Le Soudan du Sud condamné à payer un milliard à une entreprise libanaise

Photo: bergers au Soudan du Sud © Sonia Shah

Un tribunal arbitral a condamné Juba à payer 1 milliard USD à Vivacell, une compagnie de téléphonie mobile libanaise dont il avait suspendu la licence d’exploitation pour non-paiement d’une redevance de 66 millions. Le siège juridique de l’arbitrage serait en Suisse et le gouvernement veut faire appel devant un tribunal suisse

Alors que le Soudan du Sud suscite l’intérêt des médias à cause de la visite du pape François, qui commence aujourd’hui, une autre actualité, toute aussi cruciale pour le pays le plus jeune et l’un des plus pauvres du monde, est en train de passer largement inaperçue. Fin janvier, Juba a été condamnée par la Cour internationale d’arbitrage à verser 1 milliard USD à Vivacell, une entreprise de téléphonie mobile appartenant au groupe libanais Al Fattouch. En cause : la suspension de sa licence d’exploitation en 2018, par suite de son refus de s’acquitter d’une redevance et de taxes s’élevant à 66 millions USD.

Un milliard USD, c’est une somme exorbitante, surtout en comparaison du PNB de ce pays d’Afrique, estimé par la Banque mondiale à moins de 12 milliards USD en 2015 (mais qui pourrait être beaucoup plus bas aujourd’hui en raison du covid) et dont le PNB par habitant de 791 USD est l’avant-dernier du monde.

Comment en est-on arrivés là ? Le ministre de l’Information et des services postaux, Michael Makuei Lueth, a expliqué à la presse locale que Vivacell avait obtenu sa licence en 2008 de New Sudan, une entité créée par le Sudan People’s Libération Movement (SPLM) de John Garang pendant la guerre civile. Selon les termes de la licence, d’une durée de dix ans, Vivacell était exemptée du paiement de toute taxe et redevance. Mais les choses ont changé en 2011, lorsque le Soudan du Sud est devenu un Etat indépendant. En 2018, le ministre affirme avoir demandé à l’entreprise libanaise de renégocier la licence et de s’acquitter de la redevance, ce qu’elle a refusé de faire.

Même si le contrat avait été conclu entre une entité non souveraine et le prestataire du service avant l’indépendance du Soudan du Sud, Vivacell veut continuer à opérer dans les conditions que lui avaient accordées New Sudan.

Appel en Suisse

« Nous sommes en train de faire appel devant un tribunal suisse, qui est le centre d’arbitrage», a déclaré Makuei à la presse locale, ajoutant que le gouvernement avait débloqué 4,5 millions USD pour payer les frais de justice et engager des avocats, suisses et internationaux. Le délai était le 16 janvier, mais le gouvernement aurait demandé une prolongation.

Le jugement n’étant pas publié par la Cour internationale d’arbitrage et la Mission du Soudan du Sud à Genève n’ayant pas répondu à nos questions, il est difficile d’en savoir plus. Rambod Behboodi, un spécialiste de l’arbitrage international basé à Genève, a accepté de nous donner son avis, à condition de spécifier qu’il se base uniquement sur les articles de presse.

« Bien que la Cour internationale d’arbitrage soit basée à Paris, les parties d’un contrat peuvent définir un siège juridique différent pour une dispute, comme cela semble être la Suisse dans ce cas, explique l’avocat. Cependant lorsqu’une sentence arbitrale est rendue en Suisse, l’appel auprès du Tribunal fédéral est très limité : ce dernier ne peut pas s’exprimer sur le fond de l’affaire, mais seulement sur le non-respect de la procédure ou l’excès de juridiction. »

Si le Soudan du Sud perd en appel, que se passe-t-il s’il ne paie pas le milliard ? « Vivacell peut essayer de faire exécuter la sentence arbitrale par les tribunaux suisses si le Soudan du Sud a des actifs dans ce pays, nous répond-il. Elle peut aussi essayer de la faire exécuter dans tout autre pays où Juba a des actifs. Mais elle doit faire face à des problèmes d’immunité souveraine en dehors du Soudan du Sud : vous ne pouvez pas faire exécuter une action privée contre un État souverain dans un pays tiers, sauf dans des circonstances spécifiques. »

Bien qu’on ne connaisse pas les détails de cette affaire en raison de l’opacité qui caractérise l’arbitrage international, pour Alliance Sud elle montre toute l’absurdité de cette forme de justice privée. Un arbitre a le pouvoir de condamner l’un des pays les plus pauvres du monde à verser l’équivalent d’un dixième ou plus de sa richesse nationale à un investisseur étranger qui refusait de s’acquitter d’une redevance de quelques dizaines de millions.

« C’est le cas typique où les deux parties auraient tout intérêt à avoir recours à une procédure de médiation et conciliation, plutôt que de s’écharper devant les tribunaux », conclut Rambod Behboodi, qui est en train de mettre sur pied une telle instance à Genève.

 

La lettre du pape

Sergio Ferrari, ancien prisonnier politique argentin réfugié en Suisse, a reçu une lettre du pape François à qui il avait envoyé le livre « Ni fous ni morts ». La reconnaissance, selon lui, du travail de mémoire collective de l’association El Periscopio et qui s’inscrit dans la droite ligne de l’engagement social du pontife

Cela n’arrive pas tous les jours de recevoir une lettre du pape en personne. C’est pourtant arrivé à Sergio Ferrari le 27 décembre – pile le jour où, il y a 44 ans, il a été expulsé de l’Argentine vers la Suisse, où il avait obtenu l’asile. « Faut-il y voir un signe ? » se demande, amusé, le journaliste, installé depuis lors à Berne. La missive papale était adressée à El Periscopio, l’association des anciens détenus politiques de la prison de Coronda où lui-même a été incarcéré pendant trois ans, et qui a publié « Ni fous ni morts ». Cet ouvrage collectif narre l’enfer de la vie en prison sous la dictature, mais aussi la façon dont les auteurs, alors âgés d’une vingtaine d’années, ont rivalisé d’astuces pour survivre et ne pas devenir fous.

« Œuvrer avec audace pour une société juste et fraternelle »

Sorti en Argentine en 2003 (et déjà à sa troisième édition), le livre est paru en français en 2020. Lors de sa publication en italien, en septembre 2022, l’association a demandé à Italo Cherubini, un ami théologien qui devait se rendre au Vatican, de le remettre au pape argentin. « La lettre de François est courte, mais à notre avis elle n’est pas seulement une formalité, nous confie Sergio Ferrari. Car il y a ce passage qui dit : « je vous encourage à continuer à œuvrer avec audace pour la construction d’une société juste et fraternelle ». Sans vouloir surinterpréter, je crois qu’elle exprime la reconnaissance du pape pour notre travail de mémoire collective en faveur de la recherche de la vérité et de la justice, en vue de la construction d’une société fraternelle. »

Il ajoute que depuis le début de son pontificat, le pape argentin soutient la société civile de son pays d’origine qui se mobilise autour de la question des droits humains. Il a écrit aux mères et aux grand-mères de la Plaza de Mayo [qui recherchent les disparus de la dictature], au prix Nobel de la Paix Adolfo Perez Esquivel et, visiblement, il est capable de montrer aussi son soutien à des initiatives plus petites, mais pas banales, comme celle d’anciens prisonniers politiques. « On pense que notre témoignage collectif est le meilleur antidote pour éviter la répétition des barbaries », souffle-t-il.

Soutient du pape aux mouvements sociaux

Selon le journaliste, c’est d’autant plus important que la majorité de la hiérarchie catholique était complice de la dictature (1976 – 1983) – on parle de dictature militaire – civile – ecclésiastique. « Il y a eu une complicité active de certains secteurs de l’Eglise et un silence complice d’autres. Mais aussi une partie de l’Eglise – évêques, prêtres, sœurs – qui s’y sont opposés, détaille-t-il. A Coronda, des prêtres de la région de Rosario et Santa Fe étaient emprisonnés avec nous, et des centaines de prêtres, de religieux et de religieuses ont été portés disparus ». Jorge Bergoglio, quant à lui, était responsable des Jésuites d’Argentine.

Si Sergio Ferrari ne s’attendait pas à recevoir cette missive, il estime qu’elle est cohérente avec l’ouverture du pape envers les droits humains et la société civile. Pour preuve, François a invité plusieurs fois au Vatican les représentants des grands mouvements sociaux du monde entier, et d’Amérique latine en particulier, en tant qu’acteurs clés de la construction d’une planète différente, comme La Via Campesina, un mouvement de petits paysans. Il a aussi organisé une réunion sur l’Amazonie, où il a souligné la valeur de la terre et de sa distribution équitable.

De son côté, l’association Periscopio s’est constituée partie civile dans un procès qui, en 2018, a vu la condamnation de deux anciens directeurs de Coronda à 22 et 17 ans de détention pour crimes contre l’humanité. C’était le premier procès en Argentine contre des directeurs de prison sous la dictature et il a été instruit par la justice ordinaire, et non par la justice d’exception, qui a reconnu que le régime d’extrême sécurité, appliqué dans cette geôle et dans les autres, constituait un crime contre l’humanité – « c’est très important pour nous ! »

« Dans sa missive, le pape a ajouté une prière pour les réfugiés, ce qui reflète sa sensibilité. Dans notre association, nous nous demandons s’il y a une différence entre être torturé en prison ou mourir dans la Méditerranée en essayant de gagner l’Europe », conclut Sergio Ferrari.


Une version de cette chronique a été publiée dans l’Echo Magazine

Godland, une terre trop humaine

Godland, projeté au Festival Black Movie de Genève, narre le périple d’un prêtre danois, envoyé à la fin du 19ème siècle en Islande pour construire une église. Un voyage qui va le confronter aux aspérités de la nature et de sa condition humaine

Il pleut sur la Mer du Nord comme dans une chanson de Jacques Brel. Lucas, jeune prêtre plein de ferveur, vogue sur les flots tumultueux qui séparent le Danemark, puissance coloniale en cette fin du 19ème siècle, de l’Islande, où il est envoyé bâtir une église avant l’arrivée de l’hiver. Sur la frêle embarcation, son guide et interprète lui apprend les innombrables mots qui désignent la pluie en islandais. « Tu dois t’adapter aux gens et au pays », lui avait conseillé son supérieur, lui assurant que la mission serait difficile mais que, envoyé comme les apôtres, « aucune tâche n’est impossible ».

C’est dans cette ambiance austère que commence Godland, un film de Hlynur Palmason projeté au festival Black Movie de Genève et qui s’inspire de sept photos mouillées trouvées dans une boîte en bois en Islande. Prises par un prêtre, ce sont les toutes premières images de la côte sud-est de ce pays méconnu, redouté même par les colons danois qui étaient pourtant arrivés à y imposer la réforme protestante. Car Lucas est photographe. Il trimballe le lourd matériel photographique de l’époque pour immortaliser les habitants, quand il en croise, et les paysages abrupts. Les images du film sont comme des photos anciennes, qui en disent souvent plus long que les dialogues et se succèdent pour signifier le passage des saisons.

Si l’action est limitée, les angoisses du jeune prêtre sont bien visibles, dans cette île où la nature se déchaîne et ses accompagnateurs se montrent peu accueillants. Entre landes désolées, falaises abruptes et éruptions volcaniques qui suggèrent l’enfer, Lucas se ressource dans la force de la nature, tandis que sa nature, humaine, est mise à rude épreuve par les difficultés du voyage. Résolu à avancer, il perd des compagnons. Malade, il croit qu’il va mourir et s’en remet à Dieu.

Finalement, après avoir traversé toute l’île à cheval, c’est un homme plus mort que vif qui arrive au hameau où il doit accomplir sa mission. Un homme changé aussi, qui va devoir affronter cette fois les difficultés des relations humaines, révélant son côté aussi sombre que le ciel. « C’est terriblement beau ici », confie-t-il dans un moment de bonheur.

« Comment puis-je devenir un homme de Dieu ? », lui demande Ragnar, un Islandais avec qui il entretient des relations de plus en plus tendues « Tu dois te donner à Dieu, l’écouter. C’est plus un feeling ». La vie au village est marquée par la rencontre avec Carl et ses deux filles et par le premier mariage célébré dans l’église non encore terminée. Lorsqu’elle le sera enfin, le film s’accélère brusquement pour céder la place à des drames ourdis dans la noirceur de la nature.

Ce film profond fait parfois preuve d’une lenteur pesante. Mais la beauté terrifiante des paysages et la qualité de la photo laissent le temps de plonger dans une ambiance mystique qui invite à l’introspection. Renvoyant dos à dos la nature végétale et la nature humaine, elle sonde les failles de la géologie autant que celles de l’âme.

Face à un monde qui s’accélère et dont on peine parfois à trouver le sens, la quête de ce prêtre idéaliste nous rappelle le dépassement de soi cher à Sylvain Tesson. Dans Blanc, cet auteur à succès s’est lancé dans la traversée des Alpes à ski de randonnée, dans la neige et le froid, bravant des conditions extrêmes. La preuve peut-être que, quelle que soit l’époque, l’être humain a besoin de s’élever.


Festival Black Movie du 20 au 29 janvier à Genève. Godland projeté le 20, 25 et 28 janvier

Maroc : les « hommes libres » relèvent la tête

Photo: vie de village à la Vallée des Roses © Isolda Agazzi

Aujourd’hui 13 janvier, les Berbères fêtent le Nouvel An. La vie de ceux de l’Atlas s’améliore lentement : reconnaissance de leur langue dans la nouvelle constitution marocaine, construction de routes et électrification des villages. La Suisse soutient ce processus par un projet de tourisme durable. Celui-ci s’inscrit dans la nouvelle volonté politique du Maroc de décentraliser et valoriser la diversité de sa culture

L’ascension du M’Goun, qui culmine à 4’071 m, commence à 5h. On part du refuge Tarkddite après un bref sommeil interrompu par le hurlement des chacals. Très vite, on éteint les lampes frontales pour laisser la lune et les étoiles guider nos pas dans la nuit majestueuse qui touche à sa fin. Après avoir gravi 1’000 mètres et parcouru une longue crête battue par les vents, on arrive enfin au sommet de cette imposante montagne de l’Atlas marocain (la deuxième la plus élevée d’Afrique du Nord, après le Toubkal), déjà coiffée par la neige en cette mi-octobre.

Lessive à la Vallée des Roses © Isolda Agazzi

 Les Berbères, « hommes libres » enracinés dans la terre, la tête tournée vers le ciel

En redescendant, les derniers randonneurs de la saison croisent les derniers bergers qui amènent les moutons dans la vallée – ou effectuent une semi-transhumance vers le sud – après avoir passé l’été dans les bergeries d’altitude, dans le dénuement le plus total. Un vent froid balaie les cimes. Quelques montagnards furtifs referment prestement les portes des maisons. Sur les murs, des symboles nous rappellent qu’on est sur la terre des Berbères, « les hommes libres » : enracinés dans le sol, la tête tournée vers le ciel. D’autres habitants, emmitouflés dans d’épaisses djellabas à la capuche rabattue sur la tête, arpentent à dos de mulet des sentiers où le rouge de l’argile alterne à des striures de vert et à d’étonnantes sculptures rocheuses façonnées par l’érosion. On suit Hussein, le doyen des muletiers, « un GPS vivant qui connaît le Haut Atlas mieux que vos appareils !», qui nous propose de monter sur sa mule avec quelques mots d’encouragement en tamazight, la langue parlée par les habitants de la région.

La route et l’électricité sont arrivées au village

En longeant la rivière qui prend sa source au pied du M’Goun, on arrive aux ruines d’une maison fortifiée en argile gardant jalousement l’entrée de la vallée. Et là, la vie reprend ses droits : les villages se succèdent, avec les typiques maisons rouges aux toits plats et les cours intérieures où sèche le maïs et s’entassent les moutons. Dans les champs, les hommes sont affairés à cueillir les pommes et les femmes courbées à cultiver pommes de terre et carottes. A la rivière, elles lavent le linge et l’orge pour le couscous du soir. De l’école nous parvient la litanie des enfants reprenant en chœur les paroles du maître. Sur le chemin, ils nous demandent des stylos, des bonbons ou quelques dirhams (la monnaie locale) en arabe, langue qu’ils apprennent à l’école car à la maison ils parlent berbère.

La vie est simple, mais paisible dans cette vallée d’Ouzighimt. « Il y a quelques années, les habitants ont manifesté pour revendiquer leurs droits. Et ils ont eu gain de cause : ils ont obtenu l’électricité et une route goudronnée, nous déclare fièrement Hassan Radi, qui a été élu à trois reprises vice-président de l’association de son village. La situation des Berbères s’est beaucoup améliorée ces dernières années. Maintenant dans chaque village il y a des associations très efficaces qui gèrent les canalisation, l’installation d’eau potable et de panneaux solaires. Et le berbère est reconnu comme langue officielle dans la nouvelle constitution marocaine de 2011. »

Et quand la route cède par suite du débordement de la rivière, c’est toute la solidarité villageoise qui se mobilise pour installer des planches de fortune sous les roues des véhicules car « les habitants arrivent toujours avant l’Etat !», nous assure-t-on.

Entrée d’un village berbère © Isolda Agazzi

Les Berbères du désert bloqués par la fermeture des frontières

Si tout le monde salue la construction de la route, les vieilles habitudes ont la vie dure. Pour passer de la vallée d’Ouzighimt à celle d’Aît Mraou, les gorges d’Achabou restent la voie de communication la plus rapide. Il faut cinq bonnes heures pour les parcourir à pied, dans une eau qui ne dépasse pas les dix degrés ; un peu moins à dos de mulet. Des parois d’argile à la majesté de cathédrales semblent étreindre un canyon qui devient de plus en plus étroit, dans une symphonie de rose et de rouge, le murmure de la rivière en bruit de fond et, à l’approche des villages, l’appel à la prière du muezzin emportée par le vent.

En continuant à longer la rivière M’Goun, on arrive à la Vallée des Roses et à ses kasbahs, d’anciennes maisons fortifiées sur plusieurs étages avec une cour intérieure, qui appartenaient à des gens riches et puissants. Beaucoup de ceux-ci sont devenus des « yeux de l’Etat » (moqaddem), une péculiarité marocaine, à savoir des fonctionnaires chargés de la sécurité et du contrôle des citoyens et à qui les habitants s’adressent en premier en cas de problème.

Au Ksar (ensemble de kasbahs) de Ait Ben Haddou, on tombe sur Rachid Chalala, un Tamashek (Berbère du désert) en train de vendre des souvenirs aux touristes. « Dans les années 1970 – 1980, je traversais le Sahara avec les caravanes pour amener du sel au Mali et au Niger et ramener des céréales. Mais maintenant les frontières sont fermées », regrette-t-il. Tombouctou, 52 jours, indique pourtant un panneau mythique à Zagora, ville du sud et porte d’entrée du désert. C’était une autre époque : aujourd’hui les « hommes libres » du sud marocain sont prisonniers des aléas de la géopolitique.


 

Dans les gorges d’Achabou © Isolda Agazzi

La Coopération suisse soutient le tourisme durable dans le Géoparc M’Goun

Du 14 au 17 octobre s’est déroulé, dans la vallée contigüe de Ait Bouguemez, le marathon de l’Atlas. Il était co-sponsorisé par le SECO (le Secrétariat d’Etat à l’économie de la Suisse) dans le cadre du projet de tourisme durable Suisse-Maroc, mis en œuvre par la fondation suisse Swisscontact. « C’était la première édition, elle a attiré une centaine de coureurs et 200 visiteurs. A l’avenir, on voudrait en faire un événement plus important pour promouvoir le tourisme durable Suisse – Maroc », nous indique Didier Krumm, le responsable de Swisscontact au Maroc et du projet mandaté par le SECO. Ce projet promeut le tourisme durable dans la région de Béni Mellal-Khenifra y compris dans le Géoparc M’Goun, à commencer par la rénovation des gîtes.

