Extraction minière à Chubut, en Patagonie : « non c’est non » !

Photo de Puerto Piramides et de la Péninsule Valdes © Isolda Agazzi

Dans la Péninsule Valdes – réserve naturelle de baleines, pingouins et lions de mer – comme dans le reste de la province de Chubut, en Argentine, la population se mobilise contre l’intention d’exploiter des mines à ciel ouvert, pourtant interdites par la loi.

« No a la megamineria » [non à l’extraction minière] est écrit blanc sur noir sous la sculpture  de la queue de baleine qui borde l’Avenue du 25 septembre à Puerto Piramides. Cette date a été déclarée Journée internationale de la baleine en hommage à une baleine franche australe venue s’échouer en 2003 dans la baie de ce hameau de 500 âmes, perdu au fond de la Patagonie argentine. C’est le seul et unique village de la Péninsule Valdes, une réserve naturelle où les baleines viennent se reproduire entre juillet et décembre et qui abrite aussi, selon les saisons, pingouins, éléphants et lions de mer, dauphins, orques, guanacos (une sorte de lama) et d’autres animaux marins et terrestres protégés.

A l’autre bout de la plage, la meseta (haut plateau) qui plonge directement dans la mer et l’absence quasi-totale de végétation donnent à la petite baie un aspect lunaire, complètement surréaliste. Une petite maison qui sert à recueillir l’eau de mer pour l’usine de désalinisation porte une inscription aux couleurs criardes, qui attire mon attention dans la lumière rosée du soleil couchant « Non c’est non ». « Que signifie cette inscription ? » je demande à la vendeuse d’empanadas dans un petit snack près de la plage. « Je ne sais pas, cela doit être pour la question de la femme…», me réponde-elle évasive. Possible en effet, vu les inscriptions et murales contre le patriarcat qui ornent les deux ou trois rues, dont l’Avenida de las Ballenas [l’avenue des baleines !], de ce petit village du bout du monde, décidément très militant. Rentrant à pied sur la plage, en essayant de ne pas glisser sur les algues laissées par la marée basse et qui donnent l’impression de marcher sur un gazon en bord de mer, je pose à nouveau la question à un vieil homme buriné, qui promène son chien dans le vent capricieux de Patagonie. « C’est contre l’extraction minière », me répond-il sans hésitation. Ils ont beaucoup de projets dans la région. » Et ce n’est pas bien l’extraction minière ? Vous n’en voulez pas ? Je continue. « Non, c’est pas bien », me répond-il, hochant la tête.

Extraction minière refusée par plébiscite à 81%

De retour au village, voulant en avoir le cœur net, je pose la même question à d’autres habitants et la réponse est toujours la même: non aux méga projets miniers ! Certes, lors d’un séminaire à Buenos Aires, il y a deux mois, j’avais entendu parler par des associations locales de l’opposition aux projets miniers en Patagonie,  mais je ne pensais pas qu’elle était aussi généralisée.

En Argentine, Etat fédéral, la législation minière est du ressort des provinces. A Chubut, la province où se trouve la Péninsule Valdes, eut lieu en 2003, dans le village d’Esquel, le premier plébiscite de la République pour décider si la population autorisait l’extraction de l’or et de l’argent dans les environs. Et la réponse fut sans appel : 81% de non. Quelques mois plus tard, une loi fut adoptée pour interdire les mines à ciel ouvert dans toute la province. Mais  depuis lors, les tentatives de relancer et autoriser cette activité n’ont pas cessé, sous la pression des multinationales et selon le changement de gouverneur de la province et de gouvernement central – l’actuel, celui de Mauricio Macri,  y est très favorable. Au point que fin octobre de l’année passée, les directeurs de sept instituts scientifiques de Puerto Madryn, la capitale provinciale, ont signé une déclaration pour refuser le projet de « zonification » minière qui autoriserait cette activité dans plus de 60% du territoire. Ils y dénoncent, entre autres, le fait que le syndicat minier ASIJEMIN ait commencé à recueillir les curriculums des personnes intéressées à travailler dans les mines, où les places de travail sont précaires et la plupart des travailleurs amenés de l’étranger par les multinationales, selon un modèle économique qui ne crée pas de valeur ajoutée.

Selon le média en ligne El Malvinense, la province de Chubut recèle surtout de l’or et de l’uranium, que quatre entreprises canadiennes au moins ont l’intention d’exploiter. Les défenseurs de l’environnement s’inquiètent aussi d’un grand projet d’extraction d’argent, le Projet Navidad, par la multinationale canadienne Pan American Silver. Pour l’instant l’extraction minière est interdite, mais les tentatives de contourner ou modifier la loi vont bon train. Par ailleurs, une centrale nucléaire financée par la Chine va être construire dans la province voisine du Rio Negro, ce qui inquiète aussi les habitants de Chubut.

La megamineria pollue, les normes environnementales ne marchent pas

“Nous n’avons qu’un cours d’eau dans cette province, le fleuve Chubut, nous explique Liliana, une habitante de Puerto Piramides. Toute la province manque d’eau et l’extraction minière en nécessite beaucoup. Et elle pollue, malgré les prétendues précautions et respect des normes environnementales. Aujourd’hui il faut une nouvelle conscience environnementale sur toute la planète.Nous devons éduquer, nous respecter et respecter l’environnement pour les générations futures. A Piramides il y a une conscience écologique très forte. Pour l’instant on ne voit pas de pollution ici, même si dans le port de Puerto Madryn [à une centaine de kilomètres] Aluminio Argentino, une entreprise de production d’aluminium, pollue beaucoup. Nous avons les baleines, 200 km de réserves d’éléphants et lions de mers, des réserves de pingouins. C’est un lieu très spécial ici, un paradis naturel.”

ninsule Valdes, paradis sur terre

 

En effet, la Péninsule Valdes est un vrai paradis sur terre. On peut faire le tour en un jour, en voiture, et se promener sur la plage au milieu des pingouins, voir les éléphants et lions de mer nager avec une étonnante agilité, se vautrer nonchalamment sur le sable et se bagarrer souvent – chaque mâle a un harem comptant jusqu’à 100 femelles, les disputes sont fréquentes ! Avec un peu de chance, on peut voir passer des orques et des dauphins, croiser un guanaco qui court au milieu des arbustes jaunes balayés par le vent, tomber sur un pangolin perdu au milieu de la route, voir les flamands roses élégamment posés en bord de mer. En cette saison, faute de pouvoir observer les baleines, on peut même se risquer dans l’eau (plutôt fraîche!) lorsque la marée monte, toutes les douze heures. Aucun bruit ne vient rompre cette quiétude, à part le souffle du vent qui se lève à l’improviste, change les couleurs du ciel et de la mer et fait que les paysages, pourtant monotones, ne sont jamais tout à fait les mêmes. En Patagonie la terre est privée, souvent entre les mains de propriétaires étrangers. Dans la péninsule Valdes il y a 53 estancias [grandes fermes], dont le tiers appartient aux Ferro, une famille italienne venue exploiter les salines du sud de l’île. Sur cette terre aride, où rien ne pousse, on élève surtout les moutons merinos,  qui donnent la célèbre laine, à moins que les agneaux ne soient grillés sur une broche géante pour donner le succulent cordero patagonico.

Manifestations dans toute la province tous les 4 du mois

On comprend donc que les habitants aient une forte conscience environnementale. « Dans ce village nous sommes depuis longtemps contre l’intention d’installer de grands projets miniers dans la province de Chubut, nous explique Sonia, une autre habitante de Puerto Piramides. Certes, ils seraient dans la meseta, pas sur la côte, mais la pollution de l’eau nous affecterait quand même. Les entreprises minières viennent, nous prennent les ressources naturelles et nous laissent les problèmes environnementaux. A Madryn, à Trelew, les gens ordinaires, comme moi qui suis serveuse, ou le kiosquero [tenancier d’un petit kiosque où l’on vend toutes sortes de choses] du coin, ont une conscience citoyenne, ils veulent protéger les ressources naturelles, à commencer par l’eau douce. »

Tout le monde est donc contre ce projet ? « Oui, dans ce village je ne connais personne qui soit particulièrement en faveur, ou alors s’ils le sont, ils n’osent pas le dire, s’amuse-t-elle. Mais ailleurs aussi. Tous les 4 du mois, sur les places des villages de la province de Chubut, il y a une manifestation. C’est une lutte qui a commencé lorsqu’ils ont essayé d’installer une megamineria dans la zone de la cordillère [en 2003 à Esquel]. De là démarrèrent les assemblées citoyennes et les mouvements de gens ordinaires, qui se réunissent pour rendre visible cette lutte silencieuse. Car ceux qui sont en faveur de la megamineria ont beaucoup d’argent, ce sont des multinationales. Et tous les jours les médias parlent de la megamineria, de ses bénéfices, de tel politicien qui est en faveur… Mais personne ne fait attention à l’opposition d’un peuple entier. Pourtant à San Juan et Santa Marca, où il y a déjà des mines, c’est un désastre. A Vaca Muerta, dans la province de Neuquen, ils sont en train d’extraire du pétrole et du gaz par la technique du fracking, c’est un naufrage environnemental, la province n’en tire aucun bénéfice. »

Mercuria sur les rangs pour extraire du pétrole et du gaz à Vaca Muerta 

Dans la province voisine de Neuquen, toujours en Patagonie, ou l’extraction minière est autorisée, Greenpeace a dénoncé récemment un désastre environnemental. Sur les 10 pétroliers principaux, quatre sont étrangers – Total, Exxon, Shell et Vista Oil and Gaz.  L’américaine Chevron arrive en 10ème position. L’entreprise nationale argentine YPF détient 35% de la superficie. Mais les capitaux suisses arrivent aussi : Mercuria est sur les rangs pour y extraire du pétrole et du gaz.

 

 

 

« C’est la nécessité qui pousse les gens à s’organiser et à revendiquer leurs droits »

Photo de Paraty et de la réserve de Paraty Mirin © Isolda Agazzi

Rencontre, au Brésil, avec des Indiens Guaranis d’Argentine en visite chez leurs confrères de Paraty. Ce couple d’enseignants met en garde contre les généralisations et les visions amenées de l’extérieur. La situation de toutes les communautés Guaranis n’est pas la même. 

La réserve Guarani de Paraty Mirin se trouve à un jet de pierre du centre de Paraty, petit bijou d’architecture coloniale sur la Costa Verde, à 250 km de Rio de Janeiro. Et l’ambiance y est tout autre : quelques maisons en bois ou en briques dispersées dans la végétation luxuriante, une rue en terre battue qui descend au milieu du village, beaucoup de chiens errants et quelques jeunes affalés sous un grand arbre, qui vous accueillent aimablement. Peu de visiteurs dans cette « réserve » (c’est le nom officiel), l’une des trois de la ville. Les touristes, très nombreux à la haute saison, préfèrent déambuler dans les ruelles pavées du centre-ville, admirer les églises baroques blanchies à la chaux, se prélasser dans les eaux cristallines des innombrables baies et îles environnantes et jouer à Tarzan dans les chutes d’eau en pleine jungle. A l’occasion, ils achètent une babiole aux quelques Guaranis qui exposent leur artisanat à même le sol, à la sortie des restaurants. Ce sont les derniers survivants des peuples autochtones exterminés – ou assimilés, c’est selon la théorie – par les Portugais, qui fondèrent Paraty au XVIe siècle pour y vendre l’or et les pierres précieuses et y cultiver la canne à sucre et, plus tard, le café.

A l’entrée de la réserve, assis sur un tronc d’arbre, nous rencontrons un couple de Guaranis argentins, José Fernandez et Liliana Frias – Jera Poty Mbya et Karay, de leurs noms en Guarani. Ils viennent de la communauté de Tekoa Arandu, dans la province de  Misiones, au nord de l’Argentine et, avec leur fille, ont fait le long chemin en bus pour rendre visite à leur « famille » brésilienne. Enseignants dans leur communauté, membres de Redine – Red de Investigacion Educativa -, très actifs sur le plan social, ils se rendent régulièrement dans des communautés au Brésil et au Paraguay et constituent donc des observateurs/acteurs privilégiés. Comme Liliana pestait contre les « anthropologues qui prétendent parler au nom des Guaranis, assènent des généralités et racontent ce qui les arrangent », nous avons voulu leur donner la parole, sans filtre.

 

Les Guaranis sont estimés à 70’000 – 80’000. Est-ce correct?

Liliana Frias: C’est impossible de connaître leur nombre avec précision. Les recensements étatiques ne sont pas fiables. A Misiones, par exemple, les fonctionnaires gouvernementaux n’ont pas interrogé chaque famille, ils se sont limités à questionner le chef du village et ont fait une estimation approximative. Il faudrait faire un travail sérieux et c’est aux communautés elles-mêmes de le faire, d’autant plus qu’elles maîtrisent la technologie.  Ici, à Paraty Mirin, il y a une vingtaine de familles, cela doit représenter 150 personnes.

Quelle est l’atmosphère dans cette communauté?

Liliana Frias : Les gens sont très gais, souriants, ils n’ont pas de problèmes de santé ou de handicap comme chez nous. Le rythme de vie y est différent, ils sont tranquilles. La réserve appartient à l’Etat, ils n’ont pas de grands conflits, beaucoup de familles vendent de l’artisanat à Paraty, ils sont bien acceptés par la population. A Misiones, par contre [en Argentine], de nombreuses familles ont de la difficulté à vendre leurs produits au reste de la société et elles sont obligées d’aller mendier dans les grandes villes. Dans ce village, du moins, cela ne se voit pas. Ils mangent ce que leur donnent l’Etat et les organisations. Pendant la semaine que nous avons passée ici, nous en avons vu défiler beaucoup.

Est-ce à dire qu’il n’y a aucun problème dans cette réserve ?

Liliana Frias : D’après ce que nous sommes en train de voir, il n’y en a pas. Du point de vue de mon mari et moi, par contre, qui sommes enseignants, le problème qu’il pourrait y avoir est que les membres de cette communauté ne connaissent pas leur culture. Ils n’ont personne pour la leur enseigner et c’est pour cela qu’ils nous ont demandé de venir travailler ici, ce que nous sommes en train d’évaluer – mais pour eux ce n’est peut-être pas un grand problème ! Dans d’autres communautés de la région de Rio il y a des enseignants, mais pas ici parce que c’est reculé. Selon nous, ce problème va surtout se poser à l’avenir car la communauté va s’agrandir. Il y a beaucoup de mobilité, des familles vont aller vivre dans d’autres villages, d’autres vont venir s’installer ici. La vie des Guaranis est ainsi : si tu veux venir vivre ici, la communauté se réunit en assemblée pour décider si elle t’accepte et, le cas échéant, elle te donne une petite maison – en échange tu dois accepter les règles du lieu. Dans notre village nous recevons beaucoup de communautés du Paraguay et le protocole est le même.

Que pensent les Guaranis de l’élection du nouveau président Jair Bolsonaro, qui a promis de déboiser la forêt amazonienne au profit de l’agro-business ?

Liliana Frias: Le monde des Guaranis est complètement différent [du vôtre]. Les gens vivent au jour le jour, ce qui compte pour eux c’est  d’être en paix avec soi-même, avec les dieux et avec la nature et que leurs enfants aillent bien. Ils ne sont pas conscients des changements politiques. Ici ils ont peut-être voté, on ne sait pas, mais dans cette communauté du moins ils ne parlent jamais de politique. Ils ne nous ont jamais dit qu’ils avaient eu un quelconque conflit avec les voisins. Ils sont amis avec tout le monde, ils parlent portugais, l’échange est incroyable. Ils respectent énormément le couple d’anciens qui a fondé la communauté – Miguel, le grand-père, dit avoir 118 ans. Le soir de Nouvel An, par exemple, les jeunes des environs sont venus les inviter pour aller voir les feux d’artifice sur la plage. Les jeunes filles voulaient y aller, mais le grand-père a refusé, disant que c’était dangereux. Tout le monde a obtempéré, ils sont restés ici et ils ont dansé jusqu’à 7 heures du matin.

Vous ne pensez donc pas que la situation des Guaranis du Brésil va empirer avec le nouveau gouvernement?

José Fernandez : Il va y avoir un changement politique très fort. Nous savons que le nouveau gouvernement est discriminatoire. Le nouveau président a annoncé qu’il allait limiter les terres attribuées aux peuples autochtones et exploiter les ressources naturelles. Mais sous l’ancien gouvernement il y avait déjà de l’exploitation et des meurtres en Amazonie, où il y a beaucoup de communautés, très nombreuses. Les Indigènes ont des conflits avec tous les gouvernements, car ces derniers ont tous des intérêts économiques. La communauté de Paraty Mirin est petite, il n’y a pas de ressources naturelles, donc il ne va pas y avoir de problèmes ici. Le problème est en Amazonie, où il y a beaucoup « d’argent vert » [tiré des agro-carburants, le Brésil étant un producteur très important d’éthanol], ou dans l’Etat du Paraná où il y a des monocultures. Il y a déjà eu énormément de morts et de conflits dans ces régions et cela va continuer. Tout le monde ne va pas être affecté, mais les communautés qui ne sont pas reconnues sont celles qui vont avoir le plus de difficultés.

La terre appartient-elle aux Guaranis?

Liliana  Frias: Au Brésil les communautés n’ont pas de titres de propriété. Les réserves appartiennent à l’Etat, qui met la terre à leur disposition. A Porto Alegre, après beaucoup d’années de lutte, l’Etat a donné aux Indiens des lieux qui lui appartenaient, comme des campings désaffectés. Ils s’y sont installés, ont des écoles, des dispensaires, ils sont reconnus. Nous y sommes allés en juillet et ils étaient en train de s’organiser, ils avaient beaucoup de projets. En Argentine, toutes les communautés sont loin d’être reconnues, mais certaines sont propriétaires de la terre qu’elles habitent – la nôtre possède 5’014 hectares

L’une des choses les plus frappantes au Brésil est la présence des Eglises évangéliques jusque dans les endroits les plus reculés. En va-t-il de même ici?

Liliana Frias: Dans toute l’Amérique latine, là où l’Etat n’a pas de pouvoir d’organisation, les Eglises et les ONG prennent sa place. C’est pareil ici. Souvent elles résolvent de grands problèmes, mais parfois elles font de l’assistanat et les familles n’ont plus besoin de chercher d’alternatives. Dans cette communauté, les gens n’ont pas besoin de travailler car tout leur est donné – la nourriture, le logement, les soins de santé. C’est la nécessité qui pousse les gens à s’organiser et à revendiquer leurs droits. C’est quand ils touchent le fond qu’ils bougent. Ici ils ont beaucoup de temps libre, mais il faudrait l’organiser pour qu’il soit productif, sinon ils risquent de tomber dans toutes sortes de vices. Mais attention : tout ce que l’on sait des communautés est presque toujours de la fiction. Il faut tout remettre en question, se demander qui est la source. Même ici, la communauté ne va pas forcément tout nous dire car nous sommes des visiteurs. Chez nous, à Misiones, c’est pareil : chaque famille a ses conflits, ses ambitions, une communauté n’est jamais unanime.

 

 

 

Les Brésiliens, la bonne humeur et la peur au ventre

Impressions (forcément subjectives) d’un Nouvel An à Rio, où les habitants s’en remettent à Dieu et au nouveau président Bolsonaro pour vaincre un fort sentiment d’insécurité. Dans la joie, mais avec de très grandes disparités sociales.

Je viens de passer trois jours à Rio de Janeiro et ce qui m’a le plus frappée, c’est le sentiment de peur. D’insécurité. Réelle ou ressentie, difficile à dire… « Santa Teresa ? Je n’y vais pas, c’est très dangereux la nuit, vous n’avez pas vu qu’il y a une favela juste en face ? » S’exclame le chauffeur de taxi, qui avait d’abord refusé de nous conduire dans le quartier bohème et branché de la ville, mais avait fini par se laisser convaincre par le tarif exorbitant (250 Reales, environ 73 CHF !) que des Suisses fatigués lui avaient cédé, de guerre lasse. A notre décharge : impossible de rentrer du réveillon de Copacabana, car un large périmètre autour de la plage était fermé à la circulation, les rares taxis pris d’assaut et les Uber plus disponibles. Comme dans un exode, une foule immense rentrait donc à pied et en profitait pour continuer la fête dans la musique et les brumes de l’alcool.

« C’est presque la seule fois de l’année où je gagne quelque chose, ajoute notre chauffeur de taxi, comme pour s’excuser. Uber, 99 et les autres applications de partage de véhicules nous mettent sur la paille ! » « Cela a pourtant l’air d’être légal », lui faisons-nous remarquer, vu la publicité omniprésente d’Uber, les lieux de prise en charge parfaitement bien indiqués et le nombre impressionnants de chauffeurs, disponibles dans les trois minutes. «Ce n’est pas légal ! Ils ne paient pas d’impôts, mais ils sont arrivés à s’imposer par des magouilles »,  s’indigne-t-il, s’emportant devant cette « concurrence déloyale » qui, il faut bien le dire, a l’air de faire vivre beaucoup de monde. Alors quels sont les quartiers sûrs de Rio? « Copacabana, Ipanema, Leblon, Urca, Barra da Tujuca… », Nous répond-il, en passant les vitesses à toute allure et se gardant bien de s’arrêter aux feux rouges, de peur de se faire braquer. « Un peu cher non ? » Osons-nous « En effet… Mais Bolsonaro va régler tout ça ! » S’exclame-t-il, visiblement ravi de l’accession au pouvoir du nouveau président le jour même, 1er janvier.

Quartiers résidentiels et favelas se regardent en chiens de faïence

Il faut dire que si sur la plage de Copacabana, blanche de monde le soir du 31 décembre – les gens s’habillent en blanc en l’honneur de Yemanja, la déesse afro-brésilienne de la mer – les Carioca se mélangent allégrement, il ne semble pas en aller toujours ainsi, sauf sur les célèbres plages de la ville. Presque tous les quartiers résidentiels font face à des favelas, construites au flanc de montagnes abruptes, et les habitants se regardent en chien de faïence. Ceux du bas se barricadent derrière de lourdes portes et grillages, surveillés par des gardiens. Ceux du haut – 30% de la population selon les chiffres officiels, jusqu’à la moitié selon d’autres estimations – squattent des logements improvisés, certains pourvus d’eau et d’électricité, d’autres beaucoup plus sommaires. La favela qui faisait face à notre appartement, à Santa Teresa, bien éclairée, était même devenue une présence familière, malgré des bruits récurrents dont il était difficile de dire si c’était des pétards ou des tirs de pistolet. Sûrement les premiers, vu la période de l’année, nous étions-nous dit pour nous rassurer. « Le Corcovado est au bout de cette route. Ici, à droite, il y a une communauté, vous pouvez la visiter si vous voulez », nous avait expliqué très aimablement une Carioca à qui je demandais le chemin pour la célèbre statue du Christ Rédempteur. J’avais refusé poliment, assommée par le jet lag et n’ayant pas compris que « communauté » est le terme local pour favela. Et fini par le regretter amèrement.

L’un des pays les plus inégalitaires au monde

« Le réveillon de Copacabana est très beau, il faut absolument le voir, mais c’est dangereux, attention aux pickpockets ! » nous avais mis en garde le vendeur ambulant de fromage grillé, rencontré de jour sur la même plage. Finalement, malgré une foule immense, estimée à deux millions de personnes, qui se pressait sur l’Avenida Atlantida, se déhanchait au son du concert de Gilberto Gil, une caipirinha à la main, ou piqueniquait en famille sur le sable, le nez en l’air et bouche bée devant les feux d’artifice qui illuminaient la baie de Rio, nous n’avons vu qu’un jeune homme courir au milieu de la foule. Probablement un pickpocket qui venait de voler un porte-monnaie… comme cela m’est arrivé à la gare de Genève. Avant les feux, quelqu’un promenait un panneau quelque peu décalé sur la plage : « Cherche Jésus ». Il va en falloir plus à Jair Bolsonaro pour régler le problème de l’insécurité – réelle ou ressentie – dans l’un des pays les plus inégalitaires au monde, où les habitants et les touristes ne marchent pas dans les rues le soir, ou même la journée lorsqu’il n’y a personne. Elles appartiennent alors aux innombrables sans abris que la foule du Nouvel An menaçait de piétiner dans l’indifférence générale.

Rire est bon pour la société

Pour célébrer la Journée internationale des migrants, l’ONU invite la population à une soirée théâtrale avec des comédiens de renom, afin de favoriser le rire ensemble et démystifier un sujet trop politisé.

Peut-on rire de tout ? Le Haut-commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (OHCHR) est convaincu que oui. Après le psychodrame et la tourmente médiatique qui a entouré la signature du Pacte mondial sur les migrations, la semaine passée à Marrakech, il invite à aborder la migration avec humour et humanité, en organisant Stand up for Migrants, une soirée comique en anglais et en français, qui aura lieu le 20 décembre au Victoria Hall de Genève. Avec des comédiens de renom : Hari Kondabolu, « l’un des plus importants comédiens politiques » selon le New York Times, et sa mère Uma ; les Suisses Thomas Wiesel et Charles Nouveau, qui ont participé au Montreux Comedy Festival ;  Deborah Frances-White, hôte du podcast The Guilty Feminist ; Evelyne Mok, nommée comédienne de l’année en Suède ; Noman Hosni, hôte du Montreux Comedy Club, et Bruno Peki, finaliste du festival Morges-sous-rire.

« Nous nous adressons à des gens qui ne sont pas sensibles aux droits humains des migrants, mais qui suivent ces comédiens, et à ceux qui y sont sensibles, mais ne connaissent pas forcément ces humoristes. Au-delà des controverses politiques, nous voulons parler d’êtres humains car les histoires individuelles, tout le monde peut les comprendre », nous explique Pia Oberoi.

164 pays ont signé le Pacte mondial sur les migrations

La cheffe de l’équipe Migration et droits humains à l’OHCHR rentre de Marrakech, justement. Et sa lecture du Pacte mondial pour les migrations tranche avec la vision catastrophiste véhiculée par certains. «Il y avait 164 pays présents, tout de même! Certains ont dit explicitement qu’ils n’allaient pas signer, comme les Etats-Unis, la Pologne et la Hongrie. D’autres, comme la Suisse, ont besoin de plus de temps pour analyser le texte et n’ont pas encore pris de décision. Mais la très grande majorité des membres de l’ONU ont signé ce Pacte parce qu’ils ont compris qu’une migration sûre, ordonnée et régulière est dans leur intérêt.»

Elle insiste : le Pacte ne crée aucun nouveau droit, il ne fait que réaffirmer des droits existants. Il ne crée pas de droit à la migration. Il n’implique pas l’ouverture des frontières. Il n’entraîne pas la régularisation des sans-papiers. Il dit que si les droits humains sont là, qu’ils ont été reconnus par la plupart des Etats, il faut les appliquer et il essaie de montrer comment. Mais rien n’oblige un gouvernement à prendre des mesures qui violent sa souveraineté. Le Pacte vise à créer des voies sûres, pour que les gens puissent se déplacer de façon régulière. Mais aussi à éliminer les facteurs négatifs de la migration, ceux qui obligent les gens à partir. Certains gouvernements ont dit comment ils allaient mettre en œuvre le Pacte, voire modifier la législation pour rendre leur politique plus cohérente. Le Mexique, par exemple, co-facilitateur des négociations avec la Suisse, a déclaré qu’il allait examiner toute sa politique migratoire à la lumière du Pacte.

La migration, machine à gagner des voix

« Actuellement, il est trop facile d’instrumentaliser la migration, continue Pia Oberoi. Des extrémistes surfent sur l’émotivité du sujet pour gagner des voix et même des partis politiques plus modérés leur emboîtent le pas. Cela doit changer ! Car tout indique que la migration est bonne pour la société et pour l’économie. Les migrants ne commettent pas plus de crimes que le reste de la population, au contraire, ils ont tendance à respecter davantage la loi et à avoir une vie plus saine. Dans cinquante ans encore plus de gens se déplaceront car dans certaines parties du monde la pression démographique va augmenter. C’est un fait : nous avons toujours migré et nous continuerons à le faire. »

Reste que c’est celui qui crie le plus fort qui se fait le plus entendre… Pour essayer de changer le narratif sur la migration, en passant de l’exclusion à des valeurs partagées, le Haut-commissariat aux droits de l’homme a lancé une campagne sur les réseaux sociaux, Stand Up for Migrants. « Nous avons parlé aux migrants et avons constaté que la plupart veulent faire profil bas, travailler, ne pas exposer leurs enfants. Or, comme ils sont inaudibles dans le débat public, c’est le stéréotype du migrant qui domine. La peur de la migration touche surtout ceux qui ont perdu leur emploi à cause de l’automatisation, de la délocalisation, qui voient le système de protection sociale s’effriter sous la pression du changement démographique. Nous avons si peur de la migration que nous permettons aux gouvernements de mettre en place une vaste surveillance parce qu’un jour, éventuellement, il pourrait y avoir un attentat… A un moment donné, le discours doit changer », soupire Pia Oberoi.

Elle l’admet : la communication sur le Pacte mondial aurait dû être plus affirmative, disant clairement ce qu’il est et ce qu’il n’est pas. « Pourtant, jamais auparavant les États membres de l’ONU n’avaient négocié un tel document. Les facilitateurs ne se sont pas pliés à l’air du temps, ce document est solide. Nous croyons que les gouvernements qui ne l’ont pas signé le feront parce qu’il est fondé sur les droits humains et que certains d’entre eux sont des champions de ces droits. »

Stand up for Migrants, le 20 décembre au Victoria Hall de Genève à 20h

L’OMC veut sortir l’artillerie lourde pour contenir la Chine

Photo: magasin chinois à Buenos Aires © Isolda Agazzi

En prenant l’OMC en otage, Donald Trump pousse les membres à proposer des réformes radicales pour, de fait, contrer les mesures prétendument déloyales adoptées par Pékin : transfert forcé de technologie, subventions aux entreprises détenues par l’Etat et statut de pays en développement.

C’est la réponse du berger à la bergère : après avoir bloqué la nomination des nouveaux juges à l’Organe d’Appel, le 30 août Donald Trump menaçait carrément de quitter l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ni une, ni deux. Si trois groupes de travail planchaient depuis un certain temps sur la réforme de l’organisation, le 18 septembre l’Union européenne s’est dépêché de présenter un « concept paper » qui propose, point par point, des réponses  aux principales critiques américaines. Affirmant sans ambages que le système commercial multilatéral fait face à la pire crise de son histoire, la Commission européenne prend le taureau par les cornes en attaquant, sans jamais la nommer, les pratiques prétendument déloyales de la Chine.

Transfert forcé de technologie

A commencer par la délicate question du transfert forcé de technologie. Les Etats-Unis ont toujours affirmé que c’était l’une des principales raisons pour laquelle ils avaient imposé des droits de douane de l’ordre de 250 milliards USD sur les marchandises chinoises et menaçaient d’y ajouter 267 milliards USD.

En effet, comme constaté même par des observateurs indépendants, la Chine exige que, pour pouvoir accéder à son immense marché, les investisseurs étrangers cèdent des technologies et innovations stratégiquement importantes à une entité locale. Selon des études officielles américaines, les détenteurs américains de propriété intellectuelle perdent des dizaines, voire des centaines de milliards à cause de ce transfert forcé de technologie et d’une faible protection de la propriété intellectuelle. Comment font les Chinois ? Ils obligent les multinationales qui veulent investir dans certains secteurs à établir des joint-ventures avec des entreprises locales, qu’elles ne contrôlent pas. C’est le cas dans l’industrie automobile par exemple, où les fabricants chinois pourraient vouloir mettre la main sur la technologie nécessaire à fabriquer des voitures électriques.

Photo: vue depuis le siège de l’OMC à Genève, © Isolda Agazzi

Concentré de tomate italien produit au Xinjiang

Le problème est que les entreprises chinoises peuvent devenir de véritables concurrents, non seulement sur le marché chinois, mais à l’international. C’est l’amère expérience qu’ont fait les fabricants italiens de concentré de tomate: à la fin des années 1990, ils ont commencé à faire pousser des tomates et à produire du concentré au Xinjiang, région autonome à majorité musulmane et turcophone de l’ouest de la Chine, où Pékin envoie depuis les années 1950 une armée de pionniers, directement liés au gouvernement central, pour l’assimiler au reste de la Chine Han (aujourd’hui cette région est tristement connue pour les camps de rééducation des Ouighours). Les Italiens ont fourni aux entreprises d’Etat chinoises, fortement subventionnées et pouvant compter sur une main d’œuvre sous-payée et le travail des enfants, la technologie et le savoir-faire nécessaires à produire du concentré de tomate, qu’ils réimportaient en Italie. Mais tel le monstre de Frankenstein, l’idée à priori géniale de délocaliser la production dans un pays bon marché s’est retournée contre les Italiens, lorsque les Chinois ont commencé à exporter le concentré de tomates, non seulement en Italie, mais dans le monde entier, faisant une concurrence (déloyale) à leurs mentors italiens. Le problème est que ce transfert forcé de technologie est très difficile à prouver car les entreprises n’aiment pas admettre qu’elles ont été mises sous pression, ou que, pour gagner des parts de marché, elles ont accepté de dévoiler des secrets qu’elles auraient préféré garder pour elles.

Entreprises détenues par l’Etat

Ce qui accentue encore le problème c’est qu’en Chine de nombreux secteurs d’importance stratégique sont largement dominés par les entreprises détenues par l’Etat. On pense aux transports, aux télécommunications, à l’électricité, aux compagnies aériennes, ou à la médecine. Les PDG de ces sociétés sont nommés par le parti communiste et les décisions qu’ils prennent sont susceptibles de servir davantage les intérêts du pays plutôt que des intérêts commerciaux à court terme (par ex. fabriquer un jour un avion chinois). Même dans les secteurs officiellement ouverts, les entreprises étrangères peuvent être mises sous pression pour transférer la technologie afin d’avoir les autorisations nécessaires, souvent difficiles et opaques à obtenir au niveau local. Dans son « concept paper », la Commission européenne estime que l’OMC a besoin de nouvelles règles pour améliorer l’accès au marché des investisseurs étrangers dans des secteurs jusqu’ici fermés. Et aussi pour interdire des pratiques jugées « discriminatoires », comme les exigences de performance, qui obligent un investisseur étranger à produire un intrant localement, à utiliser un fournisseur de service local, ou à recruter de la main d’œuvre sur place.

De surcroît, ces entreprises reçoivent des subventions, certes interdites par l’OMC, mais non appliquées puisque la moitié des membres – et donc pas seulement la Chine – ne les notifient pas. Par ailleurs, le degré d’interférence de l’Etat dans ces entreprises est difficile à mesurer. L’UE propose de clarifier tout cela, d’améliorer le processus de notification et d’imposer des critères plus stricts pour éviter la surproduction, qui fait chuter les prix sur les marchés internationaux et a un effet de distorsion sur la concurrence.

Photo: siège de l’OMC à Genève, © Isolda Agazzi

Quid des autres pays en développement ?

Dans le collimateur des Etats-Unis – et forcément repris dans le papier de la Commission européenne -, on trouve aussi le serpent de mer du statut de pays en développement. A l’OMC, à l’exception des Pays les moins avancés (PMA) – qui constituent une catégorie définie par l’ONU et qui compte 47 pays aujourd’hui – les membres s’auto-classifient en pays développés ou pays en développement. Ces derniers bénéficient d’un traitement spécial et différencié, qui comporte une réduction moindre des droits de douane, des temps d’adaptation plus longs, etc. Sauf que cette catégorie, qui comprend 2/3 des membres, compte désormais des pays aussi disparates que la Côte d’Ivoire, la Corée du Sud et la Chine. Elle est donc de plus en plus contestée par les pays industrialisés et la Commission européenne propose que les pays « graduent » volontairement, ou qu’il y ait  une forme ou l’autre de différenciation.

Ces propositions de réforme laissent perplexe. C’est précisément parce que la Chine a mené une politique économique pas toujours conforme aux règles de l’OMC qu’elle est devenue la 2ème puissance mondiale. Elle s’assure un transfert de technologie, protège les secteurs industriels sensibles et peu compétitifs, limite les investissements étrangers dans les secteurs stratégiques, subventionne les entreprises détenues par l’Etat, introduit des exigences de performance et profite de son statut de pays en développement… Cela lui a tellement bien réussi qu’aujourd’hui elle fait peur. Pour contenir son expansion, les pays industrialisés veulent réformer l’OMC. Le grand danger est que ces réformes s’appliquent aussi aux pays pauvres qui ont (encore) besoin de faire transférer la technologie, subventionner le secteur industriel, protéger les secteurs sensibles, avoir des entreprises d’Etat capables de mener une politique industrielle digne de ce nom, bénéficier d’un traitement de faveur en tant que pays en développement. En visant la Chine, le danger est grand de jeter le bébé avec l’eau du bain.

Cet article a d’abord été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

La Patagonie menacée par les mines et les grands barrages

Photo: glacier du Perito Moreno, © Peter Dielmann

Dans la Patagonie argentine, une entreprise chinoise est en train de construire deux grands barrages qui menacent le glacier du Perito Moreno. Une multinationale canadienne pourrait exploiter la plus grande mine d’argent du monde. A Vaca Muerta, Chevron extrait du pétrole et du gaz par la technique controversée du fracking. Les résistances s’organisent, alors que les défenseurs des droits humains s’inquiètent de l’avancée des investissements chinois en Amérique latine.

L’entreprise chinoise Gezhouba est l’actionnaire majoritaire de Represas Patagonicas, un consortium qui est en train de construire les deux plus grands barrages d’Argentine : le Condor Cliff et La Barrancosa, sur le fleuve Santa Cruz, au sud de la Patagonie. Le projet avait été adjugé en 2008, sous l’ancienne présidente Cristina Kirchner, mais la crise économique – et une forte opposition des mouvements de protection de l’environnement et des peuples autochtones – avaient empêché l’avancement des travaux – jusqu’à l’entrée en scène du puissant financier chinois, qui a injecté 4’714 millions USD dans le projet. Après la réalisation d’une étude d’impact environnemental et la tenue d’un débat public en 2017, les travaux ont démarré.

« Beaucoup de gens avaient pourtant participé à cette audition publique pour dire qu’ils étaient contre le projet ! s’exclame Soledad Veron, du Movimiento Patagonia Libre, lors d’un atelier organisé le 28 novembre à Buenos Aires, dans le cadre de la semaine d’action contre le G20. Elle nous explique que Gezhouba est une entreprise détenue par l’Etat chinois. Or, comme la Chine n’a plus de rivières pour construire des barrages, le gouvernement conclut des contrats à tour de bras avec des pays étrangers pour pouvoir continuer à construire ailleurs. « Mais la rivière Santa Cruz est très fragile, ajoute-t-elle. Elle conflue dans le glacier du Perito Moreno, la troisième réserve d’eau douce au monde, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, qui est ainsi menacé. Les barrages vont couper la rivière, qui va devenir un lac. Celui-ci va venir frapper le mur du glacier et il peut causer des inondations ».

Photo ©  Movimiento Patagonia Libre

Le Movimiento Patagonia Libre s’oppose aux méga barrages et à l’extractivisme

Pour s’opposer à ce méga projet hydroélectrique et à l’avancée des politiques extractivistes en Patagonie, le mouvement s’est créé en 2017 à Pietra Buena (Santa Cruz), rassemblant des habitants d’El Chalten, d’El Calafate et d’autres lieux isolés de cette région du bout du monde. « En hiver il est très difficile de voyager dans nos terres, heureusement que les réseaux sociaux et internet nous permettent de garder le contact ! », fait remarquer Soledad. En plus des dégâts environnementaux, le collectif dénonce la perte de la biodiversité, le manque de consultation des communautés Mapuche et Tehuelche et une clause du contrat, appelée « clause de défaut croisé», qui implique que lorsqu’un débiteur entre en situation de défaut sur l’un de ses prêts, il entre automatiquement en situation de défaut dans les autres projets qui contiennent la même clause. Ce qui, de fait, lie les mains de l’Etat argentin qui, même s’il le voulait, aurait beaucoup de peine à arrêter le projet.

« Le gouvernement mise sur l’extractivisme et l’exploration minière pour sortir de la crise, mais nous savons que ces entreprises créent des emplois précaires, qui ne durent que quelques années, après les travailleurs se retrouvent à la rue, s’exclame Soledad. Genzhouba est en train d’amener tout de Chine, cette construction ne bénéficie à personne à part le gouvernement chinois, pourtant on est en train de s’endetter et de polluer l’environnement. D’ailleurs la province de la Rioja [nord de l’Argentine], qui est celle où il y a le plus de mines, est la plus pauvre du pays ! »  

15 investissements chinois violeraient les droits humains en Amérique latine

Gezhouba est l’entreprise qui a construit le barrage des Trois Gorges en Chine, le plus grand du monde, pointé du doigt pour les conséquences environnementales désastreuses qu’il a eu sur le fleuve Yangtzé. Elle a été sanctionnée par la Banque mondiale pendant 18 mois pour mauvaise pratique, fraude et corruption dans différents projets. Face à l’influence croissante de la Chine en Amérique latine, 21 organisations de la société civile régionale s’inquiètent de la participation d’entreprises chinoises dans le développement de projets miniers, énergétiques et d’infrastructures. Dans une note, elles les accusent de faire fi des mécanismes de diligence raisonnable prévus par les Nations Unies pour garantir le respect des droits humains des communautés affectées. Bien que les investissements chinois soient particulièrement opaques et difficiles à détecter, les militants estiment qu’au moins 15  à 18 projets violent les droits des populations autochtones et menacent l’environnement sur le continent, dont huit en Equateur, quatre au Pérou, un en Bolivie, un au Brésil et ledit projet de méga-barrages en Argentine. En 2017, le Comité de l’ONU sur les droits économiques, sociaux et culturels a estimé qu’un Etat doit adopter les mesures adéquates pour s’assurer que ses entreprises, qu’elles soient publiques ou privées, respectent les droits économiques, sociaux et culturels, particulièrement lorsqu’elles travaillent à l’étranger. Or, pour ces défenseurs des droits humains, la Chine n’est pas en train de remplir ses obligations extraterritoriales.

Photo: baleine à Puerto Madryn, avec la Meseta en arrière-plan

Mine d’argent prête à être exploitée par une entreprise canadienne, malgré l’interdiction de la loi

Au nord de la Patagonie, ce sont surtout les entreprises minières canadiennes qui suscitent l’indignation des défenseurs de l’environnement. Dans la province du Chubut, connue pour la réserve de la Péninsule Valdes, qui abrite des baleines, pingouins, orques, éléphants de mer et autres animaux marins menacés, « le gouvernement est en train d’explorer la possibilité de confier l’exploitation d’une mine d’argent, le projet Navidad, à l’entreprise canadienne Pan American Silver, alors même que l’exploitation minière à ciel ouvert est interdite dans cette province. Ce serait la plus grande du monde et l’extraction du métal se ferait par le cyanure, qui est extrêmement polluant! » S’indigne Pablo Ceballos, de l’Asamblea de Puerto Madryn, présent au même atelier.

Pan American Silver, géant minier basé à Vancouver, possède des mines aux Etats-Unis, au Pérou, en Bolivie, au Mexique et trois en Argentine, dont celle de Navidad, prête à être exploitée, mais qui se heurte (pour l’instant) à la loi de la province de Chubut – en Argentine l’exploitation minière relève de la législation provinciale.

L’Asamblea de Defensa del Territorio relève que sur les 22 millions d’hectares que compte la province,  4 millions ont déjà été octroyés à des concessions minières et 130 projets supplémentaires sont en cours de préparation. L’association de défense du territoire s’indigne que l’exploitation minière consomme des millions de litres d’eau, alors que dans la région de la meseta (haut-plateau), l’eau manque déjà cruellement. Elle accuse l’extraction minière d’augmenter la sécheresse de la Patagonie, en entraînant la diminution des pluies, la baisse du débit des rivières et des ruisseaux, la baisse du niveau des nappes phréatiques et, au final, l’augmentation de la température moyenne de la planète

Vaca Muerta : pétrole et gaz exploités (entres autres) par Chevron

Un autre investissement qui inquiète les défenseurs de l’environnement est celui de Chevron à Vaca Muerta, dans la province de Neuquen, au nord de la Patagonie. L’entreprise étasunienne, déjà accusée d’avoir pollué l’Amazonie équatorienne, est en train d’exploiter un immense gisement de pétrole et de gaz par la technique de la fracturation hydraulique. « Les habitants commencent à avoir des problèmes respiratoires. L’accord entre Chevron et l’Argentine contient des clauses secrètes. Ce gouvernement a promis qu’il allait les révéler avant d’être élu, mais il n’a rien fait! », accuse Pablo  Cevallos.

« L’exploitation du gisement de Vaca Muerta par Chevron permet à l’élite nationale de multiplier par deux ou trois le prix du gaz et du pétrole, s’indignait le sénateur Fernando Solanas, président de la Commission Environnement et développement durable du Sénat argentin, lors d’une rencontre avec la presse le 27 novembre à Buenos Aires. Aujourd’hui, l’Argentine paie le gaz le plus cher au monde, alors même qu’elle en produit. L’adoption de ce système a entraîné la dollarisation des tarifs énergétiques. Pourquoi faut-il dollariser l’énergie si elle est extraite en Argentine et alors que nous n’en importons quasiment pas? Nous sommes en train de  perdre notre souveraineté.»

 

Voir aussi la suite de cet article, Extraction minière à Chubut en Patagonie: “non c’est non”! du 13 janvier 2019

Le cuivre de Zambie au gré des négociants suisses

Photo: Kansanshi Mine owned by First Quantum Minerals. Solwezi, Zambia © Rita Kesselring

La Suisse est la plaque tournante mondiale du négoce des matières premières. Pourtant, elle refuse d’imposer plus de transparence au secteur. Un projet de recherche financé par SNIS (Swiss Network for International Studies) s’est penché sur la chaîne de valeur du cuivre zambien et le rôle de la Suisse. Débat le 10 décembre au Graduate Institute de Genève

A Lusaka, le 10 novembre, le ministre des Mines de Zambie révélait que Konkola Copper Mines (KCM), une filiale de Vedanta Resources, devait 80 millions USD à 400 fournisseurs, dont 7 millions USD à 91 fournisseurs locaux. En relayant l’information, le Zambia Business Times soulignait que seuls 12,5% des travaux de la compagnie minière étaient confiés à des sous-traitants locaux. « Une situation qui doit être améliorée urgemment », continuait le magazine économique, regrettant que le pays « ait été incapable de réguler l’industrie d’extraction du cuivre, alors même qu’elle représente 70% des recettes d’exportation. » Une mauvaise passe de plus, pourrait-on ajouter, pour la multinationale indienne, qui doit faire face à une plainte collective devant les tribunaux britanniques, où 1’826 habitants de Zambie l’accusent d’avoir pollué les eaux et les sols.

A Berne, le 7 novembre, une commission parlementaire n’a pas délibéré dans un sens favorable au peuple zambien. Elle a certes préconisé d’intégrer dans le droit suisse une disposition obligeant les sociétés qui extraient les matières premières à publier les paiements effectués aux Etats producteurs, pour améliorer la transparence et lutter contre la corruption. Mais cette disposition ne s’adresse qu’aux sociétés extractives et non aux sociétés de négoce (traders), si bien qu’elle ne touche de fait que… 4 des 544 multinationales présentes en Suisse ! Bien qu’elle soit la principale plaque tournante du négoce (trading) de matières premières, la Suisse n’est prête à imposer plus de transparence aux négociants qu’après qu’un autre pays l’ait fait avant elle – et encore, cela reste à voir. Or, comme le montre le cas zambien, les pays producteurs n’ont ni les moyens, ni la capacité de réguler le secteur.

Photo: Puma petrol station partly owned by Trafigura. Solwezi, Zambia © Rita Kesselring

Les mines de cuivre de Zambie entre les mains de 4 multinationales

Pourtant, selon une étude du McKinsey Global Institute, si les populations des pays producteurs de ressources naturelles bénéficiaient davantage de la rente des matières premières, plus de 540 millions de personnes pourraient sortir de la pauvreté. Mais quoi faire ? Comment réguler ? Quel rôle peut jouer la Suisse, à l’exemple de la chaîne de valeur du cuivre de Zambie ? C’est le sujet d’un débat sur Life Along the Copper Value Chain: The Swiss Commodity Trading Hub and its Impact on the Global South, organisé le 10 décembre, au Graduate Institute de Genève parl’UNRISD et le projet de recherche Valueworks: Effects of Financialisation along the Copper Value Chain.  

Ladite recherche arrive à des conclusions édifiantes : les mines de cuivre de Zambie sont entre les mains de quatre multinationales, dont Glencore – la plus importante entreprise de matières premières au monde (et la première société suisse du point de vue du chiffre d’affaires). L’un des problèmes majeurs posés par Glencore, comme par toutes les entreprises minières, est la pollution. L’autre est qu’elles paient très peu d’impôts sur place. Dans le budget 2019, le gouvernement zambien prévoit d’augmenter les taxes minières et les royalties, afin de réduire son déficit colossal. Sans surprise, les entreprises minières refusent.

Photo: Camion en Zambie © Rita Kesselring

Le transport du cuivre entre les mains des entreprises suisses

Les multinationales helvétiques pratiquent l’optimisation fiscale vers la Suisse, où la pression fiscale est notoirement très basse, en s’adonnant notamment au transfer pricing, un mécanisme par lequel, par exemple, la division mines de Glencore vend le cuivre à la division négoce de Glencore. Est-ce illégal ? Cela dépend, cela peut l’être, ou pas, mais il n’a jamais été prouvé que Glencore employait des moyens illégaux en Zambie. Cependant, la perte de revenus pour les pays producteurs est très importante.

Les matières premières sont achetées et revendues depuis la Suisse, sans jamais y transiter (à l’exception de l’or). Les entreprises suisses sont parmi les acteurs qui déterminent le transport du cuivre en Afrique sub-saharienne. A côté de Glencore, la genevoise Trafigura joue un rôle de premier plan dans le transport et la logistique du cuivre de Zambie, tout comme la société navale MSC et, pour la surveillance, la SGS. Ces trois sociétés sont basées à Genève, un canton dont 20% du PIB provient du négoce des matières premières. Il y a aussi beaucoup d’autres négociants, comme les branches de négoce des banques, des assurances et des fonds d’investissement.

Si Trafigura est, depuis 2014, l’une des deux ou trois sociétés qui publient les paiements effectués aux Etats, le secteur manque cruellement de transparence. « Il est impossible de suivre l’entièreté de la route du cuivre. Les contrats ne sont pas transparents, on ne sait pas à quelles conditions les négociants achètent et vendent le minerai», dénoncent les chercheurs. Une seule chose est sûre : la population ne profite pas assez de la manne des matières premières. Par contre, elle paie de ses impôts les infrastructures nécessaires à la réalisation de ces affaires.

Les travailleurs ont payé le prix des privatisations

En 2000, la Zambie a privatisé la société nationale des mines de cuivre. Depuis, 13 milliards USD ont été investis dans le secteur, permettant d’ouvrir de nouvelles mines, de transférer la technologie et d’acheter des machines. La production de cuivre et cobalt a augmenté exponentiellement, faisant de la Zambie le 2ème producteur de cuivre d’Afrique, après la République démocratique du Congo (RDC).

Les exportations de minerais ont explosé, passant de 670 millions USD en 2002 à 4 milliards en 2008, ce qui équivaut à une augmentation de 500%. Les revenus du cuivre par rapport à l’aide internationale sont passés à 7 :1. Depuis 2004, le PIB a crû de 5% – 7% par an. Malgré cela, l’optimisation fiscale des multinationales a fait perdre au pays 3 milliards USD de recettes.

Qui a payé le prix de ce boom économique et des dividendes exorbitants versés aux actionnaires des multinationales ? Les travailleurs des mines. Avec la privatisation, leur nombre a chuté de 60% entre 1991 et 2015. Les emplois précaires ont augmenté : à court terme, mal payés, sans assurances sociales et peu syndiqués. Aujourd’hui plus de 75% des travailleurs du secteur minier ont des dettes bancaires, avec des taux d’intérêt exorbitants à 40%. Le pays est étranglé par la corruption, la mauvaise gouvernance et la restriction de l’espace démocratique.

Plus du tiers des matières premières dans le monde sont vendues, acheminées et achetées en Suisse. Les chercheurs pensent qu’elle a un rôle à jouer pour améliorer la transparence et la redevabilité du secteur.

Life Along the Copper Value Chain: The Swiss Commodity Trading Hub and its Impact on the Global South, débat le 10 décembre au Graduate Institute de Genève 

 

L’aventure d’une jeune actrice dans la jungle d’une ville étrangère

Dans Aventurera, Mélanie Delloye Betancourt explore les difficultés de percer dans le cinéma sans céder au harcèlement, mais aussi de poursuivre ses rêves et savoir ce qu’est le bonheur. Sorti trois ans avant l’éclatement de l’affaire Weinstein, le film est présenté dans le cadre du festival Filmar en America Latina de Genève.

Le monde entier se souvient encore du visage poupin, doux, mais déterminé de cette jeune fille qui, âgée d’une vingtaine d’années à peine, crevait les écrans de télévision pour réclamer la libération de sa mère, Ingrid Betancourt, détenue par les FARC dans la jungle colombienne  et finalement libérée en 2008, après plus de six ans de captivité. Aujourd’hui âgée de 33 ans, Mélanie Delloye Betancourt est à Genève, à l’invitation du festival Filmar en America Latina, présenter Aventurera, où elle joue le rôle principal. Un film qu’elle a co-écrit avec son mari, Leonardo D’Antoni, et qui a valu à ce dernier le prix du meilleur réalisateur argentin au Festival international du cinéma de Mar del Plata, en 2014. Trois ans avant l’éclatement de l’affaire Weinstein, la jeune femme faisait (une fois de plus) preuve de courage, en s’attaquant à un sujet encore tabou: la difficulté de percer dans le cinéma sans céder aux avances sexuelles des producteurs. A la différence qu’Aventurera se déroule à Buenos Aires… Alors l’Argentine et Hollywood, même combat ?

« Léonardo et moi avons fait nos études ensemble aux Etats-Unis, où nous avons côtoyé de nombreux acteurs et avons couru beaucoup de castings. Quand nous sommes allés à Buenos Aires, j’ai été frappée par les points communs entre cette ville et New York. Il y a énormément de théâtres, c’est la Mecque du cinéma en Amérique latine, un passage obligé pour les acteurs et actrices qui veulent se lancer», nous explique Mélanie Delloye Betancourt, alors qu’une ribambelle d’enfants et un public pétillant se pressent autour de nous, savourant une empanada ou un alfajor et sirotant un mojito – c’est aussi cela l’ambiance chaleureuse de Filmar ! « Pour écrire le film, j’ai beaucoup parlé avec des actrices d’Uruguay, du Paraguay, du Chili, de Colombie, de Costa Rica, et je me suis rendue compte à quel point c’est difficile d’être artiste, surtout quand on est étrangère. Léa, le personnage principal du film, est Colombienne. Elle est loin de chez elle, la solitude lui pèse, elle cherche des liens et les trouve auprès de ses amis acteurs, de la vieille dame dont elle s’occupe, mais aussi dans sa communauté d’origine. »

#Metoo en Amérique latine : puissant, mais fragile

Alors qu’en est-il de la lutte contre le harcèlement sexuel en Amérique latine ? « Les réseaux sociaux ont permis la propagation du mouvement #Metoo, c’est très important, nous répond-elle sans hésitation. Il y a toute une génération de jeunes femmes, mais aussi d’hommes, qui sont beaucoup plus conscients du harcèlement et veulent sortir du système patriarcal. Mais ce n’est pas simple, regardez les élections au Brésil – elles montrent que la misogynie est toujours présente – ou l’Argentine, où le parlement vient de refuser la légalisation de l’avortement. Dans les sociétés latino-américaines le machisme est toujours ambiant, mais il y a des femmes extraordinaires, qui jouent des rôles très forts !» En effet, seuls trois pays – l’Uruguay, la Guyane et Cuba – autorisent l’avortement sans condition sur le continent.

Pourtant il serait réducteur de ne voir dans Aventurera qu’un film sur le harcèlement sexuel. Il aborde, avec beaucoup de délicatesse, des thèmes plus larges, comme la difficulté de suivre son ambition et de répondre à sa vocation – jusqu’où est-on prêt à aller pour réaliser ses rêves? « C’est une histoire sur les dangers qu’on porte en nous-mêmes, continue Mélanie. On croit qu’on est prêt à se battre pour un idéal, mais le bonheur est peut-être déjà là, à côté de nous. Béa, la protagoniste, fait l’impasse sur les vraies relations qu’elle est en train de construire, elle se fait avaler par une spirale qu’elle ne contrôle plus. Mais tout n’est pas noir ou blanc, la fin est ouverte…. »

Cinéma colombien en pleine expansion

Aujourd’hui, quelle est la relation de cette battante avec la Colombie, dont elle doit garder aussi des souvenirs douloureux ? « J’y ai passé toute mon enfance, nous réponde-elle émue. J’ai dû partir à 16 ans, avec mon frère, car ma mère était candidate à la présidence et cela devenait trop dangereux pour nous. C’est un pays que j’aime profondément. Je suis ravie de voir à quel point il se développe, j’ai envie de croire que la paix va arriver de façon durable et qu’on va transcender le traumatisme de la guerre. Les FARC ont été intégrés à la vie politique et c’est positif car le dialogue est important, on ne peut pas s’exprimer par la violence. Mais il faut qu’il soit respecté. De très beaux efforts sont faits. Le gouvernement aide à financer le cinéma, qui se développe de façon spectaculaire – aujourd’hui il y a beaucoup plus de film qu’il y a cinq ans! »

Installée en France, cette actrice, réalisatrice et cinéaste très prometteuse est en train d’écrire un long métrage, très personnel, sur la destruction de la maison de sa grand-mère à Reims, « avec un personnage féminin très fort ». Comment dire… ? Cela ne nous étonne pas vraiment.

 

Nouveaux paradigmes : le Vivir Bien à l’épreuve de la réalité

Dans Le monde qui émerge. Les alternatives qui peuvent tout changer, le Bolivien Pablo Solon explore une troisième voie entre le capitalisme et l’économie planifiée. Vivir Bien, décroissance, dé-mondialisation, droits de la terre mère, éco-féminisme… Ces approches sont-elles réalisables ? 

Depuis quatre ans, le rallye du Dakar (anciennement Paris – Dakar) passe par la Bolivie, le Pérou et l’Argentine, sans susciter la moindre opposition de la part des communautés locales. L’année passée, le gouvernement bolivien a même payé quatre millions d’USD aux organisateurs pour que la moitié du circuit traverse les haut-plateaux boliviens. « Une absurdité, le Dakar n’a rien à voir avec la réalité bolivienne du Vivir Bien ! s’indigne Pablo Solon dans Le monde qui émerge. Les alternatives qui peuvent tout changer, le livre qu’il a co-écrit et dont il débattra le 20 novembre à Genève, lors d’une table ronde organisée par Action de Carême, en collaboration avec Pain pour le prochain et le Graduate Institute (IHEID).

Car avec l’élection d’Evo Morales en Bolivie et de Rafael Correa en Equateur, le concept de « bien vivre », inspiré de la cosmovision des autochtones Aymara et Quechua, a été inscrit dans les constitutions des deux pays andins. A l’origine, il implique une approche holistique de l’univers, suppose que le temps est cyclique et non linéaire et surtout, il remet en question la notion de développement en tant que processus de modernisation et de croissance économique. Vivir Bien signifie qu’il faut se concentrer sur tous les aspects de la vie, non seulement matériels, et se soucier aussi de bien vivre ensemble, bien manger, bien dormir, bien danser…

L’institutionnalisation du Vivir Bien l’aurait perverti

Sauf que, selon l’activiste bolivien, par ailleurs ancien ambassadeur de son pays auprès des Nations Unies, en institutionnalisant le concept, on l’a perverti. Certes, le gouvernement bolivien a renégocié les contrats avec les multinationales gazières, dont les profits ont diminué de moitié, passant de 43% en 2005 à 22% 2103. Par ce biais il a énormément augmenté ses recettes, qui sont passées de 673 millions USD à 5,459 milliards USD pendant la même période. Mais la Bolivie s’est reposée sur l’oreiller de paresse du boom des matières premières, elle n’a pas diversifié son économie et les principales activités économiques sont restées entre les mains de quelques multinationales – Petrobras et Repsol gèrent 75% de la production de gaz. Pareil pour les grands propriétaires terriens : l’exportation de soja OGM a même augmenté, passant de 21% à 92% de l’exportation de cette céréale, alors même que l’intention initiale était d’interdire les OGM tout court. « « Le Vivir Bien s’est transformé en modèle extractiviste-populiste, s’insurge-t-il. Il a cédé la place à un capitalisme andéen-amazonien qui n’a rien à voir avec sa conception originelle. »

Car paradoxalement, affirme-t-il, l’institutionnalisation du Vivir Bien a affaibli les communautés indigènes, au lieu de les renforcer, les a corrompues et divisées. C’est qu’au lieu de miser sur un développement basé sur les communautés, l’émancipation et l’autonomisation par le bas, le gouvernement a lancé un plan de développement centré autour de l’Etat. Aujourd’hui il dépend plus que jamais de l’exportation d’hydrocarbures.

