La caverne de Platon, reflet du déconfinement

L’allégorie de Platon montre comment des personnes prisonnières de leurs illusions sont amenées vers la vérité par un philosophe, qui les aide à sortir de la caverne. A l’heure où nous entamons la dernière phase du déconfinement, allons-nous oser quitter le monde virtuel pour affronter la réalité ?

 

Dans le mythe de la caverne, Platon imagine des prisonniers enchaînés dans une grotte depuis la naissance, le visage tourné vers la paroi. Derrière eux se dresse un mur, au-delà duquel des marionnettistes manipulateurs projettent des ombres sur la paroi, que les prisonniers prennent pour la réalité car ils n’ont jamais rien vu d’autre de leur vie.

Un jour, grâce à l’aide du philosophe, ils sortent de la grotte. Eblouis par le soleil, ils sont d’abord tentés d’y retourner fissa, mais ils résistent: c’est leur premier contact avec la vérité et cela les remplit de bonheur. Ils redescendent alors dans la caverne pour aller chercher leurs camarades, prenant le risque de se faire railler et, surtout, de ne jamais vouloir en ressortir. Mais ils le feront quand même.

Logique d’assiégés

Cette allégorie de la manipulation, l’illusion et la connaissance m’est revenue à l’esprit pendant les deux mois de confinement. Toute proportion gardée, n’étions-nous pas dans la même situation que ces prisonniers ? Nous avons été enfermés entre quatre murs, certes de façon plus ou moins stricte selon les pays, mais à l’intérieur de nos frontières nationales. Nous communiquions avec l’extérieur surtout par écrans interposés. Nous avons été bombardés d’informations dont nous ne savions pas très bien si elles étaient le reflet de la réalité, ou si elles cherchaient à nous manipuler, par exemple en montant des faits en épingle.

Le monde s’est rétréci : nos problèmes absorbaient tout notre champ de vision et le nombrilisme nous guettait. En bons citoyens, nous avons adhéré, pendant un temps du moins, à l’exhortation de passer nos vacances au pays pour soutenir l’économie (ou parce que nous n’avions pas le choix), oubliant que d’autres pays plus pauvres dépendent du tourisme encore plus que le nôtre… C’est une logique d’assiégés.

Et maintenant, oserons-nous sortir de la caverne? Prendre le risque de regarder le soleil en face et affronter la réalité, la vraie? Ou, victimes du syndrome de Stockholm, nous complairons-nous entre nos quatre murs, physiques et mentaux, qui nous ont protégés autant qu’ils nous ont enfermés? Serons-nous encore plus dépendants des écrans qu’avant? Le travail, les relations humaines, l’amitié, l’amour seront-ils surtout virtuels? L’humanité d’après le confinement sera-t-elle encore plus aliénée qu’avant?

A nous de trouver le guide pour sortir de la caverne

En 2008 je suis allée en Corée du Sud. J’avais été étonnée de voir les gens toujours plongés dans leurs écrans, que ce soit dans le métro, dans la rue, à l’arrêt de bus… Je me suis dit que je n’aurais pas aimé vivre dans une société aussi isolante, pourtant quelques années plus tard c’est devenu exactement pareil chez nous. Nous tapons beaucoup plus facilement des messages à une personne éloignée que n’adressons la parole à celle qui est assise en face de nous dans le train.

Dix ans plus tard, je suis allée à Cuba. Internet était très contrôlé, les bornes wifi limitées et la 3G inexistante (cela a un peu changé depuis). Mais les gens n’avaient pas constamment le nez dans leurs écrans : dans les interminables files d’attente, dans les bus, ils regardaient autour d’eux, ils se parlaient même !

Les prisonniers de Platon sortent de la caverne grâce à l’aide du philosophe, qui les fait passer de l’illusion à la réalité. A nous de trouver le guide qui nous donnera le courage de sortir de notre confinement – physique, mais surtout mental – pour aller redécouvrir le monde, avant que les frontières, physiques et mentales, se ferment vraiment pour toujours.


Une version de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine 

Directeur général de l’OMC, le job impossible

Roberto Azevedo a jeté l’éponge une année avant terme. A l’OMC, les Etats-Unis bloquent le fonctionnement de l’organe d’appel. La Suisse et d’autres pays viennent de proposer une procédure d’arbitrage provisoire. Pour Alliance Sud, il faudrait profiter de cette crise pour rendre le système de plainte, extrêmement coûteux, plus accessible aux pays les plus pauvres

Pour expliquer sa démission anticipée du poste de directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), plus d’un an avant la fin de son mandat, Roberto Azevedo a invoqué des « raisons familiales ». Rien d’étonnant de la part d’un homme qui a toujours terminé les conférences ministérielles en remerciant son épouse. Mais il faut dire que, dans le contexte actuel de guerre commerciale ouverte entre les Etats-Unis et la Chine, directeur général de l’OMC, c’est juste un job impossible.

Le principal blocage vient de l’organe d’appel, auquel les Etats membres peuvent s’adresser pour contester les sentences du mécanisme de règlement des différends, qui statue en première instance. Lorsqu’il fonctionne à plein régime, l’organe d’appel compte sept juges. Mais depuis décembre 2019 il n’en compte plus que deux car Washington s’oppose à la nomination des nouveaux juges, si bien qu’il ne peut plus fonctionner.

En droit international, le mécanisme de règlement des différends de l’OMC est l’une des rares instances capable de faire appliquer les règles qu’elle supervise (rien de tel n’existe pour les droits de l’homme, par exemple). Il est constitué par un panel de juges qui examinent la plainte déposée par un membre contre un autre et, le cas échéant, autorisent le membre lésé à adopter des sanctions à l’encontre de celui qui a violé la trentaine d’accords commerciaux qu’il supervise. Il est de plus en plus utilisé par les pays en développement, comme l’a montré la plainte du Brésil contre les Etats-Unis.

Le Brésil a gagné une plainte contre les Etats-Unis pour les subventions du coton

En 2002 le Brésil, dont l’ambassadeur auprès de l’OMC était un certain Roberto Azevedo, a porté plainte contre les Etats-Unis pour leurs subventions aux producteurs de coton. Deux ans plus tard, le mécanisme de règlement des différends a statué que 75% des subventions américaines étaient illégales. Les Etats-Unis ont contesté la sentence devant l’organe d’appel, mais en 2009 celui-ci l’a confirmée: il a autorisé le Brésil à adopter des sanctions contre les Etats-Unis à hauteur de 830 millions USD par an et ce même dans des secteurs autres que l’agriculture (comme les services et les droits de propriété intellectuelle sur la musique et les films).

Mais cela s’est traduit par une victoire à la Pyrrhus pour le Brésil, qui a renoncé aux sanctions et accepté que les Etats-Unis financent un institut de recherche brésilien sur le coton,  à hauteur de 147 millions USD par an. Les espoirs de ceux qui pensaient que les sanctions brésiliennes infléchiraient peut-être la politique cotonnière américaine ont été largement douchés: la Farm Bill adoptée peu après par les Etats-Unis prévoyait encore d’importantes subventions aux cultivateurs de coton. Ce au grand  dam, non seulement des producteurs brésiliens, mais encore plus des producteurs africains, qui souffrent d’un prix mondial du coton trop bas, notamment à cause de ces subventions.

Coût moyen d’une plainte : 500’000 USD

Même si les Etats-Unis ont gagné 90% des plaintes où ils étaient impliqués, ils accusent l’organe d’appel d’avoir créé du droit qui n’existe pas, d’être trop politisé et d’avoir dépassé son mandat initial – notamment parce qu’il a jugé contraires à l’OMC certaines mesures anti-dumping que les Etats-Unis appliquaient de bonne foi.

Washington reproche aussi à cet organe de ne pas respecter le délai de trois mois pour rendre ses sentences et le fait que des juges continuent à servir alors que leur mandat est arrivé à échéance. Ils critiquent aussi la tendance de l’organe d’appel à donner son avis sur les lois nationales, à considérer que ses sentences devraient faire office de jurisprudence et à interpréter des dispositions des traités de l’OMC.

Pour sortir de cette impasse, la Suisse et 18 autres membres de l’OMC ont lancé le 30 avril une procédure provisoire d’appel par voie d’arbitrage, mais il est encore trop tôt pour juger de son efficacité.