Ces activités s’inscrivent dans la meilleure reconnaissance, dans la constitution et la politique marocaine, de la berbérité du royaume. Celui-ci, affirme l’expert, a fait beaucoup d’efforts pour développer les zones rurales, qui sont désormais couvertes à 98% par les routes et les infrastructures. « L’année dernière ils ont lancé les Assises nationales du développement humain, avec le souci de mieux reconnaître la diversité de la culture marocaine, en incluant les Berbères et les Juifs marocains, continue-t ’il. Il y a aussi un gros effort de régionalisation et décentralisation des services de l’Etat : les conseils régionaux et la société civile montent en puissance pour développer le territoire, l’économie et les infrastructures et un fonds spécifique a été créé pour financer les petites associations. Nous-mêmes travaillons avec le conseil régional chargé de développer le tourisme et accompagnons la décentralisation en renforçant les capacités au niveau local J’aime beaucoup la mentalité des Berbères, ils sont très accueillants, collaboratifs et motivés à faire bouger les choses. !»

Les Berbères sont les habitants autochtones d’Afrique du Nord. C’est au Maroc qu’ils sont le plus nombreux : ils représentent quelque 60% de la population et 27% – 40% des 35 millions de Marocains sont berbérophones.


Ce reportage a été publié dans l’Echo Magazine

La Suisse doit résilier la Charte de l’énergie

De plus en plus de pays se retirent du Traité sur la Charte de l’Energie, qui protège les investissements dans les énergies, mêmes fossiles, et retarde la transition énergétique. La Suisse n’a aucune intention de résilier le traité, mais pour Alliance Sud elle devrait le faire

 En 2019, le Nord Stream 2 a porté plainte contre l’Union européenne (UE), lui reprochant sa décision d’amender une nouvelle directive sur le gaz afin d’imposer les mêmes standards aux pipelines opérant à l’intérieur de son territoire qu’à ceux qui y entrent. L’entreprise affirme que ces dispositions violent, entre autres, les clauses du traitement juste et équitable, de la nation la plus favorisée et de l’expropriation indirecte contenues dans le Traité sur la Charte de l’Energie (TCE). En vigueur depuis 1998, celui-ci protège les investissements étrangers dans l’énergie, dont les énergies fossiles. Il compte 53 Etats parties, pour la plupart des pays industrialisés, dont la Suisse et l’UE, mais pas seulement : l’Afghanistan, le Yémen, la Mongolie et les pays d’Asie centrale y ont adhéré aussi.

Or Nord Stream 2, censé transporter du gaz naturel de la Russie à l’Allemagne, était – elle a fait faillite au début de l’année – une entreprise suisse : bien qu’appartenant à la compagnie d’Etat russe Gazprom, son siège était à Zoug. Ce pipeline controversé n’est cependant jamais entré en fonction car l’Allemagne a bloqué le projet le 22 février, suite à l’invasion russe de l’Ukraine.

Six plaintes d’investisseurs suisses sur la base de la Charte de l’Energie

Sur les 43 plaintes connues d’investisseurs suisses devant des tribunaux arbitraux, six reposent sur la Charte de l’Energie : trois contre l’Espagne (deux sont encore en cours et une a été remportée par l’investisseur, Operafund) ; une contre la Roumanie (par Alpiq, qui a perdu) ; et une contre la Pologne (perdue par l’investisseur suisse, Festorino).

L’Espagne doit faire face à un record de cinquante plaintes au bas mot, la plupart du temps pour avoir coupé les subventions aux énergies renouvelables. Selon les calculs du Transnational Institute, les dédommagements réclamés par les investisseurs étrangers dépasseraient les 7 milliards d’euros au moins. Dès lors, ce n’est pas étonnant que Madrid ait décidé de résilier le traité, tout comme la France, la Pologne, les Pays-Bas et l’Allemagne. La Belgique et d’autres pays européens sont en train d’y réfléchir. « Je regarde avec inquiétude revenir les hydrocarbures et les énergies fossiles les plus polluantes, a déclaré Emmanuel Macron, cité par « Le Monde ». La guerre sur le sol européen ne doit pas nous faire oublier nos exigences climatiques et notre impératif de réduction des émissions de CO2. Le fait de nous retirer de ce traité est un élément de cette stratégie. »

Selon les derniers chiffres publiés par le secrétariat de la Charte, 142 plaintes ont été déposées, mais elles pourraient être beaucoup plus nombreuses car les Etats n’ont pas l’obligation de les notifier. C’est de loin le traité qui a donné lieu au plus grand nombre de plaintes.  L’Allemagne elle-même a été attaquée à deux reprises pour sa décision de sortir du nucléaire : dans le cas Vattenfall vs Germany I, le montant de la compensation versée par Berlin à l’entreprise suédoise n’est pas connu ; dans Vattenfall vs. Germany II, la compagnie suédoise a obtenu 1’721 milliards USD de dédommagement.

La Suisse, jamais attaquée, n’a pas l’intention de sortir

La Suisse, quant à elle, n’a jamais fait l’objet d’aucune plainte sur la base du TCE – elle a fait l’objet d’une seule plainte en tout et pour tout, de la part d’un investisseur des Seychelles, encore en cours.

Dès lors, va-t-elle quitter le traité ? « Non », nous répond Jean-Christophe Füeg, chef des affaires internationales à l’Office fédéral de l’énergie, s’empressant d’ajouter que « les critiques de ce traité ignorent que celui-ci s’applique uniquement aux investissements étrangers. En d’autres termes, les investissements domestiques ou provenant de pays non-parties (Etats-Unis, Norvège, Chine, pays du Golfe, Australie, Canada…) ne sont pas couverts. »

Selon lui, la version modernisée de cette Charte, approuvée par le Conseil fédéral le 9 novembre,  devrait permettre de réduire drastiquement les plaintes et limiter la portée du traité : « L’UE comptera désormais comme une seule partie, ce qui veut dire que des plaintes d’investisseurs à l’intérieur de l’UE seront désormais exclues, ajoute-t-il. Cela réduit le TCE à un traité entre l’UE, la Grande-Bretagne, le Japon, la Turquie, l’Ukraine, l’Azerbaïdjan et la Suisse, les autres parties n’ayant quasiment pas d’investisseurs. Or, plus de 95% des investissements fossiles au sein de l’UE sont soit intra-UE, soit de non-parties. Ceci permet p.ex. à certains Etats membres de l’UE de poursuivre gaiement l’exploration d’hydrocarbures (p.ex. Chypre, la Roumanie, la Grèce et même les Pays-Bas). Il est donc difficile d’adhérer à l’argument selon lequel il est vital pour le climat de viser moins de 5% des investissements fossiles par un retrait, tout en épargnant les 95% restants »

Il ajoute que la Charte de l’énergie est importante pour protéger les intérêts des investisseurs étrangers en Suisse et vice versa ; et que les investisseurs suisses ayant des investissements dans l’UE apprécient la protection juridique qu’elle leur confère : « une sortie de la Suisse irait à l’encontre de leurs intérêts », conclue-t-il.

Pour Alliance Sud, la Suisse doit sortir

Mais la version modernisée de la Charte, pourtant insuffisante pour lutter contre le changement climatique, n’est pas près d’entrer en vigueur. Alors qu’elle devait être adoptée le 22 novembre à Oulan Bator, elle a été retirée de l’agenda après que les Etats membres de l’UE ne sont pas arrivés à s’entendre. Pour l’instant, on ne sait pas si et quand elle sera remise à l’ordre du jour.

Pour Alliance Sud, la Suisse doit se joindre aux autres pays européens qui ont déjà franchi le pas et quitter ce traité. Car celui-ci permet à un investisseur étranger de porter plainte contre un Etat hôte pour tout changement réglementaire – fermeture d’une centrale à charbon, sortie du nucléaire, changement de réglementation dans les énergies renouvelables, etc. –, ce qui freine la transition énergétique et la lutte contre le changement climatique. Il n’est pas acceptable que les investisseurs étrangers dans les énergies fossiles soient au-dessus des lois nationales et qu’ils aient recours à une justice privée qui leur accorde trop souvent des millions, voire des milliards de dédommagements.


Cet article a été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

 

 

Le français, fenêtre ouverte sur le monde ?

Photo: au Village de la Francophonie © Isolda Agazzi

Le 18ème Sommet de la Francophonie s’est tenu à Djerba le 19 et 20 novembre. L’occasion de constater l’attachement à la langue française surtout dans les pays du Sud, qui y voient une ouverture sur les valeurs démocratiques et une occasion de nouer des relations de coopération

Deux hommes en djellaba blanche déambulent dans les ruelles du Village de la Francophonie, à Djerba. Leur tenue étincelante se confond avec le blanc des maisons et réfléchit le bleu du ciel et le vert des palmiers, arbres emblématiques de cette île du sud tunisien. Intrigués, nous nous approchons : « Nous sommes des chanteurs des Emirats arabes unis (EAU). Nous sommes ici pour montrer qu’il y a une seule humanité et présenter nos traditions «, lancent-ils… en anglais. A la tombée du jour, ils se produiront dans un spectacle qui attirera une foule nombreuse.

321 millions de francophones dans le monde, dont 62% en Afrique

Mais que font donc les EAU, où l’on parle à peine français, à un sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) ? Ils sont membres associés (comme le Qatar par exemple) de cette organisation de pays « ayant le français en partage », créée il y a 52 ans par quatre chefs d’Etat d’anciennes colonies – le président tunisien Habib Bourguiba, le sénégalais Léopold Sédar Senghor, le nigérien Hamani Diori et le roi du Cambodge Norodom Sianouk. Forte aujourd’hui de 54 membres (dont la Suisse, mais à l’exception notable de l’Algérie), 7 membres associés et 27 observateurs, elle tenait son 18ème sommet à Djerba le 19 et 20 novembre, sous le thème « Connectivité dans la diversité : le numérique, vecteur de développement et de solidarité dans l’espace francophone ».

D’après les chiffres de l’OIF, le français serait parlé par 321 millions de personnes dans le monde – dont 62% résident en Afrique – et serait donc la 5ème langue mondiale et la 4ème sur internet. Malgré son recul au profit de l’anglais dans certaines régions, comme le Maghreb, les francophones sont appelés à devenir 750 millions en 2050 en raison de la croissance démographique. Rien d’étonnant, dès lors, que la Francophonie intéresse surtout les pays du Sud. Si le but originel de l’organisation était de promouvoir la langue française, la paix et l’éducation, la coopération économique prend de plus en plus d’importance. « Les jeunes francophones nous demandent non seulement de leur fournir de l’éducation, mais aussi de l’emploi », déclarait Louise Mushikiwabo, la secrétaire générale, lors de la cérémonie d’ouverture du sommet.

Village de la Francophonie très visité

Ouvert au public, le Village de la Francophonie attire une foule nombreuse, surtout des Tunisiens. « On est venus entre amis pour s’intéresser aux autres cultures. Le français est très important au niveau international, c’est la deuxième langue que nous apprenons à l’école », glisse Malek, une Djerbienne de 16 ans.

Une soixantaine de stands proposent de découvrir les pays « francophones ». La Suisse a misé sur la Genève internationale : un pavillon sobre et fonctionnel présente quatre ONG actives dans le numérique. La Fédération de Wallonie – Bruxelles soutient une centaine de jeunes entrepreneurs par an, en Afrique. Quant au Canada, il cherche à attirer des personnes ayant une formation professionnelle, avec ou sans contrat, et des étudiants, « car cela reflète nos valeurs de diversité. »

Le sommet est aussi l’occasion de chercher des investisseurs et de lancer de nouveaux partenariats économiques. La représentante de Côte d’Ivoire montre une fève de cacao à une Djerbienne intriguée. Sur un présentoir sont exposées des tablettes de chocolat fabriqué au pays. « Nous sommes le premier producteur mondial de cacao, mais nous ne nous contentons plus de l’exporter à l’état brut, nous fabriquons aussi du chocolat sur place ! » lance fièrement la dame. Une dégustation, prise d’assaut, nous permettra de confirmer de première main la qualité de ce fameux chocolat.

La Francophonie, instrument (néo)colonial ?

Qu’en est-il de certains soupçons de (néo) colonialisme qui pèsent sur la Francophonie ?  « Ce n’est pas du tout un instrument d’influence de la France dans le monde, tranche Olivier Caslin, journaliste au magazine Jeune Afrique. Contrairement au Commonwealth, elle a été créée par d’anciens colonisés et non par la France, qui ne sait pas trop quoi en faire…L’OIF a toujours été tiraillée entre son rôle linguistique et culturel et son désir d’aller plus loin en matière politique et économique, qui semble avoir été confirmé à ce sommet. »

Chokri Ben Nsir, rédacteur en chef de La Presse, un des deux plus anciens journaux francophones de Tunisie, renchérit : « La Francophonie n’est pas un instrument néocolonial ou de nostalgiques du passé colonial. La preuve : la question du français ne se pose même pas quand on a besoin d’un bon chirurgien qui a travaillé en France. La langue n’est pas seulement un outil de communication et le français véhicule les valeurs de liberté, droits de l’homme et humanisme. »

Etat du français en Tunisie catastrophique, mais il y a un sursaut

Après l’indépendance (le protectorat français a duré de 1881 à 1956), la Tunisie a gardé le système d’éducation français, mais le journaliste regrette qu’avec le départ des colons, des Italiens et des Juifs, elle se soit repliée peu à peu sur elle-même et se soit laissé tenter par le populisme, le panarabisme et les extrêmes. Dans les années 1980 le système éducatif a été arabisé, « ce qui n’a donné rien de bon. Aujourd’hui la situation du français en Tunisie est catastrophique. On a de moins en moins de lecteurs, d’enseignement, de rédaction, de création. Mais il y a un sursaut », assure-t-il.

Le tirage de La Presse elle-même, qui était de 80’000 exemplaires il y a dix ans (dont 20’000 abonnés publics), a fortement baissé pour chuter à 10’000 exemplaires depuis la crise du covid. « Le monde a besoin de langues, pas uniquement d’une seule langue, comme l’arabe ou l’anglais. Il faut beaucoup de fenêtres pour que le soleil irradie nos maisons d’énergies positives et chaleureuses », conclut-il.


Ce reportage a été publié dans l’Echo Magazine

Le chant de la mort

Saman Yasin, un rappeur kurde de 27 ans, a été condamné à mort le 29 octobre, après un procès de onze minutes, pour « hostilité contre Dieu ». La répression qui s’abat sur l’Iran depuis le 16 septembre touche de façon disproportionnée les minorités kurde et baloutche

« Saman Yasin a été condamné à mort parce qu’il est Kurde. Un autre chanteur, Shervin Hajipour, qui chantait en farsi, a été arrêté pendant une semaine et libéré sous caution », nous déclare sans ambages Taimoor Aliassi, directeur de la Kurdistan Human Rights Association – Geneva, une ONG qui fait du plaidoyer auprès de l’ONU, de l’Union européenne (UE) et de la communauté internationale en faveur des minorités et des femmes en Iran, avec un accent particulier sur la lutte contre la peine de mort.

La révolte qui embrase l’Iran depuis le 16 septembre est partie du Kurdistan, après la mort en détention de Jina Mahsa Amini, 22 ans, arrêtée pour avoir mal porté son voile. L’association genevoise estime que les Kurdes et les Baloutches sont les plus touchés par la répression : 448 personnes au moins ont été tuées, dont au moins 125 Kurdes et 130 Baloutches, ce qui en fait plus de la moitié des victimes, alors que les deux communautés ne représentent que 20% des 82 millions d’Iraniens.

Selon l’association, dans certaines provinces du Kurdistan iranien les prisons sont pleines et les gens entassés dans des garages souterrains. Le régime aurait commencé à organiser des procès par groupes de vingt personnes, condamnées pour atteinte à la sécurité nationale. « C’est contraire à toute loi iranienne et au droit international ! » En plus d’internet, l’eau et l’électricité seraient aussi régulièrement coupés au Kurdistan pendant plusieurs jours.

L’aspect religieux n’est sans doute pas étranger à cette situation : Saman Yasin est de confession Yarasan, une des plus anciennes religions du Moyen-Orient, qui compterait trois millions d’adaptes en Iran. « Le Yarasan se rapporte à la croyance zoroastrienne, qui est la religion originelle des Kurdes, continue Taimoor Aliassi. Ceux-ci n’ont jamais adhéré vraiment à la société islamique. En 1979, ils ont rejeté à 85% le régime islamique et monarchique lors d’un referendum organisé par Khomeini, qui a alors lancé une fatwa qualifiant les Kurdes de non musulmans et adopté une politique hostile et sécuritaire à leur encontre. Depuis on se bat pour un régime laïque, qui respecte les droits des femmes et des minorités ».

Ce militant bénévole a-t-il le sentiment que l’activité de son association sert à quelque chose ? « Oui, on arrive à influencer la politique, on pousse l’ONU à faire des déclarations sur la violation des droits des minorités en Iran. Mais je suis fâché contre la Suisse : l’UE a sanctionné des membres des Gardiens de la révolution [11 personnes et 4 organisations] mais Berne ne suit pas, alors qu’elle a repris toutes les sanctions de l’UE contre l’Ukraine. Elle adopte soi-disant une position de neutralité, mais celle-ci est toujours en faveur de l’oppresseur, jamais de l’opprimé. C’est un peu hypocrite. »

Le 24 novembre lors d’une session spéciale sur l’Iran, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a décidé de créer une mission d’enquête internationale indépendante. «C’est historique, elle permettra de collecter des preuves qui pourront être utilisées dans un tribunal international, régional ou national », s’enthousiasme le militant. Même si ladite mission ne pourra pas se rendre sur place ? « Oui, Téhéran n’a jamais autorisé l’accès aux procédures spéciales du Conseil des droits de l’homme, à commencer par le Rapporteur spécial sur l’Iran. Mais la mission pourra utiliser les preuves collectées par d’autres instances et organisations, comme notre ONG par exemple. C’est le début de la fin du régime.»


Une version de cette chronique a été publiée dans l’Echo Magazine


Le 8 décembre, des experts de l’ONU ont condamné l’exécution d’un manifestant et alerté sur le sort des artistes emprisonnés, notamment Saman Yasin

Accord d’investissement avec l’Indonésie : des progrès, mais peut mieux faire

Photo: malgré quelques améliorations, le nouvel accord est toujours déséquilibré en faveur des investisseurs étrangers © Isolda Agazzi

Le nouvel accord de protection des investissements entre la Suisse et l’Indonésie permet à priori de réglementer dans l’intérêt public, mais il est assorti de dispositions qui pourraient réduire cette possibilité à néant

 L’Indonésie est l’un des rares pays à avoir dénoncé pratiquement tous ses accords de protection des investissements (API) – y compris celui avec la Suisse en 2016 – après avoir fait face à des arbitrages qui lui ont couté des millions de dollars. Mais dans les renégociations Djakarta fait face à l’opposition des pays industrialisés, sans compter que son nouveau modèle d’accord ne contient pas certaines des innovations fréquentes dans la pratique récente des traités d’investissement.

La Confédération aussi a renégocié un nouveau traité, mis en consultation pour la première fois à l’été 2022. « Le nouvel accord de protection des investissements entre la Suisse et l’Indonésie contient des innovations importantes et reprend de bonnes pratiques récentes. Par rapport à l’ancien, il constitue un progrès indéniable, mais pour un accord conclu en 2022, il était possible d’aller plus loin sur certaines aspects », nous déclare d’emblée Suzy Nikièma, la responsable des investissements durables à l’Institut international pour le développement durable (IISD), un Think Tank international qui fournit de l’assistance technique et des opportunités de collaboration, conduit des recherches et propose des solutions pour que les investissements soient des vecteurs du développement durable.

Traités ne promeuvent pas le développement durable

Aujourd’hui, tout le monde s’accorde sur le fait que ces traités d’investissement posent un problème, mais quoi faire ? Comme le note Suzy Nikièma, « ils ont été conçus dans le contexte de la décolonisation et de la guerre froide pour protéger les droits des investisseurs opérant à l’étranger, à une époque où le développement durable n’était pas une préoccupation centrale. Il est donc crucial de repenser le rôle, la valeur ajoutée et le contenu de ces puissants instruments à l’aune des enjeux et des objectifs actuels ».

Comme le note également Josef Ostřanský, Conseiller en droit et politique des investissements à IISD, le traité a une définition large de l’investissement et ne fait pas de distinction entre investissement polluant à forte intensité de carbone et investissement à faibles émissions. Il s’agit là du principal problème de ce traité. En effet, il n’y a aucun moyen de filtrer les entreprises étrangères, donc le traité protégera même une entreprise minière suisse qui pollue en Indonésie. Il faut bien le reconnaître : cette distinction n’existe à ce jour dans aucun traité, mais la Suisse pouvait montrer la voie.

Investisseurs mieux définis, mais avec très peu d’obligations

La définition de l’investisseur, en revanche, devenue plus précise, permet d’éviter le treaty-shopping, à savoir le fait d’utiliser un traité plus favorable conclu par un autre pays. Est défini comme investisseur toute personne physique détentrice de la nationalité ou toute personne morale qui mène des activités économiques substantielles dans le pays, y est immatriculée et y dispose d’un siège social.

En revanche, ces mêmes investisseurs sont soumis à très peu d’obligations : deux petits articles seulement sur 44 sont consacrés à la responsabilité sociale des entreprises et à la lutte contre la corruption, mais de façon purement exhortative. Ils ne précisent aucun mécanisme d’application ni aucune conséquence juridique de leur violation.

Des efforts ont été consentis pour clarifier le traitement juste et équitable, la clause de la nation la plus favorisée et le droit de réglementer. Mais-ceux-ci pourraient être réduits à néant par un article étonnant (37) qui stipule que les investisseurs peuvent se prévaloir du régime juridique le plus favorable applicable entre les parties. Il s’agit de l’une des dispositions les plus problématiques de l’API et, pour Alliance Sud, il faut la supprimer.

Plainte pour licence obligatoire exclue de la portée de l’expropriation

En revanche, Alliance Sud salue le fait que l’API spécifie dans l’Annexe A que les mesures réglementaires d’intérêt public visant à protéger la santé publique, la sécurité et l’environnement ne puissent pas être considérées comme une expropriation indirecte et donner lieu à des compensations financières. Mais certaines formulations pourraient en réduire drastiquement l’impact, car il ajoute « sauf en de rares circonstances où l’impact d’une mesure ou d’une série de mesures est si grave au regard de leur but qu’elles semblent manifestement excessives ». Il faut supprimer cette partie de l’annexe A !

En revanche, l’art. 7 al. 6 est le bienvenu, car il prévoit que l’expropriation indirecte ne s’applique pas à la délivrance de licences obligatoires accordées conformément à l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Alliance Sud a dénoncé à maintes reprises la pression exercée par la Suisse sur la Colombie pour qu’elle renonce à émettre une licence obligatoire du Glivec (un anti-cancéreux fabriqué par Novartis), tout comme la menace de plainte de Novartis contre la Colombie sur la base de l’API Suisse – Colombie. Le nouvel article devrait rendre ce genre de plaintes impossibles.

ISDS toujours là

Finalement, l’un des principaux problèmes du nouveau traité est que le mécanisme de règlement des différends investisseur – Etat (ISDS) par voie d’arbitrage est toujours là. Il n’y a pas non plus d’obligation de recourir aux tribunaux nationaux, et encore moins d’épuiser au préalable les voies de recours internes. La participation de parties tierces au litige comme pour l’amicus curiae (amis de la cour) n’est pas prévue et la médiation, bien qu’envisagée, reste facultative.

Alliance Sud a pourtant travaillé avec Rambod Behboodi, un avocat de droit international, pour élaborer une proposition visant à renforcer et à promouvoir la conciliation et la médiation dans les plaintes commerciales et d’investissement. La proposition, élaborée principalement dans l’optique de l’OMC, comporte des éléments structurels et institutionnels transposables aux traités d’investissement, moyennant quelques adaptations.

Ne pas inclure l’ISDS dans un traité d’investissement est possible. Comme l’indique Abas Kinda, Conseiller en droit international à l’IISD, « le nouvel modèle d’accord du Brésil met l’accent sur la prévention, la médiation et le règlement des différends d’Etat à Etat et ne prévoit pas l’ISDS ».


Cet article a été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

Place des Nations, carrefour des peuples pour la paix

Photo © Isolda Agazzi

Des militants mauriciens se sont rassemblés devant l’ONU pour dénoncer la construction d’une base militaire indienne à Agaléga, dans l’Océan Indien. A l’instar d’innombrables défenseurs des droits humains qui viennent à Genève du monde entier 

C’est un de ces événements lourds de sens dont Genève a le secret, passablement méconnus de la population locale et ignorés par les médias : des militants du monde entier venus à la Place des Nations comme d’autres vont à Lourdes, dans l’espoir que l’ONU mette fin à la violation de leurs droits et garantisse la paix. Confiants de pouvoir manifester en toute sécurité dans un pays où l’on peut tout dire sans risquer sa vie.

Samedi 17 septembre, c’était au tour d’un groupe de Mauriciens de se rassembler sous la Chaise cassée, qui célèbre ses 25 ans cette année. Dans les premiers frimas de l’automne, ils étaient venus dénoncer ni plus ni moins que la militarisation de l’Océan Indien. Car l’Inde serait en train de construire une infrastructure militaire au beau milieu de ce plan d’eau qui a toujours servi de trait d’union entre l’Afrique, l’Asie et le monde arabe et qui a été déclaré zone de paix par l’ONU. A Agaléga précisément, un minuscule confetti de 11 km de large appartenant à Maurice.

Comme la base militaire américaine de Diego Garcia ?

Un petit paradis qui risque de se transformer en enfer, à les entendre. «Nous ne voulons pas de base militaire à Agaléga, alors qu’il y en a déjà une à Diego Garcia ! », s’exclame Padma Utchanah, leader du Ralliement citoyen pour la patrie, en référence à la base militaire américaine située sur l’archipel des Chagos. Les manifestants tenaient à souligner «l’hypocrisie » du premier ministre mauricien qui, quelques jours plus tard, allait se rendre à l’ONU à New York pour plaider la cause de ce territoire disputé par Maurice et le Royaume Uni. « La construction de cette base est une atteinte à la souveraineté de Maurice et une ingérence dans ses affaires intérieures », continue la politicienne. « L’Inde va l’utiliser pour espionner d’autres grandes puissances et notamment la Chine car les deux pays se disputent l’Océan Indien. Mais nous sommes non alignés, nous ne voulons pas que notre pays devienne un théâtre de guerre. »

Arnaud Poulay, un musicien agaléen qui avait interrompu sa tournée en France pour venir manifester à Genève, renchérit : « Nous ne sommes que 300 habitants à Agalega, mais le gouvernement nous pousse à partir d’une manière ou d’une autre. Nous ne pouvons même pas acheter un terrain car il veut les céder aux Indiens ou nous en priver. Il y a beaucoup de militaires indiens, de travailleurs, nous voyons bien qu’ils sont en train de construire une piste d’atterrissage de 3 km !»

Avec Mario Pointu, un autre militant mauricien, il a remis une lettre à l’ONU et au Haut-Commissariat aux droits de l’homme.

« Colonisation silencieuse de Maurice par l’Inde »

Pourtant le gouvernement mauricien nie la construction de cette base. « Nous demandons la transparence à notre gouvernement, ajoute Percy Yip Tong, un militant de la première heure.  L’Inde et Maurice auraient signé un traité vers 2015 dont nous ne connaissons toujours pas le contenu, malgré les demandes répétées de l’opposition. En tout état de cause, il y a un accord au moins tacite. Il y a une dérive autoritaire dans ce pays. Aujourd’hui déjà, les femmes n’ont même plus le droit ou la possibilité d’accoucher à Agaléga. »

Jean Wolf, un Mauricien venu spécialement d’Angleterre, précise que ce drame humain et écologique est la conséquence de la bataille géopolitique entre puissances étrangères dans l’Océan Indien, notamment entre l’Inde et la Chine, mais aussi les États-Unis et la France, entre autres.

Padma Utchanah, qui a manifesté récemment toute seule devant l’Hôtel du Gouvernement à Port-Louis, dénonce la « colonisation silencieuse » de Maurice par l’Inde, à commencer par les prêts massifs dont personne ne connaît véritablement les conditions. « Le Premier ministre, Pravind Jugnauth, est fautif, mais le Premier ministre indien, Narendra Modi, a sa part de responsabilité aussi. Les premiers coups de pioche à Agalega ont eu lieu en 2019. Si toutes les oppositions, notamment parlementaires, avaient dit stop, on n’en serait pas là. Cette petite île va faire face à un massacre écologique. Aujourd’hui déjà, ce ne sont plus les étoiles que les habitants voient, mais les grues. Modi et Jugnauth polluent, par leurs actions concertées, notre biodiversité marine. Ils sont coupables d’écocide », conclut-elle.

Toute la question est de savoir si les miracles existent. Autrement dit, si l’ONU, va prêter l’oreille à ces militants, comme à tous ceux qui, pleins d’espoir, prennent le chemin de Genève des quatre coins de la planète.

La non-violence pour se connecter à l’humanité de l’autre

Femmes au Sud-Soudan © Nonviolent Peaceforce

Nonviolent Peaceforce aide à résoudre les conflits par la non-violence et la protection des civils par des civils, en établissant une relation de confiance. Rencontre avec sa directrice, Tiffany Easthom, à l’occasion du vingtième anniversaire de l’ONG genevoise

« Au Sud-Soudan, il y avait un conflit entre deux clans d’éleveurs de vaches qui durait depuis longtemps, alors les femmes ont décidé d’aller leur parler. Nous les avons accompagnées et sommes parties sur deux Land Cruisers en chantant pour nous donner du courage. Arrivées sur place, nous nous sommes assises sous le manguier et avons attendu. Pendant longtemps, rien ne se passait. A la nuit tombée, des jeunes hommes sont sortis de la brousse, maigres, armés. Ils nous ont demandé : pourquoi êtes-vous ici ? Les femmes leur ont répondu : nous voulons vous parler. Nos clans sont mariés entre eux, nous ne comprenons pas pourquoi nous continuons à nous tuer. Alors un garçon a commencé à pleurer, puis il a dit qu’il voulait rentrer chez lui. Les autres ont déposé les armes et nous avons commencé à discuter. Depuis ce jour-là, les violences ont cessé », nous raconte Tiffany Eastom, visiblement émue.

Nous rencontrons la directrice de Nonviolent Peaceforce à son siège genevois, à l’occasion du vingtième anniversaire de l’ONG qu’elle dirige, après avoir travaillé de longues années au Sud-Soudan, au Sri Lanka et au Liban. Créée il y a vingt ans en Inde, celle-ci cherche à résoudre les conflits par la non-violence en s’attaquant à leurs causes profondes. Loin de toute affiliation religieuse ou politique, elle vise à « se connecter à l’humanité de l’autre » en associant aux processus de paix les personnes ou groupes sociaux manquants – souvent les femmes et les enfants, mais aussi les personnes marginalisées ou les tribus non représentées.

Protection civile de paix (PCP)

Active au Sud-Soudan, au Soudan, en Irak, au Myanmar, aux Philippines, aux États-Unis et en Ukraine et forte de 500 employés, principalement nationaux, Nonviolent Peaceforce est le leader mondial d’une méthodologie appelée Protection Civile de Paix (PCP). Celle-ci se traduit par l’établissement de relations stratégiques et la réalisation d’activités non armées comme une présence pour réduire les risques et l’accompagnement des personnes menacées dans les lieux sensibles, par exemple les points d’eau où les tensions peuvent facilement exploser.

En Ukraine, l’ONG met l’accent sur les zones difficiles à atteindre, au sud-est de Kharkiv et d’Odessa. Elle travaille avec des communautés qui n’ont pas beaucoup de contacts avec les humanitaires, telles que les personnes âgées et handicapées qu’elle aide par exemple à se rendre dans les services publics pour obtenir de l’aide.

« Les ONG locales nous ont demandé de mettre en place des alertes précoces et de semer dès maintenant les graines de la paix, continue Tiffany Eastom. Nous ne fournissons pas d’aide matérielle, mais aidons à établir la confiance avec toutes les parties prenantes. Nous assurons par exemple une présence protectrice lors de la distribution de nourriture et allons parler à la communauté en amont pour essayer de diminuer la violence. »

Violences intercommunautaires aux Etats-Unis

Celle-ci ne se produisant pas seulement dans les pays du Sud, Nonviolent Peaceforce est présente aussi aux Etats-Unis. Après l’assassinat de George Floyd et l’embrasement de Minneapolis qui s’en est suivi, l’ONG a commencé à travailler sur la désescalade de la violence et à envoyer des équipes de protection dans les manifestations. A New York, à la demande de la Fédération américano-asiatique, elle a accompagné des personnes issues de cette communauté qui avaient fait l’objet d’agressions après que Donald Trump eut désigné le covid de « grippe chinoise. »

« Les conflits sont inévitables, mais la violence ne l’est pas, continue Tiffany Eastom. Gandhi et Martin Luther King sont les visages célèbres de la non-violence, mais ils ne parlent pas tellement à la jeune génération, il faut trouver d’autres façons de les sensibiliser. La non-violence est un travail difficile, mais Nonviolent Peaceforce a appris à s’adapter au mieux aux différentes circonstances, besoins et pratiques de chaque pays. Il faut du courage pour être dans une zone de conflit sans armes, mais lorsque les femmes et les enfants sont plus en sécurité, toute la communauté l’est. Si les femmes sont respectées, personne n’est touché. »


Une exposition de photos retraçant les 20 ans de l’organisation est visible au Parc des Bastions de Genève jusqu’au 3 octobre