Là-haut sur la montagne, il n’y avait pas la guerre

Lac de Band-e Amir, Afghanistan @ Louis Meunier

Si haute soit la montagne, de Louis Meunier, est une échappée poétique dans les montagnes d’Asie centrale, pour sillonner des pays dont on parle peu, ou seulement pour en raconter les horreurs – à commencer par l’Afghanistan.  Et qui montre ce qu’il y a de commun à tous les montagnards  

L’auteur – réalisateur français, installé depuis peu dans la région genevoise, s’y glisse, avec une empathie désarmante, dans la peau d’une panthère des neiges, d’une grue cendrée et de personnages plus pittoresques les uns que les autres. A commencer par un Français un peu paumé, parti se battre avec les Kurdes d’Irak pour défendre le Sinjar, la montagne sacrée des Yézidis persécutés par Daech, dans le but de gagner le respect de sa fille.

« Mon livre est une échappée littéraire et philosophique, sans ambition géopolitique, né à partir d’expériences humaines dans des régions qu’on connaît très peu, nous explique Louis Meunier, attablé dans le quartier multiculturel des Pâquis, à Genève. Je fais des films et toutes ces histoires sont inspirées de tournages, de gens que j’ai rencontrés. »

Louis [email protected] Grégoire Belot

« Dans les Alpes ou le Ladakh, les montagnards se ressemblent »

D’où des nouvelles qui se lisent les yeux écarquillés, comme on regarderait des images couleur sépia de contrées lointaines, mais qui paraissent étonnamment familières. Car pour lui, les montagnards se ressemblent, que ce soit dans les Alpes ou le Ladakh : même esprit rude ; même vie rythmée par le cycle des saisons, qui pousse à s’attacher à la vraie valeur des choses – quand on reçoit une galette à 5’000 m altitude, on apprécie autant la nourriture que celui qui vous l’offre. « Les montagnards sont loin du rouleau compresseur de la civilisation. Je ne juge pas, tout le monde a le droit d’avoir la télévision, mais aujourd’hui la montagne est un refuge contre une société assez inégalitaire, destructrice, sans âme, où l’on atteint les limites de la consommation, dans un capitalisme à outrance qui annihile toute forme de liberté individuelle », lance-t-il.

Louis [email protected] Laure Chichmanov

Réfugiés obligés de vendre leurs organes

L’idée du prologue, qui se déroule « quelque part dans l’Indou Kouch », est tirée d’une réalisation qu’il a dû arrêter lors la prise de Kaboul par les talibans – des combattants qu’il a visiblement côtoyés, à en juger par l’humanité de la nouvelle narrant la rencontre d’un des leurs et d’un berger. Ou la sensibilité du « Prince de Pigalle », l’histoire d’un Afghan amoureux, échoué à Paris après moultes péripéties. « La vente d’organes est de plus en plus répandue parmi les réfugiés, mais on en parle très peu. Les Afghans sont férus de poésie, ils ressentent beaucoup de douleur à quitter leur terre natale, il y a de la naïveté dans leurs relations amoureuses », confie-t-il.

Ce passionné d’Asie sait de quoi il parle: il a passé dix ans en Afghanistan, où il a travaillé pour une ONG – une aventure racontée dans son premier roman, La Terre des cavaliers – et où il est revenu souvent. Convaincu que l’information est un vecteur de développement et peut faire la différence dans un contexte de crise, il a créé Taimani Communications, une maison de production et agence de communication basée à Kaboul, avec des branches à Amman et à Paris. Celle-ci mène des campagnes sur des sujets variés, qui vont de la vaccination des enfants à l’obtention d’un permis de travail lorsqu’on est un réfugié syrien.

Montagnes d’Afghanistan @ Louis Meunier

Dans le Wakhan, l’un des endroits les plus pauvres du monde

Nomades d’Iran, l’instituteur des monts Zagros – un film sorti en 2020 qui suit la transhumance de deux enfants nomades incapacités d’aller à l’école – lui inspire l’histoire d’un garçonnet du Ladakh destiné à devenir berger, alors que son frère est envoyé au couvent pour apprendre à lire et à écrire. Avec son amie, une grue cendrée estropiée, il veille sur son grand-père qui glisse vers la mort, appréhendée comme la suite naturelle de la vie, avec une sérénité qui se dégage de la plupart des nouvelles.

Il y a aussi des histoires à contrepied de la bien-pensance, tel ce médecin français parti dans le Wakhan, le dernier refuge des Kirghizes d’Afghanistan et l’un des endroits les plus pauvres de la planète, pour vacciner la population. « Dans cette région complètement isolée, où l’espérance de vie des femmes est de 32 ans et les gens se soignent à l’opium, un équilibre fragile s’est créé entre la population – 1’200 âmes -, les troupeaux et les pâturages », commente l’auteur.

A l’heure où la protection de la nature s’impose partout sur la planète, on est médusé par le franc-parler du berger du Pamir dont le troupeau de yacks s’est fait tuer par les loups, et qui peste contre les nouvelles règles qui interdisent d’utiliser son fusil. « Dans le Pamir, beaucoup de chasseurs ont été reconvertis en rangers, ce qui suppose un changement brutal de mode de vie plein de contradictions », explique Louis Meunier.

« Ali veut croire que leurs différences sont autant de raisons de se rejoindre, que les anges ont tissé des fils entre eux, que si haute soit la montagne on peut toujours trouver un chemin vers son sommet… ». En ces temps troublés, l’Afghan amoureux de Pigalle nous offre, comme l’âme de tout ce livre, une élévation bienvenue de l’esprit.


Louis Meunier, Si haute soit la montagne, Calmann-Lévy, 2022

Une version de cette chronique a été publiée dans l’Echo Magazine

Glencore attaque la Colombie sur la mine de charbon de Cerrejon

Mine de charbon de Cerrejon © Wikimedia

Alors qu’elle clame vouloir sortir des énergies fossiles, la multinationale suisse est devenue la seule propriétaire de la plus grande mine de charbon à ciel ouvert d’Amérique latine. Elle a même porté plainte contre la Colombie pour contester une décision de justice favorable aux communautés locales

Le 11 janvier, Glencore, le principal exportateur de charbon thermique au monde, annonçait le rachat des parts de BHP et Anglo American dans « Carbones » de Cerrejon, la plus grande mine de charbon à ciel ouvert d’Amérique latine et l’une des plus grandes du monde. La multinationale suisse a fait une bonne affaire : en ne déboursant au final que 101 millions USD grâce à l’augmentation de la demande et donc du prix du charbon, elle est devenue l’unique propriétaire de Cerrejon. Les deux autres entreprises ont vendu leurs parts sur pression de leurs actionnaires, qui les incitent à abandonner l’énergie fossile la plus polluante pour lutter contre la crise climatique. Pourtant Glencore ne s’est pas fait de scrupules, alors même qu’elle s’est engagée à réduire son empreinte totale d’émissions de 15 % d’ici à 2026, de 50 % d’ici à 2035 et à atteindre des activités à émissions totales nulles d’ici à 2050.

Rosa Maria Mateur, avocate de CAJAR

Une mine responsable de graves violations des droits humains

« La mine de charbon de Cerrejon est exploitée depuis tellement d’années – cela a commencé en 1985 – que les abus de pouvoir et l’asymétrie qui existent entre les propriétaires, les communautés et l’État sont largement documentés. Ils se traduisent dans de graves violations des droits humains des communautés afro-indigènes, à commencer par les Wayuu » nous explique Rosa Maria Mateus de CAJAR, un collectif d’avocats colombiens qui défend les droits humains depuis quarante ans.

« Carbones del Cerrejón a été déclarée responsable à de multiples reprises et a fait l’objet de plus de sept décisions judiciaires », continue-t-elle. Mais les peines ne sont jamais appliquées car elle profite de l’extrême pauvreté de ces communautés. La Guajira, où se trouve la mine, est le deuxième département le plus corrompu de Colombie. Les enfants meurent de faim et de soif et l’entreprise en profite pour offrir des compensations insuffisantes aux yeux des communautés. Nous devons changer le modèle économique et abandonner le charbon pour faire face à la crise climatique dont les habitants de La Guajira sont les premières victimes ».

