Mille journalistes demandent la libération de Julian Assange

Photo: manifestation sur la Place des Nations à Genève Photos © Ynes Gajardo

Alors que le fondateur de Wikileaks risque d’être extradé aux Etats-Unis, où il deviendrait un « mort-vivant », plus d’un millier de journalistes du monde entier demandent sa libération, au nom de la liberté de la presse. Récemment, les révélations de sa plateforme avaient permis aux ONG de d’opposer avec succès à TISA, un accord qui prévoyait la libération extrdes services, dont les services publics, et qui aurait donné encore plus de pouvoir aux GAFA.

Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour demander la libération de Julian Assange, actuellement détenu dans une prison de haute sécurité en Grande Bretagne, d’où il risque d’être extradé vers les Etats-Unis. Le fondateur de Wikileaks avait déjà passé sept ans comme réfugié politique à l’ambassade d’Equateur à Londres, avant d’être lâché par le nouveau président équatorien, Lenin Moreno.

Pour avoir divulgué des documents classés sur les guerres en Iraq et en Afghanistan, ainsi que des correspondances du Département d’Etat, il encourt jusqu’à 175 ans de prison aux Etats-Unis, en vertu de la loi sur l’espionnage. Il risquerait alors de devenir un « mort-vivant », selon sa propre expression, corroborée par Dick Marti, l’ancien procureur du canton du Tessin et rapporteur spécial du Conseil de l’Europe sur les prisons secrètes de la CIA – qui évite lui-même d’aller aux Etats-Unis de peur de se faire arrêter. «Julian Assange n’a pas révélé des secrets militaires qui mettent en danger la défense des Etats-Unis ou des pays occidentaux, mais des pratiques criminelles qui ont donné très mauvaise conscience à beaucoup de gouvernements. Aux Etats-Unis il y a un arbitraire complet, Assange risque beaucoup. J’espère qu’il y aura une mobilisation internationale en sa faveur », affirmait-il récemment sur le plateau de la RTS.

Le Conseil fédéral refuse l’asile ou un permis humanitaire

En Suisse, plusieurs interventions ont été déposées au Parlement pour lui accorder l’asile. Mais le Conseil fédéral a toujours répondu que Julian Assange est un journaliste d’investigation, mais qu’il n’avait pas l’intention de lier directement ses révélations à la protection des droits de l’homme. Dès lors, il ne peut pas être considéré comme un défenseur des droits de l’homme et ne peut pas recevoir la protection de la Suisse. Quant à l’octroi d’un permis humanitaire, ses chances ne sont guère plus élevées puisqu’il se trouve actuellement en Grande-Bretagne, pays qui, selon le Conseil fédéral, respecte ses obligations légales.

Début mai, des juristes suisses de renom ont réitéré la même requête, sans obtenir plus de succès pour l’instant. A Genève, une manifestation a réuni une centaine de participants le 19 décembre sur la Place des Nations pour demander sa libération.

Au niveau international, la mobilisation commence à prendre de l’ampleur, enfin. Un appel a été lancé par des professionnels des médias pour demander sa libération. A ce jour, il a été signé par plus d’un millier de journalistes de 91 pays, qui estiment que son incarcération est une violation grave de la liberté de la presse et de la liberté d’expression et pourrait constituer même un dangereux précédent pour le journalisme d’investigation. En novembre, Niels Melzer, le rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, a aussi recommandé de ne pas extrader Julian Assange vers les Etats-Unis. «En vingt ans de travail avec les victimes de guerre, de violence et de persécution politique, je n’ai jamais vu un groupe d’États démocratiques s’unir pour isoler, diaboliser et maltraiter délibérément un seul individu pendant si longtemps et avec si peu de respect pour la dignité humaine et l’État de droit », a-t-il affirmé.

Révélations sur TISA, l’accord étendu sur le commerce de services

Certes, Julian Assange est un personnage controversé. Pendant la campagne électorale américaine de 2016, Wikileaks a publié des emails de la candidate démocrate Hillary Clinton qui ont favorisé l’élection de Donald Trump – probablement avec l’aide de la Russie, ce qui a laissé planer de sérieux doutes sur son indépendance.

Mais Wikileaks a donné une impulsion sans précédent au journalisme d’investigation et, d’une façon générale, à la transparence dans la conduite des affaires publiques. L’un des derniers exemples en date : en 2012, cinquante pays, dont la Suisse, avaient commencé à négocier dans le plus grand secret l’Accord étendu sur le commerce de services, plus connu sous son acronyme anglais TISA. Celui-ci visait une libéralisation à outrance des services, entendus au sens très large du terme, dont les services publics. C’est grâce à Wikileaks que nous avons été avertis de l’existence de ces négociations. La plateforme a publié petit à petit tous les textes, à commencer par celui sur la libre circulation des données, qui aurait octroyé un pouvoir encore plus exorbitant aux GAFA et autorisé les pays à stocker de façon illimitée les données personnelles et à les transférer à l’étranger. La prise de connaissance de ces textes a permis à des ONG comme Alliance Sud d’alerter les parlementaires et le public et de poser les bonnes questions aux gouvernements sur des sujets sur lesquels ils n’avaient pas envie de communiquer. Finalement, les négociations de TISA ont échoué en décembre 2016.

Mais ce genre de problématiques, pour ne faire qu’un exemple, n’est pas balayée une fois pour toutes et elle risque fort de ressurgir dans les négociations sur l’e-commerce à l’OMC. Le monde a besoin de lanceurs d’alerte comme Julian Assange. Il faut le libérer-


Une version de cet article a d’abord été publiée par l’Echo Magazine

 

Sylvain Tesson, l’ivresse des cimes

Photos © Isolda Agazzi

De passage en décembre à Genève, l’écrivain – voyageur, lauréat du Prix Renaudot pour La panthère des neiges, raconte comment l’affût d’un animal qu’il croyait disparu s’est transformé en quête mystique. S’il a réussi à patienter sur les hauts plateaux tibétains, il ne va pas poser ses valises pour autant. Dorénavant il vise « l’affût en mouvement » pour concilier action et contemplation.

« Jusqu’alors j’avais fondé ma vie sur l’idée que l’intérêt de l’existence repose sur la variété, qui ne pouvait naître que du mouvement. Mon premier usage du monde, c’est bouger », expliquait Sylvain Tesson, fraîchement lauréat du Prix Renaudot pour La panthère des neiges, invité en décembre à Genève par la Société de lecture. «Mais à l’occasion de la rencontre avec Vincent Munier, un  photographe animalier, j’ai découvert une autre variété de la contemplation du monde. On peut attendre le jaillissement de cette variété en laissant l’imprévu apporter ses irruptions. Ce n’est pas rien comme changement de l’usage du monde» renchérissait, en trépignant sur sa chaise à roulettes, celui qui a passé un mois sur les hauts plateaux tibétains, à 5’000 d’altitude et par une température de -30°, à l’affût d’un félin qu’il croyait disparu.

Un sacré changement pour Sylvain Tesson, peut-être le meilleur écrivain voyageur de sa génération,  qui, depuis une trentaine d’années, sillonnait le monde frénétiquement, cumulant les kilomètres et les sensations extrêmes pour les raconter dans des livres enivrants de vitalité.

Apparition religieuse, deuxième naissance

Et pourtant, l’affût, cette tentative de calme et d’immobilité finira par réussir à l’hyperactif surdoué. Il sera même « couronné d’une apparition », comme il définit la vue soudaine de la panthère. « On ouvre l’œil, on rend une dévotion à la beauté du monde, sans chimères. L’affût est une prière existentielle, peut-être un peu païenne. Le païen peut reconnaître la présence divine, à condition qu’elle se manifeste dans le vivant. »

Un affût qui est devenu une quête mystique. Il estime que le champ sémantique sacral n’est pas abusif, qu’il y a quelque chose de l’ordre de la religion « La panthère des neiges fut une apparition religieuse. Chaque fois que je voyais son visage, c’était une autre face qui surgissait, comme des fantômes, des éclats… c’était une expérience spirituelle, voire magique ». C’est le visage de sa mère décédée qu’il voit dans la panthère et celui d’une femme dont la perte l’a fait beaucoup souffrir. Il réalise alors que c’est cet amour qu’il est venu chercher à l’autre bout du monde.

