Embargo sur Cuba : l’UE menace de porter plainte contre les Etats-Unis

Photos de La Havane © Isolda Agazzi

Suite à l’annonce de l’administration Trump d’autoriser les plaintes contre les entreprises qui opèrent sur d’anciennes propriétés américaines nationalisées par Cuba, l’UE menace de porter plainte contre les Etats-Unis devant l’OMC.  Ce n’est pas trop tôt : l’embargo américain est contraire au droit international et l’Assemblée générale de l’ONU le condamne depuis 26 ans.

Trop c’est trop. Après avoir subi pendant près de soixante ans l’embargo américain contre Cuba sans presque rien dire (et surtout ne rien faire), l’Union européenne a menacé de porter plainte contre les Etats-Unis auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Cet embargo interdit la plupart des importations et exportations entre les Etats-Unis et Cuba et les voyages des Américains. Il interdit aussi à tout bateau de charger et décharger aux Etats-Unis s’il a fait du commerce avec Cuba pendant les six derniers mois. En vigueur depuis 1962, il a été renforcé à plusieurs reprises. Partiellement assoupli par le président Barack Obama, Donal Trump menace de lui donner un nouveau tour de vis.

Cuba estime que l’embargo (qu’elle appelle bloqueo, le blocus) lui a coûté près de 760 milliards USD depuis 1962. Chaque année depuis 1992, l’ONU vote une résolution à la quasi-unanimité (à l’exception des Etats-Unis et d’Israël) pour le condamner.

Il a été décrété par Washington après l’invasion avortée de la Baie des Cochons, en 1961, lors de laquelle 1’400 exilés cubains entraînés par la CIA ont essayé de renverser Fidel Castro, que la Revolucion avait porté au pouvoir deux ans auparavant. Très peu d’entreprises ont les reins assez solides pour investir ou faire du commerce avec Cuba, craignant de ne plus pouvoir accéder au marché américain. L’une des exceptions notables est Nestlé, présente sur l’île depuis 1908, dont les produits figurent parmi les rares denrées alimentaires importées et qui est en train d’achever la construction d’une troisième usine.

Américains autorisés à porter plainte contre les entreprises européennes

La goutte qui a fait déborder le vase, côté européen, est l’annonce faite par le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, le 17 avril, devant les Vétérans de la Baie des Cochons précisément. Washington prévoit de donner un tour de vis supplémentaire à l’embargo en mettant entièrement en œuvre le Helms-Burton Act, qui autorise tout citoyen des Etats-Unis à porter plainte devant les tribunaux américains contre toute entreprise opérant sur de (très) anciennes propriétés américaines nationalisées par la révolution cubaine. Adoptée en 1996, cette partie de la loi n’a jamais été appliquée car les trois présidents qui se sont succédé – Bill Clinton, George W. Bush et Barack Obama – ont toujours fait adopter des moratoires de six mois. A partir du 2 mai ces plaintes seraient désormais possibles. Selon le Département de la justice, 6’000 d’entre elles seraient recevables, pour une valeur de 8 milliards USD.

Elles porteraient contre des entreprises (notamment européennes et canadiennes) qui gèrent des complexes hôteliers et touristiques à Cuba, des distilleries de rhum ou des fabriques de cigares, par exemple. Or ces entreprises risqueraient de déposer à leur tour une contre-plainte devant les tribunaux européens, exacerbant encore davantage la guerre commerciale entre les Etats-Unis et l’Union européenne. Dès lors les officiels européens ont fortement protesté. Ils considèrent que l’application extraterritoriale de mesures unilatérales contre Cuba est contraire au droit international et menacent de porter le cas devant l’Organisation mondiale du commerce.

L’embargo, instrument politique

L’application du Helms-Burton Act dans sa totalité serait un coup extrêmement dur pour Cuba, dont l’économie est déjà à bout de souffle et qui essaie d’attirer des investissements étrangers. Comme si cela ne suffisait pas, John Bolton a annoncé aussi le plafonnement des transferts d’argent des Cubains résidant aux Etats-Unis à 1’000 USD tous les quatre mois, alors que Barack Obama avait supprimé tout plafond. En 2016, ces transferts étaient de trois milliards USD. Ces fonds sont vitaux pour l’économie cubaine, ils permettent l’essor d’un semblant de propriété privée, alors que l’accès aux financements internationaux est presque impossible pour Cuba, en raison notamment de l’embargo américain.

Les mesures annoncées par l’administration Trump sont clairement politiques. Elles visent à étrangler encore un peu plus le régime cubain, accusé de soutenir le gouvernement Maduro. Le Venezuela est effectivement l’un des principaux et derniers fournisseurs de Cuba, surtout pour le pétrole. L’effondrement du Venezuela est en train de créer une crise économique à Cuba qui pourrait rappeler la douloureuse période spéciale du début des années 1990, lorsque la chute de l’URSS avait mis le pays à genoux.

Soixante ans après la Revolucion, Cuba essaie de s’adapter à un monde qui a profondément changé. Le 24 février, après une large consultation, le peuple a adopté une nouvelle constitution qui reconnaît la propriété privée et abandonne le terme de communisme au profit de socialisme. Les Etats-Unis doivent comprendre que la guerre froide est terminée et arrêter de mettre les bâtons dans les roues de l’île caraïbe. Et l’Union européenne doit faire valoir le droit international à l’OMC… Que les Etats-Unis essaient de paralyser précisément, en bloquant la nomination des juges à l’organe d’appel, dont ils considèrent les sentences trop politiques. On n’est pas sorti de l’auberge.

 

Voir aussi, du même auteur,

« Respect pour les acquis de la révolution cubaine, malgré l’opposition des Etats-Unis »

La Suisse devrait effacer sa dette cubaine

Cuba à la croisée des chemins

L’hospitalité au cœur des hommes et au sommet des Alpes

Photos de l’Hospice du Grand Saint Bernard © Isolda Agazzi

L’Hospice du Grand Saint Bernard accueille des voyageurs depuis près de mille ans. Aujourd’hui, neuf mois sur douze, ce sont des skieurs fascinés par la paix et la beauté  des lieux. Bien que non directement confrontés aux réfugiés, les chanoines regrettent « qu’en plaine » des gens soient rejetés à cause de leur différence.

C’est une maison de couleur ocre adossée à la montagne, suspendue entre deux pays ou entre ciel et terre, comme vous voudrez… On y vient à raquettes ou en ski de randonnée entre octobre et juin, lorsque la route est fermée et l’Hospice du Grand-Saint-Bernard coupé du monde et assoupi sous un manteau neigeux. Maintenant on y monte plus facilement que par le passé (bien que non sans risques en hiver), mais de tout temps le passage des Alpes a été une expédition, souvent mortelle, pour les voyageurs, pèlerins, marchands, contrebandiers et autres passants – les plus célèbres étant Napoléon et dit-on, Hannibal, même si ceci s’avère être une légende. Jusqu’à la fondation de l’Hospice en 1050 et la création de la Congrégation des chanoines du Grand-Saint-Bernard par Bernard, archidiacre d’Aoste, au sommet du col, en territoire actuellement helvétique, à un jet de pierre de la frontière italienne.

« Ce qui compte pour nous, c’est l’humain. Nous offrons l’hospitalité à toute personne qui vient frapper à notre porte et ne demandons jamais de passeport », s’exclame Raphaël Duchoud, la joie de vivre estampillée sur le visage, l’un des quatre membres de la Communauté religieuse qui font tourner l’énorme bâtisse, avec une dizaine de collaborateurs au service de l’accueil, tous membres de la Maisonnée. « Une fois, des contrebandiers et des douaniers ont été accueillis simultanément, mais les chanoines se sont débrouillés pour qu’ils ne se croisent pas ! » s’amuse-t-il à raconter.

Combe des Morts et arrivée à l’Hospice

Aujourd’hui les amateurs de montagne rejoignent l’Hospice, situé à 2’473m d’altitude, en montant pendant un peu plus de deux heures depuis l’ancienne station de ski du Super Saint-Bernard, avant l’entrée du tunnel. On foule la neige en longeant la rivière et l’on passe par deux refuges d’où, jusqu’à une époque récente, on pouvait appeler directement l’Hospice pour information ou en cas de besoin. En avançant encore un peu, on arrive à la Combe des Morts, la bien nommée car c’est là que le danger d’avalanches est le plus élevé – la dernière avalanche meurtrière y remonte à 2015. Par mesure de sécurité en cas de danger marqué, on peut laisser la distance d’une vingtaine de mètres entre les marcheurs ; du fond de la combe, on rajoute encore un peu de dénivelé et soudain… on se retrouve nez à nez avec l’austère bâtisse.

Quand il neige, c’est encore plus impressionnant : dans le brouillard et le vent, c’est à l’improviste, au détour d’une bosse, que surgit le refuge tant convoité qu’on cherchait en vain des yeux depuis le fond de la vallée. Comme pour ajouter encore quelques frissons dans le froid polaire, une des premières bâtisses qu’on aperçoit, c’est la morgue : une petite construction sur la gauche surmontée d’une croix, où reposent quelques 200 cadavres de victimes d’avalanches que personne n’est venue réclamer, pour la plupart momifiés par le froid. Murée depuis 1950, elle est pourtant loin d’être sinistre et participe même de l’atmosphère si particulière des lieux, où se mêlent la vie et la mort, la nature et la spiritualité.

