Le Soudan cherche sa voie, entre l’Afrique et le monde arabe, les civils et les militaires

  • Photo: cérémonie soufie à Omdurman © Isolda Agazzi

Deux ans après avoir renversé le dictateur Omar El Bashir, les Soudanais rêvent de paix et démocratie. Après trente ans d’isolement, le pays s’ouvre au monde et dévoile ses immenses richesses archéologiques, à commencer par les pyramides des pharaons noirs. Mais l’équilibre entre pouvoir civil et militaire est très fragile et les défis économiques immenses. Le Club de Paris a annoncé ce matin avoir effacé une bonne partie de la dette soudanaise

Une foule impressionnante traverse l’énorme cimetière et converge vers le tombeau du cheik Hamed Al-Nil, un leader spirituel très vénéré au Soudan. Comme tous les vendredis, à Omdurman, dans la périphérie de Khartoum, là où le Nil bleu conflue dans le Nil blanc, se déroule une ahurissante cérémonie soufie : les adeptes de la confrérie, parés d’oripeaux colorés et portant parfois des dreadlocks, forment un grand cercle devant le mausolée vert aux coupoles dorées. Les hommes entonnent des chants religieux à la gloire de Allah et de son prophète en se balançant d’avant en arrière, ou en tournant sur eux-mêmes comme les derviches. Tout autour se rassemble une foule masculine de plus en plus nombreuse, tandis que les femmes restent à l’écart. L’ambiance est joyeuse, mystique et étonnamment décontractée. Au coucher du soleil, la cérémonie cède la place à la prière.

« Les Soudanais sont à 80% soufis » lance Khalid, mon guide, en empruntant la route qui mène vers le nord, construite en partie par Osama Ben Laden lorsqu’il était réfugié au Soudan. C’est pourtant un islam politique rigoriste, imposé par le dictateur Omar El Bashir, qui a valu au Soudan de figurer sur la liste des pays soutenant le terrorisme et de tomber sous le couperet des sanctions américaines, ce qui l’a mis au ban de la communauté internationale. Trente ans d’un gouvernement militaro-islamiste corrompu et raciste, qui a mené des guerres sanglantes – notamment au Darfour où il y a eu plus de 300’000 morts – et a mis le pays à genoux.

Khartoum entre passé et présent © Isolda Agazzi

Le chef de guerre cherche à améliorer son image 

Jusqu’à ce que l’augmentation du prix du pain déclenche l’étincelle qui a poussé les gens à descendre dans la rue et à renverser le dictateur, le 11 avril 2019. « J’ai protégé les manifestants pendant la révolution, je les ai encouragés à continuer. C’est nous qui avons décidé de changer le régime » déclare sans ambages Mohamed Hamdan Daglo, le vice-président du Conseil souverain, à la presse internationale invitée à Khartoum fin mai.

Ce presque quinquagénaire au visage d’ange, de fait l’homme fort du pays, est un personnage controversé : ancien éleveur de chameaux au Darfour, il a d’abord créé les Janjaweed, les milices qui ont réprimé brutalement les rebelles de sa région, et ensuite les Forces de soutien rapide (FSR), une organisation paramilitaire accusée des pires atrocités, dont le massacre de 128 civils le 3 juin 2019 – dont il nie fermement la responsabilité. Il est membre du Conseil souverain, un organe composé de 14 membres civils et militaires, qui dirige le pays pendant la période de transition aux côtés du gouvernement, jusqu’aux élections prévues en 2022.

Marché d’Omdurman © Isolda Agazzi

Les pays occidentaux soutiennent le gouvernement

Après les élections, les militaires sont censés quitter le pouvoir. Nul ne peut prévoir l’issue de cette transition fragile, mais en attendant Hemetti – le « protecteur » de son surnom – essaye de redorer son image. Avec son immense fortune acquise grâces à d’obscurs trafics et à ses mines d’or, il a créé une banque de micro-crédit et une branche civile de son groupe paramilitaire, qui s’occupe de toutes sortes d’activités allant de la construction de puits et villages au Darfour à la préservation de la faune sauvage, en passant par les soins contre le covid et l’aide aux familles nécessiteuses. Les FSR luttent aussi contre l’immigration clandestine, quoi qu’on entende par cela… « Sans notre intervention, le Soudan serait comme la Syrie ou le Yémen, mais malheureusement nous n’avons aucune reconnaissance de la part de la communauté internationale », clame celui qui se présente comme le sauveur de la nation et qui a les faveurs des Emirats Arabes Unis, du Qatar et de la Turquie.

Les pays occidentaux, quant à eux, conditionnent leur aide au départ des militaires après les élections et il soutiennent le gouvernement, qui doit se débrouiller avec les maigres moyens du bord.

Collecte de l’eau au puits © Isolda Agazzi

La fin des subventions a fait exploser les prix

« Les prix ont explosé ! Même en vendant mes moutons à 40’000 livres (environ 100 CHF), ce qui est un bon prix, je ne m’en sors pas car le sucre, le sorgho et la farine sont devenus inabordables » se lamente un berger rencontré près d’un puits au milieu du désert. Tous les jours, il parcourt 10km à pied par 50 degrés pour venir puiser une eau saumâtre qui sera bue aussi bien par sa famille que par son troupeau.

À la suite de la levée des sanctions américaines, fin 2020, qui le tenaient à l’écart des marchés financiers, le Soudan peut revenir dans le concert des nations. Pour répondre aux exigences du Fonds monétaire international, les autorités ont coupé les subventions à l’essence, à la farine et aux biens de première nécessité et libéralisé le taux de change. Conséquence : l’inflation atteint les 300% et la population s’enfonce toujours plus dans la pauvreté.

Le pays essaye de renégocier une dette extérieure faramineuse de 60 milliards USD. Une vingtaine de pays créanciers du Soudan, réunis dans le Club de Paris, ont annoncé ce matin même qu’ils effaçaient une bonne partie de la dette du pays.

“Sur un montant de créances de 23,5 milliards de dollars, nous en avons annulé 14,1 milliards et nous avons rééchelonné le reste”, a détaillé à l’AFP M. Moulin, qui dirige aussi le Trésor français. A terme, néanmoins, la partie rééchelonnée devrait aussi être largement annulée, a-t-il précisé.

Cette annonce s’inscrit dans un processus plus large, sous l’égide du Fonds monétaire international (FMI), prévoyant que la dette du Soudan soit allégée de plus de 50 milliards de dollars ces prochaines années. Cela représente la quasi-totalité (90%) de la dette du pays.

Pyramides de Méroë © Isolda Agazzi

Investisseurs étrangers et touristes nécessaires pour amener des devises

Pour gagner les devises servant à payer les importations des produits qui ne sont pas fabriqués sur place – c’est-à-dire presque tout – et à réduire les pénuries récurrentes, les autorités cherchent à attirer les investisseurs étrangers et les touristes. Mais ce n’est pas gagné :  le système bancaire est encore inopérant, les cartes de crédit et de débit ne fonctionnent pas, il faut payer presque tout en espèces et les hôtels et les vols n’apparaissent pas sur les plateformes habituelles de réservation.

Pourtant le pays est un musée à ciel ouvert. A quelques heures de route de Khartoum, les pyramides de Meroë se dressent au sommet des dunes, dans la lueur du petit matin. A partir de l’an 800 av. JC, les pharaons noirs ont construit en plein désert plus de 300 pyramides, dont quelques dizaines sont visibles aujourd’hui, les autres ayant été détruites ou étant encore enfouies sous le sable. Beaucoup plus nombreuses que leurs consœurs égyptiennes, plus petites et élancées, elles sont le fier témoignage de l’époque où Meroë était un important centre agricole, commercial et industriel de la civilisation de Kush. Peu connues et encore moins visitées, on les admire dans une solitude presque totale, à l’exception de deux Soudanais venus découvrir les richesses archéologiques de leur pays et un groupe de jeunes Indonésiens qui étudient l’Islam à Khartoum. Le silence est absolu, rompu seulement par le bruit du vent qui tourne les pages de l’histoire.

Pyramides de Méroë © Isolda Agazzi

Regard africain sur l’histoire et l’actualité

« Le problème est que les archéologues regardent l’histoire du Soudan avec un angle égyptien. C’est Charles Bonnet, un archéologue genevois, qui a commencé à la regarder avec des yeux africains» nous explique Khalid, en nous montrant le hiéroglyphe d’une Kandaka, ces reines nubiennes qui amenaient les bataillons au combat. Elles ont inspiré la révolution de 2019, largement menée par les femmes qui étaient les premières victimes du régime islamiste, à commencer par les vendeuses de thé qu’on trouve à chaque coin d’ombre, pauvres et souvent déplacées des interminables guerres du pays.