« C’était le plus beau jour de ma vie depuis que j’étais mort », écrit-il. C’est qu’il y a cinq ans, il a vécu une deuxième naissance : grièvement blessé après la chute du toit d’un chalet à Chamonix, où il séjournait chez son ami, l’écrivain Jean-Christophe Rufin, il a pu revenir à lui « grâce à la médecine, à la chance, peut-être autre chose, je ne sais pas…. »

« Nous nous sommes agenouillés devant la technique »

Malgré ces progrès spectaculaires de la médecine qui lui ont sauvé la vie, peut-être, Sylvain Tesson entretient une relation ambiguë avec le progrès – cela apparaît dans tous ses ouvrages. « Je me livre en permanence à la méfiance envers mon époque, concède-t-il. C’est facile de critiquer le progrès lorsqu’on est occidental, bien nourri et qu’on a bénéficié des avancées des technologies et de la médecine moderne. Mais le progrès que nous vivons n’est pas une simple amélioration des conditions de vie – dont je suis très content. Le problème est que nous nous sommes agenouillés devant la technique et c’est ça mon effroi: l’homme a perdu la force vitale, l’appétit féroce de la vie pour jouir d’un confort moderne et avoir le chauffage central. Ce qui m’effraie, c’est aussi notre soumission profonde au virtuel et que le langage se perde, remplacé par la religion de l’innovation. Le progrès peut être le développement d’une erreur.»

Au fil des ans, il a vécu l’arrivée en trombe du progrès même au Tibet, où il s’est rendu à plusieurs reprises depuis 1993, jusqu’à son affût de la panthère l’année passée et à sa dernière visite, il y a quelques mois. Il estime que l’emprise de Pékin sur la province a changé de mode opératoire :  jusque dans les années 1990, les Chinois ont exercé un contrôle religieux et politique en interdisant la conservation des spécificités culturelles. Aujourd’hui ils développent le Tibet, l’améliorent, construisent des réseaux routiers et ferroviaires, des écoles, des hôpitaux – c’est le deuxième chapitre de la colonisation d’un pays. « Or vous tuez ainsi le ferment contestataire, car on vous rétorque : de quoi vous plaignez-vous ? Cela permet de relâcher la pression directe, mais derrière l’hôpital, il y a une caserne. »

Un Occidental avec ses désirs et ses besoins

Maintenant qu’il a découvert le bonheur de la contemplation, Sylvain Tesson, va-t-il arrêter de sillonner le monde pour rester chez lui à faire de la méditation? Lui demandons-nous. Le Fernweh, ce mystérieux mal du lointain ressenti par tant de voyageurs et qu’il évoque lui-même dans le livre, l’a-t-il lâché ? Tout comme cette fascination pour les endroits inhospitaliers et les climats extrêmes, sans chauffage central – neige et froid sur les plateaux tibétains et dans une cabane de Sibérie, chaleur écrasante dans les paysages lugubres d’Asie centrale, lorsqu’il pédalait frénétiquement sous le ciel bas?

Heureusement il n’en est rien : « Je m’amuse à jouer avec cette antinomie supposée entre l’affût et les voyages, mais si je suis très honnête, il n’y a pas une différence abyssale. Même en escalade ou en ski de randonnée dans les Alpes, il y a toujours un temps qui ressemble à l’affût. » Il n’est pas devenu un Bouddha illuminé de sagesse qui médite au pied d’un arbre, ni un Krishna, ni un Taoïste en position de non action, assure-t-il avec son humour décapant.

« Donc je suis un Occidental, Européen, Français de surcroît qui a des désirs et veut les assouvir, des rêves, des besoins… Je ne me suis pas métamorphosé radicalement, mais ce que j’ai appris avec Vincent Munier, c’est une technique du regard de l’affût, que j’essaie de travailler comme on fait des gammes au piano. Il faut apprendre à regarder les choses et mon regard passait trop vite. L’idéal pour moi serait de pouvoir opérer une espèce d’affût en mouvement », conclut-il.

Sa formidable énergie vagabonde peut continuer à se déployer à un rythme staccato, pizzicato, son préféré.


Une version de cet article a d’abord été publié par l’Echo Magazine 

Après Bruno Manser, la lutte contre la déforestation continue

Photo © Bruno Manser Fonds

Depuis la disparition de l’activiste bâlois, il y a près de 20 ans, le Bruno Manser Fonds continue le combat à Sarawak. Et, en Suisse, dans le cadre d’une coalition d’ONG qui demande d’exclure l’huile de palme des accords de libre-échange avec l’Indonésie et la Malaisie. L’accord avec le Mercosur risque aussi de favoriser la déforestation.

 « La lutte continue ». C’est ainsi que se termine le somptueux film sur Bruno Manser (“Bruno Manser, la voix de la forêt tropicale”, actuellement à l’affiche en Suisse romande), l’activiste bâlois qui, entre 1984 et 1990, a vécu en pleine forêt tropicale de Sarawak, dans la partie malaisienne de Bornéo. Il avait été adopté par les Penan, un peuple autochtone qui a vu son milieu de vie disparaître sous le coup des bulldozer et de la mondialisation, le bois tropical étant devenu une source faramineuse de revenus pour des homme politiques aux bottes de multinationales qui exportent le bois tropical bon marché aux quatre coins de la planète.

Les Penan demandent alors à Bruno Manser de les aider car c’est le seul qui connaît le monde extérieur. Il regroupe 46 tribus et leur conseille de créer des barrages pour empêcher les camions de passer. Dans un premier temps, la pression médiatique aidant, la tactique fonctionne, mais assez vite les autorités n’hésitent pas à raser les barricades et à tuer les Penan qui résistent pacifiquement. La tête de Bruno Manser est même mise à prix pour 50’000 USD.

Travail politique en Suisse

Pensant alors qu’il est plus utile chez lui, l’écologiste rentre à Bâle, où il crée le Bruno Manser Fonds, et se jette corps et âme dans le travail politique. Avec ses camarades, il lance une pétition pour demander aux parlementaires européens de boycotter l’importation de bois malaisien, mais ceux-ci céderont face à la pression de la Malaisie. Malgré cela, il arrivera à mettre la question de la déforestation de la forêt primaire à l’agenda international. Le secrétaire général de l’ONU en personne, Bouthros Bouthros Ghali, lui conseillera de créer un certificat qui distringue le bois coupé légalement. Celui-ci sera finalement adopté par l’Organisation internationale des bois tropicaux mais, à sa grande déception, il ne tiendra compte que de critères écologiques et non sociaux, les Penan étant nomades et donc considérés comme n’ayant pas de titres de propriété sur leurs terres ancestrales.

Il décide alors de retourner à Sarawak pour les convaincre de cartographier leur territoire et montrer que, loin d’être nomades, ils y vivent depuis toujours. Il disparaîtra en 2000, à l’âge de 46 ans, dans un accident ou sous le coup des balles, nul ne le saura jamais.

Le libre-échange accusé de favoriser la déforestation

Depuis sa disparition, le Bruno Manser Fonds continue à se battre pour les droits des Penan et contre la déforestation, surtout à Sarawak, mais pas seulement. Il fait partie de la coalition suisse sur l’huile de palme, dont Alliance Sud est aussi membre, qui demande d’exclure ce produit controversé des accords de libre-échange avec l’Indonésie (premier producteur mondial) et la Malaisie (deuxième). La culture de palmiers à huile est devenue la principale source de déforestation dans ces pays et la baisse des droits de douane prévue par ces accords ne ferait que stimuler encore davantage sa production.

L’accord avec l’Indonésie a été signé en décembre 2018. Malgré nos revendications et celles du Conseil national, l’huile de palme n’en a pas été exclue, mais les préférences tarifaires sont soumises à des conditions de durabilité. C’est une première dans un accord de libre-échange suisse, mais toute la question est de savoir comment la Suisse va s’y prendre pour mettre concrètement en œuvre ces dispositions et les contrôler.

Quant aux négociations avec la Malaisie, elles sont bloquées depuis mars 2017 car Kuala Lumpur est en train de revoir toute sa politique commerciale, mais elles pourraient reprendre l’année prochaine. Le Bruno Manser Fonds a donc lancé une pétition, signée à ce jour par plus de 52’000 personnes, qui demande un moratoire sur de nouvelles plantations de palmiers à huile.

Finalement, Alliance Sud et les autres membres de la coalition sur le Mercosur vont analyser de près le contenu de l’accord avec le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay), dont les négociations ont été terminées fin août et le texte devrait être publié prochainement. Ces pays sont les principaux exportateurs de viande et de soja au monde et leur production est largement responsable de la déforestation de pans entiers de la forêt amazonienne et susceptible d’augmenter avec les accords de libre-échange avec l’AELE (dont la Suisse est membre) et l’UE.

