En Tunisie, le jasmin s’est fané

Manifestation des partisans du président Kaïs Saïed, Tunis, 17.12.2021 © Isolda Agazzi

Onze ans après la révolution, la corruption et le covid ont plongé la Tunisie dans une crise économique qui risque de dégénérer en explosion sociale. L’effervescence démocratique est réelle, mais beaucoup regrettent l’ordre et la sécurité qui régnaient sous Ben Ali. Un sursaut est nécessaire pour aider le pays à sortir de l’ornière

En ce 17 décembre, 11ème anniversaire de la révolution tunisienne, surnommée par la presse étrangère « révolution du jasmin », deux manifestations séparées se déroulent au centre-ville de Tunis: sous le pont, celle des opposants au président Kaïs Saïed ; devant le théâtre municipal, celle de ses partisans. Tenues à bonne distance par un impressionnant dispositif de sécurité, elles en disent long sur l’état de la seule démocratie rescapée du printemps arabe : divisée, bousculée.

« Vous soutenez le président ? », demandons-nous à Abderrazak, enveloppé dans un large drapeau rouge et blanc aux couleurs du pays. «Pas le président, mais la Tunisie», nous répond sans hésitation celui qui affirme avoir vécu dans plusieurs pays démocratiques, « dont la Suède. Certains l’accusent d’être un dictateur, mais s’il l’était vraiment il n’autoriserait pas ses opposants à manifester ! Ce qu’il veut c’est se débarrasser des corrompus et des islamistes d’Ennahda qui ont pillé le pays et ça, croyez-moi, tous les Tunisiens le veulent ! »

Manifestation des opposants au président Kaïs Saïed, Tunis, 17.12.2021 © Isolda Agazzi

Corrompus obligés de mener des projets sociaux

Le 25 juillet, le président Kaïs Saïed avait suspendu le parlement et limogé la plupart des ministres pour s’arroger les pleins pouvoirs. Si son coup de force constitutionnel avait été soutenu par l’écrasante majorité des Tunisiens, aujourd’hui l’état de grâce pourrait se terminer.

Le 13 décembre, prenant tout le monde de court, cet homme de plus en plus isolé, qui s’exprime dans un arabe littéraire que personne ne comprend, a annoncé une feuille de route fumeuse: elle prévoit des consultations populaires en ligne pour élaborer une nouvelle constitution, suivies par un referendum pour valider celle-ci et, le 17 décembre 2022, de nouvelles élections législatives. Entre temps, la justice devrait être assainie et les personnes corrompues condamnées à réaliser des projets de développement social dans les régions reculées.

Sauf qu’au lieu d’arguties juridiques, les Tunisiens attendent des réponses à l’énorme crise économique qui fait redouter une explosion sociale. Le covid, ajouté à la mauvaise gouvernance et à l’instabilité, a mis le pays à genoux : l’investissement étranger, qui a chuté à 652 millions de USD, est à son niveau le plus bas depuis la révolution, tout comme le tourisme, qui emploie 10% de la population active ; avec une inflation à 6%, le pouvoir d’achat a dégringolé, alors que le taux de pauvreté a grimpé à 21%.

La dette au détriment des droits humains ?

L’Etat n’a plus d’argent pour payer les salaires des fonctionnaires et les retraites et il doit trouver urgemment quatre milliards USD. Il se tourne pour cela vers le FMI, qui demande en contrepartie des réductions de salaires qui seraient intenables. La Presse, le principal quotidien francophone du pays, se demandait même s’il fallait continuer à rembourser la dette au détriment des droits humains.

Onze ans après la révolution – dont l’anniversaire était d’abord fixé au 14 janvier -, l’effervescence démocratique est réelle :  on dénombre plus de 21’000 associations – même si des élus demandent la fermeture de plusieurs d’entre elles, accusées d’être financées par les islamistes ; les minorités ethniques, religieuses et sexuelles revendiquent leurs droits et un pourvoi en cassation vient d’être déposé pour faire annuler deux condamnations pour homosexualité. Mais la liberté d’expression et de la presse est désormais menacée, plusieurs personnes ayant été condamnées pour avoir critiqué Kaïs Saïed, à commencer par l’ancien président Moncef Marzouki.

Par ailleurs, la jeune démocratie s’accompagne de l’incurie et du chaos, au point que beaucoup regrettent l’ordre et la sécurité qui régnaient sous le dictateur Ben Ali.

Pour permettre au jasmin d’embaumer, il faut soutenir la lutte contre la corruption, continuer à investir dans ce pays, le visiter de nouveau et l’aider à surmonter la crise du covid. Pour l’instant, la cinquième vague qui frappe l’Europe semble épargner encore la Tunisie, mais avec le nombre de contaminations en hausse et moins de 48% de la population ayant reçu deux doses de vaccin, elle n’est pas à l’abri d’un nouveau déferlement.


Une version de cette chronique a été publiée dans l’Echo Magazine 

 

 

Tunisie : le tourisme durable pour sauver le patrimoine berbère

Village de Chenini © Isolda Agazzi

Destination Dahar, un projet de tourisme alternatif développé dans le Sud tunisien par une fédération d’acteurs locaux soutenue par la Suisse, vise à valoriser une région méconnue, berceau de la civilisation berbère. Avec, à la clé, le premier itinéraire de randonnée du pays

Les voutes ocre et rose de Ksar Hallouf se dressent dans la lumière cristalline du matin, silhouettes élancées sur fond de ciel bleu électrique. Construits sur les hauteurs, à l’entrée des vallées, ces greniers de montagne servaient à conserver précieusement le blé et autres céréales. Dans les collines arides du sud de la Tunisie, les Amazigh – aussi connus sous le nom de Berbères – allaient se lover dans l’antre de la terre pour construire des maisons, des greniers, des lieux de culte et des huileries. C’est toute une culture troglodytique d’inspiration fœtale qui s’est développée dans ces régions reculées où les femmes, dit-on, avaient le pouvoir.

Aux pieds des anciens greniers, dans l’oasis de montagne de Ksar Hallouf, Nasser avait d’abord pensé à émigrer, découragé par la dureté de la vie dans ces reliefs dessinés par les vents, où les habitants doivent se contenter d’un peu d’agriculture et d’élevage s’ils ne vont pas chercher fortune en ville ou à l’étranger.

Jusqu’à ce que son chemin croise celui de la Fédération Tourisme Authentique Destination Dahar (FTADD), une petite structure dont les adhérents – gîtes, musées, hôtels, guides de montagne – se sont rassemblés autour d’une identité territoriale pour lancer un projet de tourisme durable : Destination Dahar. Hedi Kallali, le directeur exécutif, détaille le projet : valorisation de la culture amazighe, des sites géologiques, de la randonnée et, à l’avenir, développement de l’astro-tourisme vu que, dans ces cieux éthérés, l’absence de pollution lumineuse permet presque de toucher les étoiles.

Oasis de montagne de Ksar Hallouf © Isolda Agazzi

Société civile amazighe structurée depuis la révolution de 2011

« Depuis que j’ai ouvert Dar Sana, un petit gîte de cinq chambres, j’ai abandonné mes projets d’émigration, je reçois beaucoup de clients et j’ai même été contacté par le principal tour opérateur de Tunisie », raconte fièrement Nasser. Il faut dire que les maisons troglodytiques, avec leurs tapis kilims colorés, leur décoration traditionnelle et une température constante de 22 degrés toute l’année, sont particulièrement accueillantes.

