Russie : les sanctions au banc d’essai

Manifestation contre la guerre en Ukraine à Genève © Isolda Agazzi

Considérées comme le seul moyen d’arrêter la guerre sans intervenir militairement, les sanctions contre la Russie soulèvent beaucoup de questions : quel est leur objectif? Et leur efficacité ? Alliance Sud plaide pour des sanctions ciblées, qui n’aient pas un impact démesuré et inutile sur la population

Suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février, les pays occidentaux ont adopté des sanctions sans précédent contre Moscou, qui ont reçu le soutien de 35 pays occidentaux – aucun pays en développement n’en a pris. La Suisse, qui s’est alignée sur les sanctions de l’Union européenne dans près de la moitié des cas au cours des vingt dernières années, a fini par les reprendre aussi car la pression internationale et interne devenait trop forte.

C’est la première fois que des sanctions ont même été prises contre la banque centrale d’un pays du G20, si bien qu’il est difficile pour l’heure de dire si elles vont fonctionner ou pas. Mais que veut dire « fonctionner » ? Quel est leur but ? Et l’impact sur la population, russe notamment ?

« Les sanctions ont un certain nombre d’objectifs qui se chevauchent et même les pays qui les adoptent ne savent pas toujours exactement lequel ils visent », relève Dmitry Grozoubinski, directeur exécutif de la Geneva Trade Platform. Dans le cas de la Russie, il y a quatre objectifs : le changement de régime ; le changement de politique ; l’asséchement financier de l’appareil militaire ; et l’expression du mécontentement de l’Occident. »

Changement de régime jamais atteint

L’ancien diplomate australien est catégorique : le premier objectif n’a jamais été atteint. Les sanctions n’ont jamais conduit à un changement de régime, sauf peut-être dans le cas de l’Afrique du Sud de l’apartheid. « Le peuple russe a l’habitude de se serrer la ceinture, surtout lorsqu’il se sent attaqué par des forces étrangères, souligne-t-il. Les sanctions financières pénalisent notamment les jeunes, les personnes instruites, la classe urbaine et beaucoup quittent le pays, alors même qu’ils seraient la meilleure chance de changer le régime. »

Quant au changement de comportement, il estime que c’est plus compliqué. Erica Moret, coordinatrice du Geneva International Sanction network, est du même avis: la Russie tient sans doute compte des sanctions, mais il est difficile de savoir si elles constituent un facteur déterminant pour décider de la poursuite de la guerre, l’ouverture de négociations diplomatiques, l’utilisation d’armes chimiques, le bombardement d’une école ou d’un hôpital.

En revanche, Dmitry Grozoubinski affirme qu’elles ont prouvé leur efficacité pour assécher les ressources militaires russes. Selon certains experts, les sanctions imposées à Moscou après l’annexion de la Crimée en 2014 expliquent son manque flagrant de technologie militaire de pointe : l’industrie de l’armement ne peut pas se procurer les composants sur les marchés occidentaux, notamment les semi-conducteurs, et il est peu probable que la Chine et l’Inde viennent combler ce vide.

Quant au côté symbolique des sanctions, l’expert relève que le signalement du désaccord des pays développés nécessite que les Européens acceptent d’en payer le prix – ce qui est en train de se passer, même s’ils ne sont pas prêts à couper complètement l’approvisionnement en gaz, pour l’instant du moins.

« L’économie russe est foutue »

En ce qui concerne l’impact sur la population russe, il serait assez sévère. Le Russe Maxim Mironov, professeur à la IE Business School en Espagne, a tweeté que “L’économie russe est foutue”. Selon lui, la population va être particulièrement impactée par l’effondrement et le ralentissement de l’industrie manufacturière car les composants et les machines occidentales ne peuvent plus être importées. Ceci est vrai dans tous les domaines, 90% des semences de pommes de terre russes étant importées.

« L’un des défis du commerce est qu’une transaction internationale ne se résume pas à l’achat et à la vente : il faut des assurances, des finances, des sociétés de transport et la plupart ont arrêté les opérations par crainte des risques et du boycott, poursuit Dmitry Grozoubinski. De nombreux fabricants de médicaments continuent de vendre à la Russie, mais comment vont-ils faire s’il n’y a plus de navires, vu qu’aucun n’est prêt à embarquer une cargaison non assurée ? Et si les banques sont exclues du système Swift, les négociants basés à Genève se retrouvent face à des difficultés insurmontables. »

Sanctions de moins en moins ciblées

« Les sanctions sont de moins en moins ciblées, renchérit Erica Moret. Vers l’an 2000, après les crises humanitaires à Cuba, en Haïti, en Iraq et ailleurs, l’ONU et les différents gouvernements, dont les Etats-Unis, ont essayé d’adopter des sanctions ciblées – comme le gel des biens de plusieurs personnes ou sociétés, les restrictions de voyage, l’interdiction de vente et d’achat d’armes. Mais depuis vingt ans, on assiste de plus en plus à l’imposition de sanctions de facto exhaustives, qui portent sur des secteurs entiers, notamment les finances et l’énergie. Si sur le papier, elles restent ciblées, en pratique elles commencent à ressembler à un embargo sur un pays. On le voit avec l’Iran, la Corée du Nord, la Syrie, le Venezuela. Et les études montrent que les sanctions qui visent la banque centrale ou le secteur énergétique ont des impacts importants au niveau humanitaire, avec une hausse de l’inflation et du chômage. »

Selon la chercheuse, cependant, il est très difficile de mesurer l’impact des sanctions en les isolant des autres facteurs : corrélation ne veut pas dire cause. Au Soudan, au Venezuela et en Birmanie, par exemple, la situation humanitaire catastrophique ne peut pas être imputée seulement aux sanctions, mais aussi à l’oppression par le gouvernement, la corruption, la mauvaise gouvernance et les violations des droits humains. « C’est important de le souligner car le sujet est très politisé. Les sanctions sont toujours utilisées par les gouvernements comme argument pour dire qu’elles sont la cause de tous les problèmes, alors que d’autres facteurs entrent en jeu aussi. »

Problème d’overcompliance

Erica Moret souligne qu’en plus de l’élargissement des sanctions, l’entrée en vigueur d’autres règles anti-corruption et anti-blanchiment d’argent, que le secteur privé et les banques sont obligés de suivre, ajoute encore à la complexité. Elle relève « un problème de surconformité » (over compliance) par peur d’attraper des amendes qui peuvent atteindre des milliards, si bien que certaines banques préfèrent se retirer entièrement de pays comme la Syrie ou l’Iran. « L’overcompliance et le dirisking [le fait de minimiser les risques] sont souvent plus importants que les sanctions, car même les plus strictes prévoient des dérogations qui, en théorie, laissent passer le commerce de médicaments, de nourriture, etc., Mais la surconformité se retrouve dans toute la chaîne d’approvisionnement, dans l’assurance, le transport, la technologie… »

Pour Erica Moret, s’il est encore trop tôt pour mesurer l’impact de ce phénomène sur la Russie, il est certain que le boycott des multinationales est lié aussi bien aux sanctions qu’à une question de réputation et de responsabilité sociale. D’un point de vue symbolique, il joue un rôle important car il montre à la population russe que la plupart des entreprises occidentales sont contre la guerre et cela aide à renforcer le message de la « communauté internationale. » Mais l’un des risques des sanctions larges est que la population soutienne encore plus le gouvernement, surtout dans les pays où les médias sont contrôlés. Si la fuite de produits de luxe n’a pas d’impact humanitaire, celle des entreprises de médicaments, de nourriture et de technologie essentielle peut en avoir un.


L’ONU dénonce l’impact des sanctions sur les droits humains

Le 25 mars 2022, huit experts de l’ONU – dont les rapporteurs spéciaux sur le droit à l’alimentation, à la santé et à l’eau potable – ont appelé les Etats à tenir compte de l’impact humanitaire lorsqu’ils imposent des sanctions.

Ils écrivent : « Les sanctions unilatérales qui visent les systèmes fiscaux, y compris les transferts de fonds ainsi que d’autres transactions financières internationales, et qui sont liées aux besoins fondamentaux d’une population, vont à l’encontre du principe fondamental des droits de l’homme qui consiste à “élever le niveau de vie”. Elles sont inacceptables.

[..] Les banques et les entreprises ne doivent pas empêcher ni être empêchées de commercer et de livrer de la nourriture, de l’eau, des équipements médicaux, des médicaments et des vaccins vitaux, des pièces de rechange, des équipements ou des réactifs nécessaires à la maintenance des infrastructures critiques, dans un esprit de diligence raisonnable et de responsabilité des entreprises pour protéger les droits de l’homme.”

Selon Erica Moret, les sanctions ne sont qu’un outil parmi d’autres, à côté de la diplomatie et des bons offices. Elles affectent plus un pays fortement intégré dans l’économie globale, comme la Russie, qu’un pays déjà isolé. Alliance Sud exhorte la Suisse et la communauté internationale à veiller à ce que les sanctions n’aient pas un impact démesuré et inutile sur la population.


