Repenser la mondialisation : aussi vite que possible…

Photo: La Goulette, Tunisie © Isolda Agazzi

Avec le « grand confinement », les appels à la relocalisation des activités productives se multiplient. Si des changements sont indispensables, il faut  une approche réfléchie et graduelle pour que, pour les pays en développement, le remède ne soit pas pire que le mal

En quelques mois, un virus venu de Chine a mis le monde à genoux. Surnommé à juste titre le virus de la mondialisation, il s’est répandu comme une traînée de poudre aux quatre coins de la planète, essentiellement à la faveur des voyages en avion et en bateau. D’aucuns avancent même que certains pays, comme la Grèce, ont été relativement épargnés non seulement en raison de leur bonne gestion de la crise, mais aussi parce qu’ils sont peu intégrés dans les chaînes mondiales de valeur; tandis que d’autres, comme l’Italie, ont payé un tribut très lourd car fortement globalisés (et liés économiquement à Pékin).

Quoi qu’il en soit, le « grand confinement » de la moitié de l’humanité va avoir des conséquences incalculables sur l’économie mondiale, comparables peut-être à la grande dépression de 1929.

Sans surprise, cela a des conséquences très problématiques notamment pour les pays en développement et émergents. Pour donner un exemple, l’économiste tunisien Sami Saya, s’appuyant sur le FMI, prévoit que la Tunisie va essuyer la pire crise économique depuis l’indépendance de 1956. Dans ce pays très ouvert sur l’extérieur, le tourisme va être l’un des secteurs les plus touchés. Le président de la Fédération tunisienne de l’hôtellerie (FTH), Khaled Fakhfakh, déclarait le 21 avril que si l’espace aérien restait fermé après le déconfinement, la saison touristique 2020 serait fortement compromise – alors même que le tourisme pèse, selon les estimations, entre 8% et 14% du PIB, qu’il emploie près d’un actif sur dix et fait vivre 400’000 familles. Les touristes européens ne viendraient pas et les touristes locaux ne pourraient pas combler les pertes, d’autant plus qu’ils sont eux-mêmes plombés par la crise.

Le lys des sables pousse pendant quelques semaines sur les plages de Kelibia, Tunisie © Isolda Agazzi

Remplacer le tourisme par des activités moins volatile

De l’autre côté de la Méditerranée, toujours plus de citoyens désireux de sauver la planète voient dans la crise du Covid – 19 une opportunité sans précédent de protéger le climat. En commençant par ne pas remettre pied dans un avion et passer les vacances au pays. L’intention est louable, nécessaire même dans le cadre du changement de paradigme de l’Agenda 2030 pour le développement durable, mais elle risque d’enfoncer encore davantage l’économie des pays (en développement) qui dépendent des touristes étrangers.

On objectera que ces pays ont été mal conseillés, qu’ils ont choisi un modèle de développement non durable et misé sur un secteur volatile par excellence, qui pâtit du moindre attentat, crise sanitaire ou prise de conscience écologique des Européens.

Bien avant la crise actuelle, le gouvernement tunisien l’avait parfaitement compris. La FIPA (Agence de promotion des investissements extérieurs) invite les étrangers à apporter des capitaux dans des secteurs qu’elle juge « porteurs », à haute valeur ajoutée: composants automobiles, aéronautique, mécanique, électrique et électronique, centres d’appel, plasturgie. Et dans des secteurs plus traditionnels, à forte intensité de main d’œuvre, comme le textile et l’habillement, l’agro-alimentaire, le cuir et les chaussures. Comme on le voit, le tourisme ne figure nulle part, mais cette transition va prendre du temps.

Le problème est que miser sur les investissements étrangers dans l’industrie d’exportation n’est pas durable – que ce soit du point de vue environnemental et économique – car c’est très sensible aux crises provoquées par des facteurs extérieurs. Lors de la crise économique de 2008, les pays en développement et émergents ont été gravement touchés. Les pays qui – souvent sous la pression de la Banque mondiale et du FMI – ont poursuivi un modèle économique axé sur les exportations et se sont rendus fortement dépendants des investissements directs étrangers, ont été particulièrement affectés.

Usines textiles fermées, ouvrières au chômage

Certes avec les appels à la dé-mondialisation et à la relocalisation de la production en Europe et dans les pays limitrophes, le textile et l’habillement dans les pays du Maghreb ont encore de beaux jours devant eux. Mais ces secteurs sont fragiles car ils dépendent de la demande internationale. La preuve: si dans les pays développés beaucoup se sont réjouis du retour à la frugalité et de l’arrêt (temporaire) du consumérisme du au grand confinement, la fermeture des magasins d’habillement a entraîné celle des usines textiles dans les pays de production, comme le Cambodge et le Bangladesh. Des millions d’ouvrières se sont retrouvées au chômage, la plupart sans aucune couverture sociale. Elles sont passées d’un salaire de misère, qui oscille entre 150 – 200 USD mensuels – largement insuffisant pour couvrir les besoins essentiels, pour lesquels il faudrait au moins 500 USD par mois – à plus de salaires du tout, ce qui est encore pire.

Le cabinet britannique de conseil en gestion des risques Verisk Maplecroft a déclaré dans la  NZZ am Sonntag que les quelques améliorations des conditions de travail de l’industrie textile pour lesquelles les travailleurs se sont battus ces dernières années risquent d’être réduites à néant.

Développement économique plus endogène

Là de nouveau, on peut reprocher à ces gouvernements d’avoir misé sur un modèle de développement axé sur les exportations – au Bangladesh, un pays fréquemment loué pour sa lutte contre la pauvreté et la crise climatique, 80% des devises proviennent de l’industrie textile. Et de s’être fait les complices de consommateurs, marques et sous-traitants avides, qui ne sont pas prêts à payer un peu plus pour un jeans et une paire de baskets, ce qui engendre une course vers le bas sur le dos des ouvrières.

Le coronavirus a montré la dépendance extrême de beaucoup de pays vis-à-vis de la Chine : 80% des principes actifs des médicaments vendus en Europe sont fabriqués dans l’empire du Milieu, un pourcentage qui tombe à 27% pour la Suisse. L’arrêt brutal de la production et/ou la menace de relocalisation de certaines activités productives devrait pousser les gouvernements des pays en développement à se tourner vers un modèle économique plus endogène, axé sur le renforcement des capacités locales de production et le marché intérieur – mais c’est plus facile à dire qu’à faire et surtout, cela ne va pas se faire du jour au lendemain.

Enfin et surtout, un marché “intérieur” nécessite également une demande intérieure correspondante, c’est-à-dire une redistribution des revenus en faveur de la masse des personnes défavorisées qui, à l’heure actuelle, ne peuvent souvent se permettre ni les produits étrangers ni les produits nationaux.

Avions au sol, chute du prix du pétrole

Autre secteur dont beaucoup ont salué l’arrêt: l’aviation. Avec quasiment tous les avions cloués au sol et les voitures et les camions au garage, la demande en pétrole a chuté à un niveau inégalé et le cours du baril américain (WTI) est même devenu négatif.

C’est une excellente nouvelle pour le climat. Mais le problème est que de nombreux pays en développement dépendent entièrement de l’exportation d’hydrocarbures : le Sud-Soudan, le Nigéria (où le pétrole représente 60% des recettes de l’Etat), l’Angola, l’Equateur (où c’est la principale source de revenu), l’Iraq (qui pensait couvrir 95% de son budget par la rente pétrolière) l’Algérie, pour ne donner que quelques exemples, n’ont pas diversifié leurs économies ou n’ont rien d’autre à vendre. En Algérie, le pétrole et le gaz représentent la presque totalité des exportations et les ¾ des recettes publiques. Assis sur leur oreiller de paresse, les dirigeants n’ont même pas eu besoin de développer le tourisme, comme la Tunisie voisine dont la chance, diront certains, est d’être presque totalement dépourvue de matières premières.

Mais à l’aune de la révolution démocratique en cours (peut-être), l’Algérie s’est réveillée et a décidé de diversifier son approvisionnement énergétique et d’utiliser la rente pétrolière pour industrialiser le pays. Le gouvernement est sur le point de signer un accord avec l’Allemagne pour participer à Desertec, un gigantesque projet de production d’énergie solaire dans les déserts d’Afrique du Nord, qui a vu le jour en 2003 sous l’égide du Club de Rome, mais qui était au point mort. L’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement algérien en 2020 a relancé le projet.

La crise du Covid19 a mis en lumière, de manière encore plus abrupte que la crise climatique, la vulnérabilité de notre monde globalisé. Un ajustement est nécessaire, une réorientation s’impose. Mais la transition doit être graduelle et gérée de façon démocratique pour que le remède, pour les pays en développement, ne soit pas pire que le mal. Ou, comme l’a dit quelqu’un, il faudra aller aussi vite que possible, aussi lentement que nécessaire.


Cet article a été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

Le ciel s’assombrit pour les ONG genevoises

La plupart des ONG installées à Genève affirment ne pas trop souffrir de la crise du coronavirus, mais cela pourrait changer dès l’année prochaine. Elles saluent le formidable élan de solidarité du public et appellent l’Etat à continuer à les soutenir. Pour l’instant les autorités les écoutent, contrairement à d’autres pays

 

 Le 20 mai, Oxfam international annonçait le licenciement de 1’450 collaborateurs (1/3 de ses effectifs) et l’arrêt des opérations dans 18 pays. Si ses difficultés financières avaient  commencé il y a deux ans, suite au scandale de la pédophilie en Haïti, la baisse des dons résultant de la crise du coronavirus aura porté un grand coup à l’une des principales organisations de développement du monde. Ce n’est pas la seule: selon une étude publiée début mars, près de la moitié des ONG britanniques risquent de perdre leurs revenus volontaires et 1/3 leurs fonds tout court.

Quelle est la situation à Genève, qui abrite, selon les calculs, entre 400  et 750 ONG?  Début mai, le Centre d’accueil de la Genève internationale (CAGI) a envoyé un questionnaire à 450 ONG, auquel 120 ont répondu.

« 98% des ONG se disent impactées par la crise, mais plus de la moitié jugent cet impact  modéré, détaillait le 28 mai Julien Beauvallet, responsable du service ONG du CAGI, au Club suisse de la presse. Comme le Covid 19 est arrivé au printemps, qui est une période intense en conférences à Genève, ¾ d’entre elles ont dû diminuer leurs activités. La plupart ont réagi rapidement et mis en place des projets en lien avec le Covid 19, mais ¼ ont dû réduire leur personnel. »

Pourtant les perspectives sont très sombres : si pour l’heure l’impact financier est marginal (la plupart reçoivent des financements annuels ou pluriannuels), il y a une grande incertitude quant aux arbitrages budgétaires des donateurs (principalement des Etats et des organisations internationales) et à la place de la Genève internationale.

Chez les ONG de terrain, des dons qui pourraient ne pas durer

La plupart des ONG installées à Genève font du plaidoyer auprès de l’ONU. D’autres mènent des projets de développement sur le terrain, profitant de la synergie entre les nombreuses organisations humanitaires présentes en ville.

«Terre des Hommes Suisse travaille dans la protection de l’enfance dans une dizaine pays, explique Christophe Roduit, le secrétaire général. Si les enfants ne sont pas le visage de la pandémie, nous craignons qu’ils en soient les premières victimes. La crise risque de faire passer à la trappe les avancées des dix dernières années : en raison des mesures de confinement, 76% des élèves du monde entier ne vont plus à l’école. Beaucoup risquent de ne pas y retourner du tout et de devoir travailler, voire de tomber dans l’exploitation.»

40% des fonds de cette ONG proviennent de la Confédération et des cantons « qui ont fait preuve de beaucoup de flexibilité » et 60% des privés – particuliers, fondations, entreprises – « qui se sont montrés très fidèles. » Mais la grande menace réside dans des évènements grand public qui ont soit été annulés, comme la Fête de la musique et Paléo, soit sont incertains, comme la Marche de l’Espoir.

Même son de cloche chez Médecins sans Frontières (MSF), dont Liesbeth Aelbrecht, la directrice générale, salue « l’incroyable solidarité de la population, en Suisse et dans le monde ! » Ajoutant cependant que «nous sommes très inquiets pour 2021 car nos dons proviennent essentiellement du secteur privé, de fondations d’entreprise et de personnes comme vous et moi, et sans le face à face, cela va devenir compliqué.»

Une commission parlementaire propose d’augmenter le budget de la coopération

Quant aux financements publics, Genève représente la moitié des fonds alloués à la solidarité internationale par les collectivités locales suisses – un budget stable pour le canton et qui a même augmenté pour la ville. « Si on additionne les fonds du canton et de toutes les communes genevoises, on se rapproche des 30 millions de francs par an. Mais la question est de savoir si ces financements vont être reconduits », relève Stefan Davidshofer, du Global Studies Institute.

A Berne en tout cas, l’espoir est permis : le 27 mai, la Commission de politique extérieure du Conseil national a proposé de relever les crédits-cadres pour la coopération internationale de 241 millions de francs, par rapport au projet du Conseil fédéral, pour les années 2021 – 2024. Ces fonds supplémentaires correspondent à la somme totale nécessaire pour amener le taux d’aide publique au développement à 0,5 % du revenu national brut d’ici à 2024. Une augmentation qui, cependant, doit encore être acceptée par le Parlement.

« En Grande Bretagne, le gouvernement se retire du soutien aux ONG. En Suisse ce n’est pas le cas et c’est peut-être ce qui explique que la situation des associations y est moins inquiétante. Pour l’instant du moins», conclut Martial Paris, de WISE – Philanthropy Advisors.


Une version de cet article a été publié par Le Courrier

La caverne de Platon, reflet du déconfinement

L’allégorie de Platon montre comment des personnes prisonnières de leurs illusions sont amenées vers la vérité par un philosophe, qui les aide à sortir de la caverne. A l’heure où nous entamons la dernière phase du déconfinement, allons-nous oser quitter le monde virtuel pour affronter la réalité ?

 

Dans le mythe de la caverne, Platon imagine des prisonniers enchaînés dans une grotte depuis la naissance, le visage tourné vers la paroi. Derrière eux se dresse un mur, au-delà duquel des marionnettistes manipulateurs projettent des ombres sur la paroi, que les prisonniers prennent pour la réalité car ils n’ont jamais rien vu d’autre de leur vie.

Un jour, grâce à l’aide du philosophe, ils sortent de la grotte. Eblouis par le soleil, ils sont d’abord tentés d’y retourner fissa, mais ils résistent: c’est leur premier contact avec la vérité et cela les remplit de bonheur. Ils redescendent alors dans la caverne pour aller chercher leurs camarades, prenant le risque de se faire railler et, surtout, de ne jamais vouloir en ressortir. Mais ils le feront quand même.

Logique d’assiégés

Cette allégorie de la manipulation, l’illusion et la connaissance m’est revenue à l’esprit pendant les deux mois de confinement. Toute proportion gardée, n’étions-nous pas dans la même situation que ces prisonniers ? Nous avons été enfermés entre quatre murs, certes de façon plus ou moins stricte selon les pays, mais à l’intérieur de nos frontières nationales. Nous communiquions avec l’extérieur surtout par écrans interposés. Nous avons été bombardés d’informations dont nous ne savions pas très bien si elles étaient le reflet de la réalité, ou si elles cherchaient à nous manipuler, par exemple en montant des faits en épingle.

Le monde s’est rétréci : nos problèmes absorbaient tout notre champ de vision et le nombrilisme nous guettait. En bons citoyens, nous avons adhéré, pendant un temps du moins, à l’exhortation de passer nos vacances au pays pour soutenir l’économie (ou parce que nous n’avions pas le choix), oubliant que d’autres pays plus pauvres dépendent du tourisme encore plus que le nôtre… C’est une logique d’assiégés.

Et maintenant, oserons-nous sortir de la caverne? Prendre le risque de regarder le soleil en face et affronter la réalité, la vraie? Ou, victimes du syndrome de Stockholm, nous complairons-nous entre nos quatre murs, physiques et mentaux, qui nous ont protégés autant qu’ils nous ont enfermés? Serons-nous encore plus dépendants des écrans qu’avant? Le travail, les relations humaines, l’amitié, l’amour seront-ils surtout virtuels? L’humanité d’après le confinement sera-t-elle encore plus aliénée qu’avant?