Dans le petit village de Chenini, construit sur six niveaux, une soixantaine de familles amazigh sont restées envers et contre tout. « Habib Bourguiba, le premier président de la Tunisie indépendante, a essayé de les faire partir car il voulait construire une unité nationale et était opposé à l’esprit tribal, mais les habitants ont refusé », nous explique Dabbabi Mohamed Sadok, le président de la FTADD.

C’est surtout après la révolution de 2011 que la société civile amazigh s’est structurée – aujourd’hui elle compte douze associations. Même si leur marge de manœuvre reste limitée, les Amazigh sont autorisés à organiser des activités culturelles et à parler leur langue, mais celle-ci n’est pas reconnue officiellement et n’est pas enseignée dans les écoles, ni utilisée à la radio et à la télévision comme en Algérie et au Maroc. « Je suis pour défendre la culture berbère qui précédait l’arrivée des Arabes en Tunisie, mais en tant que patrimoine, pas comme revendication ethnique ou politique », souligne le président de la Fédération.

Cérémonie d’inauguration de la Grande Traversée du Dahar © Isolda Agazzi

La Grande Traversée du Dahar, premier itinéraire de randonnée en Tunisie

« Notre architecture amazighe est menacée d’extinction. » Avec sa pancarte, Gahaki Jallou, le fondateur de l’Association tunisienne pour la culture amazighe, est venu perturber gentiment la cérémonie d’inauguration de la Grande Traversée du Dahar. Le premier itinéraire de randonnée de Tunisie permet de parcourir 194 km sur douze étapes en dormant chez l’habitant, dans des maisons troglodytiques ou pas. La FTADD a élaboré un guide de voyage et un topoguide, formé 26 guides de montagne et commencé à commercialiser le produit en Tunisie et à l’étranger. Le ministre du Tourisme, Mohamed Belhassine, était venu en personne saluer « le tourisme non conventionnel, alternatif et pluriel de la Tunisie ».

Selon Gahaki Jallou, cette forme de tourisme permet de combler au moins en partie les carences de l’Etat : « J’ai créé cette association en 2011 pour défendre l’identité amazighe, qui est menacée dans notre pays et a été marginalisée tout au long de l’histoire. Notre langue est encore parlée dans treize villages, mais nous ne recevons aucune aide et elle risque de disparaître. Nous ne savons même pas combien d’Amazigh il y a en Tunisie car les statistiques ethniques sont interdites et la population est très mélangée », souligne-t-il.

 

Dar Ennaïm à Zammour © Isolda Agazzi

Synagogue, église, mosquée ou les trois ?

Un mélange qui est le fruit de l’histoire. Est-ce une synagogue, une église ou une mosquée ? Difficile d’identifier ce lieu de culte creusé dans la roche, où sont gravés les symboles des trois religions – les Juifs sont restés jusqu’à l’arrivée de l’armée allemande en 1941, qui avait planté une garnison tout près du village de Zammour. « Le Dahar marquait la frontière de l’empire romain, il était au carrefour des civilisations, sur la route des caravanes qui amenaient du sel au Mali et en ramenaient des esclaves pour les vendre au marché de Gabès, raconte Jalel, guide et gérant de la maison d’hôte Dar Ennaïm à Zammour, nous faisant découvrir cet endroit mystérieux. Il y a de nombreux lieux comme celui-ci dans la région, même une université souterraine, dit-on. Les Amazigh avaient construit des systèmes ingénieux d’adduction d’eau et ils faisaient de la biodynamie, l’agriculture inspirée par les étoiles que les Tunisiens pratiquent encore aujourd’hui. »

 

 

Départ de la Grande Traversée du Dahar © Isolda Agazzi

« Le projet Dahar peut nous aider, même si nous sommes un produit touristique »

Rabbeb Benkraiem, la maire de Matmata, petite ville toute proche, est confiante : « Nous voulons valoriser notre patrimoine car nous avons beaucoup de sites intéressants et des maisons troglodytiques. Mais malheureusement aussi de nombreux chômeurs car la région est peu fertile et notre économie repose essentiellement sur le tourisme. »

L’un des lieux les plus spectaculaire de Matmata est la madrasa Sidi Moussa Joumani, fondée en 1755, qui a été le premier centre d’enseignement dans le Dahar. A la base c’était une école coranique de rite malékite (une interprétation souple de l’Islam), mais elle dispensait aussi toutes sortes de disciplines, surtout scientifiques, et a fonctionné jusqu’aux premières années de la présidence de Bourguiba, qui l’a fait fermer car il était opposé aux écoles coraniques. Pendant 200 ans elle a rayonné sur le sud et a reçu des étudiants de tout le monde musulman.

« Le projet Dahar peut nous aider, même si nous sommes utilisés comme produit touristique, car les investisseurs sont obligés de sauvegarder notre patrimoine », conclut avec pragmatisme le président de l’Association tunisienne pour la culture amazighe. Réaliste et rêveur à la fois, à l’image du drapeau amazigh : enraciné dans la terre, la tête tournée vers le ciel.

 

 


Un projet soutenu par la Suisse

« Faire de la randonnée, c’est très suisse », déclarait Willi Graf, représentant en Tunisie de la Coopération suisse, le principal bailleur de fonds de Destination Dahar, lors de l’inauguration du circuit de randonnée. « En randonnant on fait des étapes et à chaque étape on apprend : dans les madrasas, on apprend le respect des cultures. Dans les gîtes, on découvre l’hospitalité. Et les gens qui vivent le long des étapes apprennent qu’ils ont intérêt à coopérer. » Il ajoute que le but du projet est de développer des circuits touristiques hors des sentiers battus, ou en complément de ceux-ci – le Dahar est à trois heures de Djerba – pour aider au développement des zones excentrées et marginalisées et créer des emplois.  La contribution suisse est mise en œuvre par la Fondation Swisscontact.


Ce reportage a été publié dans Le Courrier. Il a été réalisé dans le cadre d’un voyage de presse organisé par l’Office National du Tourisme Tunisien (ONTT)

Sortir du chaos pour rester dans le Caucase

Photo: vie de village en Géorgie © Isolda Agazzi

Pour essayer d’éviter le chaos dans une région profondément instable, la nouvelle stratégie de la Coopération suisse pour le Caucase du Sud – Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan – mise sur le développement des régions dépeuplées et l’intégration des minorités ethniques et des migrants

Il est 6h, dans la nuit encore noire Aleksander sort d’un pas pressé, clope au bec, pour aller traire ses vaches. « Normalement c’est un travail de femmes, mais aujourd’hui c’est moi qui m’y colle », nous confie ce diplômé en mathématiques de l’Université de Tbilissi, rentré dans son village natal du sud de la Géorgie pour s’occuper de sa vieille mère. Avec sa femme, affairée à préparer le petit-déjeuner, il a ouvert quelques chambres d’hôte pour compléter son modeste revenu d’agriculteur. La traite se fait-elle à la machine ? « Non, à la main », nous répond-il dans un anglais rudimentaire qu’il apprend de sa fille, scolarisée à l’école primaire du village. Dans son jardin, il cultive une profusion de fruits et légumes et des fleurs, omniprésentes en Géorgie, ce qui confère au village, situé à 1’300 m d’altitude, un aspect riant et joyeux, en été. Mais l’hiver est rude : pour tout chauffage, la maison dispose d’un poêle en bois car le gaz, reconnaissable dans tout le pays aux tuyaux d’adduction bien visibles, n’est pas arrivé dans ce coin reculé, proche de la frontière avec la Turquie et l’Arménie.