Six paquets de sanctions

La Suisse a repris toutes les sanctions de l’Union européenne. L’ordonnance du 4 mars 2022 prévoit notamment le gel des avoir des oligarques et de leurs industries ; l’interdiction des transactions avec la Banque centrale de Russie ; l’exclusion de sept banques russes du système Swift : l’interdiction d’exportation de biens à double usage ou pouvant servir au renforcement militaire et technologique de la Russie; l’interdiction d’importation du charbon, des biens de luxe, du ciment et des engrais ; l’interdiction d’accepter des dépôts de plus de 100’000.- de ressortissants russes ; les interdiction de voyages ; l’interdiction de tout investissement, aide financière ou financement public en Russie. Le 10 juin, le Conseil fédéral a décidé de reprendre aussi le 6ème paquet de sanctions de l’Union européenne, qui prévoit notamment l’embargo sur le pétrole russe d’ici le début 2023 et renouvelle l’interdiction de la fourniture de services d’audit et de conseils aux entreprises.


Cet article a été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

OMC: un succès en trompe l’œil

Photo © Réseau OWINFS (Our World is Not for Sale)

La 12ème conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce, qui s’est terminée ce matin à l’aube après avoir joué les prolongations, a adopté une décision sur le covid qui ne résout pas le problème et n’a pas trouvé de solution permanente aux stocks obligatoires de denrées alimentaires

Tout ça pour ça. L’Organisation mondiale du commerce (OMC), dont la 12ème conférence ministérielle était censée se terminer le 15 juin, aura eu besoin de deux nuits et un jour supplémentaire pour produire des documents finaux qui ne contribuent à résoudre ni la crise sanitaire, ni la crise alimentaire qui frappent le monde. Comme souvent dans ce genre de négociations, c’est parce que ces textes reflétaient un consensus qui ne satisfaisait véritablement personne qu’ils ont fini par être adoptés.

Sur la réponse au covid d’abord, les 164 membres se sont entendus au forceps sur une Décision sur l’accord sur les ADPIC qui est loin, très loin de la proposition présentée par l’Inde et l’Afrique du Sud en octobre 2020. Celle-ci demandait une dérogation temporaire de tous les droits de propriété intellectuelle – brevets, secrets des affaires et exclusivité des données – sur les vaccins, médicaments et tests anti-covid, afin d’en faciliter la production et commercialisation dans les pays en développement. Soutenue par une centaine de pays et par les ONG du monde entier, elle était farouchement combattue par la Suisse, l’Union européenne, les Etats-Unis et la Grande Bretagne.

Licence obligatoire très difficile à mettre en œuvre

La décision adoptée ne fait que répéter des dispositions déjà existantes à l’OMC, notamment la possibilité pour un pays en développement éligible – la Chine s’est engagée à ne pas en bénéficier – d’émettre des licences obligatoires sur les vaccins pendant cinq ans au moins, c’est-à-dire de commercialiser des génériques sans tenir compte des brevets. Les membres devront se retrouver d’ici à six mois au maximum pour décider s’ils étendent la décision aux médicaments et tests anti-covid. Cette disposition n’aide en rien à renforcer les capacités de production sur place : il est inutile de lever les brevets sans dévoiler les secrets de fabrication et transférer la technologie et le savoir- faire. Pourtant des pays comme l’Afrique du Sud, le Rwanda et le Sénégal sont prêts à fabriquer des vaccins à l’ARN – Messager et les accords éventuels passés avec des entreprises pharmaceutiques, soumis au bon vouloir et aux conditions de ces dernières. ne résolvent pas fondamentalement le problème.

De plus, le mécanisme des licences obligatoires est très difficile et long à mettre en œuvre et, bien qu’existant depuis 2001, il a été utilisé très rarement. La Suisse en sait quelque chose, qui a fait pression sur la Colombie en 2015 pour qu’elle renonce à émettre une licence obligatoire du Glivec, un anti-cancéreux fabriqué par Novartis, ce qui aurait permis de faire baisser de 77% le prix d’un traitement estimé à 15’000 USD au bas mot par patient et par an.

Au vu de cette situation, les ONG dont Alliance Sud auraient préféré qu’il n’y ait pas d’accord du tout plutôt qu’un mauvais accord : les membres auraient été obligés de remettre l’ouvrage sur le métier et d’essayer de trouver une solution satisfaisante dans le cadre multilatéral.

Pas de solution permanente aux stocks obligatoires de denrées alimentaires

La réponse à la crise alimentaire qui menace les pays du Sud, à cause notamment de la guerre en Ukraine et de la crise climatique, n’est pas tellement meilleure. La principale mesure qui aurait permis aux pays en développement d’augmenter leur capacité de production n’a pas été adoptée.

Neuf ans. Cela fait presque une décennie que l’Inde et de nombreux pays en développement attendent une solution permanente à la question brûlante des stocks obligatoires. Ces programmes d’aide alimentaire leur permettent de soutenir les paysans et consommateurs pauvres sans risquer de faire l’objet d’une plainte devant l’Organe de règlement des différends de l’OMC. Une « clause de paix » avait été décidée en ce sens à la ministérielle de Bali, en 2013, censée durer jusqu’à ce qu’une solution permanente soit trouvée. Elle prévoyait que l’OMC revoie ses règles sur l’agriculture pour permettre aux pays en développement de soutenir leurs paysans et consommateurs pauvres, comme les pays développés le font depuis longtemps – les Etats-Unis, pour ne mentionner qu’eux, à hauteur de 75 milliards USD par an, à l’époque. Les Etats-Unis et quelques autres pays ne voulaient pas en entendre parler, de peur que l’Inde exporte ses céréales subventionnées, mais une solution temporaire avait pu être trouvée, censée durer jusqu’à l’avènement d’une solution permanente.

Celle-ci a été repoussée sans cesse et même cette ministérielle n’aura pas permis de parvenir à un accord. Un projet de Décision finale sur la sécurité alimentaire visant une solution permanente d’ici à la prochaine ministérielle n’a finalement pas été adopté. Certains craignent qu’elle ne voie jamais le jour.

L’Inde devenue auto-suffisante sur le plan alimentaire

Pourtant la décision de Bali a permis à l’Inde de mettre en œuvre un programme d’aide alimentaire estimé à 20 milliards USD par an. Prenant la parole le 14 juin, le ministre indien du Commerce, Shri Piyush Goyal, a rappelé que l’Egypte et le Sri Lanka, particulièrement affectés par la crise alimentaire, avaient aussi demandé une solution permanente aux stocks obligatoires – comme beaucoup d’autres pays en développement. Car ces stocks fonctionnent : « L’Inde a fait l’expérience de passer d’une nation déficiente sur le plan alimentaire à une nation largement autosuffisante. Le soutien de l’État, sous la forme de subventions et d’autres interventions gouvernementales, a joué un rôle très important pour parvenir à cette autosuffisance. C’est pourquoi nous nous battons au nom de tous les pays en développement, y compris les Pays les moins avancés (PMA), en nous fondant collectivement sur notre propre parcours et notre expérience », a-t-il déclaré.

La difficulté est qu’une solution permanente nécessite une révision de l’Accord sur l’agriculture et là, c’est du donnant – donnant. Les pays développés, comme la Suisse, veulent lier la question des stocks obligatoires à d’autres sujets sensibles, comme les soutiens internes en agriculture. Ils veulent un programme de travail complet sur tous les piliers agricoles – soutiens internes, accès au marché, subventions aux exportations – et n’étaient pas favorables à un règlement définitif de la question des stocks obligatoires dans le cadre de cette conférence. Ils avaient des questions sur ces stocks, la façon dont ils fonctionnent et la revente éventuelle sur le marché international.

La canicule qui frappe Genève aurait pourtant dû rappeler aux délégués que le dérèglement climatique menace la planète entière, à commencer par la sécurité alimentaire des pays les plus pauvres. En agriculture comme en matière de propriété intellectuelle, les règles de l’OMC fixées il y a des décennies ont besoin d’une sérieuse mise à jour dans l’intérêt de tous.

La Ghriba, miracle du vivre-ensemble

Photos de la Ghriba © Isolda Agazzi

Le pèlerinage juif de la Ghriba s’est tenu de nouveau à Djerba, en Tunisie, après deux ans d’absence. Selon la tradition, il a rassemblé surtout des Juifs venus de Tunisie et de France, mais aussi des fidèles de toute confession

Naila a voulu mettre toutes les chances de son côté : c’est carrément un plateau d’œufs durs qu’elle s’apprête à déposer dans la grotte souterraine, sur lesquels elle a écrit scrupuleusement les noms de ses cinq enfants. « Je prie pour qu’ils aient la santé, l’argent, le succès et pour qu’ils se marient, inshallah ! », lance-t-elle. « Vous êtes musulmane ? », lui demandons-nous, étonnés par cette dernière invocation. « Oui, mais je ne rate jamais le pèlerinage de la Ghriba. Juifs, chrétiens, musulmans, tout le monde vient ici pour demander à la sainte d’exaucer ses vœux », nous répond-elle, jouant des coudes pour garder sa place dans la file d’attente. Des femmes parées de leurs plus beaux habits attendent de déposer le précieux sésame dans la cavité étroite, dans l’espoir de se marier ou d’avoir un enfant, selon une croyance populaire. Un Belge s’excuse, un peu gêné : « Je viens pour mon épouse, mais il n’y a que des femmes ici, pouvez-vous déposer les œufs à ma place ? » demande-t-il à Naila, qui s’en charge volontiers et distribue des œufs durs à la ronde.

