Argentine : le tango pour envoyer valser la crise

Photos de milongas à Buenos Aires © Isolda Agazzi

La troisième économie d’Amérique latine s’enfonce dans le marasme, mais à Buenos Aires la classe moyenne court les milongas plus que jamais. Dans les périodes difficiles, le tango est une douce thérapie et il semble renouer avec ses origines humbles, issues de l’immigration.

 « Il y a trop de monde dans cette milonga, on ne peut pas bouger ! » s’énerve Alberto, me faisant virevolter avec précaution pour ne pas marcher sur les pieds des autres danseurs. En effet, la milonga (le bal) de cette salle prisée du centre de Buenos Aires est pleine à craquer. Des hommes et des femmes dansent à la lumière tamisée des lustres peinturlurés, suspendus au plafond en bois, dans une ambiance surannée au charme typiquement porteño. Ils enchaînent tango, valse et milonga (les principaux styles de danse) au son mélancolique du bandoneon, qui semble s’accorder langoureusement aux feuilles jaunissantes de l’automne austral. Pourtant, pour aller danser, aujourd’hui j’ai dû traverser une manifestation d’employés de justice qui réclamaient des hausses salariales et, les autres jours, des mobilisations syndicales de différents corps de métier, à n’importe quelle heure et par tous les temps. C’est que l’automne est chaud à Buenos Aires : le délégué du Fonds monétaire international (FMI) était en ville début mai pour négocier un nouveau prêt de plus de 5 milliards USD, qui viennent s’ajouter aux 56 milliards déjà prêtés à l’Argentine, un record ! En échange, le FMI impose des conditions particulièrement dures, qui vont du gel des salaires dans la fonction publique à la réduction des subventions à certains produits de base.

 

« Jusqu’au 15 du mois on a de l’argent, après on pleure »

Je ne m’attendais donc pas à trouver autant de monde dans les salles de bal de la capitale. L’Argentine n’est-elle pas en crise? « N’oublie pas que nous sommes au début du mois, m’explique Ugo, un quinquagénaire qui va régulièrement aux milongas à la sortie du travail. Jusqu’au 15 nous avons de l’argent pour aller danser, le 20 on pleure », plaisante-t-il. Comme les Argentins aiment faire la conversation entre deux morceaux de musique – c’est même impoli de montrer trop d’empressement à continuer la danse, comme en Europe – j’en profite pour mener une petite enquête. Auprès d’hommes essentiellement, il est vrai, très nombreux dans les milongas porteñas (« sauf quand Messi joue, mais ils vont arriver ! »), en raison de la structure même du bal, qui rend la discussion beaucoup plus aisée avec son partenaire de danse qu’avec sa voisine de table. Dans la plupart des milongas de Buenos Aires, les plus traditionnelles en tout cas, les hommes et les femmes sont assis séparément, les uns en face des autres. Les femmes, impeccablement habillées, attendent une invitation à danser en dégustant un thé avec un morceau de gâteau, ou un verre de vin et une empanada, selon l’heure. Elles montrent leur intérêt par une mirada, un regard ciblé, mais jamais elles ne lancent une invitation.

« Le tango est une thérapie, il crée du lien social »

De l’autre côté de la salle, un vieux monsieur me fait un signe discret de la tête – le fameux cabeceo, très pratiqué à Buenos Aires, un peu moins sous nos latitudes, si bien que les étrangers ont toujours un peu de mal à s’y faire. « Mais non, tu le fais très bien ! » m’assure un jeune Australien qui n’avait pas compris, précisément, que j’avais acquiescé au cabeceo de son voisin… Pour éviter des moments de grande solitude, le code de la milonga porteña veut que le cavalier vienne chercher la dame à sa table et qu’il la raccompagne galamment à la fin de la tanda, une série de trois ou quatre morceaux. Lors de la tanda suivante, nous étant enfin compris, le vieux monsieur se lève avec distinction, boutonne soigneusement son costume, traverse la salle, passe son bras autour de ma taille et m’entraîne sur la piste. « Le tango est une thérapie, il crée du lien social, souligne-t-il. Même si les gens n’ont pas d’argent pour payer la facture du gaz, ils préfèrent ne pas manger que renoncer à aller danser et retrouver leurs amis.»

« Tu es d’où ? » me demande un autre danseur – la question qui démarre toutes les conversations. Lui, il est d’origine italienne, comme la majorité des milongueros semble-t-il, et une bonne moitié des Argentins. «Dans les périodes de crise le tango renaît car l’abrazo, la danse, la musique, ça remonte le moral. Il renoue alors avec ses racines humbles, issues de l’immigration. Lorsque les gens ont de l’argent, ils font autre chose ». A 160 pesos en moyenne (3,5 CHF au taux de change actuel), la milonga reste relativement abordable pour la classe moyenne (supérieure) du centre-ville. Une entrée aux très nombreux théâtres coûte environ 700 pesos. « La crise ne se fait pas tellement sentir au centre de Buenos Aires, où il y a une classe moyenne, mais surtout dans les périphéries pauvres et dans certaines régions du pays, continue-t-il. Mais il est vrai que nous sommes une communauté relativement petite, d’ailleurs on se connaît tous. » Il y a aussi des aficionados étrangers, qui tombent sous le charme du tango et de la ville et y reviennent régulièrement, voire s’y installent carrément.

Photo: rue de Buenos Aires, paralysée par la manifestation des employés du judiciaire le 8 mai © Isolda Agazzi

Le tango, né avec l’immigration

Ce sont les immigrés italiens, espagnols et français de la fin du 19ème siècle qui ont donné naissance au tango, dans les ports du Rio de la Plata, le grand fleuve qui sépare l’Argentine de l’Uruguay. Les hommes esseulés pratiquaient d’abord la danse entre eux, puis s’aventuraient dans les bordels et plus tard dans les bals, à la recherche de l’âme sœur – si possible une femme de la même région, qui parle le même dialecte. Ils dansaient le cachenge, un tango saccadé, où l’on avance de biais, le dos courbé et le bras sur l’épaule de son partenaire, à petits pas rythmés, adaptés aux pavés de l’époque. C’est après avoir débarqué à Paris, à la Belle Epoque, que le tango devint plus stylisé, perdit sa mauvaise réputation, gagna ses lettres de noblesse et accéda aux salles de bal. Les grands compositeurs du début du siècle et de l’âge d’or du tango, dans les années 1940, y ajoutèrent des textes truffés de lunfardo (un mélange d’espagnol et d’italien) qui racontent, avec une nostalgie addictive, les rues de Buenos Aires, les quartiers de l’enfance, la mère, les femmes et bien entendu l’amour perdu. Dans le tango l’homme souffre toujours pour une femme et pleure sur sa vie, devenue un « chemin de croix. » L’inverse est aussi vrai évidemment, mais bien que des chanteuses de tango existent, on ne les entend quasiment jamais dans les milongas. Dans les années 1960 et 1970 le tango perdit de son éclat à Buenos Aires et les salles de bal fermèrent les unes après les autres. Une fois de plus, c’est à l’étranger que se ralluma la flamme, au début des années 1980, pour regagner ensuite Buenos Aires.

Photo: café de Los Angelitos © Isolda Agazzi

200 lieux de danse et une trentaine de milongas par jour

« Pour les retraités, le tango est une thérapie, m’explique Pedro, un enseignant de cette discipline. Les médecins leur recommandent de faire du sport, alors ils préfèrent aller danser quelques heures que marcher dix cuadras (une cuadra, qui équivaut à 100 m et mesure la distance entre deux rues, est l’unité de mesure de la distance en Argentine). Mais aussi pour les gens actifs, qui enfilent leurs chaussures de danse à la sortie du travail, ou entre deux boulots.» Il y a 200 lieux de danse dans la capitale argentine et une trentaine de milongas par jour, de 14h à 6h du matin, avec un public essentiellement local, qui va en rajeunissant au fur et à mesure que la nuit avance. Ou en se mélangeant : « Nous sommes là depuis le début de l’après-midi, maintenant nous allons à une milonga près de l’Obélisque, où un orchestre formidable va jouer jusqu’à 2h du matin. Tu viens ? » Me lance Edoardo, un pimpant octogénaire qui arbore une flamboyante cravate rouge. Le tango, sûrement pas à la portée de toutes les bourses, mais un facteur important d’intégration sociale et intergénérationnelle à Buenos Aires. Et un antidote à la crise, quelle qu’elle soit.

Les ONG accusent l’OMC de «pink-washing »

Photo: femmes au marché au Myanmar © Isolda Agazzi

En adoptant une déclaration sur les femmes et le commerce, à la ministérielle de Buenos Aires, l’OMC était accusé par les ONG de vouloir améliorer son image pour étendre des libéralisations qui menacent les droits des femmes. Une année plus tard, les critiques sont toujours aussi virulentes. 