« Je gagne 20’000 – 30’000 livres par mois, c’est trop peu » confie sobrement Youssra, nous tendant une tasse de café épicé par-dessus les volutes de la fumée de bois de santal. Elle tient une échoppe au bord de la route, fréquentée par un ballet incessant de camions qui amènent leur cargaison à Port Soudan, sur la mer Rouge, lorsqu’ils ne sont pas coincés devant les stations – service dans des files d’attente qui peuvent durer des jours, en raison de la pénurie de carburant. Une route poussiéreuse, empruntée par des pick-up chargés d’improbables chercheurs d’or enturbannés, qui vont tenter leur chance sous les sables avec de simples détecteurs de métaux.

Mural à la gloire de la révolution soudanaise © Isolda Agazzi

“Cette révolution peut marcher”

Ce tiraillement entre l’Afrique et le monde arabe est une constante de l’histoire du Soudan, ancienne et moderne. Entretenu savamment par les dirigeants successifs, il explique en partie les inégalités entre le centre et les régions périphériques et les guerres incessantes. « Nous sommes une combinaison d’Arabes et d’Africains, c’est très présent dans la jeune génération. Avant les gens pensaient qu’ils étaient l’un ou l’autre, maintenant ils pensent qu’ils sont Soudanais et qu’ils appartiennent à un seul peuple. C’est pour cela que cette révolution peut marcher » nous confiait Minni Arko Minnawi, le tout nouveau gouverneur du Darfour. Pourvu que les militaires acceptent de jouer le jeu et de quitter le pouvoir.


Une version de ce reportage a été publié dans l’Echo Magazine

Peut-on mesurer le bonheur ?

Photo: famille bhoutanaise © Helvetas

Dans Lunana, film bhoutanais récemment sur les écrans, Ugyen rêve de quitter son pays, pourtant le chantre du Bonheur national brut. Un rapport de l’ONU classe le Bhoutan dans le dernier tiers des pays les plus heureux du monde, alors que les pays scandinaves et la Suisse sont en tête du peloton. Et si le bonheur était une expérience intérieure et incommensurable ?

Qu’est-ce que le bonheur ? L’école la plus reculée du monde où un yack broute au milieu de la classe, à en croire Lunana, un rare film bhoutanais récemment à l’affiche en Suisse romande. C’est dans ce village de 56 âmes, perdu dans l’Himalaya à six jours de marche du dernier arrêt de bus, qu’Ugyen est envoyé effectuer la cinquième et dernière année de son service national obligatoire. Mais le jeune homme a envie de tout, sauf d’être instituteur et il rêve de quitter le Bhoutan pour les lointains rivages d’Australie. On le devine : après des débuts difficiles, le citadin finira par prendre goût à sa nouvelle vie dans des paysages majestueux, malgré le froid et l’absence d’eau courante et d’électricité. Une frugalité largement compensée par la chaleur des habitants et de ses petits élèves, pour qui il est ni plus ni moins que le pont vers l’avenir.

« Tu vis au pays du bonheur, pourquoi veux-tu partir ? » l’interroge le chef de village, faisant référence au Bonheur national brut, un indice qui ne mesure pas uniquement le produit intérieur brut, mais aussi les autres composantes du développement durable, à savoir les questions sociales et écologiques. «C’est un outil de planification quinquennal construit sur la collecte des souhaits et idées de la population à la base. Ce plan assure également un cadre pour l’ensemble des actions de développement, à l’image de celles d’Helvetas » nous explique Lionel Giron, le représentant de l’organisation suisse, active au Bhoutan depuis 1975.

Réunion de planification au village © Helvetas

Droit de s’exprimer et de demander des comptes aux élus

Il avoue que, malgré son attractivité, le concept a ses limites car finalement c’est l’administration centrale qui formate les souhaits de la population et établit un plan quinquennal – de façon plus ou moins fidèle aux idées initiales amenées par la base, notamment les jeunes. « Nous menons un projet d’appui à la décentralisation et à la gouvernance locale pour que les habitants soient davantage conscients de leur capacité à influencer les choix et les politiques publics, notamment au niveau du village ou de la municipalité. Vu que le Bhoutan est une monarchie constitutionnelle depuis 2008, la population a maintenant le droit de s’exprimer et de vérifier que les élus répondent à ses demandes. »

Une administration très disciplinée, qui a permis de lutter efficacement contre le covid, le pays ayant déploré un seul mort.

Ouvrières sur un chantier © Helvetas

Le défi de l’emploi des jeunes

« Un des enjeux majeurs du Bhoutan est l’emploi des jeunes, continue l’expert. Traditionnellement, ils font des études supérieures pour entrer dans l’administration. Mais aujourd’hui elle embauche moins et l’économie nationale n’offre pas suffisamment d’emplois pour des diplômés universitaires, alors que les filières d’apprentissage sont largement déconsidérées. »

Un paradoxe, alors que le secteur de la construction est en plein boom depuis une décennie et que les entreprises bhoutanaises embauchent des travailleurs indiens. Avec la pandémie, l’économie s’est enrayée, d’autant plus qu’elle est très basique et dépendante de l’Inde. Aujourd’hui les jeunes sont sur les réseaux sociaux, ils voient ce qui se passe dans le monde et l’appel de l’étranger est très fort, plus fort que les potentiels emplois dans des métiers du secteur secondaire », conclut-il.

C’est le cas d’Ugyen, qu’on retrouve à la fin du film en Australie, en train de chanter des chansons quelconques, le regard perdu dans le vide, dans un bar où les clients lui prêtent à peine attention. Mais la nostalgie de son pays prend le dessus. Tout à coup il entonne une mélopée apprise d’une bergère, là-haut sur les montagnes bhoutanaises, et tout le monde reste bouche bée.

95ème place du rapport sur le bonheur de l’ONU

Mais peut-on vraiment mesurer le bonheur ? L’ONU s’y est attelée, qui publie depuis plusieurs années un Rapport sur le bonheur dans le monde dont le classement 2021 peut laisser perplexe : la Finlande et le Danemark occupent les deux premières places, suivies par la Suisse et les pays scandinaves. L’Afghanistan est en queue du peloton. Le classement se base sur six indicateurs qui sont le PIB, l’espérance de vie, la générosité, le soutien social, la liberté et la corruption.

Etonnamment, le Bhoutan ne figure nulle part. « Pendant la pandémie, le Bhoutan a une fois de plus fourni au monde un exemple inspirant sur la manière de combiner santé et bonheur, expliquent les auteurs. Il a fait un usage explicite des principes du bonheur national brut en mobilisant l’ensemble de la population dans des efforts de collaboration pour éviter ne serait-ce qu’un seul décès dû au COVID-19 en 2020, alors qu’il est fortement lié aux voyages internationaux. Bien qu’il n’ait pas été possible de faire figurer le Bhoutan dans le classement cette année, en raison de l’absence d’enquêtes Gallup [les données sur lesquelles se base le rapport] ces dernières années, ce pays continue d’inspirer le monde, et en particulier le Rapport sur le bonheur dans le monde »

Soit. Toujours est-il qu’en 2019, date à laquelle on trouve le Bhoutan dans ce classement pour la dernière fois, il figurait à la 95ème place sur 156.  Ce qui nous fait penser à Drunk, un film qui nous vient du Danemark – le 2ème pays le plus heureux du monde selon l’ONU –  et dont les personnages se noient dans l’alcool et ne semblent pas particulièrement heureux…. Et si le bonheur était une expérience intérieure et par essence impossible à mesurer ?