Plus ancienne synagogue au monde en-dehors de Jérusalem

Une ambiance survoltée règne dans la petite synagogue de la Ghriba, qui se dresse modestement en rase campagne à Djerba, au sud de la Tunisie. Située à un kilomètre de Hara Sghira, l’un des deux villages juifs de l’île, elle est considérée comme la plus ancienne au monde en dehors de Jérusalem. Ses fondations auraient été jetées par des prêtres qui avaient ramené quelques pierres du temple de Salomon, détruit par Nabuchodonosor au 6ème siècle av. J.-C. Le pèlerinage, qui se tient chaque année, célèbre Lag Ba’Omer, la fin du deuil de 40 jours pendant lequel les Juifs ne peuvent ni danser, ni chanter, ni se marier.

Sous les voûtes blanches et bleues du petit édifice, des femmes en foulard ou couvre-chef allument religieusement des cierges ; quelques hommes à la longue barbe, une kippa vissée sur la tête, sont plongés dans la lecture de la thora. Dans le oukala qui fait face – le caravansérail construit dans les années 1950 pour héberger les Juifs libyens – on se croirait dans une grande kermesse : un orchestre arabo-juif joue dans la cour, à côté de la « Menora », un char sur lequel les fidèles viennent nouer des foulards. Les gens chantent et dansent parmi les effluves de b’hur (bois de santal), au point que l’animateur se voit obligé de rappeler que les femmes n’ont pas le droit de danser devant la « Menora ». Ils reprennent en chœur Au café des délices, la chanson de Patrick Bruel qui narre le départ des Juifs de Tunisie. Des stands de nourriture casher, de boutargue (une spécialité tunisienne à base d’œufs de poisson) garantie casher, de souvenirs en tout genre et de… Tunisie Télécom, participent au côté festif, pour ne pas dire commercial de l’évènement.

Pour la petite communauté des Juifs de Tunisie, pour la plupart exilés en France, c’est l’occasion de se retrouver une fois par an et de resserrer les liens. « C’est la sixième fois que je viens à la Ghriba, d’ailleurs on ne se voit qu’ici, alors qu’on habite la même ville ! », lance une Parisienne à ses copines, attablées autour de brochettes d’agneau fumantes.

L’aspect religieux persiste, malgré le côté touristique

Mais y a-t-il encore quelque chose de religieux dans cet évènement à l’apparence folklorique, utilisé d’ailleurs sciemment par les autorités tunisiennes pour lancer la saison touristique ? « Le judaïsme tunisien est un judaïsme de joie, festif. Certes, il y a un aspect touristique, mais le côté religieux et la ferveur persistent », nous assure le rabbin Moshé Lewin, vice-président des rabbins européens et conseiller spécial du Grand rabbin de France, qui a fait le déplacement.

Robert, un Juif tunisien parti en France en 1965, à l’âge de 11 ans, observe d’un œil amusé la vente aux enchères qui se déroule dans la cour, entrecoupée de cris et de musique. Il est plus sceptique : « Il y a un côté très païen ici, il n’y a même pas eu de cérémonie religieuse… lâche-t-il. Mais j’avais besoin de faire ce pèlerinage au moins une fois dans ma vie. » Pour renflouer les caisses de la communauté, une sorte de commissaire-priseur met en vente des bouquets de fleurs accompagnés de rimonims (ornements rituels), dont les prix augmentent aussi rapidement que la ferveur ambiante et se vendent pour plusieurs milliers d’euros, dans une sorte d’archaïsme mâtiné de modernité qui sert aussi, en passant, à montrer sa réussite. L’un d’entre eux sera acheté par une femme qui assure, fondant en larmes, qu’elle avait attrapé une maladie très grave juste avant un pèlerinage à la Ghriba, mais en a été guérie après avoir fait une donation conséquente.

« On est dans un temps de survivants d’un monde qui n’existe plus, continue Robert, pensif. Mais que c’est bon la nostalgie, et là elle est d’une souffrance joyeuse ! J’ai l’impression de me trouver dans un décor où il y a encore des personnages, mais pour combien de temps ? Il n’y a plus de Juifs dans les pays arabes. A Djerba ils vivent en vase clos, c’est peut-être ce qui leur a permis de continuer à exister »

Imam français star de l’événement

Le point fort de l’événement, c’est peut-être son côté rassembleur. Sous un soleil de plomb, Hassen Chalgoumi arrive à se frayer un chemin jusqu’à l’estrade. Cet imam de la banlieue parisienne de Drancy, lui-même d’origine tunisienne, très connu pour sa lutte contre le communautarisme et l’islam politique, devient, presque malgré lui, la star de la fête : « Assalam Aleikum, Shalom ! lance-t-il à une foule conquise. Nous vivons une période difficile, avec la guerre en Ukraine et les autres guerres dans le monde. Les tensions au Proche Orient doivent baisser par le dialogue, non par la guerre. La Ghriba est un miracle, une flamme d’espoir, l’humanité a besoin de cela. C’est la preuve que nous pouvons vivre ensemble. »

La nuit tombe. La « Menora », couverte de foulards et de fleurs, est amenée en procession jusqu’au village voisin, escortée par un impressionnant dispositif de sécurité. Auparavant elle effectuait un parcours bien plus long, mais l’attentat de 2002 est passé par là. Peu après, elle est ramenée à la synagogue. Les fidèles continuent d’affluer à la Ghriba, parés de leurs plus belles tenues, et se préparent à festoyer jusque tard dans la nuit. Tout s’est déroulé dans le calme. Cette année, le pèlerinage tant attendu aura tenu ses promesses.


Le dernier pèlerinage juif du monde arabe qui rassemble les communautés

Cette année, le pèlerinage de la Ghriba a eu lieu le 18 et 19 mai, après deux ans d’absence en raison de la pandémie. Il a accueilli 3000 pèlerins et visiteurs de 14 nationalités et une cinquantaine de journalistes étrangers, invités par l’Office National du Tourisme Tunisien. La plupart étaient des Juifs tunisiens qui habitent en France.

« C’est un événement très particulier car c’est peut-être le dernier pèlerinage juif du monde arabe qui rassemble les différentes communautés, nous explique Dionigi Albera, directeur de recherche au CNRS d’Aix-en-Provence. Les Juifs de Djerba sont une communauté qui vit en vase clos, mais en même temps ils sont très ouverts car ils ont une diaspora dans toute la Méditerranée, c’est assez paradoxal. Dans le temps ils possédaient beaucoup de typographies, aujourd’hui ils en ont encore une qui continue à imprimer un hebdomadaire en juif arabe, à savoir un arabe qui s’écrit avec des caractères juifs »

La population juive de Tunisie, estimée à environ 100’000 personnes au moment de l’indépendance, en 1956, est partie par vagues successives jusqu’aux années 1980 car elle se sentait discriminée. Aujourd’hui il reste 1’200 Juifs dans le pays, dont 1’000 à Djerba. Selon un représentant de la communauté qui habite Tunis, ils n’ont pas de problèmes.

La communauté de Djerba, fortement repliée sur elle-même, a su se préserver. Elle a refusé notamment l’enseignement de l’Alliance israélite universelle, qui visait à donner une éducation moderne aux Juifs d’Afrique du Nord. Aujourd’hui les Yeshivas de l’île (écoles talmudiques) accueillent 300 garçons et 350 filles. Selon un arrangement conclu avec l’Etat tunisien, ceux-ci fréquentent aussi l’école publique, où ils bénéficient d’horaires aménagés. A Djerba, il reste 19 synagogues, dont la Ghriba.


Ce reportage a été publié par l’Echo Magazine

Là-haut sur la montagne, il n’y avait pas la guerre

Lac de Band-e Amir, Afghanistan @ Louis Meunier

Si haute soit la montagne, de Louis Meunier, est une échappée poétique dans les montagnes d’Asie centrale, pour sillonner des pays dont on parle peu, ou seulement pour en raconter les horreurs – à commencer par l’Afghanistan.  Et qui montre ce qu’il y a de commun à tous les montagnards  

L’auteur – réalisateur français, installé depuis peu dans la région genevoise, s’y glisse, avec une empathie désarmante, dans la peau d’une panthère des neiges, d’une grue cendrée et de personnages plus pittoresques les uns que les autres. A commencer par un Français un peu paumé, parti se battre avec les Kurdes d’Irak pour défendre le Sinjar, la montagne sacrée des Yézidis persécutés par Daech, dans le but de gagner le respect de sa fille.

« Mon livre est une échappée littéraire et philosophique, sans ambition géopolitique, né à partir d’expériences humaines dans des régions qu’on connaît très peu, nous explique Louis Meunier, attablé dans le quartier multiculturel des Pâquis, à Genève. Je fais des films et toutes ces histoires sont inspirées de tournages, de gens que j’ai rencontrés. »

Louis [email protected] Grégoire Belot

« Dans les Alpes ou le Ladakh, les montagnards se ressemblent »

D’où des nouvelles qui se lisent les yeux écarquillés, comme on regarderait des images couleur sépia de contrées lointaines, mais qui paraissent étonnamment familières. Car pour lui, les montagnards se ressemblent, que ce soit dans les Alpes ou le Ladakh : même esprit rude ; même vie rythmée par le cycle des saisons, qui pousse à s’attacher à la vraie valeur des choses – quand on reçoit une galette à 5’000 m altitude, on apprécie autant la nourriture que celui qui vous l’offre. « Les montagnards sont loin du rouleau compresseur de la civilisation. Je ne juge pas, tout le monde a le droit d’avoir la télévision, mais aujourd’hui la montagne est un refuge contre une société assez inégalitaire, destructrice, sans âme, où l’on atteint les limites de la consommation, dans un capitalisme à outrance qui annihile toute forme de liberté individuelle », lance-t-il.

Louis [email protected] Laure Chichmanov

Réfugiés obligés de vendre leurs organes

L’idée du prologue, qui se déroule « quelque part dans l’Indou Kouch », est tirée d’une réalisation qu’il a dû arrêter lors la prise de Kaboul par les talibans – des combattants qu’il a visiblement côtoyés, à en juger par l’humanité de la nouvelle narrant la rencontre d’un des leurs et d’un berger. Ou la sensibilité du « Prince de Pigalle », l’histoire d’un Afghan amoureux, échoué à Paris après moultes péripéties. « La vente d’organes est de plus en plus répandue parmi les réfugiés, mais on en parle très peu. Les Afghans sont férus de poésie, ils ressentent beaucoup de douleur à quitter leur terre natale, il y a de la naïveté dans leurs relations amoureuses », confie-t-il.

Ce passionné d’Asie sait de quoi il parle: il a passé dix ans en Afghanistan, où il a travaillé pour une ONG – une aventure racontée dans son premier roman, La Terre des cavaliers – et où il est revenu souvent. Convaincu que l’information est un vecteur de développement et peut faire la différence dans un contexte de crise, il a créé Taimani Communications, une maison de production et agence de communication basée à Kaboul, avec des branches à Amman et à Paris. Celle-ci mène des campagnes sur des sujets variés, qui vont de la vaccination des enfants à l’obtention d’un permis de travail lorsqu’on est un réfugié syrien.

Montagnes d’Afghanistan @ Louis Meunier

Dans le Wakhan, l’un des endroits les plus pauvres du monde

Nomades d’Iran, l’instituteur des monts Zagros – un film sorti en 2020 qui suit la transhumance de deux enfants nomades incapacités d’aller à l’école – lui inspire l’histoire d’un garçonnet du Ladakh destiné à devenir berger, alors que son frère est envoyé au couvent pour apprendre à lire et à écrire. Avec son amie, une grue cendrée estropiée, il veille sur son grand-père qui glisse vers la mort, appréhendée comme la suite naturelle de la vie, avec une sérénité qui se dégage de la plupart des nouvelles.

Il y a aussi des histoires à contrepied de la bien-pensance, tel ce médecin français parti dans le Wakhan, le dernier refuge des Kirghizes d’Afghanistan et l’un des endroits les plus pauvres de la planète, pour vacciner la population. « Dans cette région complètement isolée, où l’espérance de vie des femmes est de 32 ans et les gens se soignent à l’opium, un équilibre fragile s’est créé entre la population – 1’200 âmes -, les troupeaux et les pâturages », commente l’auteur.

A l’heure où la protection de la nature s’impose partout sur la planète, on est médusé par le franc-parler du berger du Pamir dont le troupeau de yacks s’est fait tuer par les loups, et qui peste contre les nouvelles règles qui interdisent d’utiliser son fusil. « Dans le Pamir, beaucoup de chasseurs ont été reconvertis en rangers, ce qui suppose un changement brutal de mode de vie plein de contradictions », explique Louis Meunier.

« Ali veut croire que leurs différences sont autant de raisons de se rejoindre, que les anges ont tissé des fils entre eux, que si haute soit la montagne on peut toujours trouver un chemin vers son sommet… ». En ces temps troublés, l’Afghan amoureux de Pigalle nous offre, comme l’âme de tout ce livre, une élévation bienvenue de l’esprit.


Louis Meunier, Si haute soit la montagne, Calmann-Lévy, 2022

Une version de cette chronique a été publiée dans l’Echo Magazine

Glencore attaque la Colombie sur la mine de charbon de Cerrejon

Mine de charbon de Cerrejon © Wikimedia

Alors qu’elle clame vouloir sortir des énergies fossiles, la multinationale suisse est devenue la seule propriétaire de la plus grande mine de charbon à ciel ouvert d’Amérique latine. Elle a même porté plainte contre la Colombie pour contester une décision de justice favorable aux communautés locales

Le 11 janvier, Glencore, le principal exportateur de charbon thermique au monde, annonçait le rachat des parts de BHP et Anglo American dans « Carbones » de Cerrejon, la plus grande mine de charbon à ciel ouvert d’Amérique latine et l’une des plus grandes du monde. La multinationale suisse a fait une bonne affaire : en ne déboursant au final que 101 millions USD grâce à l’augmentation de la demande et donc du prix du charbon, elle est devenue l’unique propriétaire de Cerrejon. Les deux autres entreprises ont vendu leurs parts sur pression de leurs actionnaires, qui les incitent à abandonner l’énergie fossile la plus polluante pour lutter contre la crise climatique. Pourtant Glencore ne s’est pas fait de scrupules, alors même qu’elle s’est engagée à réduire son empreinte totale d’émissions de 15 % d’ici à 2026, de 50 % d’ici à 2035 et à atteindre des activités à émissions totales nulles d’ici à 2050.

Rosa Maria Mateur, avocate de CAJAR

Une mine responsable de graves violations des droits humains

« La mine de charbon de Cerrejon est exploitée depuis tellement d’années – cela a commencé en 1985 – que les abus de pouvoir et l’asymétrie qui existent entre les propriétaires, les communautés et l’État sont largement documentés. Ils se traduisent dans de graves violations des droits humains des communautés afro-indigènes, à commencer par les Wayuu » nous explique Rosa Maria Mateus de CAJAR, un collectif d’avocats colombiens qui défend les droits humains depuis quarante ans.

« Carbones del Cerrejón a été déclarée responsable à de multiples reprises et a fait l’objet de plus de sept décisions judiciaires », continue-t-elle. Mais les peines ne sont jamais appliquées car elle profite de l’extrême pauvreté de ces communautés. La Guajira, où se trouve la mine, est le deuxième département le plus corrompu de Colombie. Les enfants meurent de faim et de soif et l’entreprise en profite pour offrir des compensations insuffisantes aux yeux des communautés. Nous devons changer le modèle économique et abandonner le charbon pour faire face à la crise climatique dont les habitants de La Guajira sont les premières victimes ».

Détournement de l’Arrojo Bruno condamné par la Cour constitutionnelle

L’un de ces arrêts concerne le cas de l’Arroyo Bruno, un affluent d’une rivière très importante de La Guajira qui a été détourné pour augmenter l’extraction de charbon d’une carrière appelée La Puente. Ce cours d’eau est entouré de la forêt tropicale sèche, un écosystème gravement menacé. En 2017, la Cour constitutionnelle colombienne a jugé qu’en autorisant cette expansion, d’importants impacts sociaux et environnementaux sur les droits des communautés locales n’avaient pas été pris en compte. Il s’agit notamment de la grande vulnérabilité au changement climatique de la région, qui souffre d’une grave pénurie d’eau.

La Cour a bloqué les travaux, ordonnant une nouvelle étude d’impact pour déterminer la viabilité de l’expansion minière en termes de protection des droits des communautés. En représailles, Glencore a porté plainte contre la Colombie auprès du CIRDI, le tribunal de la Banque mondiale, en invoquant le non-respect de l’accord de protection des investissements entre la Colombie et la Suisse. Dans son action en justice, la multinationale affirme que la décision du tribunal colombien concernant le cours de l’Arroyo Bruno, qui a empêché l’augmentation de l’exploitation minière, est une « mesure déraisonnable, incohérente et discriminatoire ». Pour l’instant, un arbitre a été nommé, mais on n’en sait pas plus, à commencer par les indemnités réclamées par Glencore.

« C’est un comble de vouloir être dédommagés pour les dégâts qu’on a causés ! »  S’indigne Rosa Maria Mateus. « L’entreprise prétend qu’elle a des politiques environnementales, qu’elle plante des arbres, mais nous avons constaté qu’elle ment. Elle ne respecte pas les standards environnementaux et ne parvient même pas à réparer un minimum des dommages causés. Nous avons pu prouver la pollution de l’eau et de l’air et l’impact négatif sur la santé de la population. C’est très grave, d’autant plus qu’en Europe on parle de décarbonation et de laisser le charbon dans le sol. »

Exploration des possibilités d’un Amicus curiae

Alors, que fait CAJAR ? Rosa Maria Mateus avoue que les possibilités d’action sont limitées. La seule est l’Amicus curiae, un exposé pour faire entendre la voix des communautés, mais il doit être autorisé par le tribunal d’investissement qui, selon elle, n’offre aucune garantie pour les victimes car il s’agit d’une sorte de justice privée créée pour protéger les grandes entreprises. « Mais nous allons essayer de le faire quand même et nous venons de commencer à recueillir les arguments des communautés. Ensuite, nous voulons transmettre l’Amicus curiae à des organisations amies telles qu’Alliance Sud, afin qu’elles nous aident à faire connaître la situation. Les entreprises ont un grand pouvoir médiatique, ce sont leurs vérités qui sont connues, pas les tragédies des victimes. Glencore a extrait beaucoup de ressources de Colombie, bien que l’économie du pays soit très faible. Elle représente une menace pour la souveraineté de l’État et surtout pour les tribunaux dont elle conteste la juridiction, reproduisant ainsi les pratiques coloniales. »


Troisième plainte de Glencore contre la Colombie

La Colombie fait face à un déferlement de 17 plaintes au bas mot selon la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED), qui ne recense toutefois pas la dernière de Glencore. C’est la multinationale suisse qui a ouvert la voie en 2016, contestant un contrat relatif à la mine de charbon de Prodeco pour lequel elle a obtenu 19 millions USD de réparation.