Détournement de l’Arrojo Bruno condamné par la Cour constitutionnelle

L’un de ces arrêts concerne le cas de l’Arroyo Bruno, un affluent d’une rivière très importante de La Guajira qui a été détourné pour augmenter l’extraction de charbon d’une carrière appelée La Puente. Ce cours d’eau est entouré de la forêt tropicale sèche, un écosystème gravement menacé. En 2017, la Cour constitutionnelle colombienne a jugé qu’en autorisant cette expansion, d’importants impacts sociaux et environnementaux sur les droits des communautés locales n’avaient pas été pris en compte. Il s’agit notamment de la grande vulnérabilité au changement climatique de la région, qui souffre d’une grave pénurie d’eau.

La Cour a bloqué les travaux, ordonnant une nouvelle étude d’impact pour déterminer la viabilité de l’expansion minière en termes de protection des droits des communautés. En représailles, Glencore a porté plainte contre la Colombie auprès du CIRDI, le tribunal de la Banque mondiale, en invoquant le non-respect de l’accord de protection des investissements entre la Colombie et la Suisse. Dans son action en justice, la multinationale affirme que la décision du tribunal colombien concernant le cours de l’Arroyo Bruno, qui a empêché l’augmentation de l’exploitation minière, est une « mesure déraisonnable, incohérente et discriminatoire ». Pour l’instant, un arbitre a été nommé, mais on n’en sait pas plus, à commencer par les indemnités réclamées par Glencore.

« C’est un comble de vouloir être dédommagés pour les dégâts qu’on a causés ! »  S’indigne Rosa Maria Mateus. « L’entreprise prétend qu’elle a des politiques environnementales, qu’elle plante des arbres, mais nous avons constaté qu’elle ment. Elle ne respecte pas les standards environnementaux et ne parvient même pas à réparer un minimum des dommages causés. Nous avons pu prouver la pollution de l’eau et de l’air et l’impact négatif sur la santé de la population. C’est très grave, d’autant plus qu’en Europe on parle de décarbonation et de laisser le charbon dans le sol. »

Exploration des possibilités d’un Amicus curiae

Alors, que fait CAJAR ? Rosa Maria Mateus avoue que les possibilités d’action sont limitées. La seule est l’Amicus curiae, un exposé pour faire entendre la voix des communautés, mais il doit être autorisé par le tribunal d’investissement qui, selon elle, n’offre aucune garantie pour les victimes car il s’agit d’une sorte de justice privée créée pour protéger les grandes entreprises. « Mais nous allons essayer de le faire quand même et nous venons de commencer à recueillir les arguments des communautés. Ensuite, nous voulons transmettre l’Amicus curiae à des organisations amies telles qu’Alliance Sud, afin qu’elles nous aident à faire connaître la situation. Les entreprises ont un grand pouvoir médiatique, ce sont leurs vérités qui sont connues, pas les tragédies des victimes. Glencore a extrait beaucoup de ressources de Colombie, bien que l’économie du pays soit très faible. Elle représente une menace pour la souveraineté de l’État et surtout pour les tribunaux dont elle conteste la juridiction, reproduisant ainsi les pratiques coloniales. »


Troisième plainte de Glencore contre la Colombie

La Colombie fait face à un déferlement de 17 plaintes au bas mot selon la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED), qui ne recense toutefois pas la dernière de Glencore. C’est la multinationale suisse qui a ouvert la voie en 2016, contestant un contrat relatif à la mine de charbon de Prodeco pour lequel elle a obtenu 19 millions USD de réparation.

Ces plaintes sont jugées par un tribunal composé de trois arbitres – l’un nommé par la multinationale étrangère, l’autre par le pays attaqué et le troisième par les deux parties. Les tribunaux peuvent accepter des Amicus curiae, à savoir des soumissions le plus souvent écrites présentant habituellement les points de vue des communautés affectées et déposées par des ONG. A ce jour, 85 demandes d’Amicus curiae ont été présentées, dont 56 ont été acceptées. L’accord de protection des investissements avec la Colombie, sur lequel repose la plainte de Glencore, ne prévoit pas la possibilité d’un Amicus curiae. Cet accord va être renégocié et, même s’il ne constituera pas la base légale de cette plainte, Alliance Sud demande que cette possibilité y soit intégrée.

Rosa Maria Mateus sera le 2 mai à Lausanne et le 3 mai à Genève pour parler de ce cas


Cet article a été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

Le reflet trouble de l’Italie dans le miroir de l’histoire

Avec Tous, sauf moi, Francesca Melandri signe un roman sublime, qui laisse entendre que naître d’un côté ou l’autre de la Méditerranée ne tient qu’à un fil… Elle parcourt un siècle d’histoire italienne, de la colonisation méconnue de l’Ethiopie à la crise des réfugiés, en passant par une coopération prétendument au « développement »

La colonisation italienne de l’Ethiopie a beau n’avoir duré que cinq ans, elle a été d’une rare cruauté et barbarie, d’autant plus qu’elle reposait sur l’idéologie fasciste. Les Italiens connaissent mal ce pan peu glorieux de leur histoire récente, embellie par la propagande mussolinienne des années 1930 qui rêvait de faire renaître l’empire romain pour amener la civilisation en Afrique ; et par les gouvernements républicains qui lui ont succédé, soucieux d’étendre un voile pudique sur un passé trouble dont les ramifications se font sentir encore aujourd’hui.

C’est notamment le cas d’Ilaria Profeti, le personnage principal de Tous, sauf moi, l’époustouflant roman de Francesca Melandri paru en français il y a trois ans.

Rome, 2010 : Ilaria, enseignante engagée qui habite dans le quartier multiculturel de l’Esquilin, trouve sur le pas de la porte Shimeta, un jeune Ethiopien qui affirme être le petit-fils de son père, autrement dit son neveu. Ilaria tombe des nues : son père, un notable respecté qui décédera deux ans plus tard, à l’âge canonique de 97 ans, a beau avoir eu une deuxième femme et un quatrième enfant – italiens – dont l’existence a été révélée sur le tard, personne ne savait qu’il cachait une troisième femme et un cinquième enfant en Ethiopie !  Son père étant dans un état de sénilité avancée, impossible de lui poser directement la question, si bien qu’Ilaria décide de fouiller elle-même dans le passé familial, parcourant ainsi près d’un siècle d’histoire.

Armes chimiques

En 1936, les troupes italiennes s’emparent d’Addis Abeba, après une guerre éclair contre celles de l’empereur Hailé Selassié où tous les moyens furent utilisés, y compris le gaz moutarde, une arme chimique déjà interdite par les Conventions de Genève. Elles entrent en Ethiopie depuis l’Erythrée, où la colonisation était beaucoup plus ancienne – elle dura de 1890 à 1941. La répression italienne envers les Ethiopiens fut terrible et le régime fasciste instaura un système d’apartheid basé sur les lois raciales promulguées par le Duce. Les soldats venus se battre pour la patrie – séduits par de subtils fantasmes exotiques qui se nourrissaient de leur frustration sexuelle – et les colons qui ne trouvaient au bout de leurs rêves que solitude et misère, n’eurent plus le droit d’épouser les femmes locales et encore moins de reconnaître les nombreux enfants métisses. C’est dans ce contexte qu’Abeba, la sublime femme du jeune Attilio Profeti – « chemise noire » (militant fasciste) à la belle gueule et au bol inouï – tomba enceinte. Le père ne connut ni ne reconnut jamais l’enfant, malgré les nombreuses lettres envoyées par la mère.

Italie complice des déplacements forcés de population

Sauf la fois où il vint en Ethiopie pour le sortir de prison, incognito. Après la débâcle des Italiens, chassés par les Anglais en 1941, Hailé Selassié remonta sur le trône, mais il en fut déchu à son tour en 1974 par le colonel Mengistu. A la tête du Derg, un régime marxiste-léniniste soutenu par l’URSS et l’Allemagne de l’Est, celui-ci lança un vaste programme de nationalisation et redistribution des terres et, très vite, il commença à réprimer brutalement ses opposants et à affamer les régions où l’opposition était la plus forte. Il décida alors, sous couvert d’action humanitaire et développement, de déplacer de force les populations vers de nouveaux villages, ce qui aurait causé quelques 100’000 morts selon certaines estimations.