Agriculture très peu productive

« La Suisse est très présente en Géorgie, où elle soutient l’agriculture et l’élevage, nous explique Danielle Meuwly, responsable de la Coopération suisse pour le Caucase du Sud, en nous recevant dans son bureau de Tbilissi. Le contraste entre les villes et les campagnes est énorme : 40% de la population travaille dans l’agriculture, mais celle-ci est très peu productive et ne contribue qu’à 8% du PIB. »

Le pays est assez inégalitaire : en 2021, le coefficient de Gini est de 36,4, ce qui en fait le 89ème pays le plus inégalitaire au monde selon le World Population Review, un classement américain.

Pour améliorer le savoir-faire des paysans, la Suisse a lancé un projet de formation professionnelle en agriculture, en collaboration avec l’Institut Plantahof. Pour augmenter leurs revenus, un programme de soutien aux PME en milieu rural, en collaboration avec l’ONG Swisscontact. Elle travaille aussi sur la préservation des forêts dans l’esprit du nouveau code forestier, qui règlemente strictement le déboisement. Mais encore faut-il le faire accepter par la population et surtout offrir aux habitants, comme Aleksander, une alternative au bois pour se chauffer et cuisiner…

La Suisse représente les intérêts de la Russie en Géorgie et vice versa

Ces activités font partie de la nouvelle stratégie 2022 – 2025 de la Coopération suisse pour le Caucase du Sud, publiée début décembre. « C’est une stratégie régionale qui couvre aussi l’Arménie et l’Azerbaïdjan et qui réunit la DDC, le Seco et la Division sécurité humaine, continue Danielle Meuwly. Notre bureau se trouve en Géorgie pour des raisons pratiques et parce que c’est le pays qui reçoit le plus gros budget. L’engagement de la Confédération dans cette région est important et elle y assure notamment un mandat de protection.»

Après la guerre d’août 2008 et la reconnaissance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud par la Russie, la Géorgie a rompu ses relations diplomatiques avec Moscou. Depuis 2009, la Suisse représente les intérêts de la Russie en Géorgie et ceux de la Géorgie en Russie.

Quant à l’Abkhazie, une région extrêmement pauvre et sous perfusion de l’aide humanitaire internationale, la Coopération suisse y mène des projets pour rénover les blocs sanitaires dans les écoles et améliorer les capacités des femmes à produire du fromage dans le respect des règles d’hygiène.

Intégrer les minorités ethniques et religieuses

« Au-delà de l’aspect diplomatique, nous essayons de construire un pont et une coopération entre les personnes et la société civile des deux côtés, nous explique Medea Turashvili, responsable des questions de sécurité humaine. Et nous veillons à garantir la protection des droits des minorités religieuses et des groupes ethniques ». Dans un pays qui a subi les invasions incessantes des Mongols, des Turcs, des Arabes, des Perses et des Russes, ceci ne va pas de soi. La religion, incarnée par la puissante Eglise orthodoxe de Géorgie, a toujours servi de refuge à la population et aujourd’hui elle fait encore partie intégrante de l’identité nationale.

Même si les Chrétiens orthodoxes sont largement majoritaires, le pays compte aussi des Musulmans géorgiens, des Azéris, des Tchétchènes, des Arméniens et d’autres minorités peu intégrées. « Souvent les personnes issues des minorités ethniques et confessionnelles ne parlent même pas la langue géorgienne car le système d’enseignement ne leur permet pas de l’apprendre correctement, souligne Danielle Meuwly. Ils ont des liens beaucoup plus forts avec leur communauté d’origine qu’avec leur entourage direct. Notre objectif est de réduire ce degré d’aliénation pour que les différentes communautés vivent en paix. Dans la région du sud, où la communauté azérie est importante, on a ouvert des centres de services à la population qui donnent des informations en azerbaidjanais. Avant les élections de 2018 et 2020, nous avons travaillé avec les partis politiques pour faciliter l’élaboration d’un code de conduite. »

Aide à la réintégration des migrants

Dans la plaine de Kakhétie, à l’est du pays, les vergers et vignobles abondent. La région est célèbre pour le vin, que la Géorgie a été le premier pays à produire au monde et que chaque famille fait encore dans sa cave. Dans les villages, les maisons abandonnées sont légion et les balcons en bois finement ouvragés tombent en ruine. La plupart des habitants, à commencer par les jeunes, sont partis à l’étranger. Dans un pays où le salaire moyen est de 300 – 400 euros par mois, ils vont chercher fortune en Europe occidentale, souvent dans le bâtiment, pour les hommes, et dans l’aide à domicile, pour les femmes. La Géorgie compte 1,7 million de travailleurs migrants sur une population de près de quatre millions au pays.

Les transferts de fonds des migrants sont une source de revenu précieuse pour les familles. La Géorgie est le cinquième pays de provenance des requérants d’asile en Suisse depuis qu’en 2018 ses ressortissants ont été exemptés de visa pour les pays de l’espace Schengen. Mais ils n’ont aucune chance d’obtenir le statut de réfugié et ils sont systématiquement refoulés. La Coopération suisse mène en Kakhétie et dans d’autres provinces des projets de réinsertion des anciens migrants et de revitalisation des communautés.

Alliance Sud salue le fait que la Suisse aide à la réintégration socio—économique des migrants de retour au pays. Mais elle l’appelle à ne pas conditionner son aide à l’acceptation des requérants d’asile déboutés, comme elle s’est engagée à le faire. Vu le manque de main d’œuvre dans beaucoup de secteurs en Suisse – comme les aides à domicile, le bâtiment, les mécaniciens de train, la restauration, l’hôtellerie et le personnel médical – elle appelle le Conseil fédéral à mettre en place une politique de migration régulière pour permettre aux migrants de trouver un emploi en Suisse sans tomber dans le travail au noir.


Société civile indépendante, mais surveillée de près

La société civile est un acteur important en Géorgie. Principalement financée par les bailleurs occidentaux, dont la Suisse, ses relations avec le gouvernement connaissent des hauts et des bas.

« Dans l’ensemble, nous pouvons mener nos activités sans entraves, mais depuis quelques années le parti au pouvoir a tendance à discréditer les organisations de la société civile critiques, en les accusant sans fondement de manquer de compétences ou de travailler en accord avec les partis d’opposition. Cette attitude hostile complique la défense de nos recommandations auprès des différentes branches du gouvernement », nous confie Vakhtang Menabde, directeur du Programme de soutien aux institutions démocratiques auprès de l’Association géorgienne des jeunes avocats (Gyla).

Depuis 2012, la Géorgie est gouvernée par le parti Rêve géorgien, qui a succédé au gouvernement du Mouvement national uni. Selon le militant, celui-ci avait limité fortement l’indépendance du système judiciaire et la liberté de la société civile. Après les élections de 2012, certains processus de libéralisation ont commencé. « Même si plusieurs vagues de réformes ont été lancées, la plupart d’entre elles n’ont amélioré que certaines failles du système, mais elles n’ont pas modifié les véritables caractéristiques institutionnelles. C’est pourquoi, malheureusement, l’indépendance du pouvoir judiciaire en Géorgie est aujourd’hui sévèrement limitée », continue-t-il.

En ce qui concerne le rôle de la société civile, l’ONG Gyla préconise depuis des années des réformes concernant les organes judiciaires, le gouvernement local et la loi électorale. Vakhtang Menabde estime que nombre de ses recommandations ont été réellement reflétées dans la loi, mais les propositions les plus cruciales, qui entraîneraient de réels changements de pouvoir, ont été négligées. « Pour résumer, les sociétés civiles en Géorgie opèrent essentiellement dans un environnement libre, mais très polarisé et tendu », conclut-il.

Par ailleurs, plusieurs scandales récents ont montré que les militants de la société civile, les journalistes et les associations politiques sont surveillés de près par les Services de sécurité de l’Etat. Dans une lettre ouverte publiée en août, une dizaine d’ONG ont dénoncé les pouvoirs excessifs des services de renseignement et leur atteinte à la vie privée.


Ce reportage a été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

OMC : La Suisse peut souffler…. pour l’instant

Photo: siège de l’OMC à Genève © Isolda Agazzi

La conférence ministérielle de l’OMC est ajournée sine die. La Suisse et l’UE sont de plus en plus isolées dans leur opposition à la levée des brevets sur les vaccins. Sans attendre la prochaine ministérielle, une décision peut et doit être prise par le Conseil général. Le nouveau gouvernement allemand pourrait infléchir la position de l’UE

La décision est tombée hier, peu avant minuit : l’Organisation mondiale du commerce (OMC) annule la conférence ministérielle prévue à Genève du 30 novembre au 3 décembre et la reporte sine die. En cause : les interdictions de vols en provenance d’Afrique australe imposées par la Suisse et l’Union européenne suite à l’apparition du nouveau variant Omicron du Covid – 19.

Cette décision est bienvenue : il était impensable de tenir une réunion aussi importante sans la participation en présentiel de certains ministres et, de la part de la première directrice générale africaine de l’organisation, Ngozi Okonjo-Iweala, on n’en attendait pas moins.

On imagine que la Suisse doit souffler : la pression montait de toute part pour qu’elle accepte la levée temporaire des brevets et autres éléments de protection de la propriété intellectuelle sur les vaccins, médicaments et tests anti-covid, comme demandé par l’Inde et l’Afrique du Sud (dérogation ADPIC). Cette proposition est soutenue par une centaine de pays et même partiellement par les Etats-Unis, qui ont accepté au moins la levée de la protection de la propriété intellectuelle sur les vaccins.

La Suisse est l’un des rares pays qui continuent à s’y opposer, avec l’Union européenne et la Grande Bretagne. Mais le Parlement européen vient de voter, le 25 novembre, une résolution en faveur de la dérogation qui pourrait infléchir les décisions de la Commission européenne.

Le Conseil général de l’OMC peut décider de la levée des brevets

Que va-t-il se passer maintenant ? Techniquement une conférence ministérielle n’est pas nécessaire pour une dérogation ADPIC : celle-ci peut être approuvée par le Conseil général de l’OMC, qui a déjà approuvé beaucoup de dérogations dans le passé. La différence est que la ministérielle rendait la question beaucoup plus visible : des manifestations sont prévues à Genève et dans d’autres villes, les ONG comme Alliance Sud étaient et restent mobilisées et les médias du monde entier s’intéressent à la question.

La conférence s’annonçait très difficile et personne ne pouvait en prévoir l’issue, mais l’intransigeance suisse et de quelques autres pays risquait de la faire échouer car à l’OMC les décisions se prennent par consensus.

Les travaux sur la dérogation aux dispositions de propriété intellectuelle devraient donc se poursuivre au sein du Comité sur les ADPIC, où la Suisse risque d’être de plus en plus isolée : au sein de l’Union européenne, c’est l’Allemagne qui menait le front du refus, mais le nouveau gouvernement de centre – gauche pourrait changer de position.

Paradoxalement, le nouveau variant Omicron aura montré une fois de plus, si nécessaire, que tant que le monde entier n’est pas à l’abri du covid, personne ne l’est. Il est donc plus urgent que jamais d’augmenter la capacité de production des vaccins, tests et médicaments dans les pays en développement. Ceci passe aussi par la levée des brevets et le transfert de technologie et de savoir faire par les entreprises pharmaceutiques.

On peut espérer que ceci se fasse avant la prochaine conférence ministérielle, dont la nouvelle date n’a pas été fixée. Sinon il sera peut-être trop tard pour juguler enfin ce virus qui a mis le monde à l’arrêt depuis deux ans.

La Patagonie, miroir aux alouettes

Zahori, en compétition au Festival Filmar en America latina, raconte l’histoire d’un malentendu, comme il y en a souvent. Celle d’Occidentaux partis à la rencontre d’une culture fantasmée, dans laquelle ils n’arrivent pas à s’intégrer, et qui finissent par vivre dans leur bulle, à cheval entre deux mondes  

Il y a d’abord la famille tessinoise qui s’est installée en Patagonie pour vivre le rêve de l’autosuffisance, dans un esprit New Age. Les parents se disputent sans cesse car le père veut rentrer en Suisse, découragé par la dureté de la vie dans les steppes balayées par le vent, où il s’avère plus difficile que prévu de faire pousser des légumes. Peut-être bouddhistes, sûrement végétariens, ils interdisent à leurs deux enfants de manger « les animaux morts », à commencer par les truites offertes à Mora par un jeune gaucho tout sourire, et la viande.

Tiraillée entre deux cultures, l’adolescente ne comprend pas : les gauchos ne mangent-ils pas les animaux ? Ils cuisinent même le tatou, sorte de pangolin d’Amérique du Sud qu’elle n’arrive toujours pas à attraper, malgré ses efforts.  Elle est malheureuse et à l’école elle s’ennuie ferme: les garçons la traitent d’étrangère et ne la laissent pas jouer au foot car « ce n’est pas une activité pour femmes, pas plus qu’être gaucho», alors même que c’est son rêve.

Evangélistes américains cravatés

Il y a ensuite les évangélistes américains qui errent dans ces terres inhospitalières en cravate, à la recherche d’âmes à sauver. Eux aussi voient le football d’un mauvais œil, mais pour d’autres raisons : le ballon c’est la tête du diable et eux « tels des soldats du Seigneur, vont dans les endroits les plus isolés du monde pour le chasser ». Les parents de Mora rejettent leur prosélytisme, tout comme Nazareno Pichiman, le vieux gaucho qui se ressource au bruit du vent, se laisse bercer par les frondaisons animées des arbres et s’endort à côté des rochers sacrés. Il vit seul depuis que sa femme est partie chercher ses origines en Italie, faisant en quelque sorte le chemin inverse de celui des Suisses. C’est auprès de lui que Mora cherche refuge lorsqu’elle se fait renvoyer de l’école.

Une nuit, le vent impétueux brise la corde de Zahori, la jument blanche de Nazareno. S’ensuit une quête aux relents mystiques, où tout le monde cherche le cheval, ou soi-même, les personnages se croisent sans se reconnaître, les rêves deviennent réalité et Mora semble avoir enfin trouvé son identité.

Puerto Piramides, Patagonie, Argentine © Isolda Agazzi

La Patagonie, page blanche ou tableau noir

Le cadre de ce premier film de Mari Alessandrini, réalisatrice argentine installée en Suisse, n’est pas anodin : la Patagonie est un personnage à elle toute seule. Mystérieuse, hostile et accueillante à la fois, cette terre du bout du monde a attiré tour à tour des colons et des investisseurs étrangers, des criminels nazis et des repris de justice, dont Butch Cassidy et Sundance Kid, les célèbres pilleurs de banques américains du début du 20ème siècle. Fascinés par une terre à l’apparence vide, mais habitée par des peuples autochtones abondamment massacrés – notamment les Mapuche et les Tehuelche – ces aventuriers ont été encouragés par les gouvernements successifs à venir écrire une nouvelle page de l’histoire argentine.

