A Mafate, la sobriété heureuse

Photos du cirque de Mafate © Isolda Agazzi

Le cirque de Mafate, à La Réunion, est un jardin d’Eden coupé du monde. Il y a une quinzaine d’années, les habitants se sont opposés à la construction d’une route pour préserver leur mode de vie et le tourisme pédestre, la seule source de revenu. Tous les déplacements se font donc à pied, ou en hélicoptère. Les services publics sont assurés par l’Etat français: dans chaque village il y a une école, un dispensaire, une église et une boîte aux lettres.

“Le 29 août 2019, Ivrin Pausé est décédé à l’âge de 91 ans. C’était le facteur de Mafate de 1951 à 1991. Il a fait 253’000 km à pied, c’est à dire 6 fois le tour de la terre. Sur son dos, il y avait de 15 à 18 kilos de courrier à distribuer” écrit Ziggy dans Le rougail du petit Mafatais, la feuille de chou des écoliers du cirque de Mafate. Bienvenue dans l’une des trois pétales de la fleur créée par l’érosion du Piton des neiges, un volcan éteint depuis 20’000 ans sur l’île de La Réunion.

Contrairement aux deux autres cirques –  Cilaos et Salazie -, Mafate est inaccessible et hors du temps. “Il y a une quinzaine d’années, les habitants se sont opposés à la construction d’une route pour préserver leur mode de vie et le tourisme pédestre”, nous raconte Jennifer, qui tient un gîte à Marla. Elle scrute l’horizon: “Ce matin le col des Bœufs est couvert, l’hélicoptère ne pourra pas nous amener les provisions”, s’inquiète-t-elle. Marla est l’un des neuf îlets du cirque – comprenez de minuscules villages tropicaux, composés essentiellement de gîtes, parfois d’une épicerie et d’un troquet appelé pompeusement “bar”, où il est difficile d’avoir des boissons chaudes si le feu n’est pas allumé, mais la bière, même pression, arrive dans la minute. “A Marla il y a 50 habitants et tout le monde tient un gîte, à l’exception de deux personnes âgées”, précise la trentenaire.

Le tourisme pédestre, seule source de revenu

Le tourisme, rigoureusement pédestre, est la seule source de revenu des quelques 900 Mafatais, qui pratiquent aussi un peu d’agriculture et d’élevage pour nourrir les randonneurs. La minuscule épicerie de Marla, très bien achalandée par rapport aux autres, vend pêle-mêle quelques fruits et légumes cultivés sur place ou importés de la métropole, de la morue séchée, du pain, des gâteaux, des tuyaux de douche et même des baskets – si on casse ses chaussures, pas moyen d’en acheter de nouvelles dans le cirque! “L’hélicoptère nous amène les provisions une fois par semaine, nous explique l’épicière, une femme joviale au fort accent local, bonnet en laine vissé sur la tête. Mais ce n’est pas donné: cela coûte 160 euros pour 850 kg de marchandise, plus le transport terrestre.” Une frugalité choisie par les habitants, qui se contentent de peu de chose. On pourrait même parler de sobriété heureuse: “Je ne comprends pas pourquoi certains se plaignent. Nous ne manquons de rien ici. La santé et l’éducation sont gratuites et nous vivons en harmonie avec la nature!”, s’exclame Jennifer.

Un jardin d’Eden

Il faut dire que Mafate est un véritable jardin d’Eden. C’est un endroit étrange, sans doute unique, coupé du monde par des falaises abruptes, noires, et des pitons rocheux qui surgissent au milieu des ravins. La végétation est un mélange étonnant de plantes tropicales – bananiers, bougainvilliers, tamarins, arums – et d’arbustes méditerranéens. Par endroits on marche sur une roche volcanique, émaillée d’immenses blocs de granit, oubliés par les titans ou rejetés par les éruptions. Le paysage est brut, sauvage, lunaire. On n’entend que le ruissellement de la rivière dans le canyon et le bruit du vent dans les filaos, des conifères tropicaux. Ici et là on aperçoit quelques vaches et des biquettes.

Vers la fin de la matinée, météo insulaire oblige, le ciel se couvre souvent, mais lorsque le soleil perce les nuages, les couleurs explosent, encore plus vives et chatoyante dans cette atmosphère orageuse. Fascinés par cette nature primitive, on oublie la fatigue et on continue de monter des escaliers interminables, à flanc de coteau… pour mieux redescendre ensuite dans la vallée où coule la rivière des Galets, qui forme des gorges profondes et des vasques qui invitent à la baignade.

Le silence est absolu, rompu par le gazouillis des oiseaux, le braiement de quelques ânes et le chant des coqs…Et par le vrombissement des hélicoptères, un peu trop nombreux parfois, dont on ne saura jamais s’ils servent surtout à ravitailler les habitants ou à promener les touristes. En ce mois d’octobre, les nuits sont très fraîches, mais lorsque le ciel est dégagé, les étoiles semblent à portée de main, plus brillantes que jamais, même si on ne connaît pas leur nom car on est dans l’hémisphère sud.

Une école primaire dans chaque îlet ou presque, parfois pour quatre enfants

Pour descendre d’Aurère à Cayenne on traverse une étonnante forêt de conifères. Dans cette végétation familière, des agaves d’un vert éclatant viennent nous rappeler qu’on est bien sous les tropiques. On arrive rapidement à Îlet à Malheur, un hameau d’une quarantaine d’âmes riant et hospitalier, qui porte très mal son nom. En ce lundi matin l’école primaire est encore vide. Les cours ne commenceront qu’à midi pour les quatre élèves, tous degrés confondus, car l’instituteur doit monter à pied depuis La Possession – 3h30 de marche tout de même. Pour poursuivre la scolarité après le primaire, les enfants sont obligés de descendre sur la côte et séjourner en famille d’accueil. A la petite église la messe est célébrée tous les quinze jours, car le curé, lui aussi, doit monter à pied et faire le tour des paroisses. Un hameau français en bonne et due forme, la gendarmerie en moins: “il n’y a pas de criminalité ici, nous nous connaissons tous et nous laissons toujours la porte ouverte” nous assure un habitant.

Les services publics sont fournis par la métropole (La Réunion est un département français) à coups de subventions et d’aides européennes. Les déchets des îlets sont ramassés par l’hélicoptère une fois par mois. Le facteur passe une fois par semaine, le médecin une fois par mois, deux infirmières se partagent le tour du cirque à pied, mais en cas d’urgence l’hélicoptère est gratuit. Nous nous arrêtons pour un délicieux “café grillé” (comprenez torréfié maison) chez Marie. Dans sa case créole aux couleurs pastel et au typique toit de tôle ondulée, trônent les trophées remportés par son mari, un ancien champion de course à pied qui a fait même le trail du Mont Blanc. Aujourd’hui il est l’intendant de la moitié des écoles de Mafate et lorsqu’il ne travaille pas il monte sur son dos les provisions pour la famille, dans un sac de 15 – 20 kg.

A vrai dire, pendant les six jours de marche dans le cirque nous avons croisé peu d’habitants sur les chemins, mais beaucoup de randonneurs, surtout métropolitains et, le week-end, de nombreux Réunionnais qui se préparaient pour la Diagonale des fous, le célèbre trail qui traverse toute l’île à la mi-octobre.

La vie dans les gîtes

Roche Plate est adossé à une falaise impressionnante, qui devient presque inquiétante à la tombée de la nuit. Lorsque nous arrivons, un hélicoptère est en train de livrer le bois de cuisine pour tout l’îlet, une centaine d’âmes. “Depuis 30 ans qu’il y a l’hélicoptère, notre vie s’est quand même beaucoup améliorée,” nous explique Johan, l’aimable gérant du gîte qui, malgré son jeune âge, “ne quitterait Mafate pour rien au monde”. Son père Merlin prépare le meilleur carry de poulet que nous avons dégusté et qui nous change avantageusement de la “rougaille saucisse” quotidienne – le plat national réunionnais, de la saucisse à la sauce tomate et épices locales, avec riz et haricots, par ailleurs délicieuse. Les gîtes de Mafate sont simples, mais confortables et pourvus de douches chaudes. L’électricité est produite surtout par les panneaux solaires, la cuisine se fait au bois ou au gaz. Il y a très peu de prises électriques, pas de wifi, mais la 4G passe partout. En ce mois d’octobre, la nuit tombe vers 18h30 et le repas est servi peu après, accompagné de rhum arrangé (un rhum aux fruits, typique de La Réunion), ou de punch, moins alcoolisé. Le soir, dans les îlets les plus élevés, la brume descend souvent, il fait froid et comme les gîtes n’ont pas de salle commune, hormis la salle à manger qui reste fermée jusqu’au repas, cela peut être assez mélancolique, mais fait partie de l’âme du lieu. “J’étais venu à Mafate il y a une vingtaine d’années. Cela n’a pas changé, mais les gîtes se sont beaucoup améliorés”, nous assure Fred Lang, l’organisateur de l’expédition.

Une expérience étonnante, sûrement unique

Le matin on est souvent réveillé par le chant du coq, ce qui laisse tout loisir d’admirer le lever du jour… Les oiseaux s’égosillent dans une brise légère, le soleil éclaire rapidement les cimes, la vue sur le cirque et les ravins est dégagée, l’harmonie totale.