La Coopération italienne, avec son bataillon d’ingénieurs, de techniciens et d’entrepreneurs, dirigea la construction de ces nouveaux villages en empochant au passage de juteux pots-de-vin car tout le matériel et les équipements étaient achetés en Italie. A l’occasion d’une mission de « coopération » Attilio Profeti put convaincre l’un des ministres éthiopiens les plus influents et craints de libérer son fils qui croupissait dans une prison du Derg.

Mengistu, la “terreur rouge”

Ce n’est qu’en 1996 qu’une obscure commission du Sénat italien se pencha sur ces années troubles de la coopération, sur ces fraudes, « prédations, gaspillages et bénéfices pour les entreprises italiennes, protégées et garanties par l’Etat au dépends du contribuable » et mises en œuvre par la Loi sur la coopération internationale voulue par Bettino Craxi.

Cette « coopération » apporta une caution et un financement aveugle au régime de Mengistu, accusé de génocide et crimes contre l’humanité pour la « terreur rouge » instaurée en 1977 – 1978, qui a fait 500’000 morts selon Amnesty International. A cela s’ajoute la guerre contre l’Erythrée, commencée en 1961 et qui s’acheva en 1991 par la séparation des deux pays – la même année où Mengistu, après la chute du bloc soviétique, perdit ses soutiens extérieurs et s’enfuit au Zimbabwe, où il vit toujours dans un exil doré. L’Erythrée, quant à elle, se sépara de l’Ethiopie en 1993, suite à un referendum.

Excuses à la Libye pour la période coloniale

Mais même après la fin de la dictature, l’Ethiopie ne fut jamais complètement en paix. En 2005 le régime du premier ministre Meles Zenawi réprima des manifestations dont faisait partie Shimeta, le jeune Ethiopien qu’Ilaria avait finalement laissé entrer dans sa maison et dans sa vie et qui affirmait avoir fui le pays après cet événement. Il lui raconte le voyage dantesque à travers le Sahara, les geôles infernales en Libye, la traversée de la Méditerranée sur un rafiot de fortune pour rejoindre l’Italie, où il espère pouvoir rester en vertu de ce fameux sang italien – le titre original du roman est Sangue giusto, le juste sang.

Son arrivée à Rome, en août 2010, coïncide avec un autre chapitre de l’histoire coloniale italienne : ce jour-là, Mouammar Kadhafi y était reçu par Silvio Berlusconi, qui s’était excusé pour la colonisation de la Libye (1911 – 1943) et voulait célébrer l’accord conclu entre les deux pays pour renvoyer les migrants vers Tripoli.

« Tous, sauf moi », se répétait Attilio Profeti dans les moments les plus périlleux de sa vie. Et cela a marché, sa bonne étoile légendaire lui a toujours porté chance : il n’a jamais été tué, a fait ce qu’on appelle une belle carrière, a été respecté de tous sans que personne ne se doute jamais de son passé de militant fasciste. Mais ses enfants mesureront à quel point le destin ne tient qu’à un fil : avoir le même père, mais une mère éthiopienne plutôt qu’italienne et la vie peut basculer dans l’horreur.


Une version de cette chronique a été publiée dans l’Echo magazine 

La guerre en Ukraine risque de provoquer famines et émeutes en Afrique

Marché à Arusha, Tanzanie, qui importe 60% de son blé d’Ukraine et de Russie © Isolda Agazzi

La hausse vertigineuse des prix des matières première agricoles et énergétiques pourrait plonger 44 millions de personnes dans la famine. Pour Alliance Sud, il faut délaisser l’agriculture industrielle pour aller vers l’agroécologie et réduire la dépendance aux importations en favorisant la production locale et la souveraineté alimentaire

Selon la FAO, 8 à 13 millions de personnes supplémentaires pourraient souffrir de sous-nutrition en raison de la guerre en Ukraine, surtout en Asie, en Afrique et au Proche-Orient. Or, la faim dans le monde touche déjà une personne sur dix et 1/3 de la population mondiale est en situation d’insécurité alimentaire à cause de la pandémie de covid 19 et de la hausse des prix de l’énergie. Le nombre de personne souffrant de la famine pourrait ainsi atteindre les 44 millions dans 38 pays.

L’Ukraine et la Russie sont parmi les principaux exportateurs de blé, maïs, colza, orge et tournesol et représentent, à elles deux, plus de 1/3 des exportations mondiales de céréales. La Russie est même le principal exportateur de blé ; l’Ukraine le cinquième. Les deux pays vendent 52% de l’huile de tournesol.

Or, le blé est l’aliment de base de 35% de la population mondiale et son prix explose : il a atteint 380 euros la tonne, un record. La hausse est due au blocage des exportations depuis les ports ukrainiens de la mer Noire. Quant à la prochaine récolte en Ukraine, prévue pour juin, il n’est pas sûr qu’elle puisse avoir lieu. La Russie, de son côté, a menacé de suspendre toute exportation jusqu’au 30 juin (ou jusqu’à la fin de l’année, ce n’est pas très clair). Ses ports sur la mer Noire sont ouverts, mais les sanctions ont rendu les transactions difficiles et déprécié fortement le rouble, ce qui pourrait faire augmenter les prix.

Une autre raison à la hausse des prix est d’ordre psychologique : les marchés, qui craignent les restrictions aux exportations, risquent d’adopter des comportements spéculatifs.

L’Egypte, la Turquie, le Bangladesh et l’Iran importent 60% de leur blé des deux belligérants

Une autre raison majeure explique cette hausse : la Russie est le principal exportateur de gas et le 2ème de pétrole au monde, dont les prix ont fortement augmenté aussi en raison de la guerre. Le gaz sert à fabriquer les engrais azotés de synthèse, dont la Russie est le principal exportateur au monde et qui n’alimentent pas moins de 25 pays. Finalement, l’explosion du prix du gaz et du pétrole a aussi une conséquence sur le fonctionnement des machines agricoles, le transport et la transformation des produits.

L’Erythrée, le Kazakhstan, la Mongolie, l’Arménie, la Géorgie et la Somalie dépendent à 100% de l’Ukraine et de la Russie pour l’importation de blé.  Le Liban, déjà au bord du gouffre économique, importe 80% de son blé d’Ukraine – le 10 mars, le gouvernement a augmenté le prix du pain. Quant à l’Egypte, la Turquie, le Bangladesh et l’Iran, qui sont les principaux importateurs de blé au monde, ils s’approvisionnent jusqu’à 60% en Russie et en Ukraine. Et la liste continue : 26 pays dépendent à plus de 50% de ces deux pays pour leurs importations de blé. D’autres en dépendent fortement, comme la Tunisie, le Yémen, la Libye, le Pakistan et la Syrie. Au Soudan, le prix du pain a augmenté dimanche de sept centimes et lundi des manifestations ont éclaté, réprimées à balles réelles par la police.

 Argentine, Brésil, et autres exportateurs pénalisés par la hausse du prix du carburant

Certes, des sources d’approvisionnement alternatives existent, comme le Canada, les Etats-Unis, l’Argentine et l’Australie, mais ces pays pourraient restreindre les exportations pour nourrir leur population. Cependant, même de grands producteurs agricoles comme le Brésil et l’Argentine ne profiteraient pas de la hausse des prix car les coûts d’importation, notamment des engrais russes dont ils sont très dépendants, sont devenus beaucoup plus élevés.

Dès lors, si guerre continue, la FAO s’attend à ce que son indice des prix alimentaires, qui agrège plusieurs denrées alimentaires (céréales, sucre, viande, produits laitiers, etc.) grimpe de 8% à 20% au-dessus de son niveau actuel, qui est déjà très élevé.

Les conséquences sont prévisibles : insécurité alimentaire et troubles sociaux, notamment en Afrique et au Moyen-Orient. La situation est particulièrement grave en Afrique de l’Ouest, où 26 millions de personnes sont déjà en situation d’urgence alimentaire. Un chiffre que les experts projettent à 38 millions d’ici l’été. La production agricole de la région a fortement baissé en raison des conflits, du changement climatique et du covid.

