Dérogation sur les vaccins : après le oui américain, la Suisse doit se réveiller

Dans une volte-face historique, les Etats-Unis de Joe Biden ont décidé hier soir de soutenir la proposition de dérogation aux droits de propriété intellectuelle pour accélérer la production de vaccins contre le Covid-19. L’Union européenne a dit qu’elle allait y réfléchir. La Suisse semble vouloir camper sur son opposition

 « Sleepy Joe » a frappé encore. Prenant tout le monde de court, l’administration Biden – Harris a annoncé hier le soutien à la levée des droits de propriété intellectuelle pour les vaccins contre le Covid- 19. Des négociations dans ce sens sont en cours à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), mais jusqu’à présent les Etats-Unis s’y étaient opposés, tout comme l’Union européenne, la Suisse et les principaux pays industrialisés. La proposition a été lancée par l’Inde et l’Afrique du Sud l’année passée et elle a reçu le soutient d’une centaine de pays. Elle vise à faciliter et accélérer la production des vaccins et à les rendre plus accessible aux pays pauvres.

Dans une déclaration envoyée aux médias ce matin, Katherine Tai, la représentante américaine au commerce, justifie ce revirement à 180 degrés : “Il s’agit d’une crise sanitaire mondiale, et les circonstances extraordinaires de la pandémie de Covid-19 exigent des mesures extraordinaires. L’administration croit fermement aux droits de propriété intellectuelle, mais, dans le but de mettre fin à cette pandémie, elle soutient la renonciation à ces droits pour les vaccins Covid-19. Nous participerons activement aux négociations de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) nécessaires pour y parvenir. Ces négociations prendront du temps étant donné la nature consensuelle de cette institution et la complexité des questions en jeu ».

Elle ajoute que l’objectif de l’administration est de fournir le plus grand nombre de vaccins sûrs et efficaces au plus grand nombre de personnes, le plus rapidement possible.  Alors que l’approvisionnement en vaccins pour le peuple américain est assuré, l’administration affirme qu’elle continuera à intensifier ses efforts – en collaboration avec le secteur privé et tous les partenaires possibles – pour développer la fabrication et la distribution des vaccins. Et qu’elle s’efforcera également d’accroître les matières premières nécessaires à la production de ces vaccins.

La Suisse risque d’être de plus en plus isolée

Réagissant à la décision américaine, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est dit prête à en discuter. Le Directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a salué une décision historique.

La question est maintenant de savoir ce que va faire la Suisse. Sourde aux appels d’ONG comme Alliance Sud et d’une pétition signée par près de 1’300’000 personnes dans le monde, dont des Prix Nobel et des scientifiques, elle reste inamovible : « La Suisse ne semble pas vouloir changer de politique, pour l’instant du moins, regrette Fabian Molina, membre de la Commission de politique extérieure du Conseil national. Après l’annonce de la décision américaine, j’ai demandé au Seco ce qu’il a l’intention de faire, mais il ne me répond pas. La Suisse risque de s’isoler de plus en plus sur le plan international et de freiner l’accès à la production de vaccins pour les pays pauvres, c’est un scandale ! »

Pour Alliance Sud, la Suisse ne peut pas continuer à défendre les intérêts de l’industrie pharmaceutique qui, de surcroît, a bénéficié largement des fonds publics pour développer les vaccins. Beaucoup de pays en développement n’ont vacciné qu’1% de leur population, pourtant l’accès aux vaccins relève du droit à la santé. Déroger aux droits de propriété intellectuelle ne va pas permettre l’accès aux vaccins pour tous d’un coup de baguette magique, mais cela va grandement y contribuer. C’est une question de santé publique qui, de surcroît, est dans l’intérêt du monde entier puisque le virus ne s’arrête pas aux frontières.

La Suisse, qui va accueillir l’Assemblé mondiale de la santé le 24 mai et la Conférence ministérielle de l’OMC le 30 novembre à Genève, ne peut pas se permettre d’être le mouton noir de la communauté internationale. Elle doit se réveiller.


Voir aussi Covid – 19: la Suisse doit accepter la dérogation aux droits de propriété intellectuelle sur les vaccins 

L’art, arme de révolution massive

Dans Patria y vida, des chanteurs cubains demandent la fin de 60 ans de verrouillage et la liberté d’expression. La chanson, devenue virale, fait trembler le régime. Alors que Raul Castro, 89 ans, quitte demain la tête du Parti communiste cubain, elle montre un abîme peut être insurmontable entre les générations

 « L’art est une arme de la révolution » clamait un écriteau aperçu il y a trois ans dans un bar de La Havane, sous quelques bouteilles vides de rhum. C’est le titre d’une exposition qui s’est tenue dans la ville en 1974, dans le cadre de la sixième réunion des ministres de la Culture des pays socialistes, et une devise militante qui a inspiré la politique cubaine depuis la révolution de 1959. Dès le début, le régime castriste a promu la culture et garanti aux artistes un salaire régulier, ce qui a permis l’explosion de la musique, la danse et le cinéma cubain et leur rayonnement dans le monde entier.

Mais voilà que Gente de Zona – un groupe qui mélange savamment reggaeton et salsa cubaine-, après avoir bénéficié de cette politique généreuse et avoir migré à Miami, s’est mis à cracher dans la soupe. Avec d’autres chanteurs et rappeurs cubains installés entre la Floride et l’île caraïbe, ils ont produit Patria y vida, une chanson qui fait le pied de nez à Patria o muerte, le célèbre slogan de la révolution. Après 60 ans de verrouillage, « ne crions plus patrie ou mort, mais patrie et vie », car « mon peuple pleure et j’entends sa voix », « mon peuple demande la vérité, plus de mensonge », « que le sang ne continue pas de couler pour vouloir penser différemment » et « si mon Cuba appartient à tout mon peuple, ton temps est écoulé, le silence est rompu » dit le texte, accompagné d’une musique engageante.

Levée de boucliers chez les dirigeants

Lancé il y a deux mois, le clip approche les cinq millions de vues sur Youtube (il existe aussi une version avec des images beaucoup plus dures), au point de provoquer une levée de boucliers chez les dirigeants. Réunis dans le congrès du Parti communiste cubain, ils devraient acter demain le départ de Raul Castro qui, à l’âge canonique de 89 ans, va céder sa place de premier secrétaire au président de la République, Miguel Diaz- Canel. Une page d’histoire se tourne.

La chanson montre surtout une énorme fracture entre les générations : « entre toi et moi il y a un abîme » et « c’est terminé, vous 59 [1959], moi double deux [2022] » répète le refrain. C’est un fait : ceux qui ont fait la révolution ont aujourd’hui entre 80 et 90 ans (lorsqu’ils sont encore en vie) et si les personnes âgées semblent y croire encore, celles d’âge moyen sont très partagées et pour les jeunes elle ne veut plus rien dire.

A cela s’ajoute la force prodigieuse d’internet, qui a permis la circulation foudroyante de la chanson sur l’île, malgré les tentatives de censure. Et là, c’est un peu l’arrosoir arrosé. Le 19 avril 2018, lorsque Miguel Diaz-Canel a succédé à Raul Castro – à la présidence de la République, cette fois-là – on ne trouvait que quelques bornes wifi très contrôlées dans les rues, où les rares propriétaires d’un smartphone s’agglutinaient pour essayer de capter une mauvaise connexion.

Depuis l’arrivée de l’internet mobile, tout a changé

C’est le nouveau président lui-même, féru de nouvelles technologies et très actif sur Twitter, qui a encouragé l’introduction de l’internet mobile. Le Mouvement San Isidro, un collectif d’artistes et d’universitaires qui réclame la liberté d’expression et qui était jusque-là inconnu du grand public, en a profité tout de suite pour élargir son audience. Des chanteurs de Patria y vida en font partie.

Ces trois dernières années, la situation économique, déjà tendue, est devenue intenable : l’embargo américain, quelque peu assoupli sous Barak Obama, a été fortement durci par Donald Trump, qui a interdit aux bateaux de croisière d’accoster et à Western Union d’effectuer les transferts de fonds des migrants. La réunification des deux monnaies – le peso pour les locaux et le CUC pour les étrangers – a précipité la crise économique. Bien que le pays s’en sorte très bien au niveau de la gestion de la pandémie – 476 décès covid officiels sur 11 millions d’habitants – et qu’il s’apprête à mettre sur le marché le premier vaccin entièrement conçu et produit en Amérique latine (appelé fièrement Soberania), l’arrêt du tourisme, principale source de devises, a mis l’économie à genoux. Aujourd’hui les gens ont faim.