L’Union européenne recule sur l’huile de palme

A Bruxelles, la Commission européenne et les Etats membres n’ont finalement pas suivi le Parlement européen, qui avait demandé la fin des importations d’huile de palme pour les agro carburants pour 2021. Le 14 juin 2018, ils ont décidé de repousser cette échéance à 2030.

C’en est déjà trop pour l’Indonésie, qui vient de réagir. Il y a deux semaines, elle a porté plainte contre l’UE devant l’Organisation mondiale du commerce, à cause de cette décision de Bruxelles, qui considère l’huile de palme comme un agro carburant non durable en raison de son impact sur la déforestation. Dès 2030, son importation dans l’UE devrait diminuer.

La Malaisie a brandi la menace de porter la même plainte, mais elle se donne un peu de temps. Il faut dire que depuis le 11 décembre, l’organe d’appel de l’OMC, qui statue sur les éventuels recours, est paralysé en raison du refus des Etats-Unis de nommer les nouveaux juges.

En 2020, les organisations qui se battent contre la déforestation et pour les droits des peuples autochtones auront encore du pain sur la planche.


Voir aussi de la même auteure L’huile de palme sur une pente glissante

 

 

« Un jour sans man’ouché, c’est comme un jour sans Père Noël »

Sajeat, le four libano/syrien des Pâquis, propose des galettes traditionnelles préparées sous vos yeux. Et une plongée dans l’authentique ambiance d’un village levantin, où l’on est accueilli avec la chaleur et l’humanité de ceux qui ont roulé leur bosse sur les routes du monde

On entre chez Sajeat, une minuscule arcade des Pâquis comme dans une caverne d’Alibaba. Un jour sans man’ouché, c’est un peu comme un jour sans Père Noël, récite une affiche postée à l’entrée du…. on hésite, ne sachant pas trop comment désigner ce lieu singulier, niché au coeur du quartier multiculturel de Genève. « C’est un foren, un four/boulangerie typique du Liban et de la Syrie. Cela faisait longtemps que j’avais l’idée d’ouvrir un four, mais je voulais que ça reste très villageois, comme au pays. Même l’électricité, je n’e l’ai pas finie exprès», s’amuse Nadim, un Libanais d’origine. Après avoir grandi entre la Suisse et la France et avoir décroché un diplômé de l’Ecole hôtelière des Roches, il travaille pendant cinq ans à New York, chez des chefs français, avant de rentrer à Genève et se lancer dans l’aventure, il y a deux ans, avec un associé syrien.

Un énorme four à gaz trône au milieu de la petite pièce. A l’aide d’une longue spatule, Nadim et ses employés y cuisent à l’instant des manouchés, galettes traditionnelles « très villageoises », saupoudrées de zaatar (un mélange de thym, sésame et sumac, une épice citronnée de couleur rougeâtre). La recette de base a été développée pour y ajouter du fromage, de la viande, des légumes et des épices variées comme le sujuk, amené au Liban par les Arméniens. La préparation des galettes se fait dans la cuisine au sous-sol, où l’on descend par une ouverture sous vos pieds, comme dans les contes pour enfants.

Produits locaux et de la montagne libanaise

Le fournisseur des moulins genevois vient livrer la farine. « Nous achetons local autant que possible, précise Nadim. Si un produit n’existe pas, on l’importe du Liban, de la montagne de chez nous. » Un sans-abri passe devant la porte vitrée, sans rien demander. L’employé, un jeune syrien au large sourire, fraîchement débarqué en Suisse, lui fait signe d’entrer et lui tend une galette à peine sortie du four. De petits gestes qui font chaud au cœur, Noël ou pas.

Lowy, l’associé de Nadim, est arrivé à Genève il y a quatre ans. En Syrie, il n’était aucunement dans la restauration, mais, issu d’une famille d’agriculteurs, il vivait dans la nature et exploitait des vergers. « Cela fait une belle combinaison entre le management et la production agricole, entre les Libanais et les Syriens, continue Nadim. On a des goûts un peu différents, mais notre force, précisément, c’est le mélange des deux. On ne voulait pas en rester à un clivage entre Libanais et Syriens, mais montrer qu’on peut être copains et faire quelque  chose ensemble, car c’est l’éternelle guerre entre les deux peuples. »

Le Liban et la Syrie, deux pays qui évoluent

Les deux compères tiennent à montrer que leurs pays évoluent, dans tous les sens. Sur les murs, des photos de maisons éventrées à Beirut et à Alep, où de jeunes artistes ont peint un tableau de Klimt, un enfant couché, la tête d’un vieillard… « Les clichés du Liban et de la Syrie qu’on voit partout, c’est fini, regardez les artistes qu’on a ! » s’exclame Nadim. Qui affirme avoir été le premier à ouvrir ce genre d’arcade à Genève et n’avoir fait aucune publicité particulière, sauf par le bouche à oreille. En effet, sur les réseaux sociaux, les éloges ne tarissent pas, tant sur la nourriture – « le meilleur zaatar que je connaisse », s’exclame l’un, « ma meilleure expérience gastronomique à Genève », renchérit l’autre » – que sur l’accueil, aussi chaleureux que les galettes qui sortent du four.

« C’est vraiment le street food levantin de chez nous. Au village, on le mange tout le temps, même si normalement, le zaatar c’est pour le petit déjeuner », précise Nadim. Tout comme la musique : les vocalises de Fairouz, la mythique chanteuse libanaise, résonnent dans la pièce, apportant une touche de soleil en cette pluvieuse matinée de décembre.  « Fairouz, c’est pour le petit-déjeuner », sourit Nadim. Nous sortons comblés, non sans quelques difficultés à ouvrir la porte. « Il faut appuyer fort sur la poignée, comme au village », plaisante Nadim.

Sajeat, 18, rue des Alpes, 1201 Genève. Ouvert tous les jours jusqu’à 23h

Les nouvelles routes de la soie, développement ou nouvelle colonisation ?

L’initiative chinoise de création d’infrastructures tout azimut peut-elle contribuer au développement durable – et si oui à quelles conditions? Le sujet touche directement la Suisse, qui a signé un protocole d’entente avec la Chine pour soutenir ses entreprises, banques et  assurances qui investissent dans les pays tiers. 

« Grâce aux Nouvelles routes de la soie, l’Afrique de l’Est dispose de sa première autoroute, les Maldives ont construit le premier pont pour relier leurs îles, la Biélorussie a sa première industrie automobile, le Kazakhstan a accès à la mer et le continent euro-asiatique bénéficie du plus long service de train marchandises. Quant au train Mombasa – Nairobi, il a créé 50’000 emplois locaux » clamait Geng Wenbing, ambassadeur de Chine en Suisse, lors d’une conférence sur « Les nouvelles routes de la soie en tant que moteur des Objectifs de développement durable », organisée début septembre à Andermatt par la délégation suisse auprès de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE.

Nouvelles routes de la soie : un programme ambitieux de création d’infrastructures – routes, ports, trains, usines – lancé par le président chinois Xi Jinping en 2013 pour relier la Chine au reste du monde et faciliter l’importation de matières premières nécessaires à nourrir sa croissance spectaculaire. Un projet pharaonique auquel adhèrent à ce jour 126 pays et des organisations internationales et dont les chiffres donnent le vertige : 40% du commerce mondial, 60% de la population mondiale et 40% de la terre globale. Le montant exact des investissements est inconnu, mais il est estimé entre 1’000 et 8’000 milliards USD. La Chine à elle seule prévoit d’y injecter 600 – 800 milliards USD jusqu’en 2021.

« La Belt and Road Initiative (BRI) n’est pas un one man show de la Chine, ni un club de la Chine”, précisait l’ambassadeur chinois. En effet, la Suisse s’est empressée de rejoindre le club en avril passé, devenant l’un des premiers pays d’Europe occidentale. Le protocole d’entente entre la Suisse et la Chine ne prévoit pas une augmentation des investissements chinois en Suisse, mais une collaboration des entreprises, banques et assurances dans les pays tiers, avec le soutien des gouvernements respectifs. Ce qui soulève précisément beaucoup de questions.