A nous de trouver le guide pour sortir de la caverne

En 2008 je suis allée en Corée du Sud. J’avais été étonnée de voir les gens toujours plongés dans leurs écrans, que ce soit dans le métro, dans la rue, à l’arrêt de bus… Je me suis dit que je n’aurais pas aimé vivre dans une société aussi isolante, pourtant quelques années plus tard c’est devenu exactement pareil chez nous. Nous tapons beaucoup plus facilement des messages à une personne éloignée que n’adressons la parole à celle qui est assise en face de nous dans le train.

Dix ans plus tard, je suis allée à Cuba. Internet était très contrôlé, les bornes wifi limitées et la 3G inexistante (cela a un peu changé depuis). Mais les gens n’avaient pas constamment le nez dans leurs écrans : dans les interminables files d’attente, dans les bus, ils regardaient autour d’eux, ils se parlaient même !

Les prisonniers de Platon sortent de la caverne grâce à l’aide du philosophe, qui les fait passer de l’illusion à la réalité. A nous de trouver le guide qui nous donnera le courage de sortir de notre confinement – physique, mais surtout mental – pour aller redécouvrir le monde, avant que les frontières, physiques et mentales, se ferment vraiment pour toujours.


Une version de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine 

Directeur général de l’OMC, le job impossible

Roberto Azevedo a jeté l’éponge une année avant terme. A l’OMC, les Etats-Unis bloquent le fonctionnement de l’organe d’appel. La Suisse et d’autres pays viennent de proposer une procédure d’arbitrage provisoire. Pour Alliance Sud, il faudrait profiter de cette crise pour rendre le système de plainte, extrêmement coûteux, plus accessible aux pays les plus pauvres

Pour expliquer sa démission anticipée du poste de directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), plus d’un an avant la fin de son mandat, Roberto Azevedo a invoqué des « raisons familiales ». Rien d’étonnant de la part d’un homme qui a toujours terminé les conférences ministérielles en remerciant son épouse. Mais il faut dire que, dans le contexte actuel de guerre commerciale ouverte entre les Etats-Unis et la Chine, directeur général de l’OMC, c’est juste un job impossible.

Le principal blocage vient de l’organe d’appel, auquel les Etats membres peuvent s’adresser pour contester les sentences du mécanisme de règlement des différends, qui statue en première instance. Lorsqu’il fonctionne à plein régime, l’organe d’appel compte sept juges. Mais depuis décembre 2019 il n’en compte plus que deux car Washington s’oppose à la nomination des nouveaux juges, si bien qu’il ne peut plus fonctionner.

En droit international, le mécanisme de règlement des différends de l’OMC est l’une des rares instances capable de faire appliquer les règles qu’elle supervise (rien de tel n’existe pour les droits de l’homme, par exemple). Il est constitué par un panel de juges qui examinent la plainte déposée par un membre contre un autre et, le cas échéant, autorisent le membre lésé à adopter des sanctions à l’encontre de celui qui a violé la trentaine d’accords commerciaux qu’il supervise. Il est de plus en plus utilisé par les pays en développement, comme l’a montré la plainte du Brésil contre les Etats-Unis.

Le Brésil a gagné une plainte contre les Etats-Unis pour les subventions du coton

En 2002 le Brésil, dont l’ambassadeur auprès de l’OMC était un certain Roberto Azevedo, a porté plainte contre les Etats-Unis pour leurs subventions aux producteurs de coton. Deux ans plus tard, le mécanisme de règlement des différends a statué que 75% des subventions américaines étaient illégales. Les Etats-Unis ont contesté la sentence devant l’organe d’appel, mais en 2009 celui-ci l’a confirmée: il a autorisé le Brésil à adopter des sanctions contre les Etats-Unis à hauteur de 830 millions USD par an et ce même dans des secteurs autres que l’agriculture (comme les services et les droits de propriété intellectuelle sur la musique et les films).

Mais cela s’est traduit par une victoire à la Pyrrhus pour le Brésil, qui a renoncé aux sanctions et accepté que les Etats-Unis financent un institut de recherche brésilien sur le coton,  à hauteur de 147 millions USD par an. Les espoirs de ceux qui pensaient que les sanctions brésiliennes infléchiraient peut-être la politique cotonnière américaine ont été largement douchés: la Farm Bill adoptée peu après par les Etats-Unis prévoyait encore d’importantes subventions aux cultivateurs de coton. Ce au grand  dam, non seulement des producteurs brésiliens, mais encore plus des producteurs africains, qui souffrent d’un prix mondial du coton trop bas, notamment à cause de ces subventions.

Coût moyen d’une plainte : 500’000 USD

Même si les Etats-Unis ont gagné 90% des plaintes où ils étaient impliqués, ils accusent l’organe d’appel d’avoir créé du droit qui n’existe pas, d’être trop politisé et d’avoir dépassé son mandat initial – notamment parce qu’il a jugé contraires à l’OMC certaines mesures anti-dumping que les Etats-Unis appliquaient de bonne foi.

Washington reproche aussi à cet organe de ne pas respecter le délai de trois mois pour rendre ses sentences et le fait que des juges continuent à servir alors que leur mandat est arrivé à échéance. Ils critiquent aussi la tendance de l’organe d’appel à donner son avis sur les lois nationales, à considérer que ses sentences devraient faire office de jurisprudence et à interpréter des dispositions des traités de l’OMC.

Pour sortir de cette impasse, la Suisse et 18 autres membres de l’OMC ont lancé le 30 avril une procédure provisoire d’appel par voie d’arbitrage, mais il est encore trop tôt pour juger de son efficacité.

Pour Alliance Sud, il faudrait profiter de cette réforme potentielle pour faire en sorte que le mécanisme de règlement des différends profite davantage aux pays les plus pauvres, qui déposent très peu de plaintes.

Pour cela, il faudrait déjà réduire le coût moyen d’une plainte – 500’000 USD – pour les pays en développement, ou créer un fonds capable de financer ce montant, en complément du Centre consultatif sur la législation de l’OMC, sis à Genève, qui fournit des services juridiques à prix réduit aux pays en développement. Il faudrait aussi prévoir la possibilité que les pays riches paient une peine pécuniaire aux pays pauvres, au lieu que ceux-ci leur imposent des représailles qui sont la plupart du temps irréalistes. Finalement, il faudrait rendre les auditions du mécanisme de règlement des différends publiques et accessibles aux organisations de la société civile.

 

Amazon surfe sur la vague des données

L’irrésistible ascension d’Amazon retrace l’aventure d’une entreprise dont la toute-puissance menace la souveraineté des Etats. Pendant ce temps, à l’OMC, le “grand confinement” pourrait relancer les négociations sur l’e-commerce, mais la protection des données et leur circulation au-delà des frontières restent les principales pierres d’achoppement

 

« Amazon est devenue aussi puissante que plusieurs pays réunis. Au nom de la démocratie, il est vital de ne pas la laisser se propager sans aucune forme de contrôle ». C’est sur cri d’alarme que se termine L’irrésistible ascension d’Amazon, un documentaire de David Carr-Brown sorti en 2018 et rediffusé cette semaine par Arte. Une ascension devenue encore plus fulgurante en cette période de “grand confinement” planétaire et d’explosion du commerce électronique.

Depuis ses premiers surfs sur internet, en 1993, Jeff Bezos, son fondateur, est passé de la vente de livres en ligne à une société de services au pouvoir monopolistique, devenant au passage l’homme le plus riche du monde. L’idée initiale d’une plateforme électronique mettant en contact producteurs et consommateurs de toutes sortes de biens et services s’est rapidement étendue à Amazon Web Services (les services de cloud computing, la division la plus rentable du groupe) et, plus récemment, à Blue Origin, une entreprise spatiale qui fabrique des fusées. Car, dans un modèle économique entièrement basé sur la croissance, la vision de Jeff Bezos est claire : plutôt que limiter la consommation des ressources de notre planète, il faut coloniser l’espace !

Amazon ne crée pas de richesse, elle la prélève

Les conditions de travail des 800’000 employés sont précaires. Ils sont sous-payés (même si le salaire horaire vient d’être revalorisé) ou payés à la course, comme c’est généralement le cas dans l’économie ubérisée. Le groupe exerce son contrôle par le codage informatique. Son pouvoir réside dans la gestion des données, qui lui permettent d’afficher des prix défiant toute concurrence. « Amazon ne crée pas de richesse, elle la prélève », souligne le film.

L’entreprise, qui possède des entrepôts dans une dizaine de pays, pratique une optimisation fiscale féroce et ne paie pas d’impôt sur les sociétés, ne contribuant pas à la maintenance des infrastructures qu’elle utilise. Pourtant 200 villes américaines se sont battues pour abriter le 2ème siège mondial du groupe après Seattle – c’est finalement New York et Airlington qui l’ont emporté. « Les villes sont en train de céder le pouvoir à Amazon, elles vont le regretter », prédit funestement le film.

Les pays ne sont pas en reste. En Grande Bretagne, le National Health Service, largement privatisé, se dirige vers une dépendance vis-à-vis des rois du Big Data, comme Amazon. Car les données de masse stockées par ces entreprises, combinées à l’intelligence artificielle, permettent d’accéder à des secteurs clés comme la santé, l’éducation et l’énergie. Dès lors, les pouvoirs publics sont obligés de coopérer de plus en plus avec ces entreprises. « Les politiciens ouvrent la porte au bradage de leur souveraineté et des biens publics », avertit le film. Les intrusions d’Amazon dans le domaine public se multiplient et le géant recueille et analyse les données de nos moindres transactions.

« Le débat central dans les années à venir sera l’accès aux données », avertit  Margrethe Vestager, commissaire à la Concurrence de l’UE, qui essaye de réglementer l’avancée des Big Tech sur le continent.

 L’OMC négocie de nouvelles règles sur le commerce électronique

Pendant ce temps, à l’OMC, de nouvelles règles se préparent. Il y a exactement un an, 76 pays, dont les USA, l’UE, la Suisse et la Chine, mais à l’exclusion notable de tous les pays africains (sauf le Nigéria) et de l’Inde, ont lancé des négociations sur le commerce électronique. Alors que jusqu’ici elles avançaient cahin-caha, le “grand confinement” pourrait leur donner des ailes.

Elles couvrent beaucoup de thèmes, qui vont des paiements électroniques à la protection des consommateurs. Mais les principaux points de friction portent sur la localisation des données, la circulation de celles-ci au-delà des frontières et la protection de la sphère privée. Les Etats-Unis veulent une circulation sans restrictions des données et une approche très libérale de la protection de celles-ci. L’UE est intéressée par la libre circulation des données, mais elle veut des garanties sur la protection de la sphère privée. La Chine a une vision très restrictive de la cyber sécurité. La Chine, cette terra incognita pour Amazon, où règne en maître absolu son principal concurrent, le géant Alibaba.

Peu avant le lancement des négociations, 315 ONG du monde entier, dont Alliance Sud, ont écrit une lettre aux membres de l’OMC. Partant du constat qu’à l’ère de l’économie numérique les données sont devenues la principale richesse des pays, elles s’inquiètent du fait que « les propositions à l’OMC de donner aux Big Tech le droit au transfert non réglementé des données à l’étranger, d’interdire aux pays de pouvoir exiger le stockage des données sur leur territoire ou l’utilisation de serveurs locaux limiteraient sévèrement la capacité des pays en développement – et de tous ceux qui n’ont pas de Big Tech – d’assurer que leurs citoyens profitent de la numérisation. »

Risque de colonisation digitale

En dépit de la rhétorique pro-développement, qui veut que les pays pauvres profitent aussi de l’e-commerce, la lettre affirme que « se connecter à des plateformes d’e-commerce ne va pas augmenter automatiquement les exportations [des pays du Sud], mais peut entraîner une érosion accrue des parts de marché national. Ainsi la libéralisation dans la sphère numérique, sans les investissements nationaux nécessaires pour améliorer les capacités productives, va détruire des emplois et les pousser encore plus vers le secteur informel, décimer les micros, petites et moyennes entreprises et limiter sévèrement le développement futur.”

Pour les ONG, ces menaces à la souveraineté économique et aux prospectives de développement par la libéralisation numérique prématurée seraient largement amplifiées si l’espace économique numérique était gouverné par des règles élaborées par des multinationales pour leur profit.

Les Etats captifs des entreprises

Les syndicats abondent dans le même sens. Sharan Burrow, la secrétaire générale de la Confédération syndicale internationale, affirmait récemment à la CNUCED que « les gouvernements promeuvent de nouvelles règles qui réduiraient encore plus leur pouvoir de réglementer dans l’intérêt des gens, dans la mesure où ils se comportent davantage comme les captifs des entreprises, y compris des monopoles technologiques géants, que comme les gardiens de l’intérêt public”.

Selon elle, le contrôle des données est au cœur des propositions de négociation à l’OMC et grâce à ce contrôle, le pouvoir des mastodontes numériques, comme Amazon, atteindrait de nouveaux sommets. « Pourtant leur pouvoir est déjà très étendu, en raison de l’incapacité des gouvernements à appliquer la politique de concurrence pour les empêcher de dominer les marchés”, avertit-elle.

Tomatoes with a bitter aftertaste

Cofco Tunhe, the world’s second-largest producer of canned tomatoes, operates in Xinjiang, where China oppresses millions of Uyghurs. The Cofco Group has set up its global trading headquarters in Geneva. Switzerland must act

In November 2019, internal Chinese documents on the oppression of Uyghurs in the Western Chinese province of Xinjiang – called the China Cables – shed light on the human rights situation in East Turkestan. One to three million Uyghurs are being persecuted, indoctrinated and subjected to forced labour in camps there. Investigations show that the Chinese state corporation Cofco Tunhe set up its global trading headquarters in Geneva in 2017 under the name Cofco International.

Referring to his reportage entitled “The Empire of Red Gold” [L’Empire de l’or rouge], published in book form[1] in 2017 after two years of research and travels and later as a film,[2] author Jean-Baptiste Malet describes it as “the absurd story of our globalized world”. It illustrates how world production of tomato sauce was relocated from Italy to China, more precisely to Xinjiang, and how the company Cofco Tunhe became the world’s second largest tomato processor. The Chinese state corporation operates 5 000 hectares of tomato plantations and 11 processing plants in western China.

What prompted the journalist from Provence to launch his investigations was the purchase of the popular French brand of tomato sauce Le Cabanon by Chinese investor Liu Yi, known as The General. Why should a country that hardly consumes tomato sauce be competing with Provence or Italy, he wondered.

Cofco Tunhe supplies global brands

Malet’s investigations unearthed astounding facts. In the early 2000s, people from the Bingtuan, a military-industrial organization created in 1954 on the orders of Mao Tse-tung and consisting of former army personnel, were at the head of China’s stock-listed Chalkis Group, which makes chiefly tomato products. The mission of this mysterious organisation is, among other things, to break the resistance of the Uyghur people. In the Xinjiang region, Chalkis controls huge swathes of land and enormous resources and can count on very cheap local labour. About one-third of the harvest is still done by hand, with workers earning one euro cent per kilo of harvested tomatoes. Children often go with their parents and work alongside them in the fields.

Such has been the success of Chalkis that in the space of 20 years China has become a tomato superpower and produces concentrate that is now sold in over 130 countries, including Italy. Many sauces, ketchup and tomato products that are consumed in Europe and the USA contain ingredients from one of the 23 Chalkis factories. Before the world learned of the Uyghur camps, Cofco Tunhe Vice-President Yu Tianchi had told the cameras: “All the international brands trust us and buy our tomato purée: Heinz, Kraft, Unilever, Nestlé.” Heinz alone sells over 650 million bottles of ketchup in over 150 countries every year. It is hardly an exaggeration to describe this company as a concentrate of the history of capitalism. In 2013, Heinz was acquired by Warren Buffett, an investor worth an estimated $73 billion, and merged with the Kraft food corporation. North America’s biggest plant in southern Canada was closed, and 7 400 jobs or one-quarter of the entire workforce were cut.

China as a beneficiary of global free trade

Crucial to China’s ascent to the status of tomato superpower was the role of Armando Pandolfi, a trader from Parma who sold Italian technology to China and organized production there. Quick learners that they are, the Chinese were soon producing tomato sauce on their own and at unbeatable prices. It is sent, among other places, to the southern Italian port town of Salerno, where the concentrate is repackaged and shipped all around the world.

The global tomato market is currently dominated by the United States, Italy and China, and the competition among them is fierce. With the sauce they produce mainly in Xinjiang the Chinese have now overtaken the Italians, as they can export it to Africa at unbeatable prices. In Ghana, Chinese tomato sauce is so cheap that locally grown tomatoes can no longer find buyers. Imports have risen 30-fold in 15 years, and the last national tomato processing plant was shut down in 2012. China has even opened a factory to produce tomato sauce in Ghana itself. General Liu says dramatically: “Xi Jinping has launched the Belt and Road Initiative. Xinjiang is where it begins, and Ghana where it ends.”

Malet’s film illustrates an all too familiar phenomenon. Since independence Ghana’s farmers have grown tomatoes that have been processed in local factories protected by tariff barriers. Since the mid-1990s and the introduction of free trade, the country has been flooded by cheap imports and local factories have folded. Farmers have no choice but to seek other work, which is in short supply in the country. They try their luck in Europe, where not infrequently –in an ironic twist of fate – those who do make it to Italy again become tomato pickers. In the Foggia region of Apulia alone, some 30,000 migrants work under slave-like conditions as harvest hands.

Since the end of shooting for this outstanding documentary film, the already serious human rights situation in Xinjiang has taken a dramatic turn. In August 2018 the UN Committee on the Elimination of Racial Discrimination confirmed what NGOs have been denouncing for a long time: China has set up so-called re-education camps where at least a million Uyghurs and other Muslim minorities are being interned. Beijing at first denied this, but eventually admitted under the weight of incontrovertible evidence that “vocational training camps” do exist. A line of defence which the publication of the China Cables rendered an embarrassing justification. Or as World Uyghur Congress President Dolkun Isa told us: “There is forced labour in these camps and in factories outside these camps.” This fact has also been documented by the German scholar Adrian Zenz. Tomato and cotton production are sectors in which forced labour is especially rife.

Cofco International, a Swiss company

Cofco Tunhe’s parent company, the Cofco Group, has set up its global corporate and trading headquarters in Geneva under the name Cofco International. In May 2017 a Memorandum of Understanding was signed in Beijing by Geneva State Councillor Pierre Maudet in the presence of the then President of the Confederation, Doris Leuthard. The Memorandum provides that the State of Geneva will assist Cofco International in matters of corporate taxation.

As highlighted by Public Eye in its report entitled “Agricultural Commodity Traders in Switzerland, Benefiting from Misery?” and published in June 2019, Cofco Tunhe is today one of the world’s biggest agricultural traders. Switzerland therefore bears special responsibility in this regard: is it ensuring that no forced labour is practised in Cofco factories and tomato fields? Alliance Sud, the Society for Threatened Peoples and Public Eye, which had set up  the China Platform at the time of the negotiations of the free trade agreement with China (entered into force in 2014), have urged the federal and the Genevan cantonal authorities to require Cofco to exercise due diligence throughout the entire production chain and practise the appropriate transparency. On 20 February, the Federal Council [Swiss federal government] responded evasively to a motion tabled by National Councillor Fabian Molina.

At the end of the film, General Liu rubs his hands gleefully as he says: “I believe that in five to six years’ time, tomato products will also penetrate the Chinese market, because ever more people are eating at McDonald’s. And even if seven to eight kilogrammes of tomatoes per year are consumed in China, that will require 10 billion kilogrammes of tomatoes. This industry still has enormous growth potential!”

And how much longer will it be before we can be sure that tomato sauce of Chinese origin on our plates will not be leaving a bitter aftertaste?

 

[1] L’Empire de l’or rouge : Enquête mondiale sur la tomate d’industrie, Jean-Pierre Malet, Fayet Verlag, 2017.

[2] L’Empire de l’or rouge, Film by Jean-Pierre Malet and Xavier Deleu, DVD (Little Big Story), 2019.


This article was published in Global, the magazine of Alliance Sud 

Les glaciers de Patagonie sont en danger: Torres del Paine au Chili (2/2)

Au Chili, beaucoup de glaciers sont en régression, comme à Torres del Paine, peut-être le plus beau parc national de Patagonie. Dans un pays où les manifestants réclament depuis des mois plus de justice sociale, l’accès à la montagne est difficile et peu démocratique

Le parc national de Torres del Paine, dans la Patagonie chilienne, frôle celui de Los Glaciares, dans la Patagonie argentine, où se trouve le Perito Moreno. Depuis la ville d’El Calafate, en Argentine, un voyage en bus de six heures dans la steppe battue par les vents permet d’atteindre la petite ville de Puerto Natales, au Chili, point de départ idéal pour explorer le parc. Connu pour ses célèbres tours – qu’on atteint après une montée de 3 – 4 h, dans des paysages spectaculaires – le Torres del Paine abrite cinq glaciers qui, eux, sont tous en régression. Le plus grand est le Grey, qu’on peut gagner en une journée depuis le refuge de Paine Grande, pourvu d’arriver à braver un vent tempétueux qui rend la montée particulièrement sportive.

Torres del Paine, les tours au lever du jour © Isolda Agazzi

Torres del Paine, dont la beauté vous coupe le souffle encore plus que le vent, est le parc le plus touristique de Patagonie et le plus cher. On y croise d’ailleurs peu de randonneurs chiliens et on entend surtout parler anglais… Alors la montagne est-elle un sport d’élite sous ces latitudes? La question n’est pas anodine dans un pays où les gens réclament depuis octobre plus de justice sociale – les manifestations sont actuellement suspendues à cause du confinement et le referendum sur l’assemblée constituante, initialement prévu pour le 26 avril, a été renvoyé au 25 octobre.

«Non, la montagne n’est pas élitiste au Chili, mais Torres del Paine l’est, nous répond sans hésitation Peter, un Suisse installé depuis longtemps dans le pays. Mais il est vrai que la montagne chilienne, l’andinisme, est un phénomène nouveau, qui s’est développé surtout ces dix dernières années. Auparavant il y avait seulement le Club Aleman Andino, dont l’abréviation est toujours DAV (Deutscher Alpenverein). Aujourd’hui il y a beaucoup d’autres associations.”

Il fait remarquer qu’il n’y a pas un système de propriété collective comme dans les Alpes suisses, si bien que souvent l’accès aux montagnes est tout simplement bloqué. Pour aller sur un glacier, il faut parfois obtenir l’autorisation de la CONAF (Corporacion Nacional Forestal), de l’armée ou de la société minière du coin. “Mais on ne peut pas comparer. L’histoire du Chili est complètement différente de celle de la Suisse. C’est une histoire de colons et le pays est beaucoup plus jeune”.

Terrains publics ou privés, même combat

L’alpiniste helvétique explique que le DAV a mené de front le développement de l’andinisme – pour preuve certains sommets portent des noms allemands. C’est le cas surtout dans la région autour de Santiago, où la montagne est une activité très populaire auprès des jeunes car elle est proche et représente une alternative saine au cinéma et au shopping, après une semaine de travail de 48 heures.

«Par contre, beaucoup de terrains sont privés et c’est un problème, notamment en Patagonie. Les très grands propriétaires terriens ne veulent pas lâcher prise et un parc national ne se crée pas de toute pièce », fait-il remarquer.

Torres del Paine, le glacier Grey © Isolda Agazzi

Un avis que partage partiellement Alvaro Vivanco, président du Club Aléman Andino de Santiago, qui compte quelque 500 membres. «L’accès à la montagne est compliqué et pas démocratique, souligne-t-il. Il y a des problèmes dans tous les terrains, qu’ils soient privés ou publics et souvent la situation est même pire lorsque les terres appartiennent à l’État. La plupart des parcs nationaux sont gérés par la CONAF, une entité publique créée pour protéger les forêts et qui n’a aucun intérêt à développer le tourisme et encore moins l’andinisme, car cela donne plus de travail aux gardes forestiers. »

C’est bien dommage car le Chili pourrait être le paradis de la randonnée.  Du nord au sud, de la cordillère des Andes à la Patagonie, il regorge de sommets ahurissants. Mais la situation sur le volcan Villarica, par exemple, est « terrible » selon lui. C’est un parc national où certaines entreprises amènent les touristes en payant, « mais si vous voulez l’escalader vous-même c’est très difficile. Pourtant c’est un terrain public. Quant aux terrains privés, s’ils abritent des projets d’exploitation minière ou hydroélectriques, c’est carrément impossible d’y aller.»

Douglas Tompkins a cédé des centaines de milliers d’hectares à l’Etat

Le parc national de Torres del Paine est géré par la CONAF, qui la loue à deux concessions d’exploitation. Alvaro Vivanco souligne que c’est un cas particulier car les visiteurs y sont très nombreux, mais dans la plupart des parcs nationaux il n’y a pas d’installations et très peu de refuges. « Dans une large mesure, l’État est responsable de cette situation car il devrait favoriser l’accès à la montagne plus que les propriétaires privés, mais il ne le fait pas », déplore-t-il-.

Dans la Patagonie chilienne il y a une dizaine d’autres parcs, dont le Parc Pumalin, privé et d’utilisation publique, créé par Douglas Tompkins, le fondateur de la marque de vêtements de sport North Face et d’Esprit. Avant sa mort, le millionnaire américain avait acheté des terrains immenses en Patagonie et, en mars 2017, sa veuve en a cédé à l’Etat chilien 407 625 hectares, ce qui représente la plus grande donation de terres de l’histoire. Trois parcs nationaux sont en train d’y voir le jour. « Il reste à voir comment l’État chilien va s’y prendre maintenant qu’il a reçu ce don… », commente Alvaro Vivanco. Ou quand l’accès à la montagne devient un test de démocratie.

Torres del Paine, chute de Salto Grande © Isolda Agazzi

Une version de ce reportage a été publiée par l’Echo Magazine. Il a été réalisé avant le confinement du Chili


Voir aussi le premier volet de cette série sur la Patagonie: Les glaciers de Patagonie sont en danger: le Perito Moreno en Argentine

Les glaciers de Patagonie sont en danger: le Perito Moreno en Argentine (1/2)

Le sud de la Patagonie recèle la troisième plus grande calotte glaciaire au monde. Mais en Argentine deux grands barrages sont en cours de construction, qui pourraient menacer le Perito Moreno, l’un des rares glaciers stables sur terre.

 Il avance majestueusement dans les flots mugissants du lac Argentino, dont la couleur oscille entre le bleu céruléen et le gris plomb selon les élans impétueux du vent de Patagonie. De temps en temps un morceau de glace s’écrase avec fracas dans l’eau, rompant le silence absolu de ces steppes du bout du monde et rappelant que le Perito Moreno est l’un des rares glaciers stables sur terre. Au lieu de reculer, comme la plupart de ses semblables, il a atteint un équilibre dont seule la nature a le secret : il avance sur le lac face à la péninsule de Magellan. Lorsqu’il l’atteint, le lac se retrouve divisé en deux, ce qui fait monter de 30 mètres le niveau des eaux de son bras Rico. Celui-ci commence alors à entailler le glacier qui, petit à petit, cède sous la pression et s’effondre de façon spectaculaire. Un phénomène de rupture unique au monde et totalement imprévisible, qui a lieu tous les deux à quatre ans.

Le Perito Moreno fait partie du champ de glace Sud de Patagonie – la troisième plus grande calotte glaciaire au monde après l’Antarctique et le Groenland -, situé à cheval entre l’Argentine et le Chili. Il y neige 300 jours par an et ces abondantes précipitations ont donné naissance à 49 glaciers qui, côté chilien, se jettent surtout dans la mer – le plus grand étant le Pie XI qui, lui, augmente – et côté argentin, dans des lacs. Comme le Perito Moreno, d’une superficie de 254 km2 et qu’on peut parcourir crampons aux pieds, pourvu de tenir debout face à des rafales de vent qui peuvent atteindre les 150 km/h.

Le lac Argentino © Isolda Agazzi

Deux barrages en cours de construction sur le fleuve Santa Cruz

Une menace pèse pourtant sur le Perito Moreno: le consortium Represas Patagonicas, dont l’actionnaire majoritaire est l’entreprise chinoise Gezhouba (sise à Wuhan et qui a construit le barrage controversé des Trois Gorges en Chine), est en train de construire les deux plus grands barrages d’Argentine: le Condor Cliff et La Barrancosa, sur le Santa Cruz, le dernier fleuve glaciaire du pays, qui court du lac Argentino à l’océan Atlantique. Le projet avait été adjugé en 2008, sous l’ancienne présidente Cristina Kirchner, mais la crise économique – et une forte opposition des mouvements de protection de l’environnement et des peuples autochtones – avaient empêché l’avancement des travaux, jusqu’à l’entrée en scène du puissant financier chinois, qui a injecté 4’714 millions USD dans le projet.

Après la réalisation d’une étude d’impact environnemental « bâclée » selon les opposants et la tenue d’un débat public en 2017, les travaux ont démarré. « Beaucoup de gens avaient pourtant participé à cette audition publique pour dire qu’ils étaient contre le projet!” s’exclame Soledad Veron, du Movimiento Patagonia Libre.

Prix Berta Caceres à Rios to Rivers, une ONG qui s’oppose aux barrages

Noel Miranda, Silvina Comachi et Sophia Nemenmann lauréates, du Prix Berta Caceres

« Aucune étude d’impact environnemental n’a duré plus de 15 jour! Sans compter la question des communautés Mapuche et Tehuelche, dont les restes fossiles seraient inondés. Je viens de Puerto San Julián et le fleuve Santa Cruz alimente en eau potable trois villes, dont la mienne. Il n’y a aucune garantie que les barrages n’auront pas d’incidence négative sur le champ de glace Sud de Patagonie, où se trouve le Perito Moreno», nous déclare Noel Miranda, de l’ONG Rios to Rivers. Cette journaliste de 31 ans était le 6 mars à Buenos Aires, dans le bâtiment du Sénat,  pour recevoir avec d’autres camarades le prix Berta Caceres, décerné à des organisations ou femmes engagées dans des luttes socio-environnementales en Argentine, en hommage à la militante écologiste hondurienne assassinée il y a quatre ans.

L’ONG Rios to Rivers travaille sur la conservation de l’eau, en particulier en misant sur l’éducation environnementale. «Nous faisons connaître ces rivières aux jeunes, afin qu’ils puissent expérimenter ce qu’est une rivière endiguée et une rivière en liberté. Le fleuve Santa Cruz est encore libre et les travaux sont encore très peu avancés, nous avons pu la naviguer sur 320 km», continue la militante.

 

San Antonio de los Cobres, grosse bourgade minière au nord de l’Argentine © Isolda Agazzi

Le soutien à l’extractivisme continue

En effet, en raison de la crise économique en Argentine et des plaintes des ouvriers, les travaux ont très peu avancé pour ne couvrir que 12% du total à ce jour. «Grâce au prix Berta Caceres, nous pouvons prendre une fois de plus position au Sénat pour défendre l’accès à l’eau, qui est un droit humain. Il n’y a pas de développement social sans eau potable. Nous comprenons le besoin de générer de l’énergie, mais avec tout le vent qu’il y a dans la province de Santa Cruz on pourrait produire de l’énergie éolienne ! »

Elle fait remarquer que les habitants de la région ne voient aucun avantage dans ce projet car l’énergie produite irait à Buenos Aires et les emplois, qui sont dangereux et ne garantissent pas de conditions décentes, ne sont pas destinés aux locaux. « Nous sommes favorables à la création d’emplois décents qui ne mettent pas en danger la qualité de l’eau et les glaciers de Patagonie. Nous avons la troisième réserve d’eau douce à l’état solide au monde, nous ne pouvons pas la mettre en danger pour un accord avec la Chine !  Mais malheureusement le nouveau gouvernement d’Alberto Fernandez a déclaré que le soutien aux activités extractives et à la construction des barrages allait se poursuivre.»


Ce reportage a été publié par Le Courrier. il a a été réalisé avant le confinement de l’Argentine


Voir aussi Extraction minière à Chubut en Patagonie: “non c’est non”!

Les ouvrières du textile suspendues à un fil

Photo: ouvrières du textile au Cambodge © Solidar Suisse

Au Bangladesh et au Cambodge, où les usines textiles ont fermé les unes après les autres faute de commandes, des centaines de milliers d’ouvrières se retrouvent au chômage, sans aucune protection sociale. Sanjiv Pandita, le coordinateur de Solidar Suisse sur place, appelle les marques à continuer à verser les salaires

Le confinement de la moitié de l’humanité a fait chuter la consommation d’habits et de chaussures. Le géant suédois H&M a fermé les ¾ de ses boutiques dans le monde. Adidas – qui a enregistré un bénéfice net de près de 2 milliards euros l’an dernier – a dû mettre 1’200 salariés sur 60.000 au chômage partiel. Si dans les pays industrialisés les travailleurs mis à pied bénéficient souvent d’une assurance chômage, de l’autre côté de la planète, tout au bout de la chaîne de production, la situation est dramatique. Au Cambodge, 60% des usines pourraient devoir fermer, impactant 300’000 personnes. Au Bangladesh, plus d’un million de travailleurs ont perdu leur emploi.

Quel est le sort de ces ouvrières – la plupart du temps il s’agit de femmes ? Nous l’avons demandé à Sanjiv Pandita, le représentant régional de Solidar Suisse. Depuis Hong Kong, l’ONG suisse mène un programme régional de soutien aux travailleurs du textile qui couvre 14 pays, en partenariat avec des organisations et syndicats sur place.

Quelle est la situation des travailleuses du textile dans les pays de production?

Sanjiv Pandita: Dès le début de la crise, même si le Bangladesh et le Cambodge ne comptaient pas beaucoup de cas de COVID – 19, ils avaient été obligés de diminuer la production en raison de la baisse de l’offre et de la demande – beaucoup de matières premières viennent de Chine et les produits finis sont exportés surtout en Europe et aux États-Unis. Il y a donc déjà eu beaucoup de licenciements. Désormais au Bangladesh un million de personnes ont perdu leur emploi. Au Cambodge, ce sont des milliers de personnes, alors que d’autres ont conservé leur emploi, mais ne seront pas payées tant qu’il n’y a pas de nouvelles commandes.

Quels sont les principaux problèmes ?

La situation est difficile surtout pour les ouvriers qui ne sont pas dans le premier cercle de production, mais qui travaillent pour des sous-traitants dans des usines plus petites, et sans aucune protection sociale.

Le premier problème, c’est la menace immédiate du coronavirus, car le Bangladesh et le Cambodge ont des systèmes de santé publique très fragiles. Le nombre de cas paraît très faible [selon les données de l’Université John Hopkins, le Cambodge compte 122 cas testés et 0 morts et le Bangladesh 3382 cas et 110 morts], mais comme l’accès aux tests est difficile, le nombre est probablement nettement plus élevé. Un des dirigeants syndicaux du Bangladesh m’a dit que beaucoup de gens meurent de symptômes similaires au COVID – 19, mais ils ne sont pas comptabilisés.

Ensuite il y a le confinement, qui crée un problème supplémentaire : la plupart des travailleuses viennent des zones rurales, elles vivent dans des espaces exigus, où six femmes se partagent parfois une chambre. Si elles perdent leur emploi, elles n’ont plus rien à manger, cela devient un problème de sécurité alimentaire. La menace d’une famine imminente est encore pire que celle du virus.

Comment réagissent les gouvernements?

Au Cambodge, où la plupart des travailleurs n’ont pas de protection sociale, le gouvernement a demandé à la GMAC [Garment Manufacturing Association in Cambodia, l’association patronale) de verser 40% des salaires, mais c’est toujours en négociation. Le gouvernement a annoncé qu’il verserait 70 USD par mois, ce qui est largement insuffisant. En pratique, c’est très compliqué et cela peut prendre beaucoup de temps. Or quand les usines ferment, les gens ont besoin d’argent tout de suite.

Au Bangladesh, le gouvernement propose des salaires, mais ils ne sont pas suffisants. Les gens n’ont pas de compte en banque, comment vont se faire les paiements ? Le confinement a été décrété du jour au lendemain, ils n’ont même pas eu le temps de s’organiser. Et comme ils vivent tout près les uns des autres, c’est difficile de se protéger. Il n’y a pas assez d’eau pour se laver les mains, pas de désinfectant, pas assez de masques. Les syndicats explorent la possibilité que des usines se mettent à fabriquer des masques pour les travailleurs.

Et les marques, comment réagissent-elles ?

Beaucoup de marques n’honorent pas les contrats existants – au Bangladesh, ce sont des contrats de plusieurs millions de dollars –, d’autres ont dit qu’elles allaient le faire. Ces entreprises ont les poches pleines, elles ont gagné des millions de dollars sur le dos de ces travailleurs appauvris, donc aujourd’hui elles doivent assumer leurs responsabilités et payer les salaires pour les prochains mois. Ce n’est pas grand-chose: au Bangladesh, les salaires se situent entre 150 et 160 USD, au Cambodge, entre 180 – 200 USD. Ce sont des salaires de misère, qui n’ont pratiquement pas augmenté depuis vingt ans, alors que pour vivre dignement il faudrait au moins 500 USD par mois.

Quelle est votre action en tant que Solidar Suisse ?

Nous sommes favorables au confinement pour empêcher la propagation de la maladie, sinon les personnes vulnérables seront les plus affectées. Il n’y a même pas assez de ventilateurs en Europe, imaginez-vous à Phnom Penh ou à Dhaka… Mais le confinement doit être accompagné pour assurer des salaires corrects.

Nous avons réorientés nos programmes de formation, qui ne peuvent pas être mis en œuvre dans les conditions actuelles, vers l’aide humanitaire. Nous fournissons des aliments préemballés comme du riz et du dal [lentilles], des protections sanitaires, des équipements, du savon, du désinfectant et des informations sur la façon de se protéger. On va vers une grosse crise humanitaire. Je travaille dans ce secteur depuis plus de 20 ans et je n’ai jamais vu rien de pareil !

Les conditions de travail dans l’industrie textile ont été largement dénoncées. Pourtant, lorsque notre consommation d’habits s’effondre, les ouvrières se retrouvent au chômage et c’est encore pire. Comment sortir de ce dilemme ?

Qui gagne de l’argent dans les chaînes d’approvisionnement mondialisées ? Les marques et les élites locales. Les ouvrières travaillent pour des salaires de misère, elles vivent dans des bidonvilles, l’écart entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser.  Les riches peuvent se mettre en quarantaine, les pauvres pas car ils n’ont pas assez à manger. La croissance tirée par les exportations ne profite qu’aux élites, elle ne redistribue pas la richesse à la population. Elle crée des sociétés inégales et, pour maintenir cette inégalité, les pays asiatiques deviennent de moins en moins démocratiques, car il faut un Etat-parti fort pour que les choses ne bougent pas. Le coronavirus a exposé cette situation au grand jour.

Après le coronavirus, il faudra œuvrer à des sociétés plus démocratiques,  il faudra repenser le type de croissance que nous voulons et peut-être se tourner davantage vers un développement endogène, qui donne la priorité à l’économie nationale au détriment des exportations.


Une version de cette interview a été publiée dans Le Courrier du 9 avril

L’Odyssée, deux fois millénaire et si moderne

Photo: le temple de Segesta en Sicile © Isolda Agazzi

Dans le sillage d’Ulysse, Sylvain Tesson revisite l’épopée d’Homère dans un film plein de poésie. Il nous fait naviguer en Méditerranée au contact de personnages mythologiques, qui se reflètent dans notre monde comme dans un miroir

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage » chantait George Brassens au-début des années 1970, une époque dont les soubresauts paraissent presque légers par rapport à ceux d’aujourd’hui. C’est le cas de Sylvain Tesson : l’année passée il a parcouru la Méditerranée dans un bateau à voile, sur les traces du héros grec chanté par Homère il y a 2’500 ans. Un périple filmé par Christophe Freylat dans Dans le sillage d’Ulysse, diffusé cette semaine sur Arte et qu’on peut voir sur Arte.tv. Une perle qui ne pouvait mieux tomber en ces temps obscurs : « en période de confinement nous n’avons pas seulement besoin de nourriture et de médicaments, mais aussi de poésie », déclarait le célèbre écrivain voyageur sur le plateau de 28 Minutes. Qui pourrait lui donner tort ? Car « Homère n’est pas mort, il existe dans le paysage, la langue, la philosophie, les objets.»

Après l’Iliade, où il raconte les dix ans de la guerre de Troie, Homère écrit l’Odyssée pour narrer le long voyage d’Ulysse pour rentrer chez lui, à Ithaque. Bien que les deux villes soient relativement proches, le héros va errer pendant dix ans en Méditerranée, au gré des tempêtes et des rencontres. Au début du 20ème siècle, le géographe Victor Bérard a essayé de situer les lieux de l’épopée, inventant une nouvelle science : la géographie poétique.

