Un tramway nommé délire

Milonga, tableau de Cynthia Saïdi

Les musiciens sont très affectés par la fermeture des salles de spectacle car la plupart ne reçoivent aucun soutien. Alors certains n’hésitent pas à aller jouer dans les espaces publics, comme Cynthia Saïdi, une chanteuse et peintre qui fait vivre le tango et la culture latino-américaine à Genève. Rencontre avec une battante

Un tramway passe dans la soirée maussade de début du confinement. Urgence sanitaire oblige, Genève se retrouve de nouveau recroquevillée, isolée, les ailes coupées. Le moral aussi sombre que le ciel de novembre, on rêve de s’envoler vers des horizons plus cléments, à l’instar des dernières nuées d’oiseaux qui virevoltent au-dessus du Rhône. Mais ce n’est pas possible…. Alors on chante. Où ? Dans le tram, pardi !

Un couple vient de monter, guitare en bandoulière, et entonne des chansons en espagnol et en français dont certaines me sont familières. « Soutenez la dernière salle de concert ouverte à Genève ! » lance la femme avec un grand sourire, tendant le chapeau aux passagers. Lorsqu’elle passe à côté de moi, malgré son masque et le bonnet en laine vissé sur la tête, je la reconnais : c’est Cynthia Saïdi, une peintre et chanteuse très connue dans le milieu du tango. Intriguée, j’ai envie de savoir ce qui pousse une artiste comme elle à jouer dans les transports publics – après tout, avec son compagnon elle aura été le seul rayon de soleil de la journée.

Cynthia Saidi et Leandro Rouco

Une association pour promouvoir la culture sudaméricaine

« Depuis quatre ans j’organise des évènements de tango et en juillet 2019 j’ai co-fondé Casita Tango, une association qui promeut tout ce qui est en lien avec le tango, la musique et la culture sud-américaine. Ces évènements se déroulent principalement à l’API, l’association qui valorise le patrimoine industriel genevois, avec laquelle nous avons des échanges constants. Nous organisons des milongas [bals de tango] et évènements liés au tango 7 – 8 fois par mois et je fais venir des musiciens pour jouer en live. En décembre nous prévoyons, en collaboration avec l’API, une exposition sur le tango avec des gramophones et des boîtes à musique, mais toutes nos activités sont à l’arrêt», nous raconte la rayonnante quadragénaire autour d’un café moka et d’une tarte aux poires « du jardin ».

Elle nous reçoit dans une vieille maison à l’ambiance bohème, aussi chaleureuse que le soleil de Tunisie, le pays de son père. Ses tableaux, épars pêle-mêle, illustrent des scènes de tango inspirées de l’ambiance intimiste des milongas qu’elle organise.  Elle vit avec ses cinq grands enfants, qui vont et viennent, et y accueille des artistes de passage.

Concert, tableau de Cynthia Saïdi

« On joue dans le tram pour subvenir à nos besoins et continuer à transmettre notre art»

L’un d’eux est Leandro Rouco, le guitariste du tram, un compositeur de tango, folklore et musique populaire argentine, venu en mars dernier pour un concert et resté coincé à Genève par la pandémie. « Nous avons vécu en communauté cette semi-quarantaine bizarre, surréaliste. Nous avons transformé les restrictions en créativité et composés des chansons. Le germe a été le premier confinement. Avec cette deuxième vague de pandémie, nous continuons notre projet d’écriture commune pour un futur album » nous explique-t-il.

« La situation est compliquée ici, comme partout ailleurs, renchérit-il, alors nous utilisons l’espace public en tant qu’espace d’expression artistique, comme à Buenos Aires. Je suis arrivé en tournée il y a six ans en Europe grâce au patrimoine culturel d’Argentine et depuis je reviens régulièrement en tant qu’artiste indépendant. Mais dans mon pays il n’y a pas de politique culturelle pour soutenir cet art et encore moins d’assurance pour les artistes qui se retrouvent au chômage ».

En effet, en Argentine le tango est à l’arrêt depuis mars et le millier de personnes qui en vivent, rien qu’à Buenos Aires, ne reçoivent aucun soutien de l’Etat. Toute proportion gardée, en Suisse c’est la même chose : « Nous avions beaucoup de projets, j’avais préparé des concerts avec tous les plans de sécurité nécessaires, alors quand la nouvelle du re-confinement est tombée, début novembre, j’étais très fâchée et triste », ajoute la Suissesse. Qui, comme à son habitude, ne s’est pas laissé abattre : « Depuis on joue dans les transports publics parce qu’on n’a pas encore d’autre rentrée d’argent. Cela permet d’avoir un revenu régulier, bien que modeste. Comme beaucoup de chanteurs et musiciens, je ne reçois aucune aide – hier il y avait quatre fois plus de musiciens dans la rue. Je suis peintre aussi, mais je ne peux pas exposer. Je donne des cours de peinture, mais ils ont été annulés. »

Anibal Troilo, tableau de Cynthia Saïdi

A Zurich, le tango ne résonne plus du côté de la Bahnhofstrasse

Les notes mélancoliques du bandonéon résonnent dans la soirée pluvieuse, accompagnant langoureusement les gouttes qui battent la mesure derrière la porte ouverte. Lovés dans la lumière tamisée, des couples esquissent des ochos et des sacadas, au son déchirant de chansons qui célèbrent le paseo Colon, le barrio de Once et la calle Corrientes. Buenos Aires ? Non Zurich, à quelques arrêts de tram de la Bahnhofstrasse.

Les danseurs affluent dans la petite salle où les photos d’époque et les ornements bariolés côtoient le gel alcoolique posé scrupuleusement sur les tables. Peut-être des banquiers arrivés directement de la Paradeplatzt, mais on n’est pas là pour parler boulot. L’ambiance est chaleureuse, les nationalités et les origines sociales se mélangent et, un verre de Malbec aidant, le Schwitzerdütsch se mêle à l’espagnol, le Hochdeutsch au français.

C’était il y a un siècle…. Aujourd’hui le Cafetin de Buenos Aires, du nom d’une célèbre chanson de tango jouée par les plus grands musiciens, dont Anibal Troilo, a dû fermer ses portes, comme toutes les salles de bal de Suisse. « Je ne reçois aucune aide, ni de l’Etat ni des associations culturelles. J’ai pu survivre au premier confinement, mais là, je ne sais pas », soupire Tomas Reyes, le patron du mythique établissement zurichois.

Un Helvète rencontré il y a deux ans à Cuba me disait que lorsqu’il était jeune, il voulait devenir musicien, mais son père lui avait conseillé de faire « un vrai métier ». Il avait donc opté pour un travail sûr. « Cuba a ses limites, mais si tu veux être artiste, tu peux, l’Etat te verse un salaire. Si j’étais né cubain, je serais devenu artiste. »

« Le capitalisme n’est pas toujours fait pour certains artistes, mais la joie de vivre est toujours là », conclut Cynthia Saïdi, toujours positive.