Une version de cette chronique a été publiée dans l’Echo Magazine

Il faut une nouvelle loi qui lie économie et droits humains

Alors que les violations des droits humains se multiplient, comme le montrent les exemples de la Chine et de la Birmanie, la Suisse ne dispose pas des bases légales lui permettant d’adopter rapidement des mesures économiques ciblées

Les preuves de l’existence de camps d’internement des Ouighours au Xinjiang et du travail forcé qui est pratiqué s’accumulent depuis trois ans. Ne pouvant plus nier l’évidence, les pays occidentaux réagissent : en avril, l’Union européenne (UE) a imposé des sanctions à l’encontre de personnalités chinoises et d’une société d’Etat. La Norvège, qui comme la Suisse est membre de l’Association européenne de libre-échange (AELE), s’est jointe à ces sanctions. La Suisse y réfléchit encore…

Le 12 janvier, allant plus loin, la Grande-Bretagne avait adopté de nouvelles règles interdisant l’importation de produits suspectés d’être issus du travail forcé au Xinjiang. Le Canada l’a suivie le même jour, annonçant des limitations aux importations en provenance du Xinjiang. Dans des chaînes de valeur toujours plus longues, où un produit n’est plus fabriqué de A à Z à un seul endroit, mais résulte de l’assemblage de composants fabriqués aux quatre coins du monde, il est devenu très difficile, pour ne pas dire impossible, de prouver que telle pièce est issue du travail forcé. D’où l’approche adoptée par l’UE, qui consiste à s’en tenir aux soupçons fondés.

Traçabilité sans faille impossible

Les Etats-Unis en font encore plus: avec le «Uyghur Human Rights Policy Act » et le «Uyghur Forced Labour Prevention Act », le Congrès américain a carrément interdit l’importation de produits fabriqués au Xinjiang. Face à l’évidence des violations massives des droits humains, il incombe désormais aux entreprises américaines et aux autres de prouver que les produits importés aux Etats-Unis ne sont pas issus du travail forcé, et pas l’inverse.

La Suisse s’en tient à une approche très conservatrice et fait exactement le contraire: rejetant la motion du Conseiller aux Etats Carlo Sommaruga demandant d’interdire l’importation de marchandises issues du travail forcé au Xinjiang, le Conseil fédéral a évoqué la difficulté de la traçabilité sans faille : « l’administration fédérale ne peut pas vérifier les conditions de production à l’étranger et ne peut donc pas garantir le respect de l’interdiction du travail forcé. Elle ne dispose ni des moyens ni des possibilités pour assurer une traçabilité sans faille de chaque produit importé ainsi que de chacun de ses composants. »

Absence de bases légales invoquée par la Suisse

Les exemples ci-dessus montrent que si on veut, on peut. Or la Suisse ne veut pas. Elle n’a pas la volonté politique d’aligner ses intérêts économiques sur le respect des droits humains, même dans le cas de violations aussi flagrantes que celles dont sont victimes les Ouighours, que de plus en plus de juristes et de parlements dans le monde n’hésitent plus à qualifier de génocide.

La seule action concrète entreprise par le Conseil fédéral est l’organisation de tables-rondes avec les représentants de l’industrie textile et de celle des machines actives au Xinjiang «pour les informer de la situation.” Pour Alliance Sud, Public Eye et la Société pour les peuples menacés − réunies dans la Plateforme Chine lors de la négociation de l’accord de libre-échange, relancée depuis la découverte des camps des Ouighours − ce n’est pas assez. Pour l’ONU non plus. Fin mars, il a écrit à la Suisse et à 12 autres pays pour leur rappeler « l’obligation de s’assurer que les entreprises domiciliées sur son territoire ou sa juridiction respectent les droits humains dans toutes leurs opérations ». Un privilège dont notre pays se serait probablement passé.

La raison avancée par le Secrétariat d’État à l’économie (SECO) pour ne pas en faire plus est l’absence de base légale. Le Conseil fédéral se borne à répéter qu’il attend de ses entreprises qu’elles fassent preuve de diligence raisonnable, mais il se refuse à aller plus loin.

Plus d’action pour la Birmanie

Dans le cas de la Birmanie, où le coup d’Etat perpétré par les militaires le 1er février a déjà fait plus de 800 morts, mais les intérêts économiques sont moindres, cela va un peu mieux. S’alignant sur l’UE et les Etats-Unis, la Suisse a pris des sanctions contre 11 hauts responsables de l’armée et les deux conglomérats qu’elle contrôle : le MEC (Myanmar Economic Corporation), actif surtout dans l’extraction minière, la manufacture et les télécommunications et le MEHL (Myanmar Economic Holdings Limited), actif entre autres dans le secteur bancaire, la construction, l’extraction minière, l’agriculture, le tabac et l’agro-alimentaire.

Face à ces inactions ou actions à géométrie variable, quoi faire ? La Plateforme Chine a mandaté une étude au Prof. Thomas Cottier, spécialiste du droit du commerce international, qui propose que la Suisse se dote d’une nouvelle loi sur l’économie extérieure qui lie économie et droits humains. Actuellement c’est la Loi fédérale sur les mesures économiques extérieures de 1982 qui s’applique, mais elle contient surtout des dispositions procédurales techniques, se limite à la protection de l’économie suisse et ne fournit aucune orientation de fond pour l’élaboration des politiques.

Un cadre qui renvoie aux lois existantes et les complète

« La nouvelle loi sur l’économie extérieure sera un cadre qui renvoie aux lois existantes, qui doivent être adaptées et développées en conséquence. Cela vaut notamment pour la Loi sur les embargos, qui n’autorise aujourd’hui des mesures qu’en cas de décision de l’ONU ou de sanctions prises par les principaux partenaires commerciaux, c’est-à-dire l’UE ou les États-Unis. La Suisse ne dispose pas encore d’une base légale pour des sanctions économiques indépendantes contre les violations des droits humains. La mesure dans laquelle d’autres lois le permettraient devrait être examinée en détail », déclare Thomas Cottier.

Mais quel serait la valeur ajoutée de la nouvelle loi par rapport à celles qui existent déjà? « En Suisse, des bases légales permettent déjà de prendre des mesures répressives en cas de violation des droits humains et d’actes criminels de corruption : il y a par exemple la Loi sur les embargos, la Loi sur le contrôle des biens, la Loi fédérale sur le matériel de guerre, la Loi sur l’entraide pénale internationale, la Loi sur les valeurs patrimoniales d’origine illicite (“Loi sur les avoirs de potentats”) et le code pénal.  Mais l’ensemble du droit de l’économie extérieure devra être inclus dans la nouvelle loi, y compris le droit des douanes et notamment la Loi fédérale sur les préférences tarifaires pour les pays en développement, qui ne comporte actuellement aucune conditionnalité. L’administration devrait faire une analyse pour voir ce qui existe déjà et ce qui manque ou peut être complété. »

Ce pour assurer enfin la cohérence et transparence de la politique économique extérieure de la Suisse et permettre d’apporter des réponses appropriées à des violations des droits humains scandaleuses, quels que soient les intérêts économiques en jeu.


Cet article a été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

 

 

 

 

 

Crier les heures et guetter la vie

Photo de Renato Häusler © Isolda Agazzi

Renato Häusler est le guet de la Cathédrale de Lausanne depuis plus de vingt ans. Cinq nuits par semaine, il crie les heures de 22h00 à 2h00. Une activité décalée – en Europe il ne reste que sept guets historiques – qui l’amène à philosopher près des étoiles pour trouver la paix, loin de la course à la productivité des gens d’ici-bas

Marie-Madeleine sonne 22h00. Avec ses 6’600 kg, la cloche de la Cathédrale de Lausanne fait un bruit du tonnerre qui nous fait sursauter, manquant presque de nous éjecter de la balustrade. Renato Häusler se moque gentiment de nos frayeurs, chausse son chapeau en feutre, empoigne la lanterne et met les mains en porte-voix autour de la bouche : « C’est le guet, il a sonné 10, il a sonné 10 !», clame-t-il du haut du clocher en direction de l’est. Ensuite il se déplace sur le côté nord et répète le même cri, puis à l’ouest, puis au sud. Dans l’obscurité de la nuit battue par les vents, on aperçoit en bas la silhouette du Château et, au loin, les lumières feutrées de la ville. Les étoiles se cachent dans la nuit pluvieuse, pourtant on a l’impression de les toucher avec la main.

« Crier les heures, on pourrait s’en passer, c’est ça que j’aime »

« Pour moi le paradis est sur terre. On en a fait un enfer, mais quand on voit la diversité de la nature, des êtres humains, c’est fabuleux ! » s’exclame-t-il en rentrant prestement dans sa loge, où il vient se calfeutrer et parfois piquer un somme entre chaque ronde, une par heure jusqu’à 2h00. Drôle d’activité que celle de ce jovial bonhomme de 62 ans, titulaire du poste de guet de la cathédrale depuis plus de vingt, un employé presque comme les autres de la Ville de Lausanne qui passe cinq nuits par semaine sur le donjon à crier les heures.