Ces six jours d’isolement, encerclés par des falaises énormes, auront été une expérience inoubliable, bien qu’un peu austère par moments. “Mafate me rappelle un livre qui s’intitule “Les Mines d’Or du Roi Salomon”, nous confie Patrick Sériot, un randonneur expérimenté qui a sillonné le monde en long et en large. Le livre se déroule en Afrique orientale, dans un endroit complètement inaccessible. Ici on arrive dans un  monde perdu, où les gens vivent de façon incompréhensible, très éloignés les uns des autres. Cela ressemble aux Alpes au 14ème siècle, où les gens vivaient en circuit fermé. Je n’ai jamais vu un endroit avec des pentes si vertigineuses, des contrastes d’altitude aussi déments et je n’ai jamais eu aussi froid sous les tropiques… mais j’adore!”

 

 

Les baleines, toujours plus nombreuses, gardent leur mystère

Photo: Gouffre de l’Etang-Salé, La Réunion © Isolda Agazzi

Depuis l’entrée en vigueur du moratoire sur la chasse commerciale, le nombre de baleines à bosse a explosé – preuve que la sauvegarde de la biodiversité est possible. Présentes depuis 2007 à La Réunion, elles sont devenues une attraction touristique, mais cette année il y en a eu moins. Jean-Marc Gancille, en charge de la sensibilisation de l’ONG Globice, avance des explications. Nous l’avons rencontré les pieds dans l’eau, face à l’Océan Indien.

Jean Marc Gancille est un militant écologiste français installé à La Réunion. Depuis quelques mois il travaille pour Globice, une ONG créée en 2001 pour approfondir la connaissance des baleines et sensibiliser le public au sort des cétacés. Membre de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN), elle est devenue une référence dans l’Océan Indien. Interview sous les filaos (des conifères tropicaux), face au lagon de Saint Leu, le clapotis des vagues en bruit de fond.

Qu’est-ce qui vous a amené à La Réunion ?

Jusqu’à l’année passée j’étais actif à Bordeaux, dans un lieu que j’ai cofondé et qui s’appelle Darwin, une ancienne caserne militaire que nous avons transformée en lieu de transition écologique et d’entrepreneuriat social. Ce sont quatre hectares de friche qui ont été reconvertis au cœur de la ville et qui accueillent des associations, des entreprises et des citoyens actifs en matière de transition, qui cherchent à inventer des alternatives pour faire face à la perspective d’un monde beaucoup plus difficile. Avec mes associés, on a œuvré pendant dix ans pour que ce lieu vive.

Mais récemment j’ai souhaité me consacrer à un sujet qui m’est très cher : l’effondrement de la  biodiversité et du monde sauvage, qui se réduit à sa portion congrue. La Réunion est un haut lieu de la biodiversité, il y a encore énormément de vie marine et quoi de plus emblématique que les baleines?

Comment se portent les baleines dans le monde?

C’est une population en forte augmentation, du moins en ce qui concerne les baleines à bosse. En 1982 a été adopté un moratoire qui interdit la chasse commerciale à la baleine. Depuis lors les populations se sont largement multipliées. A cette époque-là on comptait quelques centaines d’individus seulement, car les baleines avaient été décimées à 98% par la chasse, mais aujourd’hui il y en a plusieurs dizaines de milliers. La fiche de l’UICN en recense 84’000. C’est remarquable car on est à rebours de la tendance qu’on voit partout dans le vivant : lorsqu’on laisse des populations tranquilles, elles commencent à reprendre de la vitalité et se développent très fortement.

Et à La Réunion?

Les baleines ont une charge affective et émotionnelle très forte dans le grand public, notamment ici. Dans les archives de La Réunion il y a très peu de témoignages de la présence des baleines, mais  depuis un peu plus de dix ans on les voit régulièrement, entre juin et fin octobre, lorsqu’elles viennent dans les eaux plus chaudes de l’Océan Indien pour mettre bas et s’accoupler. Cela a démarré véritablement en 2007 – 2008 avec depuis lors des aléas assez forts : il y a des saisons très fastes avec énormément de baleines et des saisons où on n’en  voit pratiquement pas. Ce n’est donc pas un phénomène linéaire, même si la tendance est plutôt à la hausse.  En tout 1477 baleines à bosse ont été photo-identifiées par Globice à La Réunion entre 2001 et 2018.

Qu’en est-il cette année ?

On est dans une saison plutôt timide, pour ne pas dire mauvaise, puisqu’on a compté 4 à 5 fois moins d’individus que l’année précédente – un peu plus de 80 en tout. Il faut dire que 2018 avait été une année record avec 300 baleines ! Pour les compter on utilise des méthodes scientifiques, notamment la photo identification. Chaque baleine a des caractéristiques qui lui sont propres, à commencer par sa nageoire caudale, qui constitue un peu sa carte d’identité – couleur, forme, stigmates. On a des bases de données qui comptabilisent toutes les caudales qu’on a pu photographier depuis 2001. Nous faisons aussi des études acoustiques car les baleines communiquent entre elles grâce au chant.

La Réunion n’est qu’un lieu de passage : 62% des baleines ne restent qu’un jour ici, 38% plusieurs jours, mais au maximum un mois.

Quelles sont les raisons de cette diminution ?

On ne sait pas. Ce qui est plutôt réjouissant, c’est de constater que les baleines à bosse viennent chaque année de façon assez régulière depuis l’Antarctique – où elles trouvent leur nourriture, le krill, en abondance. Pourquoi la fréquence d’observation n’est-elle pas récurrente tous les ans? On a plusieurs hypothèses, parmi lesquelles bien entendu le changement climatique et les bouleversements qu’il peut provoquer sur les courants marins. On étudie aussi la corrélation qu’il pourrait y avoir entre la disponibilité de la nourriture en Antarctique et la capacité à migrer vers des zones comme les nôtres. Cette hypothèse est assez intéressante parce qu’on voit que lorsque la chlorophylle présente en Antarctique – et qui est la base pour que se développe le krill – chute, quelques années plus tard il y a moins de baleines dans l’Océan Indien.

Est-ce inquiétant?

On ne sait pas. Est-ce la prémisse d’un effondrement des populations parce qu’elles sont mal nourries? Est-ce qu’elles ne parviennent plus à migrer du fait de cette malnutrition et perdent leurs petits? Est-ce qu’elles vont ailleurs, dans des zones qui sont devenues plus chaudes et propices à la mise bas et à l’accouplement, plus proches de l’Antarctique ? Personne ne le sait sur le globe, on ne sait pas non plus pourquoi elles sont venues ici il y a 10 – 12 ans et si cela va durer. Tout cela est fragile, aléatoire, inexpliqué. Cela fait l’objet d’études scientifiques comme celles qu’on fait ici.

Récemment on a mené une opération qui s’appelle Miromen II et qui visait à équiper les baleines à bosses de balises Argos pour voir où elles allaient, afin d’étudier les facteurs environnementaux qui pourraient expliquer les variations. Nous suivons en direct sur notre site le trajet d’une baleine, que nous avons appelée OusaNousava (Où vas-tu en créole).

Le tourisme n’est donc pas en cause?

Le tourisme est une menace parmi d’autres, mais on la prend très au sérieux parce que les activités touristiques liées au whale watching se sont beaucoup développées  ces dernières années – La Réunion est l’un des derniers six spots sur terre où on a le droit de se mettre à l’eau avec les cétacés, dauphins et baleines. C’est une préoccupation qui nous a mobilisés, tout comme les autorités publiques. On a édicté une charte qui régule les pratiques des uns et des autres et les autorités ont adopté un arrêté préfectoral pour réglementer les activités d’observation et de mise à l’eau. Mais tant qu’il n’y a pas de contrôles suffisants, il peut arriver que les gens fassent n’importe quoi. Si la pression continue, ne trouvant pas les conditions de quiétude suffisante, les cétacés pourraient  aller ailleurs, à Madagascar par exemple, où il y a moins de pression touristique.

Le Piton de la Fournaise, force et imprévisibilité de la nature

Photo: le Piton de la Fournaise, assoupi le 17 octobre, © Isolda Agazzi

Le volcan de La Réunion est entré en éruption le 25 octobre. Une semaine auparavant personne n’avait rien vu venir. Récit de l’ascension du géant assoupi et de celle du Piton des Neiges, endormi depuis 20’000 ans… mais qui sait ?

 J’ai raté l’éruption du Piton de la Fournaise pour une semaine ! J’y étais le 17 octobre et avais pourtant imploré le volcan, l’un des plus actifs au monde, de se réveiller. Rien à faire : le géant était resté silencieux et froid, malgré mes incantations. Finalement, totalement imprévisible, il aura explosé le 25 octobre, pour la 5ème fois de l’année. Personne ne l’avait vu venir.

Le 16 octobre au soir, nous étions montés en voiture au Gîte du volcan, en surmontant quelques aléas : un avion de tourisme s’était écrasé le matin même, faisant deux morts et deux blessés graves et la route avait été momentanément fermée. Le pilote était pourtant expérimenté, mais il avait dû être surpris par le brouillard arrivé à l’improviste, comme souvent sur les hauts de La Réunion.