Chanoines et chiens Saint-Bernard au secours des voyageurs

Pour atteindre l’Hospice par les deux versants du col, la montée est un peu sportive, mais elle permet de se faire une idée très vague du périple d’antan. Jusqu’au début du XXème siècle, on ne pouvait franchir le col qu’à pied, à cheval ou à dos de mulet. Ensuite l’invention et la diffusion du ski, avec bâtons et peaux de phoques, vinrent faciliter les déplacements hivernaux ; une facilité toute relative… Un film en noir et blanc datant de 1936, véritable morceau d’anthologie qu’on se délecte à voir et revoir à l’Hospice, montre les voyageurs qui descendaient du train à Orsières et prenaient la diligence, puis un traîneau jusqu’à Bourg-Saint-Pierre, d’où ils partaient à pied ou chaussaient de longs skis en bois pour entamer la montée. S’ils étaient pris dans une tempête de neige ou emportés par une avalanche, les chanoines dévalaient les pentes à ski pour voler à leur secours, leurs longues tuniques, soutanes et redingotes virevoltant dans le vent. Ils sondaient l’avalanche à l’aide de longues tiges en bois arrondies aux extrémités, aidés par les célèbres chiens Saint-Bernard. Après avoir découvert les malheureux, ils les déposaient sur une civière et les ramenaient à l’Hospice, vivants ou morts. Les voyageurs qui arrivaient sains et saufs étaient nourris et logés gratuitement dans des chambres très confortables, « où l’épaisseur des murs et le chauffage central les maintenaient au chaud. Ils pouvaient y passer une nuit et prendre deux repas, à moins que le mauvais temps ne les retînt plus longuement », récite le film.

Aujourd’hui les chiens Saint-Bernard passent l’hiver près de Martigny et ont été avantageusement remplacés par les détecteurs d’avalanches et les hélicoptères. Ils ne remontent à l’Hospice qu’en été, pour prendre la pose avec les touristes.

Actuellement, l’Hospice peut accueillir en hiver jusqu’à 130 personnes et le week-end, il affiche souvent complet. Les sportifs viennent fortifier le corps et ressourcer l’esprit dans le silence de ce lieu hors du temps, posé au cœur de montagnes immaculées. Ils gagnent le Col de Fenêtre ou grimpent sur le Mont Fourchon pour une vue imprenable sur les Alpes, le fidèle Mont Blanc toujours en arrière-plan. Le soir, ils déambulent dans les allées de cette auguste bâtisse chargée d’histoire, dégustent un repas simple, mais succulent et varié, et passent une nuit douillette en dortoir, ou dans des chambres aux meubles en bois massif et canapés en velours, le tout dans une chaleur humaine contagieuse, comme seuls les chanoines savent la transmettre « dans l’esprit de saint Bernard. »

Provisions amenées par camion pour neuf mois

Approvisionner une maison aussi grande, coupée du monde neuf mois par an, c’est un véritable défi que l’Hospice a relevé haut la main : début octobre, des camions fournisseurs amènent les provisions qui, en principe, vont suffire jusqu’au début juin – « sauf en ce qui concerne le pain, pour lequel nous avons recours à un héliportage au début mars afin de compléter les stocks pour tenir jusquà l’ouverture de la route au début juin» précise le père Raphaël. L’approvisionnement en eau se fait par une source qui appartient à l’Hospice. L’électricité y est installée depuis novembre 1911 ; jusqu’en 1962, elle a été produite par une génératrice fonctionnant à mazout et depuis lors, par un câble électrique qui relie le bâtiment au tunnel du Grand-Saint-Bernard. En ce qui concerne les poubelles, « vu que le prochain camion-poubelle ne passera qu’en juin, les hôtes sont priés de ramener leurs déchets et d’aider, si possible, à descendre les sacs poubelles pour les acheminer dans les molochs à ordures prévus par la Commune », nous explique-t-on.

Quant au chauffage, il est assuré par deux chaudières à mazout, tellement puissantes qu’il fait presque trop chaud. « Aujourd’hui il est rare qu’il fasse – 30 degrés, comme rapporté dans le film. Le réchauffement climatique se fait sentir, mais il faut dire qu’il est en marche depuis un siècle. Du temps des Romains, il faisait même beaucoup plus chaud que maintenant et la végétation boisée croissait plus haut en altitude qu’aujourd’hui ; le mot Cervin, par exemple, viendrait du latin “silva“, qui veut dire forêt, car celles-ci atteignaient cette montagne au pied de ses parties rocheuses. Le grand refroidissement date du Moyen-Age » explique le père Raphaël à un public médusé, le visage cramé par le soleil d’altitude.

 

Un seul réfugié est passé

Comment cette communauté religieuse comptant au total une quarantaine de membres, composée en majorité de Valaisans – elle possède aussi l’Hospice du Simplon et est présente dans quelques secteurs paroissiaux comme celui de Martigny, de Bagnes et d’Orsières, ainsi qu’en mission à l’île de Taïwan – perçoit-elle les murs qui se dressent sur le continent ? «Ce qui nous impressionne, c’est la peur de la différence, qui fait qu’on se bloque face à l’inconnu, nous répond le père Raphaël. C’est clair que beaucoup de personnes ne sont pas prêtes à être confrontées à l’inconnu et ont le sentiment d’être envahies par l’étranger. »

L’automne passé l’Hospice a accueilli un réfugié de passage, mais c’était un fait rarissime. Il y a trois ou quatre ans, des réfugiés avaient essayé de s’engager sur le col pendant le mois de novembre, mais avant d’y arriver, ils avaient été bloqués par le mauvais temps et rejoints par la police italienne ; les habitants du Col n’ont été informés qu’ultérieurement de ce fait.

L’Hospice n’est donc pas confronté directement à la réalité de l’asile, mais les membres de la Congrégation en paroisse sont concernés par ce phénomène. A la paroisse de Martigny, une laïque consacrée, membre de la communauté et chargée de la pastorale des réfugiés, s’occupe de leur insertion dans la société martigneraine. Il y a quelques années, un groupe de réfugiés appelés à se réinsérer dans le monde du travail « en plaine » ont participé près de l’Hospice à la restauration du mur en pierres sèches soutenant le chemin plat qui abrite les conduites d’amenée d’eau potable. «De par notre tradition, nous sommes sensibles à la réalité des gens qui ont dû quitter leur pays natal à cause de la famine, de la persécution et de la guerre et qui essaient de trouver une vie digne dans les pays occidentaux – d’où l’indignation et la révolte que l’on peut ressentir face au drame de convois entiers de réfugiés naufragés en mer dans des situations déplorables, ceci à cause d’un manque d’accueil qui leur a été fatal.»

Les ONG latino-américaines disent Basta à 25 ans de libre-échange!

Photo: manifestation anti-G20, Buenos Aires, 27 novembre 2018 © Isolda Agazzi

La Plataforma « America latina mejor sin TLC » a été lancée le 27 novembre à Buenos Aires, dans le cadre de la semaine d’action contre le G20. Elle demande aux gouvernements de la région de ne plus signer de nouveaux traités de libre-échange et d’investissement et de faire réaliser des études d’impact des traités existants.

“En Amérique latine, le commerce intra régional est déjà libéralisé à 95%. Alors pourquoi les gouvernements continuent-ils à négocier des accords de libre-échange (ALE)? Parce que les nouveaux ALE traitent de thèmes qui vont au-delà des frontières et affectent le pouvoir de décision des Etats. Un exemple patent, c’est le mécanisme de cohérence réglementaire, qui implique de rendre compatibles et homogénéiser les législations internes et prévoit le dialogue avec les « parties intéressées » du secteur privé. Ces questions régulatrices confèrent des privilèges exorbitants aux multinationales étrangères !  » S’exclamaient les représentants des ONG latino-américaines lors du lancement de la Plateforme Amérique latine mieux sans ALE, le 27 novembre à Buenos Aires. Ajoutant que : « 25 ans de libre-échange, ça suffit ! Il y a dix ans, nous nous sommes opposés avec succès à l’Area de Libre Comercio de las Americas (ALCA) [Zone de libre-échange des Amériques, un projet de traité de libre-échange continental], mais aujourd’hui les nouveaux ALE vont dans le même sens que l’ALCA ! »

Photo: lancement de la plateforme © Isolda Agazzi

Manifestations contre le G20 pour protester contre le libre-échange

« Nous sommes membres d’organisations sociales, syndicales, de femmes, de jeunes. Cette plateforme, qui réunit des plateformes nationales, était en gestation depuis longtemps. Ce n’est que par le dialogue que nous pouvons remettre en question les ALE, notamment en ouvrant un espace de discussion avec les parlements», soulignait Luciana Ghiotto, de l’Assemblée Argentine mieux sans ALE, saluant le fait que le lancement eût lieu dans les locaux du Sénat argentin.  Deux sénateurs étaient présents pour soutenir la plateforme – Fernando Solanas, président de la commission environnementale, et Magdalena Odarda, de Patagonie, présidente de la commission des peuples autochtones, très inquiète de l’avancée de l’extractivisme en Amérique latine. « Nous sommes contre tous les ALE car ils détruisent l’environnement et limitent la capacité de régulation des Etats. Il n’y a pas d’accords bons ou moins mauvais ! » Précisait Luciana Ghiotto.

L’évènement avait lieu dans le cadre de la semaine d’action contre le G20, organisée par les mouvements sociaux pour protester contre le sommet des chefs d’Etat et de gouvernement qui se tenait dans la capitale argentine – et pour la première fois en Amérique latine. Des ateliers contre le libre-échange et l’extractivisme se sont succédé à l’université et sur la place du Congreso (le parlement argentin), où des citoyens concentrés ont bravé la pluie diluvienne pour refaire le monde sous des bâches en plastique. La mobilisation a culminé dans la manifestation du 30 novembre, où des dizaines de milliers de personnes ont défilé dans les rues de Buenos Aires, scandant des slogans au son de la musique, dans une ambiance militante mais entièrement pacifique. En tête du cortège, une représentante des grand-mères de la Plaza de Mayo, le caractéristique fichu blanc sur la tête, et Perez Esquivel, rescapé de la dictature argentine et lauréat du Prix Nobel de la Paix, opposé aux accords de libre-échange et qui a servi de médiateur entre les autorités, qui craignaient des débordements et voulaient dans un premier temps interdire la manifestation, et les mouvements sociaux

Photo: manifestation anti-G20 Buenos Aires, 27 novembre 2018 © Isolda Agazzi

Scepticisme sur l’amélioration de l’ALENA

« Le premier traité signé a été l’ALENA, qui a ouvert la porte à tous les autres, a ajouté le Mexicain Alberto Arrojo à la conférence de presse. Aujourd’hui le Mexique a des ALE avec plus de 50 pays. Dans le cadre de la renégociation de cet accord, Donald Trump était prêt à laisser tomber le mécanisme de règlement des différends investisseur – Etat (ISDS), mais le Mexique a demandé de le garder, c’est absurde ! Donc il va s’appliquer au Mexique [mais sa portée a été limitée au secteur de l’énergie, des télécommunications et à d’autres projets d’infrastructure], mais pas au Canada… Le nouveau chapitre sur le droit du travail n’a rien d’exceptionnel, il n’est pas contraignant, ce ne sont que des recommandations. Le chapitre sur les règles d’origine exige une augmentation du salaire et l’indépendance syndicale des travailleurs du secteur automobile reliés aux chaînes globales de production, mais ceux-ci ne représentent que 2,8% de l’emploi du pays. De plus, son application va dépendre de la loi sur le travail au Mexique, qui est en train d’être réformée.»

Le nouvel ALENA, rebaptisé Accord Etats-Unis – Mexique – Canada, prévoit que pour que les véhicules automobiles puissent entrer sur le marché nord – américain à des conditions préférentielles, 40% – 45% de leur valeur soit produite par des ouvriers gagnant au moins 16 USD de l’heure. Pour l’instant nul ne sait si cette disposition va faire augmenter les salaires du secteur au Mexique ou relocaliser la production aux Etats-Unis.

Inquiétudes pour le TPP 11, entré en vigueur le 30 décembre

Ana Romero, du Pérou, s’est inquiétée de la pression exercée par son gouvernement sur le parlement pour qu’il ratifie le Traité Trans Pacifique 11 (le TPP sans les Etats-Unis, entré en vigueur le 30 décembre), malgré l’opposition du ministère de la Santé, qui craint une limitation de l’accès aux médicaments. Ignacio Latorre, sénateur chilien, a aussi pointé du doigt la  ratification du TPP 11 en cours dans son pays et le fait que les dispositions de cet accord se retrouvent déjà dans les nouveaux accords de libre-échange, négociés ou en cours de négociation, – selon la fameuse « technique du salami », dénoncée par Alliance Sud dans le cadre du TISA et du CETA.

La Plateforme demande aux gouvernements latino-américains de ne plus signer d’accords de libre-échange et d’investissement. Comme Alliance Sud, elle exige la réalisation d’études d’impact, dont sur les droits humains, par des entités indépendantes et un audit citoyen indépendant des accords existants. Celui-ci devrait être  contraignant, contrairement à ce qui s’est passé en Equateur, où une commission indépendante, la CAITISA, avait conclu au caractère néfaste des accords d’investissement, mais le gouvernement n’en a pas tenu compte.

Cet article a d’abord été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

Pour un traité contre la violence faite aux femmes

Photo: mural pour les droits des femmes, Puerto Piramides, Argentine © Isolda Agazzi

Le Traité toutes les femmes, une campagne internationale lancée début mars et portée par 1’700 activistes de 128 pays, veut pousser les Etats adopter un traité contre la violence envers les femmes.  

“Aujourd’hui dans plusieurs villes du Pakistan il y a eu des manifestations pour les droits des femmes – auxquelles ont participé des hommes aussi – et notre principale revendication était de mettre fin à la violence envers les femmes. Je suis rentrée juste pour prendre votre appel », s’exclame Simi Kamal, jointe par téléphone le 8 mars dernier. Cette militante des droits des femmes est membre du comité directeur du Traité toutes les femmes, une campagne internationale lancée début mars dans le monde entier pour exhorter les Etats à négocier et adopter un traité contre la violence faite aux femmes. « Un traité international très fort nous donnerait le bon bâton pour « battre » le gouvernement et adopter les lois qui vont avec, ajoute-t-elle. Nous avons utilisé avec succès la Convention sur l’élimination de la discrimination envers les femmes (CEDAW), mais elle ne couvre pas les questions de violence, elle ne va pas assez loin et les pays de notre région y ont apporté plein de réserves. La violence est un problème global. Elle a différentes manifestations et chez nous elles sont particulièrement pernicieuses ».

 

Photo: East Side Gallery, Berlin © Isolda Agazzi

Un pays sur quatre n’a pas de loi sur la violence domestique

1’700 défenseuses des droits des femmes de 128 pays ont donc lancé une campagne qui s’inspire d’autres campagnes à succès, celle sur le Traité anti-tabac et celle sur le Traité pour l’interdiction des mines anti-personnel. Elles demandent un traité international qui oblige les Etats à adopter des lois sur la violence envers les femmes ; à promouvoir des campagnes de formation pour la police, les juges, les médecins et les infirmières ; à mettre en place des programmes de prévention par l’éducation et des services pour les survivantes. Au passage, le traité devrait aussi leur permettre de lever des fonds.

Car les chiffres sont éloquents: selon l’OMS, une femme sur trois dans le monde a subi une agression sexuelle, y compris de la violence conjugale. 359 millions de femmes ne sont pas protégées contre le harcèlement sexuel sur leur lieu de travail. Un pays sur quatre n’a pas de loi contre la violence domestique, alors même que les lois ont un impact: aux Etats-Unis, quinze ans après l’adoption d’une loi sur la violence faite aux femmes, la violence conjugale a diminué de 53%. L’éducation marche aussi : en Ouganda, après la mise en place d’une formation sur la prévention, la violence conjugale était de 52% moins élevée dans les huit communautés qui l’avaient suivie que dans les autres.

Photo: Simi Kamal

Au Pakistan, un enchevêtrement de lois et la meilleure interprétation pour les hommes

Qu’en est-il au Pakistan ? « Il y a beaucoup de lois, nous répond Simi Kamal. Certaines viennent des anciens colons anglais, d’autres sont des lois traditionnelles, codifiées ou pas, d’autres des lois islamiques. Elles s’entremêlent et leur impact est différent sur les hommes et les femmes – avec la meilleure interprétation souvent réservée aux hommes. »

“La violence n’est pas un phénomène limité à certains pays et les traités internationaux agissent au niveau global, renchérit Meera Khanna, une sociologue indienne aussi membre du comité exécutif de la campagne. On ne parle pas seulement de violence physique comme le passage à tabac ou le viol, mais aussi de violence économique, émotionnelle, verbale. Réduire une femme à un objet sexuel, c’est de la violence. La particularité de ce traité est qu’il reposerait sur un processus consultatif mené par des survivantes dans le monde entier, qui a duré cinq ans et a abouti à un appel du peuple. Si les Etats se décident à lancer des négociations, ils doivent écouter ces voix ! »

Les femmes du monde entier ont trouvé une définition commune

Photo: Signature du Traité toutes les femmes avec Meera Khanna à Dehli

Meera Khanna travaille surtout avec des veuves et des femmes défavorisées en Inde. Elle nous explique que la pension de veuve n’y est pas automatique: l’Etat donne un certain montant aux femmes nécessiteuses, mais pour l’obtenir elles doivent en faire la demande, ce qui prend beaucoup de temps, et il peut être retiré. Si la pension était universelle et inscrite dans la loi, elle serait versée automatiquement à toutes celles qui y ont droit. « Mais la violence économique s’exerce aussi dans les pays industrialisés, où des femmes ne peuvent pas subvenir à leurs besoins car elles ne reçoivent pas de pension», continue l’écrivaine indienne.

« Les femmes du monde entier ont fait cause commune, elles ont trouvé une définition sur laquelle nous sommes toutes d’accord, pour qu’on ne dise pas que telle pratique est autorisée par telle culture, se réjouit Simi Kamal. Maintenant nous allons commencer à parler aux gouvernements. Ici au Pakistan nous sommes en train de discuter avec les officiels et dans quelques mois nous ferons encore d’autres lancements, plus formels. Nous voulons avancer au même rythme que les autres pays ! »

Nous lui souhaitons bonne chance et, en ce 8 mars, la laissons retourner aux manifestations pour les droits des femmes.

 

 

Soixante ans au Tibet

Photo: Sweet Requiem © Pablo Bartholomew

Sweet Requiem, qui était en compétition au FIFDH de Genève, montre la fuite du Tibet d’une petite fille, qui finira par rejoindre l’Inde. Alors que le 10 mars a marqué les 60 ans du soulèvement contre l’occupation chinoise, le cinéaste et la co-productrice du film nous parlent de l’évolution de la situation sur place et au sein de la diaspora.  

Une tempête puissante balaye les contreforts de l’Himalaya. Dolkar, une fillette de huit ans, s’enfonce péniblement dans la neige, en compagnie de son père et d’un groupe de Tibétains qui essaient de gagner la frontière népalaise – d’abord seuls, ensuite avec l’aide de Gompo, un guide qui les abandonnera en pleine montagne. A l’approche du col, des gardes-frontières chinois ouvrent le feu, tuant le père de Dolkar et d’autres compagnons d’infortune. Une vingtaine d’années plus tard, on retrouve Dolkar à Delhi, où elle mène une vie paisible dans le camp de réfugiés tibétains, entre son emploi d’esthéticienne, ses visites au temple, ses activités au sein de la communauté et ses cours de danse. Jusqu’à ce que son passé la rattrape…

C’est ainsi que débute Sweet Requiem, une fiction qui était en compétition au Festival du film international sur les droits humains (FIFDH) de Genève. En marge de la projection, nous avons rencontré le réalisateur, Tenzing Sonam, né en Inde de parents tibétains, et la co-productrice, l’Indienne Ritu Sarin. Ils nous racontent comment les Jeux olympiques de Pékin de 2008 ont marqué un durcissement dans la répression au Tibet, qui se fait désormais par des méthodes très sophistiquées. Vu l’énorme difficulté de lever des fonds pour un film en tibétain, notamment à cause de l’influence grandissante de la Chine dans la sphère culturelle, ils étaient particulièrement heureux de pouvoir présenter le film à Genève.

Photo: Ritu Sarin (gauche) et Tenzing Sonam (droite) © FIFDH Miguel Bueno

Sweet Requiem s’inspire d’un fait réel survenu en 2006 à la frontière entre le Tibet et le Népal. Les Tibétains fuient-ils encore leur pays en prenant autant de risques ?

Tenzing Sonam : Jusqu’en 2008, les enfants, mais aussi les personnes qui voulaient devenir moines, fuyaient en grand nombre – 3000 par an environ. Mais 2008 a marqué un véritable tournant, car la répression s’est intensifiée après les Jeux Olympiques de Pékin. La surveillance s’est nettement accentuée, elle se fait désormais par les drones et seule une vingtaine de personnes par an fuient encore le pays. Le téléphone mobile est très répandu au Tibet, pendant un certain temps les gens pouvaient envoyer des informations aux personnes en exil – comme dans le film, où Dolkar découvre l’auto-immolation par le feu sur son écran. Maintenant c’est impossible, il y a tellement de contrôles que vous seriez envoyé directement en prison. Ils ont mis en place un système de grilles de surveillance, toutes les communautés sont quadrillées – de l’unité familiale au village, à la ville, tout le monde doit faire un rapport au parti communiste chinois. Même à l’intérieur des familles les gens se soupçonnent entre eux, il est devenu très difficile de quitter le pays.

Le 10 mars a marqué le 60ème anniversaire du soulèvement contre l’occupation chinoise. Comment a-t-il été vécu au Tibet ?

Tenzing Sonam : Au Tibet il ne s’est rien passé. Craignant des débordements, le gouvernement a mis un embargo sur l’octroi de visas aux touristes et aux journalistes étrangers. Mais en Inde il y a eu des manifestations à Dharamsala, comme chaque année. C’est la capitale politique de la diaspora [où réside le Dalaï Lama], avec un gouvernement en exil et un premier ministre élus par la communauté. A Delhi – la capitale commerciale des Tibétains en exil – il y a eu plusieurs manifestations, y compris par le Congrès de la jeunesse tibétaine, qui a pris d’assaut l’ambassade chinoise.

Photo: Dolkar sur le pont vers le camp de réfugiés tibétains de Delhi

Comment a évolué la diaspora en soixante ans ?

Ritu Sarin : La plupart des Tibétains en exil vivent dans le sud de l’Inde, près de Mysore. Cela a été leur première destination lorsqu’ils ont fui le Tibet en 1959, et ils y ont reconstruits les trois grands monastères qui avaient été détruits par les Chinois. En soixante ans la communauté a beaucoup changé. Les premières années, les gens n’avaient aucun contact avec la famille restée au pays. En 1980, la situation s’est ouverte et les familles ont repris contact entre elles. Ensuite, il y a une vingtaine d’années, les gens ont commencé à se déplacer dans le monde entier et la diaspora s’est étendue. S’ils sont intégrés ? Pour ce qui est du travail, on peut dire que oui. Mais en ce qui concerne le mariage, la culture, ils préfèrent rester entre eux. Ils ont leur propre système scolaire, où le tibétain est la langue principale, pas comme au Tibet, où c’est interdit. C’est d’ailleurs pour cela que beaucoup de parents ont envoyé leurs enfants en Inde, afin qu’ils puissent étudier dans leur propre langue.

Quant à l’immigration en Suisse, elle date du début des années 1960.

Tensing Sonam : Les gens de la première génération, celle de mes parents, qui ont fui entre 1959 et 1970, croyaient qu’ils allaient retourner au pays. Mais cette génération a disparu, maintenant la connexion avec le Tibet est beaucoup plus ténue. Les gens continuent à vouloir rentrer, mais je doute qu’ils seraient capables de s’adapter à un pays qui est devenu beaucoup plus chinois.

Votre film a été partiellement financé par crowdfunding. A-t-il été facile de lever les fonds?

Ritu Sarin : Cela a été très difficile car il n’y a pas de public prêt à payer pour voir un film en tibétain – rien à voir avec la production d’un film en hindi par exemple. En Inde, la communauté tibétaine est trop petite et dispersée. Sans compter que la Chine exerce toujours une pression : si un producteur finance un film comme le nôtre, il risque de ne plus pouvoir distribuer ses films en Chine, donc il va s’auto-censurer. Même dans la culture, le « soft power » exercé par la Chine est énorme ! Je vous donne un exemple : nous faisons aussi des installations artistiques. Il y a trois ans, nous avons montré au Dhaka Art Summit (Bangladesh) cinq lettres de Tibétains qui s’étaient auto-immolés par le feu. L’ambassadeur chinois était furieux, il a menacé de clore l’exposition si nous ne les enlevions pas. Nous avons été obligés de les couvrir avec du papier.

Vous avez lancé le Festival international du film de Dharamsala. Qu’est-ce que c’est?

Ritu Sarin : C’est l’un des festivals de film indépendants les plus importants d’Inde. Nous montrons des films indépendants, des documentaires, nous travaillons avec la communauté tibétaine en exil. Comme il n’y a pas de cinéma, les films sont projetés dans la grande école tibétaine et dans les villages. La prochaine édition, la huitième, aura lieu du 7 au 10 novembre 2019, vous êtes les bienvenus !

Retour à Berlin, trente ans après la chute du mur

Photo: East Side Gallery © Isolda Agazzi

Berlin n’est plus la ville rebelle et décalée qu’elle était jusqu’au début des années 1990. Futuriste et multiculturelle, elle regarde avec confiance vers l’avenir, malgré les aléas de la mondialisation. Mais on regrette son caractère unique, à cheval entre deux mondes – dont l’un n’a fait qu’une bouchée de l’autre.

Il y a certes cette odeur âcre de chauffage au charbon, si typique, qui vient titiller les narines et vous rappelle, tout à coup, la promenade que vous faisiez dans ces vieux quartiers il y a une trentaine d’année. Il y a le ciel au-dessus de Berlin, qui a gardé son caractère ombrageux et ses lumières basses, en dépit du changement climatique. Il y a ce multiculturalisme décomplexé et pragmatique, si berlinois: une mosquée (avec minaret) côtoie une église – mais on n’entend ni l’appel à la prière de l’une, ni les cloches de l’autre ; les femmes en foulard se pressent dans les échoppes orientales et sur les bancs d’université (c’est du moins ce que la publicité veut vous faire croire, ou promouvoir) ; les restaurants turcs se succèdent aux pâtisseries débordantes de baklavas, si bien que dans certaines parties de Kreuzberg, aujourd’hui comme hier, on se croirait à Istanbul. Talonnés par les restaurants soudanais, iraniens, afghans et népalo-tibétains, ils contribuent au melting pot de cette ville autrefois à cheval entre l’Est et l’Ouest.  Mais à part cela, le Berlin d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître. Ni comprendre.

 

Photo: L’Oberbaumbrücke, l’un des anciens huit postes frontaliers entre la partie Ouest et Est de la ville © Isolda Agazzi

East Side Gallery

Cette atmosphère si particulière, qui a attiré toute une génération, a presque disparu. Les quartiers bohèmes et alternatifs de Kreuzberg, Prenzlauerberg, et autres lieux mythiques au pied du mur, où pulsait une créativité hors des sentiers battus, se sont gentrifiés. Les jeunes rêveurs, ou oisifs, mais dans tous les cas sans le sou, qui avaient afflué dans cet îlot démocratique perdu au milieu de la RDA (République démocratique allemande) pour échapper au service militaire de la RFA (République fédérale allemande),  ont été chassés par la hausse des loyers vers les quartiers périphériques, qui se gentrifient à leur tour pour les pousser encore plus loin. On cherche d’ailleurs en vain les restes du mur… Au milieu des chantiers et des bâtiments flambants neufs, on finit par tomber sur un panneau qui indique « qu’ici passait le mur de Berlin », surnommé « le mur de la honte », celui qui a divisé la ville en deux de 1961 à 1989. En suivant le Mauerweg, et en jouant à saute-mouton entre l’ancienne partie orientale et occidentale de la ville, qu’on essaie en vain d’identifier, on traverse la rivière Spree et on arrive à l’East Side Gallery, un mur en plein air peint par des artistes du monde entier. Un énorme panneau publicitaire de Mercedes Benz, qui vante, en alternance, les vacances à Majorque et la lutte contre le réchauffement climatique, vient éclairer par l’absurde ces peintures anticonformistes à la gloire de la liberté, la paix et la diversité.

Photo: Checkpoint Charlie © Isolda Agazzi

Checkpoint Charlie entre Mac Donald et KFC

On est à Berlin Est, où bat le cœur de la ville. Pardon, « Berlin Est », c’est un réflexe de vieux combattant, personne ne l’appelle plus ainsi. Dans tous les cas, c’est la partie orientale de la métropole, et la plus touristique. On y trouve la plupart des bâtiments historiques et des constructions futuristes, comme la gare principale et l’annexe du parlement. Sur les mythiques Potsdamerplatz et Alexanderplatz, inutile de chercher les kiosques de curry wurst où s’attardait Bruno Ganz dans « Les ailes du désir». Pour la plupart, ils ont été remplacés par des restaurants standards, luxueux et anonymes, des Mac Donald et des Starbucks. Aucune trace non plus de cette atmosphère communiste, austère et pesante, qu’on y respirait encore au début des années 1990, quand on avait l’impression de pénétrer dans des lieux interdits. A Checkpoint Charlie, lieu emblématique qui marquait le passage entre les zones américaine et soviétique, les touristes se font prendre en photo avec des figurants déguisés en soldats américains, devant l’enseigne d’un Kentucky Fried Chicken et derrière celle d’un Mac Donald. Sur la Friedrichstrasse, Prada et Gucci talonnent d’autres boutiques de luxe, à deux pas de la Karl Marx Allee – le titulaire s’est déjà retourné plusieurs dans sa tombe.

Photo: Manifestation des employés d’Infinera © Isolda Agazzi

Production à haute valeur ajoutée délocalisée en Chine

Les touristes sont omniprésents. Les millenials « adoorent Berlin ». Ils y viennent en vol low cost faire la fête et visiter les vestiges de la guerre froide, dont ils ont peut-être entendu parler à l’école. Ils rentrent dans leur Airbnb en métro, qui fonctionne toute la nuit le week-end, croisant des sans-abris et des gens plus ou moins dépenaillés – reflet visible de cette « classe moyenne inférieure » qui, selon l’économiste Branko Milanovic, est la grande perdante de la mondialisation et qu’on trouverait surtout aux Etats-Unis et en Allemagne, précisément.

Mais même les cols blancs sont confrontés à la compétition sans frontières. Devant le Brandenburger Tor, des employés d’une ex branche de Siemens manifestaient le 4 mars contre la suppression de 400 emplois par leur nouvel employeur, la multinationale américaine Infinera, qui va délocaliser en Chine la production des systèmes de transmission optique. « Nous sommes presque les derniers qui restent à Berlin, nous explique un ingénieur de cet (ex ?) fleuron de l’industrie allemande, mais malgré notre haut niveau de qualification, nous allons nous retrouver au chômage ! On craint aussi des failles de sécurité dans l’infrastructure digitale car Infinera est le fournisseur du gouvernement fédéral et de l’armée allemande » – suggérant que fabriquer en Chine n’est pas sans risques.

Photo: milonga et tango turc © Isolda Agazzi

Capitale mondiale du tango après Buenos Aires

Berlin reste une ville culturellement palpitante, même si la culture alternative y est moins visible, du moins au centre-ville. La tolérance et le mélange des genres fonctionnent toujours. Pour preuve : en trente ans, elle est devenue la ville au monde où l’on danse le plus le tango, après Buenos Aires. Il y a quatre à cinq milongas (bals) par jour – pas autant qu’à Buenos Aires, où il y en a vingt-cinq, mais pour une ville européenne c’est déjà beaucoup. Sans surprise, le style est innovant: beaucoup de tango nuevo, des femmes qui dansent entre elles et des hommes qui dansent entre eux, et même du tango turc !

« Personne ne regrette le Berlin d’avant ! » s’exclamait dans le Tagesspiegel du week-end un ancien rédacteur. Bien sûr, personne ne regrette la guerre froide et la partition de la ville, qui a fait tellement de mal aux Allemands. Mais alors que la capitale allemande va fêter le 9 novembre les 30 ans de la chute du mur, on ose regretter qu’elle ait perdu son caractère unique pour devenir (presque) une ville comme une autre. Belle, assurément, mais normalisée. Rentrée dans les rangs.

 

Extraction minière à Chubut, en Patagonie : « non c’est non » !

Photo de Puerto Piramides et de la Péninsule Valdes © Isolda Agazzi

Dans la Péninsule Valdes – réserve naturelle de baleines, pingouins et lions de mer – comme dans le reste de la province de Chubut, en Argentine, la population se mobilise contre l’intention d’exploiter des mines à ciel ouvert, pourtant interdites par la loi.

« No a la megamineria » [non à l’extraction minière] est écrit blanc sur noir sous la sculpture  de la queue de baleine qui borde l’Avenue du 25 septembre à Puerto Piramides. Cette date a été déclarée Journée internationale de la baleine en hommage à une baleine franche australe venue s’échouer en 2003 dans la baie de ce hameau de 500 âmes, perdu au fond de la Patagonie argentine. C’est le seul et unique village de la Péninsule Valdes, une réserve naturelle où les baleines viennent se reproduire entre juillet et décembre et qui abrite aussi, selon les saisons, pingouins, éléphants et lions de mer, dauphins, orques, guanacos (une sorte de lama) et d’autres animaux marins et terrestres protégés.

A l’autre bout de la plage, la meseta (haut plateau) qui plonge directement dans la mer et l’absence quasi-totale de végétation donnent à la petite baie un aspect lunaire, complètement surréaliste. Une petite maison qui sert à recueillir l’eau de mer pour l’usine de désalinisation porte une inscription aux couleurs criardes, qui attire mon attention dans la lumière rosée du soleil couchant « Non c’est non ». « Que signifie cette inscription ? » je demande à la vendeuse d’empanadas dans un petit snack près de la plage. « Je ne sais pas, cela doit être pour la question de la femme…», me réponde-elle évasive. Possible en effet, vu les inscriptions et murales contre le patriarcat qui ornent les deux ou trois rues, dont l’Avenida de las Ballenas [l’avenue des baleines !], de ce petit village du bout du monde, décidément très militant. Rentrant à pied sur la plage, en essayant de ne pas glisser sur les algues laissées par la marée basse et qui donnent l’impression de marcher sur un gazon en bord de mer, je pose à nouveau la question à un vieil homme buriné, qui promène son chien dans le vent capricieux de Patagonie. « C’est contre l’extraction minière », me répond-il sans hésitation. Ils ont beaucoup de projets dans la région. » Et ce n’est pas bien l’extraction minière ? Vous n’en voulez pas ? Je continue. « Non, c’est pas bien », me répond-il, hochant la tête.

Extraction minière refusée par plébiscite à 81%

De retour au village, voulant en avoir le cœur net, je pose la même question à d’autres habitants et la réponse est toujours la même: non aux méga projets miniers ! Certes, lors d’un séminaire à Buenos Aires, il y a deux mois, j’avais entendu parler par des associations locales de l’opposition aux projets miniers en Patagonie,  mais je ne pensais pas qu’elle était aussi généralisée.

En Argentine, Etat fédéral, la législation minière est du ressort des provinces. A Chubut, la province où se trouve la Péninsule Valdes, eut lieu en 2003, dans le village d’Esquel, le premier plébiscite de la République pour décider si la population autorisait l’extraction de l’or et de l’argent dans les environs. Et la réponse fut sans appel : 81% de non. Quelques mois plus tard, une loi fut adoptée pour interdire les mines à ciel ouvert dans toute la province. Mais  depuis lors, les tentatives de relancer et autoriser cette activité n’ont pas cessé, sous la pression des multinationales et selon le changement de gouverneur de la province et de gouvernement central – l’actuel, celui de Mauricio Macri,  y est très favorable. Au point que fin octobre de l’année passée, les directeurs de sept instituts scientifiques de Puerto Madryn, la capitale provinciale, ont signé une déclaration pour refuser le projet de « zonification » minière qui autoriserait cette activité dans plus de 60% du territoire. Ils y dénoncent, entre autres, le fait que le syndicat minier ASIJEMIN ait commencé à recueillir les curriculums des personnes intéressées à travailler dans les mines, où les places de travail sont précaires et la plupart des travailleurs amenés de l’étranger par les multinationales, selon un modèle économique qui ne crée pas de valeur ajoutée.

Selon le média en ligne El Malvinense, la province de Chubut recèle surtout de l’or et de l’uranium, que quatre entreprises canadiennes au moins ont l’intention d’exploiter. Les défenseurs de l’environnement s’inquiètent aussi d’un grand projet d’extraction d’argent, le Projet Navidad, par la multinationale canadienne Pan American Silver. Pour l’instant l’extraction minière est interdite, mais les tentatives de contourner ou modifier la loi vont bon train. Par ailleurs, une centrale nucléaire financée par la Chine va être construire dans la province voisine du Rio Negro, ce qui inquiète aussi les habitants de Chubut.

La megamineria pollue, les normes environnementales ne marchent pas

“Nous n’avons qu’un cours d’eau dans cette province, le fleuve Chubut, nous explique Liliana, une habitante de Puerto Piramides. Toute la province manque d’eau et l’extraction minière en nécessite beaucoup. Et elle pollue, malgré les prétendues précautions et respect des normes environnementales. Aujourd’hui il faut une nouvelle conscience environnementale sur toute la planète.Nous devons éduquer, nous respecter et respecter l’environnement pour les générations futures. A Piramides il y a une conscience écologique très forte. Pour l’instant on ne voit pas de pollution ici, même si dans le port de Puerto Madryn [à une centaine de kilomètres] Aluminio Argentino, une entreprise de production d’aluminium, pollue beaucoup. Nous avons les baleines, 200 km de réserves d’éléphants et lions de mers, des réserves de pingouins. C’est un lieu très spécial ici, un paradis naturel.”

ninsule Valdes, paradis sur terre

 

En effet, la Péninsule Valdes est un vrai paradis sur terre. On peut faire le tour en un jour, en voiture, et se promener sur la plage au milieu des pingouins, voir les éléphants et lions de mer nager avec une étonnante agilité, se vautrer nonchalamment sur le sable et se bagarrer souvent – chaque mâle a un harem comptant jusqu’à 100 femelles, les disputes sont fréquentes ! Avec un peu de chance, on peut voir passer des orques et des dauphins, croiser un guanaco qui court au milieu des arbustes jaunes balayés par le vent, tomber sur un pangolin perdu au milieu de la route, voir les flamands roses élégamment posés en bord de mer. En cette saison, faute de pouvoir observer les baleines, on peut même se risquer dans l’eau (plutôt fraîche!) lorsque la marée monte, toutes les douze heures. Aucun bruit ne vient rompre cette quiétude, à part le souffle du vent qui se lève à l’improviste, change les couleurs du ciel et de la mer et fait que les paysages, pourtant monotones, ne sont jamais tout à fait les mêmes. En Patagonie la terre est privée, souvent entre les mains de propriétaires étrangers. Dans la péninsule Valdes il y a 53 estancias [grandes fermes], dont le tiers appartient aux Ferro, une famille italienne venue exploiter les salines du sud de l’île. Sur cette terre aride, où rien ne pousse, on élève surtout les moutons merinos,  qui donnent la célèbre laine, à moins que les agneaux ne soient grillés sur une broche géante pour donner le succulent cordero patagonico.

Manifestations dans toute la province tous les 4 du mois

On comprend donc que les habitants aient une forte conscience environnementale. « Dans ce village nous sommes depuis longtemps contre l’intention d’installer de grands projets miniers dans la province de Chubut, nous explique Sonia, une autre habitante de Puerto Piramides. Certes, ils seraient dans la meseta, pas sur la côte, mais la pollution de l’eau nous affecterait quand même. Les entreprises minières viennent, nous prennent les ressources naturelles et nous laissent les problèmes environnementaux. A Madryn, à Trelew, les gens ordinaires, comme moi qui suis serveuse, ou le kiosquero [tenancier d’un petit kiosque où l’on vend toutes sortes de choses] du coin, ont une conscience citoyenne, ils veulent protéger les ressources naturelles, à commencer par l’eau douce. »

Tout le monde est donc contre ce projet ? « Oui, dans ce village je ne connais personne qui soit particulièrement en faveur, ou alors s’ils le sont, ils n’osent pas le dire, s’amuse-t-elle. Mais ailleurs aussi. Tous les 4 du mois, sur les places des villages de la province de Chubut, il y a une manifestation. C’est une lutte qui a commencé lorsqu’ils ont essayé d’installer une megamineria dans la zone de la cordillère [en 2003 à Esquel]. De là démarrèrent les assemblées citoyennes et les mouvements de gens ordinaires, qui se réunissent pour rendre visible cette lutte silencieuse. Car ceux qui sont en faveur de la megamineria ont beaucoup d’argent, ce sont des multinationales. Et tous les jours les médias parlent de la megamineria, de ses bénéfices, de tel politicien qui est en faveur… Mais personne ne fait attention à l’opposition d’un peuple entier. Pourtant à San Juan et Santa Marca, où il y a déjà des mines, c’est un désastre. A Vaca Muerta, dans la province de Neuquen, ils sont en train d’extraire du pétrole et du gaz par la technique du fracking, c’est un naufrage environnemental, la province n’en tire aucun bénéfice. »

Mercuria sur les rangs pour extraire du pétrole et du gaz à Vaca Muerta 

Dans la province voisine de Neuquen, toujours en Patagonie, ou l’extraction minière est autorisée, Greenpeace a dénoncé récemment un désastre environnemental. Sur les 10 pétroliers principaux, quatre sont étrangers – Total, Exxon, Shell et Vista Oil and Gaz.  L’américaine Chevron arrive en 10ème position. L’entreprise nationale argentine YPF détient 35% de la superficie. Mais les capitaux suisses arrivent aussi : Mercuria est sur les rangs pour y extraire du pétrole et du gaz.

 

 

 

« C’est la nécessité qui pousse les gens à s’organiser et à revendiquer leurs droits »

Photo de Paraty et de la réserve de Paraty Mirin © Isolda Agazzi

Rencontre, au Brésil, avec des Indiens Guaranis d’Argentine en visite chez leurs confrères de Paraty. Ce couple d’enseignants met en garde contre les généralisations et les visions amenées de l’extérieur. La situation de toutes les communautés Guaranis n’est pas la même. 

La réserve Guarani de Paraty Mirin se trouve à un jet de pierre du centre de Paraty, petit bijou d’architecture coloniale sur la Costa Verde, à 250 km de Rio de Janeiro. Et l’ambiance y est tout autre : quelques maisons en bois ou en briques dispersées dans la végétation luxuriante, une rue en terre battue qui descend au milieu du village, beaucoup de chiens errants et quelques jeunes affalés sous un grand arbre, qui vous accueillent aimablement. Peu de visiteurs dans cette « réserve » (c’est le nom officiel), l’une des trois de la ville. Les touristes, très nombreux à la haute saison, préfèrent déambuler dans les ruelles pavées du centre-ville, admirer les églises baroques blanchies à la chaux, se prélasser dans les eaux cristallines des innombrables baies et îles environnantes et jouer à Tarzan dans les chutes d’eau en pleine jungle. A l’occasion, ils achètent une babiole aux quelques Guaranis qui exposent leur artisanat à même le sol, à la sortie des restaurants. Ce sont les derniers survivants des peuples autochtones exterminés – ou assimilés, c’est selon la théorie – par les Portugais, qui fondèrent Paraty au XVIe siècle pour y vendre l’or et les pierres précieuses et y cultiver la canne à sucre et, plus tard, le café.

A l’entrée de la réserve, assis sur un tronc d’arbre, nous rencontrons un couple de Guaranis argentins, José Fernandez et Liliana Frias – Jera Poty Mbya et Karay, de leurs noms en Guarani. Ils viennent de la communauté de Tekoa Arandu, dans la province de  Misiones, au nord de l’Argentine et, avec leur fille, ont fait le long chemin en bus pour rendre visite à leur « famille » brésilienne. Enseignants dans leur communauté, membres de Redine – Red de Investigacion Educativa -, très actifs sur le plan social, ils se rendent régulièrement dans des communautés au Brésil et au Paraguay et constituent donc des observateurs/acteurs privilégiés. Comme Liliana pestait contre les « anthropologues qui prétendent parler au nom des Guaranis, assènent des généralités et racontent ce qui les arrangent », nous avons voulu leur donner la parole, sans filtre.

 

Les Guaranis sont estimés à 70’000 – 80’000. Est-ce correct?

Liliana Frias: C’est impossible de connaître leur nombre avec précision. Les recensements étatiques ne sont pas fiables. A Misiones, par exemple, les fonctionnaires gouvernementaux n’ont pas interrogé chaque famille, ils se sont limités à questionner le chef du village et ont fait une estimation approximative. Il faudrait faire un travail sérieux et c’est aux communautés elles-mêmes de le faire, d’autant plus qu’elles maîtrisent la technologie.  Ici, à Paraty Mirin, il y a une vingtaine de familles, cela doit représenter 150 personnes.

Quelle est l’atmosphère dans cette communauté?

Liliana Frias : Les gens sont très gais, souriants, ils n’ont pas de problèmes de santé ou de handicap comme chez nous. Le rythme de vie y est différent, ils sont tranquilles. La réserve appartient à l’Etat, ils n’ont pas de grands conflits, beaucoup de familles vendent de l’artisanat à Paraty, ils sont bien acceptés par la population. A Misiones, par contre [en Argentine], de nombreuses familles ont de la difficulté à vendre leurs produits au reste de la société et elles sont obligées d’aller mendier dans les grandes villes. Dans ce village, du moins, cela ne se voit pas. Ils mangent ce que leur donnent l’Etat et les organisations. Pendant la semaine que nous avons passée ici, nous en avons vu défiler beaucoup.

Est-ce à dire qu’il n’y a aucun problème dans cette réserve ?

Liliana Frias : D’après ce que nous sommes en train de voir, il n’y en a pas. Du point de vue de mon mari et moi, par contre, qui sommes enseignants, le problème qu’il pourrait y avoir est que les membres de cette communauté ne connaissent pas leur culture. Ils n’ont personne pour la leur enseigner et c’est pour cela qu’ils nous ont demandé de venir travailler ici, ce que nous sommes en train d’évaluer – mais pour eux ce n’est peut-être pas un grand problème ! Dans d’autres communautés de la région de Rio il y a des enseignants, mais pas ici parce que c’est reculé. Selon nous, ce problème va surtout se poser à l’avenir car la communauté va s’agrandir. Il y a beaucoup de mobilité, des familles vont aller vivre dans d’autres villages, d’autres vont venir s’installer ici. La vie des Guaranis est ainsi : si tu veux venir vivre ici, la communauté se réunit en assemblée pour décider si elle t’accepte et, le cas échéant, elle te donne une petite maison – en échange tu dois accepter les règles du lieu. Dans notre village nous recevons beaucoup de communautés du Paraguay et le protocole est le même.

Que pensent les Guaranis de l’élection du nouveau président Jair Bolsonaro, qui a promis de déboiser la forêt amazonienne au profit de l’agro-business ?

Liliana Frias: Le monde des Guaranis est complètement différent [du vôtre]. Les gens vivent au jour le jour, ce qui compte pour eux c’est  d’être en paix avec soi-même, avec les dieux et avec la nature et que leurs enfants aillent bien. Ils ne sont pas conscients des changements politiques. Ici ils ont peut-être voté, on ne sait pas, mais dans cette communauté du moins ils ne parlent jamais de politique. Ils ne nous ont jamais dit qu’ils avaient eu un quelconque conflit avec les voisins. Ils sont amis avec tout le monde, ils parlent portugais, l’échange est incroyable. Ils respectent énormément le couple d’anciens qui a fondé la communauté – Miguel, le grand-père, dit avoir 118 ans. Le soir de Nouvel An, par exemple, les jeunes des environs sont venus les inviter pour aller voir les feux d’artifice sur la plage. Les jeunes filles voulaient y aller, mais le grand-père a refusé, disant que c’était dangereux. Tout le monde a obtempéré, ils sont restés ici et ils ont dansé jusqu’à 7 heures du matin.

Vous ne pensez donc pas que la situation des Guaranis du Brésil va empirer avec le nouveau gouvernement?

José Fernandez : Il va y avoir un changement politique très fort. Nous savons que le nouveau gouvernement est discriminatoire. Le nouveau président a annoncé qu’il allait limiter les terres attribuées aux peuples autochtones et exploiter les ressources naturelles. Mais sous l’ancien gouvernement il y avait déjà de l’exploitation et des meurtres en Amazonie, où il y a beaucoup de communautés, très nombreuses. Les Indigènes ont des conflits avec tous les gouvernements, car ces derniers ont tous des intérêts économiques. La communauté de Paraty Mirin est petite, il n’y a pas de ressources naturelles, donc il ne va pas y avoir de problèmes ici. Le problème est en Amazonie, où il y a beaucoup « d’argent vert » [tiré des agro-carburants, le Brésil étant un producteur très important d’éthanol], ou dans l’Etat du Paraná où il y a des monocultures. Il y a déjà eu énormément de morts et de conflits dans ces régions et cela va continuer. Tout le monde ne va pas être affecté, mais les communautés qui ne sont pas reconnues sont celles qui vont avoir le plus de difficultés.

La terre appartient-elle aux Guaranis?

Liliana  Frias: Au Brésil les communautés n’ont pas de titres de propriété. Les réserves appartiennent à l’Etat, qui met la terre à leur disposition. A Porto Alegre, après beaucoup d’années de lutte, l’Etat a donné aux Indiens des lieux qui lui appartenaient, comme des campings désaffectés. Ils s’y sont installés, ont des écoles, des dispensaires, ils sont reconnus. Nous y sommes allés en juillet et ils étaient en train de s’organiser, ils avaient beaucoup de projets. En Argentine, toutes les communautés sont loin d’être reconnues, mais certaines sont propriétaires de la terre qu’elles habitent – la nôtre possède 5’014 hectares

L’une des choses les plus frappantes au Brésil est la présence des Eglises évangéliques jusque dans les endroits les plus reculés. En va-t-il de même ici?

Liliana Frias: Dans toute l’Amérique latine, là où l’Etat n’a pas de pouvoir d’organisation, les Eglises et les ONG prennent sa place. C’est pareil ici. Souvent elles résolvent de grands problèmes, mais parfois elles font de l’assistanat et les familles n’ont plus besoin de chercher d’alternatives. Dans cette communauté, les gens n’ont pas besoin de travailler car tout leur est donné – la nourriture, le logement, les soins de santé. C’est la nécessité qui pousse les gens à s’organiser et à revendiquer leurs droits. C’est quand ils touchent le fond qu’ils bougent. Ici ils ont beaucoup de temps libre, mais il faudrait l’organiser pour qu’il soit productif, sinon ils risquent de tomber dans toutes sortes de vices. Mais attention : tout ce que l’on sait des communautés est presque toujours de la fiction. Il faut tout remettre en question, se demander qui est la source. Même ici, la communauté ne va pas forcément tout nous dire car nous sommes des visiteurs. Chez nous, à Misiones, c’est pareil : chaque famille a ses conflits, ses ambitions, une communauté n’est jamais unanime.

 

 

 

Les Brésiliens, la bonne humeur et la peur au ventre

Impressions (forcément subjectives) d’un Nouvel An à Rio, où les habitants s’en remettent à Dieu et au nouveau président Bolsonaro pour vaincre un fort sentiment d’insécurité. Dans la joie, mais avec de très grandes disparités sociales.

Je viens de passer trois jours à Rio de Janeiro et ce qui m’a le plus frappée, c’est le sentiment de peur. D’insécurité. Réelle ou ressentie, difficile à dire… « Santa Teresa ? Je n’y vais pas, c’est très dangereux la nuit, vous n’avez pas vu qu’il y a une favela juste en face ? » S’exclame le chauffeur de taxi, qui avait d’abord refusé de nous conduire dans le quartier bohème et branché de la ville, mais avait fini par se laisser convaincre par le tarif exorbitant (250 Reales, environ 73 CHF !) que des Suisses fatigués lui avaient cédé, de guerre lasse. A notre décharge : impossible de rentrer du réveillon de Copacabana, car un large périmètre autour de la plage était fermé à la circulation, les rares taxis pris d’assaut et les Uber plus disponibles. Comme dans un exode, une foule immense rentrait donc à pied et en profitait pour continuer la fête dans la musique et les brumes de l’alcool.