« C’est le destin qui m’a poussé ici : en 1987, un copain m’a proposé de faire des remplacements. A l’époque je travaillais avec des handicapés et je venais ici quelques nuits par semaine » raconte-t-il, attablé dans la minuscule loge en bois où il ne manque rien, sauf les toilettes – la cathédrale a beau s’être modernisée, même de nos jours cela serait trop compliqué d’assurer l’évacuation à une telle hauteur. « Ce qui me plaît dans cette activité, c’est la solitude et ce côté complètement décalé par rapport à notre époque : crier les heures, on pourrait s’en passer », s’amuse-t-il.

Au Moyen-Âge, surveiller les incendies

Au Moyen-Âge, les guets servaient surtout à surveiller l’arrivée du feu en ville, à Lausanne comme dans toute l’Europe. Vu que les maisons étaient en bois et les rues encombrées par les animaux et les charrettes, les incendies se répandaient comme des traînées de poudre. Les guets étaient censés observer la ville non-stop, sonner les cloches à toutes les heures – aujourd’hui c’est automatique – et annoncer l’heure. « Mais pendant des années il ne se passait rien, il faisait nuit, il n’y avait pas de loge, ça ne devait pas être rigolo tout le temps, donc ils ont raté quelques incendies dévastateurs… », relève Renato Häusler.

Pendant la deuxième moitié du 19ème siècle, presque tous les guets d’Europe ont disparu. Les villes étaient en pierre, les pompiers pouvaient se déplacer facilement, si bien qu’en 1880 le conseil communal de Lausanne a décidé de supprimer la surveillance. Mais jusqu’en 1950 il fallait quelqu’un pour sonner les cloches et le guet a continué à le faire et à crier les heures: d’abord de 21h00 à 6h00 jusqu’en 1950, ensuite de 22h00 à 2h00, comme aujourd’hui.

« Depuis l’origine de la cathédrale, en 1235, il y a toujours eu quelqu’un à la tour, continue fièrement notre hôte. En Europe il reste sept guets historiques : trois en Allemagne, un en Pologne, un en Suède, un en Angleterre et un à Lausanne. » Dans les années 1970, des retraités ont réactivé cette tradition, surtout en Allemagne et aux Pays-Bas. En 1987 l’un d’entre eux a fondé une confrérie européenne des guets qui, à l’heure actuelle, regroupe une soixantaine de localités, dont Lausanne. Elle compte 200 guets qui se réunissent une fois par an, à l’Ascension, toujours dans une ville différente et en 2012 Lausanne a été la ville d’accueil – « Que des bonhommes, il n’y a pas de femmes, je ne pourrais pas transmettre mon métier à mes filles ! » rigole le père de famille.

Tranquillité d’esprit face au futur

« Entre chaque ronde je dors un peu, continue-t-il. Pendant des années j’ai préparé le matériel pour Kalalumen, mes illuminations à la bougie, ou alors je me branche sur internet et je joue du scrabble en ligne, j’écoute de la musique classique, je lis sur l’histoire, l’astronomie » raconte celui qui passe ses nuits à tutoyer les étoiles. Ce qui visiblement l’a rendu philosophe : « Dans le passé, la place de l’homme dans la nature était beaucoup plus belle qu’aujourd’hui. Certes, la vie était dure, les différences entre riches et pauvres plus marquées, la condition de la femme peu enviable, beaucoup de choses ont évolué dans le bon sens. Mais l’homme avait une tranquillité d’esprit face au futur, il vivait dans le silence et en harmonie avec la nature. L’humanité est à un tournant de son histoire, si on continue avec notre comportement irresponsable de consommateurs gloutons, on va dans le mur. Alors qu’on pourrait vivre dans un monde apaisé »

Une paix qu’il trouve sur son donjon et qui attire plus de 700 visiteurs par an, dont beaucoup d’écoliers. Qui doivent ouvrir grand les oreilles : « A mon époque, dans les années 1970- 1980, c’était plus facile de faire des choses différentes, même sans formation. Aujourd’hui c’est moins souple, dans n’importe quel métier il faut fournir ou produire, tout est lié à l’économie. Le guet est gratuit. C’est ça qui me plaît. »

Marie-Madeleine sonne 23h00. Cette fois on s’est habitué, on ne sursaute plus. Renato Häusler enfile son chapeau en feutre, prend sa lanterne, sort de sa loge et s’en va crier les heures aux quatre coins de la Cathédrale de Lausanne. « C’est le guet, il a sonné 11, il a sonné 11 !»


Cet article a été publié dans l’Echo Magazine

Le tonnerre avant l’aube ?

Photos © Isolda Agazzi

Tout le monde avait voulu croire à la transition démocratique en Birmanie, mais depuis le coup d’Etat sa fragilité nous a explosé à la figure. De plus en plus de jeunes sont prêts à en découdre pour faire table rase du passé, écarter définitivement l’armée et créer un nouveau pays qui respecte les droits des minorités

Le 9 novembre 2015, j’ai rejoint la petite foule rassemblée devant le siège de la Ligue nationale pour la démocratie à Rangoon, pour attendre le résultat des premières élections démocratiques de l’histoire du Myanmar, appelé anciennement Birmanie. La nuit, des trombes d’eau s’étaient abattues sur la ville et avaient transformé les rues en rivières, comme si le ciel voulait laver le passé et tourner définitivement la page. Mais ce matin-là la journée s’annonçait radieuse.

Après avoir boycotté pendant des décennies la visite de ce pays – l’un des plus beaux d’Asie, mais dirigé d’une main de fer par les militaires depuis 1962 – mon émotion était à son comble. Et l’espoir à la hauteur de celui des défenseurs des droits humains rencontrés au fil des ans à l’ONU de Genève, où ils venaient plaider pour la libération d’Aung San Suu Kyi, la cheffe de l’opposition, placée en résidence surveillée par la junte militaire pendant vingt ans.

Ce jour-là, l’atmosphère était paisible et bon enfant: les gens attendaient à l’ombre en lisant le journal, en sirotant un thé ou en consultant leur téléphone portable. Le suspense a pris fin rapidement : le parti de la lauréate du Prix Nobel de la Paix a remporté les élections législatives haut la main et elle est devenue de facto la cheffe du gouvernement.

Personne n’était dupe, mais tout le monde voulait y croire

Malgré l’enthousiasme soulevé par cette victoire, personne n’était dupe : en vertu de la constitution qu’ils s’étaient taillés sur mesures, les militaires conservaient 25% des sièges au Parlement et les trois ministères clé de la Défense, l’Intérieur et les Frontières – stratégique s’il est dans un pays où plus de 130 minorités ethniques vivent principalement le long des frontières. Pourtant un vent d’optimisme soufflait sur le Myanmar et la certitude que le pays allait vers des jours meilleurs et l’ouverture au monde.

Malheureusement on a déchanté très rapidement. Dès 2017, des centaines de milliers de Rohingyas, la minorité musulmane apatride de l’ouest du pays, ont dû fuir vers le Bangladesh pour éviter les massacres perpétrés par l’armée birmane. A la grande déception des militants des droits humain, Aung San Suu Kyi est restée muette face à ces exactions et s’est même rendue en personne à la Cour internationale de justice de la Haye pour défendre son pays des accusations de génocide. Des pétitions ont même circulé pour demander qu’on lui retire le Prix Nobel de la Paix.

Nouvelle constitution qui respecte les droits des minorités

Depuis lors, c’est encore pire : le 1er février, cette démocratie aux pieds d’argile s’est effondrée. Les militaires ont perpétré un coup d’Etat extrêmement violent qui a déjà fait plus de 760 morts parmi les manifestants et arrêté 3’600 personnes, dont beaucoup sont portées disparues. De plus en plus de jeunes voient dans la lutte armée la seule option possible et rallient les guérillas des minorités ethniques pour constituer une armée nationale. Un gouvernement parallèle a été constitué. Les Birmans veulent une nouvelle constitution, véritablement démocratique, qui écarte définitivement les militaires et respecte les droits des minorités.

Les pays occidentaux ont adopté des sanctions ciblées contre les responsables de la junte et les deux conglomérats qu’elle contrôle, potentiellement plus efficaces et moins nocives pour la population que l’embargo américain et européen qui a duré jusqu’en 2012. La Russie et les pays asiatiques, principaux investisseurs au Myanmar et soutiens du régime, à commencer par la Chine, se limitent à des exhortations au calme, mais ils n’ont pas adopté de sanctions. La Chine et la Russie bloquent toute résolution au Conseil de sécurité des Nations Unies.