Passer à l’agroécologie et à la production locale

Pour rappel, la hausse spéculative des prix des céréales après de mauvaises récoltes en Ukraine et en Russie en 2011 a été l’un des éléments déclencheurs des révolutions arabes. Or, il est difficile pour la plupart des pays en développement de subventionner les denrées alimentaires, ou de les subventionner davantage. Les caisses des Etats sont vides et ils doivent reprendre le service de la dette, suspendu en 2020 à cause du covid. Le Mali, pour ne citer qu’un cas, est déjà en défaut de paiement.

Pour Alliance Sud, la solution, à long terme, est de réduire la dépendance agricole aux énergies fossiles en délaissant l’agriculture industrielle pour se tourner vers l’agroécologie, une forme d’agriculture plus respectueuse des ressources naturelles et qui réduit les intrants chimiques. Il faut aussi revoir les chaînes d’approvisionnement global et réduire la dépendance aux importations en favorisant la production locale et régionale et la souveraineté alimentaire.

A court terme, il faudrait réduire les agrocarburants et le gaspillage alimentaire ; s’opposer à la privatisation des semences ; et augmenter l’aide humanitaire, à commencer par les fonds alloués au Programme alimentaire mondial (PAM).

 

 

Des combattants, pas des assassins

Photo: Sur l’île de Mindanao, aux Philippines, avec des combattants du Front de libération islamique Moro

Dans Une femme sur les terres des rebelles, Elisabeth Decrey Warner raconte l’histoire d’un projet inédit : amener les groupes armés à respecter le droit humanitaire, à commencer par l’interdiction des mines antipersonnel. Concrétisé dans l’Appel de Genève, une fondation qu’elle a créée et présidée pendant 20 ans 

« Vous venez de Genève ? Vous devez connaître Elisabeth Decrey alors, passez-lui le bonjour ! » nous lançait un ancien chef de guerre rencontré lors d’un récent voyage au Soudan. Si nous avions déjà constaté à plusieurs reprises que « Genève » est synonyme de paix et droits humains partout dans le monde, nous découvrions qu’Elisabeth Decrey est l’une de ses ambassadrices les plus aimées.

« Ambassadrice » au sens figuré, bien entendu, car cette militante de la première heure, qui est allée jusqu’à cacher des réfugiés chez elle, est d’abord une femme de terrain, à l’aise aussi bien au fond de la brousse que sur le perchoir du Grand Conseil genevois qu’elle a présidé. Pourtant rien ne prédestinait cette physiothérapeute de formation et mère de six enfants, dont quatre adoptés, à lancer un projet unique au monde, qui allait révolutionner le droit humanitaire : convaincre les groupes armés non étatiques à s’engager contre les mines antipersonnel. Une aventure de vingt ans qu’elle raconte avec cœur dans un livre passionnant qui vient de paraître, truffé d’anecdotes rocambolesques : Une femme sur les terres des rebelles.

Se fixer des objectifs sortis des rêves les plus fous

Celle qui déplore que les étudiant.es « peinent à oser se lancer sur des chemins inconnus, à inventer de nouvelles approches, à se fixer des objectifs sortis des rêves les plus fous », revenait en décembre 1997 de la Conférence de signature de la Convention d’Ottawa interdisant les mines antipersonnel. Elle y avait été invitée en tant que coordinatrice de la Campagne suisse contre lesdites mines, qui était membre d’une large campagne internationale réunissant près de 1’500 ONG du monde entier. Celle-ci avait fait pression sur les Etats pour qu’ils interdisent ces engins explosifs particulièrement pernicieux, qui tuent et mutilent les civils lorsqu’ils ne les empêchent pas de cultiver leurs champs, d’aller à l’école et de mener une vie normale. La Campagne internationale venait de recevoir le Prix Nobel de la Paix pour son impulsion à l’adoption de la Convention.

En survolant l’océan pour retourner chez elle, la Genevoise fut pourtant frappée par une évidence : la plupart des conflits modernes sont à caractère non international, à savoir que des armées régulières s’affrontent avec des rebelles. Donc, cela ne sert pas à grand-chose que les Etats s’engagent à interdire les mines si les groupes armés ne le font pas aussi. Mais comme un traité international n’engage que les Etats, il fallait créer un instrument spécifique pour les mouvements rebelles.

102 Actes d’engagement signés par des groupes armés

Si l’idée paraissait simple, sa réalisation s’avéra beaucoup plus compliquée. Elisabeth Decrey et deux compères décidèrent de créer une association sur un bout de table, dans un bistrot genevois. En vertu du droit suisse, il suffit pour cela de désigner un président, un secrétaire et un trésorier et de rédiger des statuts. Quant au nom, il était tout trouvé : Appel de Genève. Le siège fut installé dans une pièce vide du cabinet de physiothérapie de la présidente, ce qui donna lieu à quelques situations cocasses racontées dans le livre, comme lorsqu’une petite dame voutée, croisant un chef de guerre soudanais, lui demanda s’il était venu lui aussi se faire soigner le dos.

Après avoir frappé sans relâche à des portes closes et au bout d’interminables péripéties dont on se délecte, mais sans jamais abandonner « l’utopie, le rêve et le pragmatisme », Elisabeth Decrey et ses premiers collègues réussirent à convaincre des groupes armés aux quatre coins de la planète – dont le parti kurde du PKK et le Front Polisario du Sahara occidental – de signer des Actes d’engagement. Ils décidaient ainsi de détruire les stocks de mines, cesser de les utiliser, déminer les territoires qu’ils contrôlaient, aider les victimes et organiser des ateliers de sensibilisation aux dangers.

Ces actes – 102 à son départ de l’organisation – étaient déposés auprès de la Chancellerie du canton et l’association, devenue entretemps une fondation, organisa régulièrement des rencontres à Genève avec les signataires, ce qui générait au passage une émulation positive. « Il faut saluer le courage politique de la Confédération suisse et des autorités genevoises. Genève est probablement la seule ville au monde à pouvoir accueillir une réunion rassemblant ce type de participants », se félicite l’auteure. Malgré les difficultés, des mécanismes de contrôle furent mis sur pied, afin de s’assurer que les engagements étaient respectés : « Lorsque la confiance s’est installée, tout ou presque devient possible. »

Celle-ci surgissait parfois d’une façon inattendue : un jour, un chef militaire de l’armée philippine et un chef rebelle, ennemis jurés qui avaient toujours rêvé de s’entre tuer, s’adressèrent la parole pour la première fois derrière la porte close d’une cabane au milieu de nulle part, où ils attendaient l’issue d’une mission d’enquête.

Les femmes se battent pour davantage de droits

Malgré le scepticisme initial de quelques gouvernements, la fondation a toujours insisté sur « l’inclusivité et le dialogue avec tous », ce qui a parfois ouvert la porte à de futurs pourparlers de paix, comme l’a montré un forum en Colombie auquel participa même Francisco Galan, un chef rebelle de l’ELN que les autorités avaient laissé sortir de prison pour l’occasion.

Bien que très peu représentées dans les négociations, les femmes ne manquaient pas parmi les combattantes. « Les femmes nous disaient se battre pour davantage de droits et non pas pour un pouvoir élargi comme le faisaient les hommes », souligne Elisabeth Decrey, relevant que leur décision de prendre les armes est souvent motivée par une agression à caractère sexuel perpétrée par un agent de l’Etat. Et que les causes premières des conflits, selon elle, sont très souvent la violation des droits fondamentaux et les inégalités économiques et sociales.

La fondation décida assez rapidement de se lancer dans de nouveaux thèmes :  la prohibition des violences sexuelles et l’interdiction des enfants soldats. Ce qui s’avéra moins évident que prévu, comme les collaborateurs purent le constater en Syrie avec des mineurs qui n’avaient aucune envie d’être démobilisés : ils voulaient venger leur famille ou, pour les filles, échapper à la violence domestique et au mariage forcé.

Se mettre dans les souliers de l’autre

« Où est l’intérêt supérieur de l’enfant ? se demande alors perplexe Elisabeth Decrey. Si des enfants avaient choisi d’être soldats, quelles étaient leurs motivations ?» Était-elle victime de la « bien pensance » occidentale, d’un esprit naïf peace and love ? Elle mesure alors « le fossé immense qui sépare les bureaux feutrés de Genève et New York des réalités du terrain », mais continue à se faire guider par le pragmatisme et le terrain, sans se laisser influencer par des acquis théoriques parfois encombrants.

« Il faut réfléchir out of the box. Notre société fonctionne selon le prêt à porter, le prêt à manger, nous devons lutter pour qu’elle ne tombe pas dans le prêt à agir ». La solution : se mettre dans les souliers de l’autre pour le comprendre sans le cautionner ou souscrire à ses actions et « dénicher son petit fragment d’humain. »

La fondation commence ensuite à aborder de nouveaux sujets : déplacements forcés de population ; respect du patrimoine culturel dans les conflits ; protection des écoles et de la mission médicale. Elle sensibilise aux droits humains et au droit humanitaire des hommes et des femmes vivant dans les zones en guerre, notamment dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban. Elle lance des tutos en ligne sous le titre « Vous avez le droit d’être un combattant, mais vous ne devez jamais être un assassin » qui, assure l’auteure, ont un immense succès.

Elisabeth Decrey avoue que, ces dernières années, l’intensification de la lutte contre le terrorisme a compliqué la donne.  « Peut-être serait-il temps de réfléchir à d’autres moyens de prévenir les actes de terreur menés par des groupes armés que de les labelliser terroristes ».

Prochain défi : développer, un jour, la randonnée dans les territoires kurdes

Partie à la retraite en 2017, cette femme exceptionnelle a une certitude : il ne faut jamais laisser la peur freiner nos élans et nos convictions. Et une devise aussi : l’horizon n’est que la limite de notre vision. Son rêve : développer la randonnée dans les sublimes montagnes du Kurdistan irakien, afin de créer une source de revenu pour la population et des emplois de guides pour les combattants démobilisés. « Je décris ce projet au futur, pas au conditionnel, car je suis fermement décidée à la réaliser. Pour cela, il faut cependant que les armes se taisent car un tel programme ne pourra être mis en œuvre que sur des terres déminées et en paix. C’est hélas, encore loin d’être le cas », écrit-elle.

Nul doute que cette passionnée de montagne, habituée à aller toujours au bout de ses rêves, réalisera même celui-ci un jour, si la paix revient.


Le livre peut être commandé : (CHF 30.- + frais de port)

Par email : [email protected]  ou imprimé sur demande : shop.isca-livres.ch


Cet article a été publié dans Le Courrier

 

En Tunisie, le jasmin s’est fané

Manifestation des partisans du président Kaïs Saïed, Tunis, 17.12.2021 © Isolda Agazzi

Onze ans après la révolution, la corruption et le covid ont plongé la Tunisie dans une crise économique qui risque de dégénérer en explosion sociale. L’effervescence démocratique est réelle, mais beaucoup regrettent l’ordre et la sécurité qui régnaient sous Ben Ali. Un sursaut est nécessaire pour aider le pays à sortir de l’ornière

En ce 17 décembre, 11ème anniversaire de la révolution tunisienne, surnommée par la presse étrangère « révolution du jasmin », deux manifestations séparées se déroulent au centre-ville de Tunis: sous le pont, celle des opposants au président Kaïs Saïed ; devant le théâtre municipal, celle de ses partisans. Tenues à bonne distance par un impressionnant dispositif de sécurité, elles en disent long sur l’état de la seule démocratie rescapée du printemps arabe : divisée, bousculée.

« Vous soutenez le président ? », demandons-nous à Abderrazak, enveloppé dans un large drapeau rouge et blanc aux couleurs du pays. «Pas le président, mais la Tunisie», nous répond sans hésitation celui qui affirme avoir vécu dans plusieurs pays démocratiques, « dont la Suède. Certains l’accusent d’être un dictateur, mais s’il l’était vraiment il n’autoriserait pas ses opposants à manifester ! Ce qu’il veut c’est se débarrasser des corrompus et des islamistes d’Ennahda qui ont pillé le pays et ça, croyez-moi, tous les Tunisiens le veulent ! »

Manifestation des opposants au président Kaïs Saïed, Tunis, 17.12.2021 © Isolda Agazzi

Corrompus obligés de mener des projets sociaux

Le 25 juillet, le président Kaïs Saïed avait suspendu le parlement et limogé la plupart des ministres pour s’arroger les pleins pouvoirs. Si son coup de force constitutionnel avait été soutenu par l’écrasante majorité des Tunisiens, aujourd’hui l’état de grâce pourrait se terminer.

Le 13 décembre, prenant tout le monde de court, cet homme de plus en plus isolé, qui s’exprime dans un arabe littéraire que personne ne comprend, a annoncé une feuille de route fumeuse: elle prévoit des consultations populaires en ligne pour élaborer une nouvelle constitution, suivies par un referendum pour valider celle-ci et, le 17 décembre 2022, de nouvelles élections législatives. Entre temps, la justice devrait être assainie et les personnes corrompues condamnées à réaliser des projets de développement social dans les régions reculées.

Sauf qu’au lieu d’arguties juridiques, les Tunisiens attendent des réponses à l’énorme crise économique qui fait redouter une explosion sociale. Le covid, ajouté à la mauvaise gouvernance et à l’instabilité, a mis le pays à genoux : l’investissement étranger, qui a chuté à 652 millions de USD, est à son niveau le plus bas depuis la révolution, tout comme le tourisme, qui emploie 10% de la population active ; avec une inflation à 6%, le pouvoir d’achat a dégringolé, alors que le taux de pauvreté a grimpé à 21%.

La dette au détriment des droits humains ?

L’Etat n’a plus d’argent pour payer les salaires des fonctionnaires et les retraites et il doit trouver urgemment quatre milliards USD. Il se tourne pour cela vers le FMI, qui demande en contrepartie des réductions de salaires qui seraient intenables. La Presse, le principal quotidien francophone du pays, se demandait même s’il fallait continuer à rembourser la dette au détriment des droits humains.

Onze ans après la révolution – dont l’anniversaire était d’abord fixé au 14 janvier -, l’effervescence démocratique est réelle :  on dénombre plus de 21’000 associations – même si des élus demandent la fermeture de plusieurs d’entre elles, accusées d’être financées par les islamistes ; les minorités ethniques, religieuses et sexuelles revendiquent leurs droits et un pourvoi en cassation vient d’être déposé pour faire annuler deux condamnations pour homosexualité. Mais la liberté d’expression et de la presse est désormais menacée, plusieurs personnes ayant été condamnées pour avoir critiqué Kaïs Saïed, à commencer par l’ancien président Moncef Marzouki.

Par ailleurs, la jeune démocratie s’accompagne de l’incurie et du chaos, au point que beaucoup regrettent l’ordre et la sécurité qui régnaient sous le dictateur Ben Ali.

Pour permettre au jasmin d’embaumer, il faut soutenir la lutte contre la corruption, continuer à investir dans ce pays, le visiter de nouveau et l’aider à surmonter la crise du covid. Pour l’instant, la cinquième vague qui frappe l’Europe semble épargner encore la Tunisie, mais avec le nombre de contaminations en hausse et moins de 48% de la population ayant reçu deux doses de vaccin, elle n’est pas à l’abri d’un nouveau déferlement.


Une version de cette chronique a été publiée dans l’Echo Magazine 

 

 

Tunisie : le tourisme durable pour sauver le patrimoine berbère

Village de Chenini © Isolda Agazzi

Destination Dahar, un projet de tourisme alternatif développé dans le Sud tunisien par une fédération d’acteurs locaux soutenue par la Suisse, vise à valoriser une région méconnue, berceau de la civilisation berbère. Avec, à la clé, le premier itinéraire de randonnée du pays

Les voutes ocre et rose de Ksar Hallouf se dressent dans la lumière cristalline du matin, silhouettes élancées sur fond de ciel bleu électrique. Construits sur les hauteurs, à l’entrée des vallées, ces greniers de montagne servaient à conserver précieusement le blé et autres céréales. Dans les collines arides du sud de la Tunisie, les Amazigh – aussi connus sous le nom de Berbères – allaient se lover dans l’antre de la terre pour construire des maisons, des greniers, des lieux de culte et des huileries. C’est toute une culture troglodytique d’inspiration fœtale qui s’est développée dans ces régions reculées où les femmes, dit-on, avaient le pouvoir.