Patria y vida ne dit rien d’autre : « publicité pour un paradis à Varadero », « alors qu’à la maison les casseroles n’ont plus de repas », « les gens changent Che Guevara et Marti pour des devises ». La révolution d’internet est en marche et elle ne semble pas pouvoir arrêter la liberté d’expression. L’art est une arme de la révolution…. mais laquelle ?


Voir Cuba à la croisée des chemins, avril 2018

 

Covid : et si on s’inspirait de l’Afrique?

Vue d’Afrique, l’Europe souffre d’une impréparation flagrante à la pandémie. Les mesures adoptées chez nous suscitent beaucoup d’étonnement en raison de leur dureté et parce qu’elles ont été décidées sans consulter la population, ni s’appuyer sur les communautés locales. Mais qu’est-ce une communauté en Europe ? 

« Pour lutter contre la pandémie, l’Europe devrait s’inspirer des méthodes qui ont fait leur preuve dans la coopération au développement: impliquer les communautés locales et faire remonter les décisions de bas en haut, au lieu d’imposer aux citoyens des décisions qu’ils ne comprennent pas » s’exclamait récemment le responsable d’une ONG du Bangladesh dans les colonnes d’un quotidien tanzanien.

Il faut reconnaître que vue d’Afrique, la gestion de la pandémie sous nos latitudes interpelle. Là-bas, les mesures de confinement sont beaucoup moins strictes et la vie continue. Certes, le continent a été frappé beaucoup moins durement par le covid (112’800 décès, sur 2’800’000 en tout dans le monde) probablement parce que la population y est plus jeune, qu’elle a peut-être des défenses immunitaires plus fortes, qu’il fait chaud et que la vie se déroule au grand air. Mais cela n’explique pas tout.

« L’Afrique fait preuve d’une résilience remarquable »

« L’Afrique est souvent frappée de présomption de fragilité, or le continent fait preuve d’une résilience remarquable », souligne Virginie Collinge, une consultante belge qui offre des services de conseil en management et stratégie, notamment dans le contexte de gestion de crises. Pour cette coutumière des situations fragiles et complexes, l’Occident donne parfois l’impression d’avoir abordé la gestion de la crise d’une manière un peu arrogante et irresponsable. « Quand l’Europe s’est découverte vulnérable, elle a opté pour l’hibernation et la prudence. Aujourd’hui elle reste prostrée, tandis que l’Afrique est en mouvement !» nous déclare-t’elle par téléphone depuis Addis Abeba, en Ethiopie.

Elle souligne que certains pays du Sud sont expérimentés en gestion de crise et ont davantage conscience de leurs capacités, par exemple au niveau de leurs systèmes de santé, ce qui leur a permis de réagir rapidement à l’apparition du Covid. « Dans nos pays dits développés, nous avons constaté un état d’impréparation complet. En Afrique et ailleurs, il y a une expertise en matière de préparation aux urgences et aux crises qui n’est pas seulement technique et matérielle, mais aussi mentale. La façon d’accepter l’évènement et la contrainte est différente. En Europe nous sommes dans des sociétés très administrées, où les grandes questions existentielles telles que la vie, la mort, ce qui est essentiel, accessoire, sont désormais gérées par des bureaucrates. »

S’appuyer sur les communautés

Si chez nous beaucoup d’individus attendent encore tout de l’Etat, en Afrique les gens n’en attendent plus rien et s’organisent entre eux. «Chaque individu a une responsabilité, un rôle à jouer car l’engagement et l’adhésion communautaire sont critiques, encore davantage en situation d’épidémie, renchérit-elle. Si tu n’as pas la population avec toi, tu ne peux rien faire. En Europe, certains gouvernements ont beaucoup trop négligé la communication, qui doit être envisagée de manière holistique avec les aspects humains, logistiques et sécuritaires. La mobilisation de la population a été insuffisante. »

Oui mais si en Afrique on entend le mot « communauté » à tous les coins de rue, en Europe a-t-il encore un sens ? « En Europe il y a encore des communautés et certains ont abordé la crise en allant vers les autres – les voisins par exemple – même si c’est plus facile à faire quand on vit en zone rurale. D’autres se sont organisés pour faire bloc face à des décisions disproportionnées, une réponse jugée trop dure par rapport à la menace. Depuis l’Afrique, beaucoup regardent l’Europe avec étonnement : comment justifier de confiner une population saine si on ne se donne pas la peine de tester massivement et organiser de manière efficace le contact-tracing ?»

Selon Virginie Collinge, il y a une difficulté des gouvernements européens à organiser une réponse de crise autour de valeurs essentielles, comme le respect, la communication, la confiance des communautés locales. « Un socle robuste de valeurs communes aide à créer une vision à long terme, à rassembler. Les systèmes vivent et se construisent avec les personnes qui sont au cœur des communautés. La réponse ne peut être efficace que si l’on passe par la population et les personnes d’influence respectées, comme les leaders religieux avec qui nous avons activement collaboré durant l’épidémie d’Ebola en Guinée. Ici à Addis Abeba, qui est la capitale diplomatique de l’Afrique, j’ai l’impression qu’on est déjà en train de préparer l’ère post-covid. Le continent est en mouvement, il prend des risques et il avance », conclut-elle.


Une version de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine

La Tanzanie va exploiter le plus grand gisement de nickel au monde

Le gouvernement de Tanzanie a signé un contrat avec une multinationale anglaise qui prévoit le partage à parts égales des bénéfices et la fonte du nickel sur place. Une tendance à l’intervention de l’Etat qu’on observe aussi dans la Zambie voisine. La Suisse, qui réoriente sa stratégie de développement vers l’Afrique, doit soutenir le partage équitable des ressources naturelles

A l’heure où le soleil se couche, le ferry en provenance de Zanzibar entre lentement dans le port de Dar Es Salaam, la capitale économique de la Tanzanie. Derrière le clocher de la cathédrale on aperçoit les tours des gratte-ciels de Kisutu et Geresani, les quartiers d’affaires de la « Maison de la paix » – le nom donné à la ville par le sultan de Zanzibar en 1866. Sur l’autre rive, des pêcheurs s’apprêtent à prendre le large sur l’océan Indien pour une longue nuit de labeur.

Le port de Dar Es Salaam a l’ambition de devenir le plus grand d’Afrique centrale et orientale, dépassant même celui de Durban, en Afrique du Sud. La Tanzanie est géographiquement bien située puisqu’elle constitue le premier accès à la mer de six pays qui en sont privés – Ouganda, République démocratique du Congo (RDC), Rwanda, Burundi, Zambie et Malawi. Les travaux vont bon train pour l’agrandir et permettre aux grands cargos d’accoster. Confiés à la China Harbour Engineering Company, ils prévoient l’amélioration de sept mouillages et selon le Daily News, l’un des deux quotidiens en anglais, 90% des travaux ont déjà été terminés. La Chine est aussi en train de construire, en partenariat avec un fond d’investissement omanais, un grand port à Bagamoyo, l’ancienne capitale de l’Afrique orientale allemande.

Point de transit des matières premières

Un port d’où sont exportées les minerais extraits en Tanzanie et dont le volume devrait sensiblement augmenter. Le 19 janvier, le gouvernement a signé un accord avec la multinationale anglaise Kabanga Nickel pour exploiter le plus grand gisement de nickel au monde – un minerai qui entre dans la composition des voitures et piles électriques. Enthousiastes, certains observateurs locaux se demandent même si la Tanzanie ne détient pas la clé d’une économie mondiale pauvre en carbone.

La joint-venture, appelée Tembo Nickel Corporation, s’est engagée à extraire le nickel et à construire une raffinerie pour le fondre sur place, ce qui est en ligne avec la politique tanzanienne d’ajouter de la valeur aux minerais, au lieu de les exporter à l’état brut. Avec une participation de 84%, Kabanga Nickel est l’actionnaire majoritaire de la nouvelle société et le gouvernement détiendra les 16% restants – la participation habituelle de la Tanzanie dans les projets d’extraction minière. Le pays espère en tirer 664 millions USD par an. Les bénéfices seront partagés à parts égales entre le gouvernement et l’entreprise anglaise.

Fait piquant, le gisement appartenait auparavant à la multinationale suisse Glencore et à la canadienne Barrick Gold, mais en 2018 le président John Magufuli (décédé le 17 mars officiellement de problèmes cardiaques) a mis un terme à la licence d’exploitation des deux investisseurs – et à celle de dix autres dans le pays – après avoir revu le régime fiscal et réglementaire du secteur minier pour assurer à l’Etat une plus grande part du revenu.