« C’est presque la seule fois de l’année où je gagne quelque chose, ajoute notre chauffeur de taxi, comme pour s’excuser. Uber, 99 et les autres applications de partage de véhicules nous mettent sur la paille ! » « Cela a pourtant l’air d’être légal », lui faisons-nous remarquer, vu la publicité omniprésente d’Uber, les lieux de prise en charge parfaitement bien indiqués et le nombre impressionnants de chauffeurs, disponibles dans les trois minutes. «Ce n’est pas légal ! Ils ne paient pas d’impôts, mais ils sont arrivés à s’imposer par des magouilles »,  s’indigne-t-il, s’emportant devant cette « concurrence déloyale » qui, il faut bien le dire, a l’air de faire vivre beaucoup de monde. Alors quels sont les quartiers sûrs de Rio? « Copacabana, Ipanema, Leblon, Urca, Barra da Tujuca… », Nous répond-il, en passant les vitesses à toute allure et se gardant bien de s’arrêter aux feux rouges, de peur de se faire braquer. « Un peu cher non ? » Osons-nous « En effet… Mais Bolsonaro va régler tout ça ! » S’exclame-t-il, visiblement ravi de l’accession au pouvoir du nouveau président le jour même, 1er janvier.

Quartiers résidentiels et favelas se regardent en chiens de faïence

Il faut dire que si sur la plage de Copacabana, blanche de monde le soir du 31 décembre – les gens s’habillent en blanc en l’honneur de Yemanja, la déesse afro-brésilienne de la mer – les Carioca se mélangent allégrement, il ne semble pas en aller toujours ainsi, sauf sur les célèbres plages de la ville. Presque tous les quartiers résidentiels font face à des favelas, construites au flanc de montagnes abruptes, et les habitants se regardent en chien de faïence. Ceux du bas se barricadent derrière de lourdes portes et grillages, surveillés par des gardiens. Ceux du haut – 30% de la population selon les chiffres officiels, jusqu’à la moitié selon d’autres estimations – squattent des logements improvisés, certains pourvus d’eau et d’électricité, d’autres beaucoup plus sommaires. La favela qui faisait face à notre appartement, à Santa Teresa, bien éclairée, était même devenue une présence familière, malgré des bruits récurrents dont il était difficile de dire si c’était des pétards ou des tirs de pistolet. Sûrement les premiers, vu la période de l’année, nous étions-nous dit pour nous rassurer. « Le Corcovado est au bout de cette route. Ici, à droite, il y a une communauté, vous pouvez la visiter si vous voulez », nous avait expliqué très aimablement une Carioca à qui je demandais le chemin pour la célèbre statue du Christ Rédempteur. J’avais refusé poliment, assommée par le jet lag et n’ayant pas compris que « communauté » est le terme local pour favela. Et fini par le regretter amèrement.

L’un des pays les plus inégalitaires au monde

« Le réveillon de Copacabana est très beau, il faut absolument le voir, mais c’est dangereux, attention aux pickpockets ! » nous avais mis en garde le vendeur ambulant de fromage grillé, rencontré de jour sur la même plage. Finalement, malgré une foule immense, estimée à deux millions de personnes, qui se pressait sur l’Avenida Atlantida, se déhanchait au son du concert de Gilberto Gil, une caipirinha à la main, ou piqueniquait en famille sur le sable, le nez en l’air et bouche bée devant les feux d’artifice qui illuminaient la baie de Rio, nous n’avons vu qu’un jeune homme courir au milieu de la foule. Probablement un pickpocket qui venait de voler un porte-monnaie… comme cela m’est arrivé à la gare de Genève. Avant les feux, quelqu’un promenait un panneau quelque peu décalé sur la plage : « Cherche Jésus ». Il va en falloir plus à Jair Bolsonaro pour régler le problème de l’insécurité – réelle ou ressentie – dans l’un des pays les plus inégalitaires au monde, où les habitants et les touristes ne marchent pas dans les rues le soir, ou même la journée lorsqu’il n’y a personne. Elles appartiennent alors aux innombrables sans abris que la foule du Nouvel An menaçait de piétiner dans l’indifférence générale.

Rire est bon pour la société

Pour célébrer la Journée internationale des migrants, l’ONU invite la population à une soirée théâtrale avec des comédiens de renom, afin de favoriser le rire ensemble et démystifier un sujet trop politisé.

Peut-on rire de tout ? Le Haut-commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (OHCHR) est convaincu que oui. Après le psychodrame et la tourmente médiatique qui a entouré la signature du Pacte mondial sur les migrations, la semaine passée à Marrakech, il invite à aborder la migration avec humour et humanité, en organisant Stand up for Migrants, une soirée comique en anglais et en français, qui aura lieu le 20 décembre au Victoria Hall de Genève. Avec des comédiens de renom : Hari Kondabolu, « l’un des plus importants comédiens politiques » selon le New York Times, et sa mère Uma ; les Suisses Thomas Wiesel et Charles Nouveau, qui ont participé au Montreux Comedy Festival ;  Deborah Frances-White, hôte du podcast The Guilty Feminist ; Evelyne Mok, nommée comédienne de l’année en Suède ; Noman Hosni, hôte du Montreux Comedy Club, et Bruno Peki, finaliste du festival Morges-sous-rire.

« Nous nous adressons à des gens qui ne sont pas sensibles aux droits humains des migrants, mais qui suivent ces comédiens, et à ceux qui y sont sensibles, mais ne connaissent pas forcément ces humoristes. Au-delà des controverses politiques, nous voulons parler d’êtres humains car les histoires individuelles, tout le monde peut les comprendre », nous explique Pia Oberoi.

164 pays ont signé le Pacte mondial sur les migrations

La cheffe de l’équipe Migration et droits humains à l’OHCHR rentre de Marrakech, justement. Et sa lecture du Pacte mondial pour les migrations tranche avec la vision catastrophiste véhiculée par certains. «Il y avait 164 pays présents, tout de même! Certains ont dit explicitement qu’ils n’allaient pas signer, comme les Etats-Unis, la Pologne et la Hongrie. D’autres, comme la Suisse, ont besoin de plus de temps pour analyser le texte et n’ont pas encore pris de décision. Mais la très grande majorité des membres de l’ONU ont signé ce Pacte parce qu’ils ont compris qu’une migration sûre, ordonnée et régulière est dans leur intérêt.»

Elle insiste : le Pacte ne crée aucun nouveau droit, il ne fait que réaffirmer des droits existants. Il ne crée pas de droit à la migration. Il n’implique pas l’ouverture des frontières. Il n’entraîne pas la régularisation des sans-papiers. Il dit que si les droits humains sont là, qu’ils ont été reconnus par la plupart des Etats, il faut les appliquer et il essaie de montrer comment. Mais rien n’oblige un gouvernement à prendre des mesures qui violent sa souveraineté. Le Pacte vise à créer des voies sûres, pour que les gens puissent se déplacer de façon régulière. Mais aussi à éliminer les facteurs négatifs de la migration, ceux qui obligent les gens à partir. Certains gouvernements ont dit comment ils allaient mettre en œuvre le Pacte, voire modifier la législation pour rendre leur politique plus cohérente. Le Mexique, par exemple, co-facilitateur des négociations avec la Suisse, a déclaré qu’il allait examiner toute sa politique migratoire à la lumière du Pacte.

La migration, machine à gagner des voix

« Actuellement, il est trop facile d’instrumentaliser la migration, continue Pia Oberoi. Des extrémistes surfent sur l’émotivité du sujet pour gagner des voix et même des partis politiques plus modérés leur emboîtent le pas. Cela doit changer ! Car tout indique que la migration est bonne pour la société et pour l’économie. Les migrants ne commettent pas plus de crimes que le reste de la population, au contraire, ils ont tendance à respecter davantage la loi et à avoir une vie plus saine. Dans cinquante ans encore plus de gens se déplaceront car dans certaines parties du monde la pression démographique va augmenter. C’est un fait : nous avons toujours migré et nous continuerons à le faire. »

Reste que c’est celui qui crie le plus fort qui se fait le plus entendre… Pour essayer de changer le narratif sur la migration, en passant de l’exclusion à des valeurs partagées, le Haut-commissariat aux droits de l’homme a lancé une campagne sur les réseaux sociaux, Stand Up for Migrants. « Nous avons parlé aux migrants et avons constaté que la plupart veulent faire profil bas, travailler, ne pas exposer leurs enfants. Or, comme ils sont inaudibles dans le débat public, c’est le stéréotype du migrant qui domine. La peur de la migration touche surtout ceux qui ont perdu leur emploi à cause de l’automatisation, de la délocalisation, qui voient le système de protection sociale s’effriter sous la pression du changement démographique. Nous avons si peur de la migration que nous permettons aux gouvernements de mettre en place une vaste surveillance parce qu’un jour, éventuellement, il pourrait y avoir un attentat… A un moment donné, le discours doit changer », soupire Pia Oberoi.

Elle l’admet : la communication sur le Pacte mondial aurait dû être plus affirmative, disant clairement ce qu’il est et ce qu’il n’est pas. « Pourtant, jamais auparavant les États membres de l’ONU n’avaient négocié un tel document. Les facilitateurs ne se sont pas pliés à l’air du temps, ce document est solide. Nous croyons que les gouvernements qui ne l’ont pas signé le feront parce qu’il est fondé sur les droits humains et que certains d’entre eux sont des champions de ces droits. »

Stand up for Migrants, le 20 décembre au Victoria Hall de Genève à 20h