Ces plaintes sont jugées par un tribunal composé de trois arbitres – l’un nommé par la multinationale étrangère, l’autre par le pays attaqué et le troisième par les deux parties. Les tribunaux peuvent accepter des Amicus curiae, à savoir des soumissions le plus souvent écrites présentant habituellement les points de vue des communautés affectées et déposées par des ONG. A ce jour, 85 demandes d’Amicus curiae ont été présentées, dont 56 ont été acceptées. L’accord de protection des investissements avec la Colombie, sur lequel repose la plainte de Glencore, ne prévoit pas la possibilité d’un Amicus curiae. Cet accord va être renégocié et, même s’il ne constituera pas la base légale de cette plainte, Alliance Sud demande que cette possibilité y soit intégrée.

Rosa Maria Mateus sera le 2 mai à Lausanne et le 3 mai à Genève pour parler de ce cas


Cet article a été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

Le reflet trouble de l’Italie dans le miroir de l’histoire

Avec Tous, sauf moi, Francesca Melandri signe un roman sublime, qui laisse entendre que naître d’un côté ou l’autre de la Méditerranée ne tient qu’à un fil… Elle parcourt un siècle d’histoire italienne, de la colonisation méconnue de l’Ethiopie à la crise des réfugiés, en passant par une coopération prétendument au « développement »

La colonisation italienne de l’Ethiopie a beau n’avoir duré que cinq ans, elle a été d’une rare cruauté et barbarie, d’autant plus qu’elle reposait sur l’idéologie fasciste. Les Italiens connaissent mal ce pan peu glorieux de leur histoire récente, embellie par la propagande mussolinienne des années 1930 qui rêvait de faire renaître l’empire romain pour amener la civilisation en Afrique ; et par les gouvernements républicains qui lui ont succédé, soucieux d’étendre un voile pudique sur un passé trouble dont les ramifications se font sentir encore aujourd’hui.

C’est notamment le cas d’Ilaria Profeti, le personnage principal de Tous, sauf moi, l’époustouflant roman de Francesca Melandri paru en français il y a trois ans.

Rome, 2010 : Ilaria, enseignante engagée qui habite dans le quartier multiculturel de l’Esquilin, trouve sur le pas de la porte Shimeta, un jeune Ethiopien qui affirme être le petit-fils de son père, autrement dit son neveu. Ilaria tombe des nues : son père, un notable respecté qui décédera deux ans plus tard, à l’âge canonique de 97 ans, a beau avoir eu une deuxième femme et un quatrième enfant – italiens – dont l’existence a été révélée sur le tard, personne ne savait qu’il cachait une troisième femme et un cinquième enfant en Ethiopie !  Son père étant dans un état de sénilité avancée, impossible de lui poser directement la question, si bien qu’Ilaria décide de fouiller elle-même dans le passé familial, parcourant ainsi près d’un siècle d’histoire.

Armes chimiques

En 1936, les troupes italiennes s’emparent d’Addis Abeba, après une guerre éclair contre celles de l’empereur Hailé Selassié où tous les moyens furent utilisés, y compris le gaz moutarde, une arme chimique déjà interdite par les Conventions de Genève. Elles entrent en Ethiopie depuis l’Erythrée, où la colonisation était beaucoup plus ancienne – elle dura de 1890 à 1941. La répression italienne envers les Ethiopiens fut terrible et le régime fasciste instaura un système d’apartheid basé sur les lois raciales promulguées par le Duce. Les soldats venus se battre pour la patrie – séduits par de subtils fantasmes exotiques qui se nourrissaient de leur frustration sexuelle – et les colons qui ne trouvaient au bout de leurs rêves que solitude et misère, n’eurent plus le droit d’épouser les femmes locales et encore moins de reconnaître les nombreux enfants métisses. C’est dans ce contexte qu’Abeba, la sublime femme du jeune Attilio Profeti – « chemise noire » (militant fasciste) à la belle gueule et au bol inouï – tomba enceinte. Le père ne connut ni ne reconnut jamais l’enfant, malgré les nombreuses lettres envoyées par la mère.

Italie complice des déplacements forcés de population

Sauf la fois où il vint en Ethiopie pour le sortir de prison, incognito. Après la débâcle des Italiens, chassés par les Anglais en 1941, Hailé Selassié remonta sur le trône, mais il en fut déchu à son tour en 1974 par le colonel Mengistu. A la tête du Derg, un régime marxiste-léniniste soutenu par l’URSS et l’Allemagne de l’Est, celui-ci lança un vaste programme de nationalisation et redistribution des terres et, très vite, il commença à réprimer brutalement ses opposants et à affamer les régions où l’opposition était la plus forte. Il décida alors, sous couvert d’action humanitaire et développement, de déplacer de force les populations vers de nouveaux villages, ce qui aurait causé quelques 100’000 morts selon certaines estimations.

La Coopération italienne, avec son bataillon d’ingénieurs, de techniciens et d’entrepreneurs, dirigea la construction de ces nouveaux villages en empochant au passage de juteux pots-de-vin car tout le matériel et les équipements étaient achetés en Italie. A l’occasion d’une mission de « coopération » Attilio Profeti put convaincre l’un des ministres éthiopiens les plus influents et craints de libérer son fils qui croupissait dans une prison du Derg.

Mengistu, la “terreur rouge”

Ce n’est qu’en 1996 qu’une obscure commission du Sénat italien se pencha sur ces années troubles de la coopération, sur ces fraudes, « prédations, gaspillages et bénéfices pour les entreprises italiennes, protégées et garanties par l’Etat au dépends du contribuable » et mises en œuvre par la Loi sur la coopération internationale voulue par Bettino Craxi.

Cette « coopération » apporta une caution et un financement aveugle au régime de Mengistu, accusé de génocide et crimes contre l’humanité pour la « terreur rouge » instaurée en 1977 – 1978, qui a fait 500’000 morts selon Amnesty International. A cela s’ajoute la guerre contre l’Erythrée, commencée en 1961 et qui s’acheva en 1991 par la séparation des deux pays – la même année où Mengistu, après la chute du bloc soviétique, perdit ses soutiens extérieurs et s’enfuit au Zimbabwe, où il vit toujours dans un exil doré. L’Erythrée, quant à elle, se sépara de l’Ethiopie en 1993, suite à un referendum.

Excuses à la Libye pour la période coloniale

Mais même après la fin de la dictature, l’Ethiopie ne fut jamais complètement en paix. En 2005 le régime du premier ministre Meles Zenawi réprima des manifestations dont faisait partie Shimeta, le jeune Ethiopien qu’Ilaria avait finalement laissé entrer dans sa maison et dans sa vie et qui affirmait avoir fui le pays après cet événement. Il lui raconte le voyage dantesque à travers le Sahara, les geôles infernales en Libye, la traversée de la Méditerranée sur un rafiot de fortune pour rejoindre l’Italie, où il espère pouvoir rester en vertu de ce fameux sang italien – le titre original du roman est Sangue giusto, le juste sang.

Son arrivée à Rome, en août 2010, coïncide avec un autre chapitre de l’histoire coloniale italienne : ce jour-là, Mouammar Kadhafi y était reçu par Silvio Berlusconi, qui s’était excusé pour la colonisation de la Libye (1911 – 1943) et voulait célébrer l’accord conclu entre les deux pays pour renvoyer les migrants vers Tripoli.

« Tous, sauf moi », se répétait Attilio Profeti dans les moments les plus périlleux de sa vie. Et cela a marché, sa bonne étoile légendaire lui a toujours porté chance : il n’a jamais été tué, a fait ce qu’on appelle une belle carrière, a été respecté de tous sans que personne ne se doute jamais de son passé de militant fasciste. Mais ses enfants mesureront à quel point le destin ne tient qu’à un fil : avoir le même père, mais une mère éthiopienne plutôt qu’italienne et la vie peut basculer dans l’horreur.


Une version de cette chronique a été publiée dans l’Echo magazine 

La guerre en Ukraine risque de provoquer famines et émeutes en Afrique

Marché à Arusha, Tanzanie, qui importe 60% de son blé d’Ukraine et de Russie © Isolda Agazzi

La hausse vertigineuse des prix des matières première agricoles et énergétiques pourrait plonger 44 millions de personnes dans la famine. Pour Alliance Sud, il faut délaisser l’agriculture industrielle pour aller vers l’agroécologie et réduire la dépendance aux importations en favorisant la production locale et la souveraineté alimentaire

Selon la FAO, 8 à 13 millions de personnes supplémentaires pourraient souffrir de sous-nutrition en raison de la guerre en Ukraine, surtout en Asie, en Afrique et au Proche-Orient. Or, la faim dans le monde touche déjà une personne sur dix et 1/3 de la population mondiale est en situation d’insécurité alimentaire à cause de la pandémie de covid 19 et de la hausse des prix de l’énergie. Le nombre de personne souffrant de la famine pourrait ainsi atteindre les 44 millions dans 38 pays.

L’Ukraine et la Russie sont parmi les principaux exportateurs de blé, maïs, colza, orge et tournesol et représentent, à elles deux, plus de 1/3 des exportations mondiales de céréales. La Russie est même le principal exportateur de blé ; l’Ukraine le cinquième. Les deux pays vendent 52% de l’huile de tournesol.

Or, le blé est l’aliment de base de 35% de la population mondiale et son prix explose : il a atteint 380 euros la tonne, un record. La hausse est due au blocage des exportations depuis les ports ukrainiens de la mer Noire. Quant à la prochaine récolte en Ukraine, prévue pour juin, il n’est pas sûr qu’elle puisse avoir lieu. La Russie, de son côté, a menacé de suspendre toute exportation jusqu’au 30 juin (ou jusqu’à la fin de l’année, ce n’est pas très clair). Ses ports sur la mer Noire sont ouverts, mais les sanctions ont rendu les transactions difficiles et déprécié fortement le rouble, ce qui pourrait faire augmenter les prix.

Une autre raison à la hausse des prix est d’ordre psychologique : les marchés, qui craignent les restrictions aux exportations, risquent d’adopter des comportements spéculatifs.

L’Egypte, la Turquie, le Bangladesh et l’Iran importent 60% de leur blé des deux belligérants

Une autre raison majeure explique cette hausse : la Russie est le principal exportateur de gas et le 2ème de pétrole au monde, dont les prix ont fortement augmenté aussi en raison de la guerre. Le gaz sert à fabriquer les engrais azotés de synthèse, dont la Russie est le principal exportateur au monde et qui n’alimentent pas moins de 25 pays. Finalement, l’explosion du prix du gaz et du pétrole a aussi une conséquence sur le fonctionnement des machines agricoles, le transport et la transformation des produits.

L’Erythrée, le Kazakhstan, la Mongolie, l’Arménie, la Géorgie et la Somalie dépendent à 100% de l’Ukraine et de la Russie pour l’importation de blé.  Le Liban, déjà au bord du gouffre économique, importe 80% de son blé d’Ukraine – le 10 mars, le gouvernement a augmenté le prix du pain. Quant à l’Egypte, la Turquie, le Bangladesh et l’Iran, qui sont les principaux importateurs de blé au monde, ils s’approvisionnent jusqu’à 60% en Russie et en Ukraine. Et la liste continue : 26 pays dépendent à plus de 50% de ces deux pays pour leurs importations de blé. D’autres en dépendent fortement, comme la Tunisie, le Yémen, la Libye, le Pakistan et la Syrie. Au Soudan, le prix du pain a augmenté dimanche de sept centimes et lundi des manifestations ont éclaté, réprimées à balles réelles par la police.

 Argentine, Brésil, et autres exportateurs pénalisés par la hausse du prix du carburant

Certes, des sources d’approvisionnement alternatives existent, comme le Canada, les Etats-Unis, l’Argentine et l’Australie, mais ces pays pourraient restreindre les exportations pour nourrir leur population. Cependant, même de grands producteurs agricoles comme le Brésil et l’Argentine ne profiteraient pas de la hausse des prix car les coûts d’importation, notamment des engrais russes dont ils sont très dépendants, sont devenus beaucoup plus élevés.

Dès lors, si guerre continue, la FAO s’attend à ce que son indice des prix alimentaires, qui agrège plusieurs denrées alimentaires (céréales, sucre, viande, produits laitiers, etc.) grimpe de 8% à 20% au-dessus de son niveau actuel, qui est déjà très élevé.

Les conséquences sont prévisibles : insécurité alimentaire et troubles sociaux, notamment en Afrique et au Moyen-Orient. La situation est particulièrement grave en Afrique de l’Ouest, où 26 millions de personnes sont déjà en situation d’urgence alimentaire. Un chiffre que les experts projettent à 38 millions d’ici l’été. La production agricole de la région a fortement baissé en raison des conflits, du changement climatique et du covid.

Passer à l’agroécologie et à la production locale

Pour rappel, la hausse spéculative des prix des céréales après de mauvaises récoltes en Ukraine et en Russie en 2011 a été l’un des éléments déclencheurs des révolutions arabes. Or, il est difficile pour la plupart des pays en développement de subventionner les denrées alimentaires, ou de les subventionner davantage. Les caisses des Etats sont vides et ils doivent reprendre le service de la dette, suspendu en 2020 à cause du covid. Le Mali, pour ne citer qu’un cas, est déjà en défaut de paiement.

Pour Alliance Sud, la solution, à long terme, est de réduire la dépendance agricole aux énergies fossiles en délaissant l’agriculture industrielle pour se tourner vers l’agroécologie, une forme d’agriculture plus respectueuse des ressources naturelles et qui réduit les intrants chimiques. Il faut aussi revoir les chaînes d’approvisionnement global et réduire la dépendance aux importations en favorisant la production locale et régionale et la souveraineté alimentaire.

A court terme, il faudrait réduire les agrocarburants et le gaspillage alimentaire ; s’opposer à la privatisation des semences ; et augmenter l’aide humanitaire, à commencer par les fonds alloués au Programme alimentaire mondial (PAM).

 

 

Des combattants, pas des assassins

Photo: Sur l’île de Mindanao, aux Philippines, avec des combattants du Front de libération islamique Moro

Dans Une femme sur les terres des rebelles, Elisabeth Decrey Warner raconte l’histoire d’un projet inédit : amener les groupes armés à respecter le droit humanitaire, à commencer par l’interdiction des mines antipersonnel. Concrétisé dans l’Appel de Genève, une fondation qu’elle a créée et présidée pendant 20 ans 

« Vous venez de Genève ? Vous devez connaître Elisabeth Decrey alors, passez-lui le bonjour ! » nous lançait un ancien chef de guerre rencontré lors d’un récent voyage au Soudan. Si nous avions déjà constaté à plusieurs reprises que « Genève » est synonyme de paix et droits humains partout dans le monde, nous découvrions qu’Elisabeth Decrey est l’une de ses ambassadrices les plus aimées.

« Ambassadrice » au sens figuré, bien entendu, car cette militante de la première heure, qui est allée jusqu’à cacher des réfugiés chez elle, est d’abord une femme de terrain, à l’aise aussi bien au fond de la brousse que sur le perchoir du Grand Conseil genevois qu’elle a présidé. Pourtant rien ne prédestinait cette physiothérapeute de formation et mère de six enfants, dont quatre adoptés, à lancer un projet unique au monde, qui allait révolutionner le droit humanitaire : convaincre les groupes armés non étatiques à s’engager contre les mines antipersonnel. Une aventure de vingt ans qu’elle raconte avec cœur dans un livre passionnant qui vient de paraître, truffé d’anecdotes rocambolesques : Une femme sur les terres des rebelles.

Se fixer des objectifs sortis des rêves les plus fous

Celle qui déplore que les étudiant.es « peinent à oser se lancer sur des chemins inconnus, à inventer de nouvelles approches, à se fixer des objectifs sortis des rêves les plus fous », revenait en décembre 1997 de la Conférence de signature de la Convention d’Ottawa interdisant les mines antipersonnel. Elle y avait été invitée en tant que coordinatrice de la Campagne suisse contre lesdites mines, qui était membre d’une large campagne internationale réunissant près de 1’500 ONG du monde entier. Celle-ci avait fait pression sur les Etats pour qu’ils interdisent ces engins explosifs particulièrement pernicieux, qui tuent et mutilent les civils lorsqu’ils ne les empêchent pas de cultiver leurs champs, d’aller à l’école et de mener une vie normale. La Campagne internationale venait de recevoir le Prix Nobel de la Paix pour son impulsion à l’adoption de la Convention.

En survolant l’océan pour retourner chez elle, la Genevoise fut pourtant frappée par une évidence : la plupart des conflits modernes sont à caractère non international, à savoir que des armées régulières s’affrontent avec des rebelles. Donc, cela ne sert pas à grand-chose que les Etats s’engagent à interdire les mines si les groupes armés ne le font pas aussi. Mais comme un traité international n’engage que les Etats, il fallait créer un instrument spécifique pour les mouvements rebelles.

102 Actes d’engagement signés par des groupes armés

Si l’idée paraissait simple, sa réalisation s’avéra beaucoup plus compliquée. Elisabeth Decrey et deux compères décidèrent de créer une association sur un bout de table, dans un bistrot genevois. En vertu du droit suisse, il suffit pour cela de désigner un président, un secrétaire et un trésorier et de rédiger des statuts. Quant au nom, il était tout trouvé : Appel de Genève. Le siège fut installé dans une pièce vide du cabinet de physiothérapie de la présidente, ce qui donna lieu à quelques situations cocasses racontées dans le livre, comme lorsqu’une petite dame voutée, croisant un chef de guerre soudanais, lui demanda s’il était venu lui aussi se faire soigner le dos.

Après avoir frappé sans relâche à des portes closes et au bout d’interminables péripéties dont on se délecte, mais sans jamais abandonner « l’utopie, le rêve et le pragmatisme », Elisabeth Decrey et ses premiers collègues réussirent à convaincre des groupes armés aux quatre coins de la planète – dont le parti kurde du PKK et le Front Polisario du Sahara occidental – de signer des Actes d’engagement. Ils décidaient ainsi de détruire les stocks de mines, cesser de les utiliser, déminer les territoires qu’ils contrôlaient, aider les victimes et organiser des ateliers de sensibilisation aux dangers.

Ces actes – 102 à son départ de l’organisation – étaient déposés auprès de la Chancellerie du canton et l’association, devenue entretemps une fondation, organisa régulièrement des rencontres à Genève avec les signataires, ce qui générait au passage une émulation positive. « Il faut saluer le courage politique de la Confédération suisse et des autorités genevoises. Genève est probablement la seule ville au monde à pouvoir accueillir une réunion rassemblant ce type de participants », se félicite l’auteure. Malgré les difficultés, des mécanismes de contrôle furent mis sur pied, afin de s’assurer que les engagements étaient respectés : « Lorsque la confiance s’est installée, tout ou presque devient possible. »

Celle-ci surgissait parfois d’une façon inattendue : un jour, un chef militaire de l’armée philippine et un chef rebelle, ennemis jurés qui avaient toujours rêvé de s’entre tuer, s’adressèrent la parole pour la première fois derrière la porte close d’une cabane au milieu de nulle part, où ils attendaient l’issue d’une mission d’enquête.

Les femmes se battent pour davantage de droits

Malgré le scepticisme initial de quelques gouvernements, la fondation a toujours insisté sur « l’inclusivité et le dialogue avec tous », ce qui a parfois ouvert la porte à de futurs pourparlers de paix, comme l’a montré un forum en Colombie auquel participa même Francisco Galan, un chef rebelle de l’ELN que les autorités avaient laissé sortir de prison pour l’occasion.

Bien que très peu représentées dans les négociations, les femmes ne manquaient pas parmi les combattantes. « Les femmes nous disaient se battre pour davantage de droits et non pas pour un pouvoir élargi comme le faisaient les hommes », souligne Elisabeth Decrey, relevant que leur décision de prendre les armes est souvent motivée par une agression à caractère sexuel perpétrée par un agent de l’Etat. Et que les causes premières des conflits, selon elle, sont très souvent la violation des droits fondamentaux et les inégalités économiques et sociales.

La fondation décida assez rapidement de se lancer dans de nouveaux thèmes :  la prohibition des violences sexuelles et l’interdiction des enfants soldats. Ce qui s’avéra moins évident que prévu, comme les collaborateurs purent le constater en Syrie avec des mineurs qui n’avaient aucune envie d’être démobilisés : ils voulaient venger leur famille ou, pour les filles, échapper à la violence domestique et au mariage forcé.

Se mettre dans les souliers de l’autre

« Où est l’intérêt supérieur de l’enfant ? se demande alors perplexe Elisabeth Decrey. Si des enfants avaient choisi d’être soldats, quelles étaient leurs motivations ?» Était-elle victime de la « bien pensance » occidentale, d’un esprit naïf peace and love ? Elle mesure alors « le fossé immense qui sépare les bureaux feutrés de Genève et New York des réalités du terrain », mais continue à se faire guider par le pragmatisme et le terrain, sans se laisser influencer par des acquis théoriques parfois encombrants.

« Il faut réfléchir out of the box. Notre société fonctionne selon le prêt à porter, le prêt à manger, nous devons lutter pour qu’elle ne tombe pas dans le prêt à agir ». La solution : se mettre dans les souliers de l’autre pour le comprendre sans le cautionner ou souscrire à ses actions et « dénicher son petit fragment d’humain. »

La fondation commence ensuite à aborder de nouveaux sujets : déplacements forcés de population ; respect du patrimoine culturel dans les conflits ; protection des écoles et de la mission médicale. Elle sensibilise aux droits humains et au droit humanitaire des hommes et des femmes vivant dans les zones en guerre, notamment dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban. Elle lance des tutos en ligne sous le titre « Vous avez le droit d’être un combattant, mais vous ne devez jamais être un assassin » qui, assure l’auteure, ont un immense succès.

Elisabeth Decrey avoue que, ces dernières années, l’intensification de la lutte contre le terrorisme a compliqué la donne.  « Peut-être serait-il temps de réfléchir à d’autres moyens de prévenir les actes de terreur menés par des groupes armés que de les labelliser terroristes ».

Prochain défi : développer, un jour, la randonnée dans les territoires kurdes

Partie à la retraite en 2017, cette femme exceptionnelle a une certitude : il ne faut jamais laisser la peur freiner nos élans et nos convictions. Et une devise aussi : l’horizon n’est que la limite de notre vision. Son rêve : développer la randonnée dans les sublimes montagnes du Kurdistan irakien, afin de créer une source de revenu pour la population et des emplois de guides pour les combattants démobilisés. « Je décris ce projet au futur, pas au conditionnel, car je suis fermement décidée à la réaliser. Pour cela, il faut cependant que les armes se taisent car un tel programme ne pourra être mis en œuvre que sur des terres déminées et en paix. C’est hélas, encore loin d’être le cas », écrit-elle.

Nul doute que cette passionnée de montagne, habituée à aller toujours au bout de ses rêves, réalisera même celui-ci un jour, si la paix revient.


Le livre peut être commandé : (CHF 30.- + frais de port)

Par email : [email protected]  ou imprimé sur demande : shop.isca-livres.ch


Cet article a été publié dans Le Courrier

 

En Tunisie, le jasmin s’est fané

Manifestation des partisans du président Kaïs Saïed, Tunis, 17.12.2021 © Isolda Agazzi

Onze ans après la révolution, la corruption et le covid ont plongé la Tunisie dans une crise économique qui risque de dégénérer en explosion sociale. L’effervescence démocratique est réelle, mais beaucoup regrettent l’ordre et la sécurité qui régnaient sous Ben Ali. Un sursaut est nécessaire pour aider le pays à sortir de l’ornière

En ce 17 décembre, 11ème anniversaire de la révolution tunisienne, surnommée par la presse étrangère « révolution du jasmin », deux manifestations séparées se déroulent au centre-ville de Tunis: sous le pont, celle des opposants au président Kaïs Saïed ; devant le théâtre municipal, celle de ses partisans. Tenues à bonne distance par un impressionnant dispositif de sécurité, elles en disent long sur l’état de la seule démocratie rescapée du printemps arabe : divisée, bousculée.

« Vous soutenez le président ? », demandons-nous à Abderrazak, enveloppé dans un large drapeau rouge et blanc aux couleurs du pays. «Pas le président, mais la Tunisie», nous répond sans hésitation celui qui affirme avoir vécu dans plusieurs pays démocratiques, « dont la Suède. Certains l’accusent d’être un dictateur, mais s’il l’était vraiment il n’autoriserait pas ses opposants à manifester ! Ce qu’il veut c’est se débarrasser des corrompus et des islamistes d’Ennahda qui ont pillé le pays et ça, croyez-moi, tous les Tunisiens le veulent ! »

Manifestation des opposants au président Kaïs Saïed, Tunis, 17.12.2021 © Isolda Agazzi

Corrompus obligés de mener des projets sociaux

Le 25 juillet, le président Kaïs Saïed avait suspendu le parlement et limogé la plupart des ministres pour s’arroger les pleins pouvoirs. Si son coup de force constitutionnel avait été soutenu par l’écrasante majorité des Tunisiens, aujourd’hui l’état de grâce pourrait se terminer.

Le 13 décembre, prenant tout le monde de court, cet homme de plus en plus isolé, qui s’exprime dans un arabe littéraire que personne ne comprend, a annoncé une feuille de route fumeuse: elle prévoit des consultations populaires en ligne pour élaborer une nouvelle constitution, suivies par un referendum pour valider celle-ci et, le 17 décembre 2022, de nouvelles élections législatives. Entre temps, la justice devrait être assainie et les personnes corrompues condamnées à réaliser des projets de développement social dans les régions reculées.

Sauf qu’au lieu d’arguties juridiques, les Tunisiens attendent des réponses à l’énorme crise économique qui fait redouter une explosion sociale. Le covid, ajouté à la mauvaise gouvernance et à l’instabilité, a mis le pays à genoux : l’investissement étranger, qui a chuté à 652 millions de USD, est à son niveau le plus bas depuis la révolution, tout comme le tourisme, qui emploie 10% de la population active ; avec une inflation à 6%, le pouvoir d’achat a dégringolé, alors que le taux de pauvreté a grimpé à 21%.

La dette au détriment des droits humains ?

L’Etat n’a plus d’argent pour payer les salaires des fonctionnaires et les retraites et il doit trouver urgemment quatre milliards USD. Il se tourne pour cela vers le FMI, qui demande en contrepartie des réductions de salaires qui seraient intenables. La Presse, le principal quotidien francophone du pays, se demandait même s’il fallait continuer à rembourser la dette au détriment des droits humains.

Onze ans après la révolution – dont l’anniversaire était d’abord fixé au 14 janvier -, l’effervescence démocratique est réelle :  on dénombre plus de 21’000 associations – même si des élus demandent la fermeture de plusieurs d’entre elles, accusées d’être financées par les islamistes ; les minorités ethniques, religieuses et sexuelles revendiquent leurs droits et un pourvoi en cassation vient d’être déposé pour faire annuler deux condamnations pour homosexualité. Mais la liberté d’expression et de la presse est désormais menacée, plusieurs personnes ayant été condamnées pour avoir critiqué Kaïs Saïed, à commencer par l’ancien président Moncef Marzouki.

Par ailleurs, la jeune démocratie s’accompagne de l’incurie et du chaos, au point que beaucoup regrettent l’ordre et la sécurité qui régnaient sous le dictateur Ben Ali.

Pour permettre au jasmin d’embaumer, il faut soutenir la lutte contre la corruption, continuer à investir dans ce pays, le visiter de nouveau et l’aider à surmonter la crise du covid. Pour l’instant, la cinquième vague qui frappe l’Europe semble épargner encore la Tunisie, mais avec le nombre de contaminations en hausse et moins de 48% de la population ayant reçu deux doses de vaccin, elle n’est pas à l’abri d’un nouveau déferlement.


Une version de cette chronique a été publiée dans l’Echo Magazine 

 

 

Tunisie : le tourisme durable pour sauver le patrimoine berbère

Village de Chenini © Isolda Agazzi

Destination Dahar, un projet de tourisme alternatif développé dans le Sud tunisien par une fédération d’acteurs locaux soutenue par la Suisse, vise à valoriser une région méconnue, berceau de la civilisation berbère. Avec, à la clé, le premier itinéraire de randonnée du pays

Les voutes ocre et rose de Ksar Hallouf se dressent dans la lumière cristalline du matin, silhouettes élancées sur fond de ciel bleu électrique. Construits sur les hauteurs, à l’entrée des vallées, ces greniers de montagne servaient à conserver précieusement le blé et autres céréales. Dans les collines arides du sud de la Tunisie, les Amazigh – aussi connus sous le nom de Berbères – allaient se lover dans l’antre de la terre pour construire des maisons, des greniers, des lieux de culte et des huileries. C’est toute une culture troglodytique d’inspiration fœtale qui s’est développée dans ces régions reculées où les femmes, dit-on, avaient le pouvoir.

Aux pieds des anciens greniers, dans l’oasis de montagne de Ksar Hallouf, Nasser avait d’abord pensé à émigrer, découragé par la dureté de la vie dans ces reliefs dessinés par les vents, où les habitants doivent se contenter d’un peu d’agriculture et d’élevage s’ils ne vont pas chercher fortune en ville ou à l’étranger.

Jusqu’à ce que son chemin croise celui de la Fédération Tourisme Authentique Destination Dahar (FTADD), une petite structure dont les adhérents – gîtes, musées, hôtels, guides de montagne – se sont rassemblés autour d’une identité territoriale pour lancer un projet de tourisme durable : Destination Dahar. Hedi Kallali, le directeur exécutif, détaille le projet : valorisation de la culture amazighe, des sites géologiques, de la randonnée et, à l’avenir, développement de l’astro-tourisme vu que, dans ces cieux éthérés, l’absence de pollution lumineuse permet presque de toucher les étoiles.

Oasis de montagne de Ksar Hallouf © Isolda Agazzi

Société civile amazighe structurée depuis la révolution de 2011

« Depuis que j’ai ouvert Dar Sana, un petit gîte de cinq chambres, j’ai abandonné mes projets d’émigration, je reçois beaucoup de clients et j’ai même été contacté par le principal tour opérateur de Tunisie », raconte fièrement Nasser. Il faut dire que les maisons troglodytiques, avec leurs tapis kilims colorés, leur décoration traditionnelle et une température constante de 22 degrés toute l’année, sont particulièrement accueillantes.

Dans le petit village de Chenini, construit sur six niveaux, une soixantaine de familles amazigh sont restées envers et contre tout. « Habib Bourguiba, le premier président de la Tunisie indépendante, a essayé de les faire partir car il voulait construire une unité nationale et était opposé à l’esprit tribal, mais les habitants ont refusé », nous explique Dabbabi Mohamed Sadok, le président de la FTADD.

C’est surtout après la révolution de 2011 que la société civile amazigh s’est structurée – aujourd’hui elle compte douze associations. Même si leur marge de manœuvre reste limitée, les Amazigh sont autorisés à organiser des activités culturelles et à parler leur langue, mais celle-ci n’est pas reconnue officiellement et n’est pas enseignée dans les écoles, ni utilisée à la radio et à la télévision comme en Algérie et au Maroc. « Je suis pour défendre la culture berbère qui précédait l’arrivée des Arabes en Tunisie, mais en tant que patrimoine, pas comme revendication ethnique ou politique », souligne le président de la Fédération.

Cérémonie d’inauguration de la Grande Traversée du Dahar © Isolda Agazzi

La Grande Traversée du Dahar, premier itinéraire de randonnée en Tunisie

« Notre architecture amazighe est menacée d’extinction. » Avec sa pancarte, Gahaki Jallou, le fondateur de l’Association tunisienne pour la culture amazighe, est venu perturber gentiment la cérémonie d’inauguration de la Grande Traversée du Dahar. Le premier itinéraire de randonnée de Tunisie permet de parcourir 194 km sur douze étapes en dormant chez l’habitant, dans des maisons troglodytiques ou pas. La FTADD a élaboré un guide de voyage et un topoguide, formé 26 guides de montagne et commencé à commercialiser le produit en Tunisie et à l’étranger. Le ministre du Tourisme, Mohamed Belhassine, était venu en personne saluer « le tourisme non conventionnel, alternatif et pluriel de la Tunisie ».

Selon Gahaki Jallou, cette forme de tourisme permet de combler au moins en partie les carences de l’Etat : « J’ai créé cette association en 2011 pour défendre l’identité amazighe, qui est menacée dans notre pays et a été marginalisée tout au long de l’histoire. Notre langue est encore parlée dans treize villages, mais nous ne recevons aucune aide et elle risque de disparaître. Nous ne savons même pas combien d’Amazigh il y a en Tunisie car les statistiques ethniques sont interdites et la population est très mélangée », souligne-t-il.

 

Dar Ennaïm à Zammour © Isolda Agazzi

Synagogue, église, mosquée ou les trois ?

Un mélange qui est le fruit de l’histoire. Est-ce une synagogue, une église ou une mosquée ? Difficile d’identifier ce lieu de culte creusé dans la roche, où sont gravés les symboles des trois religions – les Juifs sont restés jusqu’à l’arrivée de l’armée allemande en 1941, qui avait planté une garnison tout près du village de Zammour. « Le Dahar marquait la frontière de l’empire romain, il était au carrefour des civilisations, sur la route des caravanes qui amenaient du sel au Mali et en ramenaient des esclaves pour les vendre au marché de Gabès, raconte Jalel, guide et gérant de la maison d’hôte Dar Ennaïm à Zammour, nous faisant découvrir cet endroit mystérieux. Il y a de nombreux lieux comme celui-ci dans la région, même une université souterraine, dit-on. Les Amazigh avaient construit des systèmes ingénieux d’adduction d’eau et ils faisaient de la biodynamie, l’agriculture inspirée par les étoiles que les Tunisiens pratiquent encore aujourd’hui. »

 

 

Départ de la Grande Traversée du Dahar © Isolda Agazzi

« Le projet Dahar peut nous aider, même si nous sommes un produit touristique »

Rabbeb Benkraiem, la maire de Matmata, petite ville toute proche, est confiante : « Nous voulons valoriser notre patrimoine car nous avons beaucoup de sites intéressants et des maisons troglodytiques. Mais malheureusement aussi de nombreux chômeurs car la région est peu fertile et notre économie repose essentiellement sur le tourisme. »

L’un des lieux les plus spectaculaire de Matmata est la madrasa Sidi Moussa Joumani, fondée en 1755, qui a été le premier centre d’enseignement dans le Dahar. A la base c’était une école coranique de rite malékite (une interprétation souple de l’Islam), mais elle dispensait aussi toutes sortes de disciplines, surtout scientifiques, et a fonctionné jusqu’aux premières années de la présidence de Bourguiba, qui l’a fait fermer car il était opposé aux écoles coraniques. Pendant 200 ans elle a rayonné sur le sud et a reçu des étudiants de tout le monde musulman.

« Le projet Dahar peut nous aider, même si nous sommes utilisés comme produit touristique, car les investisseurs sont obligés de sauvegarder notre patrimoine », conclut avec pragmatisme le président de l’Association tunisienne pour la culture amazighe. Réaliste et rêveur à la fois, à l’image du drapeau amazigh : enraciné dans la terre, la tête tournée vers le ciel.

 

 


Un projet soutenu par la Suisse

« Faire de la randonnée, c’est très suisse », déclarait Willi Graf, représentant en Tunisie de la Coopération suisse, le principal bailleur de fonds de Destination Dahar, lors de l’inauguration du circuit de randonnée. « En randonnant on fait des étapes et à chaque étape on apprend : dans les madrasas, on apprend le respect des cultures. Dans les gîtes, on découvre l’hospitalité. Et les gens qui vivent le long des étapes apprennent qu’ils ont intérêt à coopérer. » Il ajoute que le but du projet est de développer des circuits touristiques hors des sentiers battus, ou en complément de ceux-ci – le Dahar est à trois heures de Djerba – pour aider au développement des zones excentrées et marginalisées et créer des emplois.  La contribution suisse est mise en œuvre par la Fondation Swisscontact.


Ce reportage a été publié dans Le Courrier. Il a été réalisé dans le cadre d’un voyage de presse organisé par l’Office National du Tourisme Tunisien (ONTT)