Aux pieds des anciens greniers, dans l’oasis de montagne de Ksar Hallouf, Nasser avait d’abord pensé à émigrer, découragé par la dureté de la vie dans ces reliefs dessinés par les vents, où les habitants doivent se contenter d’un peu d’agriculture et d’élevage s’ils ne vont pas chercher fortune en ville ou à l’étranger.

Jusqu’à ce que son chemin croise celui de la Fédération Tourisme Authentique Destination Dahar (FTADD), une petite structure dont les adhérents – gîtes, musées, hôtels, guides de montagne – se sont rassemblés autour d’une identité territoriale pour lancer un projet de tourisme durable : Destination Dahar. Hedi Kallali, le directeur exécutif, détaille le projet : valorisation de la culture amazighe, des sites géologiques, de la randonnée et, à l’avenir, développement de l’astro-tourisme vu que, dans ces cieux éthérés, l’absence de pollution lumineuse permet presque de toucher les étoiles.

Oasis de montagne de Ksar Hallouf © Isolda Agazzi

Société civile amazighe structurée depuis la révolution de 2011

« Depuis que j’ai ouvert Dar Sana, un petit gîte de cinq chambres, j’ai abandonné mes projets d’émigration, je reçois beaucoup de clients et j’ai même été contacté par le principal tour opérateur de Tunisie », raconte fièrement Nasser. Il faut dire que les maisons troglodytiques, avec leurs tapis kilims colorés, leur décoration traditionnelle et une température constante de 22 degrés toute l’année, sont particulièrement accueillantes.

Dans le petit village de Chenini, construit sur six niveaux, une soixantaine de familles amazigh sont restées envers et contre tout. « Habib Bourguiba, le premier président de la Tunisie indépendante, a essayé de les faire partir car il voulait construire une unité nationale et était opposé à l’esprit tribal, mais les habitants ont refusé », nous explique Dabbabi Mohamed Sadok, le président de la FTADD.

C’est surtout après la révolution de 2011 que la société civile amazigh s’est structurée – aujourd’hui elle compte douze associations. Même si leur marge de manœuvre reste limitée, les Amazigh sont autorisés à organiser des activités culturelles et à parler leur langue, mais celle-ci n’est pas reconnue officiellement et n’est pas enseignée dans les écoles, ni utilisée à la radio et à la télévision comme en Algérie et au Maroc. « Je suis pour défendre la culture berbère qui précédait l’arrivée des Arabes en Tunisie, mais en tant que patrimoine, pas comme revendication ethnique ou politique », souligne le président de la Fédération.

Cérémonie d’inauguration de la Grande Traversée du Dahar © Isolda Agazzi

La Grande Traversée du Dahar, premier itinéraire de randonnée en Tunisie

« Notre architecture amazighe est menacée d’extinction. » Avec sa pancarte, Gahaki Jallou, le fondateur de l’Association tunisienne pour la culture amazighe, est venu perturber gentiment la cérémonie d’inauguration de la Grande Traversée du Dahar. Le premier itinéraire de randonnée de Tunisie permet de parcourir 194 km sur douze étapes en dormant chez l’habitant, dans des maisons troglodytiques ou pas. La FTADD a élaboré un guide de voyage et un topoguide, formé 26 guides de montagne et commencé à commercialiser le produit en Tunisie et à l’étranger. Le ministre du Tourisme, Mohamed Belhassine, était venu en personne saluer « le tourisme non conventionnel, alternatif et pluriel de la Tunisie ».

Selon Gahaki Jallou, cette forme de tourisme permet de combler au moins en partie les carences de l’Etat : « J’ai créé cette association en 2011 pour défendre l’identité amazighe, qui est menacée dans notre pays et a été marginalisée tout au long de l’histoire. Notre langue est encore parlée dans treize villages, mais nous ne recevons aucune aide et elle risque de disparaître. Nous ne savons même pas combien d’Amazigh il y a en Tunisie car les statistiques ethniques sont interdites et la population est très mélangée », souligne-t-il.

 

Dar Ennaïm à Zammour © Isolda Agazzi

Synagogue, église, mosquée ou les trois ?

Un mélange qui est le fruit de l’histoire. Est-ce une synagogue, une église ou une mosquée ? Difficile d’identifier ce lieu de culte creusé dans la roche, où sont gravés les symboles des trois religions – les Juifs sont restés jusqu’à l’arrivée de l’armée allemande en 1941, qui avait planté une garnison tout près du village de Zammour. « Le Dahar marquait la frontière de l’empire romain, il était au carrefour des civilisations, sur la route des caravanes qui amenaient du sel au Mali et en ramenaient des esclaves pour les vendre au marché de Gabès, raconte Jalel, guide et gérant de la maison d’hôte Dar Ennaïm à Zammour, nous faisant découvrir cet endroit mystérieux. Il y a de nombreux lieux comme celui-ci dans la région, même une université souterraine, dit-on. Les Amazigh avaient construit des systèmes ingénieux d’adduction d’eau et ils faisaient de la biodynamie, l’agriculture inspirée par les étoiles que les Tunisiens pratiquent encore aujourd’hui. »

 

 

Départ de la Grande Traversée du Dahar © Isolda Agazzi

« Le projet Dahar peut nous aider, même si nous sommes un produit touristique »

Rabbeb Benkraiem, la maire de Matmata, petite ville toute proche, est confiante : « Nous voulons valoriser notre patrimoine car nous avons beaucoup de sites intéressants et des maisons troglodytiques. Mais malheureusement aussi de nombreux chômeurs car la région est peu fertile et notre économie repose essentiellement sur le tourisme. »

L’un des lieux les plus spectaculaire de Matmata est la madrasa Sidi Moussa Joumani, fondée en 1755, qui a été le premier centre d’enseignement dans le Dahar. A la base c’était une école coranique de rite malékite (une interprétation souple de l’Islam), mais elle dispensait aussi toutes sortes de disciplines, surtout scientifiques, et a fonctionné jusqu’aux premières années de la présidence de Bourguiba, qui l’a fait fermer car il était opposé aux écoles coraniques. Pendant 200 ans elle a rayonné sur le sud et a reçu des étudiants de tout le monde musulman.

« Le projet Dahar peut nous aider, même si nous sommes utilisés comme produit touristique, car les investisseurs sont obligés de sauvegarder notre patrimoine », conclut avec pragmatisme le président de l’Association tunisienne pour la culture amazighe. Réaliste et rêveur à la fois, à l’image du drapeau amazigh : enraciné dans la terre, la tête tournée vers le ciel.

 

 


Un projet soutenu par la Suisse

« Faire de la randonnée, c’est très suisse », déclarait Willi Graf, représentant en Tunisie de la Coopération suisse, le principal bailleur de fonds de Destination Dahar, lors de l’inauguration du circuit de randonnée. « En randonnant on fait des étapes et à chaque étape on apprend : dans les madrasas, on apprend le respect des cultures. Dans les gîtes, on découvre l’hospitalité. Et les gens qui vivent le long des étapes apprennent qu’ils ont intérêt à coopérer. » Il ajoute que le but du projet est de développer des circuits touristiques hors des sentiers battus, ou en complément de ceux-ci – le Dahar est à trois heures de Djerba – pour aider au développement des zones excentrées et marginalisées et créer des emplois.  La contribution suisse est mise en œuvre par la Fondation Swisscontact.


Ce reportage a été publié dans Le Courrier. Il a été réalisé dans le cadre d’un voyage de presse organisé par l’Office National du Tourisme Tunisien (ONTT)

Sortir du chaos pour rester dans le Caucase

Photo: vie de village en Géorgie © Isolda Agazzi

Pour essayer d’éviter le chaos dans une région profondément instable, la nouvelle stratégie de la Coopération suisse pour le Caucase du Sud – Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan – mise sur le développement des régions dépeuplées et l’intégration des minorités ethniques et des migrants

Il est 6h, dans la nuit encore noire Aleksander sort d’un pas pressé, clope au bec, pour aller traire ses vaches. « Normalement c’est un travail de femmes, mais aujourd’hui c’est moi qui m’y colle », nous confie ce diplômé en mathématiques de l’Université de Tbilissi, rentré dans son village natal du sud de la Géorgie pour s’occuper de sa vieille mère. Avec sa femme, affairée à préparer le petit-déjeuner, il a ouvert quelques chambres d’hôte pour compléter son modeste revenu d’agriculteur. La traite se fait-elle à la machine ? « Non, à la main », nous répond-il dans un anglais rudimentaire qu’il apprend de sa fille, scolarisée à l’école primaire du village. Dans son jardin, il cultive une profusion de fruits et légumes et des fleurs, omniprésentes en Géorgie, ce qui confère au village, situé à 1’300 m d’altitude, un aspect riant et joyeux, en été. Mais l’hiver est rude : pour tout chauffage, la maison dispose d’un poêle en bois car le gaz, reconnaissable dans tout le pays aux tuyaux d’adduction bien visibles, n’est pas arrivé dans ce coin reculé, proche de la frontière avec la Turquie et l’Arménie.

Agriculture très peu productive

« La Suisse est très présente en Géorgie, où elle soutient l’agriculture et l’élevage, nous explique Danielle Meuwly, responsable de la Coopération suisse pour le Caucase du Sud, en nous recevant dans son bureau de Tbilissi. Le contraste entre les villes et les campagnes est énorme : 40% de la population travaille dans l’agriculture, mais celle-ci est très peu productive et ne contribue qu’à 8% du PIB. »

Le pays est assez inégalitaire : en 2021, le coefficient de Gini est de 36,4, ce qui en fait le 89ème pays le plus inégalitaire au monde selon le World Population Review, un classement américain.

Pour améliorer le savoir-faire des paysans, la Suisse a lancé un projet de formation professionnelle en agriculture, en collaboration avec l’Institut Plantahof. Pour augmenter leurs revenus, un programme de soutien aux PME en milieu rural, en collaboration avec l’ONG Swisscontact. Elle travaille aussi sur la préservation des forêts dans l’esprit du nouveau code forestier, qui règlemente strictement le déboisement. Mais encore faut-il le faire accepter par la population et surtout offrir aux habitants, comme Aleksander, une alternative au bois pour se chauffer et cuisiner…

La Suisse représente les intérêts de la Russie en Géorgie et vice versa

Ces activités font partie de la nouvelle stratégie 2022 – 2025 de la Coopération suisse pour le Caucase du Sud, publiée début décembre. « C’est une stratégie régionale qui couvre aussi l’Arménie et l’Azerbaïdjan et qui réunit la DDC, le Seco et la Division sécurité humaine, continue Danielle Meuwly. Notre bureau se trouve en Géorgie pour des raisons pratiques et parce que c’est le pays qui reçoit le plus gros budget. L’engagement de la Confédération dans cette région est important et elle y assure notamment un mandat de protection.»

Après la guerre d’août 2008 et la reconnaissance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud par la Russie, la Géorgie a rompu ses relations diplomatiques avec Moscou. Depuis 2009, la Suisse représente les intérêts de la Russie en Géorgie et ceux de la Géorgie en Russie.

Quant à l’Abkhazie, une région extrêmement pauvre et sous perfusion de l’aide humanitaire internationale, la Coopération suisse y mène des projets pour rénover les blocs sanitaires dans les écoles et améliorer les capacités des femmes à produire du fromage dans le respect des règles d’hygiène.

Intégrer les minorités ethniques et religieuses

« Au-delà de l’aspect diplomatique, nous essayons de construire un pont et une coopération entre les personnes et la société civile des deux côtés, nous explique Medea Turashvili, responsable des questions de sécurité humaine. Et nous veillons à garantir la protection des droits des minorités religieuses et des groupes ethniques ». Dans un pays qui a subi les invasions incessantes des Mongols, des Turcs, des Arabes, des Perses et des Russes, ceci ne va pas de soi. La religion, incarnée par la puissante Eglise orthodoxe de Géorgie, a toujours servi de refuge à la population et aujourd’hui elle fait encore partie intégrante de l’identité nationale.

Même si les Chrétiens orthodoxes sont largement majoritaires, le pays compte aussi des Musulmans géorgiens, des Azéris, des Tchétchènes, des Arméniens et d’autres minorités peu intégrées. « Souvent les personnes issues des minorités ethniques et confessionnelles ne parlent même pas la langue géorgienne car le système d’enseignement ne leur permet pas de l’apprendre correctement, souligne Danielle Meuwly. Ils ont des liens beaucoup plus forts avec leur communauté d’origine qu’avec leur entourage direct. Notre objectif est de réduire ce degré d’aliénation pour que les différentes communautés vivent en paix. Dans la région du sud, où la communauté azérie est importante, on a ouvert des centres de services à la population qui donnent des informations en azerbaidjanais. Avant les élections de 2018 et 2020, nous avons travaillé avec les partis politiques pour faciliter l’élaboration d’un code de conduite. »

Aide à la réintégration des migrants

Dans la plaine de Kakhétie, à l’est du pays, les vergers et vignobles abondent. La région est célèbre pour le vin, que la Géorgie a été le premier pays à produire au monde et que chaque famille fait encore dans sa cave. Dans les villages, les maisons abandonnées sont légion et les balcons en bois finement ouvragés tombent en ruine. La plupart des habitants, à commencer par les jeunes, sont partis à l’étranger. Dans un pays où le salaire moyen est de 300 – 400 euros par mois, ils vont chercher fortune en Europe occidentale, souvent dans le bâtiment, pour les hommes, et dans l’aide à domicile, pour les femmes. La Géorgie compte 1,7 million de travailleurs migrants sur une population de près de quatre millions au pays.

Les transferts de fonds des migrants sont une source de revenu précieuse pour les familles. La Géorgie est le cinquième pays de provenance des requérants d’asile en Suisse depuis qu’en 2018 ses ressortissants ont été exemptés de visa pour les pays de l’espace Schengen. Mais ils n’ont aucune chance d’obtenir le statut de réfugié et ils sont systématiquement refoulés. La Coopération suisse mène en Kakhétie et dans d’autres provinces des projets de réinsertion des anciens migrants et de revitalisation des communautés.

Alliance Sud salue le fait que la Suisse aide à la réintégration socio—économique des migrants de retour au pays. Mais elle l’appelle à ne pas conditionner son aide à l’acceptation des requérants d’asile déboutés, comme elle s’est engagée à le faire. Vu le manque de main d’œuvre dans beaucoup de secteurs en Suisse – comme les aides à domicile, le bâtiment, les mécaniciens de train, la restauration, l’hôtellerie et le personnel médical – elle appelle le Conseil fédéral à mettre en place une politique de migration régulière pour permettre aux migrants de trouver un emploi en Suisse sans tomber dans le travail au noir.


Société civile indépendante, mais surveillée de près

La société civile est un acteur important en Géorgie. Principalement financée par les bailleurs occidentaux, dont la Suisse, ses relations avec le gouvernement connaissent des hauts et des bas.

« Dans l’ensemble, nous pouvons mener nos activités sans entraves, mais depuis quelques années le parti au pouvoir a tendance à discréditer les organisations de la société civile critiques, en les accusant sans fondement de manquer de compétences ou de travailler en accord avec les partis d’opposition. Cette attitude hostile complique la défense de nos recommandations auprès des différentes branches du gouvernement », nous confie Vakhtang Menabde, directeur du Programme de soutien aux institutions démocratiques auprès de l’Association géorgienne des jeunes avocats (Gyla).

Depuis 2012, la Géorgie est gouvernée par le parti Rêve géorgien, qui a succédé au gouvernement du Mouvement national uni. Selon le militant, celui-ci avait limité fortement l’indépendance du système judiciaire et la liberté de la société civile. Après les élections de 2012, certains processus de libéralisation ont commencé. « Même si plusieurs vagues de réformes ont été lancées, la plupart d’entre elles n’ont amélioré que certaines failles du système, mais elles n’ont pas modifié les véritables caractéristiques institutionnelles. C’est pourquoi, malheureusement, l’indépendance du pouvoir judiciaire en Géorgie est aujourd’hui sévèrement limitée », continue-t-il.

En ce qui concerne le rôle de la société civile, l’ONG Gyla préconise depuis des années des réformes concernant les organes judiciaires, le gouvernement local et la loi électorale. Vakhtang Menabde estime que nombre de ses recommandations ont été réellement reflétées dans la loi, mais les propositions les plus cruciales, qui entraîneraient de réels changements de pouvoir, ont été négligées. « Pour résumer, les sociétés civiles en Géorgie opèrent essentiellement dans un environnement libre, mais très polarisé et tendu », conclut-il.