Beaucoup de Birmans semblent prêts à en découdre pour faire table rase du passé et construire un nouveau pays. Pourvu qu’il ne soit pas trop tard pour trouver une solution diplomatique et éviter une guerre civile qui sonnerait alors comme un coup de tonnerre avant l’aube.


Une version de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine

 

Holcim empêtrée en Birmanie

Cérémonie de LafargeHolcim au Myanmar, 2014 © UMA/FB

En 2019, une enquête de l’ONU révélait que LafargeHolcim entretenait des relations étroites avec le MEHL, un conglomérat contrôlé par l’armée birmane. Le cimentier affirme qu’il avait quitté le pays. Pourtant à ce jour il n’a toujours pas liquidé son entité juridique inactive au Myanmar et les défenseurs des droits humains s’impatientent

Dans la foulée du coup d’Etat perpétré par l’armée birmane le 1er février, et qui a déjà fait plus de 760 morts, le député Nicolas Walder a demandé au Conseil fédéral de s’assurer que les activités des entreprises suisses ne soient pas liées aux conglomérats MEC et MEHL, contrôlées par l’armée. Mais y en a-t-il ? La réponse se trouve dans Les intérêts économiques de l’armée du Myanmar, un rapport du Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies qui détaille les intérêts économiques de la Tatmadaw, la puissante armée birmane. En 2017, en pleine crise des Rohingyas, l’ONU a dépêché au Myanmar (appelé anciennement Birmanie) une mission d’enquête internationale pour essayer d’assécher les finances de l’armée, responsable des « crimes les plus graves en droit international ». Dans les Etats Shan et Kachin du nord du pays, où se trouvent les mines de jade et de rubis et les plantations extensives de bois, l’armée était accusée de travail forcé et violences sexuelles et, dans l’Etat du Rakhine, de génocide envers les Rohingyas.

En 2018, LafargeHolcim a quitté le Myanmar en catimini

Parmi les 44 entreprises ayant des liens commerciaux avec l’armée birmane, le rapport mentionnait une multinationale suisse, active au Myanmar depuis 2014 : LafargeHolcim, le plus grand cimentier du monde, dont le siège est à Zoug. Une de ses filiales, Thilawa Cement and Building Materials, était accusée de partager le conseil d’administration avec une filiale du MEHL. Le rapport recommandait de couper toute relation commerciale avec les deux conglomérats contrôlés par l’armée.

LafargeHolcim l’a-t-elle fait ? « L’entreprise a décidé de quitter le pays en 2017 et a cessé ses activités en 2018. Nous sommes en train de liquider l’entité juridique inactive au Myanmar et avons demandé sa radiation auprès du tribunal compétent de Yangon (ce qui implique bien sûr que l’entité juridique inactive n’a plus d’employés) » nous répond un porte-parole.

Pourtant les experts de l’ONU l’ignoraient : « Lorsque nous avons publié notre rapport en 2017, nous n’avions pas connaissance d’une annonce publique d’une quelconque décision de LafargeHolcim de quitter le Myanmar » nous déclare Chris Sidoti, l’un des enquêteurs. « Ont-ils pris cette décision en 2017 ? On ne nous l’a pas dit. Ont-ils fait une annonce publique à ce moment-là ou en 2018 lorsqu’ils disent avoir cessé leurs activités ? Nous n’en avons pas eu connaissance. Ni personne d’autre. »

LafargeHolcim affirme avoir quitté à cause de « la situation »

Pourquoi LafargeHolcim a-t-elle quitté le Myanmar en 2018 et ne l’a annoncé que deux ans plus tard ? « En 2017, quand le conseil d’administration a pris connaissance de la situation, il a décidé de quitter le pays. L’entreprise a immédiatement cessé ses activités qui ont pris un terme en 2018. C’était une activité non-matérielle pour le groupe, qui ne nécessitait pas de communication globale. Depuis, l’entreprise est inactive, il n’y a pas d’employés, pas de vente, mais le processus de désenregistrement prend du temps », nous assure le porte-parole.

La première annonce a été faite en juillet 2020, après une enquête menée par un journaliste de la Sonntagszeitung par suite du rapport de l’ONU. Il a révélé qu’après avoir investi 11 millions de francs au Myanmar, LafargeHolcim était en train d’essayer de se débarrasser de l’affaire en la vendant à deux actionnaires minoritaires liés aux entreprises contrôlées par la junte. Selon le journaliste, ce sont ses questions qui ont décidé LafargeHolcim à arrêter la transaction et à liquider l’entreprise au lieu de la vendre, quitte à perdre deux millions de francs – ce qui lui a permis d’éviter de justesse un énième scandale, après celui de Daech en Syrie.

Christ Sidoti est sceptique : « Si LafargeHolcim a cessé sa collaboration avec les militaires du Myanmar, c’est une bonne chose. Néanmoins, il est intéressant de constater que, trois ans après leur prétendue décision, ils n’ont toujours pas liquidé leur « entité juridique inactive ». En fait, ils continuent à remplir des déclarations d’entreprise au Myanmar. Ont-ils vendu leurs actifs au Myanmar ? Pas avant juillet 2020, selon le journaliste suisse qui s’est rendu sur place à l’époque. »

Déclaration annuelle rendue le 26 avril

La Direction des investissements et de l’administration des entreprises du Myanmar indique sur son site internet que l’entreprise a rendu une déclaration annuelle le 26 avril et que la prochaine est due dans un an. Le porte-parole de LafargeHocim affirme qu’il s’agit d’une formalité obligatoire que toutes les entreprises du Myanmar doivent remplir tant que la société est enregistrée et même si elle est inactive. Mais ce n’est pas un rapport d’activités, ni une déclaration financière.

Des déclarations qui ne convainquent pas Yadanar Maung, porte-parole de l’ONG Justice for Myanmar : « Il n’y a eu aucun changement sur le papier concernant les activités de LafargeHolcim au Myanmar, qui sont liées au conglomérat militaire MEHL. LafargeHolcim maintient ses dossiers d’entreprise à jour au lieu de couper les liens avec les militaires, comme le recommandait la mission d’évaluation des Nations Unies. LafargeHolcim doit cesser de traîner les pieds et liquider son entreprise de manière à respecter ses obligations internationales en matière de droits humains et à empêcher ses partenaires militaires de réaliser des profits. L’armée du Myanmar fonctionne comme un gigantesque cartel institutionnalisé qui vole les richesses du peuple birman et finance les atrocités. Lafarge Holcim doit mettre fin à sa complicité avec ce cartel », nous déclare-t-il.

Sur place, la situation devient toujours plus compliquée. Le 16 avril, le Myanmar a formé un gouvernement d’unité nationale, sur la base de la nouvelle Charte fédérale de la démocratie publiée le 31 mars. L’existence de deux groupes (les forces armées et le gouvernement d’unité nationale) qui prétendent être le gouvernement national pourrait impliquer que le secteur privé restant sera bientôt confronté à la difficile question de savoir à quelles lois et procédures il devra obéir et à qui il devra payer des impôts.


Lafarge empêtrée avec Daech en Syrie

2019 a été décidément une année noire pour LafargeHolcim : le 7 novembre, la justice française a confirmé sa mise en examen pour financement du terrorisme. Le cimentier est soupçonné d’avoir versé près de 13 millions d’euros à des groupes djihadistes en Syrie, dont Daech, pour maintenir les activités de son site. Dans une question déposée au Parlement en 2017, Mathias Reynhard avait demandé au Conseil fédéral comment il s’assurait que LafargeHolcim ne collaborait plus avec des groupes terroristes. Celui-ci avait répondu que les faits reprochés remontaient à 2013 – 2014, avant la création du groupe LafargeHolcim en juillet 2015 et que la législation suisse n’était donc pas applicable à l’époque.


Trois entreprises occidentales liées à l’armée en 2019

Selon le rapport de l’ONU (septembre 2019), trente officiers de haut rang, à commencer par le général Min Aung, possédaient et contrôlaient deux conglomérats, le Myanmar Economic Holdings Limited (MEHL) et le Myanmar Economic Corporation (MEC), qui a leur tour possàdaient pas moins de 106 entreprises dans tous les secteurs économiques – de la construction à l’extraction de pierres précieuses, en passant par l’assurance, le tourisme, la manufacture et la banque – auxquelles il fallait ajouter 27 entreprises étroitement affiliées au MEHL et au MEC par le biais de structures corporatives.

14 entreprises étrangères avaient des joint-ventures et 44 au moins d’autres formes de liens commerciaux avec les entreprises de la Tatmadaw. Les entreprises en joint-venture étaient toutes asiatiques (surtout de Corée du Sud, Japon et Chine). Les entreprises ayant des liens contractuels ou commerciaux aussi (surtout chinoises, singapouriennes, sud-coréennes et indiennes) à l’exception notable de trois entreprises européennes : la franco-suisse LafargeHolcim, la française Oberthur Technologies (qui appartient au groupe Idemia) et la belge Newtec.

Seize entreprises étrangères (surtout russes, chinoises et indiennes) vendaient des armes à l’armée birmane et sept, dont quelques européennes, du matériel technologique à double usage.

Les experts recommandaient aux Etats membres de l’ONU de mettre en œuvre des sanctions ciblées, y compris des interdictions de voyage et le gel des avoirs des patrons de la Tatmadaw. Le 25 mars, les Etats-Unis ont adopté des sanctions contre le MEC et le MEHL. Le 19 avril, l’Union européenne a imposé à son tour des sanctions contre les deux conglomérats. Le 30 avril, la Suisse a pris aussi des sanctions contre le MEC et le MEHL.


Une version de cet article a été publié dans Le Courrier du 4 mai 2021

Dérogation sur les vaccins : après le oui américain, la Suisse doit se réveiller

Photo © Isolda Agazzi

Dans une volte-face historique, les Etats-Unis de Joe Biden ont décidé hier soir de soutenir la proposition de dérogation aux droits de propriété intellectuelle pour accélérer la production de vaccins contre le Covid-19. L’Union européenne a dit qu’elle allait y réfléchir. La Suisse semble vouloir camper sur son opposition

 « Sleepy Joe » a frappé encore. Prenant tout le monde de court, l’administration Biden – Harris a annoncé hier le soutien à la levée des droits de propriété intellectuelle pour les vaccins contre le Covid- 19. Des négociations dans ce sens sont en cours à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), mais jusqu’à présent les Etats-Unis s’y étaient opposés, tout comme l’Union européenne, la Suisse et les principaux pays industrialisés. La proposition a été lancée par l’Inde et l’Afrique du Sud l’année passée et elle a reçu le soutient d’une centaine de pays. Elle vise à faciliter et accélérer la production des vaccins et à les rendre plus accessible aux pays pauvres.

Dans une déclaration envoyée aux médias ce matin, Katherine Tai, la représentante américaine au commerce, justifie ce revirement à 180 degrés : “Il s’agit d’une crise sanitaire mondiale, et les circonstances extraordinaires de la pandémie de Covid-19 exigent des mesures extraordinaires. L’administration croit fermement aux droits de propriété intellectuelle, mais, dans le but de mettre fin à cette pandémie, elle soutient la renonciation à ces droits pour les vaccins Covid-19. Nous participerons activement aux négociations de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) nécessaires pour y parvenir. Ces négociations prendront du temps étant donné la nature consensuelle de cette institution et la complexité des questions en jeu ».

Elle ajoute que l’objectif de l’administration est de fournir le plus grand nombre de vaccins sûrs et efficaces au plus grand nombre de personnes, le plus rapidement possible.  Alors que l’approvisionnement en vaccins pour le peuple américain est assuré, l’administration affirme qu’elle continuera à intensifier ses efforts – en collaboration avec le secteur privé et tous les partenaires possibles – pour développer la fabrication et la distribution des vaccins. Et qu’elle s’efforcera également d’accroître les matières premières nécessaires à la production de ces vaccins.

La Suisse risque d’être de plus en plus isolée

Réagissant à la décision américaine, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est dit prête à en discuter. Le Directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a salué une décision historique.

La question est maintenant de savoir ce que va faire la Suisse. Sourde aux appels d’ONG comme Alliance Sud et d’une pétition signée par près de 1’300’000 personnes dans le monde, dont des Prix Nobel et des scientifiques, elle reste inamovible : « La Suisse ne semble pas vouloir changer de politique, pour l’instant du moins, regrette Fabian Molina, membre de la Commission de politique extérieure du Conseil national. Après l’annonce de la décision américaine, j’ai demandé au Seco ce qu’il a l’intention de faire, mais il ne me répond pas. La Suisse risque de s’isoler de plus en plus sur le plan international et de freiner l’accès à la production de vaccins pour les pays pauvres, c’est un scandale ! »

Pour Alliance Sud, la Suisse ne peut pas continuer à défendre les intérêts de l’industrie pharmaceutique qui, de surcroît, a bénéficié largement des fonds publics pour développer les vaccins. Beaucoup de pays en développement n’ont vacciné qu’1% de leur population, pourtant l’accès aux vaccins relève du droit à la santé. Déroger aux droits de propriété intellectuelle ne va pas permettre l’accès aux vaccins pour tous d’un coup de baguette magique, mais cela va grandement y contribuer. C’est une question de santé publique qui, de surcroît, est dans l’intérêt du monde entier puisque le virus ne s’arrête pas aux frontières.

La Suisse, qui va accueillir l’Assemblé mondiale de la santé le 24 mai et la Conférence ministérielle de l’OMC le 30 novembre à Genève, ne peut pas se permettre d’être le mouton noir de la communauté internationale. Elle doit se réveiller.


Voir aussi Covid – 19: la Suisse doit accepter la dérogation aux droits de propriété intellectuelle sur les vaccins 

L’art, arme de révolution massive

Photo © Isolda Agazzi

Dans Patria y vida, des chanteurs cubains demandent la fin de 60 ans de verrouillage et la liberté d’expression. La chanson, devenue virale, fait trembler le régime. Alors que Raul Castro, 89 ans, quitte demain la tête du Parti communiste cubain, elle montre un abîme peut être insurmontable entre les générations

 « L’art est une arme de la révolution » clamait un écriteau aperçu il y a trois ans dans un bar de La Havane, sous quelques bouteilles vides de rhum. C’est le titre d’une exposition qui s’est tenue dans la ville en 1974, dans le cadre de la sixième réunion des ministres de la Culture des pays socialistes, et une devise militante qui a inspiré la politique cubaine depuis la révolution de 1959. Dès le début, le régime castriste a promu la culture et garanti aux artistes un salaire régulier, ce qui a permis l’explosion de la musique, la danse et le cinéma cubain et leur rayonnement dans le monde entier.

Mais voilà que Gente de Zona – un groupe qui mélange savamment reggaeton et salsa cubaine-, après avoir bénéficié de cette politique généreuse et avoir migré à Miami, s’est mis à cracher dans la soupe. Avec d’autres chanteurs et rappeurs cubains installés entre la Floride et l’île caraïbe, ils ont produit Patria y vida, une chanson qui fait le pied de nez à Patria o muerte, le célèbre slogan de la révolution. Après 60 ans de verrouillage, « ne crions plus patrie ou mort, mais patrie et vie », car « mon peuple pleure et j’entends sa voix », « mon peuple demande la vérité, plus de mensonge », « que le sang ne continue pas de couler pour vouloir penser différemment » et « si mon Cuba appartient à tout mon peuple, ton temps est écoulé, le silence est rompu » dit le texte, accompagné d’une musique engageante.

Levée de boucliers chez les dirigeants

Lancé il y a deux mois, le clip approche les cinq millions de vues sur Youtube (il existe aussi une version avec des images beaucoup plus dures), au point de provoquer une levée de boucliers chez les dirigeants. Réunis dans le congrès du Parti communiste cubain, ils devraient acter demain le départ de Raul Castro qui, à l’âge canonique de 89 ans, va céder sa place de premier secrétaire au président de la République, Miguel Diaz- Canel. Une page d’histoire se tourne.

La chanson montre surtout une énorme fracture entre les générations : « entre toi et moi il y a un abîme » et « c’est terminé, vous 59 [1959], moi double deux [2022] » répète le refrain. C’est un fait : ceux qui ont fait la révolution ont aujourd’hui entre 80 et 90 ans (lorsqu’ils sont encore en vie) et si les personnes âgées semblent y croire encore, celles d’âge moyen sont très partagées et pour les jeunes elle ne veut plus rien dire.