La nouvelle gare d’Addis Abeba

Vive opposition au train chinois en Ethiopie

Car tous les projets ne marchent pas aussi bien que le clame l’ambassadeur chinois. Etonnamment, il a omis de mentionner le train qui relie Addis Abeba à Djibouti sur 750 km – la première liaison ferroviaire transfrontalière entièrement électrifiée en Afrique. Inauguré en janvier 2018, il a coûté 2,8 milliards d’euros, que l’Ethiopie va devoir rembourser à la Chine sur 15 ans. Une gare flambante neuve, mais peu fréquentée, a même été construite en-dehors de la capitale éthiopienne pour remplacer la vieille gare et le chemin de fer construits par les Français en 1901, qui avaient cessé de fonctionner autour des années 2000.

Ayant moi-même pris le vieux train en 1993, certes bourré de charme pour un voyageur étranger, mais qui avait mis un jour entier pour relier Addis Abeba à Harar, près de la frontière somalienne, avec deux wagons brinquebalants, je comprends aisément l’enthousiasme des autorités face à un tel exploit technologique. Sauf que, comme rapporté par de nombreux médias, certains locaux perçoivent ce chemin de fer comme un projet des élites d’Addis Abeba. La plupart des gares sont complètement excentrées et ne contribuent pas à l’économie locale, contrairement au vieux train, qui drainait dans un chaos ébouriffant marchands, restaurateurs et hôteliers. Et si l’entreprise chinoise affirme avoir créé 20’000 emplois locaux en Ethiopie et 5’000 à Djibouti, les ex employés désormais au chômage se plaignent de bas salaires et mauvaises conditions de travail. Mais le problème principal, c’est la terre, qui appartient à l’Etat et pour laquelle les communautés expropriées, notamment Oromo, affirment ne pas avoir reçu de compensation adéquate.

L’ancienne gare de Dire Dawa

Manque de transparence, surendettement…

Le train éthiopien est un bon exemple du potentiel des projets chinois, mais aussi de leurs risques. A commencer par le manque de transparence. Il n’existe pas de données officielles sur les projets de la BRI, leur rapport coûts – bénéfices et leur impact sur les populations locales, puisque Pékin ne dévoile pas les conditions d’octroi des crédits. Ceci entraîne le surendettement de ces pays vis-à-vis de la Chine, ce qui peut créer des problèmes en termes de dépendance économique, mais aussi politique. C’est ainsi que Djibouti, qui doit à la Chine l’équivalent de 80% de son PIB ( !), abrite la première base militaire chinoise à l’étranger. «  Le couloir industriel pakistano – chinois a fait augmenter le PIB pakistanais de 2,5% », soulignait  l’ambassadeur chinois à Andermatt. Se gardant bien de mentionner qu’il a aussi fait exploser la dette pakistanaise vis-à-vis de la Chine, estimée à 19 milliards USD. Quant aux Maldives, leur dette chinoise, estimée à 1,5 milliards, représente 30% du PIB.

Les participants ont souligné que les banques multilatérales d’investissement ont élaboré des lignes directrices qui assurent une certaine durabilité sur le plan social, financier et environnemental. Bien que souvent critiquées par les ONG, celles-ci ont au moins le mérite d’exister et de créer un cadre de référence. Trop contraignant pour certains pays visiblement, puisque un haut fonctionnaire n’a pas hésité à affirmer que « dans les instances multilatérales, ce n’est pas l’argent qui manque, mais les projets viables ». Les prêts chinois seraient donc plus faciles à obtenir, mais la dépendance qu’ils peuvent entraîner a parfois des relents de néocolonialisme, avons-nous envie d’ajouter.

Car il n’y a aucun doute: ceux qui acceptent des prêts de plusieurs millions de dollars deviennent dépendants, qu’ils le veuillent ou pas. Les anciennes puissances coloniales européennes et les Etats-Unis reprochent une sorte de néocolonialisme à la stratégie de développement et d’expansion de la Chine. Reste à voir si cela aura le même effet désastreux sur les pays en développement que le colonialisme historique.

Pourtant le besoin de financements est indéniable : l’OCDE a estimé que pour financer les investissements nécessaires à réaliser les ODD, il faut 6,9 trillions de USD par an jusqu’en 2030.

impact sur l’environnement et les droits humains, corruption

L’impact des projets chinois sur les droits humains, en termes de standards de travail et de consultation des populations par exemple, est aussi significatif. Quant à l’environnement, comme dans tout projet d’infrastructure, l’impact sur l’eau, les sols, l’air, la biodiversité et le changement climatique est important – d’autant plus que beaucoup de projets portent sur le pétrole et le gaz, des secteurs qui ne contribuent pas précisément à la transition écologique prévue par les Objectifs de développement durable.

Un autre problème, accentué par le manque de transparence des prêts, est la corruption. « La mondialisation a contribué à exporter la corruption par l’investissement, a indiqué Gretta Fenner, du Basel Institute of Governance. Ce n’est pas seulement un problème de pays en développement. La BRI comporte des risques massifs de corruption et de mauvaise gouvernance, non parce qu’il s’agit d’une initiative chinoise, mais parce que ce sont des projets de grandes infrastructures qui impliquent beaucoup d’argent et un déséquilibre de pouvoir très évident entre la Chine et presque tous les autres pays.»

Pourtant certains progrès existent, à commencer par des Principes pour l’investissement vert dans la BRI et un Cadre pour la durabilité de la dette, récemment adoptés par la Chine et qui montrent une volonté de Pékin d’aller vers des investissements plus durables.

La conférence de Andermatt, © Isolda Agazzi

Que fait la Suisse ?

Dès lors, que vient faire la Suisse là-dedans ? Le protocole d’entente avec la Chine crée une plateforme où des entreprises chinoises et suisses peuvent travailler ensemble sur des projets de la BRI, avec une attention particulière à l’aspect financier et de durabilité de la dette. Un groupe de travail est en train d’être créé pour rendre la plateforme opérationnelle. Si les entreprises suisses s’impliquent, tout le monde semble s’accorder sur le fait qu’elles devraient respecter au moins certaines normes relatives aux droits humains et au respect de l’environnement.

La déclaration d’Andermatt, adoptée par les participants à la conférence, reconnaît ces beaux principes et la Suisse peut certainement  aider à les réaliser. Mais ladite déclaration vise aussi à promouvoir un environnement favorable à l’investissement privé dans les infrastructures et les partenariats publics – privés. Une intention exprimée aussi clairement dans le protocole d’entente Suisse – Chine. Toute la question est de savoir si c’est le rôle des fonds publics de soutenir les entreprises, banques et assurances suisses à l’étranger. Et si oui, comment.


Cet article a d’abord été publié par Global, le magazine d’Alliance Sud

La Suisse doit suspendre l’accord de libre-échange avec la Chine

Les China Cables ont apporté la preuve irréfutable de l’existence des camps ouïghours au Xinjiang. De passage à Berne, Dolkun Isa, le président du Congrès mondial ouïghour, demande à la Suisse de prendre des mesures. Vu le peu d’empressement de Berne à agir, Alliance Sud, la Société pour les peuples menacés et Public Eye demandent la suspension de l’accord de libre-échange avec la Chine. Une motion dans ce sens sera déposée la semaine prochaine par Fabian Molina.

“Ce n’est plus le moment de faire du business as usual, ni de coopérer avec la Chine dans les Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative). Nous avons l’expérience historique, nous savons que le gouvernement chinois vise une expansion territoriale. D’ailleurs le corridor économique Chine – Pakistan commence à Kashgar, au Xinjiang», s’alarmait hier Dolkun Isa, le président du Congrès mondial ouïghour, invité à Berne par la Société pour les peuples menacés.

Une visite prévue de longue date, mais que le hasard du calendrier a fait tomber dans une actualité brûlante: lundi le Consortium international des journalistes d’investigation publiait les China Cables , une semaine après la publication par le New York Times de fuites, issues probablement de l’intérieur même du Parti communiste chinois. Les deux prouvent de façon irréfutable ce que nous savions déjà : 1– 3 millions (plutôt 3 millions selon Dolkun Isa) de musulmans ouïghours et d’autres minorités ethniques croupissent dans des camps au Xinjiang, dans l’ouest de la Chine, sur ordre du président Xi Jinping lui-même, qui a décrété qu’il fallait éradiquer l’Islam. Au programme : « dé-islamisation » (avec obligation de manger du porc et de boire de l’alcool), mauvais traitements, torture et travail forcé.

“Une partie des tomates et du coton produits par le travail forcé”

« En dehors des camps, la situation n’est pas tellement meilleure, a continué Dolkun Isa. La surveillance par intelligence artificielle est omniprésente et elle s’accompagne de pressions psychologiques et de menaces. Les gens ont peur de se parler. La Chine utilise les caméras de reconnaissance faciale, les a même exportées dans 18 pays, et elle va installer des caméras de reconnaissance émotionnelle. 400’000 Ouïghours ont été déplacés des camps vers d’autres régions et nous craignons qu’ils servent à la transplantation « d’organes halal ». Malgré cela, les pays et les entreprises étrangères continuent à faire des affaires en Chine, comme si de rien n’était. Une partie du coton et des tomates produits au Xinjiang sont issus du travail forcé. La Suisse, malheureusement, a été le premier pays européen à conclure un accord de libre-échange avec la Chine, mais avec vos relations commerciales et diplomatiques, vous pouvez agir !»

Dolkun Isa à Berne, le 28 novembre 2019

Comité mixte de l’accord de libre-échange inutile

Malheureusement la Suisse ne va pas faire grand-chose. Certes, le 26 novembre le DFAE a publié un communiqué exprimant sa vive inquiétude et appelant le gouvernement chinois à garantir à l’ONU un libre accès à la région. Le 22 octobre, dans le cadre du dialogue stratégique, le conseiller fédéral Ignazio Cassis a exprimé son inquiétude face à la situation au Xinjiang.

Mais le dialogue sur les droits humains a été reporté sine die par Pékin, après que la Suisse eut signé une lettre au Conseil des droits de l’homme condamnant les agissements au Xinjiang. Quant à l’accord de libre-échange, il est bien flanqué d’un accord parallèle sur les droits du travail, dont la violation peut être discutée dans le cadre du « comité mixte ». Mais le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) n’a pas l’air d’avoir pensé à le faire, ni de savoir quand aura lieu le prochain comité, qui se tient d’habitude tous les deux ans. Ceci soulève de sérieux doutes sur l’utilité du chapitre sur le développement durable (ou sur les droits du travail dans le cas de la Chine) contenu dans les accords de libre-échange, dont on voit bien que le respect relève du bon vouloir des Etats. Et visiblement, la Suisse n’est pas pressée de se mettre à dos ses partenaires commerciaux pour défendre les droits humains.

Suspendre l’accord de libre-échange

Dès lors Alliance Sud, la Société pour les peuples menacés et Public Eye – réunies dans la Plateforme Chine lors de la négociation de l’accord de libre-échange – demandent à la Suisse de suspendre l’accord tant que la situation des droits humains au Xinjiang ne s’est pas améliorée et que le travail forcé n’a pas cessé. Le risque est trop grand que des produits issus du travail forcé, ou même des composants entrant dans la fabrication de produits importés, comme le coton, arrivent sur le marché helvétique à titre préférentiel. Ce n’est pas une crainte infondée : selon le Wall Street Journal, Adidas, H&M et Esprit sont empêtrés dans le travail forcé des camps.

La semaine prochaine, le député PS Fabian Molina va déposer au Conseil national une motion dans ce sens : elle demande de suspendre l’accord de libre-échange tant que les camps ne sont pas fermés et que la Haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme et les procédures spéciales de l’ONU n’ont pas libre accès au Xinjiang – une recommandation exprimée par la Suisse elle-même lors de l’Examen périodique universel de la Chine en 2018.

Maison détruite à Kashgar, Xinjiang

Demander aux entreprises suisses d’exercer une diligence raisonnable

Notre deuxième revendication est que la Suisse demande aux entreprises helvétiques actives au Xinjiang d’exercer leur devoir de diligence, c’est-à-dire de montrer qu’elles ont pris toutes les mesures nécessaires pour éviter de violer les droits humains. Le très sérieux site d’information China File a recensé 68 multinationales européennes présentes au Xinjiang, dont plusieurs suisses: ABB, Chubb, Nestlé, Louis Dreyfus, Roche, Novartis, UBS, SwissRe. Certaines se fournissent en tomates auprès d’une entreprise d’Etat, d’autres font du négoce de coton, d’autres financent ou construisent des infrastructures. S’assurent-elles qu’elles ne violent pas les droits humains tout au long de leur chaîne de production? Pour l’instant en droit suisse il est difficile de les y obliger – alors même que c’est prévu par les Nations Unies -, mais si l’Initiative pour des multinationales responsables est adoptée, elle va combler cette lacune.

Le Congrès mondial ouïghour lui-même a demandé aux entreprises suisses actives au Xinjiang de faire très attention.

Suspendre le protocole d’entente sur les Nouvelles routes de la soie

Finalement, nous demandons à la Suisse de suspendre le protocole d’entente avec la Chine sur les Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative), signé en avril passé, qui prévoit une collaboration entre les deux pays pour soutenir leurs entreprises dans la construction d’infrastructures dans les pays tiers, surtout en Asie centrale.

Nous demandons aussi que la Suisse s’assure que les Ouïghours présents sur son territoire ne fassent pas l’objet de surveillance ou d’intimidations.

Ces mesures devraient éviter à la Suisse de risquer de participer, même indirectement, à « la plus grande incarcération de masse d’une minorité ethnico-religieuse depuis la deuxième guerre mondiale », comme l’a qualifiée le Consortium international des journalistes d’investigation.


Voir aussi de la même auteure:

Des Ouighurs sont soumis au travail forcé, il faut boycotter la Chine

Malgré la répression des Ouighurs, la Chine entretient des relations privilégiées avec la Chine

L’aide très discrète de Cuba aux victimes de Tchernobyl

Photo: plage près de Tarara, Cuba © Isolda Agazzi

Un Traductor, présenté à Genève dans le cadre de Filmar en America latina, relate l’histoire de 25’000 enfants victimes de l’accident de Tchernobyl, soignés gratuitement à Cuba jusqu’en 2011. Le programme a repris cette année, alors même que les médecins cubains sont chassés de Bolivie, après l’avoir été du Brésil.

Le bus qui relie le centre de La Havane aux plages de l’est passe sans s’arrêter devant des bâtiments délabrés, qui intriguent la passagère : le stade panaméricain, construit en 1991 pour héberger les Jeux éponymes, au-dessus duquel trône l’omniprésent portrait de Che Guevara. Et un peu plus loin, à une trentaine de kilomètres de la capitale, un complexe touristique abandonné en bord de mer, à la typique architecture soviétique. « C’est le centre de Tarara. Fidel [Castro] y a accueilli les enfants victimes de la catastrophe de Tchernobyl », nous explique notre voisin.  Médusée, je garde l’envie d’en savoir plus.

Ce sera chose faite au festival Filmar en America latina de Genève, où a été projeté la semaine passée Un Traductor, un film qui raconte ce chapitre peu connu de l’histoire cubaine. De 1989 à 2011, 25’000 enfants d’Ukraine, de Russie et de Biélorussie furent soignés à Cuba, gratuitement, des séquelles du plus grand accident nucléaire de l’histoire. Le 26 avril 1986, l’explosion du réacteur de Tchernobyl, en Ukraine, avait fait un nombre très élevé et controversé de victimes. En 2016, l’Ukraine, a formellement reconnu 35’000 décès directement liés à la catastrophe, mais certaines estimations vont jusqu’à un million. Des centaines de milliers de personnes sont restées handicapées, aussi bien dans cette ancienne république soviétique que dans les républiques voisines.

Un engagement fort, malgré les difficultés de la période spéciale

Le film, inspiré de faits réels, a été réalisé par Rodrigo et Sebastian Barriuso, les enfants de Malin, un professeur de russe à l’université de La Havane, assigné comme traducteur auprès des enfants de Tchernobyl, atteints surtout de cancers et de leucémie. D’abord très réticent à assumer cette tâche qui lui a été imposée, il se rapproche peu à peu des enfants, dont certains meurent sous ses yeux. Bouleversé, il finira par s’engager au-delà de ce qui lui était demandé, en leur lisant des contes cubains qu’il traduit en russe et en les faisant dessiner pour assurer la communication avec Alexi, un enfant aux soins intensifs qui mourra à cause d’une coupure d’électricité – ou parce que Malin est entré dans sa chambre en toute hâte, sans porter de masque, le traducteur ne le saura jamais… Il en finit par oublier presque sa famille et son propre enfant, dont les soucis lui paraissent tout à coup bien futiles.

Les temps sont pourtant durs à Cuba : le mur de Berlin vient de tomber, l’URSS s’effondre, l’île caraïbe ne peut plus lui vendre du sucre en échange de pétrole. Les étals des magasins se vident, tout comme les pompes à essence et Malin doit retaper son vieux vélo pour se rendre auprès des enfants. Heureusement il reste la formidable solidarité cubaine qui, soit dit en passant, fonctionne aujourd’hui comme hier.

Reprise du programme cette année

En juillet passé, le journal officiel Granma annonçait la reprise du programme. Cinquante enfants de Tchernobyl devraient être accueillis à Cuba cette année, alors même que le pays est plongé de nouveau dans une grave crise économique en raison d’un modèle qui ne marche pas, de l’effondrement du Venezuela, qui avait remplacé l’URSS dans la fourniture de pétrole, et du durcissement des sanctions américaines. Et alors que l’URSS n’existe plus et qu’on ne peut plus parler de solidarité socialiste, mais de solidarité tout court. C’est que, 33 ans après la catastrophe, des maladies cardiaques, cardiovasculaires et autres apparaissent chez des enfants nés bien après l’explosion du réacteur – selon certaines études 80% d’entre eux seraient affectés dans les zones à risque.

Quant aux célèbres médecins cubains, ils sont devenus personae non gratae dans plusieurs pays, pour des raisons idéologiques. Toujours selon l’organe du parti Granma, plus de 400’000 coopérants de la santé ont pris en charge des millions de personnes modestes dans 167 pays depuis le début de la révolution en 1959. Mais en Bolivie, les 725 membres de la Brigade médicale cubaine sont en train de rentrer au pays, suite aux harcèlements subis et à l’arrestation de la coordonnatrice. Au Brésil, les plus de 8’000 médecins cubains sont aussi en train de plier bagage  après l’entrée en fonction du président Jair Bolsonaro au début de l’année, ce qui fait craindre un désert médical dans les communautés défavorisées, surtout les indigènes et les Noirs.

Le programme continue cependant dans une soixantaine de pays, notamment au Venezuela. Il permet à Cuba d’apporter une aide médicale bienvenue, tout en constituant une source importante de devises, avec le tourisme et le transfert de fonds des migrants.

Voir aussi de la même auteure : Respect pour les acquis de la révolution cubaine, malgré l’opposition des Etats-Unis

 

La gauche brésilienne mobilisée contre l’accord Mercosur – Suisse

Photo: Rio de Janeiro © Isolda Agazzi

De passage en Suisse, deux députées brésiliennes dénoncent la politique du président Jair Bolsonaro en faveur de l’agro-business et des projets miniers, que l’accord de libre-échange avec l’AELE va renforcer, selon elles. La libération de l’ancien président Inacio Lula da Silva pourrait redynamiser l’opposition, tout comme les soutiens extérieurs, dont le Synode sur l’Amazonie.

«Le gouvernement brésilien ne donne aucune information sur l’accord de libre-échange avec l’AELE [dont la Suisse est membre], contrairement au gouvernement précédent», se désolait Marilene Alves de Souza (Leninha) la semaine passée à Berne, invitée par l’EPER (l’Entraide protestante suisse). Cette députée du Parti des Travailleurs (PT) de l’Etat fédéral de Minas Gerais préside la commission des droits humains et travaille depuis vingt ans avec les petits paysans et les communautés locales. «Depuis l’entrée en fonction de Jair Bolsonaro en janvier 2019, 290 pesticides toxiques, pour la plupart interdits en Europe, ont été autorisés, afin d’augmenter la production agricole pour le marché international. Cela se fait au détriment des terres des groupes traditionnels, dont les quilombolas et les autochtones, et crée beaucoup de conflits. Des autochtones sont assassinés, le dernier en date étant un chef Wajapi le 23 juillet. »

«Tout cela profite aux pays du Nord et aux grands producteurs brésiliens, les seuls qui exportent. La sécurité alimentaire du pays et notre nourriture sont assurées par les petits paysans », ajoute Andreia de Jesus, députée du PSOL du même Etat fédéral et co-présidente de la même commission.

Marilene Alves de Souza (Leninha) (gauche) et Andreia de Jesus (droite)

Pesticides et déforestation pour augmenter les exportations

Les deux élues renchérissent : la déforestation a atteint des niveaux inégalés, dans le but de gagner de nouvelles terres pour produire davantage de viande pour l’exportation. « Cette année, les incendies ont augmenté de 82% pour atteindre 71’000 départs de feu, dont 52% en Amazonie et 31% dans la savane, détaillent-elles. Cet accord de libre-échange et celui avec l’Union européenne vont signer l’arrêt de mort de l’environnement et des droits humains.»

Le président Jair Bolsonaro a arrêté le versement de 72 millions USD par l’Allemagne et la Norvège au Fonds pour l’Amazonie. Les acteurs étrangers regrettent qu’en dix mois qu’il n’y ait plus d’interlocuteurs, ni de politique, en matière de climat, de santé, d’agriculture paysanne et de peuples autochtones.

L’Etat de Minas Gerais, deuxième utilisateur de pesticides du Brésil, exporte de la viande, du café et des produits miniers vers l’Europe. Ces trois produits peuvent compter sur un lobbying très puissant au parlement et sur des connivences étroites entre les grands producteurs et les politiciens, qui ont eu raison des tentatives des deux députées de limiter l’utilisation de pesticides.

Fin du monopole sur la vente d’armes

Andreia de Jesus ne mâche pas ses mots : « La politique de Jair Bolsonaro est une continuation du coup d’Etat contre Dilma Roussef. Il veut ouvrir le monopole des armes, réservé jusqu’à présent aux fabricants brésiliens, ce qui va renforcer la vente illégale d’armes aux milices. Les assassinats ont beaucoup augmenté depuis qu’il est au pouvoir, en ville et dans les zones rurales. L’accord de libre-échange va encourager cette politique et ouvrir encore davantage le marché des armes, des pesticides, des semences transgéniques et des produits pharmaceutique. Ce sera la désindustrialisation du Brésil ».

Selon les chiffres officiels, en 2018 la Suisse a exporté pour 12 millions CHF d’armes au Brésil.

L’autre bête noire de la députée du PSOL, c’est l’extraction minière. Premièrement parce qu’elle n’est pas taxée. Ensuite à cause des nombreux accidents survenus ces quatre dernières années, dont la rupture du barrage minier de Vale à Brumadinho, le 25 janvier. Les familles des 300 victimes n’ont toujours pas été indemnisées, affirme-t-elle, et le plus grand producteur de minerai de fer au monde peut continuer à l’extraire et l’exporter en toute impunité.

Lula, rassembleur de la gauche à nouveau ?

« Nous devons mobiliser la société contre les accords de libre-échange avec l’UE et l’AELE et créer des alliances au niveau international, lance Leninha. La récente libération de Lula peut nous aider à faire bloc contre Jair Bolsonaro. C’est une figure charismatique, reconnue au niveau international, qui peut rassembler les noyaux de résistance de la société brésilienne et soutenir les campagnes internationales, comme celle contre les  pesticides toxiques. Un grand rassemblement du PT va avoir lieu fin novembre pour préparer les élections municipales de 2020, qui seront notre premier banc d’essai»

Pour les deux députées, le Synode sur l’Amazonie, organisé par le pape François fin octobre à Rome, auquel ont participé beaucoup d’autochtones, « a été très important pour la gauche». En l’absence de prêtres, les laïcs membres de la communauté sont désormais autorisés à administrer les sacrements dans les coins les plus reculés d’Amazonie. « Ce sont des régions ou les églises pentecôtistes, qui soutiennent fortement Bolsonaro, sont très présentes, relève Uli Ide, responsable de la thématique développement durable pour l’Amérique latine chez l’EPER et basé au Brésil. Cette nouvelle pastorale permet à l’Eglise catholique d’accéder aux indigènes, aux pêcheurs et aux communautés reculées et de les écouter. Cet été, lors des incendies, le pape a pris des positions très fortes sur le Brésil. Il a été très critiqué par le gouvernement à cause du synode sur l’Amazonie et par Jair Bolsonaro lui-même, qui dit que les églises ne doivent pas faire de politique ».

A Mafate, la sobriété heureuse

Photos du cirque de Mafate © Isolda Agazzi

Le cirque de Mafate, à La Réunion, est un jardin d’Eden coupé du monde. Il y a une quinzaine d’années, les habitants se sont opposés à la construction d’une route pour préserver leur mode de vie et le tourisme pédestre, la seule source de revenu. Tous les déplacements se font donc à pied, ou en hélicoptère. Les services publics sont assurés par l’Etat français: dans chaque village il y a une école, un dispensaire, une église et une boîte aux lettres.

“Le 29 août 2019, Ivrin Pausé est décédé à l’âge de 91 ans. C’était le facteur de Mafate de 1951 à 1991. Il a fait 253’000 km à pied, c’est à dire 6 fois le tour de la terre. Sur son dos, il y avait de 15 à 18 kilos de courrier à distribuer” écrit Ziggy dans Le rougail du petit Mafatais, la feuille de chou des écoliers du cirque de Mafate. Bienvenue dans l’une des trois pétales de la fleur créée par l’érosion du Piton des neiges, un volcan éteint depuis 20’000 ans sur l’île de La Réunion.

Contrairement aux deux autres cirques –  Cilaos et Salazie -, Mafate est inaccessible et hors du temps. “Il y a une quinzaine d’années, les habitants se sont opposés à la construction d’une route pour préserver leur mode de vie et le tourisme pédestre”, nous raconte Jennifer, qui tient un gîte à Marla. Elle scrute l’horizon: “Ce matin le col des Bœufs est couvert, l’hélicoptère ne pourra pas nous amener les provisions”, s’inquiète-t-elle. Marla est l’un des neuf îlets du cirque – comprenez de minuscules villages tropicaux, composés essentiellement de gîtes, parfois d’une épicerie et d’un troquet appelé pompeusement “bar”, où il est difficile d’avoir des boissons chaudes si le feu n’est pas allumé, mais la bière, même pression, arrive dans la minute. “A Marla il y a 50 habitants et tout le monde tient un gîte, à l’exception de deux personnes âgées”, précise la trentenaire.

Le tourisme pédestre, seule source de revenu

Le tourisme, rigoureusement pédestre, est la seule source de revenu des quelques 900 Mafatais, qui pratiquent aussi un peu d’agriculture et d’élevage pour nourrir les randonneurs. La minuscule épicerie de Marla, très bien achalandée par rapport aux autres, vend pêle-mêle quelques fruits et légumes cultivés sur place ou importés de la métropole, de la morue séchée, du pain, des gâteaux, des tuyaux de douche et même des baskets – si on casse ses chaussures, pas moyen d’en acheter de nouvelles dans le cirque! “L’hélicoptère nous amène les provisions une fois par semaine, nous explique l’épicière, une femme joviale au fort accent local, bonnet en laine vissé sur la tête. Mais ce n’est pas donné: cela coûte 160 euros pour 850 kg de marchandise, plus le transport terrestre.” Une frugalité choisie par les habitants, qui se contentent de peu de chose. On pourrait même parler de sobriété heureuse: “Je ne comprends pas pourquoi certains se plaignent. Nous ne manquons de rien ici. La santé et l’éducation sont gratuites et nous vivons en harmonie avec la nature!”, s’exclame Jennifer.

Un jardin d’Eden

Il faut dire que Mafate est un véritable jardin d’Eden. C’est un endroit étrange, sans doute unique, coupé du monde par des falaises abruptes, noires, et des pitons rocheux qui surgissent au milieu des ravins. La végétation est un mélange étonnant de plantes tropicales – bananiers, bougainvilliers, tamarins, arums – et d’arbustes méditerranéens. Par endroits on marche sur une roche volcanique, émaillée d’immenses blocs de granit, oubliés par les titans ou rejetés par les éruptions. Le paysage est brut, sauvage, lunaire. On n’entend que le ruissellement de la rivière dans le canyon et le bruit du vent dans les filaos, des conifères tropicaux. Ici et là on aperçoit quelques vaches et des biquettes.

Vers la fin de la matinée, météo insulaire oblige, le ciel se couvre souvent, mais lorsque le soleil perce les nuages, les couleurs explosent, encore plus vives et chatoyante dans cette atmosphère orageuse. Fascinés par cette nature primitive, on oublie la fatigue et on continue de monter des escaliers interminables, à flanc de coteau… pour mieux redescendre ensuite dans la vallée où coule la rivière des Galets, qui forme des gorges profondes et des vasques qui invitent à la baignade.

Le silence est absolu, rompu par le gazouillis des oiseaux, le braiement de quelques ânes et le chant des coqs…Et par le vrombissement des hélicoptères, un peu trop nombreux parfois, dont on ne saura jamais s’ils servent surtout à ravitailler les habitants ou à promener les touristes. En ce mois d’octobre, les nuits sont très fraîches, mais lorsque le ciel est dégagé, les étoiles semblent à portée de main, plus brillantes que jamais, même si on ne connaît pas leur nom car on est dans l’hémisphère sud.

Une école primaire dans chaque îlet ou presque, parfois pour quatre enfants

Pour descendre d’Aurère à Cayenne on traverse une étonnante forêt de conifères. Dans cette végétation familière, des agaves d’un vert éclatant viennent nous rappeler qu’on est bien sous les tropiques. On arrive rapidement à Îlet à Malheur, un hameau d’une quarantaine d’âmes riant et hospitalier, qui porte très mal son nom. En ce lundi matin l’école primaire est encore vide. Les cours ne commenceront qu’à midi pour les quatre élèves, tous degrés confondus, car l’instituteur doit monter à pied depuis La Possession – 3h30 de marche tout de même. Pour poursuivre la scolarité après le primaire, les enfants sont obligés de descendre sur la côte et séjourner en famille d’accueil. A la petite église la messe est célébrée tous les quinze jours, car le curé, lui aussi, doit monter à pied et faire le tour des paroisses. Un hameau français en bonne et due forme, la gendarmerie en moins: “il n’y a pas de criminalité ici, nous nous connaissons tous et nous laissons toujours la porte ouverte” nous assure un habitant.

Les services publics sont fournis par la métropole (La Réunion est un département français) à coups de subventions et d’aides européennes. Les déchets des îlets sont ramassés par l’hélicoptère une fois par mois. Le facteur passe une fois par semaine, le médecin une fois par mois, deux infirmières se partagent le tour du cirque à pied, mais en cas d’urgence l’hélicoptère est gratuit. Nous nous arrêtons pour un délicieux “café grillé” (comprenez torréfié maison) chez Marie. Dans sa case créole aux couleurs pastel et au typique toit de tôle ondulée, trônent les trophées remportés par son mari, un ancien champion de course à pied qui a fait même le trail du Mont Blanc. Aujourd’hui il est l’intendant de la moitié des écoles de Mafate et lorsqu’il ne travaille pas il monte sur son dos les provisions pour la famille, dans un sac de 15 – 20 kg.

A vrai dire, pendant les six jours de marche dans le cirque nous avons croisé peu d’habitants sur les chemins, mais beaucoup de randonneurs, surtout métropolitains et, le week-end, de nombreux Réunionnais qui se préparaient pour la Diagonale des fous, le célèbre trail qui traverse toute l’île à la mi-octobre.

La vie dans les gîtes

Roche Plate est adossé à une falaise impressionnante, qui devient presque inquiétante à la tombée de la nuit. Lorsque nous arrivons, un hélicoptère est en train de livrer le bois de cuisine pour tout l’îlet, une centaine d’âmes. “Depuis 30 ans qu’il y a l’hélicoptère, notre vie s’est quand même beaucoup améliorée,” nous explique Johan, l’aimable gérant du gîte qui, malgré son jeune âge, “ne quitterait Mafate pour rien au monde”. Son père Merlin prépare le meilleur carry de poulet que nous avons dégusté et qui nous change avantageusement de la “rougaille saucisse” quotidienne – le plat national réunionnais, de la saucisse à la sauce tomate et épices locales, avec riz et haricots, par ailleurs délicieuse. Les gîtes de Mafate sont simples, mais confortables et pourvus de douches chaudes. L’électricité est produite surtout par les panneaux solaires, la cuisine se fait au bois ou au gaz. Il y a très peu de prises électriques, pas de wifi, mais la 4G passe partout. En ce mois d’octobre, la nuit tombe vers 18h30 et le repas est servi peu après, accompagné de rhum arrangé (un rhum aux fruits, typique de La Réunion), ou de punch, moins alcoolisé. Le soir, dans les îlets les plus élevés, la brume descend souvent, il fait froid et comme les gîtes n’ont pas de salle commune, hormis la salle à manger qui reste fermée jusqu’au repas, cela peut être assez mélancolique, mais fait partie de l’âme du lieu. “J’étais venu à Mafate il y a une vingtaine d’années. Cela n’a pas changé, mais les gîtes se sont beaucoup améliorés”, nous assure Fred Lang, l’organisateur de l’expédition.

Une expérience étonnante, sûrement unique

Le matin on est souvent réveillé par le chant du coq, ce qui laisse tout loisir d’admirer le lever du jour… Les oiseaux s’égosillent dans une brise légère, le soleil éclaire rapidement les cimes, la vue sur le cirque et les ravins est dégagée, l’harmonie totale.

Ces six jours d’isolement, encerclés par des falaises énormes, auront été une expérience inoubliable, bien qu’un peu austère par moments. “Mafate me rappelle un livre qui s’intitule “Les Mines d’Or du Roi Salomon”, nous confie Patrick Sériot, un randonneur expérimenté qui a sillonné le monde en long et en large. Le livre se déroule en Afrique orientale, dans un endroit complètement inaccessible. Ici on arrive dans un  monde perdu, où les gens vivent de façon incompréhensible, très éloignés les uns des autres. Cela ressemble aux Alpes au 14ème siècle, où les gens vivaient en circuit fermé. Je n’ai jamais vu un endroit avec des pentes si vertigineuses, des contrastes d’altitude aussi déments et je n’ai jamais eu aussi froid sous les tropiques… mais j’adore!”

 

 

Les baleines, toujours plus nombreuses, gardent leur mystère

Photo: Gouffre de l’Etang-Salé, La Réunion © Isolda Agazzi

Depuis l’entrée en vigueur du moratoire sur la chasse commerciale, le nombre de baleines à bosse a explosé – preuve que la sauvegarde de la biodiversité est possible. Présentes depuis 2007 à La Réunion, elles sont devenues une attraction touristique, mais cette année il y en a eu moins. Jean-Marc Gancille, en charge de la sensibilisation de l’ONG Globice, avance des explications. Nous l’avons rencontré les pieds dans l’eau, face à l’Océan Indien.

Jean Marc Gancille est un militant écologiste français installé à La Réunion. Depuis quelques mois il travaille pour Globice, une ONG créée en 2001 pour approfondir la connaissance des baleines et sensibiliser le public au sort des cétacés. Membre de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN), elle est devenue une référence dans l’Océan Indien. Interview sous les filaos (des conifères tropicaux), face au lagon de Saint Leu, le clapotis des vagues en bruit de fond.

Qu’est-ce qui vous a amené à La Réunion ?

Jusqu’à l’année passée j’étais actif à Bordeaux, dans un lieu que j’ai cofondé et qui s’appelle Darwin, une ancienne caserne militaire que nous avons transformée en lieu de transition écologique et d’entrepreneuriat social. Ce sont quatre hectares de friche qui ont été reconvertis au cœur de la ville et qui accueillent des associations, des entreprises et des citoyens actifs en matière de transition, qui cherchent à inventer des alternatives pour faire face à la perspective d’un monde beaucoup plus difficile. Avec mes associés, on a œuvré pendant dix ans pour que ce lieu vive.

Mais récemment j’ai souhaité me consacrer à un sujet qui m’est très cher : l’effondrement de la  biodiversité et du monde sauvage, qui se réduit à sa portion congrue. La Réunion est un haut lieu de la biodiversité, il y a encore énormément de vie marine et quoi de plus emblématique que les baleines?

Comment se portent les baleines dans le monde?

C’est une population en forte augmentation, du moins en ce qui concerne les baleines à bosse. En 1982 a été adopté un moratoire qui interdit la chasse commerciale à la baleine. Depuis lors les populations se sont largement multipliées. A cette époque-là on comptait quelques centaines d’individus seulement, car les baleines avaient été décimées à 98% par la chasse, mais aujourd’hui il y en a plusieurs dizaines de milliers. La fiche de l’UICN en recense 84’000. C’est remarquable car on est à rebours de la tendance qu’on voit partout dans le vivant : lorsqu’on laisse des populations tranquilles, elles commencent à reprendre de la vitalité et se développent très fortement.

Et à La Réunion?

Les baleines ont une charge affective et émotionnelle très forte dans le grand public, notamment ici. Dans les archives de La Réunion il y a très peu de témoignages de la présence des baleines, mais  depuis un peu plus de dix ans on les voit régulièrement, entre juin et fin octobre, lorsqu’elles viennent dans les eaux plus chaudes de l’Océan Indien pour mettre bas et s’accoupler. Cela a démarré véritablement en 2007 – 2008 avec depuis lors des aléas assez forts : il y a des saisons très fastes avec énormément de baleines et des saisons où on n’en  voit pratiquement pas. Ce n’est donc pas un phénomène linéaire, même si la tendance est plutôt à la hausse.  En tout 1477 baleines à bosse ont été photo-identifiées par Globice à La Réunion entre 2001 et 2018.

Qu’en est-il cette année ?

On est dans une saison plutôt timide, pour ne pas dire mauvaise, puisqu’on a compté 4 à 5 fois moins d’individus que l’année précédente – un peu plus de 80 en tout. Il faut dire que 2018 avait été une année record avec 300 baleines ! Pour les compter on utilise des méthodes scientifiques, notamment la photo identification. Chaque baleine a des caractéristiques qui lui sont propres, à commencer par sa nageoire caudale, qui constitue un peu sa carte d’identité – couleur, forme, stigmates. On a des bases de données qui comptabilisent toutes les caudales qu’on a pu photographier depuis 2001. Nous faisons aussi des études acoustiques car les baleines communiquent entre elles grâce au chant.

La Réunion n’est qu’un lieu de passage : 62% des baleines ne restent qu’un jour ici, 38% plusieurs jours, mais au maximum un mois.

Quelles sont les raisons de cette diminution ?

On ne sait pas. Ce qui est plutôt réjouissant, c’est de constater que les baleines à bosse viennent chaque année de façon assez régulière depuis l’Antarctique – où elles trouvent leur nourriture, le krill, en abondance. Pourquoi la fréquence d’observation n’est-elle pas récurrente tous les ans? On a plusieurs hypothèses, parmi lesquelles bien entendu le changement climatique et les bouleversements qu’il peut provoquer sur les courants marins. On étudie aussi la corrélation qu’il pourrait y avoir entre la disponibilité de la nourriture en Antarctique et la capacité à migrer vers des zones comme les nôtres. Cette hypothèse est assez intéressante parce qu’on voit que lorsque la chlorophylle présente en Antarctique – et qui est la base pour que se développe le krill – chute, quelques années plus tard il y a moins de baleines dans l’Océan Indien.

Est-ce inquiétant?

On ne sait pas. Est-ce la prémisse d’un effondrement des populations parce qu’elles sont mal nourries? Est-ce qu’elles ne parviennent plus à migrer du fait de cette malnutrition et perdent leurs petits? Est-ce qu’elles vont ailleurs, dans des zones qui sont devenues plus chaudes et propices à la mise bas et à l’accouplement, plus proches de l’Antarctique ? Personne ne le sait sur le globe, on ne sait pas non plus pourquoi elles sont venues ici il y a 10 – 12 ans et si cela va durer. Tout cela est fragile, aléatoire, inexpliqué. Cela fait l’objet d’études scientifiques comme celles qu’on fait ici.

Récemment on a mené une opération qui s’appelle Miromen II et qui visait à équiper les baleines à bosses de balises Argos pour voir où elles allaient, afin d’étudier les facteurs environnementaux qui pourraient expliquer les variations. Nous suivons en direct sur notre site le trajet d’une baleine, que nous avons appelée OusaNousava (Où vas-tu en créole).

Le tourisme n’est donc pas en cause?

Le tourisme est une menace parmi d’autres, mais on la prend très au sérieux parce que les activités touristiques liées au whale watching se sont beaucoup développées  ces dernières années – La Réunion est l’un des derniers six spots sur terre où on a le droit de se mettre à l’eau avec les cétacés, dauphins et baleines. C’est une préoccupation qui nous a mobilisés, tout comme les autorités publiques. On a édicté une charte qui régule les pratiques des uns et des autres et les autorités ont adopté un arrêté préfectoral pour réglementer les activités d’observation et de mise à l’eau. Mais tant qu’il n’y a pas de contrôles suffisants, il peut arriver que les gens fassent n’importe quoi. Si la pression continue, ne trouvant pas les conditions de quiétude suffisante, les cétacés pourraient  aller ailleurs, à Madagascar par exemple, où il y a moins de pression touristique.