Pour Alliance Sud, il faudrait profiter de cette réforme potentielle pour faire en sorte que le mécanisme de règlement des différends profite davantage aux pays les plus pauvres, qui déposent très peu de plaintes.

Pour cela, il faudrait déjà réduire le coût moyen d’une plainte – 500’000 USD – pour les pays en développement, ou créer un fonds capable de financer ce montant, en complément du Centre consultatif sur la législation de l’OMC, sis à Genève, qui fournit des services juridiques à prix réduit aux pays en développement. Il faudrait aussi prévoir la possibilité que les pays riches paient une peine pécuniaire aux pays pauvres, au lieu que ceux-ci leur imposent des représailles qui sont la plupart du temps irréalistes. Finalement, il faudrait rendre les auditions du mécanisme de règlement des différends publiques et accessibles aux organisations de la société civile.

 

Amazon surfe sur la vague des données

L’irrésistible ascension d’Amazon retrace l’aventure d’une entreprise dont la toute-puissance menace la souveraineté des Etats. Pendant ce temps, à l’OMC, le “grand confinement” pourrait relancer les négociations sur l’e-commerce, mais la protection des données et leur circulation au-delà des frontières restent les principales pierres d’achoppement

 

« Amazon est devenue aussi puissante que plusieurs pays réunis. Au nom de la démocratie, il est vital de ne pas la laisser se propager sans aucune forme de contrôle ». C’est sur cri d’alarme que se termine L’irrésistible ascension d’Amazon, un documentaire de David Carr-Brown sorti en 2018 et rediffusé cette semaine par Arte. Une ascension devenue encore plus fulgurante en cette période de “grand confinement” planétaire et d’explosion du commerce électronique.

Depuis ses premiers surfs sur internet, en 1993, Jeff Bezos, son fondateur, est passé de la vente de livres en ligne à une société de services au pouvoir monopolistique, devenant au passage l’homme le plus riche du monde. L’idée initiale d’une plateforme électronique mettant en contact producteurs et consommateurs de toutes sortes de biens et services s’est rapidement étendue à Amazon Web Services (les services de cloud computing, la division la plus rentable du groupe) et, plus récemment, à Blue Origin, une entreprise spatiale qui fabrique des fusées. Car, dans un modèle économique entièrement basé sur la croissance, la vision de Jeff Bezos est claire : plutôt que limiter la consommation des ressources de notre planète, il faut coloniser l’espace !

Amazon ne crée pas de richesse, elle la prélève

Les conditions de travail des 800’000 employés sont précaires. Ils sont sous-payés (même si le salaire horaire vient d’être revalorisé) ou payés à la course, comme c’est généralement le cas dans l’économie ubérisée. Le groupe exerce son contrôle par le codage informatique. Son pouvoir réside dans la gestion des données, qui lui permettent d’afficher des prix défiant toute concurrence. « Amazon ne crée pas de richesse, elle la prélève », souligne le film.

L’entreprise, qui possède des entrepôts dans une dizaine de pays, pratique une optimisation fiscale féroce et ne paie pas d’impôt sur les sociétés, ne contribuant pas à la maintenance des infrastructures qu’elle utilise. Pourtant 200 villes américaines se sont battues pour abriter le 2ème siège mondial du groupe après Seattle – c’est finalement New York et Airlington qui l’ont emporté. « Les villes sont en train de céder le pouvoir à Amazon, elles vont le regretter », prédit funestement le film.

Les pays ne sont pas en reste. En Grande Bretagne, le National Health Service, largement privatisé, se dirige vers une dépendance vis-à-vis des rois du Big Data, comme Amazon. Car les données de masse stockées par ces entreprises, combinées à l’intelligence artificielle, permettent d’accéder à des secteurs clés comme la santé, l’éducation et l’énergie. Dès lors, les pouvoirs publics sont obligés de coopérer de plus en plus avec ces entreprises. « Les politiciens ouvrent la porte au bradage de leur souveraineté et des biens publics », avertit le film. Les intrusions d’Amazon dans le domaine public se multiplient et le géant recueille et analyse les données de nos moindres transactions.

« Le débat central dans les années à venir sera l’accès aux données », avertit  Margrethe Vestager, commissaire à la Concurrence de l’UE, qui essaye de réglementer l’avancée des Big Tech sur le continent.

 L’OMC négocie de nouvelles règles sur le commerce électronique

Pendant ce temps, à l’OMC, de nouvelles règles se préparent. Il y a exactement un an, 76 pays, dont les USA, l’UE, la Suisse et la Chine, mais à l’exclusion notable de tous les pays africains (sauf le Nigéria) et de l’Inde, ont lancé des négociations sur le commerce électronique. Alors que jusqu’ici elles avançaient cahin-caha, le “grand confinement” pourrait leur donner des ailes.

Elles couvrent beaucoup de thèmes, qui vont des paiements électroniques à la protection des consommateurs. Mais les principaux points de friction portent sur la localisation des données, la circulation de celles-ci au-delà des frontières et la protection de la sphère privée. Les Etats-Unis veulent une circulation sans restrictions des données et une approche très libérale de la protection de celles-ci. L’UE est intéressée par la libre circulation des données, mais elle veut des garanties sur la protection de la sphère privée. La Chine a une vision très restrictive de la cyber sécurité. La Chine, cette terra incognita pour Amazon, où règne en maître absolu son principal concurrent, le géant Alibaba.

Peu avant le lancement des négociations, 315 ONG du monde entier, dont Alliance Sud, ont écrit une lettre aux membres de l’OMC. Partant du constat qu’à l’ère de l’économie numérique les données sont devenues la principale richesse des pays, elles s’inquiètent du fait que « les propositions à l’OMC de donner aux Big Tech le droit au transfert non réglementé des données à l’étranger, d’interdire aux pays de pouvoir exiger le stockage des données sur leur territoire ou l’utilisation de serveurs locaux limiteraient sévèrement la capacité des pays en développement – et de tous ceux qui n’ont pas de Big Tech – d’assurer que leurs citoyens profitent de la numérisation. »

Risque de colonisation digitale

En dépit de la rhétorique pro-développement, qui veut que les pays pauvres profitent aussi de l’e-commerce, la lettre affirme que « se connecter à des plateformes d’e-commerce ne va pas augmenter automatiquement les exportations [des pays du Sud], mais peut entraîner une érosion accrue des parts de marché national. Ainsi la libéralisation dans la sphère numérique, sans les investissements nationaux nécessaires pour améliorer les capacités productives, va détruire des emplois et les pousser encore plus vers le secteur informel, décimer les micros, petites et moyennes entreprises et limiter sévèrement le développement futur.”

Pour les ONG, ces menaces à la souveraineté économique et aux prospectives de développement par la libéralisation numérique prématurée seraient largement amplifiées si l’espace économique numérique était gouverné par des règles élaborées par des multinationales pour leur profit.

Les Etats captifs des entreprises

Les syndicats abondent dans le même sens. Sharan Burrow, la secrétaire générale de la Confédération syndicale internationale, affirmait récemment à la CNUCED que « les gouvernements promeuvent de nouvelles règles qui réduiraient encore plus leur pouvoir de réglementer dans l’intérêt des gens, dans la mesure où ils se comportent davantage comme les captifs des entreprises, y compris des monopoles technologiques géants, que comme les gardiens de l’intérêt public”.

Selon elle, le contrôle des données est au cœur des propositions de négociation à l’OMC et grâce à ce contrôle, le pouvoir des mastodontes numériques, comme Amazon, atteindrait de nouveaux sommets. « Pourtant leur pouvoir est déjà très étendu, en raison de l’incapacité des gouvernements à appliquer la politique de concurrence pour les empêcher de dominer les marchés”, avertit-elle.

Tomatoes with a bitter aftertaste

Cofco Tunhe, the world’s second-largest producer of canned tomatoes, operates in Xinjiang, where China oppresses millions of Uyghurs. The Cofco Group has set up its global trading headquarters in Geneva. Switzerland must act

In November 2019, internal Chinese documents on the oppression of Uyghurs in the Western Chinese province of Xinjiang – called the China Cables – shed light on the human rights situation in East Turkestan. One to three million Uyghurs are being persecuted, indoctrinated and subjected to forced labour in camps there. Investigations show that the Chinese state corporation Cofco Tunhe set up its global trading headquarters in Geneva in 2017 under the name Cofco International.

Referring to his reportage entitled “The Empire of Red Gold” [L’Empire de l’or rouge], published in book form[1] in 2017 after two years of research and travels and later as a film,[2] author Jean-Baptiste Malet describes it as “the absurd story of our globalized world”. It illustrates how world production of tomato sauce was relocated from Italy to China, more precisely to Xinjiang, and how the company Cofco Tunhe became the world’s second largest tomato processor. The Chinese state corporation operates 5 000 hectares of tomato plantations and 11 processing plants in western China.

What prompted the journalist from Provence to launch his investigations was the purchase of the popular French brand of tomato sauce Le Cabanon by Chinese investor Liu Yi, known as The General. Why should a country that hardly consumes tomato sauce be competing with Provence or Italy, he wondered.

Cofco Tunhe supplies global brands

Malet’s investigations unearthed astounding facts. In the early 2000s, people from the Bingtuan, a military-industrial organization created in 1954 on the orders of Mao Tse-tung and consisting of former army personnel, were at the head of China’s stock-listed Chalkis Group, which makes chiefly tomato products. The mission of this mysterious organisation is, among other things, to break the resistance of the Uyghur people. In the Xinjiang region, Chalkis controls huge swathes of land and enormous resources and can count on very cheap local labour. About one-third of the harvest is still done by hand, with workers earning one euro cent per kilo of harvested tomatoes. Children often go with their parents and work alongside them in the fields.

Such has been the success of Chalkis that in the space of 20 years China has become a tomato superpower and produces concentrate that is now sold in over 130 countries, including Italy. Many sauces, ketchup and tomato products that are consumed in Europe and the USA contain ingredients from one of the 23 Chalkis factories. Before the world learned of the Uyghur camps, Cofco Tunhe Vice-President Yu Tianchi had told the cameras: “All the international brands trust us and buy our tomato purée: Heinz, Kraft, Unilever, Nestlé.” Heinz alone sells over 650 million bottles of ketchup in over 150 countries every year. It is hardly an exaggeration to describe this company as a concentrate of the history of capitalism. In 2013, Heinz was acquired by Warren Buffett, an investor worth an estimated $73 billion, and merged with the Kraft food corporation. North America’s biggest plant in southern Canada was closed, and 7 400 jobs or one-quarter of the entire workforce were cut.

China as a beneficiary of global free trade

Crucial to China’s ascent to the status of tomato superpower was the role of Armando Pandolfi, a trader from Parma who sold Italian technology to China and organized production there. Quick learners that they are, the Chinese were soon producing tomato sauce on their own and at unbeatable prices. It is sent, among other places, to the southern Italian port town of Salerno, where the concentrate is repackaged and shipped all around the world.

The global tomato market is currently dominated by the United States, Italy and China, and the competition among them is fierce. With the sauce they produce mainly in Xinjiang the Chinese have now overtaken the Italians, as they can export it to Africa at unbeatable prices. In Ghana, Chinese tomato sauce is so cheap that locally grown tomatoes can no longer find buyers. Imports have risen 30-fold in 15 years, and the last national tomato processing plant was shut down in 2012. China has even opened a factory to produce tomato sauce in Ghana itself. General Liu says dramatically: “Xi Jinping has launched the Belt and Road Initiative. Xinjiang is where it begins, and Ghana where it ends.”

Malet’s film illustrates an all too familiar phenomenon. Since independence Ghana’s farmers have grown tomatoes that have been processed in local factories protected by tariff barriers. Since the mid-1990s and the introduction of free trade, the country has been flooded by cheap imports and local factories have folded. Farmers have no choice but to seek other work, which is in short supply in the country. They try their luck in Europe, where not infrequently –in an ironic twist of fate – those who do make it to Italy again become tomato pickers. In the Foggia region of Apulia alone, some 30,000 migrants work under slave-like conditions as harvest hands.

Since the end of shooting for this outstanding documentary film, the already serious human rights situation in Xinjiang has taken a dramatic turn. In August 2018 the UN Committee on the Elimination of Racial Discrimination confirmed what NGOs have been denouncing for a long time: China has set up so-called re-education camps where at least a million Uyghurs and other Muslim minorities are being interned. Beijing at first denied this, but eventually admitted under the weight of incontrovertible evidence that “vocational training camps” do exist. A line of defence which the publication of the China Cables rendered an embarrassing justification. Or as World Uyghur Congress President Dolkun Isa told us: “There is forced labour in these camps and in factories outside these camps.” This fact has also been documented by the German scholar Adrian Zenz. Tomato and cotton production are sectors in which forced labour is especially rife.

Cofco International, a Swiss company

Cofco Tunhe’s parent company, the Cofco Group, has set up its global corporate and trading headquarters in Geneva under the name Cofco International. In May 2017 a Memorandum of Understanding was signed in Beijing by Geneva State Councillor Pierre Maudet in the presence of the then President of the Confederation, Doris Leuthard. The Memorandum provides that the State of Geneva will assist Cofco International in matters of corporate taxation.

As highlighted by Public Eye in its report entitled “Agricultural Commodity Traders in Switzerland, Benefiting from Misery?” and published in June 2019, Cofco Tunhe is today one of the world’s biggest agricultural traders. Switzerland therefore bears special responsibility in this regard: is it ensuring that no forced labour is practised in Cofco factories and tomato fields? Alliance Sud, the Society for Threatened Peoples and Public Eye, which had set up  the China Platform at the time of the negotiations of the free trade agreement with China (entered into force in 2014), have urged the federal and the Genevan cantonal authorities to require Cofco to exercise due diligence throughout the entire production chain and practise the appropriate transparency. On 20 February, the Federal Council [Swiss federal government] responded evasively to a motion tabled by National Councillor Fabian Molina.

At the end of the film, General Liu rubs his hands gleefully as he says: “I believe that in five to six years’ time, tomato products will also penetrate the Chinese market, because ever more people are eating at McDonald’s. And even if seven to eight kilogrammes of tomatoes per year are consumed in China, that will require 10 billion kilogrammes of tomatoes. This industry still has enormous growth potential!”

And how much longer will it be before we can be sure that tomato sauce of Chinese origin on our plates will not be leaving a bitter aftertaste?

 

[1] L’Empire de l’or rouge : Enquête mondiale sur la tomate d’industrie, Jean-Pierre Malet, Fayet Verlag, 2017.

[2] L’Empire de l’or rouge, Film by Jean-Pierre Malet and Xavier Deleu, DVD (Little Big Story), 2019.


This article was published in Global, the magazine of Alliance Sud 

Les glaciers de Patagonie sont en danger: Torres del Paine au Chili (2/2)

Au Chili, beaucoup de glaciers sont en régression, comme à Torres del Paine, peut-être le plus beau parc national de Patagonie. Dans un pays où les manifestants réclament depuis des mois plus de justice sociale, l’accès à la montagne est difficile et peu démocratique

Le parc national de Torres del Paine, dans la Patagonie chilienne, frôle celui de Los Glaciares, dans la Patagonie argentine, où se trouve le Perito Moreno. Depuis la ville d’El Calafate, en Argentine, un voyage en bus de six heures dans la steppe battue par les vents permet d’atteindre la petite ville de Puerto Natales, au Chili, point de départ idéal pour explorer le parc. Connu pour ses célèbres tours – qu’on atteint après une montée de 3 – 4 h, dans des paysages spectaculaires – le Torres del Paine abrite cinq glaciers qui, eux, sont tous en régression. Le plus grand est le Grey, qu’on peut gagner en une journée depuis le refuge de Paine Grande, pourvu d’arriver à braver un vent tempétueux qui rend la montée particulièrement sportive.

Torres del Paine, les tours au lever du jour © Isolda Agazzi

Torres del Paine, dont la beauté vous coupe le souffle encore plus que le vent, est le parc le plus touristique de Patagonie et le plus cher. On y croise d’ailleurs peu de randonneurs chiliens et on entend surtout parler anglais… Alors la montagne est-elle un sport d’élite sous ces latitudes? La question n’est pas anodine dans un pays où les gens réclament depuis octobre plus de justice sociale – les manifestations sont actuellement suspendues à cause du confinement et le referendum sur l’assemblée constituante, initialement prévu pour le 26 avril, a été renvoyé au 25 octobre.