 

Echec du projet Yasuni ITT en Equateur

Il faut dire que les gouvernements qui ont essayé d’emprunter des modèles de développement alternatifs n’ont pas été aidés… En Equateur, l’ancien président Rafael Correa avait promis de ne pas déboiser le Parc national du Yasuni, très riche en pétrole, mais aussi en biodiversité, s’il recevait une compensation financière de la part de la communauté internationale. Il s’engageait à laisser dans le sol 856 millions de barils de pétrole, en échange de 350 millions USD par an de la part des pays développés. En 2013, faute d’avoir reçu la compensation économique adéquate, il a déclaré la mort du projet Yasuni ITT et a commencé les explorations pétrolières.

Le livre part d’un constat inquiétant : celui d’une crise du système d’une ampleur sans précédent. Il appelle à trouver des alternatives systémiques au capitalisme pour dépasser le productivisme, l’extractivisme, le patriarcat et l’anthropocentrisme. Il s’inscrit dans l’Initiative pour des alternatives systémiques soutenue par Action de Carême, Focus on the Global South, Attac France et la Fundacion Solon Bolivia. En plus du Vivir Bien, il explore d’autres pistes : la décroissance, les communs, l’éco-féminisme, la dé-globalisation et les droits de la terre-mère – Pablo Solon est à l’origine de la reconnaissance par les Nations Unies de la journée de la terre mère.

Les mouvements sociaux doivent-ils rester dans l’opposition ?

C’est la recherche d’une troisième voie entre le capitalisme et le marxisme, Pablo Solon honnissant autant la seconde doctrine économique que la première. Il y croit dur comme fer : le Vivir Bien peut être mis en œuvre dans sa conception originale. Dans un pays comme la Bolivie, en adoptant une politique économique centrée sur les paysans et les communautés autochtones pour promouvoir l’agro-écologie, l’agroforesterie et la souveraineté alimentaire. « Dans ce sens, le rôle fondamental de l’Etat ne devrait pas être de créer des entreprises communautaires de haut en bas, mais d’autonomiser (« empower ») les réseaux de production, d’échange, de crédit, de savoir traditionnel et d’innovation au niveau local et avec la participation active des acteurs locaux. »

Le livre est passionnant, mais il laisse beaucoup de questions ouvertes : la corruption est-elle l’issue inévitable de toute personne ou acteur qui prend le pouvoir ? Si les mouvements sociaux et indigènes en Amérique latine sont devenus trop proches des gouvernements progressistes, comme il semble l’affirmer, quelle va être leur marge de manœuvre dans un continent où un futur président, démocratiquement élu, prône sans complexes la déforestation au profit de l’agro-business et remet en question les droits des populations autochtones ? Les mouvements sociaux sont-ils condamnés à rester confinés au niveau local ou leurs propositions alternatives peuvent-elles aboutir aussi au niveau national et international ? L’échec du projet Yasuni en Equateur n’est-il pas la preuve qu’il est difficile de convaincre les pays industrialisés de l’existence des communs ? Que doit faire un pays comme la Suisse ? Que pouvons-nous faire, ici, au niveau local ?

En 2019, le Dakar ne passera plus en Bolivie, ni en Argentine, mais seulement au Pérou. Un hasard ou les craintes de Pablo Solon ont-elles été entendues par le gouvernement bolivien?

 

« Le monde qui émerge, les alternatives qui peuvent tout changer » Conférence-débat avec Pablo Solon, mardi 20 novembre à 18h, Graduate Institute (IHEID), Genève

 

 

 

 

Argentine : la dollarisation fait exploser le prix du gaz

Photo: Buenos Aires © Isolda Agazzi

La dévaluation du peso argentin a fait exploser le prix du gaz, payé en USD aux multinationales pétrolières. Face à la pression populaire, le gouvernement a renoncé à augmenter les tarifs et accepté de payer lui-même la différence résultant de la variation du taux de change –  une mesure qui soulage la population dans l’immédiat, mais qui va encore accroître la dette du pays. 

Le 11 octobre, suite à la pression populaire et craignant que le parlement refuse d’adopter le budget 2019, le gouvernement a fait marche arrière. Au lieu d’augmenter les tarifs du gaz, il a décidé de payer lui-même – à partir de l’année prochaine et en 30 tranches – la dette des sociétés de distribution de gaz vis-à-vis des pétroliers étrangers. Dans une récente note informative, la centrale syndicale CTA Autonoma explique que celle-ci résulte de la « dollarisation », à savoir la décision du gouvernement Macri, l’année passée, de payer les pétroliers en USD. A celle-ci s’ajoute la brutale dévaluation du peso qui, entre avril et septembre, a fait perdre à la monnaie nationale 50% de sa valeur, atteignant les 40 pesos pour un USD. Malgré la dévaluation, les sociétés nationales de distribution de gaz ont continué à payer celui-ci aux pétroliers – Total, Panamerican, Tecpetrol et YPF – à un taux de change de 20 pesos pour un USD, comme inscrit dans les contrats de vente. Sauf que la variation du taux de change leur a fait cumuler une « dette » de 250 millions USD vis-à-vis des multinationales pétrolières, que le président Mauricio Macri va finalement faire payer par l’Etat et non par les consommateurs, comme initialement prévu.

Si ces deniers sont soulagés dans l’immédiat, ils ne sont pas dupes : ils savent parfaitement que ce sont eux et leurs enfants qui vont devoir payer cette dette, tôt ou tard. Une dette du gaz qui  s’ajoute à une dette extérieure déjà explosive : « En 2019, 20% du budget de l’Etat va servir à payer le service de la dette. A ce rythme, celle-ci va atteindre les 90% du PIB d’ici la fin de cette année, nous explique Gonzalo Manzullo, directeur des relations internationales à la CTA. » Pour remédier à cet endettement record, l’Argentine a fait appel au Fonds monétaire international, qui lui a octroyé un prêt de 57 milliards USD – la première tranche a été versée en juin. En contrepartie, il a imposé des coupes budgétaires qui ont entraîné notamment la réduction du nombre des ministères de vingt-deux à onze, dont la suppression d’un ministère historiquement aussi important que celui du Travail. Depuis son élection à la tête de l’Etat, il y a deux ans, le président Mauricio Macri avait déjà arrêté la plupart des subventions aux services publics tels que la distribution de gaz et d’eau, dont certains ont augmenté jusqu’à 300%.

L’inflation fait diminuer la classe moyenne

Face à cela, la CTA dénonce les USD 2’865 millions de subventions que les entreprises nationales de distribution de gaz vont recevoir entre 2018 et 2019. La centrale syndicale appelle a mettre fin à la dollarisation du gaz et à convoquer un grand débat sur les services publics et la politique énergétique pour garantir la réalisation du  droit humain à l’énergie pour tous.

Hier, la presse locale annonçait que la classe moyenne inférieure était la plus durement touchée par la hausse des prix – les billets de bus et de train augmentaient le jour même – et des tarifs. La Ville de Buenos Aires compte un peu plus de trois millions d’habitants, dont deux millions appartiennent à la classe moyenne, 565’000 sont pauvres et 386’000 riches. Par rapport à la même période de l’année passée, la classe moyenne a perdu 104’000 personnes et il y a 69’000 pauvres en plus. Si dans les quartiers chics et touristiques on le remarque à peine – la chute du peso a fait baisser les voyages des Argentins à l’étranger, mais augmenter le tourisme –, les centres commerciaux et les cinémas de quartier affichent une baisse de fréquentation frappante. Les salaires n’ont de loin pas augmenté autant que l’inflation et les travailleurs peu reliés aux marchés globaux ne craignent plus seulement l’inflation, mais aussi de perdre leur emploi et de tomber dans la pauvreté.

La situation économique actuelle rappelle de douloureux souvenirs aux Argentins, qui n’ont pas oublié la crise économique de 2001 et les remèdes de cheval imposés par le FMI. S’ils gardent le sens de l’humour – l’augmentation des tarifs du gaz et de l’électricité, la corruption, le FMI et les péripéties de la politique nationale font l’objet d’innombrables sketchs humoristiques à la télévision, dans les théâtres et jusque dans les fêtes de mariage –, les syndicats ont déjà annoncé une grève générale de 36 heures pour le mois de novembre. Le sommet du G20, qui se tiendra à Buenos Aires le 30 novembre et 1er décembre, pourrait aussi entraîner une forte mobilisation sociale. Le président Macri a promis aux chefs d’Etat et de gouvernement invités de leur apprendre à danser le tango. Sauf que, comme dit l’adage, pour danser le tango il faut être deux et il n’est pas sûr que la rue suive.