Île des Cyclades © Isolda Agazzi

De Troie au Vésuve, l’antre de Polyphème

Tout comme le voyage d’Ulysse, celui de l’écrivain et de ses compagnons débute sur les ruines de Troie, « où la civilisation mycénienne, très connectée, s’est effondrée. Peut-être un miroir pour nous…», relève Sylvain Tesson, qui voit dans l’Odyssée un reflet de l’actualité. Leur première escale se fera à Mykonos, l’île des Lotophages, les mangeurs de lotos, une plante qui détruit la conscience. « Aujourd’hui on perd le contrôle de soi-même autrement, commente-il dans une discothèque bondée, ou les jeunes s’oublient au son de la techno. Mais pour Homère l’oubli est le pire des vices ». A noter que la plupart des historiens situent les Lotophages plutôt sur l’île de Djerba, en Tunisie, qui était à l’époque un comptoir phénicien.

Le voyage continue. Cap sur le Vésuve, près de l’antre de Polyphème, « qui mange les marins comme des petits fours. » Mais Ulysse est rusé : il arrive à l’aveugler, ordonne à son équipage de s’agripper sous le ventre des béliers et, disant au cyclope que son nom est Personne pour le berner, il arrive à s’enfuir.

Eole, le dieu des vents et la magicienne Circé

Le Stromboli en éruption © Fred Lang

Autre volcan, autre divinité. Eole, le dieu des vents, habite juste en face, sur le Stromboli, le célèbre volcan des îles Eoliennes encore très actif. « C’est ça la pensée païenne : le sentiment que quelque chose vibre dans l’air, que quelque chose existe qui n’est pas uniquement le réel, à moins que le réel ne soit le reflet de toute poésie… Le Grec pense qu’il y a une manifestation divine dans le vivant : la mer, le ciel, les dieux sont parmi nous. Alors le monde se met à pétiller, c’est ça la géographie poétique», commente Tesson, assis près du cratère.

Pendant un mois Ulysse est l’invité d’Eole. A la fin du séjour, celui-ci lui offre une outre qui contient tous les vents, lui enjoignant cependant de ne pas l’ouvrir. Mais ses compagnons, mauvais et jaloux, vont braver l’interdiction. Les vents s’échappent et déclenchent l’énième tempête. Quant à Tesson, tout au long de son voyage il commente les faits et gestes racontés par Homère avec des personnages qui semblent tout droit sortis de l’Odyssée. Comme Gaetano, le pêcheur de Stromboli « qui ressemble à Ulysse comme tous les pêcheurs de l’île ».

 

La côte au nord de la Sardaigne © Isolda Agazzi

Le héros et ses compagnons reprennent la mer pour échouer chez les Lestrygons, des géants anthropophages qui habitent au nord de la Sardaigne et ne vont faire qu’une bouchée de leur flotte. Mais Ulysse ne se laisse pas abattre: avec un bateau et une quarantaine de marins, il reprend la mer et accoste chez la magicienne Circé, qui vit sur une petite île dans le golfe de Naples. Il restera un an auprès de cette femme ensorceleuse, « un esprit de la forêt » qui transforme les hommes en pourceaux et les met tous à ses pieds. Sauf Ulysse, qui se garde bien de boire le filtre magique, devient son amant et vit avec elle des amours interdites.

Circé est une femme libre, la première sorcière de l’histoire. Elle est dangereuse, perfide même et échappe au contrôle des hommes. Une vision typiquement patriarcale que Tesson adoucit, voyant dans les femmes un lien à la nature, à la terre-mère, aux cycles de la vie.

La porte de l’enfer et le chant des sirènes, aussi envoûtant que les nouvelles technologies

Circé dit aux marins d’aller à la rencontre de la mort. Pour les Grecs, la porte des enfers se situait dans les Champs Phlégréens, près de Naples, une zone volcanique potentiellement encore très active et dangereuse. Tesson visite des catacombes impressionnantes, construites par les premiers chrétiens, où s’amoncellent des cranes et des crucifix, et où s’est déroulé, assure-t-il, « le chant le plus cauchemardesque de l’Odyssée ».

C’est dans les îles Galli, près de Capri, que vivent les sirènes. Non pas des femmes à la queue de poisson, comme elles seront imaginées plus tard par la mythologie, mais des oiseaux qui voltigent au-dessus des hommes, les envoûtent jusqu’à ce qu’ils s’oublient et s’échouent sur les rivages. Prudent, Ulysse écoute leur chant ligoté au mât, tandis que ses marins se bouchent  les oreilles. Zoom avant: « Les sirènes disent : nous savons tout ce qui se passe sur la terre, comme les GAFA et les nouvelles technologies, avec leur pouvoir d’hypnotisation et de surveillance générale de la planète, croit savoir Sylvain Tesson. Homère a eu l’inspiration géniale de décrire ce qui se passe aujourd’hui. C’est ça les sirènes. Il n’y a pas de différence entre Zuckerberg de Facebook et les sirènes. Homère avait pressenti que cela ne serait pas bénéfique. Certes on n’en meurt pas, mais on se dessèche, fascinés, l’œil rivé sur l’écran qui nous surveille totalement.»

 

Les Champs Phlégréens © Isolda Agazzi

L’Etna, siège du dieu du soleil, et la nymphe Calypso

L’Etna © Fred Lang

Après avoir passé entre Charybdes et Scylla dans le détroit de Messine, Ulysse est ses compagnons arrivent en Sicile, l’île d’Hélios, le dieu du soleil. Ils vont y rester un mois, bloqués par les vents, une fois de plus. L’Etna était le siège d’Hélios, le dieu du soleil, et d’Héphaïstos, le dieu des forges. Tesson reçoit un « cadeau des dieux de l’Olympe » : une éruption comme elle n’avait pas eu lieu depuis quatre ans.  «Chez les Titans, la lave est un monde de cauchemars qui descend très doucement vers le monde de la culture, des hommes, de l’agriculture. La lave va devenir de la terre fertile, le volcan une île, le désordre l’ordre. Les Grecs étaient toujours obsédés par l’idée qu’on allait du désordre vers l’ordre »

A Corfou, il arrive chez la nymphe Calypso, une femme qui vit seule dans un lieu étrange et pense pouvoir retenir le héros en l’isolant du monde. Elle représenterait donc le sentiment de possession plus que d’amour. « Veux-tu rester avec moi ou partir ? Veux-tu l’immortalité ou retourner voir ta femme ? » lui-demande-t-elle. « Le seul vœu que chaque jour je fasse est de rentrer chez moi », répond Ulysse, qui restera tout de même sept ans chez Calypso…

Après Nausicaa, l’amour platonique, retour chez Pénélope

Ile des Cyclades © Isolda Agazzi

A Corfou, il fait la connaissance de Nausicaa, fille du roi des Phéaciens. La jeune princesse tombe amoureuse du héros, mais elle renonce à la possibilité d’une relation sans avenir. «C’est la seule femme qui est vraiment amoureuse d’Ulysse, qui le respecte et se respecte soi-même.»

Sur les côtes albanaises, Tesson rencontre un peuple descendant des Illyriens, dans un pays fermé au monde pendant très longtemps, mais qui s’ouvre depuis deux décennies en essayant de ne pas oublier sa culture. En son honneur les habitants organisent un festin, «qui pour les Grecs est comme un don des dieux » et entonnent des polyphonies albanaises « qui viennent du chant des dieux ».

Finalement, au bout de dix interminables années d’errance, Ulysse remet pied à Ithaque. Un retour qui hélas n’a rien de romantique. Voulant remonter sur son trône, il commet l’un des pires massacres de la littérature. Avec l’aide de  son fils Télémaque et d’Athéna, la déesse de la guerre, il veut rétablir l’ordre et tuer les prétendants qui, depuis vingt ans, veulent se marier avec Pénélope et prendre le pouvoir. Pénélope qui l’aura attendu patiemment pendant tout ce temps et berné les prétendants en tissant la fameuse toile… «Le grand enjeu de l’Odyssée, c’est le rétablissement de l’ordre », conclut Sylvain Tesson. Un ordre plein de poésie, tout de même.