Une version de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine

 

C’est la mer qui prend l’homme

Mer à Puerto Natales, Pagatonie, Chili © Isolda Agazzi

Luis Sepulveda est à l’honneur du Festival Filmar en America Latina. Un documentaire retrace la vie de cet écrivain chilien militant, qui nous fait voyager avec bonheur d’une mer à l’autre pour amarrer en Patagonie, le seul endroit au monde où il se sentait vraiment chez lui

La mer. C’est peut-être le fil conducteur de l’existence de Luis Sepulveda, l’écrivain chilien décédé le 16 avril du covid dans la région espagnole des Asturies, où il était installé depuis 25 ans. Et dont la vie, romantique et engagée, en fait un personnage de roman à lui tout seul. « Je ne pourrais pas vivre loin de la mer. J’ai grandi au Chili, un pays qui a 5’000 km de côtes, la mer est toujours très proche, c’est une présence constante », déclare-t-il les yeux rivés sur l’horizon. C’est l’ouverture de Luis Sepulveda, l’écrivain du bout du monde, un film de Sylvie Deleule présenté au Festival Filmar en America Latina de Genève – qui cette année a migré sur la toile pour les raisons qu’on sait.

Le bruit des vagues, le murmure de l’océan… « La mer ne t’enferme pas, elle t’invite à embarquer, à changer d’horizon » clame-t-il, avouant qu’il a besoin de bouger tout le temps et qu’il se sent étouffer s’il reste trop longtemps au même endroit.

Trois ans de prison au Chili et l’exil

Justement, le film relate l’histoire d’un homme qui ne tenait pas en place. Par la force des choses. Militant socialiste dès son plus jeune âge, il vit comme une apothéose l’élection de Salvador Allende à la présidence du Chili, le 4 septembre 1970, et aura même l’honneur de faire partie du groupe de sécurité du président jusqu’au coup d’Etat du 11 septembre 1973. Qui le fait vieillir en un jour : « J’avais 21 ans, j’étais jeune, pourtant le soir, au couvre-feu, j’étais devenu adulte », se souvient-il, en référence à la prise du palais de la Moneda par le maréchal Augusto Pinochet et au bain de sang qui s’en est suivi.

Il passera trois ans en prison, où il sera torturé. Condamné à 28 ans de prison supplémentaire, il obtient, grâce à l’intervention d’Amnesty International, la conversion de sa peine en huit ans d’exil et quitte le Chili en 1977. Il passe plusieurs années en Amérique du Sud, où il continue la lutte, fusil ou plume au poing, dont un an chez les Indiens Shuars d’Equateur qui lui inspirera l’un de ses plus grands succès, Le vieux qui lisait des romans d’amour.

Engagement écologique et social

Mais voilà, on sait depuis Renaud que c’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme…  Le vent souffle de nouveau pour l’amener à Hambourg, une ville portuaire, « fenêtre sur le monde » où il travaillera comme journaliste et pour Greenpeace. La mer et l’amour pour une Allemande, dont il divorcera dix ans plus tard pour se remarier… avec sa première femme, une poétesse chilienne.

Bien qu’installé en Espagne, il reviendra régulièrement au Chili, dont il recouvre en 2017 la nationalité perdue sous la dictature. C’est une relation d’amour- haine qu’il entretient avec son pays, notamment avec la capitale, Santiago, qu’il retrouve défigurée par des bâtiments modernes et sans âme « qui singent Miami ».

Pourtant il y a un lieu où il se sent vraiment chez lui : la Patagonie, « la plus belle région du monde », qu’il a essayé de préserver. Car le film se concentre sur l’écrivain, mais Sepulveda a aussi été très engagé sur le plan écologique et social, notamment en Patagonie, où il s’est opposé à la construction de barrages.

Vent debout sur l’île de Chiloé, il rend hommage à la mer, aux fjords, au volcan Corcovado, qui marque de son cône enneigé l’entrée de la Patagonie chilienne, et à la simplicité des gens.

Vuelvo al Sur

Une île que le militant écologiste n’a peut-être pas choisie au hasard car, même si le film ne le mentionne pas, c’est la capitale du saumon chilien. Depuis vingt ans des associations écologiques se battent contre les conséquences sociales et environnementales de cet élevage intensif, dénonçant le plus haut taux de mortalité de l’industrie de saumon au monde. Malgré cette industrie, Chiloé est l’une des trois régions les plus pauvres du Chili.

C’est aussi là que prend fin le long périple que Sepulveda a effectué en Patagonie en 1996 avec le photographe argentin Daniel Mordzinski et qui inspira Dernières nouvelles du Sud, l’un de ses derniers romans. Un livre on the road, émaillé de rencontres improbables avec les gauchos, les cheminots du vieux train Patagonia Express et le propriétaire du cinéma du bout du monde à Punta Arenas, où « un vent glacé balaie les rues et agite les eaux couleur d’acier du détroit de Magellan ».

Comme le dit une chanson très populaire dans cette région du monde, on retourne au sud comme on retourne toujours à l’amour. « J’ai la conviction que je suis d’ici, de ce sud profond, lointain. Je suis tombé fou amoureux de cette terre. Comme toute chose, la vie a un début et une fin et je voudrais terminer ma vie quelque part ici, dans le sud », déclare-t-il à la fin du film.

Le covid en aura décidé autrement, mais on le comprend.


Les lauréats du Prix du Public FOCUS SUD et du Prix du Jury des Jeunes OPERA PRIMA
seront dévoilés sur la page Facebook de FILMAR (www.filmar.ch) en direct, le dimanche 29 novembre, dernier jour de la 22ème édition du Festival FILMAR en América Latina.

 

 

 

 

 

 

Mafalda à la rescousse

L’héroïne de bande dessinée aurait beaucoup à dire sur les absurdités du monde d’aujourd’hui. Pourtant, en cherchant bien, quelques perles d’espoir viennent illuminer la morosité ambiante : de la Thaïlande au Chili, en passant par la Libye et le Soudan, des peuples se soulèvent, des accords de paix sont signés et les droits humains avancent. En Suisse aussi, peut-être…

Je me sens très Mafalda ces jours. A l’instar de l’adorable petite fille créée par Quino pour parler de la guerre, la démocratie et autres sujets censurés dans l’Argentine des années 1970, j’ai envie de crier contre les injustices et ce satané virus qui nous pourrit la vie, quand il ne nous l’enlève pas. Un personnage de bande dessinée mythique, créé par un dessinateur génial décédé le 30 septembre en pleine pandémie, justement.

Alors quand je vois qu’en Thaïlande des jeunes manifestent pour la démocratie, osant même s’attaquer à la figure « sacrée » du roi Rama X, j’en reste bouche bée. Comme Mafalda. Car c’est un tournant historique. En mai 1992 je me trouvais par hasard à Bangkok, où 200’000 personnes étaient descendues dans la rue pour réclamer la démission du premier ministre, le général Suchinda Kraprayoon. Faisant fi des ambassades, qui conseillaient aux farang (étrangers) de quitter le pays, je rejoignais les manifestants autour de Democracy Monument et, fascinée par cette explosion d’énergie et de solidarité, les aidais à distribuer les bouteilles d’eau indispensables à la survie d’un soulèvement populaire sous le soleil des tropiques. Après quatre jours, l’armée a lancé une répression sanglante qui a fait officiellement 52 morts, des milliers de prisonniers et des centaines de disparus.

Le 20 mai, le roi Bhumibol, sortant enfin de sa réserve, est apparu à la télévision pour demander la paix. Comme par enchantement, les manifestations se sont arrêtées et Suchinda a démissionné. J’ai été scotchée par le respect, pour ne pas dire la vénération quasi religieuse, que les Thaïs vouaient à leur roi.

La Milk Tea Alliance fédère les mouvements prodémocratie d’Asie

Certes, aujourd’hui le titulaire du trône n’est plus le même et l’actuel, qui passe plus de temps en Bavière avec ses maîtresses qu’au pays, a perdu toute légitimité. Mais quand même, comment un tel tabou a-t-il pu sauter? Internet n’y est probablement pas étranger. Les militants se mobilisent via les réseaux sociaux, à l’instar de la Milk Tea Alliance, une alliance virtuelle de partisans prodémocratie issus de pays d’Asie où le thé se boit rigoureusement au lait – thaïlandais, hongkongais, ouighours, taiwanais. Et qui s’opposent plus ou moins directement au seul pays de la région où il se boit sans lait (et plutôt au jasmin).

Ce qui n’est pas une mince affaire puisque la Chine vient de signer avec les pays d’Asie du Sud-Est, la Corée du Sud, le Japon, l’Australie et la Nouvelle Zélande le plus vaste accord de libre-échange au monde, le RCEP, dont les implications iront sans doute au-delà des questions commerciales. La grande absente est l’Inde, éternelle rivale de la Chine, grande buveuse de masala chaï (thé au lait aux épices) et dont les membres de la Milk Tea Alliance essaient de rallier les partisans prodémocratie.

El pueblo unido jamas sera vencido

Autre continent, même combat. Le 25 octobre les Chiliens ont approuvé à une écrasante majorité le referendum sur une nouvelle constitution. Cette victoire du oui représente l’apothéose des manifestations contre la crise sociale, entamées un an plus tôt au son de El pueblo unido jamas sera vencido, une chanson chilienne de 1970 devenue au fil du temps le slogan de ralliement des citoyens opprimés du monde entier. Le processus démocratique ainsi lancé devrait permettre à l’un des pays les plus inégalitaires d’Amérique latine de tourner définitivement la page de la constitution, et donc du modèle de société, héritée de la dictature d’Augusto Pinochet.

Une autre avancée majeure a eu lieu sur le continent africain. Le 3 octobre les autorités soudanaise – un pouvoir hybride civil et militaire, mis en place après la révolte populaire qui avait mis fin à 30 ans de dictature de Omar El Bashir – ont fait la paix avec les principaux groupes rebelles issus des minorités ethniques. Cet accord, qualifié d’historique, doit mettre fin à 17 ans de guerre civile, notamment au Darfour où elle a fait 300’000 morts.

Il ne faut pas être naïf : sa mise en œuvre sera sans doute une perpétuelle négociation et il y aura des moments difficiles, mais les experts le considèrent assez solide et réaliste pour tenir sur le long terme.

Elections prévues en Libye le 24 décembre 2021

Il suffit de passer la frontière pour voir briller une autre lueur d’espoir. Le 23 octobre, l’ONU a annoncé la conclusion d’un accord de cessez-le-feu permanent en Libye, après cinq jours de négociations à Genève. Le pays nord-africain était plongé dans la guerre civile depuis la chute de Kadhafi en 2011. « Cet accord est un développement tardif mais néanmoins bienvenu, qui pourrait constituer un tremplin vers des discussions politiques plus larges et une issue au conflit armé, a déclaré Claudia Gazzini, de l’International Crisis Group. Le texte de l’accord est vague sur les termes exacts des actions de suivi et laisse la place à des interprétations divergentes, des malentendus et/ou une refonte intentionnelle pour servir les intérêts de l’une ou l’autre des parties ou de leurs patrons étrangers. » En clair, sa grande lacune est qu’il ne couvre pas les forces étrangères à l’œuvre dans le pays (Turquie, Emirats Arabes Unis, Russie, Egypte) et il y a une forte probabilité qu’elles trouveront une raison quelconque pour ne pas respecter le cessez-le-feu.

« Afin d’éviter son effritement, l’ONU doit aider les signataires à transformer les principes généraux de l’accord en actions spécifiques que les deux parties devraient mettre en œuvre», continue l’experte. Un premier pas a été fait la semaine passée à Tunis, où un dialogue politique a eu lieu sous l’égide de l’ONU. Les délégués ont décidé la tenue d’élections législatives et présidentielles le 24 décembre 2021 au plus tard et elles ont demandé la mise en place d’une nouvelle constitution avant les élections. Auparavant, il faudra que tous les mercenaires et les combattants étrangers quittent le sol libyen, ce qui est une autre affaire.

Bien que dans la paisible Suisse nous soyons loin de ces turbulences, si l’Initiative  multinationales responsables est acceptée le 29 novembre, ce sera la confirmation que si le peuple veut, il peut exiger le respect des droits humains. Cela montrerait à Mafalda que le monde d’aujourd’hui va peut-être un peu mieux que celui contre lequel elle s’insurgeait.

Aimer le plastique pour ne pas le jeter

George Nuku expose Bouteille à la mer 2120 au Muséum de Genève. L’artiste maori invite à considérer le plastique comme un matériel précieux, venant de la nuit des temps et qui nous relie à la nature – et donc à ne pas le jeter. Une perspective sensible et renversante sur l’environnement

Baignée dans une lumière bleutée, une pirogue vogue sur une mer de plastique, entourée de poissons et de méduses. L’atmosphère sombre invite au recueillement, on dirait une cérémonie funèbre… C’est l’œuvre étonnante de George Nuku, un artiste maori – la population autochtone de Nouvelle- Zélande – mâtiné d’origines écossaises et celtes, auteur de Bouteille à la mer 2120, une exposition qui se tient au Muséum d’Histoire Naturelle de Genève jusqu’au 27 juin. Un montage réalisé à partir de centaines de bouteilles en PET recyclé qu’une dizaine de volontaires ont ouvertes, décapsulées, nettoyées et assemblées pendant deux mois pour créer un espace marin fantasmagorique dans lequel on flotte comme dans un rêve.

George Nuku est aussi un activiste et un punk qui veut attirer l’attention du public sur le plastique qui submergera nos océans d’ici cent ans. Avec une vision sensible pour changer notre regard sur l’environnement : dans la cosmogonie maorie tout est nature, il n’y a pas de distinction entre les humains, les poissons et les arbres. Le plastique, fabriqué à partir de pétrole, vient de la nuit des temps. C’est donc un matériel tellement précieux qu’on ne peut pas le jeter.