Le cratère du Piton de la Fournaise, © Isolda Agazzi

Après une nuit de repos (plus ou moins bonne selon les aléas des dortoirs), départ au lever du jour pour atteindre le sommet avant que le ciel se couvre, habituellement vers la fin de la matinée. Aujourd’hui nous avons de la chance: l’air est pur et la vue complètement dégagée, grâce à un fort vent froid. A nos pieds, une mer de nuages – un spectacle récurrent. Après avoir atteint le bord de la caldera, nous descendons vers le fond et arpentons le tapis de lave solidifiée. Tout est noir. Impression de marcher sur la lune, où aucune vie ne résiste et la nature reprend le dessus, brutalement. Sentiment de vide et d’absurde, mêlé de plénitude pourtant, comme dans les grands espaces – cela me rappelle le désert. Nous contournons une récente coulée de lave et continuons à monter, le ciel toujours étonnamment dégagé. Après trois bonnes heures de marche, nous arrivons au bord du cratère, assoupi ce jour-là : une immense cuvette noire où mijote le repas de géants prêts à se réveiller à tout moment. Le soleil est haut dans le ciel, le silence absolu, le néant total.

Une semaine après il entrera en éruption. La lave rouge dévalera les pentes noires dans une danse endiablée de flamenco. Je me contenterai de voir les images à la télévision, avec regret.

Le lendemain, nous avons joué aux spéléologues dans un tube de lave. Une expérience un peu inquiétante, dans l’obscurité la plus totale, où l’on perd tous ses repères. C’est avec un plaisir accru que l’on en ressort après deux heures pour retrouver la lumière éclatante des tropiques, le soleil, le vent dans les palmiers et les bananiers et le mugissement des vagues qui s’écrasent contre la falaise.

Le Piton des Neiges, © Isolda Agazzi

Le Piton des Neiges, éteint depuis 20’000 ans

Quelques jours auparavant, nous avions grimpé au sommet du Piton des Neiges, l’autre volcan de La Réunion, éteint depuis 20’000 ans. De la ville de Cilaos, on monte au Gîte Dufour, où la plupart des randonneurs passent la nuit pour entamer l’ascension du volcan le lendemain à 4h, afin de voir le lever du soleil et essayer d’éviter ces foutus nuages. J’ai préféré monter l’après-midi même, dans le brouillard d’abord, sur une coulée de lave parsemée de lichens qui tracent des dessins ésotériques sur la roche noire, émaillée par ci par là d’arbustes gris – vert. Ambiance spectrale. La brume se déchire parfois pour laisser filtrer une lumière vive, qui éclaire quelques fleurs jaunes qui poussent on ne sait comment. Un peu sinistre, mais captivant, on s’attend à voir surgir à tout moment un fantôme derrière un rocher. La brume valse entre les roches sombres, on a l’impression d’errer dans l’enfer de Dante, telles des âmes hagardes.

Au sommet du volcan éteint, plus de trace de végétation, mais des roches énormes et, un peu plus bas, une vue imprenable sur l’habituelle mer de brouillard, avec en prime une ébauche d’arc-en-ciel. Le Piton des Neiges est éteint depuis des milliers d’années, mais qui sait ? La nature est puissante et imprévisible. Et c’est tant mieux comme cela.

 

« L’accord de libre-échange avec le Mercosur va dans le mur »

Photo: troupeau de zébus au Brésil © Isolda Agazzi

L’accord de libre-échange avec le Mercosur soulève des questions. Les personnes touchées sur le terrain craignent que l’agro-industrie ne prenne encore plus de pouvoir. Et de mauvaises perspectives pour leurs droits humains

« Qu’est-ce qu’on vise avec les accords de libre-échange? De qui défend-on les intérêts ? Ces accords partent du principe que ce qui profite aux plus forts profite à tout le monde, pourtant malgré la croissance économique les inégalités augmentent. Les études d’impact sur les droits humains, que les défenseurs réclament depuis vingt ans, contribuent à mettre le doigt sur les zones à risque pour éviter les effets négatifs, ou pour y remédier par des mesures complémentaires », nous explique Caroline Dommen. Cette spécialiste des questions de commerce et droits humains est en train de finaliser une « proto » étude d’impact de l’accord de libre-échange avec le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay) pour le compte d’Alliance Sud.

A ce jour il existe une douzaine d’études d’impact des accords commerciaux, en plus de celles de l’Union européenne. « Notre étude met l’accent sur la consultation des parties prenantes, précise la consultante et elle ne prétend pas être exhaustive: on se focalise sur les principaux droits humains considérés à risque par les organisations consultées.» Celles-ci ont répondu à un questionnaire en ligne et certaines ont participé à une réunion à Buenos Aires en avril, co-organisée par Alliance Sud.

70% des sondés considèrent que l’impact du libre-échange sur les droits humains est négatif (0% considèrent l’impact positif). Surtout pour les populations vulnérables, à savoir les pauvres, les autochtones, les petits paysans, les travailleurs du secteur informel et des secteurs industriels sensibles et les personnes âgées. Mais aussi pour les petites et moyennes entreprises.

L’agriculture industrielle, talon d’Achille du Mercosur

« Les accords commerciaux Nord-Sud sont asymétriques et ne protègent pas les droits humains dans les pays périphériques », assène un participant. Pour inverser la tendance, il faudrait  la pleine participation de toutes les parties prenantes aux instances de prise de décision, à commencer par les communautés locales.

« Compte tenu de l’absence d’études d’impact et du manque d’informations dû à l’opacité des négociations, l’accord aboutira à un échange inégal où le Mercosur exportera essentiellement des matières premières à faible valeur ajoutée. Au lieu de cela, il faudrait promouvoir l’agriculture familiale et la transformation des produits sur place pour augmenter les revenus et en assurer une répartition plus équitable », affirme une personne sondée.

Pour les participants à la consultation, l’agriculture est le talon d’Achille du modèle de développement du Mercosur, et l’accord ne fera que le renforcer. « Les modes de consommation dans les pays du Sud sont de moins en moins adéquats, assène une autre participante. Chez nous, on trouve des aliments agro-industriels bon marché et de mauvaise qualité, alors que les aliments sains sont de plus en plus rares. Il faut appliquer des restrictions à ce type d’approvisionnement, subventionner l’agro écologie, promouvoir le droit à la terre et la commercialisation d’aliments sûrs, exempts d’agro toxines et issus de l’agriculture familiale. »

Un autre participant est moins négatif : « Le problème principal est lié à la pression sur les terres des communautés locales, qui se trouvent actuellement dans une situation de vulnérabilité juridique. Mais je crois que l’accord peut créer des emplois plus stables que ceux offerts actuellement par l’agro-industrie, à condition de respecter les droits des populations autochtones. » L’accaparement des terres est un problème majeur car « il conduira à une plus grande expulsion des petits paysans et des populations autochtones, les privant ainsi de leurs sources de vie. »

 Changer la matrice productive des pays du Mercosur

Pour d’autres sondés, il faudrait modifier ni plus ni moins la matrice productive des pays du Mercosur, qui repose actuellement sur l’exportation de matières premières (agro-négoce) et l’extractivisme des produits miniers. Au lieu de cela, il faudrait l’orienter vers la fabrication de biens d’équipement, de produits manufacturés à faible ou moyenne complexité, de produits scientifiques et technologiques pour le développement du savoir et les exporter sous forme de services. Tout cela générerait de la richesse en recomposant une économie aujourd’hui “refroidie” par la récession, l’ajustement fiscal et l’inflation, et mettrait en mouvement le marché intérieur en générant de l’emploi –  « notre principale préoccupation aujourd’hui. »

Plusieurs participants s’inquiètent de la tendance à la destruction d’emplois dans les petites et moyennes entreprises, qui sont pourtant le moteur de l’activité économique dans le Mercosur. Un autre pense que l’accord va augmenter la précarité du travail. Citant le cas de l’ALENA (l’accord de libre-échange nord – américain, récemment renégocié), il indique que l’industrie mexicaine a été affectée par une réduction des salaires et un abaissement des normes du travail. « L’AELE pourra exporter des produits manufacturés hors droits de douane, qui mettront sous forte pression l’industrie locale naissante ».

Menaces sur le droit à la santé

Les organisations consultées craignent aussi que l’accord ne limite la capacité des États à prendre des mesures pour protéger l’environnement, la santé publique et assurer le droit à l’eau, les droits des peuples autochtones et les droits des travailleurs, comme la hausse du salaire minimum.

Mais le principal souci des participants, surtout vis-à-vis de la Suisse, est le renforcement des droits de propriété intellectuelle généralement prévu par ces accords. Car le prolongement de la durée des brevets au-delà de 20 ans et des conditions plus strictes pour la commercialisation des génériques risquent de faire augmenter le prix des médicaments et de réduire la disponibilité des traitements médicaux, mettant ainsi en péril le droit à la santé.

Le renforcement des droits de propriété intellectuelle pourrait menacer aussi l’accès des petits paysans aux semences.