A terme, construire des batteries sur place

La Tanzanie a aussi l’intention d’attirer des investisseurs pour produire les batteries électriques sur place et certaines restrictions sont prévues à la sortie des capitaux. Le secteur minier représente 3,5% du PNB du pays – qui est le 3e plus grand producteur d’or en Afrique – et le gouvernement veut porter cette part à 10% d’ici 2025.

La promotion et facilitation des investissements, étrangers et nationaux, est au cœur de la stratégie de développement du gouvernement, qui vise une croissance de 8% par an et la création de huit millions d’emplois, dans le secteur formel et informel, d’ici 2025. Le pays veut poursuivre son industrialisation. Dans les colonnes de The Citizen du 4 janvier, Kitila Mkumbo, ministre d’Etat en charge des investissements, a « réitéré l’engagement du gouvernement tanzanien à améliorer le climat des affaires et de l’investissement pour attirer, retenir et soutenir les investissements étrangers et nationaux », sur la base du Plan directeur pour les réformes réglementaires visant à améliorer l’environnement des affaires en Tanzanie. Celui-ci vise à éliminer les régulations excessives, sans pour autant supprimer le contrôle gouvernemental et à raccourcir le temps et l’argent nécessaires à lancer un investissement par la création d’un guichet unique. La Tanzanie veut aussi améliorer sa classification dans le rapport Doing Business de la Banque Mondiale (actuellement elle se situe à la 141ème sur 190), récemment critiqué par Alliance Sud car plus un pays dérégule, au détriment des droits des travailleurs et de l’environnement, mieux il est placé.

Villageois dédommagés en Zambie

Dans le port de Dar Es Salaam confluent aussi les matières premières en provenance des pays voisins, à commencer par la Zambie, grand exportateur de cuivre et d’où arrive une nouvelle intéressante : le 19 janvier, le géant minier britannique Vedanta a accepté de dédommager 2’500 villageois suite à une décision historique de la Cour suprême britannique, qui avait statué qu’ils pouvaient porter plainte devant les tribunaux anglais pour la pollution causée par la société indienne Konkola, filiale de Vedanta. Une possibilité qui aurait été ouverte en Suisse si l’initiative multinationales responsables avait été acceptée.

N’est-ce pas une bonne nouvelle ? « Les règlements extra-judiciaires sont toujours ambivalents,» tempère Rita Kesselring, anthropologue sociale à l’Université de Bâle et spécialiste des questions minières en Afrique : « D’une part, ils apportent un soulagement bienvenu aux plaignants, en l’occurrence des familles pauvres dont les moyens de subsistance ont été partiellement détruits par les dommages causés par la mine de Konkola. Mais d’autre part, ces règlements empêchent la création d’un précédent judiciaire important dans le domaine de l’injustice causée par les entreprises. »

Mélange de nationalisation et privatisation partielle

Récemment le gouvernement zambien a liquidé “provisoirement” la mine parce qu’il prétendait que Konkola ne l’avait pas gérée correctement (ce que montre la plainte collective devant les tribunaux britanniques). Ensuite il a subdivisé la société et vendu 49% de la fonderie à un investisseur. « Ce que nous voyons ici est une sorte de “nationalisation”, accompagnée d’une “privatisation partielle”. La même chose est arrivée à la mine de Mopani mi-janvier, mais dans ce cas le gouvernement a acheté la mine en contractant un prêt auprès de Glencore. « Le gouvernement zambien veut avoir une plus grande participation dans son industrie minière et les mines de Konkola et Mopani nous donnent une indication de ce que cela pourrait signifier. Il existe des parallèles intéressants avec la Tanzanie », ajoute Rita Kesselring.

Pour la chercheuse, il s’agit d’une évolution prometteuse, mais sa viabilité dépend d’un certain nombre de facteurs sur lesquels nous disposons actuellement de peu d’informations : qui est responsable du nettoyage de la pollution causée par ces mines au cours des vingt dernières années ? Konkola et Mopani ont toutes deux de très mauvais antécédents, ce qui, dans le cas de Mopani, a même été confirmé par un tribunal zambien.

La question de la responsabilité sociale des entreprises reste entière.


L’investissement en Tanzanie

Selon le World Investment Report 2020 de la CNUCED, la Tanzanie fait partie des dix principaux pays qui reçoivent des investissements étrangers en Afrique. Elle a reçu 1,1 milliard USD d’investissement en 2019.  La CNUCED estime qu’en 2020, en raison du Covid, les investissements étrangers vers l’Afrique sub-saharienne ont diminué de -11% , une diminution cependant moins importante que la moyenne mondiale puisque les investissements vers les pays industrialisés ont chuté de – 69%. En Tanzanie, la plupart des capitaux étrangers vont dans le secteur minier, le pétrole, le gaz et l’agriculture. Le principal investisseur est la Chine, suivie par l’Inde et le Kenya. En 2017 la Tanzanie a adopté de nouvelles régulations dans le secteur minier qui permettent au gouvernement de renégocier les contrats, nationaliser partiellement les entreprises, introduire des redevances plus élevées, renforcer la valorisation locale et introduire des exigences de performance (obligation d’employer de la main d’œuvre locale, etc.). Un pari risqué, qui aurait pu effrayer des investisseurs, mais qui, au contraire, a porté ses fruits avec l’anglaise Kabanga Nickel.


La nouvelle orientation stratégique de la DDC en Afrique

Dans la nouvelle Stratégie sur la coopération internationale 2021- 2024, le DFAE réoriente ses activités vers l’Afrique. L’accent est mis entre autres sur le développement économique: favoriser la compétitivité, les conditions-cadres pour le secteur privé et les conditions du marché du travail, y compris la formation professionnelle, avec un accès aux services financiers et aux chaînes de valeur régionales et globales.

Dans son message, le Conseil fédéral souligne que le marché africain présentera à long terme un potentiel pour les entreprises suisses. Pour les quatre ans à venir, 40% de la coopération du DFAE va aller à la coopération bilatérale, pour un montant de 2650 millions CHF. Sur ce montant 60% sera dévolu à l’Afrique sub-saharienne.

En Tanzanie, la DDC travaille avec des ONG suisses (Helvetas, Swisscontact, Biovision Solidarmed), locales et internationales.

Pour Alliance Sud, la Suisse doit promouvoir un développement économique local inclusif et pas les intérêts de ses multinationales en Afrique et lutter contre l’évasion fiscale vers sa place financière. Plus spécifiquement, elle doit soutenir le partage équitable des bénéfices de l’extraction minière et s’assurer que les rapports que les multinationales suisses vont soumettre en vertu du contre-projet à l’Initiative multinationales responsables soient objectifs et crédibles.


Cet article a été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

Zanzibar, le paradis qui avait vaincu la peur

L’île aux épices, comme le reste de la Tanzanie, pensait avoir vaincu le covid par la prière et les plantes médicinales. Il en émane une énergie ébouriffante qui attire en masse les « réfugiés covid », au point de faire rebondir la pandémie. Si le tourisme est la principale source de revenu, l’écotourisme, encore embryonnaire, représente un formidable potentiel de développement pour les communautés locales

Cette nuit la pêche a été bonne. Excellente même. Tôt le matin à Kizimkasi, à l’extrême sud de Zanzibar, le va et vient des hommes qui remontent les dizaines de thons, bonites et impressionnants espadons de 1,5 mètre est incessant. Des pêcheurs, accroupis sur les bateaux en bois qui s’échouent au fur et à mesure que la marée baisse, ont remonté les voiles et allumé le feu du petit déjeuner. Sur la plage, les filets sont mis à sécher et les enfants commencent à éventrer les poissons. A l’intérieur d’un carré délimité par une corde, d’autres sont posés à même le sable et vendus à la criée. Des femmes aux châles chatoyants observent la scène, assises face à la mer. Les hommes écoutent les mises annoncées par des sortes de commissaires-priseurs en gilet orange qui font monter les enchères et cèdent la prise au plus offrant.

Famille sur le pas de la porte © Isolda Agazzi

Covid vaincu par la prière, le jeûne et les plantes médicinales

Les pêcheurs croisent les touristes qui prennent la mer dans la direction opposée, en espérant faire quelques brasses avec les dauphins. Lorsque les nageurs reviennent, presque tous les poissons ont été vendus. La plupart des touristes repartent vers des endroits plus fréquentés de l’île, après avoir acheté quelques fruits sous le regard indifférent des habitants – des musulmans visiblement très tolérants vue la tenue de certains visiteurs. Zanzibar et la côte de la Tanzanie ont été la porte d’entrée de l’Islam en Afrique. Il y a été amené par les Perses au 13ème siècle et s’est ensuite répandu vers le Kenya, la Somalie et le nord, renforcé par la présence du sultanat d’Oman qui a contrôlé ces régions pendant deux siècles. En cherchant bien, on trouve même à Kizimkasi l’une des plus vieilles mosquées du continent, qui a plus de mille ans.

Si le tourisme a beaucoup pâti du confinement des pays industrialisés, depuis les fêtes de fin d’année et la reprise des liaisons aériennes beaucoup d’Européens – surtout des ressortissants des pays de l’Est, mais aussi quelques Suisses – se ruent vers Zanzibar, attirés par son exotisme légendaire et l’absence de covid. Comment est-ce possible ? « Nous avons beaucoup prié ! » lance sans hésitation un chauffeur de taxi. Une explication avancée par une grande partie de mes interlocuteurs, l’autre abondant dans des théories que sous nos latitudes on qualifierait volontiers de complotistes.

« Nous sommes un pays pauvre, la plupart des gens vivent à la journée, nous ne pouvons pas nous permettre un confinement, résume sobrement un habitant. Alors après l’apparition de quelques cas en avril dernier [509 cas et 21 morts officiellement], le président de Tanzanie, John Magufuli, a appelé à trois jours de prière et de jeûne, il nous a exhortés à utiliser les plantes médicinales et le virus a disparu. »

Bleu de la mer © Isolda Agazzi

Européens « réfugiés covid »

Une affirmation impossible à vérifier puisque le gouvernement a arrêté le décompte, mais cette absence de peur et cette foi dans l’avenir sont une véritable bouffée d’oxygène pour les Européens, désignés ironiquement comme « réfugiés covid ». Ils réapprennent que le « masque » sert à regarder les poissons, la « vague » est un mouvement de la mer aux infinies nuances de bleu et la « distance » le temps de trajet en dala-dala, les minibus jamais trop pleins qui transportent pêle-mêle passagers et marchandises – sacs de ciment, matelas et cargaisons de bois.

En Tanzanie, où le revenu par habitant est de 1’122 USD par an, l’espérance de vie de 64 ans et le tourisme représente 11% du PIB, le gouvernement avait décidé d’ignorer le covid. Jusqu’à l’arrivée en masse des touristes, qui l’a fait rebondir. Le 21 février, le ministère de la Santé a déclaré officiellement le que le covid était présent en Tanzanie – une première. Le 17 février le vice-président de Zanzibar, Seif Hamad, est mort du covid.

Hier, 17 mars, le président de Tanzanie, John Magufuli, est mort à son tour “d’une maladie cardiaque” a déclaré la vice-présidente du pays, Samia Suluhu Hassan.

Fête sur la plage © Isolda Agazzi

Le tourisme, une activité volatile

« La pêche que vous avez vue était exceptionnelle, mais parfois vous restez en mer toute la nuit et vous gagnez deux sous, lance Bakari, un jeune homme de 34 ans. J’étais pêcheur moi aussi, mais c’est un travail ingrat. Il y a une quinzaine d’années j’ai flairé le potentiel du tourisme, j’ai appris l’anglais tout seul en écoutant la musique – surtout James Brown ! – et en regardant des films, j’ai fait toutes sortes de petits boulots et petit à petit j’ai monté mon affaire. »

Mais l’activité est volatile car elle dépend de l’arrivée des Européens : « L’année a été difficile, se désole Ali, le propriétaire d’une guest house – chose assez rare car la plupart des hôtels appartiennent aux étrangers. La Tanzanie n’a presque jamais fermé ses frontières, mais jusqu’à début décembre il n’y avait quasiment pas d’avions et les touristes ne pouvaient pas venir. »

Des touristes qui s’agglutinent surtout dans quelques destinations, interagissent peu avec la population locale et logent pour certains dans des hôtels dont le luxe est un coup de poing à la pauvreté environnante. Pourtant la nuit venue, sur certaines plages, tout le monde danse ensemble autour des feux de bois.

Communauté villageoise © Isolda Agazzi

Eco-tourisme plus bénéfique pour les communautés locales

Mais le tourisme profite-t- ‘il vraiment au pays ? « Bien sûr ! En gros, 1/3 de l’argent va à la population locale, 1/3 au gouvernement et 1/3 à l’investisseur, s’exclame Mohamed Ayoub Hadj. Mais l’éco-tourisme profite encore davantage aux habitants. » Ce sexagénaire respecté, que tout monde appelle bossi et parle un anglais excellent appris chez les missionnaires, est le coordinateur de plusieurs initiatives d’éco-tourisme gérées par les communautés locales et soutenues par l’ONG allemande World Unite ! Elle propose des séjours de quelques jours en pleine jungle dont la moitié du prix est censée aller aux communautés et qui sont une occasion unique de s’immerger dans la vie rurale zanzibarite. Le revenu sert à construire des écoles et fontaines et à soutenir des handicapés avec l’aide de volontaires internationaux. Mais cette forme de tourisme alternatif, peu connue, souffre encore plus du confinement des pays industrialisés – j’étais la première hôtesse depuis un an. « Nous avons besoin de soutien pour nous relancer !», lance Mohamed.

Femme qui récolte les algues rouges © Isolda Agazzi

Les algues rouges, principale et maigre source de revenu des femmes

« Il y a vingt-cinq ans, la mangrove avait pratiquement disparu car les gens la coupaient pour faire du feu. Puis les villageois ont passé un accord avec cette ONG pour protéger l’environnement et ils ont arrêté de déboiser », continue-t-il en pagayant vigoureusement entre les mangroves, des arbustes qui freinent l’érosion des sols, aident à désaliniser l’eau et protègent la biodiversité.

Sur la petite île d’Uzi, juste en face, les habitants se sont cotisés pour construire une étonnante route inter-marées qui passe entre les mangroves, qu’on peut parcourir seulement à marée basse et qu’empruntent même les dala dala pour Stone Town. L’île est un véritable jardin d’Eden : la végétation est luxuriante et on la parcourt aisément à vélo de bout en tout, en traversant deux villages à la simplicité, la douceur de vivre et l’accueil inénarrables.

Sur la plage, à marée basse, des femmes courbées plantent et ramassent les algues rouges qu’elles font sécher devant la porte de leur maison. Un travail ingrat, pour lequel elles gagnent la misère de 50 ct/kg d’algues séchées et qui est pourtant la principale source de revenu de 24’000 d’entre elles. Le nouveau président de Zanzibar, Husseyn Mwinyi, qui semble susciter beaucoup d’espoir en raison de sa volonté de lutter contre la corruption et faciliter les investissements, s’est engagé à valoriser cette activité et les habitants attendent de voir.

A Paje, un village très prisé des kitesurfeurs, une entreprise sociale, Mwani, transforme les algues rouges en savons, crèmes et autres huiles de beauté qui sont revendus aux touristes. Les femmes qui y travaillent affirment avoir augmenté sensiblement leur revenu, mais il sera impossible de savoir de combien.

Stone Town, front de mer © Isolda Agazzi

Plaque-tournante du commerce d’esclaves

Ces produits sont vendus jusqu’à Stone Town, une ville à la croisée des courants d’Afrique, du monde arabe et d’Inde – la culture swahilie. Son opulence était pourtant due à un sinistre commerce : Zanzibar était l’un des principaux points de vente des esclaves en Afrique, une pratique introduite par le sultan d’Oman en 1830 pour développer les plantations de clous de girofles et interdite par les Anglais en 1873.

C’est du passé.  Malgré quelques inquiétudes récentes autour du covid, aujourd’hui l’île a vaincu la peur et regarde avec confiance vers l’avenir : « A Zanzibar il n’y a pas de problèmes, nous sommes comme une grande famille », s’exclame Noor, mon guide du jour. Des mots qui vont droit au cœur de la réfugiée covid.


Une version de ce reportage a été publié dans l’Echo Magazine du 9 mars 2021

La Tanzanie est rattrapée par le covid, mais la vie continue

A Zanzibar et sur le continent, la situation a complètement changé sur le front du covid. Alors qu’en avril dernier il avait été officiellement chassé par les prières et les plantes médicinales, l’arrivée massive des touristes l’a fait rebondir. Le président John Magufuli lui-même a disparu depuis deux jours. Les masques commencent à faire leur apparition, mais à part cela rien n’a changé

Une musique entraînante s’échappe du dernier étage d’une auguste bâtisse de Stonetown, la capitale de Zanzibar. Au détour des dédales de la vieille ville, cette envolée lyrique est une nouvelle réjouissante après une semaine de silence absolu : le deuil national décrété suite à la mort du vice-président de l’île, le 17 février, est terminé. Si les médias locaux ont tu la cause de ce décès, les journaux étrangers, notamment africains, se sont empressés de rappeler que Seif Hamad avait été le premier haut responsable de Tanzanie à afficher sa positivité au covid. « Il avait 77 ans, il était vieux… » avait commenté avec fatalisme un habitant de la ville de pierre, résumant un peu le sentiment général d’un pays où l’espérance de vie est de 64 ans.

Intriguée par des notes qui m’avaient tant manqué – à Zanzibar la musique est partout – je pousse la porte, monte des escaliers toujours aussi raides dans ces anciennes maisons swahilies et découvre avec délice des femmes qui esquissent des pas de danse en poussant des youyous [cris de joie]. Mais ce qui me frappe le plus, c’est que la moitié portent des masques. En tel nombre et chez des locaux, je n’en avais jamais vu depuis mon arrivée en Tanzanie, le 4 janvier.

En bas, dans le brouhaha de la médina, les gens se pressent dans la promiscuité habituelle et les masques sont pratiquement inexistants. «Vous portez un masque ? Donc il y a bien le covid en Tanzanie» demandé-je provoquante à un marchand d’un certain âge. « J’ai des problèmes cardiaques, c’est pour me protéger de la poussière, lâche-t-il après quelques hésitations. Le covid ? Dieu seul sait s’il y en a …» Mais le vice-président, de quoi est-il mort alors ? enchaîné-je « C’est son neveu qui l’a contaminé, il rentrait de Londres ».

Masai doctor © Isolda Agazzi

Covid vaincu par la prière et le jeûne

En Tanzanie, le covid est un sujet tabou et très politique. Après que 509 cas étaient apparus en avril 2020, le président, John Magufuli a décrété trois jours de prière et de jeûne et exhorté ses concitoyens à se tourner vers la médecine traditionnelle. Suite à cela, il a déclaré que le covid avait disparu. Une affirmation impossible à vérifier puisque le décompte a été arrêté, mais qui a été confirmé par tous mes interlocuteurs, locaux et étrangers. « Nous nous connaissons tous, s’il y avait des morts nous le saurions », avait lâché un marchand.

« Voici notre médicament anti-covid : nous le prenons matin, midi et soir pour renforcer nos défenses immunitaires ! » avait lancé un quadragénaire rencontré sur le continent, exhibant une bouteille avec un mélange de gingembre, jus de citron, ognon et deux plantes locales.

Les Tanzaniens s’en remettent largement à la pharmacopée traditionnelle, accessible à toutes les bourses. « Je vous présente un masaï doctor », s’était exclamé le guide du marché d’Arusha, surnommée pompeusement la Genève de l’Afrique en raison du siège de la Cour africaine des droits de l’homme – que personne ne semble connaître, au demeurant. Toute visite d’un village, que ce soit à Zanzibar ou dans les lointaines montagnes d’Usambara, à la frontière avec le Kenya, passe par l’explication détaillée des vertus des innombrables plantes médicinales.

Fête sur la plage, © Isolda Agazzi

Depuis fin janvier, le vent a tourné  

Mais si ces dernières et les prières avaient peut-être réussi à protéger les Tanzaniens de la première vague, elles n’ont pas été aussi efficaces contre les touristes. Depuis décembre, ceux-ci se ruent vers le seul pays au monde où il n’y a pas de test d’entrée, pas de masque, pas de quarantaine, pas de confinement. La Tanzanie n’a presque jamais fermé ses frontières, mais auparavant il n’y avait pas de vols. Si KLM exige un test PCR (et depuis peu aussi un test rapide) en raison de l’escale à Amsterdam, les autres compagnies ne demandent rien de tel. Les touristes proviennent surtout des pays d’Europe de l’Est, avec lesquels le gouvernement a conclu des packages très avantageux, mais il y a aussi quelques Suisses.

La Tanzanie a besoin du tourisme et le gouvernement mise ouvertement sur l’économie pour en faire un pays à revenu intermédiaire d’ici 2025 (actuellement le revenu par habitant est de 1’122 USD par an). « Nous sommes pauvres, nous ne pouvons pas nous permettre un confinement », résume sobrement un sexagénaire.

Les étrangers se pressent surtout à Zanzibar, où flotte une douceur de vivre et une énergie oubliée sous nos latitudes depuis un an. Les hôtels sont pleins, les locaux et les touristes dansent ensemble sur les plages, les gens sont pris d’une frénésie impressionnante, comme s’ils voulaient rattraper le temps perdu.

Coucher de soleil © Isolda Agazzi

Tanzanie blâmée pour avoir choisi une voie différente ?

« Pourquoi portez-vous un masque ? Qu’allez-vous raconter sur Zanzibar ? Je sais que vous allez faire un reportage à charge comme tous les médias étrangers ! » s’exclame un touriste allemand en prenant vivement à partie une équipe de la télévision ZDF en train de filmer les bars bondés de Paje, un village très apprécié des kitesurfeurs du monde entier. Dans ce paysage surréaliste battu par les vents, où les voiles des kitesurfs ondulent au-dessus des troupeaux poussés sur la rive par les bergers masaïs, les journalistes allemands, seuls à porter un masque à des kilomètres à la ronde, paraissent des ovnis. S’ensuit une discussion animée sur le biais anti-tanzanien des médias occidentaux « qui ne mettent pas les pieds ici ou n’y restent que quelques jours, mais clouent la Tanzanie au pilori car elle a choisi une voie différente… mais vous comprenez, il faut bien vendre les vaccins ! »

Les étrangers rencontrés abondent dans ces théories, ou ne sont simplement pas à risque et veulent « fuir l’hystérie qui règne en Europe ». Auto-désignés « réfugiés covid », beaucoup viennent en Tanzanie pour quelques semaines et finissent par y rester des mois, pour faire du télétravail ou parce qu’ils ont perdu leur emploi. Conséquence : à la fin février les hôtels étaient encore pleins.

Stonetown, front de mer © Isolda Agazzi

Société civile mobilisée contre le covid

« Avant il n’y avait aucun cas, mais depuis fin janvier il y en a plusieurs même dans notre école », me confie une Anglaise rencontrée au centre covid, où nous attendons patiemment de nous soumettre aux tests pour rentrer en Europe. Une constatation partagée par tous mes interlocuteurs, même s’il n’y a pas de données officielles.

Pourtant après les mises en garde répétées de l’OMS, la société civile a commencé à s’élever contre le refus du gouvernement de reconnaître l’existence de la pandémie, comme rapporté par les médias locaux. A commencer par l’Eglise catholique, pour laquelle les prières ne suffisent visiblement pas. Relayée par une association locale de juristes qui, déplorant le décès de 25 de ses membres à cause du covid, a accusé le gouvernement de violer le droit à la vie inscrit dans la constitution. Pressé de toute part, le 21 février le ministère de la Santé a reconnu officiellement que le covid existait en Tanzanie – une première. De son côté, le président John Magufuli s’est empressé de rappeler que « le port du masque n’est pas interdit, mais il faut privilégier les masques fabriqués sur place » et il a exhorté ses concitoyens à continuer à renforcer leurs défenses immunitaires en mangeant sainement et en faisant du sport. Il a exclu un confinement et le recours aux vaccins « jusqu’à ce que leur efficacité et innocuité soit prouvée.»

Mais depuis deux jours, John Magufuli a disparu et des bruits insistants sur sa possible infection courent dans la presse africaine et sur les réseaux sociaux, au point que le chef de l’opposition, Tundu Lissu, a demandé des explications sur l’état de santé du président.

Café de village © Isolda Agazzi

La vie continue comme avant

L’exhortation à faire du sport semble avoir été entendue. De bon matin, sur la plage de Stonetown, pendant que les touristes dorment encore, des femmes habillées en noir et coiffées de foulards multicolores font des allées – retours en suivant les instructions d’un professeur d’aérobic, pendant que d’autres tentent des postures de yoga face à la mer. Les hommes font quelques brasses dans l’océan ou s’entraînent avec des engins improvisés. Toute la journée, les gens se pressent dans les rues, dans les marchés animés, dans les transports publics bondés, sur la plage pour admirer le coucher de soleil et au Forodhani market, le soir, pour déguster des produits grillés à la minute.

On commence à voir des personnes masquées, mais à part cela la vie continue comme avant. Pour l’instant du moins.


Une version de ce reportage a été publiée dans Le Courrier du 2 mars 2021

OMC : la revanche de l’Afrique

Photo de Ngozi Okonjo Iweala © Isolda Agazzi

La Nigériane Ngozi Okonjo Iweala devrait élue aujourd’hui à la tête de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Une première pour l’Afrique et pour une femme. C’est de bon augure pour relancer le continent, surtout en temps de pandémie, mais la nouvelle directrice générale doit s’engager en faveur d’un développement qui ne laisse personne sur le côté et pour un accès des pays pauvres aux vaccins

L’évènement a son importance, au moment où le multilatéralisme est miné de toute part et l’OMC bloquée. Mais que veut dire bloquée ? Depuis sa création en 1995, le monde a changé et les rapports de force aussi. Le temps est révolu où les pays industrialisés pouvaient dicter leur volonté aux pays en développement. Ceux-ci ne se laissent plus imposer des libéralisations qui servent surtout les intérêts des capitaux des pays du Nord. La preuve : depuis l’accord sur la facilitation du commerce en 2015, plus aucun accord multilatéral, c’est-à-dire qui engage tous les membres, n’a été conclu. A Buenos Aires, en 2017, certains se sont entendus pour lancer des négociations plurilatérales – en petits groupes – sur quelques sujets : commerce électronique, facilitation des investissements, promotion des petites et moyennes entreprises et réglementations intérieures dans les services. Le seul accord multilatéral en cours de négociation est celui sur les subventions à la pêche, dont la conclusion était prévue pour fin 2020 – échéance ratée – et que les membres espèrent mettre sous toit avant la conférence ministérielle prévue cette année au Kazakhstan, si elle a lieu.

La plupart des pays africains ne participent pas aux négociations sur le commerce électronique, à l’exception notable du Nigéria, qui a signé la déclaration dès son lancement à Buenos Aires. Ils craignent une « colonisation numérique » et estiment qu’ils doivent d’abord améliorer leur accès à internet.

La crise du coronavirus a ouvert de nouveaux défis

La crise du coronavirus a ouvert de nouveaux défis. Selon les estimations de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), les 47 Etats les plus pauvres de la planète (qui se trouvent presque tous en Afrique) devraient enregistrer la pire performance économique de ces trente dernières années avec, en moyenne, une contraction de leur produit intérieur brut (PIB) de 0,4%. La Cnuced estime même que 32 millions de personnes supplémentaires ont été poussées dans l’extrême pauvreté dans ces mêmes pays, anéantissant des dizaines d’années d’effort de développement. Au niveau mondial, plus de 100 millions de personnes supplémentaires devraient tomber sous le seuil de pauvreté.

Dans ce contexte il est plus important que jamais que l’OMC s’engage résolument en faveur des pays pauvres et que ses membres acceptent de rééquilibrer des accords commerciaux qui n’ont pas beaucoup bénéficié à ces derniers. Le fait qu’une Africaine soit nommée directrice générale et qu’elle ait réitéré son engagement en faveur du développement est prometteur. L’accès facilité des pays pauvres aux vaccins, tests et autre matériel de protection contre le Covid est vital et il est inacceptable que les pays riches, dont la Suisse, s’opposent à la dérogation sur les droits de propriété intellectuelle en temps de pandémie demandée par l’Afrique du Sud et l’Inde, soutenues par une cinquantaine de pays.

L’OMC doit aussi accorder aux pays les moins avancés (PMA) une dérogation à toutes les obligations en matière de propriété intellectuelle au terme de l’accord sur les ADPIC (Aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce) tant qu’ils restent PMA et 12 ans après leur graduation, comme ils viennent de le demander – une requête soutenue par la société civile internationale, dont Alliance Sud.

Ngozi Okonjo Iweala, libérale convaincue

Mais il ne faut pas se leurrer : Ngozi Okonjo Iweala a été ministre des finances du Nigeria à deux reprises et elle a travaillé pendant 25 ans à la Banque mondiale, jusqu’à devenir le numéro deux de l’institution. C’est donc une libérale convaincue, qui a piloté les privatisations dans son pays avec les conséquences sociales dramatiques qu’on sait. Mais elle s’est aussi illustrée dans la lutte contre la corruption et a obtenu une réduction de 65% de la dette nationale.

2021 pourrait être l’année de l’Afrique. Le 1er janvier est entré en vigueur l’African continental Free Trade Area, une des plus grandes zones de libre-échange au monde, qui regroupe 1,2 milliard de personnes et un PIB de 2’500 milliards USD. Un pas dans l’intégration régionale alors que les échanges entre pays africains restent très limités, mais qui peut devenir une arme à double tranchant pour les plus faibles – petits paysans, petits commerçants, peuples autochtones. Le libre-échange entraîne toujours des gagnants et des perdants, qu’il se fasse entre pays du Nord et du Sud ou entre pays du Sud eux-mêmes et il faut protéger les perdants.

Aujourd’hui, une femme africaine est élue à la tête de l’OMC. Espérons que ce soit de bon augure, au moment où l’Afrique fait preuve d’un dynamisme impressionnant et d’une volonté de fer de tourner la page de la crise du coronavirus et de poursuivre son développement.

Covid – 19 : la Suisse doit accepter la dérogation aux droits de propriété intellectuelle sur les vaccins

A l’OMC, la Suisse s’oppose à une proposition de l’Inde et l’Afrique du Sud, soutenue par une centaine de pays, de déroger temporairement à l’accord sur les ADPIC pour produire plus rapidement et en plus grande quantité des tests et des vaccins. Une décision pourrait être prise le 4 février

Alors que dans les pays industrialisés certains refusent de se faire vacciner, dans les pays pauvres beaucoup aimeraient le faire, mais n’en ont pas la possibilité car il n’y a pas de vaccins.

Le 18 janvier, Dr Tedros, le directeur général de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), l’a affirmé sans ambages : “Plus de 39 millions de doses de vaccin ont été administrées à ce jour dans au moins 49 pays à revenu élevé. Seulement 25 doses ont été administrées dans un pays à faible revenu. Pas 25 millions; pas 25’000; seulement 25″. Je dois être franc : le monde est au bord d’un échec moral catastrophique – et le prix de cet échec sera payé en vies et en moyens de subsistance dans les pays les plus pauvres du monde”.

Les mécanismes mis en place au niveau international, à commencer par le Covax (une initiative conjointe de l’OMS et l’Alliance Gavi) sont insuffisants. La production ne suit pas car les pays riches ne veulent pas partager la technologie et le savoir-faire, privilégiant les monopoles sur la propriété intellectuelle et le nationalisme vaccinal.

La propriété intellectuelle, obstacle à une production plus rapide

Pour essayer d’inverser la tendance, l’Inde et l’Afrique du Sud ont présenté à l’OMC, le 2 octobre dernier, une communication demandant que les membres puissent déroger temporairement à certaines dispositions de l’Accord sur les droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) pour produire plus rapidement des tests, vaccins et équipements dans le cadre de la pandémie de covid 19. Plus spécifiquement, il s’agit des droits d’auteur, des dessins et modèles industriels, des brevets et de la protection des informations non divulguées. En clair, une entreprise pharmaceutique locale pourrait produire ces biens rapidement, sans devoir tenir compte des questions de propriété intellectuelle.

Depuis lors, la proposition a reçu le soutien d’une centaine de membres, dont la Chine, mais elle se heurte à l’opposition des pays industrialisés, à commencer par la Suisse, les Etats-Unis et l’Union européenne, et de quelques pays émergents. La nouvelle administration Biden n’a pour l’instant pas donné de signes de vouloir changer de politique par rapport à celle de son prédécesseur. Les opposants affirment que la propriété intellectuelle n’est pas un obstacle à la fabrication des vaccins, ce qui est contesté par une récente étude de Médecins sans frontières.

Ils ajoutent que l’accord sur les ADPIC contient déjà les flexibilités nécessaires à affronter la pandémie. Celui-ci prévoit deux mécanismes : les licences obligatoires, par lesquels un pays peut décider de suspendre les brevets sur un médicaments afin de produire et commercialiser des génériques. Mais celles-ci sont difficiles à mettre en œuvre et se heurtent à de fortes oppositions politiques de la part des pays producteurs, comme la Suisse. Et les licences facultatives, qui sont cependant laissées au bon vouloir des entreprises pharmaceutiques et dont les termes sont opaques.

Pression des ONG, dont Alliance Sud, et de l’Inde sur la Suisse

De nombreuses ONG, dont Alliance Sud, et organisations internationales, dont l’OMS, soutienne cette demande de dérogation. L’argument selon lequel celle-ci pourrait freiner la recherche sur le covid-19 ne tient pas puisque les pharmas ont largement profité des fonds publics pour produire les vaccins en un temps record.

Début décembre, le ministre indien du commerce a explicitement demandé au Conseiller fédéral Guy Parmelin de soutenir la proposition de dérogation, alors que la Suisse et l’Inde sont engagées depuis plus de dix ans dans la négociation d’un accord de libre-échange qui bute précisément sur la requête suisse de renforcer les dispositions sur la propriété intellectuelle ; et dans la renégociation d’un accord de protection des investissements après que l’Inde a dénoncé l’ancien et en veut un plus équilibré.

Le 4 février prochain, le Conseil des ADPIC doit statuer sur la question et le Conseil général de l’OMC pourrait adopter une décision en mars.

La Suisse doit arrêter de s’opposer à la proposition de dérogation. Il en va du droit à la santé dans les pays en développement et de son intérêt propre puisque le covid – 19 ne s’arrête pas à la frontière.

Le flamenco pour transcender le désarroi et la douleur

Dans Portrait d’une danseuse en terre andalouse Alba Lucera, Genevoise installée à Séville, explore les méandres de la création artistique. Elle-même a trouvé dans le flamenco l’énergie vitale pour surmonter un moment de crise psychique. Son témoignage est une étincelle précieuse pour tourner la page d’une année qui a été un long passage à vide

C’est une de ces journées d’hiver où il n’y a pas de différence entre une photo couleur et une photo noir- blanc. Le paysage qui défile derrière la fenêtre du train est monotone et monochrome, c’est un temps à écouter du blues… Pourtant, en jetant un œil distrait sur mon smartphone, c’est une symphonie de couleurs qui attire mon attention : Alba Lucera, une danseuse de flamenco avec qui j’ai suivi un stage à Genève il y a longtemps, vient de terminer la traduction en espagnol de Portrait d’une danseuse en terre andalouse, un récit de vie publié chez l’Harmattan. Interpellée par la vidéo de lancement, j’achète le livre et le dévore en deux jours.

La bientôt quadragénaire, titulaire d’un doctorat en lettres hispaniques de la Sorbonne, s’y met à nu avec une écriture intimiste qui me bouleverse. Je l’appelle à Séville, où elle vit depuis une quinzaine d’années. « Ce qui m’intéresse, c’est de traduire l’expérience vitale de la création artistique pour pouvoir la partager au-delà de ma propre histoire », lance-t-elle en guise de préambule à notre conversation. Une création qui sublime la douleur et constitue le fil rouge – c’est le titre d’un de ses spectacles – de la recherche de sa place sur terre.

Alba Lucera dans Minotaura

La danse, antidote aux maux de l’être

L’histoire commence à Genève autour de ses dix-huit ans, lorsque « la menace de la folie et la visite de l’amour lui tombent dessus tout à la fois ». La collégienne se sent à l’étroit dans sa ville natale et, comme chez beaucoup de jeunes, la soif du large prend le dessus. « La Suisse, un pays d’extrême démocratie où ma liberté se sent menacée » écrit-elle en souvenir du ressenti de ses vingt ans, tout en étant profondément reconnaissante envers son pays natal de lui avoir tant offert. Mais elle cherchera longtemps un ailleurs où s’enraciner. S’ensuivent des années de recherches incessantes – artistiques, (méta-)physiques et littéraires-, de solitude et d’absence. Elles seront marquées par des rencontres amoureuses qui feront office d’aiguillons dans la recherche de soi et ponctuées par un séjour dans la Bosnie de l’après-guerre, un orphelinat en Roumanie et des expériences artistiques à Paris.

Alors la danse est-elle un antidote aux douleurs de l’être, à la dépression, voire à la folie ? « J’ai eu un moment de rupture, une grande perte de repères, une crise de déréalisation, avoue-t-elle. La sensation que tu es là, mais c’est comme si tu étais coupée du réel. C’est très angoissant. J’avais dix-huit ans et l’impression que je n’avais plus de sol sous mes pieds. C’est une sensation un peu borderline d’atteindre la limite, le seuil de l’inconnu. Quand cela touche à un mal psychique, c’est très difficile de savoir exactement ce qu’il se passe et j’avais peur de basculer. J’avais besoin de m’ancrer à la terre, de chercher le sol. J’avais déjà été touchée par le coup de foudre du flamenco, alors quand je me suis sentie basculer, le réflexe a été de danser. Après la dernière année de collège, je suis partie à Séville et j’ai repris pied. Cette ville réveille en moi une énergie vitale et une disposition à la communication avec l’autre. »

Pélerinage gitan à El Rocio, Andalousie © Isolda Agazzi

Transcender le désarroi par la rage et la joie

Quoi de plus terrien que le flamenco, cette danse qui vous cloue littéralement au sol puisque les pieds constituent des instruments à part entière ? « J’ai d’abord cherché de faire pousser des racines à mes pieds, puis j’ai trouvé une culture aux semelles cloutées », raconte-t-elle poétiquement.  En effet, pour exécuter des zapateados endiablés, il faut taper par terre avec des chaussures cloutées, avec fougue ou délicatesse selon le compas, au son de la guitare, des palmas (les mains) et de chants à vous écorcher vif, qui semblent étrenner toute la palette de l’âme humaine. « Le flamenco a la capacité d’exprimer la rage d’un peuple qui a été persécuté, les Gitans. Il attribue une place privilégiée à la douleur humaine et à l’aspect tragique de la vie, mais contrairement aux composantes nostalgiques du fado et du tango argentin, il transcende le désarroi par son cri exalté jusqu’à la joie. Le flamenco propose une réponse vitale aux drames. »

Mais comment expliquer notre attrait pour la culture gitane, alors même que dans les faits les Gitans sont plutôt marginalisés ? « L’esprit bohème qu’on retrouve dès le 19ème siècle chez les voyageurs romantiques allemands qui partaient vers le sud peut s’associer à la fascination pour la culture gitane, celle d’un peuple qui a été persécuté, mais qui résiste grâce à son sens de la vie, de la musique et de la fête. Pourtant, la réalité n’est pas si romantique, la société perpétue souvent la marginalisation et à Séville, par exemple, l’ancien quartier gitan de Triana a été déplacé dans des banlieues à partir des années 1960-1970. Respecter l’art qui nous enchante, ce serait avant tout cesser les déportations, même urbanistiques, de ses principaux interprètes. Par ailleurs, être une femme dans le milieu gitan n’est pas forcément facile, mais dans bien d’autres milieux non plus… », précise celle dont l’ouvrage est aussi une ode à la féminité.

Alba Lucera aux Bains des Pâquis, 12 août 2015

Trouver sa place dans l’exclusion

Alors comment trouver sa place dans la culture flamenca – gitane ou andalouse, car le flamenco n’est pas uniquement d’origine gitane, précise la danseuse – si familière et pourtant si étrangère et hermétique ?  « Bien que le contexte actuel du flamenco ait beaucoup élargi ses frontières, le mécanisme reste souvent le même : on cherche à s’intégrer à ce milieu, alors même qu’il vous exclut. Soit tu n’es pas andalou, soit tu n’es pas gitan, soit tu n’es pas de telle famille, soit tu n’es pas le cousin de tel et tel…. Il faut trouver sa place dans l’exclusion. Aujourd’hui, j’ai arrêté de chercher à appartenir à un groupe, je me suis distanciée d’une expression flamenca traditionnelle au profit de ma propre recherche artistique et chorégraphique ; j’ai développé ma propre expression et je me sens beaucoup plus libre et sereine par rapport à ce monde que je continue pourtant à aimer sincèrement. »

Alba Lucera revient régulièrement en Suisse, comme lors de son passage très remarqué aux Aubes musicales des Bains des Pâquis, ou pour danser dans différentes salles de la ville et même dans un alpage de Haute Savoie devant des habitants qui n’avaient jamais écouté du flamenco. Férue de rencontres interculturelles, elle prépare actuellement un spectacle avec des musiciens installés entre Genève et le Jura français. Elle vient également de présenter La Sombra y la Tierra, un solo entre flamenco et danse contemporaine qui intègre des extraits du roman L’homme qui marche de Michèle Ramond, traduisant ainsi les mots par le corps,

Et en Andalousie, quelle est la situation des artistes dans la pandémie ? Les tablaos, ces spectacles puissants, organisés dans des salles minuscules, touristiques ou undergrounds, où l’on est tellement proche des artistes qu’on a l’impression de sentir pulser le duende, moment de grâce du flamenco, sont fermés depuis mars. « 80% des revenus de nombreux guitaristes, comme mon mari, étaient tirés des concerts de tablaos. Aujourd’hui ils ne reçoivent rien à part d’infimes indemnités de la province. C’est comme si les artistes n’avaient jamais existé, c’est tragique. »

Alors même que le flamenco, instinctif, sauvage, ne demande qu’à vivre et à nous faire vivre.


Une version de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine 

Remettre l’église au milieu de la ville

En plein centre de Bâle et de Berne, les églises ouvertes proposent des activités spirituelles, sociales et culturelles. Engagées politiquement, elles offrent un espace d’intégration des migrants et d’accueil des cabossés de la vie. 

A quelques centaines de mètres de la gare de Bâle, en marchant en direction du Rhin, des tables sont posées à côté d’une église. Une pancarte indique que le bistrot est ouvert  [c’était mi-novembre] – ce qui, en plein confinement en Suisse romande, ne manque pas d’étonner toute personne arrivant de Genève. Tout comme l’église, qui porte bien son nom : église ouverte Sainte Elisabeth. A l’intérieur, sous d’imposantes voûtes néo-gothiques, des gens sirotent un café en bavardant à haute voix. A l’autre bout de la nef, un jeune homme vient de terminer la distribution hebdomadaire de denrées alimentaires « aux personnes précarisées par la pandémie ».

Accueil des femmes migrantes

Dans le jardin contigu, un panneau signale que le mardi, c’est le jour d’accueil des femmes migrantes. On pousse la porte d’un bâtiment chargé d’histoire, où quelques femmes sont réunies dans une atmosphère studieuse : «Elles viennent d’Afghanistan, de Syrie, du Soudan, du Tibet, d’Erythrée ; il y a des Kurdes aussi, nous explique Sabrina Brönnimann, la responsable de l’accueil. Actuellement nous organisons surtout des cours d’allemand, mais en temps normal nous cuisinons aussi et jouons de la musique ensemble. De nombreuses bénévoles sont à l’écoute: cela peut aller du simple besoin de parler à la nécessité d’un accompagnement psychiatrique. C’est un projet d’intégration. »

Intégration de tous les citadins, pourrait-on dire. Car cette église étonnante, sise en plein milieu de la ville, est née en 1994 pour permettre aux gens de vivre leur spiritualité autrement. Sans lien avec l’église traditionnelle, mais avec une composante culturelle et sociale très forte. « C’est une association œcuménique, réformée et catholique, nous explique Monika Hungerbühler, la théologienne catholique. Au cours des ans, nous avons diversifié nos activités : nous avons organisé une discothèque, béni les animaux dans l’église, organisé des défilés de mode, distribué de la nourriture, fait du tai chi, des prières et de la méditation. Au début les gens étaient sceptiques, mais maintenant c’est devenu tout à fait normal et nous accueillons jusqu’à 100’000 personnes par an. »

Andreas Nufer © Isolda Agazzi

A Berne, les quatre religions officielles sous le même toit

La plupart des églises ouvertes d’Europe (appelées City Churches ou Citykirchen) se trouvent en Allemagne, mais il y en a aussi en Grande Bretagne et aux Pays Bas. En Suisse, en plus de Bâle, il y a les églises de Berne, Zurich, Saint Galles, Lucerne, Olten et Zoug. En Suisse romande il n’existe pas vraiment de lieux dédiés, à part l’église de la Fusterie à Genève, mais de nombreuses personnes s’activent dans le même esprit.

L’église ouverte de Berne se trouve juste en face de la gare, on ne peut pas la rater. Elle a été créée dans les années 1990 – lorsque la scène de la drogue faisait des ravages en plein centre-ville et jusque sous les fenêtres du Palais fédéral – avec le slogan « ouverte pour tous ». En une froide matinée d’hiver, Andreas Nufer, le théologien et pasteur, nous donne rendez-vous au bistrot situé à l’intérieur de l’église à 11h, l’heure d’ouverture. Quelques personnes sont assises autour d’un café fumant, rigoureusement gratuit, comme toutes les activités proposées. « C’est un café pour tous ceux qui sont fatigués et chargés, mais aussi pour les touristes, les réfugiés, les gens qui ne vivent pas comme la majorité – c’est un peu comme une famille », lance-t-il.

La structure du lieu est double : une église réformée de 5’000 membres (qui célèbre un culte tous les dimanches) et l’Association église ouverte Berne, la seule interreligieuse d’Europe, composée des quatre religions officielles de Suisse : réformée, catholique, juive et catholique-chrétienne.

Mer de lumières numérique © M.Biedermann

Rite celtique des sorcières et slam musical

Les activités proposées sont aussi nombreuses qu’originales: cela va d’une heure de pastorale par jour, où tout un chacun peut venir parler à un pasteur et à un psychiatre, à Madame Frigo, un réfrigérateur public anti-gaspillage où l’on peut déposer et prendre de la nourriture. Dès le 13 décembre, 3ème dimanche de l’Avent, une mer de lumières numérique a été allumée pour célébrer la paix, à laquelle toute personne a pu participer depuis chez elle.

Il y a ce rituel féminin, organisé huit fois par an sur la base du calendrier celtique pour célébrer le cycle de la nature, où une soixantaine de femmes perpétuent la tradition des sorcières.  Les hommes ont aussi leur aparté : ils se rencontrent une fois par mois, le mercredi matin, pour méditer entre eux. Une fois par mois toujours, une centaine de personnes entonnent des chants de paix ou des mantras ; tous les mercredis à 12h30 il y a un concert, suivi de lectures de textes et de silence, et tous les vendredis, toujours à 12h30, un concert d’orgue.

Et cela continue… En mars, à l’occasion de la Nuit des musées, l’église organise le Festival des cultures, où des artistes du monde entier se réunissent pour combattre le racisme avec, à la clé, des concours de mode, de bijoux et de danse. Pour la Pentecôte, un slam voit s’affronter en musique les pasteurs et les poètes. En juin, pour la Journée des réfugiés, les noms de toutes les personnes qui ont péri dans la traversée de la Méditerranée – 40’000 len 2019 – sont épinglés sur les murs de l’église.

Mais d’où diable vient ce foisonnement d’idées ? « La plupart de l’extérieur, nous devons refuser les ¾ des propositions. Les autres de notre équipe. Nous avons 760 bénévoles et 174 organisations partenaires, nous sommes très bien connectés avec la ville, le canton et les différents départements de la Confédération », nous répond l’infatigable pasteur.

Noël, un message politique fort

« Pour Noël, des réfugiés et des sans-papiers jouent l’histoire de l’Evangile, chacun dans sa langue. C’est un Noël international : en 2019 Marie était kurde, Joseph macédonien, les pasteurs venaient d’Erythrée. Ce sont des personnages bibliques avec une référence politique actuelle très forte. Vu que ce sont des migrants qui jouent, leurs histoires personnelles se mélangent avec celles de la Bible. » En 2020, comme il se doit, cela a été un Noël virtuel, ou plutôt interactif : la crèche a eu lieu sur le parvis de l’église et les gens ont pu tourner un clip avec un réfugié, qu’il pouvait envoyer chez lui s’il le souhaitait.

Justement, la crise du coronavirus a-t-elle eu un impact sur les églises ouvertes ? « Nous avons quatre salariés, dont moi-même, qui sont payés par l’Eglise catholique et l’Eglise réformée, répond Andreas Nufer. Pour le reste on cherche des fonds et comme on peut organiser moins d’événements, avec moins de participants, la baisse est importante. On a été obligés de tout repenser, mais l’église est toujours restée ouverte. Nous accueillons beaucoup de sans-abri, la vie en ville est difficile, il y a une humeur dépressive, c’est d’autant plus important que nous soyons là.  Au printemps, beaucoup de nos bénévoles ont dû rester à la maison car ils étaient âgés et à risque, mais nous en avons trouvé cinquante nouveaux en quelques jours !»

L’église ouverte de Bâle, qui n’a pas de mission religieuse et ne reçoit pas de fonds des Eglises, est dans une situation plus difficile : « Le coronavirus est une catastrophe pour nous, soupire Monika Hungerbühler. Si nous ne pouvons pas organiser d’événements, nous n’avons pas de revenu. Nous avons pu survivre à la première vague, mais maintenant on ne sait pas. Nous ne pouvons compter que sur les dons. Mais l’église est toujours ouverte, quinze personnes sont autorisées à y entrer à la fois. Et nous continuons les activités autant que possible : aujourd’hui nous accueillons des guérisseuses. »


Une version de ce reportage a été publié par l’Echo Magazine