En décembre 2017, à la conférence ministérielle de Buenos Aires, 121 membres de l’OMC ont adopté une déclaration sur le Commerce et la capacitation économique des femmes qui vise à augmenter la participation de ces dernières dans le commerce international en renforçant l’entrepreneuriat féminin. Bien que présentée comme une première dans l’histoire de l’organisation, la déclaration a aussitôt été taxée de « pink washing » par les ONG qui, dans une déclaration signée par 200 organisations féministes et alliées du monde entier, y voient une façon sournoise de faire accepter de nouveaux sujets, instrumentaliser l’égalité de genre pour renforcer le modèle néo-libéral et se concentrer sur les femmes entrepreneurs, en oubliant les autres. « Nous n’allons pas laisser utiliser les femmes comme cheval de Troie pour étendre un système qui détruit leurs vies et celles des enfants, des paysans, des travailleurs et de la planète ! », s’indignait l’activiste écologiste indienne Vandana Shiva. « Les libéralisations menées par l’OMC ont poussé les salaires et les standards du travail à des niveaux historiquement bas et permis aux investisseurs étrangers d’exploiter les femmes comme force de travail flexible et bon marché», renchérissait Joms Salvador, de Gabriela, l’Alliance des femmes philippines.

Photo: femmes au marché au Myanmar © Isolda Agazzi

Commerce pas neutre du point de vue du genre

Pour réagir à cette « fausse bonne idée », des ONG du monde entier, dont Alliance Sud, se sont réunies dans une Gender and Trade coalition dont le Unity statement annonce clairement la couleur : une alliance féministe sur la justice commerciale pour traiter les impacts négatifs des règles commerciales sur les droits des femmes et élaborer des réponses politiques qui s’attaquent aux causes structurelles des violations « genrées » des droits humains. En d’autres termes : montrer que les politiques commerciales ne sont pas neutres du point de vue du genre. Car les femmes ne sont pas seulement entrepreneurs, mais aussi productrices, consommatrices, commerçantes, travailleuses, et principales prestataires du travail non payé. Et les libéralisations commerciales, les déréglementations, les libéralisations des services publics nuisent à leurs droits. D’où un appel à remplacer la compétition par la coopération, la croissance par le développement durable, la consommation par la conservation, l’individualisme par le bien public et la gouvernance du marché par la démocratie participative. Depuis l’adoption de la déclaration de Buenos Aires, l’OMC a organisé des séminaires sur le commerce et le genre, dont un début décembre à Genève, où la Gender and Trade Coalition s’est plainte de ne pas avoir été invitée à parler. Les présentations étaient parfois contradictoires. Une représentante de la Banque mondiale a affirmé que les entreprises exportatrices, intégrées dans les chaînes globales de valeur, emploient proportionnellement plus de femmes. Tout en reconnaissant que «la plupart des modèles [économétriques] que nous utilisons assument qu’il y a le plein emploi, personne dans le secteur informel et que les femmes peuvent passer aisément d’un secteur à l’autre – et nous savons que ce n’est pas vrai. » Une représentante du BIT a indiqué, au contraire, que les femmes travaillent surtout dans des secteurs où les droits de douane à l’exportation sont plus importants – aussi bien en Inde que dans les pays industrialisés. Et lors d’une même présentation, on a pu entendre une panéliste affirmer que le commerce est neutre du point de vue du genre et une autre dire exactement le contraire…

Photo: Buenos Aires, La Boca, © Isolda Agazzi

Dans le Mercosur, les libéralisations ont créé des emplois peu qualifiés et mal rémunérés pour les femmes 

De plus en plus d’accords de libre-échange incluent des dispositions spécifiques sur le genre – 75 (60 en vigueur) sur plus de 500 accords. La plupart de ces dispositions portent sur la coopération, d’autres sur l’égalité de genre, sur des instruments internationaux sur le genre, ou sur les politiques nationales sur le genre. Mais en cas de différend, seul l’ALE entre le Canada et Israël prévoit le recours au mécanisme de règlement des différends. Trois autres ALE prévoient des consultations. Les autres ne prévoient rien du tout. Les ALE de la Suisse ne contiennent pas de disposition spécifique sur le genre.

Dans un rapport qui vient de paraître, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) écrit que « les travaux de recherche de la CNUCED montrent que le processus d’intégration régionale entre les membres du Marché commun du Sud (Mercosur) – Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay – n’a que légèrement réduit les inégalités entre les sexes. Et si une plus grande ouverture commerciale entre les quatre pays d’Amérique du Sud a créé de nouvelles possibilités d’emploi pour les femmes, la plupart sont des emplois peu qualifiés et mal rémunérés.  L’autonomisation économique des femmes gagnerait à ce que la région s’affranchisse de sa dépendance à l’égard des produits primaires et des produits de base qui rendent les pays plus vulnérables aux chocs extérieurs et moins aptes à créer des emplois de qualité. »

La Suisse est en train de négocier un accord de libre-échange avec le Mercosur. Elle devrait étudier l’impact de cet accord proposé sur l’autonomisation économique des femmes.

Cet article a d’abord été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

 

 

 

Le vendredi, c’est transition

Photos de la rade de Genève © Isolda Agazzi

A Genève, le vendredi, des personnes de tous horizons se réunissent pour discuter de monnaie complémentaire, de l’initiative Genève 0 pub, du moratoire sur la 5G… Pour un monde en transition post-spéculation et post-carbone, qui oscille entre économie solidaire et décroissance.

Il fut un temps où le vendredi était jour de jeûne. Désormais c’est le jour où l’on réfléchit à une vie plus frugale pour respecter les limites de la planète. Du moins à Genève, où une vingtaine de personnes se retrouvent à la Maison des Associations pour les Vendredis de la transition, une initiative lancée par les Quartiers collaboratifs et Monnaie léman, en collaboration avec le Colibri, le mouvement de Pierre Rabhi, et animée notamment par Jean Rossiaud, député au Grand Conseil. C’est l’expression locale des Villes en transition – vers un monde post-carbone, post-nucléaire et post-spéculation –, un mouvement lancé en 2006 en Grande Bretagne par Rob Hopkins, devenu mondialement célèbre grâce au film Demain – et dont il existe un Demain Genève et un Après-demain.

« Nous avons quatre slogans : Il existe des solutions immédiates et concrètes au dérèglement climatique ; chacun doit faire sa part ; faisons de nos quartiers des communs et des logiciels libres ; sortons nos lémans comme une carte d’identité de la transition, nous explique l’élu Vert. L’idée est de réinventer la production, la consommation, la démocratie et la gouvernance. Nous avons lancé la monnaie locale le léman, qui est une initiative immédiate et concrète pour relocaliser la production et la consommation en les orientant vers la durabilité.»

8000 monnaies locales dans le monde, dont une quinzaine en Suisse

Il y a 8’000 monnaies locales dans le monde, dont une quinzaine en Suisse, nées pour la plupart après la crise financière de 2008. « On s’est beaucoup inspirés du Wir, une monnaie créée après la crise de 1929 par des entrepreneurs pragmatiques de Zurich et de Bâle. Ils se sont dit qu’il n’y avait pas de raison que la crise à New York, qui avait asséché les marchés financiers, se répercute en Suisse, où il y avait l’un des meilleurs appareils productifs d’Europe, des employés qualifiés et des clients pour leurs produits. Ils ont donc lancé une monnaie qui fonctionnait comme une sorte de troc multilatéral, un crédit mutualisé pour que l’argent circule localement.»

Même si elles visent à relocaliser la production et la consommation, les monnaies locales n’échappent pas à l’idée que la richesse d’un pays se mesure à la somme de ses transactions. « Les entreprises qui adoptent le léman veulent participer à la création de richesse, précise Jean Rossiaud, mais en s’orientant collectivement vers la durabilité. Plus on travaille en léman, plus on fait croître l’économie durable au détriment de l’économie gaspilleuse et spéculative. Nos entreprises désirent redonner du sens à leurs services et proposer des prix «  justes ». Aujourd’hui 550 entreprises acceptent cette monnaie dans le bassin lémanique, dont 75% à Genève. De plus en plus de communes s’y mettent aussi officiellement.

Il précise que l’objectif des Vendredi de la transition, c’est d’offrir un espace à toute personne qui a une idée de projet et veut faire quelque chose d’immédiat et concret. Il y a eu des jardins urbains, un collégien qui voulait vendre des lémans dans son collège, un projet 0 déchets dans l’éco quartier de Meyrin… L’un des succès les plus fulgurants du mouvement, c’est le moratoire sur la 5G: l’idée est née un vendredi, la Coordination genevoise pour le moratoire a été lancée le vendredi suivant, avec communiqué de presse, envoi de la lettre à toutes les communes et circulation de la pétition suisse. Dans la foulée, les cantons de Genève et Vaud viennent de décréter un moratoire sur l’installation des antennes 5G tant que l’impact sur la santé n’a pas été étudié.

