Crier les heures et guetter la vie

Renato Häusler est le guet de la Cathédrale de Lausanne depuis plus de vingt ans. Cinq nuits par semaine, il crie les heures de 22h00 à 2h00. Une activité décalée – en Europe il ne reste que sept guets historiques – qui l’amène à philosopher près des étoiles pour trouver la paix, loin de la course à la productivité des gens d’ici-bas

Marie-Madeleine sonne 22h00. Avec ses 6’600 kg, la cloche de la Cathédrale de Lausanne fait un bruit du tonnerre qui nous fait sursauter, manquant presque de nous éjecter de la balustrade. Renato Häusler se moque gentiment de nos frayeurs, chausse son chapeau en feutre, empoigne la lanterne et met les mains en porte-voix autour de la bouche : « C’est le guet, il a sonné 10, il a sonné 10 !», clame-t-il du haut du clocher en direction de l’est. Ensuite il se déplace sur le côté nord et répète le même cri, puis à l’ouest, puis au sud. Dans l’obscurité de la nuit battue par les vents, on aperçoit en bas la silhouette du Château et, au loin, les lumières feutrées de la ville. Les étoiles se cachent dans la nuit pluvieuse, pourtant on a l’impression de les toucher avec la main.

« Crier les heures, on pourrait s’en passer, c’est ça que j’aime »

« Pour moi le paradis est sur terre. On en a fait un enfer, mais quand on voit la diversité de la nature, des êtres humains, c’est fabuleux ! » s’exclame-t-il en rentrant prestement dans sa loge, où il vient se calfeutrer et parfois piquer un somme entre chaque ronde, une par heure jusqu’à 2h00. Drôle d’activité que celle de ce jovial bonhomme de 62 ans, titulaire du poste de guet de la cathédrale depuis plus de vingt, un employé presque comme les autres de la Ville de Lausanne qui passe cinq nuits par semaine sur le donjon à crier les heures.

« C’est le destin qui m’a poussé ici : en 1987, un copain m’a proposé de faire des remplacements. A l’époque je travaillais avec des handicapés et je venais ici quelques nuits par semaine » raconte-t-il, attablé dans la minuscule loge en bois où il ne manque rien, sauf les toilettes – la cathédrale a beau s’être modernisée, même de nos jours cela serait trop compliqué d’assurer l’évacuation à une telle hauteur. « Ce qui me plaît dans cette activité, c’est la solitude et ce côté complètement décalé par rapport à notre époque : crier les heures, on pourrait s’en passer », s’amuse-t-il.

Au Moyen-Âge, surveiller les incendies

Au Moyen-Âge, les guets servaient surtout à surveiller l’arrivée du feu en ville, à Lausanne comme dans toute l’Europe. Vu que les maisons étaient en bois et les rues encombrées par les animaux et les charrettes, les incendies se répandaient comme des traînées de poudre. Les guets étaient censés observer la ville non-stop, sonner les cloches à toutes les heures – aujourd’hui c’est automatique – et annoncer l’heure. « Mais pendant des années il ne se passait rien, il faisait nuit, il n’y avait pas de loge, ça ne devait pas être rigolo tout le temps, donc ils ont raté quelques incendies dévastateurs… », relève Renato Häusler.

Pendant la deuxième moitié du 19ème siècle, presque tous les guets d’Europe ont disparu. Les villes étaient en pierre, les pompiers pouvaient se déplacer facilement, si bien qu’en 1880 le conseil communal de Lausanne a décidé de supprimer la surveillance. Mais jusqu’en 1950 il fallait quelqu’un pour sonner les cloches et le guet a continué à le faire et à crier les heures : d’abord de 21h00 à 6h00 jusqu’en 1950, ensuite de 22h00 à 2h00, comme aujourd’hui.

« Depuis l’origine de la cathédrale, en 1235, il y a toujours eu quelqu’un à la tour, continue fièrement notre hôte. En Europe il reste sept guets historiques : trois en Allemagne, un en Pologne, un en Suède, un en Angleterre et un à Lausanne. » Dans les années 1970, des retraités ont réactivé cette tradition, surtout en Allemagne et aux Pays-Bas. En 1987 l’un d’entre eux a fondé une confrérie européenne des guets qui, à l’heure actuelle, regroupe une soixantaine de localités, dont Lausanne. Elle compte 200 guets qui se réunissent une fois par an, à l’Ascension, toujours dans une ville différente et en 2012 Lausanne a été la ville d’accueil – « Que des bonhommes, il n’y a pas de femmes, je ne pourrais pas transmettre mon métier à mes filles ! » rigole le père de famille.

Tranquillité d’esprit face au futur

« Entre chaque ronde je dors un peu, continue-t-il. Pendant des années j’ai préparé le matériel pour Kalalumen, mes illuminations à la bougie, ou alors je me branche sur internet et je joue du scrabble en ligne, j’écoute de la musique classique, je lis sur l’histoire, l’astronomie » raconte celui qui passe ses nuits à tutoyer les étoiles. Ce qui visiblement l’a rendu philosophe : « Dans le passé, la place de l’homme dans la nature était beaucoup plus belle qu’aujourd’hui. Certes, la vie était dure, les différences entre riches et pauvres plus marquées, la condition de la femme peu enviable, beaucoup de choses ont évolué dans le bon sens. Mais l’homme avait une tranquillité d’esprit face au futur, il vivait dans le silence et en harmonie avec la nature. L’humanité est à un tournant de son histoire, si on continue avec notre comportement irresponsable de consommateurs gloutons, on va dans le mur. Alors qu’on pourrait vivre dans un monde apaisé »

Une paix qu’il trouve sur son donjon et qui attire plus de 700 visiteurs par an, dont beaucoup d’écoliers. Qui doivent ouvrir grand les oreilles : « A mon époque, dans les années 1970- 1980, c’était plus facile de faire des choses différentes, même sans formation. Aujourd’hui c’est moins souple, dans n’importe quel métier il faut fournir ou produire, tout est lié à l’économie. Le guet est gratuit. C’est ça qui me plaît. »

Marie-Madeleine sonne 23h00. Cette fois on s’est habitué, on ne sursaute plus. Renato Häusler enfile son chapeau en feutre, prend sa lanterne, sort de sa loge et s’en va crier les heures aux quatre coins de la Cathédrale de Lausanne. « C’est le guet, il a sonné 11, il a sonné 11 !»


Cet article a été publié dans l’Echo Magazine

Isolda Agazzi

Isolda Agazzi est la responsable du bureau romand d’Alliance Sud, la coalition des principales ONG suisses de développement. Après des études en relations internationales à Genève et des voyages aux quatre coins du monde, elle travaille depuis plus de 20 ans dans la coopération internationale, en Suisse et dans les pays du Sud. Elle est journaliste RP et a enseigné à l’université en Italie.

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