George Nuku © Isolda Agazzi

“Dans 100 ans, beaucoup de gens vivront sur des pirogues”

« C’est bien d’avoir un peu de punk, déclare-t-il crânement. Les bouchons des bouteilles que vous voyez là sont provocateurs, c’est une tentative de raconter ce qui se passe sur nos plages et nos océans d’une manière qui complète le discours actuel sur l’environnement. Car contrairement à ce qu’on dit, le plastique est très beau. Le principal message que nous entendons est que nous devrions arrêter de l’utiliser pour qu’il ne se déverse pas dans l’océan. La question est de savoir comment. Un moyen serait de dire que chaque bouteille coûte 10’000.- puisque dans notre monde c’est l’argent qui dicte la valeur. Mais nous voulons dire les choses autrement : la bouteille en plastique est un objet précieux. Quand elle était vide et que les bénévoles nous l’apportaient, ils devaient enlever le bouchon, nettoyer l’intérieur, la couper, la manipuler. Chaque bouteille a été manipulée 1’000 fois, ce n’est pas de l’amour ça ?»

Cette exposition étonnante sur la pensée maorie nous apprend que nous sommes plastique et que celui-ci est notre origine puisqu’il vient du pétrole. Elle vise à nous sensibiliser autrement aux dangers de la pollution : dans 100 ans, avec la hausse du niveau des mers, beaucoup de gens vivront sur des pirogues, au milieu d’un océan de plastique. En soi celui-ci n’est pas mauvais, mais il faudrait le traiter mieux. Il faut lui donner de la valeur, le cajoler comme un bébé pour ne pas le jeter.

« Soit tout est sacré, soit rien ne l’est. Ce que vous voyez ici c’est comme un grand pardon, c’est la façon de présenter les morts dans ma culture. Tous les animaux, les pierres, les trésors doivent être honorés. Prenez-en soin car c’est Dieu tout entier », conclue George Nuku.


Une vision de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine

Coronavirus : menace de plaintes en cascade contre des Etats

Le Pérou, le Mexique et l’Argentine sont menacés de plaintes par des multinationales pour des mesures adoptées pendant la crise. Le Chili aussi, où un référendum pour une nouvelle constitution a lieu le 25 octobre

On le redoutait, c’est arrivé. Comme le révèle le Transnational Institute, trois Etats latino-américains au moins sont menacés de plaintes devant des tribunaux arbitraux pour des mesures adoptées pour faire face à la pandémie. Début avril, le parlement péruvien a promulgué une loi qui prévoyait la suspension du péage autoroutier pour faciliter le transport de biens et de travailleurs, alors que beaucoup de Péruviens ont perdu leur emploi. La réponse ne s’est pas fait attendre. Dès juin, plusieurs concessionnaires autoroutiers étrangers ont annoncé leur intention de traîner le Pérou devant des tribunaux arbitraux. Effrayée, la ministre de l’Economie a lancé un processus pour contourner la loi et conserver le paiement des péages et le 25 août la cour constitutionnelle lui a donné raison, statuant que la nouvelle loi était contraire à la constitution.

On appelle cela le «chilling effect»: un gouvernement renonce à adopter une mesure d’intérêt public par peur de devoir payer des compensations très élevées à l’investisseur étranger, auxquelles s’ajoutent les frais de justice.

Le Mexique et l’Argentine sur la sellette

Peu après, c’était au tour du Mexique de fâcher les investisseurs étrangers pour avoir imposé des restrictions à la production d’énergies renouvelables en raison de la baisse de la consommation d’électricité. Ni une, ni deux: des cabinets d’avocats spécialisés dans l’arbitrage international ont exhorté les multinationales à porter plainte contre Mexico. Des entreprises espagnoles et canadiennes ont expressément menacé de le faire.

C’était ensuite au tour de l’Argentine, qui s’enfonce toujours plus dans une crise sans fin. Le 22 mai le gouvernement a déclaré qu’il ne pouvait pas rembourser la dette envers les porteurs d’obligations étrangers, dont l’américaine BlackRock, la plus grande société de gestion de portefeuilles au monde. Au même moment, d’âpres négociations étaient en cours pour restructurer 66 milliards USD de dette publique, une mesure considérée comme nécessaire même par le FMI. Pourtant, le 4 août, l’Argentine a accepté de payer 54.8 USD pour chaque 100 USD de dette, un montant très proche des 56 USD demandés par BlackRock, alors que le gouvernement avait proposé d’en payer 39 USD.

Cette capitulation n’est pas due au hasard: le 17 juin, White and Case, le cabinet juridique de BlackRock, a menacé de considérer tous les moyens à sa disposition – une référence à peine voilée à l’arbitrage international – si l’Argentine n’acceptait pas les conditions de ses clients. C’est cette étude d’avocats qui avait permis à 60’000 créanciers italiens de gagner contre l’Argentine en 2016 (cas Abaclat), après qu’ils avaient refusé la restructuration de la dette proposée par le gouvernement pour faire face à la crise économique de 2001. Ils avaient empoché 1.35 milliards USD.

Losque les multinationales font du treaty-shopping

En Amérique latine toujours, la Bolivie a demandé de suspendre temporairement les processus d’arbitrage en cours dans deux litiges qui portent sur l’extraction minière, dont celui qui l’oppose à la multinationale suisse Glencore. La pandémie l’empêchant de fournir les documents requis, La Paz invoque un cas de force majeure. En vain. Cette plainte ne repose pas sur l’accord de protection des investissements (API) avec la Suisse, que la Bolivie avait déjà dénoncé, mais sur celui avec la Grande-Bretagne, la multinationale suisse étant arrivée à se faire passer pour anglaise. On appelle cela le « treaty-shopping », à savoir la capacité de dénicher l’accord de protection des investissements le plus favorable et de se faire passer pour une entreprise du pays, via l’une de ses nombreuses filiales.

La réforme constitutionnelle du Chili menacée par des plaintes

Ces cas montrent aussi la nécessité de permettre aux Etats de porter plainte à leur tour contre les investisseurs étrangers qui violent les droits humains. C’est prévu dans quelques très rares API, mais pas dans ceux de la Suisse. C’est plutôt le contraire qui se passe: le groupe français Suez a menacé de plainte le Chili s’il re-municipalise la gestion de l’eau, comme souhaité par les habitants de la ville d’Osorno, dans le sud du pays. En cause : une coupure d’eau de dix jours survenue l’année passée, après que 2’000 litres de pétrole avaient été déversés dans l’usine d’eau potable gérée par la filiale de la multinationale française.

Les habitants s’étaient pourtant exprimés dans le cadre de la consultation sur la réforme constitutionnelle, dont le vote aura lieu le 25 octobre. Le plebiscito pourrait déclencher à son tour une avalanche de plaintes si la volonté populaire contredit les intérêts des investisseurs étrangers, très présents au Chili dans tous les secteurs, à commencer par les services publics.


Une version de cet article a été publié par Global, le magazine d’Alliance Sud

Pour la relève post-pandémie, il faudra rêver en vert

Le monde a besoin d’un green new dream pour changer les mentalités autant que le modèle économique. C’est le point de vue de Jai Jagat, une marche gandhienne partie de Delhi l’année passée et arrivée à Genève fin septembre

« A Genève, nous sommes les gagnants de l’économie mondiale et cela nous confère une responsabilité particulière : nous émettons 12 tonnes de CO2 par habitant, alors que la neutralité carbone se situe à 1 tonne. Nous devons donc diviser nos émissions par 12 » déclarait Antonio Hodgers lors d’une journée de réflexion sur « La relève par l’économie verte et non violente » organisé le 2 octobre à Genève par Jai Jagat. Ce mouvement d’exclus indiens était arrivé quelques jours auparavant au bout du Léman, après une marche partie de Dehli l’année passée et interrompue en mars en Arménie par la pandémie.

Pour le président du Conseil d’Etat genevois, il est clair que les pauvres des pays en développement devront consommer plus pour réaliser leurs droits fondamentaux – alimentation, santé, logement. « C’est donc à nous Occidentaux de réduire notre consommation de biens non essentiels pour permettre à d’autres de consommer. Ce mouvement doit être doux et inclusif pour nous soucier des emplois qui vont être détruits et de ceux qui seront créés par la transition. Il ne faut pas seulement un green new deal, mais un green new dream. Le monde de demain sera fait d’un certain renoncement matériel, mais aussi d’une nouvelle richesse. Ce sera un monde plus apaisé, qui valorise davantage la dimension culturelle, spirituelle et relationnelle que la dimension matérielle et consumériste. »

Deux milliards de travailleurs en situation précaire

Olivier de Schutter, président de Jai Jagat International et rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme est formel : nous vivons la plus grande crise économique et sociale depuis la grande dépression de 1929. Il estime que la mise en coma artificiel de l’économie va jeter 176 millions de personnes supplémentaires dans l’extrême pauvreté – calculée à 3,20 USD par jour –, auxquelles il faut ajouter 1,4 milliards de personnes dans l’économie informelle. Si on y ajoute les 600 millions de « faux indépendants », cela fait deux milliards de travailleurs en situation précaire !

En Inde le confinement a eu un impact dévastateur sur 65 millions de travailleurs migrants, qui représentent 90% de la main d’œuvre nationale. Pour les aider à se nourrir, se soigner et trouver un emploi, Siddharta Prakash a lancé la Daily Wage Worker Platform, une plateforme basée à Genève qui met en relation plus de 200 initiatives dans toute l’Inde.

Dans quelques jours, Olivier de Schutter présentera un rapport sur une transition juste à l’Assemblée générale de l’ONU: « La relève que nous voulons ne doit pas choisir entre verdir et réduire la pauvreté et les inégalités, déclarait-il en vidéo conférence. Nous devons choisir un modèle de développement qui cesse de faire tout reposer sur la croissance économique pour mettre au centre la question de la redistribution et de la lutte contre les inégalités.» Ajoutant qu’il faut aller vers une économie non violente, en corrigeant les impacts des rapports de force du marché par une fiscalité progressive qui finance des politiques sociales compensatoires et construire une économie inclusive « qui intègre et donne à chacun sa place, au lieu d’exclure en mondialisant la concurrence. »

Reconnaître le crime d’écocide

A la crise sociale s’ajoute la crise climatique. Deux milliards de personnes risquent de devoir quitter leur territoire en 2080 à cause des sécheresses et de la montée des eaux. La juriste Valérie Cabanes plaide pour la reconnaissance de l’écocide comme crime contre la paix et la sécurité humaines. Elle est la co-fondatrice de Notre affaire à tous, une association qui a fait recours contre l’Etat français pour inaction climatique. « Fin 2018 nous avons lancé une pétition pour permettre aux citoyens de s’associer au recours, qui a reçu 1’800’000 signatures en une semaine. Et maintenant nous attendons la décision du tribunal », détaillait-elle. L’inspiration est venue de Urgenda, un collectif de citoyens hollandais qui, l’année passée, a fait condamner le gouvernement des Pays Bas par un tribunal national à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 25% jusqu’à fin 2020. Une première.

Jean Fabre, ancien directeur adjoint du PNUD à Genève, estimait quant à lui que « l’économie n’est pas bienveillante. L’être humain est considéré comme un porte-monnaie sur pattes, tout le monde est en compétition. Il faut passer à une économie qui prenne soin des autres et de la nature, dans l’esprit de Gandhi.»

Coopérative d’habitation, monnaies locales et labels de durabilité

Il a donné l’exemple du logement : tout propriétaire espère que son bien prendra de la valeur, alors que pour beaucoup le prix du marché est un obstacle à l’accès au logement. « C’est très réjouissant de voir qu’1/5 des nouvelles constructions à Zurich sont des coopératives !», lançait-il. Les monnaies complémentaires sont un autre exemple d’économie alternative. Si le léman peine un peu à décoller au bout du lac, en Sardaigne le sardex a permis d’amortir les conséquences de la crise économique de 2008 en relocalisant une partie de l’économie. Aujourd’hui il a atteint un volume d’échanges de plus de 100 million d’euros et une croissance de 15% – 20% an.

B-Lab Suisse affirme certifier les entreprises qui respectent des critères sociaux et environnementaux précis et les pousser à changer de statut juridique. « Si on veut promouvoir  cette économie non violente comme véhicule économique de développement il faut lui donner le bon permis de conduire, déclarait Jonathan Normand, son fondateur. Le conseil d’administration doit suivre l’impact sur toutes les parties prenantes. On estime que pour financer l’Agenda 2030 de l’ONU pour le développement durable il faut 7’000 milliards de dollars. Cela ne représente que 8% des actifs en circulation dans l’économie actuelle. C’est tout à fait possible donc, il faut juste donner le bon permis de conduire aux entreprises. »


Une version de cet article a été publié par l’Echo Magazine

Le rapport phare de la Banque mondiale dans l’œil du cyclone

Les données de Doing Business auraient été manipulées au profit de la Chine, entre autres. Déjà critiqué pour son approche libérale, le rapport de la Banque mondiale perd encore un peu plus de crédibilité. Le mieux serait de le suspendre une fois pour toutes

La Chine, les Emirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite et l’Azerbaïdjan auraient manipulé les données des éditions 2018 et 2020 de Doing Business, le rapport publié chaque année par la Banque mondiale pour évaluer l’attractivité des pays en termes de facilitation des investissements. On ne sait pas exactement ce qui a été manipulé, mais ces pays ont nettement amélioré leur placement. La Chine est passée de la 78eme à la 31ème place, l’Azerbaïdjan de la 57ème à la 34ème, l’Arabie Saoudite de la 92 à la 62 et les Emirats Arabes Unis de la 21 à la 16. Ils sont accusés d’avoir fourni des données falsifiées, ce que la Banque mondiale, dans un communiqué laconique, affirme vouloir vérifier.