Initiative Genève 0 pub validée le 17 avril 

Un autre succès majeur des Vendredis de la transition, c’est l’initiative Genève 0 pub. « L’initiative a été lancée par le Réseau d’Objection de Croissance (ROC) en janvier 2017 lorsque, suite au changement du concessionnaire de publicité, on a vu fleurir en ville des panneaux blancs qui ont été tout de suite colonisés par des mouvements populaires artistiques, nous raconte Lucas Luisoni, du ROC Genève. Au sein des Vendredis de la transition, avec d’autres organisations comme le GLIP, le Collectif Genève sans publicité et les Quartiers collaboratifs, on a mis en place un mécanisme pour aboutir à une initiative municipale afin de libérer les rues de la publicité commerciale. Celle-ci a recueilli les 4’000 signatures nécessaires. Le Conseil d’Etat a décrété que cette initiative n’était que partiellement constitutionnelle, mais nous avons fait recours auprès de la Chambre constitutionnelle et nous avons gagné. Le 17 avril, le Conseil d’Etat a définitivement déclaré l’initiative valide et il va l’envoyer au Conseil administratif de la Ville, qui décidera s’il la met en œuvre directement ou s’il la fait passer en votation populaire. »

Pour le ROC la publicité est un moteur de croissance économique qui entraîne la diminution des ressources en transformant nos désirs en besoins. Le Réseau est né en 2008 – une date charnière, qui a marqué un véritable tournant dans les réflexions sur une économie alternative. Suite à la célébration de la journée mondiale sans achats, des gens ont voulu susciter une prise de conscience sur la fièvre acheteuse « car aujourd’hui les ressources disponibles diminuent. Décroissance c’est un terme coup de poing, qui n’existe même pas en économie car on préfère parler de croissance négative. Pourtant il est urgent de réfléchir à une économie qui respecte l’environnement et ne creuse pas encore davantage l’écart entre les revenus», ajoute Lucas Luisoni.

La décroissance, surtout pour les riches

Quelle est alors la différence entre décroissance et récession ? « La décroissance c’est la reconnaissance que l’on peut vivre mieux avec moins. C’est la frugalité heureuse, dans le sens des mouvements de protection de l’environnement. » Mais peut-elle s’appliquer à tout le monde ? « J’ai travaillé au Niger, où les gens survivent avec moins de 2 USD par jour. C’est évident que dans ce pays il faut une croissance soutenue – même 6% – 7% par an ce n’est pas assez vu l’augmentation de la population. La décroissance doit commencer par les riches, que ce soit les pays riches ou les riches au sein de ceux-ci. Car l’effet de ruissellement défendu par le système capitaliste, à savoir l’idée que tôt ou tard la croissance finira par bénéficier à tout le monde, ne marche pas. »

Nous insistons : la décroissance n’entraîne-t-elle pas le chômage? « Cela dépend des mécanismes de l’emploi mis en place, répond Lucas Luisoni. Il faudrait une répartition plus équitable du travail et une réflexion sur quel travail pour quel argent. Si on achète tout sur internet pour passer plus de temps en famille, un jour nos enfants vont se retrouver à travailler toute la journée dans un hangar pour Amazon. De toute façon, avec la robotisation, il y aura une  réduction du besoin de travail. Il faudra réinventer de nouveaux emplois dans le domaine social et relationnel, ou accepter le principe du revenu de base universel, que nous avons défendu. »

Le représentant du ROC Genève en est convaincu : le discours sur la décroissance est de plus en plus audible. Il affirme que le mouvement représente 15% de la population mondiale, qui cherche des solutions dans la transition, la relocalisation de l’économie, le partage plus équitable, la réparation plutôt que l’obsolescence programmée – bref des dynamiques qui permettent d’envisager l’avenir avec moins de scepticisme. « Car on ne peut pas imaginer un monde avec un futur viable sans réfléchir à un changement radical de modèle économique ».

Embargo sur Cuba : l’UE menace de porter plainte contre les Etats-Unis

Photos de La Havane © Isolda Agazzi

Suite à l’annonce de l’administration Trump d’autoriser les plaintes contre les entreprises qui opèrent sur d’anciennes propriétés américaines nationalisées par Cuba, l’UE menace de porter plainte contre les Etats-Unis devant l’OMC.  Ce n’est pas trop tôt : l’embargo américain est contraire au droit international et l’Assemblée générale de l’ONU le condamne depuis 26 ans.

Trop c’est trop. Après avoir subi pendant près de soixante ans l’embargo américain contre Cuba sans presque rien dire (et surtout ne rien faire), l’Union européenne a menacé de porter plainte contre les Etats-Unis auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Cet embargo interdit la plupart des importations et exportations entre les Etats-Unis et Cuba et les voyages des Américains. Il interdit aussi à tout bateau de charger et décharger aux Etats-Unis s’il a fait du commerce avec Cuba pendant les six derniers mois. En vigueur depuis 1962, il a été renforcé à plusieurs reprises. Partiellement assoupli par le président Barack Obama, Donal Trump menace de lui donner un nouveau tour de vis.

Cuba estime que l’embargo (qu’elle appelle bloqueo, le blocus) lui a coûté près de 760 milliards USD depuis 1962. Chaque année depuis 1992, l’ONU vote une résolution à la quasi-unanimité (à l’exception des Etats-Unis et d’Israël) pour le condamner.

Il a été décrété par Washington après l’invasion avortée de la Baie des Cochons, en 1961, lors de laquelle 1’400 exilés cubains entraînés par la CIA ont essayé de renverser Fidel Castro, que la Revolucion avait porté au pouvoir deux ans auparavant. Très peu d’entreprises ont les reins assez solides pour investir ou faire du commerce avec Cuba, craignant de ne plus pouvoir accéder au marché américain. L’une des exceptions notables est Nestlé, présente sur l’île depuis 1908, dont les produits figurent parmi les rares denrées alimentaires importées et qui est en train d’achever la construction d’une troisième usine.

Américains autorisés à porter plainte contre les entreprises européennes

La goutte qui a fait déborder le vase, côté européen, est l’annonce faite par le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, le 17 avril, devant les Vétérans de la Baie des Cochons précisément. Washington prévoit de donner un tour de vis supplémentaire à l’embargo en mettant entièrement en œuvre le Helms-Burton Act, qui autorise tout citoyen des Etats-Unis à porter plainte devant les tribunaux américains contre toute entreprise opérant sur de (très) anciennes propriétés américaines nationalisées par la révolution cubaine. Adoptée en 1996, cette partie de la loi n’a jamais été appliquée car les trois présidents qui se sont succédé – Bill Clinton, George W. Bush et Barack Obama – ont toujours fait adopter des moratoires de six mois. A partir du 2 mai ces plaintes seraient désormais possibles. Selon le Département de la justice, 6’000 d’entre elles seraient recevables, pour une valeur de 8 milliards USD.

Elles porteraient contre des entreprises (notamment européennes et canadiennes) qui gèrent des complexes hôteliers et touristiques à Cuba, des distilleries de rhum ou des fabriques de cigares, par exemple. Or ces entreprises risqueraient de déposer à leur tour une contre-plainte devant les tribunaux européens, exacerbant encore davantage la guerre commerciale entre les Etats-Unis et l’Union européenne. Dès lors les officiels européens ont fortement protesté. Ils considèrent que l’application extraterritoriale de mesures unilatérales contre Cuba est contraire au droit international et menacent de porter le cas devant l’Organisation mondiale du commerce.

L’embargo, instrument politique

L’application du Helms-Burton Act dans sa totalité serait un coup extrêmement dur pour Cuba, dont l’économie est déjà à bout de souffle et qui essaie d’attirer des investissements étrangers. Comme si cela ne suffisait pas, John Bolton a annoncé aussi le plafonnement des transferts d’argent des Cubains résidant aux Etats-Unis à 1’000 USD tous les quatre mois, alors que Barack Obama avait supprimé tout plafond. En 2016, ces transferts étaient de trois milliards USD. Ces fonds sont vitaux pour l’économie cubaine, ils permettent l’essor d’un semblant de propriété privée, alors que l’accès aux financements internationaux est presque impossible pour Cuba, en raison notamment de l’embargo américain.

Les mesures annoncées par l’administration Trump sont clairement politiques. Elles visent à étrangler encore un peu plus le régime cubain, accusé de soutenir le gouvernement Maduro. Le Venezuela est effectivement l’un des principaux et derniers fournisseurs de Cuba, surtout pour le pétrole. L’effondrement du Venezuela est en train de créer une crise économique à Cuba qui pourrait rappeler la douloureuse période spéciale du début des années 1990, lorsque la chute de l’URSS avait mis le pays à genoux.

Soixante ans après la Revolucion, Cuba essaie de s’adapter à un monde qui a profondément changé. Le 24 février, après une large consultation, le peuple a adopté une nouvelle constitution qui reconnaît la propriété privée et abandonne le terme de communisme au profit de socialisme. Les Etats-Unis doivent comprendre que la guerre froide est terminée et arrêter de mettre les bâtons dans les roues de l’île caraïbe. Et l’Union européenne doit faire valoir le droit international à l’OMC… Que les Etats-Unis essaient de paralyser précisément, en bloquant la nomination des juges à l’organe d’appel, dont ils considèrent les sentences trop politiques. On n’est pas sorti de l’auberge.

 

Voir aussi, du même auteur,

« Respect pour les acquis de la révolution cubaine, malgré l’opposition des Etats-Unis »

La Suisse devrait effacer sa dette cubaine

Cuba à la croisée des chemins

L’hospitalité au cœur des hommes et au sommet des Alpes

Photos de l’Hospice du Grand Saint Bernard © Isolda Agazzi

L’Hospice du Grand Saint Bernard accueille des voyageurs depuis près de mille ans. Aujourd’hui, neuf mois sur douze, ce sont des skieurs fascinés par la paix et la beauté  des lieux. Bien que non directement confrontés aux réfugiés, les chanoines regrettent « qu’en plaine » des gens soient rejetés à cause de leur différence.

C’est une maison de couleur ocre adossée à la montagne, suspendue entre deux pays ou entre ciel et terre, comme vous voudrez… On y vient à raquettes ou en ski de randonnée entre octobre et juin, lorsque la route est fermée et l’Hospice du Grand-Saint-Bernard coupé du monde et assoupi sous un manteau neigeux. Maintenant on y monte plus facilement que par le passé (bien que non sans risques en hiver), mais de tout temps le passage des Alpes a été une expédition, souvent mortelle, pour les voyageurs, pèlerins, marchands, contrebandiers et autres passants – les plus célèbres étant Napoléon et dit-on, Hannibal, même si ceci s’avère être une légende. Jusqu’à la fondation de l’Hospice en 1050 et la création de la Congrégation des chanoines du Grand-Saint-Bernard par Bernard, archidiacre d’Aoste, au sommet du col, en territoire actuellement helvétique, à un jet de pierre de la frontière italienne.

« Ce qui compte pour nous, c’est l’humain. Nous offrons l’hospitalité à toute personne qui vient frapper à notre porte et ne demandons jamais de passeport », s’exclame Raphaël Duchoud, la joie de vivre estampillée sur le visage, l’un des quatre membres de la Communauté religieuse qui font tourner l’énorme bâtisse, avec une dizaine de collaborateurs au service de l’accueil, tous membres de la Maisonnée. « Une fois, des contrebandiers et des douaniers ont été accueillis simultanément, mais les chanoines se sont débrouillés pour qu’ils ne se croisent pas ! » s’amuse-t-il à raconter.

Combe des Morts et arrivée à l’Hospice

Aujourd’hui les amateurs de montagne rejoignent l’Hospice, situé à 2’473m d’altitude, en montant pendant un peu plus de deux heures depuis l’ancienne station de ski du Super Saint-Bernard, avant l’entrée du tunnel. On foule la neige en longeant la rivière et l’on passe par deux refuges d’où, jusqu’à une époque récente, on pouvait appeler directement l’Hospice pour information ou en cas de besoin. En avançant encore un peu, on arrive à la Combe des Morts, la bien nommée car c’est là que le danger d’avalanches est le plus élevé – la dernière avalanche meurtrière y remonte à 2015. Par mesure de sécurité en cas de danger marqué, on peut laisser la distance d’une vingtaine de mètres entre les marcheurs ; du fond de la combe, on rajoute encore un peu de dénivelé et soudain… on se retrouve nez à nez avec l’austère bâtisse.

Quand il neige, c’est encore plus impressionnant : dans le brouillard et le vent, c’est à l’improviste, au détour d’une bosse, que surgit le refuge tant convoité qu’on cherchait en vain des yeux depuis le fond de la vallée. Comme pour ajouter encore quelques frissons dans le froid polaire, une des premières bâtisses qu’on aperçoit, c’est la morgue : une petite construction sur la gauche surmontée d’une croix, où reposent quelques 200 cadavres de victimes d’avalanches que personne n’est venue réclamer, pour la plupart momifiés par le froid. Murée depuis 1950, elle est pourtant loin d’être sinistre et participe même de l’atmosphère si particulière des lieux, où se mêlent la vie et la mort, la nature et la spiritualité.

Chanoines et chiens Saint-Bernard au secours des voyageurs

Pour atteindre l’Hospice par les deux versants du col, la montée est un peu sportive, mais elle permet de se faire une idée très vague du périple d’antan. Jusqu’au début du XXème siècle, on ne pouvait franchir le col qu’à pied, à cheval ou à dos de mulet. Ensuite l’invention et la diffusion du ski, avec bâtons et peaux de phoques, vinrent faciliter les déplacements hivernaux ; une facilité toute relative… Un film en noir et blanc datant de 1936, véritable morceau d’anthologie qu’on se délecte à voir et revoir à l’Hospice, montre les voyageurs qui descendaient du train à Orsières et prenaient la diligence, puis un traîneau jusqu’à Bourg-Saint-Pierre, d’où ils partaient à pied ou chaussaient de longs skis en bois pour entamer la montée. S’ils étaient pris dans une tempête de neige ou emportés par une avalanche, les chanoines dévalaient les pentes à ski pour voler à leur secours, leurs longues tuniques, soutanes et redingotes virevoltant dans le vent. Ils sondaient l’avalanche à l’aide de longues tiges en bois arrondies aux extrémités, aidés par les célèbres chiens Saint-Bernard. Après avoir découvert les malheureux, ils les déposaient sur une civière et les ramenaient à l’Hospice, vivants ou morts. Les voyageurs qui arrivaient sains et saufs étaient nourris et logés gratuitement dans des chambres très confortables, « où l’épaisseur des murs et le chauffage central les maintenaient au chaud. Ils pouvaient y passer une nuit et prendre deux repas, à moins que le mauvais temps ne les retînt plus longuement », récite le film.

Aujourd’hui les chiens Saint-Bernard passent l’hiver près de Martigny et ont été avantageusement remplacés par les détecteurs d’avalanches et les hélicoptères. Ils ne remontent à l’Hospice qu’en été, pour prendre la pose avec les touristes.

Actuellement, l’Hospice peut accueillir en hiver jusqu’à 130 personnes et le week-end, il affiche souvent complet. Les sportifs viennent fortifier le corps et ressourcer l’esprit dans le silence de ce lieu hors du temps, posé au cœur de montagnes immaculées. Ils gagnent le Col de Fenêtre ou grimpent sur le Mont Fourchon pour une vue imprenable sur les Alpes, le fidèle Mont Blanc toujours en arrière-plan. Le soir, ils déambulent dans les allées de cette auguste bâtisse chargée d’histoire, dégustent un repas simple, mais succulent et varié, et passent une nuit douillette en dortoir, ou dans des chambres aux meubles en bois massif et canapés en velours, le tout dans une chaleur humaine contagieuse, comme seuls les chanoines savent la transmettre « dans l’esprit de saint Bernard. »

Provisions amenées par camion pour neuf mois

Approvisionner une maison aussi grande, coupée du monde neuf mois par an, c’est un véritable défi que l’Hospice a relevé haut la main : début octobre, des camions fournisseurs amènent les provisions qui, en principe, vont suffire jusqu’au début juin – « sauf en ce qui concerne le pain, pour lequel nous avons recours à un héliportage au début mars afin de compléter les stocks pour tenir jusquà l’ouverture de la route au début juin» précise le père Raphaël. L’approvisionnement en eau se fait par une source qui appartient à l’Hospice. L’électricité y est installée depuis novembre 1911 ; jusqu’en 1962, elle a été produite par une génératrice fonctionnant à mazout et depuis lors, par un câble électrique qui relie le bâtiment au tunnel du Grand-Saint-Bernard. En ce qui concerne les poubelles, « vu que le prochain camion-poubelle ne passera qu’en juin, les hôtes sont priés de ramener leurs déchets et d’aider, si possible, à descendre les sacs poubelles pour les acheminer dans les molochs à ordures prévus par la Commune », nous explique-t-on.

Quant au chauffage, il est assuré par deux chaudières à mazout, tellement puissantes qu’il fait presque trop chaud. « Aujourd’hui il est rare qu’il fasse – 30 degrés, comme rapporté dans le film. Le réchauffement climatique se fait sentir, mais il faut dire qu’il est en marche depuis un siècle. Du temps des Romains, il faisait même beaucoup plus chaud que maintenant et la végétation boisée croissait plus haut en altitude qu’aujourd’hui ; le mot Cervin, par exemple, viendrait du latin “silva“, qui veut dire forêt, car celles-ci atteignaient cette montagne au pied de ses parties rocheuses. Le grand refroidissement date du Moyen-Age » explique le père Raphaël à un public médusé, le visage cramé par le soleil d’altitude.

 

Un seul réfugié est passé

Comment cette communauté religieuse comptant au total une quarantaine de membres, composée en majorité de Valaisans – elle possède aussi l’Hospice du Simplon et est présente dans quelques secteurs paroissiaux comme celui de Martigny, de Bagnes et d’Orsières, ainsi qu’en mission à l’île de Taïwan – perçoit-elle les murs qui se dressent sur le continent ? «Ce qui nous impressionne, c’est la peur de la différence, qui fait qu’on se bloque face à l’inconnu, nous répond le père Raphaël. C’est clair que beaucoup de personnes ne sont pas prêtes à être confrontées à l’inconnu et ont le sentiment d’être envahies par l’étranger. »

L’automne passé l’Hospice a accueilli un réfugié de passage, mais c’était un fait rarissime. Il y a trois ou quatre ans, des réfugiés avaient essayé de s’engager sur le col pendant le mois de novembre, mais avant d’y arriver, ils avaient été bloqués par le mauvais temps et rejoints par la police italienne ; les habitants du Col n’ont été informés qu’ultérieurement de ce fait.

L’Hospice n’est donc pas confronté directement à la réalité de l’asile, mais les membres de la Congrégation en paroisse sont concernés par ce phénomène. A la paroisse de Martigny, une laïque consacrée, membre de la communauté et chargée de la pastorale des réfugiés, s’occupe de leur insertion dans la société martigneraine. Il y a quelques années, un groupe de réfugiés appelés à se réinsérer dans le monde du travail « en plaine » ont participé près de l’Hospice à la restauration du mur en pierres sèches soutenant le chemin plat qui abrite les conduites d’amenée d’eau potable. «De par notre tradition, nous sommes sensibles à la réalité des gens qui ont dû quitter leur pays natal à cause de la famine, de la persécution et de la guerre et qui essaient de trouver une vie digne dans les pays occidentaux – d’où l’indignation et la révolte que l’on peut ressentir face au drame de convois entiers de réfugiés naufragés en mer dans des situations déplorables, ceci à cause d’un manque d’accueil qui leur a été fatal.»

Les ONG latino-américaines disent Basta à 25 ans de libre-échange!

Photo: manifestation anti-G20, Buenos Aires, 27 novembre 2018 © Isolda Agazzi

La Plataforma « America latina mejor sin TLC » a été lancée le 27 novembre à Buenos Aires, dans le cadre de la semaine d’action contre le G20. Elle demande aux gouvernements de la région de ne plus signer de nouveaux traités de libre-échange et d’investissement et de faire réaliser des études d’impact des traités existants.

“En Amérique latine, le commerce intra régional est déjà libéralisé à 95%. Alors pourquoi les gouvernements continuent-ils à négocier des accords de libre-échange (ALE)? Parce que les nouveaux ALE traitent de thèmes qui vont au-delà des frontières et affectent le pouvoir de décision des Etats. Un exemple patent, c’est le mécanisme de cohérence réglementaire, qui implique de rendre compatibles et homogénéiser les législations internes et prévoit le dialogue avec les « parties intéressées » du secteur privé. Ces questions régulatrices confèrent des privilèges exorbitants aux multinationales étrangères !  » S’exclamaient les représentants des ONG latino-américaines lors du lancement de la Plateforme Amérique latine mieux sans ALE, le 27 novembre à Buenos Aires. Ajoutant que : « 25 ans de libre-échange, ça suffit ! Il y a dix ans, nous nous sommes opposés avec succès à l’Area de Libre Comercio de las Americas (ALCA) [Zone de libre-échange des Amériques, un projet de traité de libre-échange continental], mais aujourd’hui les nouveaux ALE vont dans le même sens que l’ALCA ! »

Photo: lancement de la plateforme © Isolda Agazzi

Manifestations contre le G20 pour protester contre le libre-échange

« Nous sommes membres d’organisations sociales, syndicales, de femmes, de jeunes. Cette plateforme, qui réunit des plateformes nationales, était en gestation depuis longtemps. Ce n’est que par le dialogue que nous pouvons remettre en question les ALE, notamment en ouvrant un espace de discussion avec les parlements», soulignait Luciana Ghiotto, de l’Assemblée Argentine mieux sans ALE, saluant le fait que le lancement eût lieu dans les locaux du Sénat argentin.  Deux sénateurs étaient présents pour soutenir la plateforme – Fernando Solanas, président de la commission environnementale, et Magdalena Odarda, de Patagonie, présidente de la commission des peuples autochtones, très inquiète de l’avancée de l’extractivisme en Amérique latine. « Nous sommes contre tous les ALE car ils détruisent l’environnement et limitent la capacité de régulation des Etats. Il n’y a pas d’accords bons ou moins mauvais ! » Précisait Luciana Ghiotto.

L’évènement avait lieu dans le cadre de la semaine d’action contre le G20, organisée par les mouvements sociaux pour protester contre le sommet des chefs d’Etat et de gouvernement qui se tenait dans la capitale argentine – et pour la première fois en Amérique latine. Des ateliers contre le libre-échange et l’extractivisme se sont succédé à l’université et sur la place du Congreso (le parlement argentin), où des citoyens concentrés ont bravé la pluie diluvienne pour refaire le monde sous des bâches en plastique. La mobilisation a culminé dans la manifestation du 30 novembre, où des dizaines de milliers de personnes ont défilé dans les rues de Buenos Aires, scandant des slogans au son de la musique, dans une ambiance militante mais entièrement pacifique. En tête du cortège, une représentante des grand-mères de la Plaza de Mayo, le caractéristique fichu blanc sur la tête, et Perez Esquivel, rescapé de la dictature argentine et lauréat du Prix Nobel de la Paix, opposé aux accords de libre-échange et qui a servi de médiateur entre les autorités, qui craignaient des débordements et voulaient dans un premier temps interdire la manifestation, et les mouvements sociaux

Photo: manifestation anti-G20 Buenos Aires, 27 novembre 2018 © Isolda Agazzi

Scepticisme sur l’amélioration de l’ALENA

« Le premier traité signé a été l’ALENA, qui a ouvert la porte à tous les autres, a ajouté le Mexicain Alberto Arrojo à la conférence de presse. Aujourd’hui le Mexique a des ALE avec plus de 50 pays. Dans le cadre de la renégociation de cet accord, Donald Trump était prêt à laisser tomber le mécanisme de règlement des différends investisseur – Etat (ISDS), mais le Mexique a demandé de le garder, c’est absurde ! Donc il va s’appliquer au Mexique [mais sa portée a été limitée au secteur de l’énergie, des télécommunications et à d’autres projets d’infrastructure], mais pas au Canada… Le nouveau chapitre sur le droit du travail n’a rien d’exceptionnel, il n’est pas contraignant, ce ne sont que des recommandations. Le chapitre sur les règles d’origine exige une augmentation du salaire et l’indépendance syndicale des travailleurs du secteur automobile reliés aux chaînes globales de production, mais ceux-ci ne représentent que 2,8% de l’emploi du pays. De plus, son application va dépendre de la loi sur le travail au Mexique, qui est en train d’être réformée.»

Le nouvel ALENA, rebaptisé Accord Etats-Unis – Mexique – Canada, prévoit que pour que les véhicules automobiles puissent entrer sur le marché nord – américain à des conditions préférentielles, 40% – 45% de leur valeur soit produite par des ouvriers gagnant au moins 16 USD de l’heure. Pour l’instant nul ne sait si cette disposition va faire augmenter les salaires du secteur au Mexique ou relocaliser la production aux Etats-Unis.

Inquiétudes pour le TPP 11, entré en vigueur le 30 décembre

Ana Romero, du Pérou, s’est inquiétée de la pression exercée par son gouvernement sur le parlement pour qu’il ratifie le Traité Trans Pacifique 11 (le TPP sans les Etats-Unis, entré en vigueur le 30 décembre), malgré l’opposition du ministère de la Santé, qui craint une limitation de l’accès aux médicaments. Ignacio Latorre, sénateur chilien, a aussi pointé du doigt la  ratification du TPP 11 en cours dans son pays et le fait que les dispositions de cet accord se retrouvent déjà dans les nouveaux accords de libre-échange, négociés ou en cours de négociation, – selon la fameuse « technique du salami », dénoncée par Alliance Sud dans le cadre du TISA et du CETA.

La Plateforme demande aux gouvernements latino-américains de ne plus signer d’accords de libre-échange et d’investissement. Comme Alliance Sud, elle exige la réalisation d’études d’impact, dont sur les droits humains, par des entités indépendantes et un audit citoyen indépendant des accords existants. Celui-ci devrait être  contraignant, contrairement à ce qui s’est passé en Equateur, où une commission indépendante, la CAITISA, avait conclu au caractère néfaste des accords d’investissement, mais le gouvernement n’en a pas tenu compte.

Cet article a d’abord été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

Pour un traité contre la violence faite aux femmes

Photo: mural pour les droits des femmes, Puerto Piramides, Argentine © Isolda Agazzi

Le Traité toutes les femmes, une campagne internationale lancée début mars et portée par 1’700 activistes de 128 pays, veut pousser les Etats adopter un traité contre la violence envers les femmes.  

“Aujourd’hui dans plusieurs villes du Pakistan il y a eu des manifestations pour les droits des femmes – auxquelles ont participé des hommes aussi – et notre principale revendication était de mettre fin à la violence envers les femmes. Je suis rentrée juste pour prendre votre appel », s’exclame Simi Kamal, jointe par téléphone le 8 mars dernier. Cette militante des droits des femmes est membre du comité directeur du Traité toutes les femmes, une campagne internationale lancée début mars dans le monde entier pour exhorter les Etats à négocier et adopter un traité contre la violence faite aux femmes. « Un traité international très fort nous donnerait le bon bâton pour « battre » le gouvernement et adopter les lois qui vont avec, ajoute-t-elle. Nous avons utilisé avec succès la Convention sur l’élimination de la discrimination envers les femmes (CEDAW), mais elle ne couvre pas les questions de violence, elle ne va pas assez loin et les pays de notre région y ont apporté plein de réserves. La violence est un problème global. Elle a différentes manifestations et chez nous elles sont particulièrement pernicieuses ».

 

Photo: East Side Gallery, Berlin © Isolda Agazzi

Un pays sur quatre n’a pas de loi sur la violence domestique

1’700 défenseuses des droits des femmes de 128 pays ont donc lancé une campagne qui s’inspire d’autres campagnes à succès, celle sur le Traité anti-tabac et celle sur le Traité pour l’interdiction des mines anti-personnel. Elles demandent un traité international qui oblige les Etats à adopter des lois sur la violence envers les femmes ; à promouvoir des campagnes de formation pour la police, les juges, les médecins et les infirmières ; à mettre en place des programmes de prévention par l’éducation et des services pour les survivantes. Au passage, le traité devrait aussi leur permettre de lever des fonds.

Car les chiffres sont éloquents: selon l’OMS, une femme sur trois dans le monde a subi une agression sexuelle, y compris de la violence conjugale. 359 millions de femmes ne sont pas protégées contre le harcèlement sexuel sur leur lieu de travail. Un pays sur quatre n’a pas de loi contre la violence domestique, alors même que les lois ont un impact: aux Etats-Unis, quinze ans après l’adoption d’une loi sur la violence faite aux femmes, la violence conjugale a diminué de 53%. L’éducation marche aussi : en Ouganda, après la mise en place d’une formation sur la prévention, la violence conjugale était de 52% moins élevée dans les huit communautés qui l’avaient suivie que dans les autres.

Photo: Simi Kamal

Au Pakistan, un enchevêtrement de lois et la meilleure interprétation pour les hommes

Qu’en est-il au Pakistan ? « Il y a beaucoup de lois, nous répond Simi Kamal. Certaines viennent des anciens colons anglais, d’autres sont des lois traditionnelles, codifiées ou pas, d’autres des lois islamiques. Elles s’entremêlent et leur impact est différent sur les hommes et les femmes – avec la meilleure interprétation souvent réservée aux hommes. »

“La violence n’est pas un phénomène limité à certains pays et les traités internationaux agissent au niveau global, renchérit Meera Khanna, une sociologue indienne aussi membre du comité exécutif de la campagne. On ne parle pas seulement de violence physique comme le passage à tabac ou le viol, mais aussi de violence économique, émotionnelle, verbale. Réduire une femme à un objet sexuel, c’est de la violence. La particularité de ce traité est qu’il reposerait sur un processus consultatif mené par des survivantes dans le monde entier, qui a duré cinq ans et a abouti à un appel du peuple. Si les Etats se décident à lancer des négociations, ils doivent écouter ces voix ! »

Les femmes du monde entier ont trouvé une définition commune

Photo: Signature du Traité toutes les femmes avec Meera Khanna à Dehli

Meera Khanna travaille surtout avec des veuves et des femmes défavorisées en Inde. Elle nous explique que la pension de veuve n’y est pas automatique: l’Etat donne un certain montant aux femmes nécessiteuses, mais pour l’obtenir elles doivent en faire la demande, ce qui prend beaucoup de temps, et il peut être retiré. Si la pension était universelle et inscrite dans la loi, elle serait versée automatiquement à toutes celles qui y ont droit. « Mais la violence économique s’exerce aussi dans les pays industrialisés, où des femmes ne peuvent pas subvenir à leurs besoins car elles ne reçoivent pas de pension», continue l’écrivaine indienne.

« Les femmes du monde entier ont fait cause commune, elles ont trouvé une définition sur laquelle nous sommes toutes d’accord, pour qu’on ne dise pas que telle pratique est autorisée par telle culture, se réjouit Simi Kamal. Maintenant nous allons commencer à parler aux gouvernements. Ici au Pakistan nous sommes en train de discuter avec les officiels et dans quelques mois nous ferons encore d’autres lancements, plus formels. Nous voulons avancer au même rythme que les autres pays ! »

Nous lui souhaitons bonne chance et, en ce 8 mars, la laissons retourner aux manifestations pour les droits des femmes.

 

 

Soixante ans au Tibet

Photo: Sweet Requiem © Pablo Bartholomew

Sweet Requiem, qui était en compétition au FIFDH de Genève, montre la fuite du Tibet d’une petite fille, qui finira par rejoindre l’Inde. Alors que le 10 mars a marqué les 60 ans du soulèvement contre l’occupation chinoise, le cinéaste et la co-productrice du film nous parlent de l’évolution de la situation sur place et au sein de la diaspora.  

Une tempête puissante balaye les contreforts de l’Himalaya. Dolkar, une fillette de huit ans, s’enfonce péniblement dans la neige, en compagnie de son père et d’un groupe de Tibétains qui essaient de gagner la frontière népalaise – d’abord seuls, ensuite avec l’aide de Gompo, un guide qui les abandonnera en pleine montagne. A l’approche du col, des gardes-frontières chinois ouvrent le feu, tuant le père de Dolkar et d’autres compagnons d’infortune. Une vingtaine d’années plus tard, on retrouve Dolkar à Delhi, où elle mène une vie paisible dans le camp de réfugiés tibétains, entre son emploi d’esthéticienne, ses visites au temple, ses activités au sein de la communauté et ses cours de danse. Jusqu’à ce que son passé la rattrape…

C’est ainsi que débute Sweet Requiem, une fiction qui était en compétition au Festival du film international sur les droits humains (FIFDH) de Genève. En marge de la projection, nous avons rencontré le réalisateur, Tenzing Sonam, né en Inde de parents tibétains, et la co-productrice, l’Indienne Ritu Sarin. Ils nous racontent comment les Jeux olympiques de Pékin de 2008 ont marqué un durcissement dans la répression au Tibet, qui se fait désormais par des méthodes très sophistiquées. Vu l’énorme difficulté de lever des fonds pour un film en tibétain, notamment à cause de l’influence grandissante de la Chine dans la sphère culturelle, ils étaient particulièrement heureux de pouvoir présenter le film à Genève.

Photo: Ritu Sarin (gauche) et Tenzing Sonam (droite) © FIFDH Miguel Bueno

Sweet Requiem s’inspire d’un fait réel survenu en 2006 à la frontière entre le Tibet et le Népal. Les Tibétains fuient-ils encore leur pays en prenant autant de risques ?

Tenzing Sonam : Jusqu’en 2008, les enfants, mais aussi les personnes qui voulaient devenir moines, fuyaient en grand nombre – 3000 par an environ. Mais 2008 a marqué un véritable tournant, car la répression s’est intensifiée après les Jeux Olympiques de Pékin. La surveillance s’est nettement accentuée, elle se fait désormais par les drones et seule une vingtaine de personnes par an fuient encore le pays. Le téléphone mobile est très répandu au Tibet, pendant un certain temps les gens pouvaient envoyer des informations aux personnes en exil – comme dans le film, où Dolkar découvre l’auto-immolation par le feu sur son écran. Maintenant c’est impossible, il y a tellement de contrôles que vous seriez envoyé directement en prison. Ils ont mis en place un système de grilles de surveillance, toutes les communautés sont quadrillées – de l’unité familiale au village, à la ville, tout le monde doit faire un rapport au parti communiste chinois. Même à l’intérieur des familles les gens se soupçonnent entre eux, il est devenu très difficile de quitter le pays.

Le 10 mars a marqué le 60ème anniversaire du soulèvement contre l’occupation chinoise. Comment a-t-il été vécu au Tibet ?

Tenzing Sonam : Au Tibet il ne s’est rien passé. Craignant des débordements, le gouvernement a mis un embargo sur l’octroi de visas aux touristes et aux journalistes étrangers. Mais en Inde il y a eu des manifestations à Dharamsala, comme chaque année. C’est la capitale politique de la diaspora [où réside le Dalaï Lama], avec un gouvernement en exil et un premier ministre élus par la communauté. A Delhi – la capitale commerciale des Tibétains en exil – il y a eu plusieurs manifestations, y compris par le Congrès de la jeunesse tibétaine, qui a pris d’assaut l’ambassade chinoise.

Photo: Dolkar sur le pont vers le camp de réfugiés tibétains de Delhi

Comment a évolué la diaspora en soixante ans ?

Ritu Sarin : La plupart des Tibétains en exil vivent dans le sud de l’Inde, près de Mysore. Cela a été leur première destination lorsqu’ils ont fui le Tibet en 1959, et ils y ont reconstruits les trois grands monastères qui avaient été détruits par les Chinois. En soixante ans la communauté a beaucoup changé. Les premières années, les gens n’avaient aucun contact avec la famille restée au pays. En 1980, la situation s’est ouverte et les familles ont repris contact entre elles. Ensuite, il y a une vingtaine d’années, les gens ont commencé à se déplacer dans le monde entier et la diaspora s’est étendue. S’ils sont intégrés ? Pour ce qui est du travail, on peut dire que oui. Mais en ce qui concerne le mariage, la culture, ils préfèrent rester entre eux. Ils ont leur propre système scolaire, où le tibétain est la langue principale, pas comme au Tibet, où c’est interdit. C’est d’ailleurs pour cela que beaucoup de parents ont envoyé leurs enfants en Inde, afin qu’ils puissent étudier dans leur propre langue.

Quant à l’immigration en Suisse, elle date du début des années 1960.

Tensing Sonam : Les gens de la première génération, celle de mes parents, qui ont fui entre 1959 et 1970, croyaient qu’ils allaient retourner au pays. Mais cette génération a disparu, maintenant la connexion avec le Tibet est beaucoup plus ténue. Les gens continuent à vouloir rentrer, mais je doute qu’ils seraient capables de s’adapter à un pays qui est devenu beaucoup plus chinois.

Votre film a été partiellement financé par crowdfunding. A-t-il été facile de lever les fonds?

Ritu Sarin : Cela a été très difficile car il n’y a pas de public prêt à payer pour voir un film en tibétain – rien à voir avec la production d’un film en hindi par exemple. En Inde, la communauté tibétaine est trop petite et dispersée. Sans compter que la Chine exerce toujours une pression : si un producteur finance un film comme le nôtre, il risque de ne plus pouvoir distribuer ses films en Chine, donc il va s’auto-censurer. Même dans la culture, le « soft power » exercé par la Chine est énorme ! Je vous donne un exemple : nous faisons aussi des installations artistiques. Il y a trois ans, nous avons montré au Dhaka Art Summit (Bangladesh) cinq lettres de Tibétains qui s’étaient auto-immolés par le feu. L’ambassadeur chinois était furieux, il a menacé de clore l’exposition si nous ne les enlevions pas. Nous avons été obligés de les couvrir avec du papier.

Vous avez lancé le Festival international du film de Dharamsala. Qu’est-ce que c’est?

Ritu Sarin : C’est l’un des festivals de film indépendants les plus importants d’Inde. Nous montrons des films indépendants, des documentaires, nous travaillons avec la communauté tibétaine en exil. Comme il n’y a pas de cinéma, les films sont projetés dans la grande école tibétaine et dans les villages. La prochaine édition, la huitième, aura lieu du 7 au 10 novembre 2019, vous êtes les bienvenus !

Retour à Berlin, trente ans après la chute du mur

Photo: East Side Gallery © Isolda Agazzi

Berlin n’est plus la ville rebelle et décalée qu’elle était jusqu’au début des années 1990. Futuriste et multiculturelle, elle regarde avec confiance vers l’avenir, malgré les aléas de la mondialisation. Mais on regrette son caractère unique, à cheval entre deux mondes – dont l’un n’a fait qu’une bouchée de l’autre.

Il y a certes cette odeur âcre de chauffage au charbon, si typique, qui vient titiller les narines et vous rappelle, tout à coup, la promenade que vous faisiez dans ces vieux quartiers il y a une trentaine d’année. Il y a le ciel au-dessus de Berlin, qui a gardé son caractère ombrageux et ses lumières basses, en dépit du changement climatique. Il y a ce multiculturalisme décomplexé et pragmatique, si berlinois: une mosquée (avec minaret) côtoie une église – mais on n’entend ni l’appel à la prière de l’une, ni les cloches de l’autre ; les femmes en foulard se pressent dans les échoppes orientales et sur les bancs d’université (c’est du moins ce que la publicité veut vous faire croire, ou promouvoir) ; les restaurants turcs se succèdent aux pâtisseries débordantes de baklavas, si bien que dans certaines parties de Kreuzberg, aujourd’hui comme hier, on se croirait à Istanbul. Talonnés par les restaurants soudanais, iraniens, afghans et népalo-tibétains, ils contribuent au melting pot de cette ville autrefois à cheval entre l’Est et l’Ouest.  Mais à part cela, le Berlin d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître. Ni comprendre.

 

Photo: L’Oberbaumbrücke, l’un des anciens huit postes frontaliers entre la partie Ouest et Est de la ville © Isolda Agazzi

East Side Gallery

Cette atmosphère si particulière, qui a attiré toute une génération, a presque disparu. Les quartiers bohèmes et alternatifs de Kreuzberg, Prenzlauerberg, et autres lieux mythiques au pied du mur, où pulsait une créativité hors des sentiers battus, se sont gentrifiés. Les jeunes rêveurs, ou oisifs, mais dans tous les cas sans le sou, qui avaient afflué dans cet îlot démocratique perdu au milieu de la RDA (République démocratique allemande) pour échapper au service militaire de la RFA (République fédérale allemande),  ont été chassés par la hausse des loyers vers les quartiers périphériques, qui se gentrifient à leur tour pour les pousser encore plus loin. On cherche d’ailleurs en vain les restes du mur… Au milieu des chantiers et des bâtiments flambants neufs, on finit par tomber sur un panneau qui indique « qu’ici passait le mur de Berlin », surnommé « le mur de la honte », celui qui a divisé la ville en deux de 1961 à 1989. En suivant le Mauerweg, et en jouant à saute-mouton entre l’ancienne partie orientale et occidentale de la ville, qu’on essaie en vain d’identifier, on traverse la rivière Spree et on arrive à l’East Side Gallery, un mur en plein air peint par des artistes du monde entier. Un énorme panneau publicitaire de Mercedes Benz, qui vante, en alternance, les vacances à Majorque et la lutte contre le réchauffement climatique, vient éclairer par l’absurde ces peintures anticonformistes à la gloire de la liberté, la paix et la diversité.

Photo: Checkpoint Charlie © Isolda Agazzi

Checkpoint Charlie entre Mac Donald et KFC

On est à Berlin Est, où bat le cœur de la ville. Pardon, « Berlin Est », c’est un réflexe de vieux combattant, personne ne l’appelle plus ainsi. Dans tous les cas, c’est la partie orientale de la métropole, et la plus touristique. On y trouve la plupart des bâtiments historiques et des constructions futuristes, comme la gare principale et l’annexe du parlement. Sur les mythiques Potsdamerplatz et Alexanderplatz, inutile de chercher les kiosques de curry wurst où s’attardait Bruno Ganz dans « Les ailes du désir». Pour la plupart, ils ont été remplacés par des restaurants standards, luxueux et anonymes, des Mac Donald et des Starbucks. Aucune trace non plus de cette atmosphère communiste, austère et pesante, qu’on y respirait encore au début des années 1990, quand on avait l’impression de pénétrer dans des lieux interdits. A Checkpoint Charlie, lieu emblématique qui marquait le passage entre les zones américaine et soviétique, les touristes se font prendre en photo avec des figurants déguisés en soldats américains, devant l’enseigne d’un Kentucky Fried Chicken et derrière celle d’un Mac Donald. Sur la Friedrichstrasse, Prada et Gucci talonnent d’autres boutiques de luxe, à deux pas de la Karl Marx Allee – le titulaire s’est déjà retourné plusieurs dans sa tombe.

Photo: Manifestation des employés d’Infinera © Isolda Agazzi

Production à haute valeur ajoutée délocalisée en Chine

Les touristes sont omniprésents. Les millenials « adoorent Berlin ». Ils y viennent en vol low cost faire la fête et visiter les vestiges de la guerre froide, dont ils ont peut-être entendu parler à l’école. Ils rentrent dans leur Airbnb en métro, qui fonctionne toute la nuit le week-end, croisant des sans-abris et des gens plus ou moins dépenaillés – reflet visible de cette « classe moyenne inférieure » qui, selon l’économiste Branko Milanovic, est la grande perdante de la mondialisation et qu’on trouverait surtout aux Etats-Unis et en Allemagne, précisément.

Mais même les cols blancs sont confrontés à la compétition sans frontières. Devant le Brandenburger Tor, des employés d’une ex branche de Siemens manifestaient le 4 mars contre la suppression de 400 emplois par leur nouvel employeur, la multinationale américaine Infinera, qui va délocaliser en Chine la production des systèmes de transmission optique. « Nous sommes presque les derniers qui restent à Berlin, nous explique un ingénieur de cet (ex ?) fleuron de l’industrie allemande, mais malgré notre haut niveau de qualification, nous allons nous retrouver au chômage ! On craint aussi des failles de sécurité dans l’infrastructure digitale car Infinera est le fournisseur du gouvernement fédéral et de l’armée allemande » – suggérant que fabriquer en Chine n’est pas sans risques.

Photo: milonga et tango turc © Isolda Agazzi

Capitale mondiale du tango après Buenos Aires

Berlin reste une ville culturellement palpitante, même si la culture alternative y est moins visible, du moins au centre-ville. La tolérance et le mélange des genres fonctionnent toujours. Pour preuve : en trente ans, elle est devenue la ville au monde où l’on danse le plus le tango, après Buenos Aires. Il y a quatre à cinq milongas (bals) par jour – pas autant qu’à Buenos Aires, où il y en a vingt-cinq, mais pour une ville européenne c’est déjà beaucoup. Sans surprise, le style est innovant: beaucoup de tango nuevo, des femmes qui dansent entre elles et des hommes qui dansent entre eux, et même du tango turc !

« Personne ne regrette le Berlin d’avant ! » s’exclamait dans le Tagesspiegel du week-end un ancien rédacteur. Bien sûr, personne ne regrette la guerre froide et la partition de la ville, qui a fait tellement de mal aux Allemands. Mais alors que la capitale allemande va fêter le 9 novembre les 30 ans de la chute du mur, on ose regretter qu’elle ait perdu son caractère unique pour devenir (presque) une ville comme une autre. Belle, assurément, mais normalisée. Rentrée dans les rangs.

 

Extraction minière à Chubut, en Patagonie : « non c’est non » !

Photo de Puerto Piramides et de la Péninsule Valdes © Isolda Agazzi

Dans la Péninsule Valdes – réserve naturelle de baleines, pingouins et lions de mer – comme dans le reste de la province de Chubut, en Argentine, la population se mobilise contre l’intention d’exploiter des mines à ciel ouvert, pourtant interdites par la loi.