Par ailleurs, plusieurs scandales récents ont montré que les militants de la société civile, les journalistes et les associations politiques sont surveillés de près par les Services de sécurité de l’Etat. Dans une lettre ouverte publiée en août, une dizaine d’ONG ont dénoncé les pouvoirs excessifs des services de renseignement et leur atteinte à la vie privée.


Ce reportage a été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

OMC : La Suisse peut souffler…. pour l’instant

Photo: siège de l’OMC à Genève © Isolda Agazzi

La conférence ministérielle de l’OMC est ajournée sine die. La Suisse et l’UE sont de plus en plus isolées dans leur opposition à la levée des brevets sur les vaccins. Sans attendre la prochaine ministérielle, une décision peut et doit être prise par le Conseil général. Le nouveau gouvernement allemand pourrait infléchir la position de l’UE

La décision est tombée hier, peu avant minuit : l’Organisation mondiale du commerce (OMC) annule la conférence ministérielle prévue à Genève du 30 novembre au 3 décembre et la reporte sine die. En cause : les interdictions de vols en provenance d’Afrique australe imposées par la Suisse et l’Union européenne suite à l’apparition du nouveau variant Omicron du Covid – 19.

Cette décision est bienvenue : il était impensable de tenir une réunion aussi importante sans la participation en présentiel de certains ministres et, de la part de la première directrice générale africaine de l’organisation, Ngozi Okonjo-Iweala, on n’en attendait pas moins.

On imagine que la Suisse doit souffler : la pression montait de toute part pour qu’elle accepte la levée temporaire des brevets et autres éléments de protection de la propriété intellectuelle sur les vaccins, médicaments et tests anti-covid, comme demandé par l’Inde et l’Afrique du Sud (dérogation ADPIC). Cette proposition est soutenue par une centaine de pays et même partiellement par les Etats-Unis, qui ont accepté au moins la levée de la protection de la propriété intellectuelle sur les vaccins.

La Suisse est l’un des rares pays qui continuent à s’y opposer, avec l’Union européenne et la Grande Bretagne. Mais le Parlement européen vient de voter, le 25 novembre, une résolution en faveur de la dérogation qui pourrait infléchir les décisions de la Commission européenne.

Le Conseil général de l’OMC peut décider de la levée des brevets

Que va-t-il se passer maintenant ? Techniquement une conférence ministérielle n’est pas nécessaire pour une dérogation ADPIC : celle-ci peut être approuvée par le Conseil général de l’OMC, qui a déjà approuvé beaucoup de dérogations dans le passé. La différence est que la ministérielle rendait la question beaucoup plus visible : des manifestations sont prévues à Genève et dans d’autres villes, les ONG comme Alliance Sud étaient et restent mobilisées et les médias du monde entier s’intéressent à la question.

La conférence s’annonçait très difficile et personne ne pouvait en prévoir l’issue, mais l’intransigeance suisse et de quelques autres pays risquait de la faire échouer car à l’OMC les décisions se prennent par consensus.

Les travaux sur la dérogation aux dispositions de propriété intellectuelle devraient donc se poursuivre au sein du Comité sur les ADPIC, où la Suisse risque d’être de plus en plus isolée : au sein de l’Union européenne, c’est l’Allemagne qui menait le front du refus, mais le nouveau gouvernement de centre – gauche pourrait changer de position.

Paradoxalement, le nouveau variant Omicron aura montré une fois de plus, si nécessaire, que tant que le monde entier n’est pas à l’abri du covid, personne ne l’est. Il est donc plus urgent que jamais d’augmenter la capacité de production des vaccins, tests et médicaments dans les pays en développement. Ceci passe aussi par la levée des brevets et le transfert de technologie et de savoir faire par les entreprises pharmaceutiques.

On peut espérer que ceci se fasse avant la prochaine conférence ministérielle, dont la nouvelle date n’a pas été fixée. Sinon il sera peut-être trop tard pour juguler enfin ce virus qui a mis le monde à l’arrêt depuis deux ans.

La Patagonie, miroir aux alouettes

Zahori, en compétition au Festival Filmar en America latina, raconte l’histoire d’un malentendu, comme il y en a souvent. Celle d’Occidentaux partis à la rencontre d’une culture fantasmée, dans laquelle ils n’arrivent pas à s’intégrer, et qui finissent par vivre dans leur bulle, à cheval entre deux mondes  

Il y a d’abord la famille tessinoise qui s’est installée en Patagonie pour vivre le rêve de l’autosuffisance, dans un esprit New Age. Les parents se disputent sans cesse car le père veut rentrer en Suisse, découragé par la dureté de la vie dans les steppes balayées par le vent, où il s’avère plus difficile que prévu de faire pousser des légumes. Peut-être bouddhistes, sûrement végétariens, ils interdisent à leurs deux enfants de manger « les animaux morts », à commencer par les truites offertes à Mora par un jeune gaucho tout sourire, et la viande.

Tiraillée entre deux cultures, l’adolescente ne comprend pas : les gauchos ne mangent-ils pas les animaux ? Ils cuisinent même le tatou, sorte de pangolin d’Amérique du Sud qu’elle n’arrive toujours pas à attraper, malgré ses efforts.  Elle est malheureuse et à l’école elle s’ennuie ferme: les garçons la traitent d’étrangère et ne la laissent pas jouer au foot car « ce n’est pas une activité pour femmes, pas plus qu’être gaucho», alors même que c’est son rêve.

Evangélistes américains cravatés

Il y a ensuite les évangélistes américains qui errent dans ces terres inhospitalières en cravate, à la recherche d’âmes à sauver. Eux aussi voient le football d’un mauvais œil, mais pour d’autres raisons : le ballon c’est la tête du diable et eux « tels des soldats du Seigneur, vont dans les endroits les plus isolés du monde pour le chasser ». Les parents de Mora rejettent leur prosélytisme, tout comme Nazareno Pichiman, le vieux gaucho qui se ressource au bruit du vent, se laisse bercer par les frondaisons animées des arbres et s’endort à côté des rochers sacrés. Il vit seul depuis que sa femme est partie chercher ses origines en Italie, faisant en quelque sorte le chemin inverse de celui des Suisses. C’est auprès de lui que Mora cherche refuge lorsqu’elle se fait renvoyer de l’école.

Une nuit, le vent impétueux brise la corde de Zahori, la jument blanche de Nazareno. S’ensuit une quête aux relents mystiques, où tout le monde cherche le cheval, ou soi-même, les personnages se croisent sans se reconnaître, les rêves deviennent réalité et Mora semble avoir enfin trouvé son identité.

Puerto Piramides, Patagonie, Argentine © Isolda Agazzi

La Patagonie, page blanche ou tableau noir

Le cadre de ce premier film de Mari Alessandrini, réalisatrice argentine installée en Suisse, n’est pas anodin : la Patagonie est un personnage à elle toute seule. Mystérieuse, hostile et accueillante à la fois, cette terre du bout du monde a attiré tour à tour des colons et des investisseurs étrangers, des criminels nazis et des repris de justice, dont Butch Cassidy et Sundance Kid, les célèbres pilleurs de banques américains du début du 20ème siècle. Fascinés par une terre à l’apparence vide, mais habitée par des peuples autochtones abondamment massacrés – notamment les Mapuche et les Tehuelche – ces aventuriers ont été encouragés par les gouvernements successifs à venir écrire une nouvelle page de l’histoire argentine.

S’en suivirent des hippies, des poètes et des chercheurs de rêve, désireux d’écrire leur propre histoire dans ces étendues sans fin, où l’infini semble à portée de main. Au risque de vivre à côté des populations locales sans vraiment les comprendre – ce qui est inoffensif en soi et n’enlève rien à l’intérêt de la démarche, tant qu’il ne s’agit pas d’extermination, d’accaparement des terres ou d’acculturation plus ou moins forcée. Pour que la page blanche ne se transforme pas (de nouveau) en tableau noir.


Zahori, de Mari Alessandrini, Festival Filmar en America latina, le 26.11, 27.11, 28.11


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