La modification de la Loi de semences en Argentine

Ce n’est pas une crainte infondée : en Argentine, le gouvernement essaie depuis des années de modifier la Loi de semences, appelée aussi Monsanto – Bayern (ils auraient pu ajouter la bâloise Syngenta qui, depuis sa fusion avec Chem China, est devenue l’une des quatre multinationales qui contrôlent 60% des semences dans le monde). Le but est de limiter « l’utilisation propre », à savoir le droit des paysans d’utiliser, sauvegarder, reproduire et utiliser des semences. Jusqu’à présent les organisations de la société civile, fortement mobilisées, ont réussi à bloquer la modification de la loi. Elles dénoncent une légalisation de la «bio piraterie », à savoir le vol des semences des communautés paysannes et autochtones au profit des entreprises biotechnologiques et agro-industrielles.

Pour Tamara Perelnuter, une chercheuse de l’Université nationale de Saint José, « l’enjeu est vital. Avec plus de la moitié de ses terres arables plantées en semences transgéniques, l’Argentine est un lieu stratégique pour analyser les conflits autour de l’appropriation des semences. Il s’agit de discuter du modèle agraire et, par conséquent, du projet du pays (…) Il  serait urgent d’avancer dans les politiques de transition vers un autre modèle agroalimentaire basé sur l’agro écologie, qui définit l’axe de la production d’aliments sains et culturellement appropriés, dans le respect de la biodiversité et des ressources naturelles, qui sont des biens communs de toute l’humanité. »

Le gouvernement libéral de Mauricio Macri veut faire passer la modification de la Loi de semences avant la fin de l’année (et de son mandat). Le renforcement des droits de propriété intellectuelle probablement prévu par l’accord avec l’AELE lui ouvre une voie royale, au détriment de la souveraineté alimentaire et du changement de paradigme invoqué par la société civile du Mercosur.


Une vesion de cet article a d’abord été publiée par Global, le magazine d’Alliance Sud

Des pailles en bambou pour préserver les océans

Photo: île de Rodrigues, © Gabriella Silvestri

A la Geneva Cocktail Week ne seront utilisées que les pailles en bambou de Travel4thoughts. Convaincue que le plastique utilisé même en Suisse pollue les mers du monde entier et contribue au changement climatique, cette ONG genevoise milite contre l’utilisation des pailles en plastique en lançant un projet de production de pailles en bambou sur l’île de Rodrigues, dans  l’Océan Indien.

Rodrigues : ses plages de sable blanc, ses cocotiers qui ondulent sous les alizés, ses poulpes qui sèchent au soleil… Mais l’image d’Épinal de ce confetti perdu au milieu de l’Océan Indien, à 600 km de l’île Maurice, se heurte parfois à une réalité moins idyllique : « il y a des pailles en plastique partout !», se désole Gabriella Silvestri, fondatrice de l’ONG Travel4thoughts, Cette biologiste italienne installée à Genève s’y est rendue l’année passée pour la journée mondiale de l’environnement – placée sous l’enseigne de « Combattons la pollution plastique ! » – à l’invitation des autorités locales. Bien décidées à faire de ce petit coin de paradis une destination phare du tourisme durable, ces dernières se sont lancées corps et âme dans la lutte contre le changement climatique et ont déjà banni les sacs en plastique et les conteneurs à usage unique.

Les pailles en plastique traînent sur les marchés, jetées par les amateurs d’eau de coco, mais aussi sur les plages désertes, où personne ne vient jamais. C’est qu’elles arrivent de loin : « Plus de 200’000 pailles en plastique se retrouvent dans l’Océan Indien chaque année, nous explique la biologiste. Avec le temps, elles se transforment en de minuscules particules de la taille d’un grain de sable, très nocives pour les poissons. L’Océan Indien abrite l’une des plus grandes îles de plastique au monde, les gyres: ce sont d’immenses tourbillons ou vortex d’eau créés par les vents et les courants marins, au sein desquels les déchets plastiques se déplaçant dans les océans se regroupent et s’accumulent pour former de gigantesques zones de pollution diffuse. Ce plastique est entraîné par les courants qui charrient des déchets provenant du monde entier, même de Suisse, déversés par les rivières qui se jettent dans la mer».

Pour combattre ce fléau, Gabriella  Silvestri a lancé le projet Biostraw4water, qui vise à produire des pailles en bambou à Rodrigues même, en partenariat avec CareCo, une association qui travaille avec des personnes handicapées. Le but est de les vendre sur le marché local et international. Les autorités rodriguaises se sont engagées à interdire les pailles en plastique dès qu’assez de pailles en bambou seront produites sur l’île.

Genève, première tentative de commercialiser les pailles en bambou

La première approche du marché suisse aura lieu à la Geneva Cocktail Week, une semaine à la gloire des cocktails qui se tiendra du 25 au 29 septembre à Genève. Avec son organisation Travel4throughts, Gabriella Silvestri est responsable de la partie développement durable de l’évènement. Elle présentera ses pailles en bambou, fabriquées pour l’instant en Chine. En Chine… ? « Oui, c’est la première phase du projet, qui va nous permettre de lancer la production à Rodrigues. Dans les pailles en bambou qu’on trouve sur le marché il y a des produits chimiques comme l’eau de javel. J’ai donc décidé de faire fabriquer mes propres pailles, entièrement écologiques, par une petite entreprise familiale en Chine, qui travaille de façon responsable. Tous les gains de la vente seront dévolus au projet de Rodrigues, où le bambou pousse de façon endémique, mais est considéré comme un déchet. C’est donc un bon exemple d’économie circulaire qui crée des emplois, tout en aidant à l’insertion de personnes en difficulté ».

Tous les jours, la scientifique va animer des ateliers sur l’éco responsabilité. « Le but est de sensibiliser les gens à réutiliser les pailles en bambou, qui sont lavables, alors que les pailles en plastique ne peuvent être utilisées qu’une fois. Aujourd’hui on voit apparaître de plus en plus de pailles en papier, mais elles sont aussi à usage unique et contiennent des composantes chimiques qui peuvent être dangereuses pour la santé. Il y a aussi des pailles en acier et en verre, mais les pailles en bambou ont la consommation d’énergie la plus basse.»

La biologiste en est convaincue : les petites îles sont les plus exposées au changement climatique. Elles polluent très peu, pourtant la montée du niveau des mers risque de les rayer de la carte. Or les Objectifs de développement durable, que tous les pays du monde se sont engagés à réalisés d’ici 2030, visent à conserver et exploiter les océans de manière durable et à établir des modes de consommation et de production durable.

 

Samih Sawiris : « La durabilité dans l’investissement est synonyme de continuité »

Photo: Chine 2011 © François Righetti

A Andermatt, en marge d’une conférence sur les Nouvelles routes de la soie, le milliardaire égyptien Samih Sawiris nous parle de durabilité dans l’investissement et de la différence entre investir en Suisse et dans les pays du Sud. Il exhorte la Chine à construire des infrastructures qui bénéficient aux populations, pas aux politiciens.

C’est à Andermatt que la délégation suisse auprès de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE (Organisation sur la sécurité et la coopération en Europe) a organisé début septembre une conférence sur « Les nouvelles routes de la soie en tant que moteur des Objectifs de développement durable.» C’était la première fois qu’une telle réunion se tenait dans un pays d’Europe occidentale et la signature par la Suisse et la Chine d’un protocole d’entente, en avril passé, n’y est probablement pas étrangère.

Andermatt, au cœur des Alpes et au carrefour de l’Europe, pratiquement assise sur le tunnel du Gothard, était le lieu idéal pour parler d’infrastructures, qui sont le principal objet des investissements chinois dans les 126 pays qui adhèrent aux Nouvelles routes de la soie (le protocole d’entente avec la Suisse ne prévoit pas une augmentation des investissements chinois en Suisse, mais une collaboration dans les pays tiers). Mais si le besoin d’infrastructures et le manque de financements sont largement reconnus, leur impact sur l’environnement, les populations locales, les droits humains, la corruption et l’endettement soulève beaucoup de questions.

L’hôte d’honneur de la conférence était Samih Sawiris, le milliardaire égyptien qui a investi massivement dans ce village de montagne – longtemps investi seulement par l’armée, qui l’a délaissé au tournant du millénaire. Il est aussi membre du comité de la Sawiris Foundation for Social Development, une fondation créée en 2001 par sa famille – la plus riche du monde arabe – pour favoriser la création d’emplois et la formation professionnelle en Egypte. Très simple et accessible, parlant parfaitement six langues dont l’allemand, le français et l’anglais, il nous a accordé une interview sur la terrasse de son restaurant d’altitude, alors que la première neige de la saison venait à peine de tomber.

Samih Sawiris © Béatrice Devènes

Comment vous est venue l’idée d’investir à Andermatt ?

Lorsque l’armée est partie, l’économie du village s’est effondrée. Connaissant mon expérience à El Gouna, sur la Mer Rouge – où nous avons fait sortir des sables une ville entière avec logements, écoles et hôpitaux (elle a même remporté le Global Green Award de l’UNEP) – on m’a invité à Andermatt pour prospecter. Honnêtement je ne savais même pas où c’était, j’ai dû regarder sur une carte (rires). Mais je suis tombé sous le charme du lieu et j’ai vu son potentiel.  J’ai commencé à construire des hôtels, des appartements, un terrain de golf et l’ai relié le domaine skiable à la station de Sedrun. Au début les gens étaient sceptiques… Ils voyaient un Arabe débarquer, ils pensaient qu’il ne reviendrait pas la semaine suivante. Mais j’ai réussi à gagner la confiance de la population, à montrer que ce que j’avais fait à El Gouna, j’allais le faire ici aussi. Pour l’instant nous ne gagnons pas d’argent, mais nous n’en perdons pas non plus. C’est un investissement à long terme. Nous employons environ 900 personnes, même si ce ne sont pas tous de nouveaux emplois, bien sûr.