« No a la megamineria » [non à l’extraction minière] est écrit blanc sur noir sous la sculpture  de la queue de baleine qui borde l’Avenue du 25 septembre à Puerto Piramides. Cette date a été déclarée Journée internationale de la baleine en hommage à une baleine franche australe venue s’échouer en 2003 dans la baie de ce hameau de 500 âmes, perdu au fond de la Patagonie argentine. C’est le seul et unique village de la Péninsule Valdes, une réserve naturelle où les baleines viennent se reproduire entre juillet et décembre et qui abrite aussi, selon les saisons, pingouins, éléphants et lions de mer, dauphins, orques, guanacos (une sorte de lama) et d’autres animaux marins et terrestres protégés.

A l’autre bout de la plage, la meseta (haut plateau) qui plonge directement dans la mer et l’absence quasi-totale de végétation donnent à la petite baie un aspect lunaire, complètement surréaliste. Une petite maison qui sert à recueillir l’eau de mer pour l’usine de désalinisation porte une inscription aux couleurs criardes, qui attire mon attention dans la lumière rosée du soleil couchant « Non c’est non ». « Que signifie cette inscription ? » je demande à la vendeuse d’empanadas dans un petit snack près de la plage. « Je ne sais pas, cela doit être pour la question de la femme…», me réponde-elle évasive. Possible en effet, vu les inscriptions et murales contre le patriarcat qui ornent les deux ou trois rues, dont l’Avenida de las Ballenas [l’avenue des baleines !], de ce petit village du bout du monde, décidément très militant. Rentrant à pied sur la plage, en essayant de ne pas glisser sur les algues laissées par la marée basse et qui donnent l’impression de marcher sur un gazon en bord de mer, je pose à nouveau la question à un vieil homme buriné, qui promène son chien dans le vent capricieux de Patagonie. « C’est contre l’extraction minière », me répond-il sans hésitation. Ils ont beaucoup de projets dans la région. » Et ce n’est pas bien l’extraction minière ? Vous n’en voulez pas ? Je continue. « Non, c’est pas bien », me répond-il, hochant la tête.

Extraction minière refusée par plébiscite à 81%

De retour au village, voulant en avoir le cœur net, je pose la même question à d’autres habitants et la réponse est toujours la même: non aux méga projets miniers ! Certes, lors d’un séminaire à Buenos Aires, il y a deux mois, j’avais entendu parler par des associations locales de l’opposition aux projets miniers en Patagonie,  mais je ne pensais pas qu’elle était aussi généralisée.

En Argentine, Etat fédéral, la législation minière est du ressort des provinces. A Chubut, la province où se trouve la Péninsule Valdes, eut lieu en 2003, dans le village d’Esquel, le premier plébiscite de la République pour décider si la population autorisait l’extraction de l’or et de l’argent dans les environs. Et la réponse fut sans appel : 81% de non. Quelques mois plus tard, une loi fut adoptée pour interdire les mines à ciel ouvert dans toute la province. Mais  depuis lors, les tentatives de relancer et autoriser cette activité n’ont pas cessé, sous la pression des multinationales et selon le changement de gouverneur de la province et de gouvernement central – l’actuel, celui de Mauricio Macri,  y est très favorable. Au point que fin octobre de l’année passée, les directeurs de sept instituts scientifiques de Puerto Madryn, la capitale provinciale, ont signé une déclaration pour refuser le projet de « zonification » minière qui autoriserait cette activité dans plus de 60% du territoire. Ils y dénoncent, entre autres, le fait que le syndicat minier ASIJEMIN ait commencé à recueillir les curriculums des personnes intéressées à travailler dans les mines, où les places de travail sont précaires et la plupart des travailleurs amenés de l’étranger par les multinationales, selon un modèle économique qui ne crée pas de valeur ajoutée.

Selon le média en ligne El Malvinense, la province de Chubut recèle surtout de l’or et de l’uranium, que quatre entreprises canadiennes au moins ont l’intention d’exploiter. Les défenseurs de l’environnement s’inquiètent aussi d’un grand projet d’extraction d’argent, le Projet Navidad, par la multinationale canadienne Pan American Silver. Pour l’instant l’extraction minière est interdite, mais les tentatives de contourner ou modifier la loi vont bon train. Par ailleurs, une centrale nucléaire financée par la Chine va être construire dans la province voisine du Rio Negro, ce qui inquiète aussi les habitants de Chubut.

La megamineria pollue, les normes environnementales ne marchent pas

“Nous n’avons qu’un cours d’eau dans cette province, le fleuve Chubut, nous explique Liliana, une habitante de Puerto Piramides. Toute la province manque d’eau et l’extraction minière en nécessite beaucoup. Et elle pollue, malgré les prétendues précautions et respect des normes environnementales. Aujourd’hui il faut une nouvelle conscience environnementale sur toute la planète.Nous devons éduquer, nous respecter et respecter l’environnement pour les générations futures. A Piramides il y a une conscience écologique très forte. Pour l’instant on ne voit pas de pollution ici, même si dans le port de Puerto Madryn [à une centaine de kilomètres] Aluminio Argentino, une entreprise de production d’aluminium, pollue beaucoup. Nous avons les baleines, 200 km de réserves d’éléphants et lions de mers, des réserves de pingouins. C’est un lieu très spécial ici, un paradis naturel.”

ninsule Valdes, paradis sur terre

 

En effet, la Péninsule Valdes est un vrai paradis sur terre. On peut faire le tour en un jour, en voiture, et se promener sur la plage au milieu des pingouins, voir les éléphants et lions de mer nager avec une étonnante agilité, se vautrer nonchalamment sur le sable et se bagarrer souvent – chaque mâle a un harem comptant jusqu’à 100 femelles, les disputes sont fréquentes ! Avec un peu de chance, on peut voir passer des orques et des dauphins, croiser un guanaco qui court au milieu des arbustes jaunes balayés par le vent, tomber sur un pangolin perdu au milieu de la route, voir les flamands roses élégamment posés en bord de mer. En cette saison, faute de pouvoir observer les baleines, on peut même se risquer dans l’eau (plutôt fraîche!) lorsque la marée monte, toutes les douze heures. Aucun bruit ne vient rompre cette quiétude, à part le souffle du vent qui se lève à l’improviste, change les couleurs du ciel et de la mer et fait que les paysages, pourtant monotones, ne sont jamais tout à fait les mêmes. En Patagonie la terre est privée, souvent entre les mains de propriétaires étrangers. Dans la péninsule Valdes il y a 53 estancias [grandes fermes], dont le tiers appartient aux Ferro, une famille italienne venue exploiter les salines du sud de l’île. Sur cette terre aride, où rien ne pousse, on élève surtout les moutons merinos,  qui donnent la célèbre laine, à moins que les agneaux ne soient grillés sur une broche géante pour donner le succulent cordero patagonico.

Manifestations dans toute la province tous les 4 du mois

On comprend donc que les habitants aient une forte conscience environnementale. « Dans ce village nous sommes depuis longtemps contre l’intention d’installer de grands projets miniers dans la province de Chubut, nous explique Sonia, une autre habitante de Puerto Piramides. Certes, ils seraient dans la meseta, pas sur la côte, mais la pollution de l’eau nous affecterait quand même. Les entreprises minières viennent, nous prennent les ressources naturelles et nous laissent les problèmes environnementaux. A Madryn, à Trelew, les gens ordinaires, comme moi qui suis serveuse, ou le kiosquero [tenancier d’un petit kiosque où l’on vend toutes sortes de choses] du coin, ont une conscience citoyenne, ils veulent protéger les ressources naturelles, à commencer par l’eau douce. »

Tout le monde est donc contre ce projet ? « Oui, dans ce village je ne connais personne qui soit particulièrement en faveur, ou alors s’ils le sont, ils n’osent pas le dire, s’amuse-t-elle. Mais ailleurs aussi. Tous les 4 du mois, sur les places des villages de la province de Chubut, il y a une manifestation. C’est une lutte qui a commencé lorsqu’ils ont essayé d’installer une megamineria dans la zone de la cordillère [en 2003 à Esquel]. De là démarrèrent les assemblées citoyennes et les mouvements de gens ordinaires, qui se réunissent pour rendre visible cette lutte silencieuse. Car ceux qui sont en faveur de la megamineria ont beaucoup d’argent, ce sont des multinationales. Et tous les jours les médias parlent de la megamineria, de ses bénéfices, de tel politicien qui est en faveur… Mais personne ne fait attention à l’opposition d’un peuple entier. Pourtant à San Juan et Santa Marca, où il y a déjà des mines, c’est un désastre. A Vaca Muerta, dans la province de Neuquen, ils sont en train d’extraire du pétrole et du gaz par la technique du fracking, c’est un naufrage environnemental, la province n’en tire aucun bénéfice. »

Mercuria sur les rangs pour extraire du pétrole et du gaz à Vaca Muerta 

Dans la province voisine de Neuquen, toujours en Patagonie, ou l’extraction minière est autorisée, Greenpeace a dénoncé récemment un désastre environnemental. Sur les 10 pétroliers principaux, quatre sont étrangers – Total, Exxon, Shell et Vista Oil and Gaz.  L’américaine Chevron arrive en 10ème position. L’entreprise nationale argentine YPF détient 35% de la superficie. Mais les capitaux suisses arrivent aussi : Mercuria est sur les rangs pour y extraire du pétrole et du gaz.