A cela s’ajoute la force prodigieuse d’internet, qui a permis la circulation foudroyante de la chanson sur l’île, malgré les tentatives de censure. Et là, c’est un peu l’arrosoir arrosé. Le 19 avril 2018, lorsque Miguel Diaz-Canel a succédé à Raul Castro – à la présidence de la République, cette fois-là – on ne trouvait que quelques bornes wifi très contrôlées dans les rues, où les rares propriétaires d’un smartphone s’agglutinaient pour essayer de capter une mauvaise connexion.

Depuis l’arrivée de l’internet mobile, tout a changé

C’est le nouveau président lui-même, féru de nouvelles technologies et très actif sur Twitter, qui a encouragé l’introduction de l’internet mobile. Le Mouvement San Isidro, un collectif d’artistes et d’universitaires qui réclame la liberté d’expression et qui était jusque-là inconnu du grand public, en a profité tout de suite pour élargir son audience. Des chanteurs de Patria y vida en font partie.

Ces trois dernières années, la situation économique, déjà tendue, est devenue intenable : l’embargo américain, quelque peu assoupli sous Barak Obama, a été fortement durci par Donald Trump, qui a interdit aux bateaux de croisière d’accoster et à Western Union d’effectuer les transferts de fonds des migrants. La réunification des deux monnaies – le peso pour les locaux et le CUC pour les étrangers – a précipité la crise économique. Bien que le pays s’en sorte très bien au niveau de la gestion de la pandémie – 476 décès covid officiels sur 11 millions d’habitants – et qu’il s’apprête à mettre sur le marché le premier vaccin entièrement conçu et produit en Amérique latine (appelé fièrement Soberania), l’arrêt du tourisme, principale source de devises, a mis l’économie à genoux. Aujourd’hui les gens ont faim.

Patria y vida ne dit rien d’autre : « publicité pour un paradis à Varadero », « alors qu’à la maison les casseroles n’ont plus de repas », « les gens changent Che Guevara et Marti pour des devises ». La révolution d’internet est en marche et elle ne semble pas pouvoir arrêter la liberté d’expression. L’art est une arme de la révolution…. mais laquelle ?


Voir Cuba à la croisée des chemins, avril 2018

 

Covid : et si on s’inspirait de l’Afrique?

Photo © Isolda Agazzi

Vue d’Afrique, l’Europe souffre d’une impréparation flagrante à la pandémie. Les mesures adoptées chez nous suscitent beaucoup d’étonnement en raison de leur dureté et parce qu’elles ont été décidées sans consulter la population, ni s’appuyer sur les communautés locales. Mais qu’est-ce une communauté en Europe ? 

« Pour lutter contre la pandémie, l’Europe devrait s’inspirer des méthodes qui ont fait leur preuve dans la coopération au développement: impliquer les communautés locales et faire remonter les décisions de bas en haut, au lieu d’imposer aux citoyens des décisions qu’ils ne comprennent pas » s’exclamait récemment le responsable d’une ONG du Bangladesh dans les colonnes d’un quotidien tanzanien.

Il faut reconnaître que vue d’Afrique, la gestion de la pandémie sous nos latitudes interpelle. Là-bas, les mesures de confinement sont beaucoup moins strictes et la vie continue. Certes, le continent a été frappé beaucoup moins durement par le covid (112’800 décès, sur 2’800’000 en tout dans le monde) probablement parce que la population y est plus jeune, qu’elle a peut-être des défenses immunitaires plus fortes, qu’il fait chaud et que la vie se déroule au grand air. Mais cela n’explique pas tout.

« L’Afrique fait preuve d’une résilience remarquable »

« L’Afrique est souvent frappée de présomption de fragilité, or le continent fait preuve d’une résilience remarquable », souligne Virginie Collinge, une consultante belge qui offre des services de conseil en management et stratégie, notamment dans le contexte de gestion de crises. Pour cette coutumière des situations fragiles et complexes, l’Occident donne parfois l’impression d’avoir abordé la gestion de la crise d’une manière un peu arrogante et irresponsable. « Quand l’Europe s’est découverte vulnérable, elle a opté pour l’hibernation et la prudence. Aujourd’hui elle reste prostrée, tandis que l’Afrique est en mouvement !» nous déclare-t’elle par téléphone depuis Addis Abeba, en Ethiopie.

Elle souligne que certains pays du Sud sont expérimentés en gestion de crise et ont davantage conscience de leurs capacités, par exemple au niveau de leurs systèmes de santé, ce qui leur a permis de réagir rapidement à l’apparition du Covid. « Dans nos pays dits développés, nous avons constaté un état d’impréparation complet. En Afrique et ailleurs, il y a une expertise en matière de préparation aux urgences et aux crises qui n’est pas seulement technique et matérielle, mais aussi mentale. La façon d’accepter l’évènement et la contrainte est différente. En Europe nous sommes dans des sociétés très administrées, où les grandes questions existentielles telles que la vie, la mort, ce qui est essentiel, accessoire, sont désormais gérées par des bureaucrates. »

S’appuyer sur les communautés

Si chez nous beaucoup d’individus attendent encore tout de l’Etat, en Afrique les gens n’en attendent plus rien et s’organisent entre eux. «Chaque individu a une responsabilité, un rôle à jouer car l’engagement et l’adhésion communautaire sont critiques, encore davantage en situation d’épidémie, renchérit-elle. Si tu n’as pas la population avec toi, tu ne peux rien faire. En Europe, certains gouvernements ont beaucoup trop négligé la communication, qui doit être envisagée de manière holistique avec les aspects humains, logistiques et sécuritaires. La mobilisation de la population a été insuffisante. »

Oui mais si en Afrique on entend le mot « communauté » à tous les coins de rue, en Europe a-t-il encore un sens ? « En Europe il y a encore des communautés et certains ont abordé la crise en allant vers les autres – les voisins par exemple – même si c’est plus facile à faire quand on vit en zone rurale. D’autres se sont organisés pour faire bloc face à des décisions disproportionnées, une réponse jugée trop dure par rapport à la menace. Depuis l’Afrique, beaucoup regardent l’Europe avec étonnement : comment justifier de confiner une population saine si on ne se donne pas la peine de tester massivement et organiser de manière efficace le contact-tracing ?»

Selon Virginie Collinge, il y a une difficulté des gouvernements européens à organiser une réponse de crise autour de valeurs essentielles, comme le respect, la communication, la confiance des communautés locales. « Un socle robuste de valeurs communes aide à créer une vision à long terme, à rassembler. Les systèmes vivent et se construisent avec les personnes qui sont au cœur des communautés. La réponse ne peut être efficace que si l’on passe par la population et les personnes d’influence respectées, comme les leaders religieux avec qui nous avons activement collaboré durant l’épidémie d’Ebola en Guinée. Ici à Addis Abeba, qui est la capitale diplomatique de l’Afrique, j’ai l’impression qu’on est déjà en train de préparer l’ère post-covid. Le continent est en mouvement, il prend des risques et il avance », conclut-elle.


Une version de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine

La Tanzanie va exploiter le plus grand gisement de nickel au monde

Photo © Isolda Agazzi

Le gouvernement de Tanzanie a signé un contrat avec une multinationale anglaise qui prévoit le partage à parts égales des bénéfices et la fonte du nickel sur place. Une tendance à l’intervention de l’Etat qu’on observe aussi dans la Zambie voisine. La Suisse, qui réoriente sa stratégie de développement vers l’Afrique, doit soutenir le partage équitable des ressources naturelles

A l’heure où le soleil se couche, le ferry en provenance de Zanzibar entre lentement dans le port de Dar Es Salaam, la capitale économique de la Tanzanie. Derrière le clocher de la cathédrale on aperçoit les tours des gratte-ciels de Kisutu et Geresani, les quartiers d’affaires de la « Maison de la paix » – le nom donné à la ville par le sultan de Zanzibar en 1866. Sur l’autre rive, des pêcheurs s’apprêtent à prendre le large sur l’océan Indien pour une longue nuit de labeur.

Le port de Dar Es Salaam a l’ambition de devenir le plus grand d’Afrique centrale et orientale, dépassant même celui de Durban, en Afrique du Sud. La Tanzanie est géographiquement bien située puisqu’elle constitue le premier accès à la mer de six pays qui en sont privés – Ouganda, République démocratique du Congo (RDC), Rwanda, Burundi, Zambie et Malawi. Les travaux vont bon train pour l’agrandir et permettre aux grands cargos d’accoster. Confiés à la China Harbour Engineering Company, ils prévoient l’amélioration de sept mouillages et selon le Daily News, l’un des deux quotidiens en anglais, 90% des travaux ont déjà été terminés. La Chine est aussi en train de construire, en partenariat avec un fond d’investissement omanais, un grand port à Bagamoyo, l’ancienne capitale de l’Afrique orientale allemande.

Point de transit des matières premières

Un port d’où sont exportées les minerais extraits en Tanzanie et dont le volume devrait sensiblement augmenter. Le 19 janvier, le gouvernement a signé un accord avec la multinationale anglaise Kabanga Nickel pour exploiter le plus grand gisement de nickel au monde – un minerai qui entre dans la composition des voitures et piles électriques. Enthousiastes, certains observateurs locaux se demandent même si la Tanzanie ne détient pas la clé d’une économie mondiale pauvre en carbone.

La joint-venture, appelée Tembo Nickel Corporation, s’est engagée à extraire le nickel et à construire une raffinerie pour le fondre sur place, ce qui est en ligne avec la politique tanzanienne d’ajouter de la valeur aux minerais, au lieu de les exporter à l’état brut. Avec une participation de 84%, Kabanga Nickel est l’actionnaire majoritaire de la nouvelle société et le gouvernement détiendra les 16% restants – la participation habituelle de la Tanzanie dans les projets d’extraction minière. Le pays espère en tirer 664 millions USD par an. Les bénéfices seront partagés à parts égales entre le gouvernement et l’entreprise anglaise.

Fait piquant, le gisement appartenait auparavant à la multinationale suisse Glencore et à la canadienne Barrick Gold, mais en 2018 le président John Magufuli (décédé le 17 mars officiellement de problèmes cardiaques) a mis un terme à la licence d’exploitation des deux investisseurs – et à celle de dix autres dans le pays – après avoir revu le régime fiscal et réglementaire du secteur minier pour assurer à l’Etat une plus grande part du revenu.

A terme, construire des batteries sur place

La Tanzanie a aussi l’intention d’attirer des investisseurs pour produire les batteries électriques sur place et certaines restrictions sont prévues à la sortie des capitaux. Le secteur minier représente 3,5% du PNB du pays – qui est le 3e plus grand producteur d’or en Afrique – et le gouvernement veut porter cette part à 10% d’ici 2025.

La promotion et facilitation des investissements, étrangers et nationaux, est au cœur de la stratégie de développement du gouvernement, qui vise une croissance de 8% par an et la création de huit millions d’emplois, dans le secteur formel et informel, d’ici 2025. Le pays veut poursuivre son industrialisation. Dans les colonnes de The Citizen du 4 janvier, Kitila Mkumbo, ministre d’Etat en charge des investissements, a « réitéré l’engagement du gouvernement tanzanien à améliorer le climat des affaires et de l’investissement pour attirer, retenir et soutenir les investissements étrangers et nationaux », sur la base du Plan directeur pour les réformes réglementaires visant à améliorer l’environnement des affaires en Tanzanie. Celui-ci vise à éliminer les régulations excessives, sans pour autant supprimer le contrôle gouvernemental et à raccourcir le temps et l’argent nécessaires à lancer un investissement par la création d’un guichet unique. La Tanzanie veut aussi améliorer sa classification dans le rapport Doing Business de la Banque Mondiale (actuellement elle se situe à la 141ème sur 190), récemment critiqué par Alliance Sud car plus un pays dérégule, au détriment des droits des travailleurs et de l’environnement, mieux il est placé.

Villageois dédommagés en Zambie

Dans le port de Dar Es Salaam confluent aussi les matières premières en provenance des pays voisins, à commencer par la Zambie, grand exportateur de cuivre et d’où arrive une nouvelle intéressante : le 19 janvier, le géant minier britannique Vedanta a accepté de dédommager 2’500 villageois suite à une décision historique de la Cour suprême britannique, qui avait statué qu’ils pouvaient porter plainte devant les tribunaux anglais pour la pollution causée par la société indienne Konkola, filiale de Vedanta. Une possibilité qui aurait été ouverte en Suisse si l’initiative multinationales responsables avait été acceptée.

N’est-ce pas une bonne nouvelle ? « Les règlements extra-judiciaires sont toujours ambivalents,» tempère Rita Kesselring, anthropologue sociale à l’Université de Bâle et spécialiste des questions minières en Afrique : « D’une part, ils apportent un soulagement bienvenu aux plaignants, en l’occurrence des familles pauvres dont les moyens de subsistance ont été partiellement détruits par les dommages causés par la mine de Konkola. Mais d’autre part, ces règlements empêchent la création d’un précédent judiciaire important dans le domaine de l’injustice causée par les entreprises. »

Mélange de nationalisation et privatisation partielle

Récemment le gouvernement zambien a liquidé “provisoirement” la mine parce qu’il prétendait que Konkola ne l’avait pas gérée correctement (ce que montre la plainte collective devant les tribunaux britanniques). Ensuite il a subdivisé la société et vendu 49% de la fonderie à un investisseur. « Ce que nous voyons ici est une sorte de “nationalisation”, accompagnée d’une “privatisation partielle”. La même chose est arrivée à la mine de Mopani mi-janvier, mais dans ce cas le gouvernement a acheté la mine en contractant un prêt auprès de Glencore. « Le gouvernement zambien veut avoir une plus grande participation dans son industrie minière et les mines de Konkola et Mopani nous donnent une indication de ce que cela pourrait signifier. Il existe des parallèles intéressants avec la Tanzanie », ajoute Rita Kesselring.

Pour la chercheuse, il s’agit d’une évolution prometteuse, mais sa viabilité dépend d’un certain nombre de facteurs sur lesquels nous disposons actuellement de peu d’informations : qui est responsable du nettoyage de la pollution causée par ces mines au cours des vingt dernières années ? Konkola et Mopani ont toutes deux de très mauvais antécédents, ce qui, dans le cas de Mopani, a même été confirmé par un tribunal zambien.

La question de la responsabilité sociale des entreprises reste entière.


L’investissement en Tanzanie

Selon le World Investment Report 2020 de la CNUCED, la Tanzanie fait partie des dix principaux pays qui reçoivent des investissements étrangers en Afrique. Elle a reçu 1,1 milliard USD d’investissement en 2019.  La CNUCED estime qu’en 2020, en raison du Covid, les investissements étrangers vers l’Afrique sub-saharienne ont diminué de -11% , une diminution cependant moins importante que la moyenne mondiale puisque les investissements vers les pays industrialisés ont chuté de – 69%. En Tanzanie, la plupart des capitaux étrangers vont dans le secteur minier, le pétrole, le gaz et l’agriculture. Le principal investisseur est la Chine, suivie par l’Inde et le Kenya. En 2017 la Tanzanie a adopté de nouvelles régulations dans le secteur minier qui permettent au gouvernement de renégocier les contrats, nationaliser partiellement les entreprises, introduire des redevances plus élevées, renforcer la valorisation locale et introduire des exigences de performance (obligation d’employer de la main d’œuvre locale, etc.). Un pari risqué, qui aurait pu effrayer des investisseurs, mais qui, au contraire, a porté ses fruits avec l’anglaise Kabanga Nickel.


La nouvelle orientation stratégique de la DDC en Afrique

Dans la nouvelle Stratégie sur la coopération internationale 2021- 2024, le DFAE réoriente ses activités vers l’Afrique. L’accent est mis entre autres sur le développement économique: favoriser la compétitivité, les conditions-cadres pour le secteur privé et les conditions du marché du travail, y compris la formation professionnelle, avec un accès aux services financiers et aux chaînes de valeur régionales et globales.

Dans son message, le Conseil fédéral souligne que le marché africain présentera à long terme un potentiel pour les entreprises suisses. Pour les quatre ans à venir, 40% de la coopération du DFAE va aller à la coopération bilatérale, pour un montant de 2650 millions CHF. Sur ce montant 60% sera dévolu à l’Afrique sub-saharienne.

En Tanzanie, la DDC travaille avec des ONG suisses (Helvetas, Swisscontact, Biovision Solidarmed), locales et internationales.

Pour Alliance Sud, la Suisse doit promouvoir un développement économique local inclusif et pas les intérêts de ses multinationales en Afrique et lutter contre l’évasion fiscale vers sa place financière. Plus spécifiquement, elle doit soutenir le partage équitable des bénéfices de l’extraction minière et s’assurer que les rapports que les multinationales suisses vont soumettre en vertu du contre-projet à l’Initiative multinationales responsables soient objectifs et crédibles.


Cet article a été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud