Le flamenco pour transcender le désarroi et la douleur

Dans Portrait d’une danseuse en terre andalouse Alba Lucera, Genevoise installée à Séville, explore les méandres de la création artistique. Elle-même a trouvé dans le flamenco l’énergie vitale pour surmonter un moment de crise psychique. Son témoignage est une étincelle précieuse pour tourner la page d’une année qui a été un long passage à vide

C’est une de ces journées d’hiver où il n’y a pas de différence entre une photo couleur et une photo noir- blanc. Le paysage qui défile derrière la fenêtre du train est monotone et monochrome, c’est un temps à écouter du blues… Pourtant, en jetant un œil distrait sur mon smartphone, c’est une symphonie de couleurs qui attire mon attention : Alba Lucera, une danseuse de flamenco avec qui j’ai suivi un stage à Genève il y a longtemps, vient de terminer la traduction en espagnol de Portrait d’une danseuse en terre andalouse, un récit de vie publié chez l’Harmattan. Interpellée par la vidéo de lancement, j’achète le livre et le dévore en deux jours.

La bientôt quadragénaire, titulaire d’un doctorat en lettres hispaniques de la Sorbonne, s’y met à nu avec une écriture intimiste qui me bouleverse. Je l’appelle à Séville, où elle vit depuis une quinzaine d’années. « Ce qui m’intéresse, c’est de traduire l’expérience vitale de la création artistique pour pouvoir la partager au-delà de ma propre histoire », lance-t-elle en guise de préambule à notre conversation. Une création qui sublime la douleur et constitue le fil rouge – c’est le titre d’un de ses spectacles – de la recherche de sa place sur terre.

Alba Lucera dans Minotaura

La danse, antidote aux maux de l’être

L’histoire commence à Genève autour de ses dix-huit ans, lorsque « la menace de la folie et la visite de l’amour lui tombent dessus tout à la fois ». La collégienne se sent à l’étroit dans sa ville natale et, comme chez beaucoup de jeunes, la soif du large prend le dessus. « La Suisse, un pays d’extrême démocratie où ma liberté se sent menacée » écrit-elle en souvenir du ressenti de ses vingt ans, tout en étant profondément reconnaissante envers son pays natal de lui avoir tant offert. Mais elle cherchera longtemps un ailleurs où s’enraciner. S’ensuivent des années de recherches incessantes – artistiques, (méta-)physiques et littéraires-, de solitude et d’absence. Elles seront marquées par des rencontres amoureuses qui feront office d’aiguillons dans la recherche de soi et ponctuées par un séjour dans la Bosnie de l’après-guerre, un orphelinat en Roumanie et des expériences artistiques à Paris.

Alors la danse est-elle un antidote aux douleurs de l’être, à la dépression, voire à la folie ? « J’ai eu un moment de rupture, une grande perte de repères, une crise de déréalisation, avoue-t-elle. La sensation que tu es là, mais c’est comme si tu étais coupée du réel. C’est très angoissant. J’avais dix-huit ans et l’impression que je n’avais plus de sol sous mes pieds. C’est une sensation un peu borderline d’atteindre la limite, le seuil de l’inconnu. Quand cela touche à un mal psychique, c’est très difficile de savoir exactement ce qu’il se passe et j’avais peur de basculer. J’avais besoin de m’ancrer à la terre, de chercher le sol. J’avais déjà été touchée par le coup de foudre du flamenco, alors quand je me suis sentie basculer, le réflexe a été de danser. Après la dernière année de collège, je suis partie à Séville et j’ai repris pied. Cette ville réveille en moi une énergie vitale et une disposition à la communication avec l’autre. »

Pélerinage gitan à El Rocio, Andalousie © Isolda Agazzi

Transcender le désarroi par la rage et la joie

Quoi de plus terrien que le flamenco, cette danse qui vous cloue littéralement au sol puisque les pieds constituent des instruments à part entière ? « J’ai d’abord cherché de faire pousser des racines à mes pieds, puis j’ai trouvé une culture aux semelles cloutées », raconte-t-elle poétiquement.  En effet, pour exécuter des zapateados endiablés, il faut taper par terre avec des chaussures cloutées, avec fougue ou délicatesse selon le compas, au son de la guitare, des palmas (les mains) et de chants à vous écorcher vif, qui semblent étrenner toute la palette de l’âme humaine. « Le flamenco a la capacité d’exprimer la rage d’un peuple qui a été persécuté, les Gitans. Il attribue une place privilégiée à la douleur humaine et à l’aspect tragique de la vie, mais contrairement aux composantes nostalgiques du fado et du tango argentin, il transcende le désarroi par son cri exalté jusqu’à la joie. Le flamenco propose une réponse vitale aux drames. »

Mais comment expliquer notre attrait pour la culture gitane, alors même que dans les faits les Gitans sont plutôt marginalisés ? « L’esprit bohème qu’on retrouve dès le 19ème siècle chez les voyageurs romantiques allemands qui partaient vers le sud peut s’associer à la fascination pour la culture gitane, celle d’un peuple qui a été persécuté, mais qui résiste grâce à son sens de la vie, de la musique et de la fête. Pourtant, la réalité n’est pas si romantique, la société perpétue souvent la marginalisation et à Séville, par exemple, l’ancien quartier gitan de Triana a été déplacé dans des banlieues à partir des années 1960-1970. Respecter l’art qui nous enchante, ce serait avant tout cesser les déportations, même urbanistiques, de ses principaux interprètes. Par ailleurs, être une femme dans le milieu gitan n’est pas forcément facile, mais dans bien d’autres milieux non plus… », précise celle dont l’ouvrage est aussi une ode à la féminité.

Alba Lucera aux Bains des Pâquis, 12 août 2015

Trouver sa place dans l’exclusion

Alors comment trouver sa place dans la culture flamenca – gitane ou andalouse, car le flamenco n’est pas uniquement d’origine gitane, précise la danseuse – si familière et pourtant si étrangère et hermétique ?  « Bien que le contexte actuel du flamenco ait beaucoup élargi ses frontières, le mécanisme reste souvent le même : on cherche à s’intégrer à ce milieu, alors même qu’il vous exclut. Soit tu n’es pas andalou, soit tu n’es pas gitan, soit tu n’es pas de telle famille, soit tu n’es pas le cousin de tel et tel…. Il faut trouver sa place dans l’exclusion. Aujourd’hui, j’ai arrêté de chercher à appartenir à un groupe, je me suis distanciée d’une expression flamenca traditionnelle au profit de ma propre recherche artistique et chorégraphique ; j’ai développé ma propre expression et je me sens beaucoup plus libre et sereine par rapport à ce monde que je continue pourtant à aimer sincèrement. »

Alba Lucera revient régulièrement en Suisse, comme lors de son passage très remarqué aux Aubes musicales des Bains des Pâquis, ou pour danser dans différentes salles de la ville et même dans un alpage de Haute Savoie devant des habitants qui n’avaient jamais écouté du flamenco. Férue de rencontres interculturelles, elle prépare actuellement un spectacle avec des musiciens installés entre Genève et le Jura français. Elle vient également de présenter La Sombra y la Tierra, un solo entre flamenco et danse contemporaine qui intègre des extraits du roman L’homme qui marche de Michèle Ramond, traduisant ainsi les mots par le corps,

Et en Andalousie, quelle est la situation des artistes dans la pandémie ? Les tablaos, ces spectacles puissants, organisés dans des salles minuscules, touristiques ou undergrounds, où l’on est tellement proche des artistes qu’on a l’impression de sentir pulser le duende, moment de grâce du flamenco, sont fermés depuis mars. « 80% des revenus de nombreux guitaristes, comme mon mari, étaient tirés des concerts de tablaos. Aujourd’hui ils ne reçoivent rien à part d’infimes indemnités de la province. C’est comme si les artistes n’avaient jamais existé, c’est tragique. »

Alors même que le flamenco, instinctif, sauvage, ne demande qu’à vivre et à nous faire vivre.


Une version de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine 

Remettre l’église au milieu de la ville

En plein centre de Bâle et de Berne, les églises ouvertes proposent des activités spirituelles, sociales et culturelles. Engagées politiquement, elles offrent un espace d’intégration des migrants et d’accueil des cabossés de la vie. 

A quelques centaines de mètres de la gare de Bâle, en marchant en direction du Rhin, des tables sont posées à côté d’une église. Une pancarte indique que le bistrot est ouvert  [c’était mi-novembre] – ce qui, en plein confinement en Suisse romande, ne manque pas d’étonner toute personne arrivant de Genève. Tout comme l’église, qui porte bien son nom : église ouverte Sainte Elisabeth. A l’intérieur, sous d’imposantes voûtes néo-gothiques, des gens sirotent un café en bavardant à haute voix. A l’autre bout de la nef, un jeune homme vient de terminer la distribution hebdomadaire de denrées alimentaires « aux personnes précarisées par la pandémie ».

Accueil des femmes migrantes

Dans le jardin contigu, un panneau signale que le mardi, c’est le jour d’accueil des femmes migrantes. On pousse la porte d’un bâtiment chargé d’histoire, où quelques femmes sont réunies dans une atmosphère studieuse : «Elles viennent d’Afghanistan, de Syrie, du Soudan, du Tibet, d’Erythrée ; il y a des Kurdes aussi, nous explique Sabrina Brönnimann, la responsable de l’accueil. Actuellement nous organisons surtout des cours d’allemand, mais en temps normal nous cuisinons aussi et jouons de la musique ensemble. De nombreuses bénévoles sont à l’écoute: cela peut aller du simple besoin de parler à la nécessité d’un accompagnement psychiatrique. C’est un projet d’intégration. »

Intégration de tous les citadins, pourrait-on dire. Car cette église étonnante, sise en plein milieu de la ville, est née en 1994 pour permettre aux gens de vivre leur spiritualité autrement. Sans lien avec l’église traditionnelle, mais avec une composante culturelle et sociale très forte. « C’est une association œcuménique, réformée et catholique, nous explique Monika Hungerbühler, la théologienne catholique. Au cours des ans, nous avons diversifié nos activités : nous avons organisé une discothèque, béni les animaux dans l’église, organisé des défilés de mode, distribué de la nourriture, fait du tai chi, des prières et de la méditation. Au début les gens étaient sceptiques, mais maintenant c’est devenu tout à fait normal et nous accueillons jusqu’à 100’000 personnes par an. »

Andreas Nufer © Isolda Agazzi

A Berne, les quatre religions officielles sous le même toit

La plupart des églises ouvertes d’Europe (appelées City Churches ou Citykirchen) se trouvent en Allemagne, mais il y en a aussi en Grande Bretagne et aux Pays Bas. En Suisse, en plus de Bâle, il y a les églises de Berne, Zurich, Saint Galles, Lucerne, Olten et Zoug. En Suisse romande il n’existe pas vraiment de lieux dédiés, à part l’église de la Fusterie à Genève, mais de nombreuses personnes s’activent dans le même esprit.

L’église ouverte de Berne se trouve juste en face de la gare, on ne peut pas la rater. Elle a été créée dans les années 1990 – lorsque la scène de la drogue faisait des ravages en plein centre-ville et jusque sous les fenêtres du Palais fédéral – avec le slogan « ouverte pour tous ». En une froide matinée d’hiver, Andreas Nufer, le théologien et pasteur, nous donne rendez-vous au bistrot situé à l’intérieur de l’église à 11h, l’heure d’ouverture. Quelques personnes sont assises autour d’un café fumant, rigoureusement gratuit, comme toutes les activités proposées. « C’est un café pour tous ceux qui sont fatigués et chargés, mais aussi pour les touristes, les réfugiés, les gens qui ne vivent pas comme la majorité – c’est un peu comme une famille », lance-t-il.

La structure du lieu est double : une église réformée de 5’000 membres (qui célèbre un culte tous les dimanches) et l’Association église ouverte Berne, la seule interreligieuse d’Europe, composée des quatre religions officielles de Suisse : réformée, catholique, juive et catholique-chrétienne.

Mer de lumières numérique © M.Biedermann

Rite celtique des sorcières et slam musical

Les activités proposées sont aussi nombreuses qu’originales: cela va d’une heure de pastorale par jour, où tout un chacun peut venir parler à un pasteur et à un psychiatre, à Madame Frigo, un réfrigérateur public anti-gaspillage où l’on peut déposer et prendre de la nourriture. Dès le 13 décembre, 3ème dimanche de l’Avent, une mer de lumières numérique a été allumée pour célébrer la paix, à laquelle toute personne a pu participer depuis chez elle.

Il y a ce rituel féminin, organisé huit fois par an sur la base du calendrier celtique pour célébrer le cycle de la nature, où une soixantaine de femmes perpétuent la tradition des sorcières.  Les hommes ont aussi leur aparté : ils se rencontrent une fois par mois, le mercredi matin, pour méditer entre eux. Une fois par mois toujours, une centaine de personnes entonnent des chants de paix ou des mantras ; tous les mercredis à 12h30 il y a un concert, suivi de lectures de textes et de silence, et tous les vendredis, toujours à 12h30, un concert d’orgue.

Et cela continue… En mars, à l’occasion de la Nuit des musées, l’église organise le Festival des cultures, où des artistes du monde entier se réunissent pour combattre le racisme avec, à la clé, des concours de mode, de bijoux et de danse. Pour la Pentecôte, un slam voit s’affronter en musique les pasteurs et les poètes. En juin, pour la Journée des réfugiés, les noms de toutes les personnes qui ont péri dans la traversée de la Méditerranée – 40’000 len 2019 – sont épinglés sur les murs de l’église.

Mais d’où diable vient ce foisonnement d’idées ? « La plupart de l’extérieur, nous devons refuser les ¾ des propositions. Les autres de notre équipe. Nous avons 760 bénévoles et 174 organisations partenaires, nous sommes très bien connectés avec la ville, le canton et les différents départements de la Confédération », nous répond l’infatigable pasteur.

Noël, un message politique fort

« Pour Noël, des réfugiés et des sans-papiers jouent l’histoire de l’Evangile, chacun dans sa langue. C’est un Noël international : en 2019 Marie était kurde, Joseph macédonien, les pasteurs venaient d’Erythrée. Ce sont des personnages bibliques avec une référence politique actuelle très forte. Vu que ce sont des migrants qui jouent, leurs histoires personnelles se mélangent avec celles de la Bible. » En 2020, comme il se doit, cela a été un Noël virtuel, ou plutôt interactif : la crèche a eu lieu sur le parvis de l’église et les gens ont pu tourner un clip avec un réfugié, qu’il pouvait envoyer chez lui s’il le souhaitait.

Justement, la crise du coronavirus a-t-elle eu un impact sur les églises ouvertes ? « Nous avons quatre salariés, dont moi-même, qui sont payés par l’Eglise catholique et l’Eglise réformée, répond Andreas Nufer. Pour le reste on cherche des fonds et comme on peut organiser moins d’événements, avec moins de participants, la baisse est importante. On a été obligés de tout repenser, mais l’église est toujours restée ouverte. Nous accueillons beaucoup de sans-abri, la vie en ville est difficile, il y a une humeur dépressive, c’est d’autant plus important que nous soyons là.  Au printemps, beaucoup de nos bénévoles ont dû rester à la maison car ils étaient âgés et à risque, mais nous en avons trouvé cinquante nouveaux en quelques jours !»

L’église ouverte de Bâle, qui n’a pas de mission religieuse et ne reçoit pas de fonds des Eglises, est dans une situation plus difficile : « Le coronavirus est une catastrophe pour nous, soupire Monika Hungerbühler. Si nous ne pouvons pas organiser d’événements, nous n’avons pas de revenu. Nous avons pu survivre à la première vague, mais maintenant on ne sait pas. Nous ne pouvons compter que sur les dons. Mais l’église est toujours ouverte, quinze personnes sont autorisées à y entrer à la fois. Et nous continuons les activités autant que possible : aujourd’hui nous accueillons des guérisseuses. »


Une version de ce reportage a été publié par l’Echo Magazine

Mercosur : des études d’impact fragmentées et partielles

Après la conclusion des négociations de l’accord de libre-échange, le Seco (Secrétariat d’Etat à l’économie) a fait réaliser une étude d’impact sur quelques questions environnementales choisies, omettant les questions sociales et de droits humains. Une commission parlementaire lui avait pourtant demandé d’élaborer une méthodologie inclusive

Les négociations de l’accord de libre-échange entre l’Association européenne de libre-échange (AELE), dont la Suisse est membre, et le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay) ont été conclues le 23 août 2019. Plus d’un an plus tard, l’accord n’a toujours pas été signé, ni publié, l’AELE se contentant de divulguer un résumé de 7 pages.

Lors du lancement des négociations, Alliance Sud avait demandé au Conseil fédéral d’effectuer une étude d’impact ex ante sur les droits humains – ce qu’il n’a pas fait, prétextant que les données manquent. Ce alors même qu’il avait accepté un postulat de la Commission de gestion du Conseil national lui demandant d’élaborer une méthodologie.

De son côté, le Seco (Secrétariat d’Etat à l’économie) a mandaté une études d’impact qui a été publiée le 30 juin 2020, c’est-à-dire bien après la conclusion des négociations. Réalisée par le World Trade Institute, elle arrive à la conclusion que l’accord serait nettement favorable à la Suisse : elle augmenterait ses exportations de 55% vers les pays du Mercosur, alors que les exportations de ces derniers vers notre pays ne croîtraient que de 5%. Sur le plan environnemental, l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre due à l’accord serait de 0,1 % en Suisse et de 0,02 % dans les pays du Mercosur. L’augmentation de la déforestation dans les pays du Mercosur pourrait aller, quant à elle, de 0,02 % à 0,1 %.

Elisabeth Bürgi

Questions sociales et foncières éludées

Pour Elisabeth Bürgi, conseillère scientifique au Centre pour le développement et l’environnement de l’Université de Berne, cette étude est partielle : « Elle examine trois questions environnementales : les émissions de gaz à effet de serre, la perte de la biodiversité en relation avec la déforestation et l’eutrophisation. La conclusion est que l’impact sur la déforestation serait minime car l’exportation d’or, de soja et de bœuf ne changerait presque pas par rapport au statu quo. Dans ce domaine, seules les concessions déjà accordées aux pays du Mercosur dans le cadre du Système généralisé de préférences seraient consolidées. Ce qui augmenterait, c’est l’exportation de blé, maïs, vin et volaille, entre autres. Mais l’étude n’examine pas des domaines importants : elle ne traite pas des pesticides, de la gestion des sols, des questions sociales – telles que les droits fonciers – et des droits humains. Elle n’examine pas non plus comment améliorer le statu quo du point de vue environnemental (soja, or, viande) ».

La deuxième étude, confiée par le l’Office fédéral de l’agriculture  à Agroscope, arrive aussi à la conclusion que l’importation de viande bovine n’augmenterait pas, mais celle de blé, maïs, huile de soja, porc, vin et poulet, si.

Dès lors, la question est de savoir s’il faut conserver le statu quo ou l’améliorer. Le Seco affirme que la Suisse n’importe du Brésil que du soja garanti sans OGM et qui ne contribue pas à la déforestation – ce qui est confirmé par une étude mandatée par l’Office fédéral de l’environnement.

Soja sans OGM et déforestation pas rentable

“Effectivement il existe une région au Brésil d’où le soja est exporté vers la Suisse, qui est garantie sans OGM et n’encourage pas la déforestation”, confirme Elisabeth Bürgi. “Cependant, l’étude de l’OFEV montre également que tous les problèmes environnementaux n’ont pas été résolus – que, par exemple, l’utilisation de pesticides est élevée – mais qu’une production de soja plus durable n’est pas rentable car les différences de prix par rapport au soja conventionnel sont trop faibles. Pour garantir la différence de prix nécessaire, le soja réellement durable pourrait par exemple être importé à de meilleures conditions, mais ce serait difficile, puisque le soja est déjà importé en franchise de droits. Toutefois, comme l’a montré l’accord de libre-échange récemment négocié avec l’Indonésie, qui lie les réductions tarifaires pour l’huile de palme au respect de critères sociaux et écologiques, de telles possibilités existeraient, pour lesquelles l’OMC laisse également une certaine marge de manœuvre. Toutefois, cette approche n’a pas été adoptée pour l’accord avec le Mercosur – ni pour le soja ni pour aucun autre produit”.

“L’accord ne devrait pas seulement consolider le statu quo, mais l’améliorer”

Le postulat de la Commission de gestion du Conseil national exige que le Conseil fédéral élabore une méthodologie pour l’élaboration des études de durabilité. Cependant, l’objectif n’a pas encore été atteint, déclare la scientifique : “Le processus est hésitant. Plusieurs études de différents mandataires sont actuellement sur la table, qui révèlent différentes perspectives et appliquent différentes méthodes et qui soit légitiment l’accord, soit le remettent en question. Bien que ces études aident à mieux comprendre le contenu de l’accord et ses conséquences possibles, elles arrivent trop tard, car le dossier est déjà clos. L’objectif des analyses d’impact serait plutôt de générer des informations en temps utile et de permettre ainsi aux acteurs concernés de s’impliquer dans le processus. Les analyses devraient permettre de répondre à des questions telles que les suivantes : Quel est le processus lancé par l’accord? Comment l’accord pourrait-il être formulé de manière à prendre en compte non seulement les intérêts économiques, mais aussi les objectifs environnementaux et sociaux ? L’objectif devrait être un accord qui ne se contente pas de consolider le statu quo, mais l’améliore – par exemple en accordant des préférences tarifaires aux produits qui répondent à certaines normes ou aux produits transformés – couplé à un soutien financier pour renforcer le processus de transformation dans le pays partenaire”.

Proto-étude d’impact sur les droits humains d’Alliance Sud

En clair : un tel accord renforcerait encore davantage la situation existante, qui voit les pays du Mercosur exporter des matières premières à faible valeur ajoutée – avec un impact plus ou moins important sur la déforestation – et importer des produits industriels et des services. Sans compter le renforcement des droits de propriété intellectuelle habituellement prévu par ce genre d’accords, qui rendrait plus difficile l’accès aux semences et aux médicaments, et d’autres problèmes relatifs aux droits humains, comme l’a montré la proto-étude d’impact [1]mandatée par Alliance Sud.

Avec cette étude, Alliance Sud a voulu montrer qu’il existe à la fois une méthodologie et les données nécessaires à une analyse des droits humains. Il appartient maintenant au SECO d’en développer une lui-même ou d’utiliser notre étude. Et d’inclure la question des droits humains et du développement social ainsi que les questions environnementales – parce que c’est cela le développement durable. Avant que le débat ne commence au Parlement et en public, l’impact de cet accord sur les populations des pays du Mercosur doit être connu. Après tout, l’Argentine et le Brésil sont parmi les pays les plus touchés par la pandémie de coronavirus et un accord ne devrait pas aggraver une crise économique et sociale déjà dramatique. Ce serait l’occasion de compléter et d’améliorer l’accord par des dispositions innovantes. Ou de le rejeter.

[1] Caroline Dommen: Blueprint for a Human Rights Impact Assessment of the Planned Comprehensive Free Trade Agreement Between EFTA and Mercosur; A Study commissioned by Alliance Sud, January 2020.


Cet article a été publié par Global, le magazine d’Alliance Sud

Un tramway nommé délire

Milonga, tableau de Cynthia Saïdi

Les musiciens sont très affectés par la fermeture des salles de spectacle car la plupart ne reçoivent aucun soutien. Alors certains n’hésitent pas à aller jouer dans les espaces publics, comme Cynthia Saïdi, une chanteuse et peintre qui fait vivre le tango et la culture latino-américaine à Genève. Rencontre avec une battante

Un tramway passe dans la soirée maussade de début du confinement. Urgence sanitaire oblige, Genève se retrouve de nouveau recroquevillée, isolée, les ailes coupées. Le moral aussi sombre que le ciel de novembre, on rêve de s’envoler vers des horizons plus cléments, à l’instar des dernières nuées d’oiseaux qui virevoltent au-dessus du Rhône. Mais ce n’est pas possible…. Alors on chante. Où ? Dans le tram, pardi !

Un couple vient de monter, guitare en bandoulière, et entonne des chansons en espagnol et en français dont certaines me sont familières. « Soutenez la dernière salle de concert ouverte à Genève ! » lance la femme avec un grand sourire, tendant le chapeau aux passagers. Lorsqu’elle passe à côté de moi, malgré son masque et le bonnet en laine vissé sur la tête, je la reconnais : c’est Cynthia Saïdi, une peintre et chanteuse très connue dans le milieu du tango. Intriguée, j’ai envie de savoir ce qui pousse une artiste comme elle à jouer dans les transports publics – après tout, avec son compagnon elle aura été le seul rayon de soleil de la journée.

Cynthia Saidi et Leandro Rouco

Une association pour promouvoir la culture sudaméricaine

« Depuis quatre ans j’organise des évènements de tango et en juillet 2019 j’ai co-fondé Casita Tango, une association qui promeut tout ce qui est en lien avec le tango, la musique et la culture sud-américaine. Ces évènements se déroulent principalement à l’API, l’association qui valorise le patrimoine industriel genevois, avec laquelle nous avons des échanges constants. Nous organisons des milongas [bals de tango] et évènements liés au tango 7 – 8 fois par mois et je fais venir des musiciens pour jouer en live. En décembre nous prévoyons, en collaboration avec l’API, une exposition sur le tango avec des gramophones et des boîtes à musique, mais toutes nos activités sont à l’arrêt», nous raconte la rayonnante quadragénaire autour d’un café moka et d’une tarte aux poires « du jardin ».

Elle nous reçoit dans une vieille maison à l’ambiance bohème, aussi chaleureuse que le soleil de Tunisie, le pays de son père. Ses tableaux, épars pêle-mêle, illustrent des scènes de tango inspirées de l’ambiance intimiste des milongas qu’elle organise.  Elle vit avec ses cinq grands enfants, qui vont et viennent, et y accueille des artistes de passage.

Concert, tableau de Cynthia Saïdi

« On joue dans le tram pour subvenir à nos besoins et continuer à transmettre notre art»

L’un d’eux est Leandro Rouco, le guitariste du tram, un compositeur de tango, folklore et musique populaire argentine, venu en mars dernier pour un concert et resté coincé à Genève par la pandémie. « Nous avons vécu en communauté cette semi-quarantaine bizarre, surréaliste. Nous avons transformé les restrictions en créativité et composés des chansons. Le germe a été le premier confinement. Avec cette deuxième vague de pandémie, nous continuons notre projet d’écriture commune pour un futur album » nous explique-t-il.

« La situation est compliquée ici, comme partout ailleurs, renchérit-il, alors nous utilisons l’espace public en tant qu’espace d’expression artistique, comme à Buenos Aires. Je suis arrivé en tournée il y a six ans en Europe grâce au patrimoine culturel d’Argentine et depuis je reviens régulièrement en tant qu’artiste indépendant. Mais dans mon pays il n’y a pas de politique culturelle pour soutenir cet art et encore moins d’assurance pour les artistes qui se retrouvent au chômage ».

En effet, en Argentine le tango est à l’arrêt depuis mars et le millier de personnes qui en vivent, rien qu’à Buenos Aires, ne reçoivent aucun soutien de l’Etat. Toute proportion gardée, en Suisse c’est la même chose : « Nous avions beaucoup de projets, j’avais préparé des concerts avec tous les plans de sécurité nécessaires, alors quand la nouvelle du re-confinement est tombée, début novembre, j’étais très fâchée et triste », ajoute la Suissesse. Qui, comme à son habitude, ne s’est pas laissé abattre : « Depuis on joue dans les transports publics parce qu’on n’a pas encore d’autre rentrée d’argent. Cela permet d’avoir un revenu régulier, bien que modeste. Comme beaucoup de chanteurs et musiciens, je ne reçois aucune aide – hier il y avait quatre fois plus de musiciens dans la rue. Je suis peintre aussi, mais je ne peux pas exposer. Je donne des cours de peinture, mais ils ont été annulés. »

Anibal Troilo, tableau de Cynthia Saïdi

A Zurich, le tango ne résonne plus du côté de la Bahnhofstrasse

Les notes mélancoliques du bandonéon résonnent dans la soirée pluvieuse, accompagnant langoureusement les gouttes qui battent la mesure derrière la porte ouverte. Lovés dans la lumière tamisée, des couples esquissent des ochos et des sacadas, au son déchirant de chansons qui célèbrent le paseo Colon, le barrio de Once et la calle Corrientes. Buenos Aires ? Non Zurich, à quelques arrêts de tram de la Bahnhofstrasse.

Les danseurs affluent dans la petite salle où les photos d’époque et les ornements bariolés côtoient le gel alcoolique posé scrupuleusement sur les tables. Peut-être des banquiers arrivés directement de la Paradeplatzt, mais on n’est pas là pour parler boulot. L’ambiance est chaleureuse, les nationalités et les origines sociales se mélangent et, un verre de Malbec aidant, le Schwitzerdütsch se mêle à l’espagnol, le Hochdeutsch au français.

C’était il y a un siècle…. Aujourd’hui le Cafetin de Buenos Aires, du nom d’une célèbre chanson de tango jouée par les plus grands musiciens, dont Anibal Troilo, a dû fermer ses portes, comme toutes les salles de bal de Suisse. « Je ne reçois aucune aide, ni de l’Etat ni des associations culturelles. J’ai pu survivre au premier confinement, mais là, je ne sais pas », soupire Tomas Reyes, le patron du mythique établissement zurichois.

Un Helvète rencontré il y a deux ans à Cuba me disait que lorsqu’il était jeune, il voulait devenir musicien, mais son père lui avait conseillé de faire « un vrai métier ». Il avait donc opté pour un travail sûr. « Cuba a ses limites, mais si tu veux être artiste, tu peux, l’Etat te verse un salaire. Si j’étais né cubain, je serais devenu artiste. »

« Le capitalisme n’est pas toujours fait pour certains artistes, mais la joie de vivre est toujours là », conclut Cynthia Saïdi, toujours positive.


Une version de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine

 

C’est la mer qui prend l’homme

Mer à Puerto Natales, Pagatonie, Chili © Isolda Agazzi

Luis Sepulveda est à l’honneur du Festival Filmar en America Latina. Un documentaire retrace la vie de cet écrivain chilien militant, qui nous fait voyager avec bonheur d’une mer à l’autre pour amarrer en Patagonie, le seul endroit au monde où il se sentait vraiment chez lui

La mer. C’est peut-être le fil conducteur de l’existence de Luis Sepulveda, l’écrivain chilien décédé le 16 avril du covid dans la région espagnole des Asturies, où il était installé depuis 25 ans. Et dont la vie, romantique et engagée, en fait un personnage de roman à lui tout seul. « Je ne pourrais pas vivre loin de la mer. J’ai grandi au Chili, un pays qui a 5’000 km de côtes, la mer est toujours très proche, c’est une présence constante », déclare-t-il les yeux rivés sur l’horizon. C’est l’ouverture de Luis Sepulveda, l’écrivain du bout du monde, un film de Sylvie Deleule présenté au Festival Filmar en America Latina de Genève – qui cette année a migré sur la toile pour les raisons qu’on sait.

Le bruit des vagues, le murmure de l’océan… « La mer ne t’enferme pas, elle t’invite à embarquer, à changer d’horizon » clame-t-il, avouant qu’il a besoin de bouger tout le temps et qu’il se sent étouffer s’il reste trop longtemps au même endroit.

Trois ans de prison au Chili et l’exil

Justement, le film relate l’histoire d’un homme qui ne tenait pas en place. Par la force des choses. Militant socialiste dès son plus jeune âge, il vit comme une apothéose l’élection de Salvador Allende à la présidence du Chili, le 4 septembre 1970, et aura même l’honneur de faire partie du groupe de sécurité du président jusqu’au coup d’Etat du 11 septembre 1973. Qui le fait vieillir en un jour : « J’avais 21 ans, j’étais jeune, pourtant le soir, au couvre-feu, j’étais devenu adulte », se souvient-il, en référence à la prise du palais de la Moneda par le maréchal Augusto Pinochet et au bain de sang qui s’en est suivi.

Il passera trois ans en prison, où il sera torturé. Condamné à 28 ans de prison supplémentaire, il obtient, grâce à l’intervention d’Amnesty International, la conversion de sa peine en huit ans d’exil et quitte le Chili en 1977. Il passe plusieurs années en Amérique du Sud, où il continue la lutte, fusil ou plume au poing, dont un an chez les Indiens Shuars d’Equateur qui lui inspirera l’un de ses plus grands succès, Le vieux qui lisait des romans d’amour.

Engagement écologique et social

Mais voilà, on sait depuis Renaud que c’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme…  Le vent souffle de nouveau pour l’amener à Hambourg, une ville portuaire, « fenêtre sur le monde » où il travaillera comme journaliste et pour Greenpeace. La mer et l’amour pour une Allemande, dont il divorcera dix ans plus tard pour se remarier… avec sa première femme, une poétesse chilienne.

Bien qu’installé en Espagne, il reviendra régulièrement au Chili, dont il recouvre en 2017 la nationalité perdue sous la dictature. C’est une relation d’amour- haine qu’il entretient avec son pays, notamment avec la capitale, Santiago, qu’il retrouve défigurée par des bâtiments modernes et sans âme « qui singent Miami ».

Pourtant il y a un lieu où il se sent vraiment chez lui : la Patagonie, « la plus belle région du monde », qu’il a essayé de préserver. Car le film se concentre sur l’écrivain, mais Sepulveda a aussi été très engagé sur le plan écologique et social, notamment en Patagonie, où il s’est opposé à la construction de barrages.

Vent debout sur l’île de Chiloé, il rend hommage à la mer, aux fjords, au volcan Corcovado, qui marque de son cône enneigé l’entrée de la Patagonie chilienne, et à la simplicité des gens.

Vuelvo al Sur

Une île que le militant écologiste n’a peut-être pas choisie au hasard car, même si le film ne le mentionne pas, c’est la capitale du saumon chilien. Depuis vingt ans des associations écologiques se battent contre les conséquences sociales et environnementales de cet élevage intensif, dénonçant le plus haut taux de mortalité de l’industrie de saumon au monde. Malgré cette industrie, Chiloé est l’une des trois régions les plus pauvres du Chili.

C’est aussi là que prend fin le long périple que Sepulveda a effectué en Patagonie en 1996 avec le photographe argentin Daniel Mordzinski et qui inspira Dernières nouvelles du Sud, l’un de ses derniers romans. Un livre on the road, émaillé de rencontres improbables avec les gauchos, les cheminots du vieux train Patagonia Express et le propriétaire du cinéma du bout du monde à Punta Arenas, où « un vent glacé balaie les rues et agite les eaux couleur d’acier du détroit de Magellan ».

Comme le dit une chanson très populaire dans cette région du monde, on retourne au sud comme on retourne toujours à l’amour. « J’ai la conviction que je suis d’ici, de ce sud profond, lointain. Je suis tombé fou amoureux de cette terre. Comme toute chose, la vie a un début et une fin et je voudrais terminer ma vie quelque part ici, dans le sud », déclare-t-il à la fin du film.

Le covid en aura décidé autrement, mais on le comprend.

Mafalda à la rescousse

L’héroïne de bande dessinée aurait beaucoup à dire sur les absurdités du monde d’aujourd’hui. Pourtant, en cherchant bien, quelques perles d’espoir viennent illuminer la morosité ambiante : de la Thaïlande au Chili, en passant par la Libye et le Soudan, des peuples se soulèvent, des accords de paix sont signés et les droits humains avancent. En Suisse aussi, peut-être…

Je me sens très Mafalda ces jours. A l’instar de l’adorable petite fille créée par Quino pour parler de la guerre, la démocratie et autres sujets censurés dans l’Argentine des années 1970, j’ai envie de crier contre les injustices et ce satané virus qui nous pourrit la vie, quand il ne nous l’enlève pas. Un personnage de bande dessinée mythique, créé par un dessinateur génial décédé le 30 septembre en pleine pandémie, justement.

Alors quand je vois qu’en Thaïlande des jeunes manifestent pour la démocratie, osant même s’attaquer à la figure « sacrée » du roi Rama X, j’en reste bouche bée. Comme Mafalda. Car c’est un tournant historique. En mai 1992 je me trouvais par hasard à Bangkok, où 200’000 personnes étaient descendues dans la rue pour réclamer la démission du premier ministre, le général Suchinda Kraprayoon. Faisant fi des ambassades, qui conseillaient aux farang (étrangers) de quitter le pays, je rejoignais les manifestants autour de Democracy Monument et, fascinée par cette explosion d’énergie et de solidarité, les aidais à distribuer les bouteilles d’eau indispensables à la survie d’un soulèvement populaire sous le soleil des tropiques. Après quatre jours, l’armée a lancé une répression sanglante qui a fait officiellement 52 morts, des milliers de prisonniers et des centaines de disparus.

Le 20 mai, le roi Bhumibol, sortant enfin de sa réserve, est apparu à la télévision pour demander la paix. Comme par enchantement, les manifestations se sont arrêtées et Suchinda a démissionné. J’ai été scotchée par le respect, pour ne pas dire la vénération quasi religieuse, que les Thaïs vouaient à leur roi.

La Milk Tea Alliance fédère les mouvements prodémocratie d’Asie

Certes, aujourd’hui le titulaire du trône n’est plus le même et l’actuel, qui passe plus de temps en Bavière avec ses maîtresses qu’au pays, a perdu toute légitimité. Mais quand même, comment un tel tabou a-t-il pu sauter? Internet n’y est probablement pas étranger. Les militants se mobilisent via les réseaux sociaux, à l’instar de la Milk Tea Alliance, une alliance virtuelle de partisans prodémocratie issus de pays d’Asie où le thé se boit rigoureusement au lait – thaïlandais, hongkongais, ouighours, taiwanais. Et qui s’opposent plus ou moins directement au seul pays de la région où il se boit sans lait (et plutôt au jasmin).

Ce qui n’est pas une mince affaire puisque la Chine vient de signer avec les pays d’Asie du Sud-Est, la Corée du Sud, le Japon, l’Australie et la Nouvelle Zélande le plus vaste accord de libre-échange au monde, le RCEP, dont les implications iront sans doute au-delà des questions commerciales. La grande absente est l’Inde, éternelle rivale de la Chine, grande buveuse de masala chaï (thé au lait aux épices) et dont les membres de la Milk Tea Alliance essaient de rallier les partisans prodémocratie.

El pueblo unido jamas sera vencido

Autre continent, même combat. Le 25 octobre les Chiliens ont approuvé à une écrasante majorité le referendum sur une nouvelle constitution. Cette victoire du oui représente l’apothéose des manifestations contre la crise sociale, entamées un an plus tôt au son de El pueblo unido jamas sera vencido, une chanson chilienne de 1970 devenue au fil du temps le slogan de ralliement des citoyens opprimés du monde entier. Le processus démocratique ainsi lancé devrait permettre à l’un des pays les plus inégalitaires d’Amérique latine de tourner définitivement la page de la constitution, et donc du modèle de société, héritée de la dictature d’Augusto Pinochet.

Une autre avancée majeure a eu lieu sur le continent africain. Le 3 octobre les autorités soudanaise – un pouvoir hybride civil et militaire, mis en place après la révolte populaire qui avait mis fin à 30 ans de dictature de Omar El Bashir – ont fait la paix avec les principaux groupes rebelles issus des minorités ethniques. Cet accord, qualifié d’historique, doit mettre fin à 17 ans de guerre civile, notamment au Darfour où elle a fait 300’000 morts.

Il ne faut pas être naïf : sa mise en œuvre sera sans doute une perpétuelle négociation et il y aura des moments difficiles, mais les experts le considèrent assez solide et réaliste pour tenir sur le long terme.

Elections prévues en Libye le 24 décembre 2021

Il suffit de passer la frontière pour voir briller une autre lueur d’espoir. Le 23 octobre, l’ONU a annoncé la conclusion d’un accord de cessez-le-feu permanent en Libye, après cinq jours de négociations à Genève. Le pays nord-africain était plongé dans la guerre civile depuis la chute de Kadhafi en 2011. « Cet accord est un développement tardif mais néanmoins bienvenu, qui pourrait constituer un tremplin vers des discussions politiques plus larges et une issue au conflit armé, a déclaré Claudia Gazzini, de l’International Crisis Group. Le texte de l’accord est vague sur les termes exacts des actions de suivi et laisse la place à des interprétations divergentes, des malentendus et/ou une refonte intentionnelle pour servir les intérêts de l’une ou l’autre des parties ou de leurs patrons étrangers. » En clair, sa grande lacune est qu’il ne couvre pas les forces étrangères à l’œuvre dans le pays (Turquie, Emirats Arabes Unis, Russie, Egypte) et il y a une forte probabilité qu’elles trouveront une raison quelconque pour ne pas respecter le cessez-le-feu.

« Afin d’éviter son effritement, l’ONU doit aider les signataires à transformer les principes généraux de l’accord en actions spécifiques que les deux parties devraient mettre en œuvre», continue l’experte. Un premier pas a été fait la semaine passée à Tunis, où un dialogue politique a eu lieu sous l’égide de l’ONU. Les délégués ont décidé la tenue d’élections législatives et présidentielles le 24 décembre 2021 au plus tard et elles ont demandé la mise en place d’une nouvelle constitution avant les élections. Auparavant, il faudra que tous les mercenaires et les combattants étrangers quittent le sol libyen, ce qui est une autre affaire.

Bien que dans la paisible Suisse nous soyons loin de ces turbulences, si l’Initiative  multinationales responsables est acceptée le 29 novembre, ce sera la confirmation que si le peuple veut, il peut exiger le respect des droits humains. Cela montrerait à Mafalda que le monde d’aujourd’hui va peut-être un peu mieux que celui contre lequel elle s’insurgeait.

Aimer le plastique pour ne pas le jeter

George Nuku expose Bouteille à la mer 2120 au Muséum de Genève. L’artiste maori invite à considérer le plastique comme un matériel précieux, venant de la nuit des temps et qui nous relie à la nature – et donc à ne pas le jeter. Une perspective sensible et renversante sur l’environnement

Baignée dans une lumière bleutée, une pirogue vogue sur une mer de plastique, entourée de poissons et de méduses. L’atmosphère sombre invite au recueillement, on dirait une cérémonie funèbre… C’est l’œuvre étonnante de George Nuku, un artiste maori – la population autochtone de Nouvelle- Zélande – mâtiné d’origines écossaises et celtes, auteur de Bouteille à la mer 2120, une exposition qui se tient au Muséum d’Histoire Naturelle de Genève jusqu’au 27 juin. Un montage réalisé à partir de centaines de bouteilles en PET recyclé qu’une dizaine de volontaires ont ouvertes, décapsulées, nettoyées et assemblées pendant deux mois pour créer un espace marin fantasmagorique dans lequel on flotte comme dans un rêve.

George Nuku est aussi un activiste et un punk qui veut attirer l’attention du public sur le plastique qui submergera nos océans d’ici cent ans. Avec une vision sensible pour changer notre regard sur l’environnement : dans la cosmogonie maorie tout est nature, il n’y a pas de distinction entre les humains, les poissons et les arbres. Le plastique, fabriqué à partir de pétrole, vient de la nuit des temps. C’est donc un matériel tellement précieux qu’on ne peut pas le jeter.

George Nuku © Isolda Agazzi

“Dans 100 ans, beaucoup de gens vivront sur des pirogues”

« C’est bien d’avoir un peu de punk, déclare-t-il crânement. Les bouchons des bouteilles que vous voyez là sont provocateurs, c’est une tentative de raconter ce qui se passe sur nos plages et nos océans d’une manière qui complète le discours actuel sur l’environnement. Car contrairement à ce qu’on dit, le plastique est très beau. Le principal message que nous entendons est que nous devrions arrêter de l’utiliser pour qu’il ne se déverse pas dans l’océan. La question est de savoir comment. Un moyen serait de dire que chaque bouteille coûte 10’000.- puisque dans notre monde c’est l’argent qui dicte la valeur. Mais nous voulons dire les choses autrement : la bouteille en plastique est un objet précieux. Quand elle était vide et que les bénévoles nous l’apportaient, ils devaient enlever le bouchon, nettoyer l’intérieur, la couper, la manipuler. Chaque bouteille a été manipulée 1’000 fois, ce n’est pas de l’amour ça ?»

Cette exposition étonnante sur la pensée maorie nous apprend que nous sommes plastique et que celui-ci est notre origine puisqu’il vient du pétrole. Elle vise à nous sensibiliser autrement aux dangers de la pollution : dans 100 ans, avec la hausse du niveau des mers, beaucoup de gens vivront sur des pirogues, au milieu d’un océan de plastique. En soi celui-ci n’est pas mauvais, mais il faudrait le traiter mieux. Il faut lui donner de la valeur, le cajoler comme un bébé pour ne pas le jeter.

« Soit tout est sacré, soit rien ne l’est. Ce que vous voyez ici c’est comme un grand pardon, c’est la façon de présenter les morts dans ma culture. Tous les animaux, les pierres, les trésors doivent être honorés. Prenez-en soin car c’est Dieu tout entier », conclue George Nuku.


Une vision de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine

Coronavirus : menace de plaintes en cascade contre des Etats

Le Pérou, le Mexique et l’Argentine sont menacés de plaintes par des multinationales pour des mesures adoptées pendant la crise. Le Chili aussi, où un référendum pour une nouvelle constitution a lieu le 25 octobre

On le redoutait, c’est arrivé. Comme le révèle le Transnational Institute, trois Etats latino-américains au moins sont menacés de plaintes devant des tribunaux arbitraux pour des mesures adoptées pour faire face à la pandémie. Début avril, le parlement péruvien a promulgué une loi qui prévoyait la suspension du péage autoroutier pour faciliter le transport de biens et de travailleurs, alors que beaucoup de Péruviens ont perdu leur emploi. La réponse ne s’est pas fait attendre. Dès juin, plusieurs concessionnaires autoroutiers étrangers ont annoncé leur intention de traîner le Pérou devant des tribunaux arbitraux. Effrayée, la ministre de l’Economie a lancé un processus pour contourner la loi et conserver le paiement des péages et le 25 août la cour constitutionnelle lui a donné raison, statuant que la nouvelle loi était contraire à la constitution.

On appelle cela le «chilling effect»: un gouvernement renonce à adopter une mesure d’intérêt public par peur de devoir payer des compensations très élevées à l’investisseur étranger, auxquelles s’ajoutent les frais de justice.

Le Mexique et l’Argentine sur la sellette

Peu après, c’était au tour du Mexique de fâcher les investisseurs étrangers pour avoir imposé des restrictions à la production d’énergies renouvelables en raison de la baisse de la consommation d’électricité. Ni une, ni deux: des cabinets d’avocats spécialisés dans l’arbitrage international ont exhorté les multinationales à porter plainte contre Mexico. Des entreprises espagnoles et canadiennes ont expressément menacé de le faire.

C’était ensuite au tour de l’Argentine, qui s’enfonce toujours plus dans une crise sans fin. Le 22 mai le gouvernement a déclaré qu’il ne pouvait pas rembourser la dette envers les porteurs d’obligations étrangers, dont l’américaine BlackRock, la plus grande société de gestion de portefeuilles au monde. Au même moment, d’âpres négociations étaient en cours pour restructurer 66 milliards USD de dette publique, une mesure considérée comme nécessaire même par le FMI. Pourtant, le 4 août, l’Argentine a accepté de payer 54.8 USD pour chaque 100 USD de dette, un montant très proche des 56 USD demandés par BlackRock, alors que le gouvernement avait proposé d’en payer 39 USD.

Cette capitulation n’est pas due au hasard: le 17 juin, White and Case, le cabinet juridique de BlackRock, a menacé de considérer tous les moyens à sa disposition – une référence à peine voilée à l’arbitrage international – si l’Argentine n’acceptait pas les conditions de ses clients. C’est cette étude d’avocats qui avait permis à 60’000 créanciers italiens de gagner contre l’Argentine en 2016 (cas Abaclat), après qu’ils avaient refusé la restructuration de la dette proposée par le gouvernement pour faire face à la crise économique de 2001. Ils avaient empoché 1.35 milliards USD.

Losque les multinationales font du treaty-shopping

En Amérique latine toujours, la Bolivie a demandé de suspendre temporairement les processus d’arbitrage en cours dans deux litiges qui portent sur l’extraction minière, dont celui qui l’oppose à la multinationale suisse Glencore. La pandémie l’empêchant de fournir les documents requis, La Paz invoque un cas de force majeure. En vain. Cette plainte ne repose pas sur l’accord de protection des investissements (API) avec la Suisse, que la Bolivie avait déjà dénoncé, mais sur celui avec la Grande-Bretagne, la multinationale suisse étant arrivée à se faire passer pour anglaise. On appelle cela le « treaty-shopping », à savoir la capacité de dénicher l’accord de protection des investissements le plus favorable et de se faire passer pour une entreprise du pays, via l’une de ses nombreuses filiales.

La réforme constitutionnelle du Chili menacée par des plaintes

Ces cas montrent aussi la nécessité de permettre aux Etats de porter plainte à leur tour contre les investisseurs étrangers qui violent les droits humains. C’est prévu dans quelques très rares API, mais pas dans ceux de la Suisse. C’est plutôt le contraire qui se passe: le groupe français Suez a menacé de plainte le Chili s’il re-municipalise la gestion de l’eau, comme souhaité par les habitants de la ville d’Osorno, dans le sud du pays. En cause : une coupure d’eau de dix jours survenue l’année passée, après que 2’000 litres de pétrole avaient été déversés dans l’usine d’eau potable gérée par la filiale de la multinationale française.

Les habitants s’étaient pourtant exprimés dans le cadre de la consultation sur la réforme constitutionnelle, dont le vote aura lieu le 25 octobre. Le plebiscito pourrait déclencher à son tour une avalanche de plaintes si la volonté populaire contredit les intérêts des investisseurs étrangers, très présents au Chili dans tous les secteurs, à commencer par les services publics.


Une version de cet article a été publié par Global, le magazine d’Alliance Sud

Pour la relève post-pandémie, il faudra rêver en vert

Le monde a besoin d’un green new dream pour changer les mentalités autant que le modèle économique. C’est le point de vue de Jai Jagat, une marche gandhienne partie de Delhi l’année passée et arrivée à Genève fin septembre

« A Genève, nous sommes les gagnants de l’économie mondiale et cela nous confère une responsabilité particulière : nous émettons 12 tonnes de CO2 par habitant, alors que la neutralité carbone se situe à 1 tonne. Nous devons donc diviser nos émissions par 12 » déclarait Antonio Hodgers lors d’une journée de réflexion sur « La relève par l’économie verte et non violente » organisé le 2 octobre à Genève par Jai Jagat. Ce mouvement d’exclus indiens était arrivé quelques jours auparavant au bout du Léman, après une marche partie de Dehli l’année passée et interrompue en mars en Arménie par la pandémie.

Pour le président du Conseil d’Etat genevois, il est clair que les pauvres des pays en développement devront consommer plus pour réaliser leurs droits fondamentaux – alimentation, santé, logement. « C’est donc à nous Occidentaux de réduire notre consommation de biens non essentiels pour permettre à d’autres de consommer. Ce mouvement doit être doux et inclusif pour nous soucier des emplois qui vont être détruits et de ceux qui seront créés par la transition. Il ne faut pas seulement un green new deal, mais un green new dream. Le monde de demain sera fait d’un certain renoncement matériel, mais aussi d’une nouvelle richesse. Ce sera un monde plus apaisé, qui valorise davantage la dimension culturelle, spirituelle et relationnelle que la dimension matérielle et consumériste. »

Deux milliards de travailleurs en situation précaire

Olivier de Schutter, président de Jai Jagat International et rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme est formel : nous vivons la plus grande crise économique et sociale depuis la grande dépression de 1929. Il estime que la mise en coma artificiel de l’économie va jeter 176 millions de personnes supplémentaires dans l’extrême pauvreté – calculée à 3,20 USD par jour –, auxquelles il faut ajouter 1,4 milliards de personnes dans l’économie informelle. Si on y ajoute les 600 millions de « faux indépendants », cela fait deux milliards de travailleurs en situation précaire !

En Inde le confinement a eu un impact dévastateur sur 65 millions de travailleurs migrants, qui représentent 90% de la main d’œuvre nationale. Pour les aider à se nourrir, se soigner et trouver un emploi, Siddharta Prakash a lancé la Daily Wage Worker Platform, une plateforme basée à Genève qui met en relation plus de 200 initiatives dans toute l’Inde.

Dans quelques jours, Olivier de Schutter présentera un rapport sur une transition juste à l’Assemblée générale de l’ONU: « La relève que nous voulons ne doit pas choisir entre verdir et réduire la pauvreté et les inégalités, déclarait-il en vidéo conférence. Nous devons choisir un modèle de développement qui cesse de faire tout reposer sur la croissance économique pour mettre au centre la question de la redistribution et de la lutte contre les inégalités.» Ajoutant qu’il faut aller vers une économie non violente, en corrigeant les impacts des rapports de force du marché par une fiscalité progressive qui finance des politiques sociales compensatoires et construire une économie inclusive « qui intègre et donne à chacun sa place, au lieu d’exclure en mondialisant la concurrence. »

Reconnaître le crime d’écocide

A la crise sociale s’ajoute la crise climatique. Deux milliards de personnes risquent de devoir quitter leur territoire en 2080 à cause des sécheresses et de la montée des eaux. La juriste Valérie Cabanes plaide pour la reconnaissance de l’écocide comme crime contre la paix et la sécurité humaines. Elle est la co-fondatrice de Notre affaire à tous, une association qui a fait recours contre l’Etat français pour inaction climatique. « Fin 2018 nous avons lancé une pétition pour permettre aux citoyens de s’associer au recours, qui a reçu 1’800’000 signatures en une semaine. Et maintenant nous attendons la décision du tribunal », détaillait-elle. L’inspiration est venue de Urgenda, un collectif de citoyens hollandais qui, l’année passée, a fait condamner le gouvernement des Pays Bas par un tribunal national à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 25% jusqu’à fin 2020. Une première.

Jean Fabre, ancien directeur adjoint du PNUD à Genève, estimait quant à lui que « l’économie n’est pas bienveillante. L’être humain est considéré comme un porte-monnaie sur pattes, tout le monde est en compétition. Il faut passer à une économie qui prenne soin des autres et de la nature, dans l’esprit de Gandhi.»

Coopérative d’habitation, monnaies locales et labels de durabilité

Il a donné l’exemple du logement : tout propriétaire espère que son bien prendra de la valeur, alors que pour beaucoup le prix du marché est un obstacle à l’accès au logement. « C’est très réjouissant de voir qu’1/5 des nouvelles constructions à Zurich sont des coopératives !», lançait-il. Les monnaies complémentaires sont un autre exemple d’économie alternative. Si le léman peine un peu à décoller au bout du lac, en Sardaigne le sardex a permis d’amortir les conséquences de la crise économique de 2008 en relocalisant une partie de l’économie. Aujourd’hui il a atteint un volume d’échanges de plus de 100 million d’euros et une croissance de 15% – 20% an.

B-Lab Suisse affirme certifier les entreprises qui respectent des critères sociaux et environnementaux précis et les pousser à changer de statut juridique. « Si on veut promouvoir  cette économie non violente comme véhicule économique de développement il faut lui donner le bon permis de conduire, déclarait Jonathan Normand, son fondateur. Le conseil d’administration doit suivre l’impact sur toutes les parties prenantes. On estime que pour financer l’Agenda 2030 de l’ONU pour le développement durable il faut 7’000 milliards de dollars. Cela ne représente que 8% des actifs en circulation dans l’économie actuelle. C’est tout à fait possible donc, il faut juste donner le bon permis de conduire aux entreprises. »


Une version de cet article a été publié par l’Echo Magazine

Le rapport phare de la Banque mondiale dans l’œil du cyclone

Les données de Doing Business auraient été manipulées au profit de la Chine, entre autres. Déjà critiqué pour son approche libérale, le rapport de la Banque mondiale perd encore un peu plus de crédibilité. Le mieux serait de le suspendre une fois pour toutes

La Chine, les Emirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite et l’Azerbaïdjan auraient manipulé les données des éditions 2018 et 2020 de Doing Business, le rapport publié chaque année par la Banque mondiale pour évaluer l’attractivité des pays en termes de facilitation des investissements. On ne sait pas exactement ce qui a été manipulé, mais ces pays ont nettement amélioré leur placement. La Chine est passée de la 78eme à la 31ème place, l’Azerbaïdjan de la 57ème à la 34ème, l’Arabie Saoudite de la 92 à la 62 et les Emirats Arabes Unis de la 21 à la 16. Ils sont accusés d’avoir fourni des données falsifiées, ce que la Banque mondiale, dans un communiqué laconique, affirme vouloir vérifier.

Le rapport évalue dix critères comme la rapidité de la création d’entreprises, l’accès au crédit et le taux d’imposition – mais de fait, il met surtout l’accent sur la dérégulation. Pour espérer améliorer leur classement et attirer les investisseurs étrangers, les pays en développement se lancent dans une course vers le bas à la dérégulation, en réduisant notamment la protection sociale des travailleurs et la taxation des multinationales. Moins un pays accorde de sécurité sociale à ses travailleurs, mieux il est classé. Ces critères ont été critiqués depuis longtemps car ils excluent la corruption et ne sont pas aussi neutres qu’ils le prétendent. Selon Paul Romer, ancien chef économiste de la Banque mondiale, le Chili avait été rétrogradé pour avoir élu une présidente socialiste, Michelle Bachelet. Pourtant les pays en développement leur accordent la plus haute importance pour attirer les investissements étrangers.

Suisse à la 36ème place

Quelle est la réaction de la Suisse, classée à la 9ème place par le World Investment Report de la CNUCED (2018), mais dans ce rapport à la peu flatteuse 36ème, derrière l’Azerbaïdjan, la Turquie, la Chine et tant d’autres ? «Les irrégularités dans les données des rapports Doing Business récemment annoncées par la Banque mondiale doivent être prises au sérieux, nous répond Lorenz Jakob du Seco. L’intégrité des données et l’impartialité de l’analyse sont de la plus haute importance pour la crédibilité du rapport. La Suisse demande à la Banque mondiale de mener une enquête approfondie sur la situation et se félicite de la suspension temporaire de la publication du nouveau rapport [2021, qui devait être publié en octobre 2020].»

Selon le coordinateur des relations extérieures du Seco, le Doing Business est important en termes de politique de développement car il permet aux pays en développement et émergents d’identifier les domaines qui nécessitent des réformes et d’examiner des progrès spécifiques, « mais ses faiblesses méthodologiques ont déjà soulevé des questions critiques dans le passé. Avec d’autres pays de la Banque mondiale, la Suisse s’engage pour l’amélioration continue des méthodes. »

Pour Alliance Sud, il est clair que ces révélations vont alimenter encore un peu plus la méfiance à l’égard de la Chine et de son influence dans les organisations multilatérales. Suite à ce scandale, il faut envisager la suspension pure et simple de Doing Business, qui a toujours été critiqué. Car au-delà de la tromperie d’États autoritaires, les indicateurs de ce classement sont en contradiction avec les Objectifs de développement durable des Nations Unies, que la communauté internationale s’est engagée à atteindre d’ici 2030. L’abandon de cette liste, dont l’impact est très discutable, serait un pas dans la bonne direction.


Cet article a été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud