bambou sur l’île de Rodrigues, dans  l’Océan Indien.

Rodrigues : ses plages de sable blanc, ses cocotiers qui ondulent sous les alizés, ses poulpes qui sèchent au soleil… Mais l’image d’Épinal de ce confetti perdu au milieu de l’Océan Indien, à 600 km de l’île Maurice, se heurte parfois à une réalité moins idyllique : « il y a des pailles en plastique partout !», se désole Gabriella Silvestri, fondatrice de l’ONG Travel4thoughts, Cette biologiste italienne installée à Genève s’y est rendue l’année passée pour la journée mondiale de l’environnement – placée sous l’enseigne de « Combattons la pollution plastique ! » – à l’invitation des autorités locales. Bien décidées à faire de ce petit coin de paradis une destination phare du tourisme durable, ces dernières se sont lancées corps et âme dans la lutte contre le changement climatique et ont déjà banni les sacs en plastique et les conteneurs à usage unique.

Les pailles en plastique traînent sur les marchés, jetées par les amateurs d’eau de coco, mais aussi sur les plages désertes, où personne ne vient jamais. C’est qu’elles arrivent de loin : « Plus de 200’000 pailles en plastique se retrouvent dans l’Océan Indien chaque année, nous explique la biologiste. Avec le temps, elles se transforment en de minuscules particules de la taille d’un grain de sable, très nocives pour les poissons. L’Océan Indien abrite l’une des plus grandes îles de plastique au monde, les gyres: ce sont d’immenses tourbillons ou vortex d’eau créés par les vents et les courants marins, au sein desquels les déchets plastiques se déplaçant dans les océans se regroupent et s’accumulent pour former de gigantesques zones de pollution diffuse. Ce plastique est entraîné par les courants qui charrient des déchets provenant du monde entier, même de Suisse, déversés par les rivières qui se jettent dans la mer».

Pour combattre ce fléau, Gabriella  Silvestri a lancé le projet Biostraw4water, qui vise à produire des pailles en bambou à Rodrigues même, en partenariat avec CareCo, une association qui travaille avec des personnes handicapées. Le but est de les vendre sur le marché local et international. Les autorités rodriguaises se sont engagées à interdire les pailles en plastique dès qu’assez de pailles en bambou seront produites sur l’île.

Genève, première tentative de commercialiser les pailles en bambou

La première approche du marché suisse aura lieu à la Geneva Cocktail Week, une semaine à la gloire des cocktails qui se tiendra du 25 au 29 septembre à Genève. Avec son organisation Travel4throughts, Gabriella Silvestri est responsable de la partie développement durable de l’évènement. Elle présentera ses pailles en bambou, fabriquées pour l’instant en Chine. En Chine… ? « Oui, c’est la première phase du projet, qui va nous permettre de lancer la production à Rodrigues. Dans les pailles en bambou qu’on trouve sur le marché il y a des produits chimiques comme l’eau de javel. J’ai donc décidé de faire fabriquer mes propres pailles, entièrement écologiques, par une petite entreprise familiale en Chine, qui travaille de façon responsable. Tous les gains de la vente seront dévolus au projet de Rodrigues, où le bambou pousse de façon endémique, mais est considéré comme un déchet. C’est donc un bon exemple d’économie circulaire qui crée des emplois, tout en aidant à l’insertion de personnes en difficulté ».

Tous les jours, la scientifique va animer des ateliers sur l’éco responsabilité. « Le but est de sensibiliser les gens à réutiliser les pailles en bambou, qui sont lavables, alors que les pailles en plastique ne peuvent être utilisées qu’une fois. Aujourd’hui on voit apparaître de plus en plus de pailles en papier, mais elles sont aussi à usage unique et contiennent des composantes chimiques qui peuvent être dangereuses pour la santé. Il y a aussi des pailles en acier et en verre, mais les pailles en bambou ont la consommation d’énergie la plus basse.»

La biologiste en est convaincue : les petites îles sont les plus exposées au changement climatique. Elles polluent très peu, pourtant la montée du niveau des mers risque de les rayer de la carte. Or les Objectifs de développement durable, que tous les pays du monde se sont engagés à réalisés d’ici 2030, visent à conserver et exploiter les océans de manière durable et à établir des modes de consommation et de production durable.

 

Samih Sawiris : « La durabilité dans l’investissement est synonyme de continuité »

A Andermatt, en marge d’une conférence sur les Nouvelles routes de la soie, le milliardaire égyptien Samih Sawiris nous parle de durabilité dans l’investissement et de la différence entre investir en Suisse et dans les pays du Sud. Il exhorte la Chine à construire des infrastructures qui bénéficient aux populations, pas aux politiciens.

C’est à Andermatt que la délégation suisse auprès de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE (Organisation sur la sécurité et la coopération en Europe) a organisé début septembre une conférence sur « Les nouvelles routes de la soie en tant que moteur des Objectifs de développement durable.» C’était la première fois qu’une telle réunion se tenait dans un pays d’Europe occidentale et la signature par la Suisse et la Chine d’un protocole d’entente, en avril passé, n’y est probablement pas étrangère.

Andermatt, au cœur des Alpes et au carrefour de l’Europe, pratiquement assise sur le tunnel du Gothard, était le lieu idéal pour parler d’infrastructures, qui sont le principal objet des investissements chinois dans les 126 pays qui adhèrent aux Nouvelles routes de la soie (le protocole d’entente avec la Suisse ne prévoit pas une augmentation des investissements chinois en Suisse, mais une collaboration dans les pays tiers). Mais si le besoin d’infrastructures et le manque de financements sont largement reconnus, leur impact sur l’environnement, les populations locales, les droits humains, la corruption et l’endettement soulève beaucoup de questions.

L’hôte d’honneur de la conférence était Samih Sawiris, le milliardaire égyptien qui a investi massivement dans ce village de montagne – longtemps investi seulement par l’armée, qui l’a délaissé au tournant du millénaire. Il est aussi membre du comité de la Sawiris Foundation for Social Development, une fondation créée en 2001 par sa famille – la plus riche du monde arabe – pour favoriser la création d’emplois et la formation professionnelle en Egypte. Très simple et accessible, parlant parfaitement six langues dont l’allemand, le français et l’anglais, il nous a accordé une interview sur la terrasse de son restaurant d’altitude, alors que la première neige de la saison venait à peine de tomber.

Samih Sawiris © Béatrice Devènes

Comment vous est venue l’idée d’investir à Andermatt ?

Lorsque l’armée est partie, l’économie du village s’est effondrée. Connaissant mon expérience à El Gouna, sur la Mer Rouge – où nous avons fait sortir des sables une ville entière avec logements, écoles et hôpitaux (elle a même remporté le Global Green Award de l’UNEP) – on m’a invité à Andermatt pour prospecter. Honnêtement je ne savais même pas où c’était, j’ai dû regarder sur une carte (rires). Mais je suis tombé sous le charme du lieu et j’ai vu son potentiel.  J’ai commencé à construire des hôtels, des appartements, un terrain de golf et l’ai relié le domaine skiable à la station de Sedrun. Au début les gens étaient sceptiques… Ils voyaient un Arabe débarquer, ils pensaient qu’il ne reviendrait pas la semaine suivante. Mais j’ai réussi à gagner la confiance de la population, à montrer que ce que j’avais fait à El Gouna, j’allais le faire ici aussi. Pour l’instant nous ne gagnons pas d’argent, mais nous n’en perdons pas non plus. C’est un investissement à long terme. Nous employons environ 900 personnes, même si ce ne sont pas tous de nouveaux emplois, bien sûr.

Dans quels autres pays investissez-vous?

En Egypte, à Oman, au Maroc, en Grande Bretagne au Monténégro et aux Emirats Arabes Unis. Orascom Development Holding emploie environ 11’000 personnes dans le monde. C’est toujours plus ou moins le même genre de projets : là où nous allons, nous prenons un grand terrain dont personne ne veut parce qu’il n’y a rien et nous y implantons des choses qui créent de la valeur. Ce sont des investissements à long terme, il faut 10 à 15 ans pour qu’ils soient rentables.

Est-ce différent d’investir dans les pays en développement et en Suisse ?

C’est la nuit et le jour (rires) ! Dans les autres pays il y a plus de flexibilité, mais la sécurité qui règne en Suisse vous facilite la vie : vous savez toujours exactement où vous en êtes. Dans d’autres pays, si un ministre change, vous avez une nouvelle atmosphère, si le gouvernement change, vous avez de nouvelles conditions. On y respecte moins ce qui a été convenu. D’une certaine façon, en investissant dans ces pays vous prenez plus de risques, mais vos rendements sont plus élevés et il y a plus de flexibilité. A El Gouna j’avais besoin d’un nouveau stade pour mon équipe de football, sinon elle ne pouvait pas jouer en première ligue. Nous étions en juin, le match était en septembre, mais le stade a été terminé à temps.

Avez-vous des critères de durabilité ?

Dans tous mes projets la durabilité est très importante car elle est synonyme de continuité. Ce sont des projets sur 50 – 70 ans et pour cela je dois prendre soin de l’environnement. Si un endroit où il y a de belles plages devient pollué, plus personne ne va y aller. La durabilité exige que la ville soit habitée et si la vie n’y est pas agréable, les gens s’en vont. Ils ont besoin d’écoles, d’hôpitaux, de lieux de récréation et d’emplois.

Que conseilleriez-vous aux pays qui accueillent des investissements chinois dans le cadre des Nouvelles routes de la soie ?

Je commencerais par dire aux Chinois: n’écoutez pas les gouvernements, allez faire vos propres études sur ce dont le pays a vraiment besoin. Les projets devraient être identifiés par des professionnels, non par des politiciens, pour qu’ils profitent à la population – surtout aux pauvres – sinon les gens finiront par vous détester. Car soyons francs : dans ces projets, c’est la Chine qui a l’idée, qui est le moteur et qui finance et elle commet une grave erreur en écoutant les politiciens. L’un voudra un grand monument, l’autre un grand pont parce qu’il y a un quartier où vit le cousin de tel ou tel. Mais cela signifie une nouvelle dette qui va frapper le pays pour quelque chose dont la population ne bénéficie pas. Si la Chine, par exemple, fait quelque chose au Zimbabwe qui profite à un million de personnes, elle devient la meilleure amie du Zimbabwe. Mais si vous construisez une autoroute pour les riches qui ont des voitures, alors qu’ils ne représentent que 1% de la population, les gens ne seront pas contents parce qu’ils peuvent imaginer des centaines d’autres priorités.


Une version de cette interview a d’abord été publiée par Swissinfo