Le rapport évalue dix critères comme la rapidité de la création d’entreprises, l’accès au crédit et le taux d’imposition – mais de fait, il met surtout l’accent sur la dérégulation. Pour espérer améliorer leur classement et attirer les investisseurs étrangers, les pays en développement se lancent dans une course vers le bas à la dérégulation, en réduisant notamment la protection sociale des travailleurs et la taxation des multinationales. Moins un pays accorde de sécurité sociale à ses travailleurs, mieux il est classé. Ces critères ont été critiqués depuis longtemps car ils excluent la corruption et ne sont pas aussi neutres qu’ils le prétendent. Selon Paul Romer, ancien chef économiste de la Banque mondiale, le Chili avait été rétrogradé pour avoir élu une présidente socialiste, Michelle Bachelet. Pourtant les pays en développement leur accordent la plus haute importance pour attirer les investissements étrangers.

Suisse à la 36ème place

Quelle est la réaction de la Suisse, classée à la 9ème place par le World Investment Report de la CNUCED (2018), mais dans ce rapport à la peu flatteuse 36ème, derrière l’Azerbaïdjan, la Turquie, la Chine et tant d’autres ? «Les irrégularités dans les données des rapports Doing Business récemment annoncées par la Banque mondiale doivent être prises au sérieux, nous répond Lorenz Jakob du Seco. L’intégrité des données et l’impartialité de l’analyse sont de la plus haute importance pour la crédibilité du rapport. La Suisse demande à la Banque mondiale de mener une enquête approfondie sur la situation et se félicite de la suspension temporaire de la publication du nouveau rapport [2021, qui devait être publié en octobre 2020].»

Selon le coordinateur des relations extérieures du Seco, le Doing Business est important en termes de politique de développement car il permet aux pays en développement et émergents d’identifier les domaines qui nécessitent des réformes et d’examiner des progrès spécifiques, « mais ses faiblesses méthodologiques ont déjà soulevé des questions critiques dans le passé. Avec d’autres pays de la Banque mondiale, la Suisse s’engage pour l’amélioration continue des méthodes. »

Pour Alliance Sud, il est clair que ces révélations vont alimenter encore un peu plus la méfiance à l’égard de la Chine et de son influence dans les organisations multilatérales. Suite à ce scandale, il faut envisager la suspension pure et simple de Doing Business, qui a toujours été critiqué. Car au-delà de la tromperie d’États autoritaires, les indicateurs de ce classement sont en contradiction avec les Objectifs de développement durable des Nations Unies, que la communauté internationale s’est engagée à atteindre d’ici 2030. L’abandon de cette liste, dont l’impact est très discutable, serait un pas dans la bonne direction.


Cet article a été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

 

 

Sauver les glaciers, des Alpes aux Andes

Glacier de Corbassière, septembre 2020 © Isolda Agazzi

Les effets du changement climatique se font sentir dans les Alpes, mais aussi dans les pays du Sud. L’Alliance Climatique Suisse et les organisations de développement demandent aux pays industrialisés d’aider les pays pauvres à réduire leurs émissions et à s’adapter à la nouvelle donne

Le glacier de Corbassière s’éteint lentement dans la lumière bleutée du soir, avant de briller à nouveau sous les étoiles qui s’allument l’une après l’autre, dans une voûte céleste balayée par les nuages. Au cœur des Alpes valaisannes, sur la terrasse de la cabane Panossière, on frôle le ciel et on entend presque la respiration du glacier en face – à moins que ce soient les soubresauts des ruisseaux qui dévalent la pente et formeront, avant de toucher terre, des lacs dans toutes les tonalités de bleu.

Pourtant le lendemain matin, après avoir descendu la moraine et traversé non sans quelques frissons  la passerelle de Corbassière, c’est une réalité moins poétique qui saute aux yeux : le recul inexorable du glacier en deux ans seulement, photos à l’appui. Cette passerelle vertigineuse, l’un des ouvrages en acier les plus hauts d’Europe, a été inaugurée en 2014 et parrainée par Toni Rüttimann, le célèbre bâtisseur de ponts en Birmanie, au Cambodge, au Laos, au Vietnam et en Equateur grâce à des câbles usagés fournis par Téléverbier et d’autres entreprises de remontées mécaniques helvétiques.

Passerelle de Corbassière © Isolda Agazzi

Justice climatique

Un trait d’union entre la Suisse et le reste du monde, pourrait-on dire… Un peu comme la célébration organisée début septembre, au glacier du Trient tout proche, par l’Alliance Climatique Suisse, Pain pour le Prochain et Action de Carême. «Nous avons voulu commémorer les 500 petits glaciers qui ont disparu en Suisse ces 30 – 40 dernières années, mais aussi mettre l’accent sur la justice climatique, souligne Yvan Maillard de Pain pour le Prochain: les effets du réchauffement se font sentir surtout dans les pays en développement qui n’y ont pourtant pas contribué, ou très peu. Les pays industrialisés ont donc la responsabilité de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre et d’aider les pays du Sud à s’adapter à la nouvelle donne.»

A savoir les catastrophes naturelles, cyclones, sécheresses prolongées et autres fontes des glaciers dans les Andes tropicales et l’Himalaya…. En ratifiant l’accord de Paris sur le climat, les pays industrialisés se sont engagés à allouer 100 milliards d’USD par an aux pays du Sud. Selon le calcul des ONG, la Suisse doit y contribuer à hauteur de 1 milliard par an, mais elle se limite à 600 millions.

Glacier de Corbassière, septembre 2018 © Simon Panchaud

Nouvelle loi sur le CO2 : insuffisante, mais un pas dans la bonne direction

Le mois passé, après d’innombrables allées – retours, le Parlement a adopté la révision de la loi sur le CO2. Pour les 90 organisations membres de l’Alliance Climatique Suisse, elle va dans la bonne direction, mais reste insuffisante car elle prévoit la neutralité carbone pour 2050 et non pour 2040, comme elles le réclament. Neutralité carbone veut dire que la  Suisse devra réduire ses émissions fossiles de 100% et ne plus rejeter dans l’atmosphère davantage de gaz à effet de serre que ne peuvent en absorber les réservoirs, appelés « puits carbone. »

« D’un point de vue global, nous ne sommes pas entièrement satisfaits, nous déclare Jürg Staudenmann d’Alliance Sud, mais il faut achever enfin ce processus qui s’éternise et utiliser la nouvelle loi comme base pour des mesures climatiques ultérieures plus ambitieuses. La menace de référendum brandie par la droite et par certains courants de la grève du climat conduirait à un blocage de la politique climatique suisse pendant cinq ans.»

L’expert détaille que la nouvelle loi prévoit que 75% de la réduction des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 doit avoir lieu en Suisse (et pas 60% comme dans l’ancienne loi). En outre, la loi reconnaît également l’importance de réduire les émissions à l’étranger qui ne sont pas comptabilisées dans les objectifs climatiques de la Suisse (par le biais de certificats de réduction des émissions).

“Il s’agit d’une référence implicite au financement climatique, c’est-à-dire à des projets d’émissions sans la prétention de pouvoir “compenser” les émissions suisses”, se réjouit-il


Une version de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine 

La Provence, entre Pagnol et mondialisation

Balade depuis les villages provençaux figés dans le temps – qui cultivent le tout local avec quelques entorses à la mondialisation – à Marseille, ville portuaire ouverte à toutes les cultures. Et à tous les courants : pour preuve, un dauphin est même venu nager avec nous dans les calanques !

Un large bassin trône au centre de Cucuron, charmant village provençal perché sur une colline du Luberon. Des platanes immenses se reflètent dans les eaux verdâtres de l’étang où barbotent quelques poissons rouges, plongeant la placette dans une ombre délicieuse et une fraîcheur bienvenue en pleine canicule. Un léger mistral fait frissonner les cimes des arbres, la lumière joue entre les frondaisons, les estivants attablés aux terrasses des cafés sirotent un pastis avec indolence. Il ne manque plus que les joueurs de pétanque, mais ceux-là sont du coin, ils fuient la chaleur et ne sortent qu’en fin de journée. « On dirait le sud, le temps dure longtemps » chantait Nino Ferrer.

Un pastis, à moins que ce ne soit un vin rosé de Cucuron car ici, on ne jure que par les produits locaux. Fruits, légumes, tapenades aux olives vertes et noires, anchoïade, miel de lavande, agneau de Sisteron, parfums de Grasse… Figés dans le temps, les villages de Provence, qu’on dirait sortis tout droit d’un roman de Marcel Pagnol, choient leurs châteaux et églises centenaires, leurs ruelles pavées et leurs traditions ancestrales pour le plus grand bonheur des citadins du nord, venus humer le parfum des champs de lavande et goûter à la quiétude d’une sieste au chant des cigales, pour un voyage dans le temps autant que dans l’espace.

Melon, vin, lavande du cru… et la jupe ?

D’ailleurs, cet amour pour l’authentique et le local justifie bien quelques entorses. Etonnés par le prix d’une magnifique jupe en coton aux fleurs colorées, nous nous entendons répondre sur un ton vexé par le gérant de la très chic boutique d’un très joli village: «Bien sûr qu’elle est fabriquée ici, selon des méthodes anciennes remises au goût du jour ! », ce qui nous fera sentir quelque peu coupable de ne pas contribuer à l’économie locale… Sauf retrouver la même jupe à des centaines de kilomètres, à un prix plus abordable, dans une boutique tout aussi chic, mais dont la gérante nous déclarera sans hésitation qu’elle est fabriquée en Inde, selon le dessin d’une styliste provençale, « sinon vous imaginez le prix ? »

Car c’est là le véritable défi du tout local et peut-être sa limite: si on peut produire des melons de Cavaillon et du vin de Bandol, peut-on encore fabriquer des habits en France (ou en Europe), à quel prix et pour quelle clientèle ?

La calanque de Sormiou © Isolda Agazzi

Marseille prête à accueillir les migrants d’un bateau humanitaire

Changement radical d’ambiance sur la côte, où Marseille – nettement moins touristique en temps normal, mais prise d’assaut cette année par les Français obligés de rester au pays – cultive l’ouverture au monde depuis toujours. La cité phocéenne, comme toutes les villes portuaires, est un fascinant brassage de populations. Sur le célèbre boulevard de la Canebière se pressent des promeneurs de tous horizons, à l’instar de cet étonnant magasin d’épices qui est une invitation au voyage à lui tout seul.

Sur le Vieux-Port, très animé dans les chaudes soirées d’été, les badauds flânent au milieu des vendeuses maghrébines de thé vert à la menthe, au son de la musique brésilienne et sous l’œil bienveillant de Notre-Dame de la Garde, qui veille sur la Méditerranée depuis plus d’un siècle. Une ode à la mondialisation et au brassage des cultures. Pour preuve: la mairie de Marseille vient de se déclarer prête à accueillir les migrants du Louise Michel, un bateau humanitaire dont personne ne veut.

Brassage des cultures et des espèces, pourrait-on dire. Le 21 juillet, dans la calanque de Sormiou – qui, comme toutes les calanques, se mérite après une heure de marche en plein cagnard – un dauphin nageait tranquillement au milieu des baigneurs qui s’extasiaient à chacun de ses sauts hors de l’eau. Comme nous, il devait savourer la beauté sauvage des criques, la couleur vert émeraude de la mer et son goût de seul, l’odeur âcre des embruns et le bruit du ressac. Heureux comme un dauphin dans l’eau.


Une version de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine 

Sur les traces du loup au Val Verzasca

Le carnivore a habité cette vallée du Tessin jusqu’à sa disparition, il y a plus de cent ans. En cherchant un vieux piège à loup, on est tombés sur Pascal Favre, un berger qui milite contre le retour de l’animal. Estimant au contraire que la nouvelle loi sur la chasse ne le protège pas assez, des associations écologistes ont lancé un referendum. Le peuple votera le 27 septembre

Un vieux livre raconte que sur les hauteurs du Val Verzasca il y avait un piège à loup. Un simple trou creusé dans le sol, entouré de pierres et camouflé par les feuilles, d’où le prédateur échoué n’avait aucune chance de sortir vivant. Au 19ème siècle, les paysans avaient construit beaucoup de lüera comme celle-ci dans cette région sauvage du Tessin, où les loups attaquaient régulièrement les troupeaux de moutons et de chèvres.

En suivant les indications aussi poétiques qu’approximatives de Montagna bella, 15 itinerari per scoprire il Ticino, d’Ely Riva (aujourd’hui épuisé), on arpente les versants abrupts de cette vallée encaissée, le long de sentiers abandonnés où l’on ne croise âme qui vive. Très vite on n’entend plus le mugissement de la Verzasca, une rivière vert émeraude dont la furie défie la blancheur immaculée d’immenses blocs de gneiss, vestiges des glaciations. Et on oublie les touristes qui en cette fin juin, après trois mois de confinement et de fermeture des frontières, reviennent avec ardeur dans les «Maldives de la Suisse» pour s’agglutiner autour du pont prétendument romain de Lavertezzo et éprouver le frisson d’une eau cristalline à 12 degrés.

La pente est raide, mais la brise qui anime la forêt de hêtres rend la montée presque légère. Une lumière vive danse entre les feuilles. Au-dessus d’un terre-plein, elle éclaire une vieille étable en pierres sèches à moitié écroulée. Au-détour d’un chemin, elle illumine une chapelle avec des fleurs en plastique et des bougies éteintes. Le jaune éclatant des genets alterne au mauve des rhododendrons, qui cède la place à l’orangé de quelques lys isolés. A l’ombre d’un cytise au jaune flamboyant on reprend son souffle en scrutant les cimes. Pourtant, malgré tous nos efforts et d’innombrables glissades sur les tapis de feuilles, nous n’avons pas trouvé le piège à loup.

Pascal Favre © Isolda Agazzi

A l’alpage, pas d’eau, ni électricité et chauffage au bois

En revanche, nous avons atteint un sommet avec une vue vertigineuse sur la vallée et la montagne d’en face, que nous avons gravi vaillamment le lendemain, en suivant les indications d’un éleveur d’ânes du coin : «N’allez pas par-là, même moi je me perds ! Les chemins sont tracés seulement près de la rivière et sur les sommets, le long de la célèbre Via Idra, mais entre deux il n’y a rien.»