S’en suivirent des hippies, des poètes et des chercheurs de rêve, désireux d’écrire leur propre histoire dans ces étendues sans fin, où l’infini semble à portée de main. Au risque de vivre à côté des populations locales sans vraiment les comprendre – ce qui est inoffensif en soi et n’enlève rien à l’intérêt de la démarche, tant qu’il ne s’agit pas d’extermination, d’accaparement des terres ou d’acculturation plus ou moins forcée. Pour que la page blanche ne se transforme pas (de nouveau) en tableau noir.


Zahori, de Mari Alessandrini, Festival Filmar en America latina, le 26.11, 27.11, 28.11


Voir aussi les articles de la même auteure sur la Patagonie

 

Les aveugles et malvoyants à la conquête des sommets

En Suisse romande, les déficients visuels peuvent pratiquer toute sorte de sports grâce à une association unique en son genre et à des guides bénévoles. Les nouvelles technologies, à commencer par l’iPhone, leur permettent de mener une vie aussi autonome que possible  

« Viens, on va voir la vue » lance Nicole à Hervé, l’entraînant au bord d’un précipice s’ouvrant sur un paysage à couper le souffle. Cela pourrait sonner comme une insulte ou une mauvaise blague, mais il n’en est rien. Les deux marcheurs ont le sens de l’humour, alors même qu’ils forment un tandem surprenant : Hervé Richoz est malvoyant et Nicole, professeur de yoga dans la vie, son guide du jour sur les chemins escarpés du Haut Valais.

Ils sont membres du Groupe sportif des handicapés de la vue (GSHV,) une association unique en Suisse romande, créée il y a 35 ans pour permettre à des personnes aveugles ou malvoyantes de pratiquer du sport. Mais quel plaisir y a-t-il à randonner dans l’obscurité, ou presque ? « Je suis dans le ressenti. Plus je suis dans l’élément, plus je vois. En marchant, j’ai le temps de voir comment le paysage se transforme. Au début c’est flou, après les informations se rajoutent. Je ressens l’énergie que dégagent les sapins, le vent, c’est trop beau !» s’exclame Hervé Richoz qui, atteint d’une DMLA (Dégénérescence maculaire liée à l’âge), voit les contours des choses, mais pas l’intérieur. Poète à ses heures, il est le rédacteur du journal de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.

Donner du sens à sa vie

En ce dimanche, une vingtaine d’aveugles et malvoyants, chacun accompagné par son guide, se retrouvent dans le train qui file de Genève à Viège. Ils convergent de toute la Suisse romande, certains s’étant levés à l’aube pour participer à cette randonnée mensuelle qu’ils ne rateraient pour rien au monde. Leur bonne humeur, volonté et résilience éblouissent d’emblée les guides du jour.

Vincent Tourel, le président du GSHV, 52 ans, nous accueille chaleureusement. « Depuis quelques années ma vue a nettement baissé, aujourd’hui je ne vois presque plus rien et depuis cinq ans j’ai complètement arrêté de travailler. Alors j’ai assumé la présidence de cette association pour donner un sens à ma vie », nous confie-t-il.  Le club compte 140 membres – la moitié ont un déficit visuel et la moitié sont des guides – dont une cinquantaine pratique régulièrement. Avec le temps, certains guides ont pris de l’âge si bien que le club en cherche des nouveaux. Il a mis au point un manuel pour adapter son guidage au type de handicap. La DMLA est l’affection la plus courante, suivie par la rétinite pigmentaire, où le champ de vision se ferme de plus en plus et la vision devient tubulaire.

Arrivés au point de départ de la marche, le président souhaite la bienvenue aux participants et annonce les activités à venir. Le programme est chargé : aviron, sorties à vélo en tandem, initiation au paddle, assemblée générale, prochaine course en montagne… En hiver, six des personnes présentes skient avec le Groupement romand pour skieurs aveugles et malvoyants, guidées par leur tandem grâce à la voix ou à un micro relié à un casque.

 Le chien comprend trois langues

La petite caravane s’ébranle. Le plus souvent, les aveugles tiennent leur guide par le sac à dos et les malvoyants suivent les instructions du leur à la voix : « Marche, racine, obstacle », illustre Pietro, un retraité lausannois et guide assidu, à sa coéquipière malvoyante. « Il y a de jolies bruyères, quelques campanules, des mélèzes très verts, deux ou trois racines », conte Nicolas Xanthopoulos,  chef de course du Club alpin suisse et participant occasionnel, à Viviana, qui ne voit pas du tout.

Elle est venue avec Pancho, son labrador noir de trois ans. Après l’avoir menée jusqu’à la gare, celui-ci profite pleinement de son jour de congé, sans toutefois quitter sa maîtresse d’une semelle. La semaine, il l’amène au bureau où elle travaille comme traductrice. Tout comme elle, il est polyglotte : il comprend le français, l’allemand et l’italien, mais reçoit les ordres uniquement en italien, une langue plus adaptée à la formation des chiens- guide car plus phonique et précise que les autres.

La façon de marcher, nous explique-t-on, raconte un peu où les personnes en sont dans l’acceptation de leur handicap : certaines ont lâché prise et sont complètement dans la confiance et le ressenti. D’autres s’accrochent à leur reste de vue pour se rassurer, ou par habitude.

C’est le moment de la pause pique-nique près de la rivière. Marie-Pierre et Jenny, son amie et guide fidèle, partagent chaleureusement tortilla, guacamole et un délicieux cake au thon préparé par la marcheuse aveugle. Mais comment fait-on pour cuisiner sans voir ? « Je suis très organisée dans ma cuisine, je ne risque pas de mélanger le sel et le sucre, s’amuse Marie-Pierre. Et pour les mesures, j’ai une balance qui parle. »

Balance qui parle

Qui parle ? Oui, c’est l’Union centrale suisse pour le bien des aveugles (UCBA) qui fournit les « moyens auxiliaires » – thermomètres et autres balances qui parlent. La Fédération suisse des aveugles et malvoyants propose, quant’ à elle, plusieurs applications dont E-kiosk, qui permet de lire une soixantaine de journaux au prix de 120.- par an. Pour les sorties cinéma, c’est l’application Greta qui fournit l’audiodescription.

Après une bonne marche de dix kilomètres – il faut compter environ une fois et demie le temps indiqué par les panneaux jaunes de randonnée – le petit groupe arrive à Moosalp et goûte au tant soupiré mille-feuille dont la renommée s’étend bien au-delà de la vallée. « On s’adapte au tandem, c’est un moment d’échange, de générosité et de partage », conclut Hervé. Quant à nous, on ne sait plus trop qui s’est adapté à qui, qui est aveugle et qui ne l’est pas.


Accessibilité des sites web

Les nouvelles technologies ont permis aux handicapés de la vue de faire des pas de géants vers une vie la plus autonome possible. Dès le début, Apple a installé Voiceover sur l’iPhone, une synthèse vocale qui lit tout ce qui est l’écran. Les autres marques ont suivi, « mais ce n’est pas aussi bien », nous assure-t-on. Pour aider les aveugles à utiliser toutes ces fonctionnalités insoupçonnées, la Fédération a soutenu un projet d’entraide devenu l’Ecole de la pomme, une plateforme de formation et d’échange de bonnes pratiques, notamment par WhatsApp.

« L’un de nos grands combats à la Fédération, c’est l’accessibilité des sites web, continue Hervé. Tous les sites ont désormais des « textes alternatifs » lisibles par synthèse vocale comme Voiceover, qui expliquent par l’audio les commandes et les boutons et nous permettent de faire nos courses en ligne, par exemple. Mais il arrive qu’on soit bloqué bêtement à la fin du processus ne sachant pas si l’ultime bouton est commander ou annuler la commande ! Alors nous contactons les webmasters qui, la plupart du temps, se montrent très disponibles. »


Ce reportage a été publié dans l’Echo Magazine 

Dieu aime-t-il Haïti ?

Photo: Fuite de Port-au-Prince après le tremblement de terre de 2010 © DVIDS

Avec God loves Haïti, Dimitry Elias Léger signe un roman intense qui pose les questions de l’existence de Dieu, de l’amour et des relations douloureuses de son pays avec les grandes puissances, à commencer par les Etats-Unis

« Le tremblent de terre est l’ultime preuve que Dieu aime Haïti », déclare sans ambages Monseigneur Dorélien, en train d’agoniser sous les décombres de la cathédrale de Port au Prince, détruite par le terrible tremblent de terre du 12 janvier 2010 qui a fait un demi-million de morts. « Quoi?? » manque presque de s’étrangler Natasha Robert, l’héroïne de God loves Haïti, le roman de Dimitry Elias Léger qui vient de paraître en français. « La façon dont nous, les Haïtiens, subissons le malheur, les privations, ainsi qu’une inimitié étrangère disproportionnée correspond point par point au destin des peuples élus, au cours de l’histoire. D’un point de vue biblique, en tout cas, Dieu nous aime juste un peu trop, je dirais. »

Chez un peuple aussi pieux que celui de Haïti, la question est incontournable : peut-on croire en Dieu lorsqu’on vit dans un pays qui semble cumuler les malheurs de l’histoire et les catastrophes humaines et naturelles ? Confronté à notre question, Dimitry Elias Léger botte en touche : « Personne n’a de réponse à la question de l’existence de Dieu et les personnages du livre se la posent, comme moi. Mais il y en a beaucoup d’autres : j’ai un passeport haïtien et un passeport américain. Comment les Etats-Unis et Haïti peuvent-ils exister à 150 km de distance l’un de l’autre et être, le premier, le pays le plus riche du monde et le second l’un des plus pauvres ? »

Dimitry Elias Léger

Embargo économique pendant tout le 19ème siècle

Pour cet écrivain, journaliste et consultant des Nations Unies, les extrêmes dans lesquels se débat son pays – qui oscille constamment entre beauté absolue et cataclysmes – ne tombent pas du ciel : « Il y a toujours eu un manque de fraternité vis-à-vis de Haïti, pointe-t-il : quand le pays a obtenu son indépendance de la France, les Français ont convaincu les Américains, les Britanniques, les Espagnols et les Portugais de le boycotter.  De 1804 à 1899 – soit pendant 95 ans ! – les Etats-Unis n’ont pas fait de commerce avec Haïti – comme avec Cuba pendant les 60 dernières années. Le pays le plus riche du monde, en pleine croissance, n’a pas acheté nos marchandises et ne nous a rien vendu, ce qui nous a fait rater le 19ème siècle économiquement. La France a été une mauvaise perdante et elle a convaincu les autres pays de se montrer aussi égoïstes qu’elle. De surcroît, elle a exigé que Haïti lui paie une rançon pendant 150 ans, pour une valeur estimée à 21 milliards USD. Aucun pays au monde ne peut se développer dans de telles conditions ! »

« 12’000 Casques bleus, pour quoi faire ? »

Et à l’entendre, cela continue… « Il y a 12’000 Casques bleus pour les néocolonialistes des Nations Unies déguisés en gardiens de la paix», lit-on dans le roman. Au téléphone, son auteur enfonce le clou : de 2’000 à 2019, Haïti a été surnommée la République des ONG car toutes les ONG du monde y menaient des programmes. C’était un pays d’expérimentation, il y avait des évangélistes américains, des lycéens qui venaient étoffer leur CV avant d’entrer à l’université… Certaines organisations ne travaillaient même pas avec le gouvernement, elles construisaient une école sans se soucier des besoins de la communauté, ni se coordonner avec les autres ONG.

Et puis il y avait l’ONU : de 2004 à 2018, elle a dépêché sur place 12’000 Casques bleus. « C’est énorme ! Haïti n’est pas un pays en guerre, nous ne courons pas le risque d’être envahis par la République dominicaine ou la Jamaïque, que faisaient 12’000 Casques bleus pendant toutes ces années ? »

Bill Clinton et le FMI ont mis l’industrie rizicole haïtienne à genoux

Pour Dimitry Elias Léger, ce n’est pas la charité, mais le commerce et des relations économiques équitables qui peuvent aider les pays pauvres à se développer de façon durable, ce qui passe forcément par l’industrialisation. Il donne l’exemple la Chine, qui a produit pour les Etats-Unis et l’Europe dès les années 1970, mais en leur imposant ses conditions : qu’ils lui apprennent à produire elle-même et assurent le transfert de technologie. Les pays qui n’ont pas eu des gouvernements aussi solides, comme la plupart des pays africains et Haïti, sont restés pauvres.

« Depuis la fin du gouvernement Duvalier, en 1986, les relations avec les Etats-Unis se sont un peu améliorées, relève-t-il. Mais le mieux qu’ils pourraient faire, c’est de nous acheter du riz et du sucre et de promouvoir le tourisme. Les pays environnants, comme la République dominicaine, la Jamaïque et les Bahamas, bénéficient de la générosité des Etats-Unis ; Haïti pas, ou pas assez. »

Il donne un exemple concret de « méchanceté » : dans les années 1990, le président américain Bill Clinton a fait passer une loi qui augmentait drastiquement les subventions au riz américain, ce qui a fait chuter son prix. En même temps, le Fonds monétaire international a imposé à Haïti une baisse drastique des droits de douane sur le riz importé, qui sont passés de 50% à 3%. Ces décisions ont mis à genoux les producteurs de riz haïtien : d’une part, ils étaient concurrencés par les importations de riz américain, devenu beaucoup moins cher et, d’autre part, ils n’arrivaient plus à exporter vers le marché américain. « Et vous savez où les Haïtiens se sont mis à acheter leur riz ? D’Arkansas, l’Etat américain dont Bill Clinton avait été gouverneur ! En 2013, lorsqu’il a été nommé Envoyé spécial pour Haïti, il a demandé pardon d’avoir ruiné l’industrie rizicole haïtienne, mais c’était trop tard et à ce jour les subventions n’ont pas baissé. Donc, si Joe Biden voulait vraiment aider Haïti, il pourrait supprimer les subventions aux producteurs de riz américains.»


Une version de cette chronique a été publiée dans l’Echo Magazine

Soudan, Ethiopie… quel gâchis !

Photo: mural avec le premier ministre déchu, Abdallah Hamdok, Karthoum © Isolda Agazzi

La Corne de l’Afrique chancelle : le Soudan et l’Ethiopie, les deux plus grands pays de la région, pourraient tourner la page d’une parenthèse plus ou moins longue de paix et démocratie

Au Soudan, elle n’aura duré que deux ans. En avril 2019, le peuple, avec le soutien des militaires, a renversé le dictateur Omar El Bashir, qui avait fait régner la terreur pendant trente ans.  Mais le pays a été gouverné sans cesse par les militaires depuis son indépendance en 1956, à l’exception de cinq courtes années de démocratie. Dernier coup d’Etat en date: le 25 octobre, le général Abdel Fattah Al-Burhane, président du Conseil souverain, a renversé le gouvernement et s’est octroyé les pleins pouvoirs.

Depuis la révolte populaire, le Soudan marchait sur le fil du rasoir : un gouvernement avait été mis en place, mais le pouvoir réel était aux mains du Conseil souverain, une institution de transition composée théoriquement de civils et de militaires à parts égales, mais où les militaires étaient plus nombreux depuis au moins six mois. En mai dernier, Mohamed Daglo dit Hemetti, le vice-président du Conseil souverain et puissant chef des Forces de soutien rapide, un groupe paramilitaire accusé des pires exactions au Darfour, nous avait assuré que les militaires allaient quitter le pouvoir après les élections. Mais celles-ci ont été constamment reportées : 2021, 2022, 2023….

On n’y avait pas cru, mais on ne pensait pas non plus qu’ils reprendraient le pouvoir aussi vite.  La question se pose de savoir si on peut faire confiance aux militaires pour bâtir une démocratie, mais comment les écarter lorsqu’ils détiennent tous les leviers politiques et économiques et sont, de fait, incontournables ?

Mohamed Daglo dit Hemetti, mai 2021 © Isolda Agazzi

Militaires possèdent 80% des entreprises d’Etat

L’excuse avancée par le général Abdel Fattah Al-Burhane pour reprendre le pouvoir est l’incompétence du gouvernement, qui aurait, à l’entendre, échoué à relever le pays du marasme économique. Pourtant le cabinet du premier ministre Abdallah Hamdok a fait des miracles, vu la situation : il a réussi à faire lever les sanctions américaines et à ramener le Soudan dans le concert des nations. Il a convaincu le Club de Paris, un groupe informel de 22 créanciers (dont la Suisse, mais pas la Chine) de commencer à effacer une dette extérieure faramineuse de 60 milliards USD.

En échange, le gouvernement a dû appliquer le programme d’austérité impose par le Fonds monétaire international: supprimer les subventions aux biens de première nécessité – ce qui a fait exploser les prix – et laisser fluctuer le taux de change de la livre soudanaise – ce qui a fait bondir l’inflation à 400%. Il devait se dépêtrer avec des caisses vides, alors que 80% des entreprises d’Etat appartiennent encore et toujours aux militaires car les réformes n’avancent pas.

S’y ajoutait l’épineuse question du transfert de Omar El Bachir à la Cour pénale internationale, voulue par le gouvernement, mais jamais avalisée par le Conseil souverain dont les membres militaires, eux-mêmes impliqués dans des atrocités, notamment au Darfour, avaient trop à craindre.

Depuis le 25 octobre la rue est vent debout contre le coup d’Etat et 11 personnes au moins ont été tuées. La situation reste très floue, notamment en raison du partage du pouvoir entre les militaires, dont certains n’ont peut-être pas dit leur dernier mot. Les pressions des bailleurs et créanciers occidentaux sont énormes et elles pourraient influencer le cours des évènements.

 

Manifestation d’Erythréens à Genève © Isolda Agazzi

Rebelles tigréens à 400 km d’Addis Abeba

En plus de ses innombrables problèmes, le Soudan doit gérer le flux des réfugiés qui arrivent du Tigré, la région du nord de l’Ethiopie où l’armée régulière, avec le soutient de l’Erythrée, est en guerre contre les rebelles du Front populaire de libération du Tigré (TPLF) auxquels se sont joints d’autres groupes armés.

Le conflit, qui a commencé il y a un an, risque de s’étendre à tout le pays si les rebelles, qui ne sont plus qu’à 400 km d’Addis Abeba, s’emparent de la capitale. Tout en niant la gravité de la situation, le premier ministre, Abiy Ahmed, a décrété l’état d’urgence et certains habitants de la capitale se préparent à fuir.

Au Tigré, même l’Italie s’est cassé les dents

Le Tigré a toujours été le théâtre d’affrontements violents. L’Italie, ancienne puissance coloniale, s’y était cassé les dents en perdant en 1896 la bataille d’Adoua – ce qui, en plein partage de l’Afrique, a constitué une victoire significative d’un pays africain face à un colonisateur européen.

En 1993, c’était au tour de l’Erythrée de gagner son indépendance de l’Ethiopie, après trente ans de guerre. Cette année-là, du côté de Makalle et de Axum, on pouvait encore voir des chars abandonnés surgir de terre et on sentait la désolation flotter dans l’air. Une nouvelle guerre a éclaté entre les deux Etats en 1998 – 2000 pour une contestation de la frontière, mais les deux pays se sont réconciliés après l’arrivée au pouvoir de Abiy Ahmed, en 2018. Pourtant l’Erythrée et le TPLF sont restés des ennemis farouches.

L’émissaire américain pour la Corne de l’Afrique, Jeffrey Feltman, est à Addis Abeba aujourd’hui et demain pour essaye de trouver une issue à la situation. On espère que cette mission sera plus fructueuse que la précédente: le 24 octobre il s’était rendu au Soudan et le lendemain le général Al-Burhan avait perpétré le coup d’Etat.

Alors, après des décennies de pouvoir militaire, la paix n’est peut-être pas impossible, mais le moins qu’on puisse dire est qu’elle est très difficile.


Voir aussi de la même auteure Le Soudan cherche sa voie, entre l’Afrique et le monde arabe, les civils et les militaires, juillet 2021

Elargir son horizon, des Alpes à l’Afrique

Photo: clinique dentaire de Kinshasa © Claire Aeschimann

A 87 ans, Claire Aeschimann, alpiniste chevronnée et dentiste au grand cœur, continue à œuvrer bénévolement dans la clinique dentaire qu’elle a ouverte en République démocratique du Congo et, accessoirement, au Point d’Eau de Lausanne

Avec sa casquette multicolore vissée sur la tête et son sourire en coin, on dirait une Gavroche des Alpes aux cheveux blancs. Cela lui sied plutôt bien car Claire Aeschimann, Clairon pour les intimes, est un personnage choyé dans le petit monde de la randonnée romande. A 87 ans, elle a fait deux fois la traversée du Mont Blanc et gravi tous les 4’000 mètres de Suisse et des environs – « c’est vite fait, il n’y en a pas beaucoup ! » – s’amuse-t-elle de son petit air narquois. Elle est aussi une personnalité respectée car cette dentiste au grand cœur apporte son aide aux plus démunis depuis plus de vingt ans, de Lausanne à l’Afrique.

Claire Aeschimann © Isolda Agazzi

Ouverture d’une clinique dentaire à Kinshasa

En 1989, elle faisait partie du Groupe d’entraide médicale du Département missionnaire des Eglises protestantes de Suisse romande lorsque Jean-François, un dentiste renommé de la place, lui a proposé de l’aider à monter une clinique dentaire en République démocratique du Congo (RDC). C’était la même clinique du Secours dentaire international, une fondation suisse qui vise à mettre en place une dentisterie sociale dans les pays en développement.

« Nous avons créé cette clinique à Kinshasa où je me rends encore régulièrement – la dernière fois c’était en novembre passé. Nous faisons surtout des extractions car les patients, très démunis, arrivent lorsqu’il est trop tard pour soigner leurs dents. Ils paient 10 USD pour une intervention, ce qui n’est pas rien pour les standards locaux, mais les autres institutions sociales pratiquent les mêmes prix, il faut bien acheter le matériel. Je vais en RDC depuis 32 ans, la pauvreté est extrême, au début je croyais que la situation des gens allait s’améliorer, mais malheureusement il n’en est rien… », nous raconte-t-elle, couchée dans l’herbe en attendant que les saucisses grillent sur le feu de camp.

Cabinet dentaire du Point d’Eau à Lausanne

En Suisse romande, Claire pratique aussi au Point d’Eau Lausanne, un centre dédié à la santé des personnes vulnérables où, avec les institutions et l’aide d’un représentant d’une maison de produits dentaires, elle a ouvert le cabinet dentaire. Elle y exerce deux matins par semaine, extrayant surtout des dents et faisant beaucoup de traitements de racines et de dépannages à des personnes vulnérables qui ne peuvent pas se permettre de payer les soins dentaires, ne bénéficient pas d’aide sociale pour cette prestation et s’acquittent de la somme de 40.-

Depuis quelques années, cette alpiniste chevronnée, qui a gravi son premier 4’000 mètres à 12 ans et le Cervin à 19 ans, a dû freiner ses ardeurs pour la montagne en raison d’un méchant problème au genou. Fini l’alpinisme et l’escalade et depuis peu, même les sorties à peau de phoque. Mais il reste la randonnée, qu’elle continue à pratiquer assidument « même si je vais moins vite maintenant », précise-t-elle, alors que son genou la trahit une fois de plus dans la descente.

Elargir son horizon

Une personnalité étonnante et attachante…. « Sacrée Clairon ! s’exclame un ami du Club alpin. Fort caractère, courage mais aussi amabilité et altruisme sont les traits qui la caractérisent. Son engagement en Afrique est exemplaire : malgré son âge elle se rend sur place avec des dizaines de kilos de matériel pour sa clinique dentaire. Au Point d’Eau elle donne le sourire aux plus démunis et lors des courses en montagne elle est toujours prête à donner un coup de main. »

Mais qu’est-ce qui pousse ce petit bout de femme à se dépenser sans compter, alors qu’elle pourrait couler une retraite paisible et gravir encore quelques sommets? « J’aime mon travail, que j’ai dû arrêter à 62 ans pour m’occuper de ma mère. Et j’aime m’occuper des autres. Aller en Afrique me permet d’élargir mon horizon au-delà de la montagne. »


Une version de cette chronique a été publiée dans l’Echo Magazine

En Zambie, des cheffes de village pour amener la paix

Photo: village de Zambie © Wiebke Wiesigel

Alors que la Zambie vient d’élire son nouveau président sur fond de scandales et de corruption, les chefs de village – souvent des femmes – s’emploient à résoudre les conflits. Wiebke Wiesigel, doctorante en ethnologie à l’Université de Neuchâtel, passe six mois parmi eux pour comprendre le fonctionnement de cette justice traditionnelle

Jeudi 12 août, les Zambiens se sont rendus aux urnes pour élire leur nouveau président, dans une atmosphère particulièrement tendue et de plus en plus répressive, sur fond de scandales dans l’utilisation des fonds publics et de corruption. Dans ce contexte, Wiebke Wiesigel, jeune doctorante en ethnologie à l’Université de Neuchâtel, s’est installée pendant six mois dans un village de la province de Lusaka pour écrire sa thèse sur le fonctionnement des « tribunaux coutumiers » dans la gestion des conflits. Dans ces institutions non étatiques, ce sont les chefs de village qui s’emploient à résoudre les conflits et à rendre la justice.

Wiebke Wiesiegel © Aurélie Sarrio

L’observation participante pour être au plus près des gens

Mais qu’est-ce qui pousse une jeune femme de 28 ans à s’installer dans un village zambien pour étudier la justice locale ? L’ethnologie emploie une méthodologie de recherche appelée « observation participante », qui consiste en une immersion dans les groupes étudiés pour allier entretiens et observations pratiques. « Je partage la vie quotidienne d’une famille du village dans des conditions modestes, sans eau courante, ni électricité. J’accompagne la mère au marché ou à l’église et je peux ainsi mener de nombreuses conversations informelles», nous indique-t-elle, jointe sur son téléphone portable qu’elle recharge à l’aide d’un petit panneau solaire, ou à l’hôpital du village voisin.

Ce qui intéresse la jeune ethnologue, c’est qu’il y a eu très peu de recherches sur ces institutions coutumières, alors que ce sont de loin les plus sollicitées par les Zambiens. En revanche, on a beaucoup étudié les institutions étatiques pour mener des projets de développement financés par les bailleurs de fonds. Elle ajoute que pendant longtemps l’anthropologie s’est intéressée aux marginalisés, elle a voulu donner une voix à ceux qui n’en avaient pas, mais cette perspective est quelque peu dépassée, aujourd’hui on s’intéresse davantage aux personnes dans des positions de pouvoir.

Succession matrilinéaire

Dans la région étudiée par Wiebke Wiesigel, les chefs de village sont principalement des femmes. Il s’agit d’une position transmise de génération en génération au sein d’une même famille.

« Dans les villages dans lesquels je vis, la succession est matrilinéaire, ce n’est pas l’enfant du chef qui hérite du poste de chef de village, mais celui d’une parente – sœur, tante, etc. » Il est lié à un certain prestige, mais comporte également de nombreuses responsabilités : « J’ai parlé avec une femme qui, au début, ne voulait pas assumer ce rôle car elle se trouvait trop jeune pour endosser autant de responsabilités. Elle était mal à l’aise de devoir se lever, prendre la parole en public, se donner de l’importance … mais aujourd’hui elle s’y est faite ! », nous confie-t-elle. Dépourvus d’un soutien financier du gouvernement et avec très peu d’infrastructures matérielles et humaines à disposition, les chefs de village sont très sollicités. « Une femme me racontait que les gens viennent parfois toquer à sa porte au milieu de la nuit pour lui demander de l’aide ! »

Accès à la terre et disputes conjugales

L’une des principales difficultés qu’elle constate, ce sont les déplacements. Il y a peu de bus et souvent les chefs de village n’ont pas les moyens de s’acheter un vélo. Pourtant si quelqu’un les appelle, ils doivent quitter leur travail au champ ou au marché et se rendre disponibles. A pied, cela prend vite une heure…

Sans surprise, le principal sujet de discorde porte sur les terres. Les registres fonciers sont tenus par les chefs de village et les conflits autour de la démarcation et la vente des terrains sont nombreux, d’autant plus que la très grande majorité des villageois sont agriculteurs.

L’autre sujet, ce sont les disputes conjugales. Dans ce système de justice de proximité, on accorde une grande importance à la réconciliation, un peu comme dans une médiation conjugale. La plupart des cas sont traités en public, sauf pour les questions qui touchent à la « chambre à coucher ». Si la conciliation n’aboutit pas, le différend remonte jusqu’au tribunal étatique, le seul qui peut prononcer le divorce des mariages coutumiers. Mais là il faut payer, tandis que les chefs de village touchent très peu, ou alors les personnes reconnues coupables sont astreintes à des travaux d’intérêt général, comme la construction de latrines.

La paisibilité, marque de fabrique d’un pays autoproclamé chrétien

Elle ajoute se sentir très en sécurité dans ce pays d’Afrique austral qui utilise l’argument de la paisibilité pour se démarquer. « Dans les années 1990, le président Chiluba a déclaré la Zambie une nation chrétienne et la religion joue un rôle très important dans la vie quotidienne de la majorité des gens. Également dans les tribunaux coutumiers où l’accent est mis sur la réconciliation et le dialogue, souvent avec des références explicites au christianisme et à Dieu. D’où le lien avec ma recherche. »

Est-ce que cette expérience lui plaît ? « J’adore être sur le terrain et pouvoir apprendre des chefs et des villageois ! Ils me parlent volontiers, m’invitent chez-eux et me posent également beaucoup de questions sur la Suisse. Je suis touchée par l’accueil qui m’a été réservé. Mais c’est parfois rude et pas seulement à cause des conditions de vie. Le plus dur c’est de voir des gens qui n’ont presque rien, qui doivent décider si acheter un sac de sel ou pas. Je me sens souvent impuissante même si je sais que les gens n’ont pas besoin de mon aide. »


Cet article a été publié dans l’Echo Magazine