Dans quels autres pays investissez-vous?

En Egypte, à Oman, au Maroc, en Grande Bretagne au Monténégro et aux Emirats Arabes Unis. Orascom Development Holding emploie environ 11’000 personnes dans le monde. C’est toujours plus ou moins le même genre de projets : là où nous allons, nous prenons un grand terrain dont personne ne veut parce qu’il n’y a rien et nous y implantons des choses qui créent de la valeur. Ce sont des investissements à long terme, il faut 10 à 15 ans pour qu’ils soient rentables.

Est-ce différent d’investir dans les pays en développement et en Suisse ?

C’est la nuit et le jour (rires) ! Dans les autres pays il y a plus de flexibilité, mais la sécurité qui règne en Suisse vous facilite la vie : vous savez toujours exactement où vous en êtes. Dans d’autres pays, si un ministre change, vous avez une nouvelle atmosphère, si le gouvernement change, vous avez de nouvelles conditions. On y respecte moins ce qui a été convenu. D’une certaine façon, en investissant dans ces pays vous prenez plus de risques, mais vos rendements sont plus élevés et il y a plus de flexibilité. A El Gouna j’avais besoin d’un nouveau stade pour mon équipe de football, sinon elle ne pouvait pas jouer en première ligue. Nous étions en juin, le match était en septembre, mais le stade a été terminé à temps.

Avez-vous des critères de durabilité ?

Dans tous mes projets la durabilité est très importante car elle est synonyme de continuité. Ce sont des projets sur 50 – 70 ans et pour cela je dois prendre soin de l’environnement. Si un endroit où il y a de belles plages devient pollué, plus personne ne va y aller. La durabilité exige que la ville soit habitée et si la vie n’y est pas agréable, les gens s’en vont. Ils ont besoin d’écoles, d’hôpitaux, de lieux de récréation et d’emplois.

Que conseilleriez-vous aux pays qui accueillent des investissements chinois dans le cadre des Nouvelles routes de la soie ?

Je commencerais par dire aux Chinois: n’écoutez pas les gouvernements, allez faire vos propres études sur ce dont le pays a vraiment besoin. Les projets devraient être identifiés par des professionnels, non par des politiciens, pour qu’ils profitent à la population – surtout aux pauvres – sinon les gens finiront par vous détester. Car soyons francs : dans ces projets, c’est la Chine qui a l’idée, qui est le moteur et qui finance et elle commet une grave erreur en écoutant les politiciens. L’un voudra un grand monument, l’autre un grand pont parce qu’il y a un quartier où vit le cousin de tel ou tel. Mais cela signifie une nouvelle dette qui va frapper le pays pour quelque chose dont la population ne bénéficie pas. Si la Chine, par exemple, fait quelque chose au Zimbabwe qui profite à un million de personnes, elle devient la meilleure amie du Zimbabwe. Mais si vous construisez une autoroute pour les riches qui ont des voitures, alors qu’ils ne représentent que 1% de la population, les gens ne seront pas contents parce qu’ils peuvent imaginer des centaines d’autres priorités.


Une version de cette interview a d’abord été publiée par Swissinfo

Tunisie : une procession rassemble à nouveau les communautés

Photos © Isolda Agazzi

Le 15 août, la procession de la Madone de Trapani a eu lieu pour la troisième fois à La Goulette. Reflet d’une nouvelle mondialisation, les Sub-sahariens ont remplacé les pêcheurs siciliens, mais la ferveur populaire, toutes religions confondues, reste intacte. Si l’évènement n’a plus l’ampleur du début du 20ème siècle, dans l’un des rares pays arabes démocratiques il prend un peu plus de place chaque année.

Une foule bigarrée se presse dans l’église de La Goulette, pleine à craquer. Dans l’ancien quartier de la Petite Sicile, une église blanche toute simple a survécu comme par miracle à la destruction des vieilles maisons des pêcheurs siciliens, remplacées par des bâtiments modernes. Jusqu’à l’indépendance, en 1956, toutes les communautés vivaient en harmonie dans cette ville portuaire de la banlieue de Tunis. Ensuite la plupart des étrangers ont quitté le pays, tout comme les juifs tunisiens.

Mais en ce 15 août, fête de l’Assomption, chrétiens et musulmans, Tunisiens, Français, Italiens et beaucoup de Sub-Sahariens attendent plus ou moins en silence le début de la messe. Et surtout la procession de la Madone de Trapani, une statue au voile azur qui trône sous la nef.  Bien que la messe en elle-même ait toujours eu lieu, c’est la troisième année que la procession va se déployer à nouveau, alors que de la fin du 19ème siècle à 1964 elle faisait le tour de la ville pour aller jusqu’à la mer. Ensuite elle a été interdite. Aujourd’hui nul ne sait exactement si elle osera s’aventurer hors de l’église, et jusqu’où.

« Cette procession est importante parce qu’elle fait partie de l’ADN de cette ville, nous explique Hatem Bourial, un musulman animateur des rencontres de la bibliothèque du diocèse. A l’époque elle était très attendue par tous les pêcheurs, nombreux ici, Siciliens, mais également musulmans, qui demandaient des grâces à la Madone. Ils s’exclamaient « Evviva la Madonna di Trapani ! » quelle que soit leur confession. C’était un moment de célébration qui coïncidait avec l’Assomption mais qui, avec la procession, permettait à toute la population de La Goulette multiconfessionnelle de participer. Cela nous renseigne sur le vivre ensemble de ce pays jusqu’à une date relativement récente. »

Un évènement qui a tellement marqué les esprits des Tunisiens qu’ils disent encore aujourd’hui qu’après la sortie de la Madone la mer change- en effet, depuis deux ou trois jours le vent s’est levé, la mer est moutonnée de vagues et la chaleur est devenue moins écrasante.

Idée du curé de la paroisse, un missionnaire tchadien

C’est le Père Narcisse Djerambete, un missionnaire lazariste du Tchad et curé de la paroisse, qui a eu l’idée de relancer cette procession. « En Afrique on fait beaucoup de processions comme celle-ci, nous confie-t-il lorsque nous arrivons enfin à l’arracher à ses paroissiens, dans une ambiance survoltée. Dans la communauté il y a beaucoup de Sub-sahariens – étudiants, employés des ambassades et des organisations internationales,  migrants. Certains migrants traversent des situations difficiles, parfois ils sont exploités, mais en général s’ils ont des papiers ils trouvent du travail. Certains veulent retourner chez eux, alors je les aide comme je peux. »

A l’église, le silence descend sur l’assemblée et l’archevêque de Tunis, Mgr. Ilario Antoniazzi, fait son entrée, entouré par une dizaine de prêtres. Au premier rang siègent la maire de La Goulette et l’ambassadeur de France. La messe sera très bigarrée, chaleureuse et débordante de vie. Les pêcheurs siciliens ont été remplacés par de jeunes Sub-sahariens qui chantent, esquissent des pas de danse et amènent toutes sortes d’offrandes à l’autel. Les appareils photos crépitent sans cesse et une caméra de télévision immortalise un évènement visiblement très attendu. Lorsque, après deux heures de célébration, la statue de la Madone est portée en procession vers la sortie de l’église, c’est l’apothéose : une foule impressionnante, encore plus nombreuse dehors que dedans, trépigne derrière un modeste cordon de sécurité. La nuit est en train de tomber, l’appel à la prière résonne des minarets voisins, les youyous fusent.

Un jour, une procession dans toute la ville de nouveau?

« Avant c’était plus beau, il y avait plus de monde, ils amenaient la sainte Vierge jusqu’à la mer, la faisaient baigner et les enfants ramassaient de l’argent, se souvient Mounira, une femme en foulard venue assister à l’évènement. Maintenant elle arrive seulement jusqu’ici, mais ce serait bien que ça recommence comme avant. A l’époque nous habitions la Petite Sicile, mais notre maison a été démolie pour construire des bâtiments neufs et on nous a relogés au Kram. C’est dommage, ils auraient dû garder le quartier d’avant, avec ses ruelles, ses magasins et ses fontaines d’eau », soupire-t-elle nostalgique et ses filles acquiescent.

«Ce n’est pas impensable de faire à nouveau une procession dans la ville, nous confie Hatem Bourial. A Djerba il y a bien un pèlerinage juif, la Ghriba, qui prend la forme d’une procession, bien que modeste, et elle n’a jamais été remise en question. Ce serait très intéressant d’instaurer quelque chose de ce type à La Goulette, à la confluence du tourisme religieux et du retour des communautés. En tout cas ce serait un appel d’air extraordinaire et je défends l’idée que pour la Tunisie, c’est un message fort de dire : nous sommes capables d’organiser une procession ! »


Interview de Mgr. Ilario Antoniazzi : « Un pays musulman démocratique peut garantir la liberté de religion »

A la fin de la célébration, étant enfin parvenus à le soustraire à l’enthousiasme débordant de ses nombreux fidèles, nous nous sommes entretenus avec Mgr. Ilario Antoniazzi, archevêque de Tunis depuis 2013, entre un makroudh (biscuit typique tunisien) et un beignet ivoirien.