C’est pourtant sur ces coteaux escarpés, sur ces sentiers impraticables ponctués de hameaux abandonnés et de quelques rustici restaurés pour accueillir les citadins du week-end, que nous avons rencontré des êtres humains, les seuls. Arrivés à un alpage, nous entendons le bêlement de chèvres que nous ne voyons pas. “Ce sont des Nera Verzasca, une pro specie rara qui ne sort que la nuit”, nous explique Pascal Favre, pointant la tête hors de l’étable. Ce bonhomme grand et mince, à la longue barbe blanche, est à lui seul une image d’épinal de la Suisse, au point que Passe-moi les jumelles, une célèbre émission de la TSR , lui a été consacrée et visionnée plus d’un million de fois. Il y a plus de 30 ans, il a quitté Neuchâtel et son métier d’instituteur pour s’installer avec son épouse sur ces terres aussi majestueuses qu’inhospitalières, y élever une septantaine de chèvres et vivre de la fabrication du fromage, qu’il vend sur les marchés du canton et envoie dans tout le pays.

Pendant les trois mois d’été il monte à l’alpage, aidé par une personne volontaire. La vie y est frugale: pas d’eau courante, ni d’électricité  – la traite des chèvres se fait à la main – et le chauffage au bois est limité à la cuisine.

La Verzasca © Isolda Agazzi

“Consternés de voir encore tant de troupeaux sans protection”

Depuis peu Pascal Favre milite contre le loup: “Le 13 avril, les moutons de mon voisin ont été attaqués par les loups, à 100 m de mon étable, détaille-t-il. Sur les quinze bêtes, quatre ont été tuées. Mes chèvres sont en liberté, c’est impossible d’installer une clôture électrique sur un terrain aussi escarpé et elles n’y sont pas habituées. Au Tessin et sur toute la chaîne alpine, le mode de gouvernance des troupeaux est le même. La configuration du sol ne permet pas d’appliquer les règles qu’on nous impose et d’ailleurs elles ne fonctionnent pas toujours: malgré les protections électriques et les chiens, les troupeaux continuent à se faire attaquer !»

Ce n’est pas l’avis d’Isabelle Germanier, responsable romande de Groupe Loup Suisse, jointe par téléphone: « En Suisse, où il n’y avait plus de prédateurs depuis cent ans, les bergers avaient peu à peu disparus mais, avec le retour du loup, ce métier revient sur le devant de la scène et retrouve ses lettres de noblesse. Pourtant nous sommes consternés de voir encore tant de troupeaux sans aucune protection, c’est irresponsable ! Nous sommes contre la nouvelle loi sur la chasse car, selon le texte mentionné, elle permettrait le tir préventif d’un loup n’ayant pas encore commis de dégâts.»

L’association accepte que le loup soit régulé – autrement dit abattu – mais selon des modalités claires et non sujettes à interprétation, ce qui n’est pas le cas selon elle. Le Groupe Loup Suisse demande également qu’un travail de fond soit fait pour que les éleveurs utilisent les moyens de protection préconisés par l’Office Fédéral de l’Environnement. « Nous conseillons des clôtures et parcs de nuit électrifiés, si possible un ou des chiens de protection et une présence humaine à proximité», conclut-elle.

Corippo, 13 habitants © Isolda Agazzi

Les paysans de montagne se sentent menacés

Pascal Favre ne l’entend pas de cette oreille : «Je n’ai pas de chiens, rétorque-t-il. On ne peut pas se payer des chiens et des clôtures, ce n’est pas la réalité des paysans de montagne. Avant il y avait dix personnes sur une exploitation, aujourd’hui à deux on peut encore y arriver, mais si on doit prendre un ouvrier on ne s’en sort pas. On fait croire aux gens que les agriculteurs sont contre la nature, c’est absurde! La société va vers le bio, la permaculture, mais des animaux en liberté sur le territoire, c’est encore mieux que le bio. Les miens mangent ce qu’il y a dehors, d’ailleurs lorsqu’on est passés au bio, je n’ai eu besoin de rien changer.»

Selon lui, le loup c’est l’arbre qui cache la forêt. Derrière il y a les constructeurs de tracteurs, l’industrie agroalimentaire qui a tout avantage à ce que les petits producteurs disparaissent. « Le loup, c’est un fait de société. Les gens doivent choisir quel type d’aliments ils veulent manger. Je ne suis pas contre le loup à 100%, mais il faut le contrôler dans certaines régions très précises et s’il sort, il faut le tuer. Pourtant ce sont les habitants des villes qui décident pour nous. En Suisse il n’y a plus que 4% de paysans et ce ne sont même pas tous des paysans de montagne. Si on disparaît les gens s’en moquent, pourtant ils veulent des produits d’alpage.»

Les vieux pièges à loup du Val Verzasca prouvent que les éleveurs ont toujours cherché à se défendre contre le loup. A titre préventif ou pas, là est toute la question.


Un “rustico”, un ancien grenier © Isolda Agazzi

Le loup en Suisse et la nouvelle loi sur la chasse

En Suisse, le loup a disparu au début du 20ème siècle, exterminé par les chasseurs. Le premier est revenu officiellement en 1995 dans le Val Ferret. Actuellement il y a environ 80 loups répartis sur plus de 20 cantons, essentiellement en Valais, dans les Grisons et au Tessin.

L’ancienne loi sur la chasse, qui date de 1985, interdit de tirer le loup, à moins qu’il pose problème sur des troupeaux gardés (au minimum une clôture électrifiée), c’est-à-dire qu’il ait tué 35 moutons en 4 mois ou 25 moutons en 1 mois. Dans ce cas, les autorités délivrent une autorisation de tir – il y en a eu 27 depuis 1995 et 14 loups ont été abattus. Le 2ème cas de figure est que le loup ait un comportement inadapté envers l’homme, ce qui n’a jamais été le cas sur les 27 autorisations de tir. Il n’y a eu aucune attaque sur l’homme en Suisse depuis 1995.

Selon l’Office fédéral de l’Environnement, depuis 2009, les loups tuent entre 150-500 chèvres et moutons par an. En 2018, 360 attaques sur 400 ont été commises sur des troupeaux n’ayant strictement aucune protection. Les élevages protégés sont nettement moins touchés : entre 10 et 30% des attaques annuelles, les loups arrivant parfois à contourner les clôtures électriques lorsque celles-ci sont le seul moyen de protection utilisé.

Jugeant que cette loi n’était plus d’actualité, le Conseil national en a adopté une nouvelle qui essaie de protéger un peu plus les espèces, mais qui autorise aussi à tirer le loup à titre préventif, selon une décision confiée aux cantons. Un comité composé de Groupe Loup Suisse, le WWF, Pro Natura et Bird Life a lancé un referendum et celui-ci a abouti. La nouvelle loi sur la chasse sera soumise à la votation populaire le 27 septembre.


Ce reportage a été publiée par l’Echo Magazine