«Non, la montagne n’est pas élitiste au Chili, mais Torres del Paine l’est, nous répond sans hésitation Peter, un Suisse installé depuis longtemps dans le pays. Mais il est vrai que la montagne chilienne, l’andinisme, est un phénomène nouveau, qui s’est développé surtout ces dix dernières années. Auparavant il y avait seulement le Club Aleman Andino, dont l’abréviation est toujours DAV (Deutscher Alpenverein). Aujourd’hui il y a beaucoup d’autres associations.”

Il fait remarquer qu’il n’y a pas un système de propriété collective comme dans les Alpes suisses, si bien que souvent l’accès aux montagnes est tout simplement bloqué. Pour aller sur un glacier, il faut parfois obtenir l’autorisation de la CONAF (Corporacion Nacional Forestal), de l’armée ou de la société minière du coin. “Mais on ne peut pas comparer. L’histoire du Chili est complètement différente de celle de la Suisse. C’est une histoire de colons et le pays est beaucoup plus jeune”.

Terrains publics ou privés, même combat

L’alpiniste helvétique explique que le DAV a mené de front le développement de l’andinisme – pour preuve certains sommets portent des noms allemands. C’est le cas surtout dans la région autour de Santiago, où la montagne est une activité très populaire auprès des jeunes car elle est proche et représente une alternative saine au cinéma et au shopping, après une semaine de travail de 48 heures.

«Par contre, beaucoup de terrains sont privés et c’est un problème, notamment en Patagonie. Les très grands propriétaires terriens ne veulent pas lâcher prise et un parc national ne se crée pas de toute pièce », fait-il remarquer.

Torres del Paine, le glacier Grey © Isolda Agazzi

Un avis que partage partiellement Alvaro Vivanco, président du Club Aléman Andino de Santiago, qui compte quelque 500 membres. «L’accès à la montagne est compliqué et pas démocratique, souligne-t-il. Il y a des problèmes dans tous les terrains, qu’ils soient privés ou publics et souvent la situation est même pire lorsque les terres appartiennent à l’État. La plupart des parcs nationaux sont gérés par la CONAF, une entité publique créée pour protéger les forêts et qui n’a aucun intérêt à développer le tourisme et encore moins l’andinisme, car cela donne plus de travail aux gardes forestiers. »

C’est bien dommage car le Chili pourrait être le paradis de la randonnée.  Du nord au sud, de la cordillère des Andes à la Patagonie, il regorge de sommets ahurissants. Mais la situation sur le volcan Villarica, par exemple, est « terrible » selon lui. C’est un parc national où certaines entreprises amènent les touristes en payant, « mais si vous voulez l’escalader vous-même c’est très difficile. Pourtant c’est un terrain public. Quant aux terrains privés, s’ils abritent des projets d’exploitation minière ou hydroélectriques, c’est carrément impossible d’y aller.»

Douglas Tompkins a cédé des centaines de milliers d’hectares à l’Etat

Le parc national de Torres del Paine est géré par la CONAF, qui la loue à deux concessions d’exploitation. Alvaro Vivanco souligne que c’est un cas particulier car les visiteurs y sont très nombreux, mais dans la plupart des parcs nationaux il n’y a pas d’installations et très peu de refuges. « Dans une large mesure, l’État est responsable de cette situation car il devrait favoriser l’accès à la montagne plus que les propriétaires privés, mais il ne le fait pas », déplore-t-il-.

Dans la Patagonie chilienne il y a une dizaine d’autres parcs, dont le Parc Pumalin, privé et d’utilisation publique, créé par Douglas Tompkins, le fondateur de la marque de vêtements de sport North Face et d’Esprit. Avant sa mort, le millionnaire américain avait acheté des terrains immenses en Patagonie et, en mars 2017, sa veuve en a cédé à l’Etat chilien 407 625 hectares, ce qui représente la plus grande donation de terres de l’histoire. Trois parcs nationaux sont en train d’y voir le jour. « Il reste à voir comment l’État chilien va s’y prendre maintenant qu’il a reçu ce don… », commente Alvaro Vivanco. Ou quand l’accès à la montagne devient un test de démocratie.

Torres del Paine, chute de Salto Grande © Isolda Agazzi

Une version de ce reportage a été publiée par l’Echo Magazine. Il a été réalisé avant le confinement du Chili


Voir aussi le premier volet de cette série sur la Patagonie: Les glaciers de Patagonie sont en danger: le Perito Moreno en Argentine

Les glaciers de Patagonie sont en danger: le Perito Moreno en Argentine (1/2)

Le sud de la Patagonie recèle la troisième plus grande calotte glaciaire au monde. Mais en Argentine deux grands barrages sont en cours de construction, qui pourraient menacer le Perito Moreno, l’un des rares glaciers stables sur terre.

 Il avance majestueusement dans les flots mugissants du lac Argentino, dont la couleur oscille entre le bleu céruléen et le gris plomb selon les élans impétueux du vent de Patagonie. De temps en temps un morceau de glace s’écrase avec fracas dans l’eau, rompant le silence absolu de ces steppes du bout du monde et rappelant que le Perito Moreno est l’un des rares glaciers stables sur terre. Au lieu de reculer, comme la plupart de ses semblables, il a atteint un équilibre dont seule la nature a le secret : il avance sur le lac face à la péninsule de Magellan. Lorsqu’il l’atteint, le lac se retrouve divisé en deux, ce qui fait monter de 30 mètres le niveau des eaux de son bras Rico. Celui-ci commence alors à entailler le glacier qui, petit à petit, cède sous la pression et s’effondre de façon spectaculaire. Un phénomène de rupture unique au monde et totalement imprévisible, qui a lieu tous les deux à quatre ans.

Le Perito Moreno fait partie du champ de glace Sud de Patagonie – la troisième plus grande calotte glaciaire au monde après l’Antarctique et le Groenland -, situé à cheval entre l’Argentine et le Chili. Il y neige 300 jours par an et ces abondantes précipitations ont donné naissance à 49 glaciers qui, côté chilien, se jettent surtout dans la mer – le plus grand étant le Pie XI qui, lui, augmente – et côté argentin, dans des lacs. Comme le Perito Moreno, d’une superficie de 254 km2 et qu’on peut parcourir crampons aux pieds, pourvu de tenir debout face à des rafales de vent qui peuvent atteindre les 150 km/h.

Le lac Argentino © Isolda Agazzi

Deux barrages en cours de construction sur le fleuve Santa Cruz

Une menace pèse pourtant sur le Perito Moreno: le consortium Represas Patagonicas, dont l’actionnaire majoritaire est l’entreprise chinoise Gezhouba (sise à Wuhan et qui a construit le barrage controversé des Trois Gorges en Chine), est en train de construire les deux plus grands barrages d’Argentine: le Condor Cliff et La Barrancosa, sur le Santa Cruz, le dernier fleuve glaciaire du pays, qui court du lac Argentino à l’océan Atlantique. Le projet avait été adjugé en 2008, sous l’ancienne présidente Cristina Kirchner, mais la crise économique – et une forte opposition des mouvements de protection de l’environnement et des peuples autochtones – avaient empêché l’avancement des travaux, jusqu’à l’entrée en scène du puissant financier chinois, qui a injecté 4’714 millions USD dans le projet.

Après la réalisation d’une étude d’impact environnemental « bâclée » selon les opposants et la tenue d’un débat public en 2017, les travaux ont démarré. « Beaucoup de gens avaient pourtant participé à cette audition publique pour dire qu’ils étaient contre le projet!” s’exclame Soledad Veron, du Movimiento Patagonia Libre.

Prix Berta Caceres à Rios to Rivers, une ONG qui s’oppose aux barrages

Noel Miranda, Silvina Comachi et Sophia Nemenmann lauréates, du Prix Berta Caceres

« Aucune étude d’impact environnemental n’a duré plus de 15 jour! Sans compter la question des communautés Mapuche et Tehuelche, dont les restes fossiles seraient inondés. Je viens de Puerto San Julián et le fleuve Santa Cruz alimente en eau potable trois villes, dont la mienne. Il n’y a aucune garantie que les barrages n’auront pas d’incidence négative sur le champ de glace Sud de Patagonie, où se trouve le Perito Moreno», nous déclare Noel Miranda, de l’ONG Rios to Rivers. Cette journaliste de 31 ans était le 6 mars à Buenos Aires, dans le bâtiment du Sénat,  pour recevoir avec d’autres camarades le prix Berta Caceres, décerné à des organisations ou femmes engagées dans des luttes socio-environnementales en Argentine, en hommage à la militante écologiste hondurienne assassinée il y a quatre ans.

L’ONG Rios to Rivers travaille sur la conservation de l’eau, en particulier en misant sur l’éducation environnementale. «Nous faisons connaître ces rivières aux jeunes, afin qu’ils puissent expérimenter ce qu’est une rivière endiguée et une rivière en liberté. Le fleuve Santa Cruz est encore libre et les travaux sont encore très peu avancés, nous avons pu la naviguer sur 320 km», continue la militante.

 

San Antonio de los Cobres, grosse bourgade minière au nord de l’Argentine © Isolda Agazzi

Le soutien à l’extractivisme continue

En effet, en raison de la crise économique en Argentine et des plaintes des ouvriers, les travaux ont très peu avancé pour ne couvrir que 12% du total à ce jour. «Grâce au prix Berta Caceres, nous pouvons prendre une fois de plus position au Sénat pour défendre l’accès à l’eau, qui est un droit humain. Il n’y a pas de développement social sans eau potable. Nous comprenons le besoin de générer de l’énergie, mais avec tout le vent qu’il y a dans la province de Santa Cruz on pourrait produire de l’énergie éolienne ! »

Elle fait remarquer que les habitants de la région ne voient aucun avantage dans ce projet car l’énergie produite irait à Buenos Aires et les emplois, qui sont dangereux et ne garantissent pas de conditions décentes, ne sont pas destinés aux locaux. « Nous sommes favorables à la création d’emplois décents qui ne mettent pas en danger la qualité de l’eau et les glaciers de Patagonie. Nous avons la troisième réserve d’eau douce à l’état solide au monde, nous ne pouvons pas la mettre en danger pour un accord avec la Chine !  Mais malheureusement le nouveau gouvernement d’Alberto Fernandez a déclaré que le soutien aux activités extractives et à la construction des barrages allait se poursuivre.»


Ce reportage a été publié par Le Courrier. il a a été réalisé avant le confinement de l’Argentine


Voir aussi Extraction minière à Chubut en Patagonie: “non c’est non”!

Les ouvrières du textile suspendues à un fil

Photo: ouvrières du textile au Cambodge © Solidar Suisse

Au Bangladesh et au Cambodge, où les usines textiles ont fermé les unes après les autres faute de commandes, des centaines de milliers d’ouvrières se retrouvent au chômage, sans aucune protection sociale. Sanjiv Pandita, le coordinateur de Solidar Suisse sur place, appelle les marques à continuer à verser les salaires

Le confinement de la moitié de l’humanité a fait chuter la consommation d’habits et de chaussures. Le géant suédois H&M a fermé les ¾ de ses boutiques dans le monde. Adidas – qui a enregistré un bénéfice net de près de 2 milliards euros l’an dernier – a dû mettre 1’200 salariés sur 60.000 au chômage partiel. Si dans les pays industrialisés les travailleurs mis à pied bénéficient souvent d’une assurance chômage, de l’autre côté de la planète, tout au bout de la chaîne de production, la situation est dramatique. Au Cambodge, 60% des usines pourraient devoir fermer, impactant 300’000 personnes. Au Bangladesh, plus d’un million de travailleurs ont perdu leur emploi.

Quel est le sort de ces ouvrières – la plupart du temps il s’agit de femmes ? Nous l’avons demandé à Sanjiv Pandita, le représentant régional de Solidar Suisse. Depuis Hong Kong, l’ONG suisse mène un programme régional de soutien aux travailleurs du textile qui couvre 14 pays, en partenariat avec des organisations et syndicats sur place.

Quelle est la situation des travailleuses du textile dans les pays de production?

Sanjiv Pandita: Dès le début de la crise, même si le Bangladesh et le Cambodge ne comptaient pas beaucoup de cas de COVID – 19, ils avaient été obligés de diminuer la production en raison de la baisse de l’offre et de la demande – beaucoup de matières premières viennent de Chine et les produits finis sont exportés surtout en Europe et aux États-Unis. Il y a donc déjà eu beaucoup de licenciements. Désormais au Bangladesh un million de personnes ont perdu leur emploi. Au Cambodge, ce sont des milliers de personnes, alors que d’autres ont conservé leur emploi, mais ne seront pas payées tant qu’il n’y a pas de nouvelles commandes.

Quels sont les principaux problèmes ?

La situation est difficile surtout pour les ouvriers qui ne sont pas dans le premier cercle de production, mais qui travaillent pour des sous-traitants dans des usines plus petites, et sans aucune protection sociale.

Le premier problème, c’est la menace immédiate du coronavirus, car le Bangladesh et le Cambodge ont des systèmes de santé publique très fragiles. Le nombre de cas paraît très faible [selon les données de l’Université John Hopkins, le Cambodge compte 122 cas testés et 0 morts et le Bangladesh 3382 cas et 110 morts], mais comme l’accès aux tests est difficile, le nombre est probablement nettement plus élevé. Un des dirigeants syndicaux du Bangladesh m’a dit que beaucoup de gens meurent de symptômes similaires au COVID – 19, mais ils ne sont pas comptabilisés.

Ensuite il y a le confinement, qui crée un problème supplémentaire : la plupart des travailleuses viennent des zones rurales, elles vivent dans des espaces exigus, où six femmes se partagent parfois une chambre. Si elles perdent leur emploi, elles n’ont plus rien à manger, cela devient un problème de sécurité alimentaire. La menace d’une famine imminente est encore pire que celle du virus.

Comment réagissent les gouvernements?

Au Cambodge, où la plupart des travailleurs n’ont pas de protection sociale, le gouvernement a demandé à la GMAC [Garment Manufacturing Association in Cambodia, l’association patronale) de verser 40% des salaires, mais c’est toujours en négociation. Le gouvernement a annoncé qu’il verserait 70 USD par mois, ce qui est largement insuffisant. En pratique, c’est très compliqué et cela peut prendre beaucoup de temps. Or quand les usines ferment, les gens ont besoin d’argent tout de suite.

Au Bangladesh, le gouvernement propose des salaires, mais ils ne sont pas suffisants. Les gens n’ont pas de compte en banque, comment vont se faire les paiements ? Le confinement a été décrété du jour au lendemain, ils n’ont même pas eu le temps de s’organiser. Et comme ils vivent tout près les uns des autres, c’est difficile de se protéger. Il n’y a pas assez d’eau pour se laver les mains, pas de désinfectant, pas assez de masques. Les syndicats explorent la possibilité que des usines se mettent à fabriquer des masques pour les travailleurs.

Et les marques, comment réagissent-elles ?

Beaucoup de marques n’honorent pas les contrats existants – au Bangladesh, ce sont des contrats de plusieurs millions de dollars –, d’autres ont dit qu’elles allaient le faire. Ces entreprises ont les poches pleines, elles ont gagné des millions de dollars sur le dos de ces travailleurs appauvris, donc aujourd’hui elles doivent assumer leurs responsabilités et payer les salaires pour les prochains mois. Ce n’est pas grand-chose: au Bangladesh, les salaires se situent entre 150 et 160 USD, au Cambodge, entre 180 – 200 USD. Ce sont des salaires de misère, qui n’ont pratiquement pas augmenté depuis vingt ans, alors que pour vivre dignement il faudrait au moins 500 USD par mois.

Quelle est votre action en tant que Solidar Suisse ?

Nous sommes favorables au confinement pour empêcher la propagation de la maladie, sinon les personnes vulnérables seront les plus affectées. Il n’y a même pas assez de ventilateurs en Europe, imaginez-vous à Phnom Penh ou à Dhaka… Mais le confinement doit être accompagné pour assurer des salaires corrects.

Nous avons réorientés nos programmes de formation, qui ne peuvent pas être mis en œuvre dans les conditions actuelles, vers l’aide humanitaire. Nous fournissons des aliments préemballés comme du riz et du dal [lentilles], des protections sanitaires, des équipements, du savon, du désinfectant et des informations sur la façon de se protéger. On va vers une grosse crise humanitaire. Je travaille dans ce secteur depuis plus de 20 ans et je n’ai jamais vu rien de pareil !

Les conditions de travail dans l’industrie textile ont été largement dénoncées. Pourtant, lorsque notre consommation d’habits s’effondre, les ouvrières se retrouvent au chômage et c’est encore pire. Comment sortir de ce dilemme ?