Quelle est la situation des chrétiens en Tunisie aujourd’hui ?

Ils sont respectés, nous n’avons jamais eu de problèmes. Jamais un chrétien n’a été menacé ou insulté. Moi je vais où je veux, je n’ai jamais eu besoin d’escorte. Mais nous devons faire attention car le Modus Vivendi, signé en 1964 entre le Vatican et l’Etat tunisien, pose des limites. Il interdit par exemple de sortir du périmètre de l’église, d’organiser des processions  et de sonner les cloches. Par cet accord, le Vatican a rétrocédé plusieurs églises de l’intérieur du pays où les chrétiens étaient partis, alors que d’autres églises sont restées pour le culte. Les églises rétrocédées ont servi pour des activités culturelles ou d’éducation, comme la basilique Saint Cyprien à Carthage.

Aujourd’hui il y a 30’000 chrétiens en Tunisie et notre diocèse compte dix paroisses.

La situation a-t-elle changé depuis la révolution de janvier 2011?

Avant la porte était fermée à clé, depuis ils ont trouvé la clé. Elle n’est pas grande ouverte non plus, mais nous sommes toujours sollicités. Ils veulent connaître la position de l’Eglise sur la bioéthique, la paix, la violence… Je suis souvent le seul chrétien au milieu d’une multitude de religieux musulmans, mais c’est une expérience magnifique.

La Tunisie est le seul pays musulman qui a inscrit la liberté de conscience dans la constitution et celle-ci est très fiable. Aujourd’hui beaucoup de Tunisiens désirent connaître la religion chrétienne, cela nous porte à un vrai dialogue interreligieux et à une meilleure connaissance réciproque. Au lieu de nous diviser, les différences religieuses sont considérées comme une vraie richesse et une aide mutuelle à mieux vivre notre spiritualité. En vertu dudit principe de liberté de conscience, si un Tunisien se tourne vers le christianisme, il n’est pas accusé d’apostasie par notre société démocratique. Nous attendons les prochaines élections présidentielles et nous avons pleine confiance dans les futurs dirigeants politiques pour continuer à vivre en paix et en sérénité dans ce beau pays.

Comment expliquez-vous le succès de la procession d’aujourd’hui ?

Dimanche passé c’était l’AÏd, la fête musulmane du sacrifice. Les chrétiens de Tunisie participent à cette prière car ils sont enracinés dans ce pays, ils sont partie prenante de ce peuple dans la joie, la souffrance et l’espoir d’un monde meilleur. La Madone de Trapani est devenue le patrimoine religieux et social de la Tunisie, mais surtout de cette ville de La Goulette. La Vierge est la seule qui peut nous unir car on la trouve dans les trois religions monothéistes. Ce soir on a vécu le dialogue interreligieux, on a oublié qu’on est chrétien ou musulman, on était tous frères.


Une version de cet article a d’abord été publiée par l’Echo Magazine

“Des Ouïghours sont soumis au travail forcé. Il faut boycotter la Chine”

Dolkun Isa, le président du Congrès mondial ouïghour, estime que 1 à 3 millions d’Ouïghours sont détenus dans des “camps de concentration du XXIe siècle”. Il ne croit pas que la plupart ont été libérés, comme affirmé récemment par la Chine, et accuse les pays musulmans d’avoir abandonné leurs coreligionnaires chinois pour faire des affaires avec Pékin. 

De retour des Etats-Unis, où il a été reçu par les plus hautes autorités, le président de l’organisation faîtière de la diaspora ouïgoure, basée en Allemagne, affirme que la Chine a lancé une guerre contre l’Islam, non seulement au Turkestan oriental [Xinjiang], mais sur tout son territoire. Il est préoccupé par l’aggravation de la situation sur place et appelle la communauté internationale à ne pas être complice de ce “nettoyage ethnique”. Il sera en Suisse en novembre.

La Chine a déclaré récemment que la plupart des Ouighours détenus dans les camps avaient été libérés. Quelle est votre réaction ?

Le Congrès mondial ouighour ne croit pas du tout que le gouvernement chinois ait libéré 90% des détenus, comme l’a prétendu le gouverneur du Parti communiste chinois de la région. Il n’y a absolument aucune preuve de cela. Les Ouïghours vivant à l’extérieur de la Chine et dont les familles ont disparu dans les camps ne peuvent toujours pas les contacter. Malgré les appels de la diaspora ouïgoure, des journalistes et d’autres militants, le gouvernement chinois n’a fourni aucune preuve de ses allégations. Même en 2019, des universitaires et des journalistes ont utilisé l’imagerie satellitaire pour démontrer que les camps ont continué à se développer et que de nouvelles installations ont vu le jour. Il est peu probable que le gouvernement chinois ait investi autant d’argent dans la construction de ce système de camps s’il avait soudainement décidé de libérer la majorité des détenus.

Au lieu de cela, il semble qu’il s’agisse d’une nouvelle tentative de la Chine pour réduire la pression qu’elle ressent et faire taire les critiques sur son horrible bilan en matière de droits humains. Tout au long de cette crise, le gouvernement chinois a systématiquement menti pour échapper aux critiques. Il a nié à plusieurs reprises l’existence même des camps jusqu’en août 2018, puis a prétendu que c’étaient des « centres de formation professionnelle ” volontaires pour donner aux étudiants des ” compétences professionnelles “. Puis, fin 2018, il a affirmé que les camps constituaient une mesure ” antiterroriste”. Compte tenu de ce schéma constant de mensonges, toute déclaration du gouvernement chinois au sujet des camps doit être considérée avec scepticisme.

A propos de pression justement, le mois passé 23 pays occidentaux ont soutenu les Ouighours. Quelques jours plus tard 37 pays, dont beaucoup de musulmans, ont soutenu la Chine. Etes-vous déçus par ces derniers ?

En effet, parmi les 37 pays qui ont signé la deuxième lettre adressée au Conseil des droits de l’homme, 16 sont musulmans. C’est très dommage, mais nous nous y attendions car depuis le début aucun pays musulman n’a soutenu notre cause. Pourtant les responsables du Parti communiste chinois ont déclaré que l’Islam est une “maladie idéologique” qui doit être “éradiquée”. Aujourd’hui, la Chine n’a pas seulement une politique de répression à l’égard des Ouïghours ; elle commence une guerre contre l’Islam (et toutes les religions en Chine), non seulement au Turkestan oriental [Xinjiang], mais aussi dans d’autres provinces musulmanes. En 2017-2018, le gouvernement chinois a détruit 3000 à 5000 mosquées au Turkestan oriental et en 2018, il a interdit et recueilli des Corans, des tapis de prière et des livres liés à la religion et il a brûlé les Corans très ouvertement. Aucun pays musulman n’a réagi. Depuis 2015, pendant le Ramadan, il est interdit de jeûner au Turkestan oriental et, lentement, l’accès aux mosquées est également restreint. Aujourd’hui, la plupart des mosquées sont vides et entourées de barbelés et de caméras de sécurité.

Pourquoi ces pays soutiennent-ils la Chine ?

Pour différentes raisons. Il y a d’abord les avantages économiques : la plupart d’entre eux font des affaires avec la Chine dans le cadre de la Nouvelle route de la soie, lancée par le président Xi Jinping en 2014. Deuxièmement, la plupart de ces pays ont des régimes autoritaires et de piètres résultats en matière de droits humains. En Arabie saoudite, en Égypte, au Pakistan, les minorités ethniques et religieuses sont persécutées. Avant de condamner d’autres pays, il faut balayer devant sa porte et ces pays se tiennent par la barbichette.

Comment évolue la situation au Turkestan oriental [Xinjiang] ?

Il est impossible de savoir combien de personnes sont détenues dans les camps, mais notre meilleure estimation se situe entre 1 et 3 millions, plus probablement autour de 3 millions. Ce sont pratiquement des camps de concentration du XXIe siècle. Il est très difficile de savoir ce qui se passe là-bas, mais les très rares témoins qui ont réussi à sortir de Chine ont parlé de torture psychologique et physique. Ma mère est morte dans l’un de ces camps l’année dernière, à l’âge de 78 ans, mais jusqu’à présent je ne connais pas la cause ou les circonstances de sa mort et de sa détention. Pendant plus de deux ans, je n’ai pas pu avoir accès à ma famille au Turkestan oriental, alors je ne sais pas si mon père est encore vivant. Le problème n’est pas seulement d’obtenir des informations de l’intérieur du camp, mais aussi de l’extérieur. Plus de 60 morts dans les camps ont été signalés nommément, mais nous ne savons pas combien de personnes qui n’ont pas été signalées y sont mortes. Le nombre réel est certainement beaucoup plus élevé.

Selon la BBC, les enfants des familles qui se trouvent dans les camps sont transportés dans des internats, où ils sont endoctrinés et subissent le lavage du cerveau. Le gouvernement leur donne des noms chinois et leur apprend la langue chinoise pour détruire leur identité. Ils sont endoctrinés à être loyaux envers le Parti communiste chinois. Selon Bitter Winter, un magazine sur la liberté religieuse et les droits de l’homme en Chine, jusqu’à 2’000 Ouïghours ont été récemment transférés dans d’autres provinces, ce qui nous inquiète vivement. Peut-être seront-ils tués ou utilisés pour le prélèvement d’organes.

Y a-t-il du travail forcé dans ces camps ?

Oui, il a été rapporté par de nombreux médias crédibles. Il y a des millions de personnes dans les camps et il est presque sûr que certaines sont soumises au travail forcé et que les produits qu’elles fabriquent sont exportés dans le monde entier. En outre, des entreprises de haute technologie coopèrent avec le gouvernement chinois pour la reconnaissance faciale et d’autres technologies de surveillance. D’autres entreprises, dont certaines européennes, coopèrent d’une autre manière en installant leurs usines sur place. 70% des tomates utilisées dans des sauces très connues sont produites au Turkestan oriental, principalement par le travail forcé.

Qu’attendez-vous de la communauté internationale ?

La lettre des 23 pays était un bon moyen de soulever la question. Elle a exercé une forte pression sur le gouvernement chinois, c’est pourquoi, deux jours plus tard, il a encouragé d’autres pays à faire une déclaration en sa faveur. Maintenant il se sent en position d’accusé, c’est un bon pas. Nous devons former une large coalition d’États et d’individus pour dire collectivement à la Chine qu’elle doit immédiatement mettre fin à ce crime contre l’humanité.

Les États ne devraient pas faire comme si de rien n’était avec la Chine. Ils devraient recourir à des sanctions ciblées, ce qui la placerait dans une position de faiblesse car elle a besoin de la technologie occidentale.

Ne craignez-vous pas d’être instrumentalisés dans la guerre économique entre les États-Unis et la Chine ?

Nous sommes reconnaissants pour le soutien de nombreux responsables américains et espérons que le gouvernement américain est sincère. Toutefois, nous voulons être absolument clairs sur le fait que la crise au Turkestan oriental et la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine sont des questions totalement distinctes. Ce qui arrive au peuple ouïghour est un crime contre l’humanité. La communauté internationale a l’obligation morale de dénoncer et de mettre fin à ces violations flagrantes des droits humains car elles constituent un tort moral objectif.


Une version de dette interview a d’abord été publiée par Le Courrier

Le petit train bleu au pays du jasmin

Photos © Isolda Agazzi

Le TGM relie le centre-ville de Tunis aux quartiers résidentiels de la banlieue Nord. Il traverse des lieux historiques et reflète les soubresauts du pays. En ce 13 août, fête nationale de la femme, les observateurs se demandent si le prochain président  parviendra à instaurer l’égalité femme – homme dans l’héritage.   

C’est un train de deux ou trois wagons qui relie Tunis à La Marsa, une petite ville en bord de mer située dans la banlieue huppée de la capitale tunisienne. Depuis 1905, son nom officiel est TGM – Tunis, Goulette, Marsa –, mais le train, nous assure le vendeur de billets, n’a que trente ans. Il est bleu et blanc, comme les maisons en chaux aux volets azur qu’il côtoie, comme la mer d’un bleu intense qui scintille au loin, comme le ciel éclatant de lumière qu’aucun nuage ne vient assombrir. Parti de Tunis, il longe le port où mouillent de lourds cargos pour déverser les estivants à La Goulette, la station balnéaire la plus proche de la capitale, célèbre pour avoir donné naissance à l’actrice italo-tunisienne Claudia Cardinale. Autrefois connue pour son côté tolérant et multiculturel – lorsque  Musulmans, Juifs, et Chrétiens, Tunisiens, Italiens, Français et Maltais s’y côtoyaient en harmonie – la petite ville garde un charme populaire certain et ses célèbres restaurants de poisson ne désemplissent pas.

Continuant son trajet en brinqueballant, le TGM traverse des paysages à la végétation méditerranéenne luxuriante, ponctués de bougainvilliers, lauriers roses et palmiers. Il fait une nouvelle halte à Carthage, fondée par la reine Didon, près de l’amphithéâtre et du forum romain. C’est là que se trouve l’immense palais construit par Habib Bourguiba, premier président de la Tunisie indépendante, et qui attend d’accueillir le prochain et deuxième président démocratiquement élu – le premier tour des élections présidentielles aura lieu le 15 septembre.

Palais de Carthage et résidence de Suisse

Fait piquant, la résidence de l’ambassadeur de Suisse se trouve dans le périmètre du palais présidentiel. Cette curiosité remonte à fort longtemps et la raison en est assez obscure. Ce qui est clair, par contre, c’est que la Suisse garde une place spéciale dans le cœur des Tunisiens depuis qu’en 2005 Samuel Schmidt, alors président de la Confédération, avait osé critiquer la situation des droits humains lors d’une allocution officielle au Sommet mondial sur la société de l’information, à Tunis. Phrase immédiatement censurée par la télévision nationale, mais dont les personnes présentes se souviennent parfaitement – on s’était regardés abasourdis.

Le petit train bleu reprend sa route vers Sidi Bou Saïd, village pittoresque niché en haut d’une colline surplombant la mer. Les touristes déversés par les bateaux de croisière se mêlent aux locaux venus boire un thé à la menthe, manger un beignet et admirer un paysage époustouflant dans l’un des nombreux cafés – notamment un dont la notoriété (et les prix) ont explosé depuis que Patrick Bruel est venu y tourner le clip d’une célèbre chanson.

Un peu plus d’une demie heure après son départ, le petit train termine sa course à La Marsa, A la tombée de la nuit, lorsque l’appel à la prière résonne dans le bleu du ciel qui s’assombrit, une brise légère répand l’odeur envoûtante du jasmin, symbole de la Tunisie au point que les médias étrangers avaient affublé de son nom la révolution du 14 janvier 2011.

La révolution de jasmin : liberté d’expression et droits des femmes

La révolution, justement, se reflète même dans ce paisible train de banlieue. Aujourd’hui les murs de la vingtaine de gares qui émaillent son trajet sont couverts de graffiti, signe d’une expression démocratique particulièrement vivace – tout comme les barrages routiers pour protester contre les coupures d’eau et les grèves à répétition. Dans le train surchauffé, des passagers en sueur attendent le départ, plus ou moins patiemment. Aujourd’hui celui-ci est retardé car le 13 août est un jour férié : c’est la Journée de la femme, qui célèbre la promulgation du Code du statut personnel par Habib Bourguiba en 1956. Un code avant-gardiste pour l’époque, qui a supprimé la polygamie et instauré un processus légal pour le divorce – le droit de vote sera accordé aux femmes l’année suivante. Un code qui n’a cependant pas réglé l’épineuse question de l’égalité dans l’héritage  en raison de l’opposition des conservateurs – la femme tunisienne hérite encore et toujours la moitié de l’homme. Le président Caïd Essebsi, décédé le mois passé, avait essayé de s’y attaquer, sans succès. Aujourd’hui les observateurs se demandent si le prochain président – et le prochain parlement, qui sera élu en novembre – oseront faire tomber ce dernier tabou.

 

 

Il y a 30 ans, j’ai senti le vent de la démocratie en Afrique. Souffle-t-il encore aujourd’hui?

En 1990, j’ai eu vent des premières manifestations démocratiques en Afrique de l’Ouest. Que se passe-t-il aujourd’hui? Je l’ai demandé à Alioune Tine, l’expert indépendant de l’ONU sur le Mali. Militant de longue date des droits humains, il a créé l’AfrikaJom Center, un think tank basé à Dakar qui réfléchit aux pathologies démocratiques en Afrique. Selon lui, trente ans après la chute du mur de Berlin, la démocratie se porte plutôt mal sur le continent.

Fin décembre 1990 je suis allée en Afrique pour la première fois. Un mois au Togo, Burkina Faso et Mali, sac à dos, pour découvrir un nouveau continent. Par un de ces hasards dont seul le destin a le secret, je suis tombée en pleine effervescence démocratique : là où nous passions, ou dans les pays voisins, les gens venaient de descendre dans la rue pour réclamer la démocratie, ou allaient le faire juste après.  Parfois des chars étaient dépêchés par les pouvoirs en place pour réprimer ces manifestations pacifiques. Nous les avons ratés de peu, mais les récits que nous entendions ou lisions étaient enivrants. J’en garde un souvenir flou, aucune photo (à l’époque il n’y avait pas de smartphone) et comme internet n’existait pas encore, il m’est difficile aujourd’hui de retrouver des traces en ligne. Mais je me rappelle que, jeune étudiante en relations internationales, j’étais fascinée par ce vent de liberté qui soufflait sur l’Afrique, à peine deux mois après la chute du mur de Berlin. J’avais un vague sentiment de vivre un moment historique, qui allait devenir une certitude seulement des années après – c’est le temps qui fait l’histoire.

Le clou du voyage avait été une randonnée de quatre jours le long de la falaise de Bandiagara, en pays Dogon au Mali, avec ses habitations et tombeaux troglodytes. Nous étions aussi allés à Mopti et Djenné et avions été subjugués par la majesté de la mosquée en pisé qui brillait sous les étoiles. Si l’on avait dû renoncer à Tombouctou, c’est seulement parce qu’il n’y avait pas assez d’eau dans le fleuve Niger pour laisser passer les bateaux. Régulièrement, nous tombions sur des baroudeurs européens qui venaient de traverser le Sahara, à moto ou pour amener de vieilles Peugeot qu’ils espéraient revendre en Afrique. Ils racontaient leur périple en plein désert, le long de la route des caravanes Touaregs, en passant par des lieux mythiques dont les seuls noms nous faisaient rêver : Tamanrasset (au sud de l’Algérie), Agadez (au nord du Niger)… Un voyage inoubliable, mon premier contact avec la sous-région, où j’ai eu l’occasion de retourner quelques fois dans les années 2000 pour des reportages.

Aujourd’hui le Sahara est infesté de djihadistes et seuls les passeurs de migrants osent le traverser, avec leur triste cargaison humaine. Aller à Tombouctou est devenu trop dangereux et même le paisible pays Dogon a été le théâtre d’affrontements entre milices rivales, ces derniers mois.

C’est donc avec un intérêt particulier que j’ai demandé à Alioune Tine, de passage à Genève, où en était la démocratie en Afrique. Expert indépendant de l’ONU sur le Mali, fervent défenseur des droits humains – il a été entre autres le directeur d’Amnesty International pour l’Afrique de l’ouest et du centre -, il s’est  opposé en 2011 avec succès au troisième mandat du président Abdoulaye Wade au Sénégal, en coordonnant les actions du mouvement citoyen M 23. Selon lui, il faut réinventer la démocratie en Afrique, en associant l’universalité des droits humains et les valeurs locales. Le continent, affirme-t-il, doit se positionner face au retrait de l’Europe et à l’avancée de la Chine et proposer un modèle de développement qui lui est propre. Après les trois attaques meurtrières de ces derniers mois au Mali, il met en garde contre l’extension de la crise malienne au Sahel et à toute la région.

Alioune Tine au centre, en boubou bleu

Après la chute du mur de Berlin, une vague démocratique a déferlé sur l’Afrique. Trente ans plus tard, quelle est la situation?

Alioune Tine: En effet, en 1990, la conférence nationale du Bénin a ouvert les portes à la transition vers la démocratie sur le continent, mais aujourd’hui celle-ci est une espèce en voie de disparition. Le Nigeria est rongé par le virus du djihadisme et de la corruption et certains Etats comme le Mali et le Burkina Faso, eux-aussi très affectés par le djihadisme et les conflits intercommunautaires, sont menacés d’effondrement. Il y a quelques éclaircies par-ci par-là, au Kenya, en Ethiopie, en Ouganda, au Botswana, en Zambie…. L’Afrique est gangrénée par une démocratie électorale dont les dysfonctionnements sont récurrents. On assiste à des « coups d’Etat constitutionnels », une pathologie chronique consistant à prolonger le nombre de mandats par un changement purement artificiel de la constitution, mais aussi à s’assurer le contrôle du processus et des mécanismes de régulation des élections.

La gestion des ressources minérales pose aussi problème car elle manque de consensus et de transparence. On est confrontés au problème de l’extraction et la prédation des ressources et à la menace de conflits politiques ou armés.

Est-ce la faute des multinationales ou des gouvernements africains ?

Alioune Tine Les fautes sont partagées. Aujourd’hui dans les pays occidentaux il y a des règles très contraignantes concernant les ressources minérales dont le pétrole, notamment sur la transparence et la publication des contrats. Par contre en Afrique le pouvoir exécutif est très personnel et fort et les autres institutions faibles et assujetties, ce qui les empêche d’exercer leur fonction. Il n’y a donc aucun mécanisme pour réguler ce genre de problèmes, qui mènent souvent à des tensions politiques violentes ou à des conflits armés ouverts, comme au Congo Brazzaville et en République démocratique du Congo. Les multinationales profitent de ce vide juridique et de ces failles pour faire main basse sur les ressources nationales.

Vous avez créé un think tank, l’AfrikaJom Center, qui propose une vision africaine de la démocratie. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Alioune Tine: Dans l’histoire de l’Afrique, il y a eu des monarques démocrates, des imams qui prônaient la bonne gouvernance démocratique, économique et sociale. On pense à la charte de Kurukan Fuga (aussi connue comme la charte du Mandé) au 13ème siècle au Mali, ou à l’iman Ceerno Sileymaan Baal au 18ème siècle au Sénégal. Nous voulons chercher dans les traditions africaines un ancrage aux valeurs éthiques et de bonne gouvernance. Le nom AfriKaJom s’inspire du mot diola « Kajom » qui signifie « futur » et du mot wolof « Jom » que je définis comme la dignité absolue – chez le Wolof, c’est la référence principale dans l’éducation de l’enfant.

Au niveau international, les droits de l’homme sont en régression. Les Africains doivent chercher leur voie en s’appuyant sur leur propre histoire, valeurs et cultures. Nous travaillons sur la démocratie post-électorale, en essayant de trouver une bonne articulation entre la démocratie représentative et la démocratie participative, un peu comme chez vous en Suisse.

Les droits de l’homme  ne s’appliquent-ils donc pas à l’Afrique ?

Alioune Tine: Bien sûr que si, les droits de l’homme sont universels et donc aussi africains ! Je milite pour les droits de l’homme depuis trente ans.

L’Europe semble céder la place à la Chine sur le continent. Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle pour la démocratie?

Alioune Tine: L’Afrique doit avoir sa politique en matière de droits humains, elle ne doit se faire imposer une vision politique, économique et sociale ni par l’Europe, ni par les Etats-Unis, ni par la Chine. C’est une tendance très forte chez la jeunesse africaine qui dit: on travaille avec vous, mais cela doit être du gagnant – gagnant. Il y a une nouvelle économie politique du développement à reconstruire. On ne veut plus de politiques imposées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, mais des politiques élaborées par les Africains pour les Africains. Notre think tank réfléchit à comment construire une nouvelle économie politique du développement qui rompe avec les politiques d’extraction des matières premières pour aller vers l’industrialisation, la transformation sur place et une coopération beaucoup plus connectée entre les pays africains

Vous avez effectué deux missions au Mali, dont la dernière en octobre 2018. Depuis lors la situation s’est aggravée, avec trois attaques meurtrières entre les Peuls et les Dogons au cours des trois derniers mois. La démocratie peut-elle survivre au terrorisme ?

Alioune Tine: L’Etat malien et la MINUSMA (la mission de maintien de la paix des Nations Unies) font de grands efforts pour protéger les personnes et les biens. Mais le Mali est un pays immense, avec plus de deux millions km2 (trois fois la France) pour 17 millions d’habitants. L’administration a de la peine à être partout et à contrôler les frontières. L’absence de l’Etat explique la plupart des défaillances dans la protection des civils. En même temps, les attaques meurtrières ne sont plus le fait des djihadistes. Depuis 2015 – 2016, la crise s’est déplacée du nord vers le centre, du côté du pays Dogon et de la falaise de Bandiagara, où les différentes communautés vivent en paix depuis plus de cinq siècles, avec leurs propres mécanismes de régulation des conflits, notamment entre agriculteurs et éleveurs, comme dans tout le Sahel. Mais ces conflits ont été exacerbés par la présence des djihadistes et le fait que d’aucuns considèrent certaines communautés comme des djihadistes. A tort : la plupart des Peuls sont pacifiques, ils ne sont même pas armés.  L’organisation des Peuls, Tapital Pulago (qui réunit presque tous les Peuls du continent et de la diaspora), et les organisations des Dogons se rencontrent, discutent et font de la sensibilisation, avec l’aide de la MINUSMA, des autorités maliennes et la participation des leaders traditionnels et religieux et de la société civile.

 Les coupables des massacres ont-ils été punis ?

Alioune Tine: Non, l’impunité explique aussi le cycle infernal des attaques et des vengeances. Si cela continue, certains vont penser que parce qu’ils ont des armes, ils jouissent de l’impunité. L’Etat malien a besoin du soutien de la communauté africaine et internationale parce que la justice malienne toute seule n’a pas les capacités d’ouvrir des enquêtes et poursuivre les auteurs des massacres. Il y a aussi des questions humanitaires, avec le déplacement de personnes dans des situations terribles. Les écoles sont fermées et, dans le centre et le nord du pays, toute une génération d’enfants risque de ne pas aller à l’école.

Le Mali est certes l’épicentre de la crise et des conflits dits interethniques au Sahel, mais il s’agit d’un problème qui va bien au-delà. Ce qui manque, c’est une vision et une réponse régionales et globales car la situation se dégrade très vite aussi au Burkina Faso et dans tout le Sahel et elle menace de plus en plus les pays côtiers, notamment la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Sénégal. Quant au Soudan, le traitement de la question de la transition démocratique doit être la priorité de l’Union africaine et la communauté internationale car si ce pays tombe, cela va être une catastrophe pour toute la région.


Une version de cette interview a d’abord été publiée par Le Courrier