Qui gagne de l’argent dans les chaînes d’approvisionnement mondialisées ? Les marques et les élites locales. Les ouvrières travaillent pour des salaires de misère, elles vivent dans des bidonvilles, l’écart entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser.  Les riches peuvent se mettre en quarantaine, les pauvres pas car ils n’ont pas assez à manger. La croissance tirée par les exportations ne profite qu’aux élites, elle ne redistribue pas la richesse à la population. Elle crée des sociétés inégales et, pour maintenir cette inégalité, les pays asiatiques deviennent de moins en moins démocratiques, car il faut un Etat-parti fort pour que les choses ne bougent pas. Le coronavirus a exposé cette situation au grand jour.

Après le coronavirus, il faudra œuvrer à des sociétés plus démocratiques,  il faudra repenser le type de croissance que nous voulons et peut-être se tourner davantage vers un développement endogène, qui donne la priorité à l’économie nationale au détriment des exportations.


Une version de cette interview a été publiée dans Le Courrier du 9 avril

L’Odyssée, deux fois millénaire et si moderne

Photo: le temple de Segesta en Sicile © Isolda Agazzi

Dans le sillage d’Ulysse, Sylvain Tesson revisite l’épopée d’Homère dans un film plein de poésie. Il nous fait naviguer en Méditerranée au contact de personnages mythologiques, qui se reflètent dans notre monde comme dans un miroir

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage » chantait George Brassens au-début des années 1970, une époque dont les soubresauts paraissent presque légers par rapport à ceux d’aujourd’hui. C’est le cas de Sylvain Tesson : l’année passée il a parcouru la Méditerranée dans un bateau à voile, sur les traces du héros grec chanté par Homère il y a 2’500 ans. Un périple filmé par Christophe Freylat dans Dans le sillage d’Ulysse, diffusé cette semaine sur Arte et qu’on peut voir sur Arte.tv. Une perle qui ne pouvait mieux tomber en ces temps obscurs : « en période de confinement nous n’avons pas seulement besoin de nourriture et de médicaments, mais aussi de poésie », déclarait le célèbre écrivain voyageur sur le plateau de 28 Minutes. Qui pourrait lui donner tort ? Car « Homère n’est pas mort, il existe dans le paysage, la langue, la philosophie, les objets.»

Après l’Iliade, où il raconte les dix ans de la guerre de Troie, Homère écrit l’Odyssée pour narrer le long voyage d’Ulysse pour rentrer chez lui, à Ithaque. Bien que les deux villes soient relativement proches, le héros va errer pendant dix ans en Méditerranée, au gré des tempêtes et des rencontres. Au début du 20ème siècle, le géographe Victor Bérard a essayé de situer les lieux de l’épopée, inventant une nouvelle science : la géographie poétique.

Île des Cyclades © Isolda Agazzi

De Troie au Vésuve, l’antre de Polyphème

Tout comme le voyage d’Ulysse, celui de l’écrivain et de ses compagnons débute sur les ruines de Troie, « où la civilisation mycénienne, très connectée, s’est effondrée. Peut-être un miroir pour nous…», relève Sylvain Tesson, qui voit dans l’Odyssée un reflet de l’actualité. Leur première escale se fera à Mykonos, l’île des Lotophages, les mangeurs de lotos, une plante qui détruit la conscience. « Aujourd’hui on perd le contrôle de soi-même autrement, commente-il dans une discothèque bondée, ou les jeunes s’oublient au son de la techno. Mais pour Homère l’oubli est le pire des vices ». A noter que la plupart des historiens situent les Lotophages plutôt sur l’île de Djerba, en Tunisie, qui était à l’époque un comptoir phénicien.

Le voyage continue. Cap sur le Vésuve, près de l’antre de Polyphème, « qui mange les marins comme des petits fours. » Mais Ulysse est rusé : il arrive à l’aveugler, ordonne à son équipage de s’agripper sous le ventre des béliers et, disant au cyclope que son nom est Personne pour le berner, il arrive à s’enfuir.

Eole, le dieu des vents et la magicienne Circé

Le Stromboli en éruption © Fred Lang

Autre volcan, autre divinité. Eole, le dieu des vents, habite juste en face, sur le Stromboli, le célèbre volcan des îles Eoliennes encore très actif. « C’est ça la pensée païenne : le sentiment que quelque chose vibre dans l’air, que quelque chose existe qui n’est pas uniquement le réel, à moins que le réel ne soit le reflet de toute poésie… Le Grec pense qu’il y a une manifestation divine dans le vivant : la mer, le ciel, les dieux sont parmi nous. Alors le monde se met à pétiller, c’est ça la géographie poétique», commente Tesson, assis près du cratère.

Pendant un mois Ulysse est l’invité d’Eole. A la fin du séjour, celui-ci lui offre une outre qui contient tous les vents, lui enjoignant cependant de ne pas l’ouvrir. Mais ses compagnons, mauvais et jaloux, vont braver l’interdiction. Les vents s’échappent et déclenchent l’énième tempête. Quant à Tesson, tout au long de son voyage il commente les faits et gestes racontés par Homère avec des personnages qui semblent tout droit sortis de l’Odyssée. Comme Gaetano, le pêcheur de Stromboli « qui ressemble à Ulysse comme tous les pêcheurs de l’île ».

 

La côte au nord de la Sardaigne © Isolda Agazzi

Le héros et ses compagnons reprennent la mer pour échouer chez les Lestrygons, des géants anthropophages qui habitent au nord de la Sardaigne et ne vont faire qu’une bouchée de leur flotte. Mais Ulysse ne se laisse pas abattre: avec un bateau et une quarantaine de marins, il reprend la mer et accoste chez la magicienne Circé, qui vit sur une petite île dans le golfe de Naples. Il restera un an auprès de cette femme ensorceleuse, « un esprit de la forêt » qui transforme les hommes en pourceaux et les met tous à ses pieds. Sauf Ulysse, qui se garde bien de boire le filtre magique, devient son amant et vit avec elle des amours interdites.

Circé est une femme libre, la première sorcière de l’histoire. Elle est dangereuse, perfide même et échappe au contrôle des hommes. Une vision typiquement patriarcale que Tesson adoucit, voyant dans les femmes un lien à la nature, à la terre-mère, aux cycles de la vie.

La porte de l’enfer et le chant des sirènes, aussi envoûtant que les nouvelles technologies

Circé dit aux marins d’aller à la rencontre de la mort. Pour les Grecs, la porte des enfers se situait dans les Champs Phlégréens, près de Naples, une zone volcanique potentiellement encore très active et dangereuse. Tesson visite des catacombes impressionnantes, construites par les premiers chrétiens, où s’amoncellent des cranes et des crucifix, et où s’est déroulé, assure-t-il, « le chant le plus cauchemardesque de l’Odyssée ».

C’est dans les îles Galli, près de Capri, que vivent les sirènes. Non pas des femmes à la queue de poisson, comme elles seront imaginées plus tard par la mythologie, mais des oiseaux qui voltigent au-dessus des hommes, les envoûtent jusqu’à ce qu’ils s’oublient et s’échouent sur les rivages. Prudent, Ulysse écoute leur chant ligoté au mât, tandis que ses marins se bouchent  les oreilles. Zoom avant: « Les sirènes disent : nous savons tout ce qui se passe sur la terre, comme les GAFA et les nouvelles technologies, avec leur pouvoir d’hypnotisation et de surveillance générale de la planète, croit savoir Sylvain Tesson. Homère a eu l’inspiration géniale de décrire ce qui se passe aujourd’hui. C’est ça les sirènes. Il n’y a pas de différence entre Zuckerberg de Facebook et les sirènes. Homère avait pressenti que cela ne serait pas bénéfique. Certes on n’en meurt pas, mais on se dessèche, fascinés, l’œil rivé sur l’écran qui nous surveille totalement.»

 

Les Champs Phlégréens © Isolda Agazzi

L’Etna, siège du dieu du soleil, et la nymphe Calypso

L’Etna © Fred Lang

Après avoir passé entre Charybdes et Scylla dans le détroit de Messine, Ulysse est ses compagnons arrivent en Sicile, l’île d’Hélios, le dieu du soleil. Ils vont y rester un mois, bloqués par les vents, une fois de plus. L’Etna était le siège d’Hélios, le dieu du soleil, et d’Héphaïstos, le dieu des forges. Tesson reçoit un « cadeau des dieux de l’Olympe » : une éruption comme elle n’avait pas eu lieu depuis quatre ans.  «Chez les Titans, la lave est un monde de cauchemars qui descend très doucement vers le monde de la culture, des hommes, de l’agriculture. La lave va devenir de la terre fertile, le volcan une île, le désordre l’ordre. Les Grecs étaient toujours obsédés par l’idée qu’on allait du désordre vers l’ordre »

A Corfou, il arrive chez la nymphe Calypso, une femme qui vit seule dans un lieu étrange et pense pouvoir retenir le héros en l’isolant du monde. Elle représenterait donc le sentiment de possession plus que d’amour. « Veux-tu rester avec moi ou partir ? Veux-tu l’immortalité ou retourner voir ta femme ? » lui-demande-t-elle. « Le seul vœu que chaque jour je fasse est de rentrer chez moi », répond Ulysse, qui restera tout de même sept ans chez Calypso…

Après Nausicaa, l’amour platonique, retour chez Pénélope

Ile des Cyclades © Isolda Agazzi

A Corfou, il fait la connaissance de Nausicaa, fille du roi des Phéaciens. La jeune princesse tombe amoureuse du héros, mais elle renonce à la possibilité d’une relation sans avenir. «C’est la seule femme qui est vraiment amoureuse d’Ulysse, qui le respecte et se respecte soi-même.»

Sur les côtes albanaises, Tesson rencontre un peuple descendant des Illyriens, dans un pays fermé au monde pendant très longtemps, mais qui s’ouvre depuis deux décennies en essayant de ne pas oublier sa culture. En son honneur les habitants organisent un festin, «qui pour les Grecs est comme un don des dieux » et entonnent des polyphonies albanaises « qui viennent du chant des dieux ».

Finalement, au bout de dix interminables années d’errance, Ulysse remet pied à Ithaque. Un retour qui hélas n’a rien de romantique. Voulant remonter sur son trône, il commet l’un des pires massacres de la littérature. Avec l’aide de  son fils Télémaque et d’Athéna, la déesse de la guerre, il veut rétablir l’ordre et tuer les prétendants qui, depuis vingt ans, veulent se marier avec Pénélope et prendre le pouvoir. Pénélope qui l’aura attendu patiemment pendant tout ce temps et berné les prétendants en tissant la fameuse toile… «Le grand enjeu de l’Odyssée, c’est le rétablissement de l’ordre », conclut Sylvain Tesson. Un ordre plein de poésie, tout de même.

En train vers les nuages dans la cordillère des Andes

Au nord-ouest de l’Argentine, les villes de Salta et Jujuy sont la porte d’entrée de la partie andine du pays, où l’on sillonne des montagnes colorées dans l’un de trains les plus hauts du monde. Un chef-d’œuvre d’ingénierie, construit en 1921 pour traverser la cordillère et transporter vers la mer les immenses richesses minières de la région. Aujourd’hui c’est le lithium qui attise toutes les convoitises. 

Telle la palette d’un peintre, la montagne aux Sept Couleurs coiffe la bourgade de Purmamarca, nichée dans la cordillère des Andes, en territoire argentin, près de la frontière avec la Bolivie et le Chili. C’est l’un des endroits les plus arides de la planète, où les mouvements telluriques et le retrait de la mer ont créé, il y a des millions d’années, un relief rugueux, composé de canyons (appelés quebradas) et sommets aux différentes tonalités de rouge (dérivé de l’oxyde de fer), vert (dérivé du sulfate de fer) et jaune (dérivé du manganèse). Au fond de la vallée pointent des tâches vertes de végétation, mais au fur et à mesure qu’on prend de la hauteur, seuls des cactus isolés survivent dans ce paysage lunaire, tendant leurs bras comme pour implorer le ciel.

La montagne aux sept couleurs © Isolda Agazzi

C’est l’Argentine andine, habitée par des peuples autochtones qui descendent des Incas et parlent encore le quechua. Largement massacrés au 16ème siècle, lors de la conquête espagnole et de la fièvre de l’or, ils constituent une population à part, attachée à ses racines et à sa culture. Très catholiques, ils vénèrent aussi la Pachamama, la Terre mère, qu’ils célèbrent au mois d’août en enfouissant dans le sol de l’eau, de la nourriture et… leurs soucis. Ils sont agriculteurs et bergers. Ils cultivent du tabac, de la canne à sucre, des pommes de terre, du quinoa, du maïs et des fruits et élèvent des lamas, des guanacos, des vigognes, des moutons et des chèvres. La vie est rude. L’hiver, la température peut descendre jusqu’à – 20 degrés, mais depuis une dizaine d’années les maisons sont équipées de panneaux solaires et il y a un peu plus de confort.

Purmamarca, une bourgade andine tendance bobo

Purmamarca © Isolda Agazzi

On arrive à Purmamarca par une route escarpée aux innombrables virages, qui grimpe à flanc de coteau depuis San Salvador de Jujuy. Pour éviter le mal d’altitude, on mâche consciencieusement des feuilles de coca, un vaso-dilatateur qui stabilise la pression sanguine. Introduite par les Incas il y a plusieurs siècles, cette plante est parfaitement légale dans toute l’Argentine, même si elle n’y pousse pas – nous mâchons donc des feuilles importées de Bolivie. Abondamment utilisée en pharmacopée et cosmétique, elle sert à fabriquer des médicaments, des shampoings et… des rouges à lèvres.

Purmamarca est une bourgade nonchalante, aux maisons en pisé et bois de cactus, devenue relativement bobo et touristique depuis que la vallée a été classée au Patrimoine mondial de l’Unesco et que le réalisateur argentin Gaston Duprat y a tourné son dernier film, Mi Obra Maestra. Sur la place centrale, les marchands exposent des tapis, sacs et pulls bariolés. Un troubadour entonne des mélopées traditionnelles et une chanson à la gloire de Che Guevara, le mythique héro argentin de la révolution cubaine.

Salinas Grandes et le lithium, le nouvel or blanc

En continuant à monter, on arrive à Salinas Grandes, un désert de sel situé à 3’350 m d’altitude, d’où l’on extrait un sel volcanique dépourvu d’iode. La blancheur éclatante du salar  à perte de vue et la très forte réverbération peuvent créer d’étonnantes illusions optiques, mais là non, nous ne rêvons pas : un panneau péremptoire,  « No al litio » trône à l’orée de la saline, dans l’indifférence des touristes.

Salinas Grandes © Isolda Agazzi

Le lithium, présent en grande quantité sous cette saline et celles environnantes de Salar del Hombre Muerto à Catamarca, est devenu le nouvel or blanc de la région – nord de l’Argentine, Chili et Bolivie – et le moteur de la nouvelle économie connectée. Entrant dans la composition des batteries qui alimentent nos téléphones, ordinateurs et voitures électriques, il suscite un engouement croissant de la part des entreprises et des gouvernements, mais l’opposition d’une partie des communautés locales en raison de la grande quantité d’eau douce nécessaire à son extraction, dans une région qui en manque déjà cruellement.

Batteries pas fabriquées sur place, pour l’instant

Beaucoup moins connue que les autres pays du « triangle du lithium », l’Argentine est désormais le 3ème producteur de ce minerai au monde, après l’Australie et le Chili. Si la production n’y atteint pas encore celle du désert d’Atacama au Chili, 53 projets d’extraction sont en cours dans les provinces de Salta, Jujuy et Catamarca, financés par des capitaux étrangers à hauteur de 2 milliards USD.

Comme ses voisins, l’Argentine exporte seulement la matière première, mais elle pourrait commencer à fabriquer des batteries sur place pour ajouter de la valeur et créer des emplois. L’année passée, l’entreprise publique Jemse a conclu une joint-venture avec la société italienne SERI, mais la production n’a pas encore commencé. Auparavant l’ancien président bolivien Evo Morales – actuellement en exil en Argentine – avait essayé d’industrialiser la production de lithium en Bolivie en associant l’entreprise publique YLB à la société allemande ACI Systems, mais le nouveau gouvernement de transition de Jeanine Anez a annoncé son intention d’annuler le contrat.

 

San Antonio de los Cobres © Isolda Agazzi

Le train vers les nuages

C’est pour exploiter l’extraordinaire richesse minière de la région que fut construit le légendaire Tren a las Nubes, ou Train vers les Nuages – qu’en français on continue à traduire par l’ancienne appellation de Train des nuages, nettement moins poétique. L’ingénieur américain Richard Maury rêvait de construire un chemin de fer qui parcoure toute la cordillère des Andes, mais il dut revoir ses ambitions à la baisse. En 1921 il commença la construction d’un train qui, de la ville de Salta, atteignit le Col de Socompa, à 3’800m d’altitude, où il rejoignit la ligne chilienne. Il fallut près de 30 ans pour construire le troisième train le plus haut du monde, qui traverse 29 ponts, 21 tunnels et 13 viaducs et qui, au lieu d’utiliser le système de la crémaillère, monte par zigzag en s’inspirant de la façon dont les animaux gravissent les montagnes. Un exploit pour l’époque !

Aujourd’hui, faute d’investissements, la ligne ferroviaire est réduire à sa portion congrue, mais peut-être la plus spectaculaire. On emprunte la dizaine de wagons peints en bleu sur 22 km, de San Antonio de los Cobres, une grosse bourgade minière, au vertigineux viaduc de la Polvorilla. Tirés par une locomotive thermo-diesel qui dégage une épaisse fumée noire, on traverse des terres arides et inhospitalières, on passe aux pieds de volcans éteints depuis des millions d’années et on borde des eaux thermales. On entrevoit aussi plusieurs mines abandonnées d’où l’on extrayait du plomb, du zinc et de l’argent.

 

Le viaduc de la Polvorilla © Isolda Agazzi

Le viaduc de la Polvorilla et l’élan patriotique argentin

Le service marchandises, par contre, continue à fonctionner jusqu’au port international d’Antofagasta, au Chili, pour transporter surtout du lithium et le matériel nécessaire à son extraction. Tout comme les camions, dont le ballet incessant ponctue la Ruta 40, qui longe le chemin de fer et traverse toute l’Argentine du nord au sud, jusqu’à Ushuaia.

Le clou du voyage est le viaduc de la Polvorilla, d’une hauteur maximale de 63 mètres et qui culmine à 4’220 m d’altitude. Il a été construit par Richard Maury avec l’aide de l’ingénieur Gustave Eiffel, qui avait fait ses preuves avec la fameuse tour. On le traverse en grande pompe, au son solennel des Chariots de feu. Une femme souffrant du mal d’altitude souffle dans le masque à oxygène. Touchant le ciel avec un doigt, un touriste du Paraguay pose un genou à terre et demande sa belle en mariage. Descendus du train, les Argentins, très patriotiques, entonnent l’hymne national en regardant le drapeau se hisser.

Salta, danseuses de folklore © Isolda Agazzi

Salta la belle, petit bijou d’architecture coloniale

Retour à Salta, surnommée «la belle », la capitale régionale, qui conserve quelques beaux bâtiments coloniaux. Sur la place centrale, des groupes folkloriques composés d’enfants et de  jeunes chantent et dansent la zamba et la chacarera, des danses populaires du nord de l’Argentine, encore très répandues. Les passants s’arrêtent pour les écouter en dégustant un tamale ou une humita, une pâte de maïs concassé emballé dans des feuilles. Au restaurant, on tente le asado (rôti) de lama – une viande maigre, très fibreuse -, de chèvre ou de lapin, accompagné des immanquables empanadas saltenas, les meilleures d’Argentine, paraît-il. Dans les rues animées de la ville on découvre des ateliers de collage et des cours de quechua et de folklore.

« Les Mexicains descendent des Aztèques, les Péruviens des Incas et les Argentins des bateaux » affirmait le poète mexicain Octavio Paz, en référence à la forte vague d’immigration européenne du 19ème  siècle. Rien n’est plus faux. Ce pays a aussi une très forte identité autochtone et andine que les Argentins semblent friands d’apprendre à connaître autant que les étrangers.


Une version de ce reportage a été publiée par l’Echo Magazine

Au Soudan, une révolution féministe et intercommunautaire

Photo: manifestation sur la Place des Nations à Genève, 25 juin 2019 © Isolda Agazzi

Il y a un an, Omar Al Bashir était chassé du pouvoir, après avoir dirigé le Soudan d’une main de fer pendant trente ans. Invitée par le FIFDH début mars, Alaa Salah, l’icône de la révolution soudanaise, a fait souffler sur Genève un vent d’espoir particulièrement bienvenu

Une amie russe me confiait récemment que cette période morose lui rappelait son enfance en URSS, lorsque les gens n’étaient pas libres de leurs mouvements et leurs décisions et les étals des magasins désespérément vides, « même si là-bas ils étaient vraiment vides, pas comme ici aujourd’hui… !»

Dans cette atmosphère lourde, où toutes les manifestations sont annulées et il ne reste plus qu’un sujet de conversation (et d’écriture), le FIFDH (Festival du film et forum international sur les droits humains) a fait souffler sur Genève, début mars, un vent de liberté et d’optimisme. Ayant réussi à s’adapter en un temps record à l’urgence sanitaire, il a transféré une partie de sa programmation sur internet et nous a offert quelques belles rencontres. A commencer par celle avec Alaa Salah, une étudiante en architecture devenue l’icône de la révolution soudanaise.

Alaa Salah © FIFDH Miguel Bueno

Révolution pacifique

Il y a un an presque jour pour jour, Omar Al Bashir était renversé par un coup d’Etat militaire, après avoir dirigé le Soudan d’une main de fer pendant trente ans. Sa chute marquait le point d’orgue des manifestations déclenchées trois mois auparavant par le doublement du prix du pain. «Mais nous avons continué à manifester car c’est tout le régime répressif que nous voulions faire tomber, a expliqué la jeune militante. Le 3 juin, il y a eu une grande répression [par la junte militaire], mais nous sommes toujours restés pacifiques. Jusqu’à aujourd’hui, personne ne porte d’armes, c’est la plus grande victoire du soulèvement. Il y a deux mois, une loi a été promulguée pour mettre fin aux activités des Frères musulmans, nous avons donc obtenu gain de cause dans notre première revendication.»

En effet, comme le montre Soudan, les femmes en première ligne, un film de Arte diffusé par le FIFDH, le dictateur avait instauré un régime militaro-islamiste qui interdisait aux femmes, par exemple, de danser et porter un pantalon. La police des mœurs arrêtait chaque année 500’000 Soudanaises et les relâchait après paiement d’une amende. Une campagne de terreur qui a longtemps alimenté les caisses du régime.

Les Darfouris se sont joints aux manifestations

Les femmes ont été les piliers de la révolution, tout comme les étudiants et l’Association des professionnels du Soudan, longtemps clandestine, composée de syndicalistes, médecins, avocats et commerçants. Dans le film on voit les femmes haranguer les foules et lancer de nouveaux slogans : « Les filles soyez courageuses, cette révolution est la révolution des femmes ! » ou encore : « Les femmes veulent des droits et on ne renoncera pas ».

Aujourd’hui le processus de transition continue. Les femmes débattent de la fin des mutilations génitales, d’éducation, d’accès à la justice. L’effervescence révolutionnaire les réunit, tout comme les communautés. « On a grandi avec la ségrégation et la rivalité entre tribus. Mais la nouvelle génération n’acceptera jamais que ça continue ! » Lance une jeune fille. C’est que  les Darfouris se sont joint aux manifestations et la foule se prend à rêver d’une société unie, qui accueillerait toutes les communautés. « Il y a eu plus de 300’000 morts au Darfour, mais on ne pouvait rien dire. Maintenant c’est fini, tout le monde doit être traité de la même façon au Soudan », lâche une femme.

Omar Al Bashir devrait être livré à la Cour pénale internationale

L’espoir est permis. Le 5 juillet 2019, un Conseil de souveraineté a été formé, composé de cinq militaires, cinq civils et un onzième membre, élu par consensus. Il est chargé d’assurer la transition démocratique jusqu’à la tenue d’élections en 2020. Mais le processus est fragile : le 9 mars dernier, le premier ministre, Abdallah Hamdok, qui dirige le gouvernement, a été visé par un attentat – il en est sorti indemne.

Quant à Omar Al Bashir, le 11 février le gouvernement de transition a accepté de le livrer à la Cour pénale internationale pour répondre de génocide et crimes de guerre dans le conflit au Darfour qui, en 2003, avait fait près de 300’000 morts.


Une version de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine