La société civile du Mercosur rejette l’accord avec l’UE

Le 28 juin, l’UE et le Mercosur annonçaient la conclusion d’un accord de libre-échange dont les négociations auront duré 20 ans. Les paysans et les écologistes européens sont loin d’être les seuls à s’y opposer : les syndicats, ONG, mouvements sociaux et intellectuels latino-américains le rejettent aussi fermement.

Contrairement à ce que laisse trop souvent entendre la presse européenne, les paysans et défenseurs de l’environnement de l’UE ne sont pas les seuls à s’opposer à l’accord de libre-échange signé vendredi passé. Si les gouvernements du Mercosur (Argentine, Uruguay, Paraguay et Brésil) saluent un succès diplomatique, la société civile de la région le rejette fermement et se mobilise pour empêcher sa ratification. Car, rappelle-t-elle, cet accord va bien au-delà de l’exportation facilitée vers l’UE de viande et soja – dont le prix sur le marché international ne cesse d’ailleurs de baisser.

Dans une pétition en ligne relayée par la Plataforma America Latina mejor sin TLC, des intellectuels et universitaires argentins critiquent le fait que l’accord ait été négocié dans le plus grand secret et sans qu’aucune étude d’impact préalable n’ait été effectuée par l’Argentine. Maintenant que les grandes lignes du texte sont connues, ils affirment que, bien que dénommé « accord de libre-échange », ce traité va au-delà des frontières pour empiéter sur des politiques nationales souveraines, comme les droits de propriété intellectuelle, les services, le secteur financier, les indications géographiques et les politiques gouvernementales. Il limite la capacité des Etats à réguler dans l’intérêt public et il va avoir un impact particulièrement négatif sur les services de base tels que la santé, l’éducation et l’eau potable, affectant principalement les femmes et les secteurs les plus vulnérables de la société.

Marchandisation de la santé par le renforcement des droits de propriété intellectuelle

Selon la Coordinadora de Centrales sindicales del Cono Sur, la puissante faîtière qui regroupe les 20 principales centrales syndicales de la région, l’accord « signe l’arrêt de mort de notre industrie, de l’emploi décent et du travail de qualité », notamment dans la technologie, le système maritime et fluvial, les œuvres publiques, les marchés publics, les laboratoires médicaux, l’industrie automobile et les économies régionales (surtout celles liées à l’huile d’olive, aux vins et aux produits laitiers). Ce à cause de la baisse des droits de douane dans des secteurs industriels stratégiques, qui vont rendre l’importation de produits manufacturés européens moins chers, au détriment de la production locale. En cause aussi la libéralisation des marchés publics, qui permettra aux entreprises européennes de participer aux appels d’offre sur un pied d’égalité avec les entreprises locales. Ces dernières, dont beaucoup de PME, ne sont souvent pas (encore) compétitives. Jusqu’à présent elles étaient protégées par des droits de douane pouvant aller jusqu’à 35%, que l’accord vise à démanteler progressivement. Au grand dam de l’industrie et de l’emploi local.

Dans un communiqué intitulé « Notre santé n’est pas négociable», le Grupo Efectos Positivos met en garde contre l’impact sur la santé du renforcement des droits de propriété intellectuelle prévus par l’accord, qui vont au-delà des dispositions de l’OMC. Il prévoit notamment une prolongation de la durée des brevets au-delà de 20 ans et la protection des données test, qui vont rendre plus longue et onéreuse la production et commercialisation de médicaments génériques.

Les problèmes de l’accord avec l’AELE sont les mêmes

Lors d’une journée continentale, les mouvements sociaux de la région ont rejeté l’accord de libre-échange avec l’UE au nom du droit à réguler, à protéger les industries naissantes et à exiger le transfert de technologies. A leur tour, elles ont dénoncé la libéralisation des marchés publics, la marchandisation du droit à la santé et la dérégulation des services.

Pour le sénateur argentin Fernando Solana, « l’accord Mercosur-UE confirme une politique qui viole notre production et notre souveraineté économique. C’est un jour noir pour les intérêts nationaux ».

L’Association européenne de libre-échange (AELE), dont la Suisse est membre, négocie un accord de libre-échange avec le Mercosur depuis deux ans. L’UE et l’AELE étant en compétition constante, les négociations pourraient aboutir très prochainement. Les problèmes que cet accord pose du point de vue du développement sont les mêmes que celui avec l’UE.

 

 

Des maires tunisiens à l’école de la démocratie directe

Huit maires tunisiens sont venus à Genève découvrir le système fédéral suisse. Dans le but, non de le copier, mais de s’en inspirer pour asseoir le processus de décentralisation et relever les nombreux défis de la jeune démocratie, à commencer par la gestion de l’environnement et la faiblesse de la participation citoyenne.

«Genève a été à la pointe de l’opposition à l’ancien dictateur Ben Ali», s’enthousiasme Jalel Matri, président de l’association Le Pont qui promeut des échanges citoyens entre la Suisse et la Tunisie. L’ONG a invité en Suisse 8 maires tunisiens de différentes sensibilités politiques pour rencontrer les autorités communales et fédérales, dans le but de les aider à mieux gérer leurs municipalités.

Jalel Matri poursuit: «Les défenseurs tunisiens des droits humains venaient aux réunions des organisations internationales et nous les avons soutenus et accompagnés dans leur combat. Depuis la révolution de 2011, nous aidons à construire la jeune démocratie depuis Genève.»

Membre de l’exécutif de la ville, Rémy Pagani abonde: « La Ville de Genève a une attache très forte avec la Tunisie car elle a toujours soutenu les opposants. Lors de sa première venue en Suisse, Moncef Marzouki, le premier président démocratiquement élu, est venu nous remercier personnellement.»

Le 12 juin, les maires – quatre hommes et quatre femmes – étaient invités au Palais Eynard (mairie) pour assister à une conférence du professeur de droit François Bellanger portant sur la décentralisation et la démocratie directe.

Premières élections municipales de l’histoire de la Tunisie

D’emblée, la décentralisation a été inscrite dans la nouvelle constitution tunisienne de 2014. En avril 2018, le parlement a adopté le code des collectivités locales et les premières élections municipales libres et démocratiques ont eu lieu le 6 mai 2018. Les conseils municipaux ont été élus pour cinq ans et ils ne sont donc pas concernés par les élections législatives et présidentielles qui se tiendront à la fin de cette année. Fiscalement, les communes tunisiennes sont partiellement autonomes: elles se financent en prélevant certains impôts, comme les taxes locatives et celles sur les terrains non bâtis, et en recevant des transferts de fonds de l’Etat. «Mais nous comptons avoir plus d’autonomie fiscale dans les années à venir», précisent les maires.

«Le code des collectivités locales n’est que le premier pas sur le chemin de la décentralisation. Une trentaine d’actes législatifs sont en cours de préparation pour le mettre en œuvre et transférer les compétences au niveau local. Nous ne sommes pas ici pour copier le modèle suisse, mais pour nous en inspirer dans notre transition démocratique», nous confie Faouzi Boussoffara, maire adjoint de Djerba Houmek Souk.

 « Processus irréversible », malgré la difficulté de faire participer la population

Son principal souci, c’est la gestion de l’énorme masse de déchets produits par le million de touristes qui visitent l’île de Djerba chaque année. «C’est un sujet de discorde, reconnaît-il. Il n’y a pas de solidarité au niveau du gouvernorat. On se dirige donc vers une structure intercommunale de gestion des déchets avec les trois communes de l’île à laquelle participeront es structures professionnelles, patronales et syndicales et les autres composantes de la société civile – une première en Tunisie.» Un souci largement partagé par les autres maires présents, très intéressés par la gestion des ordures en Suisse, où elle est du ressort des communes.

«Votre expérience de la démocratie directe est très jolie, mais notre problème, c’est le manque d’habitude des citoyens à participer à la prise de décisions, s’exclame Imen Sahnoun, maire adjointe de Al Ain, dans le gouvernorat de Sfax. Les citoyens sont réticents à participer aux élections. Le taux de participation est à peine de 30%. Dans les conseils municipaux, ils ne s’impliquent pas, même pour soutenir les élus. Quelle stratégie de communication adoptez-vous pour avoir des citoyens aussi avertis ?»

François Bellanger concède qu’en Suisse aussi, la participation aux élections tourne autour de 30 – 40%. «Mais ceux qui n’ont pas voté acceptent les décisions de la majorité. C’est la pratique qui va amener la participation démocratique, avec des débats dans les associations, les médias, en groupe… La liberté d’expression est le bien le plus précieux.»

Malgré tout, Imen Sahnoun est optimiste : «Le transfert de compétences vers les communes va se faire progressivement, mais rapidement. L’être humain aime le pouvoir, mais au niveau du gouvernement, ils n’ont pas d’autre choix que de décentraliser. C’est un processus irréversible. On sent une volonté de faire échouer cette tentative, mais nous avons une société civile extraordinaire qui travaille sur le terrain, observe, dérange. Et qui devient de plus en plus forte depuis la révolution.»

Maroua Dridi qui, à 26 ans, est la plus jeune maire de Tunisie, espère nouer des partenariats avec des communes suisses, comme cela a déjà été fait avec des communes françaises.

Dans une analyse qui vient de paraître, l’International Crisis Group relève que le processus de décentralisation tunisien est de plus en plus clivant. Vu l’austérité budgétaire, il appelle les bailleurs internationaux à augmenter leur soutien. A partir de 2021, la Direction du développement et de la coopération (DDC, coopération suisse) prévoit d’augmenter son soutien au processus de décentralisation en Tunisie.


Cet article a d’abord été publié par Swissinfo

La musique pour faire taire l’écho des bombes

Karim Wasfi, violoncelliste égypto-irakien, tient une série de concerts à Mossoul, ancien fief de Daech, pour aider les habitants à se réconcilier entre eux et avec leur passé. L’avant-dernier a lieu aujourd’hui, 2ème jour de l’Aïd. Pour la Geneva Peacebuilding Platform, qui l’a invité à Genève il y a trois ans, la musique est un vecteur universel de paix.

A Mossoul, dans le nord de l’Iraq, une vingtaine de musiciens jouent devant les ruines de la mosquée An Nouri, passée à funeste histoire après qu’Al-Baghdadi y eut proclamé le califat, le 29 juin 2014, premier jour du mois de ramadan. Karim Wasfi, célèbre violoncelliste égypto-irakien, donne le la à son orchestre. C’était samedi et dimanche derniers. La mosquée An Nouri est presque entièrement détruite – tout comme Daech, dont Mossoul a été libéré il y a près de deux ans -, mais cette année une paisible mélodie résonne dans les nuits ramadanesques. Et ce soir, pour marquer le 2ème jour de l’Aïd, les musiciens vont donner un autre concert dans la partie orientale de la ville, au lieu-dit la Forêt.

Ce sera le 9ème concert d’une série de dix (le dernier aura lieu demain), tenus dans les deux parties de Mossoul « surtout la partie occidentale, la plus détruite, qui ne s’est toujours pas relevée malgré les 520 millions USD promis par la communauté internationale », précise Karim Wasfi, joint par WhatsApp à Mossoul. « Ces concerts sont un message d’interdépendance et connectivité entre les êtres humains, venant des musulmans. Du temps de Daech la musique était haram [péché] et les musiciens ont été complètement délaissés. Mais auparavant non plus, il n’y a jamais eu d’orchestre rassemblant des musiciens des deux parties de la ville, même pendant le ramadan et l’Aïd. Je suis originaire de Mossoul, même si je suis né en Egypte, c’était donc très symbolique d’y retourner pour défier la radicalisation par l’intelligence et la culture. »

Karim Wasfi

La musique pour contribuer à la déradicalisation

Le violoncelliste affirme contribuer à la déradicalisation par la musique, en s’attaquant au trouble du stress post-traumatique. « Mon plan Marshall pour Mossoul est holistique. Je veux engager simultanément l’éducation, la connaissance, la connectivité avec le monde extérieur et une approche thérapeutique par la musique et les arts – en incluant les musiciens, le public, la société, la communauté, les futurs leaders et les femmes », détaille-t-il.

La première fois que Karim Wasfi a joué à Mossoul, c’était en 2017, avant la libération de la ville, sur les lieux mêmes où une bombe venait d’exploser: « C’était presque un acte de résistance, comme pour dire: on ne nous laissera pas prendre notre histoire et notre musique ! », nous confie Achim Wennmann, coordinateur exécutif de la Geneva Peacebuilding Platform, qui a invité le violoncelliste à Genève le 21 septembre 2016, à l’occasion de la journée mondiale de la paix.

« La musique et  les musiciens sont des bâtisseurs de paix très importants. Une fois, nous avons invité un violoniste de Corée du Sud, Hyung joon Won, qui essayait d’organiser un concert avec une cantatrice de Corée du Nord. Et il vient d’y parvenir, en Chine. La musique est un vecteur que tout le monde peut entendre, car elle transcende les langues. Elle réveille des émotions et des énergies que les mots ne peuvent pas transmettre. Elle est utilisée très souvent pour bâtir des ponts entre les peuples et les personnes divisées, l’exemple le plus connu étant l’orchestre de Daniel Barenboim, qui réunit des Israéliens et des Palestiniens.»

Ruines de la mosquée An Nouri

« La musique interreligieuse a été très bien accueillie »

« Ce jour-là Mossoul n’était pas encore libéré, se souvient Karim Wasfi, faisant référence au même épisode. J’ai joué au milieu de la rue. Les habitants étaient très touchés de voir qu’on s’intéressait à eux pas seulement pour livrer de la nourriture. Cela les faisait sentir très civilisés. La ville a été accusée de se rendre partiellement à la radicalisation, mais ce n’était pas vrai, même si avant Daech elle a été sous pression d’Al-Qaïda. C’est une ville conservatrice, mais pas radicalisée. »

Il tient à préciser que ses deux plus grands concerts ont été financés par USAID [l’agende américaine de coopération au développement] et qu’ils ont été suivis par des ateliers et des séminaires. Son autre initiative consiste à reconstruire les églises et les cathédrales de la ville. « Je veux redonner aux gens l’espoir de coexister pour qu’un jour les musulmans reconstruisent des églises et les chrétiens et les musulmans, ensemble, des synagogues. » Dans cette approche interreligieuse, les répertoires de ses concerts ramadanesques comportaient de vieilles musiques juives et chrétiennes tombées dans l’oubli, « qui ont été naturellement bien accueillies par le public, affirme-t-il. Nous n’avons ressenti aucune résistance, au contraire, nous avons réussi à reconnecter les gens avec leur histoire. Nos concerts font aussi une large place à l’improvisation pour redonner confiance aux musiciens.»

Concert du week-end passé

La Cité de la musique de Genève, « une opportunité unique de promouvoir la musique et la paix »

Car, affirme-t-il, la scène culturelle en Iraq en général, et à Mossoul en particulier, peine à renaître de ses cendres. C’est pour cela qu’il mise sur la société civile et sa fondation, Peace through Arts, pour créer un changement de paradigme qui semble porter ses fruits : « maintenant les gens veulent un conservatoire, une académie, une clinique de thérapie par la musique….»  Son rêve est d’amener des musiciens à Genève pour jouer avec des musiciens suisses ou réfugiés du monde entier.

Une idée qui semble séduire Achim Wennmann qui, avec la Geneva Peacebuilding Platform, co-organise la Geneva Peace Week (la prochaine aura lieu du 4 au 8 novembre) : une initiative où la plupart des institutions internationales, mais aussi les acteurs locaux, organisent des évènements qui touchent à la paix et qui attire de plus en plus de monde, affirme-t-il.

« En tant que Genève internationale, nous avons une opportunité de promouvoir la musique et la paix unique en Europe, peut-être même dans le monde, avec la création de la Cité de la musique», tient-il à ajouter. Un projet en cours de réalisation, qui devrait être terminé en 2024, comportant un auditorium de près de 2’000 personnes et regroupant les conservatoires dispersés à travers la ville. « Sur la place des Nations, on a la possibilité d’augmenter encore plus le symbole de la musique pour la paix. Ce sera le développement de la plus grande maison philarmonique d’Europe. Dans beaucoup de pays les musiciens sont des bâtisseurs de paix, même s’ils ne sont pas forcément perçus comme tels. Il faut beaucoup d’énergie pour reconstruire la fabrique sociale d’un pays et par la Cité de la musique, Genève peut y contribuer », conclut-il.

Savoir traditionnel et bio piraterie : où est la frontière ?

Photos © Isolda Agazzi

Dans la région des célèbres chutes d’Iguazu, les Guaranis ont d’abord été évangélisés par les missionnaires jésuites.  Vinrent ensuite des colons, dont des Suisses, qui divulguèrent leur savoir traditionnel. La stevia, utilisée comme édulcorant par les multinationales, est un cas connu de bio piraterie. Aujourd’hui l’engouement pour leurs plantes médicinales et cosmétiques continue, mais ils n’en bénéficient pas. Pourtant le droit a évolué et désormais c’est illégal.

Tout  à coup, un abîme s’ouvre sous nos pieds et des murs d’eau dévalent la pente rocheuse, dans un fracas apocalyptique. Les flots mugissants se bousculent dans une chevauchée sauvage et les embruns giclent vers le ciel pour se mélanger aux nuages bas, chargés de pluie. Les éléments se déchaînent. La nature déploie toute sa force et seuls quelques vautours virevoltent au-dessus de ce scénario de fin du monde, qui semble tiré de l’enfer de Dante.  Du haut de ses 80 mètres, la Garganta del diablo (la gorge du diable) est la plus majestueuse des chutes d’Iguazu, un château d’eau de trois kilomètres qui marque la frontière entre l’Argentine et le Brésil.

Iguazu signifie « les grandes eaux » en guarani, la langue des populations autochtones, aujourd’hui dispersées entre le Brésil, le Paraguay et Misiones, en Argentine. La province tire son nom des missions jésuites qui fleurirent dans cette région sauvage, perdue en pleine jungle, entre le XVII et le XVIII siècle et dont l’épopée a été relatée dans le film Mission. Une aventure humaine et civilisationnelle exceptionnelle, bien que non dépourvue de controverses: pour défendre les Guaranis des esclavagistes portugais du Brésil, les Jésuites construisirent une trentaine de missions, où les Indiens étaient évangélisés, mais libres. Ils purent ainsi s’adonner en toute sécurité à l’art et à la science, dans une démocratie relative. En 1767, l’expulsion définitive des Jésuites mit fin à celle que certains considèrent comme une utopie socialiste chrétienne. Une bonne partie des Guaranis fut exterminée et il n’en resterait que 80’000 en tout, dont 14’000 au nord de l’Argentine.

La Triple Frontera, terre de passage entre l’Argentine, le Brésil et le Paraguay

Aujourd’hui encore la province de Misiones, coincée entre trois pays, a le charme énigmatique des lieux de passage, avec ses trafics improbables et son brassage des cultures. La ville de Puerto iguazu, située à la confluence du fleuve Parana et Iguazu, marque la Triple Frontera. En se promenant dans la province, ou en remontant le fleuve par bateau, les repèrent se perdent… On ne sait plus si on est en Argentine, au Brésil ou au Paraguay, tant les nourritures s’influencent et les langues se confondent (on entend souvent le portugnol, un mélange d’espagnol et de portugais, auquel vient s’ajouter le guarani). Une région qui fascine par son histoire complexe et tourmentée, mais qui, loin d’être figée dans le temps, doit affronter des défis on ne peut plus modernes.

Comme l’opposition à Oportunitades naturales, un projet hôtelier que le gouvernement voudrait construire dans le parc national d’Iguazu, mais qui se heurte aux protestations des écologistes. Ou les tracas de l’Argentine en crise : à la sortie de Puerto Iguazu, la route nationale est bloquée. Laissant le chauffeur pester contre l’énième barrage et « ces gens qui ne veulent pas travailler », nous allons à la rencontre des manifestants. « La province de Misiones a été déclarée capitale de la biodiversité en Argentine, pourtant nous ne sommes pas rétribués à notre juste valeur, s’emporte Claudio Cardoso, garde forestier provincial, employé par le ministère de l’Ecologie. Nous gagnons 20’000 pesos par mois (444 CHF au taux de change actuel), dont la valeur ne cesse de diminuer à cause de l’inflation. Nous réclamons de toucher au moins le montant de la canasta basica (le panier de la ménagère), qui est de 32’800 pesos (730 CHF) par mois pour une famille de quatre personnes. Car avec notre salaire nous ne pouvons pas manger ! »

Les immigrés suisses : la stevia de Moises Bertoni et les pionniers de la yerba mate

Le barrage sera vite levé et nous poursuivons la route vers l’est. Des maisonnettes cossues et un nombre croissant d’églises évangéliques défilent sur la terre rouge foncé, riche en fer. La région est relativement prospère : dès le début du XXème siècle, de nombreux immigrés, dont beaucoup de Suisses, vinrent s’installer sur ces terres fertiles pour échapper à la pauvreté qui sévissait en Europe. Si quelques ecclésiastiques helvétiques avaient gagné les missions jésuites dès leur fondation, c’est le scientifique tessinois Moises Bertoni qui en 1884 essaya le premier de faire venir des compatriotes de façon officielle. Mais son projet échoua et il alla s’installer de l’autre côté de la frontière, au Paraguay, où il étudia les plantes médicinales et le savoir traditionnel des Guaranis. C’est lui qui fit connaître au monde la stévia, un édulcorant naturel dont des multinationales comme Nestlé et Coca-Cola tirèrent plus tard une molécule, le glycoside de stéviol, qu’elles patentèrent et utilisèrent pour remplacer le sucre. Les Guaranis du Paraguay et du Brésil considèrent cela comme de la bio piraterie, c’est-à-dire l’appropriation illégitime des ressources de la biodiversité et des connaissances traditionnelles autochtones qui peuvent y être associées.

En 1902, à l’invitation du président argentin, un autre Suisse, Julio Ulises Martin, commença à cultiver la yerba mate dans la province de Misiones, faisant des Suisses les pionniers de la culture industrielle de cette plante, dont la décoction a été consommée de tout temps par les Guaranis. Dès les années 1920 cette culture fut réglementée et les immigrés suisses ultérieurs se tournèrent vers la culture industrielle du tabac, du thé et du bois. Le pic d’immigration eut lieu entre les deux guerres, lorsque quelques 40’000 Suisses vinrent s’établirent en Argentine, formant à cette époque la deuxième colonie helvétique à l’étranger. Lors des crises qui suivirent beaucoup partirent et aujourd’hui il en reste environ 15’000 dans le pays, ce qui en fait la plus importante communauté helvétique en Amérique latine.

L’aldea guaranie de Teko Arandu Azul : un autre monde

Nous arrivons enfin à Pozo Azul, mais personne n’a l’air de connaître l’aldea (village) des Mbiya Guaranis. Nous demandons notre chemin au poste de police, d’où s’échappe une délicieuse odeur de pâtes au ragout. Un aimable policier monte prestement dans sa voiture, file se renseigner à l’école toute proche et revient nous donner quelques indications… avant de retourner en toute hâte surveiller son dîner. Nous ressortons de la petite ville, parcourons encore quelques kilomètres et trouvons enfin le chemin de l’aldea de Teko Arandu, un petit village où vivent une centaine de familles. Et là, c’est un autre monde : le goudron cède la place à la terre battue, la plupart des maisons sont en bois, l’électricité est précaire, la pauvreté frappante. Au bout du village, l’école interculturelle bilingue où se tient un tournoi de foot féminin avec des  filles guaranis et de la région.

C’est là qu’enseigne Liliana Frias, candidate maire aux élections du 2 juin [nous venons d’apprendre qu’elle n’a pas été élue] – une première pour une femme guarani dans cette municipalité – sur une liste de gauche qui comprend des Guaranis et des « colons » comme ils les appellent encore. « Cela fait onze ans que j’enseigne, mais au noir, car le clientélisme est très fort ici et on ne donne pas d’emplois aux Guaranis, nous explique-t-elle. J’ai décidé de me lancer en politique pour chercher des alternatives pour notre peuple, mais les colons [tous ceux qui ne sont pas Guaranis] n’aiment pas cela car ils ont l’habitude de venir le jour des élections appeler les Mbyas et les faire voter  pour eux.»

« Nous ne voulons pas être assistés »

Son programme électoral est simple, mais percutant: « Nous ne voulons pas être assistés. Ce que nous voulons, c’est un travail intégré – un enseignant doit s’occuper aussi de la santé et l’éducation des enfants – mais il n’y a pas d’activité économique ici. Les colons plantent le tabac, le manioc, la yerba mate, mais ils les vendent à l’extérieur, alors qu’il faudrait les transformer sur place pour créer de la valeur ajoutée. Les producteurs de tabac offrent des emplois aux Mbya, mais ils sont mal payés, et quand ils vont aux champs ils se font contaminer par les pesticides et laissent leurs enfants tout seuls. »

Liliana Frias ajoute qu’un organisme provincial est en train de développer un projet d’apiculture, mais il n’y a plus de fleurs dans la montagne. Les seules qui restent sont celles du tabac et elles sont contaminées. La production agricole n’est pas suffisante car la terre appartient aux colons qui font de la monoculture – surtout du pin et de l’eucalyptus, en déboisant la montagne – au détriment de l’agriculture vivrière. La fondation Arandu de Pozo Azul, qu’elle préside,  a présenté un projet de reboisement à la Banque mondiale dont elle attend la décision.

« Pourtant nous avons toutes les variétés de maïs ici et des légumes, que nous cultivons dans nos potagers communautaires et dont nous pourrions augmenter la production. Les communautés guaranis du Brésil, qui sont nos parents et avec lesquelles nous maintenons des contacts étroits, ont 35 sortes de pommes de terre que nous voudrions cultiver aussi, mais c’est compliqué de les importer», se désole-t-elle.

Patrimoine culturel menacé

Nous sommes reçus ensuite par les deux jeunes caciques de la communauté, Epifanio Chamorro et Martin Fernandez, très préoccupés par les tentatives d’appropriation du savoir traditionnel guarani. « Aujourd’hui presque toutes les 120 communautés de la province reçoivent des visites d’entreprises ou de personnes proches de l’Etat qui essaient de s’approprier leur savoir originel. Certains fabriquent et commercialisent des produits médicinaux et cosmétiques à base de plantes utilisées par les Guaranis, sans nous consulter et sans que nous n’en tirions le moindre bénéfice. Au sein d’Aty Nhechiro, l’organisation des caciques, nous essayons de sensibiliser notre peuple et de protéger notre patrimoine culturel immatériel. »

Ils nous montrent un CD de sensibilisation, qui présente une pipe traditionnelle appartenant aux Guaranis, afin d’éviter que des personnes extérieures ne la commercialisent. « Nous essayons d’inscrire les droits des Guaranis dans la constitution de la province de Misiones, sinon ils vont pouvoir continuer à voler nos connaissances en toute impunité ! » ajoutent-ils. José Fernandez, un autre membre de la communauté, renchérit : « Notre culture n’est pas basée sur l’argent, mais sur l’échange. Les connaissances médicinales ne se vendent pas chez nous, elles se conservent et se partagent. S’ils veulent fabriquer des crèmes à partir de nos plantes, ou autre chose, nous voulons être formés et équipés pour les fabriquer nous-mêmes! »

Est-ce de la bio piraterie ?

De retour en Suisse, nous avons demandé son avis à Cyril Costes, avocat expert de bio piraterie, qui travaille pour des ONG dont la Fondation France-Libertés.” Aujourd’hui, on n’a plus le droit d’utiliser des savoirs traditionnels associés à une plante sans le consentement préalable des communautés autochtones ou locales détentrices de ces savoirs, peu importe que le produit fabriqué et commercialisé soit ensuite breveté ou pas, nous répond-t-il. Cela résulte du Protocole de Nagoya – protocole additionnel à la Convention sur la diversité biologique de 1992- entré en vigueur en 2014 et ratifié par 193 pays. Les Etats parties au Protocole de Nagoya sont censés prendre des mesures au plan interne pour réguler l’accès aux ressources génétiques et aux savoirs traditionnels des communautés autochtones. Si des personnes ou des entreprises veulent les exploiter, elles doivent d’abord demander l’autorisation de l’Etat, ensuite établir un accord de bio-prospection qui prévoit en retour un partage des avantages, en faveur de l’Etat lui-même, mais aussi pour les populations autochtones qui ont communiqué leurs connaissances. Ce partage des avantages peut être monétaire ou non monétaire, comme la création d’un fonds de soutien aux communautés par exemple. Si les personnes qui utilisent les ressources biologiques et les savoirs traditionnels qui y sont associés ne respectent pas le processus mis en place par Nagoya, elles sont susceptibles de se mettre dans l’illégalité, on parle alors de bio piraterie. L’Etat peut prévoir des sanctions contre les contrevenants. Le protocole de Nagoya est très récent (la Suisse et la France l’ont mis en œuvre seulement en 2016). L’Argentine l’a semble-t-il ratifié en décembre 2016, il faut voir si elle l’a mis en œuvre, à quel niveau et avec quelles nuances.» Affaire à suivre.


Une version de cet article a d’abord été publiée dans Le Courrier

 

 

 

 

 

L’intelligence artificielle au service des droits humains

HURIDOCS, une ONG genevoise active dans l’information et la documentation des droits humains, vient de recevoir 1 millions USD de Google pour améliorer son programme d’intelligence artificielle. Car si les informations existent, elles sont difficiles à trouver de façon ciblée. Or les comparer et partager peut aider à faire appliquer les droits. La collaboration avec Google va se limiter aux informations publiques pour éviter tout risque de violation de la sphère privée.

« Nous avons commencé à utiliser l’intelligence artificielle il y a deux ans, avec une stagiaire. Nous voulions rechercher les sentences qui concernent les abus sexuels sur mineurs dans les îles du Pacifique. Nous avions accès à toutes les décisions de justice, mais la question que nous nous sommes posé était de savoir si la sentence était différente selon les valeurs traditionnelles des membres de la famille Autrement dit : si c’est l’oncle qui a commis l’abus sexuel sur le mineur, le jugement est-il plus léger ? Et nous avons découvert que oui. Nous avons trouvé la réponse en quelques mois, alors que sans les outils d’intelligence artificielle cela nous aurait pris des années ! » S’exclame Friedhelm Weinberg, directeur exécutif d’HURIDOCS – Human Rights Information and Documentation Systems-, une ONG basée à Genève, où elle emploie cinq personnes et au total seize dans le monde.

Depuis lors la stagiaire, Natalie Widmann, a été engagée et actuellement elle se trouve avec deux collègues en Californie, où ils suivent une spécialisation en intelligence artificielle chez Google. Car HURIDOCS vient de recevoir 1 million USD du géant d’internet pour améliorer ses compétences en intelligence artificielle, sélectionnée parmi 2’600 organisations du monde entier. Une satisfaction énorme pour cette petite ONG, créée en  1982 dans le but de faciliter la gestion de l’information par des organismes de défense des droits humains – pour la plupart des ONG, mais aussi l’ONU et des institutions régionales et nationales. Preuves, textes juridiques, témoignages, jurisprudence, décisions, rapports… tout peut être utile aux avocats et militants qui, aux quatre coins de la planète et dans des conditions parfois extrêmes, militent pour la justice.

Avec le soutien de Google, HURIDOCS veut développer des outils qui permettent à ses partenaires d’utiliser l’intelligence artificielle eux-mêmes, après avoir été formés certes, mais sans besoin d’être des experts.

Des fiches en papier, aux logiciels open source, à l’intelligence artificielle

« En 35 ans, les instruments pour gérer l’information et créer des bases de données avec nos partenaires ont énormément changé, se souvient Bert Verstappen, qui travaille pour l’organisation depuis 1987 (HURIDOCS est basé à Genève dès 1993). Au début il y avait les centres de documentation et les catalogues des bibliothèques, surtout en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord. On faisait des fiches en papier, à la main ou à la machine à écrire.

Ensuite on a impliqué les ONG nationales, comme à la fin des années 1980 au Chili et en Argentine, qui ont documenté les violations des droits humains sous les dictatures. Avec elles, nous avons mis sur pied un groupe de travail pour comparer et partager les expériences concernant la documentation des violations. Ensuite nous avons établi les premiers logiciels, toujours avec nos partenaires, que nous avons mis en ligne. Aujourd’hui nous en sommes à la quatrième génération de logiciels, dont le code source est disponible sur https://github.com/huridocs . Tout le monde peut l’utiliser, il est gratuit. L’intelligence artificielle, c’est la nouvelle étape.»

Car comment être sûr de ne pas se tromper parmi la pléthore d’informations qui circulent ? Comment trouver la bonne ? « S’il y a des milliers de photos et qu’il nous en faut une, comment faire ? Pareil pour les cas juridiques, les décisions des tribunaux : comment trouver le bon et le connecter avec un autre qui utilise la même argumentation ? L’intelligence artificielle peut nous donner un précieux coup de main », précise Friedhelm Weinberg.

Comparer les cas semblables en Afrique et en Asie

Un autre exemple est la base de données des décisions juridiques prises par les  mécanismes régionaux en Afrique : la Commission et la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples. « C’est très important pour le continent, souligne Bert Verstappen. Il y a dix ans, les décisions étaient très difficiles d’accès. … Avec notre partenaire, l’Institut des droits humains et du développement en Afrique (IHRDA), basé à Banjul, on les a tout d’abord publiées comme livre. Ensuite, IHRDA et HURIDOCS ont établi une base de données en ligne. Au début les décisions étaient de deux pages, mais aujourd’hui elles en font trente ou quarante, il faut une journée pour ajouter une décision à la base de données, on est toujours en retard ! De plus, souvent elles sont seulement en anglais, pas en français, portugais et arabe, les autres langues officielles. Avec l’intelligence artificielle on va pouvoir ajouter des documents presque automatiquement. Si cela marche bien on pourra réduire l’activité humaine à moins de 10%. »

« On le fera aussi pour la Cour et la Commission interaméricaine des droits de l’homme, précise Friedhelm Weinberg. Le problème est pareil, mais les décisions sont nettement plus longues, elles font 200 pages et il y en a beaucoup plus. Avec l’intelligence artificielle on va pouvoir faire les liens entre les cas, mais aussi entre le système américain et africain. On va pouvoir chercher des connexions dans le monde entier. Par exemple, si je suis un défenseur des peuples autochtones au Mexique, je m’intéresse aux sentences de la Cour interaméricaine des droits de l’homme. Mais si le système me disait qu’en Afrique il y a eu un cas pareil, qu’il y a une jurisprudence plus avancée qu’en Amérique, cela me serait très utile. L’intelligence artificielle permet de faire avancer des droits qui existent déjà, de les comparer aux autres continents, aux autres mécanismes. »

Mais n’y a-t-il pas un problème de protection des données ? Google n’a-t-il pas livré le nom d’opposants en Chine? « Avec Google nous travaillons seulement sur les informations publiques, donc la protection de la sphère privée n’est pas une question sensible. On ne partagerait pas avec eux des informations privées, des documents confidentiels. Peut-être qu’un jour on appliquera aussi l’intelligence artificielle aux informations confidentielles, mais ce sera sans Google car elles appartiennent à nos partenaires» répondent à l’unisson les deux activistes.


Cet article a été publié aussi dans Bon pour la Tête, dans le cadre d’un dossier sur l’intelligence artificielle

Argentine : le tango pour envoyer valser la crise

Photos de milongas à Buenos Aires © Isolda Agazzi

La troisième économie d’Amérique latine s’enfonce dans le marasme, mais à Buenos Aires la classe moyenne court les milongas plus que jamais. Dans les périodes difficiles, le tango est une douce thérapie et il semble renouer avec ses origines humbles, issues de l’immigration.

 « Il y a trop de monde dans cette milonga, on ne peut pas bouger ! » s’énerve Alberto, me faisant virevolter avec précaution pour ne pas marcher sur les pieds des autres danseurs. En effet, la milonga (le bal) de cette salle prisée du centre de Buenos Aires est pleine à craquer. Des hommes et des femmes dansent à la lumière tamisée des lustres peinturlurés, suspendus au plafond en bois, dans une ambiance surannée au charme typiquement porteño. Ils enchaînent tango, valse et milonga (les principaux styles de danse) au son mélancolique du bandoneon, qui semble s’accorder langoureusement aux feuilles jaunissantes de l’automne austral. Pourtant, pour aller danser, aujourd’hui j’ai dû traverser une manifestation d’employés de justice qui réclamaient des hausses salariales et, les autres jours, des mobilisations syndicales de différents corps de métier, à n’importe quelle heure et par tous les temps. C’est que l’automne est chaud à Buenos Aires : le délégué du Fonds monétaire international (FMI) était en ville début mai pour négocier un nouveau prêt de plus de 5 milliards USD, qui viennent s’ajouter aux 56 milliards déjà prêtés à l’Argentine, un record ! En échange, le FMI impose des conditions particulièrement dures, qui vont du gel des salaires dans la fonction publique à la réduction des subventions à certains produits de base.

 

« Jusqu’au 15 du mois on a de l’argent, après on pleure »

Je ne m’attendais donc pas à trouver autant de monde dans les salles de bal de la capitale. L’Argentine n’est-elle pas en crise? « N’oublie pas que nous sommes au début du mois, m’explique Ugo, un quinquagénaire qui va régulièrement aux milongas à la sortie du travail. Jusqu’au 15 nous avons de l’argent pour aller danser, le 20 on pleure », plaisante-t-il. Comme les Argentins aiment faire la conversation entre deux morceaux de musique – c’est même impoli de montrer trop d’empressement à continuer la danse, comme en Europe – j’en profite pour mener une petite enquête. Auprès d’hommes essentiellement, il est vrai, très nombreux dans les milongas porteñas (« sauf quand Messi joue, mais ils vont arriver ! »), en raison de la structure même du bal, qui rend la discussion beaucoup plus aisée avec son partenaire de danse qu’avec sa voisine de table. Dans la plupart des milongas de Buenos Aires, les plus traditionnelles en tout cas, les hommes et les femmes sont assis séparément, les uns en face des autres. Les femmes, impeccablement habillées, attendent une invitation à danser en dégustant un thé avec un morceau de gâteau, ou un verre de vin et une empanada, selon l’heure. Elles montrent leur intérêt par une mirada, un regard ciblé, mais jamais elles ne lancent une invitation.

« Le tango est une thérapie, il crée du lien social »

De l’autre côté de la salle, un vieux monsieur me fait un signe discret de la tête – le fameux cabeceo, très pratiqué à Buenos Aires, un peu moins sous nos latitudes, si bien que les étrangers ont toujours un peu de mal à s’y faire. « Mais non, tu le fais très bien ! » m’assure un jeune Australien qui n’avait pas compris, précisément, que j’avais acquiescé au cabeceo de son voisin… Pour éviter des moments de grande solitude, le code de la milonga porteña veut que le cavalier vienne chercher la dame à sa table et qu’il la raccompagne galamment à la fin de la tanda, une série de trois ou quatre morceaux. Lors de la tanda suivante, nous étant enfin compris, le vieux monsieur se lève avec distinction, boutonne soigneusement son costume, traverse la salle, passe son bras autour de ma taille et m’entraîne sur la piste. « Le tango est une thérapie, il crée du lien social, souligne-t-il. Même si les gens n’ont pas d’argent pour payer la facture du gaz, ils préfèrent ne pas manger que renoncer à aller danser et retrouver leurs amis.»

« Tu es d’où ? » me demande un autre danseur – la question qui démarre toutes les conversations. Lui, il est d’origine italienne, comme la majorité des milongueros semble-t-il, et une bonne moitié des Argentins. «Dans les périodes de crise le tango renaît car l’abrazo, la danse, la musique, ça remonte le moral. Il renoue alors avec ses racines humbles, issues de l’immigration. Lorsque les gens ont de l’argent, ils font autre chose ». A 160 pesos en moyenne (3,5 CHF au taux de change actuel), la milonga reste relativement abordable pour la classe moyenne (supérieure) du centre-ville. Une entrée aux très nombreux théâtres coûte environ 700 pesos. « La crise ne se fait pas tellement sentir au centre de Buenos Aires, où il y a une classe moyenne, mais surtout dans les périphéries pauvres et dans certaines régions du pays, continue-t-il. Mais il est vrai que nous sommes une communauté relativement petite, d’ailleurs on se connaît tous. » Il y a aussi des aficionados étrangers, qui tombent sous le charme du tango et de la ville et y reviennent régulièrement, voire s’y installent carrément.

Photo: rue de Buenos Aires, paralysée par la manifestation des employés du judiciaire le 8 mai © Isolda Agazzi

Le tango, né avec l’immigration

Ce sont les immigrés italiens, espagnols et français de la fin du 19ème siècle qui ont donné naissance au tango, dans les ports du Rio de la Plata, le grand fleuve qui sépare l’Argentine de l’Uruguay. Les hommes esseulés pratiquaient d’abord la danse entre eux, puis s’aventuraient dans les bordels et plus tard dans les bals, à la recherche de l’âme sœur – si possible une femme de la même région, qui parle le même dialecte. Ils dansaient le cachenge, un tango saccadé, où l’on avance de biais, le dos courbé et le bras sur l’épaule de son partenaire, à petits pas rythmés, adaptés aux pavés de l’époque. C’est après avoir débarqué à Paris, à la Belle Epoque, que le tango devint plus stylisé, perdit sa mauvaise réputation, gagna ses lettres de noblesse et accéda aux salles de bal. Les grands compositeurs du début du siècle et de l’âge d’or du tango, dans les années 1940, y ajoutèrent des textes truffés de lunfardo (un mélange d’espagnol et d’italien) qui racontent, avec une nostalgie addictive, les rues de Buenos Aires, les quartiers de l’enfance, la mère, les femmes et bien entendu l’amour perdu. Dans le tango l’homme souffre toujours pour une femme et pleure sur sa vie, devenue un « chemin de croix. » L’inverse est aussi vrai évidemment, mais bien que des chanteuses de tango existent, on ne les entend quasiment jamais dans les milongas. Dans les années 1960 et 1970 le tango perdit de son éclat à Buenos Aires et les salles de bal fermèrent les unes après les autres. Une fois de plus, c’est à l’étranger que se ralluma la flamme, au début des années 1980, pour regagner ensuite Buenos Aires.

Photo: café de Los Angelitos © Isolda Agazzi

200 lieux de danse et une trentaine de milongas par jour

« Pour les retraités, le tango est une thérapie, m’explique Pedro, un enseignant de cette discipline. Les médecins leur recommandent de faire du sport, alors ils préfèrent aller danser quelques heures que marcher dix cuadras (une cuadra, qui équivaut à 100 m et mesure la distance entre deux rues, est l’unité de mesure de la distance en Argentine). Mais aussi pour les gens actifs, qui enfilent leurs chaussures de danse à la sortie du travail, ou entre deux boulots.» Il y a 200 lieux de danse dans la capitale argentine et une trentaine de milongas par jour, de 14h à 6h du matin, avec un public essentiellement local, qui va en rajeunissant au fur et à mesure que la nuit avance. Ou en se mélangeant : « Nous sommes là depuis le début de l’après-midi, maintenant nous allons à une milonga près de l’Obélisque, où un orchestre formidable va jouer jusqu’à 2h du matin. Tu viens ? » Me lance Edoardo, un pimpant octogénaire qui arbore une flamboyante cravate rouge. Le tango, sûrement pas à la portée de toutes les bourses, mais un facteur important d’intégration sociale et intergénérationnelle à Buenos Aires. Et un antidote à la crise, quelle qu’elle soit.


Cet article a été publié aussi dans Bon pour la Tête

Les ONG accusent l’OMC de «pink-washing »

Photo: femmes au marché au Myanmar © Isolda Agazzi

En adoptant une déclaration sur les femmes et le commerce, à la ministérielle de Buenos Aires, l’OMC était accusé par les ONG de vouloir améliorer son image pour étendre des libéralisations qui menacent les droits des femmes. Une année plus tard, les critiques sont toujours aussi virulentes. 

En décembre 2017, à la conférence ministérielle de Buenos Aires, 121 membres de l’OMC ont adopté une déclaration sur le Commerce et la capacitation économique des femmes qui vise à augmenter la participation de ces dernières dans le commerce international en renforçant l’entrepreneuriat féminin. Bien que présentée comme une première dans l’histoire de l’organisation, la déclaration a aussitôt été taxée de « pink washing » par les ONG qui, dans une déclaration signée par 200 organisations féministes et alliées du monde entier, y voient une façon sournoise de faire accepter de nouveaux sujets, instrumentaliser l’égalité de genre pour renforcer le modèle néo-libéral et se concentrer sur les femmes entrepreneurs, en oubliant les autres. « Nous n’allons pas laisser utiliser les femmes comme cheval de Troie pour étendre un système qui détruit leurs vies et celles des enfants, des paysans, des travailleurs et de la planète ! », s’indignait l’activiste écologiste indienne Vandana Shiva. « Les libéralisations menées par l’OMC ont poussé les salaires et les standards du travail à des niveaux historiquement bas et permis aux investisseurs étrangers d’exploiter les femmes comme force de travail flexible et bon marché», renchérissait Joms Salvador, de Gabriela, l’Alliance des femmes philippines.

Photo: femmes au marché au Myanmar © Isolda Agazzi

Commerce pas neutre du point de vue du genre

Pour réagir à cette « fausse bonne idée », des ONG du monde entier, dont Alliance Sud, se sont réunies dans une Gender and Trade coalition dont le Unity statement annonce clairement la couleur : une alliance féministe sur la justice commerciale pour traiter les impacts négatifs des règles commerciales sur les droits des femmes et élaborer des réponses politiques qui s’attaquent aux causes structurelles des violations « genrées » des droits humains. En d’autres termes : montrer que les politiques commerciales ne sont pas neutres du point de vue du genre. Car les femmes ne sont pas seulement entrepreneurs, mais aussi productrices, consommatrices, commerçantes, travailleuses, et principales prestataires du travail non payé. Et les libéralisations commerciales, les déréglementations, les libéralisations des services publics nuisent à leurs droits. D’où un appel à remplacer la compétition par la coopération, la croissance par le développement durable, la consommation par la conservation, l’individualisme par le bien public et la gouvernance du marché par la démocratie participative. Depuis l’adoption de la déclaration de Buenos Aires, l’OMC a organisé des séminaires sur le commerce et le genre, dont un début décembre à Genève, où la Gender and Trade Coalition s’est plainte de ne pas avoir été invitée à parler. Les présentations étaient parfois contradictoires. Une représentante de la Banque mondiale a affirmé que les entreprises exportatrices, intégrées dans les chaînes globales de valeur, emploient proportionnellement plus de femmes. Tout en reconnaissant que «la plupart des modèles [économétriques] que nous utilisons assument qu’il y a le plein emploi, personne dans le secteur informel et que les femmes peuvent passer aisément d’un secteur à l’autre – et nous savons que ce n’est pas vrai. » Une représentante du BIT a indiqué, au contraire, que les femmes travaillent surtout dans des secteurs où les droits de douane à l’exportation sont plus importants – aussi bien en Inde que dans les pays industrialisés. Et lors d’une même présentation, on a pu entendre une panéliste affirmer que le commerce est neutre du point de vue du genre et une autre dire exactement le contraire…

Photo: Buenos Aires, La Boca, © Isolda Agazzi

Dans le Mercosur, les libéralisations ont créé des emplois peu qualifiés et mal rémunérés pour les femmes 

De plus en plus d’accords de libre-échange incluent des dispositions spécifiques sur le genre – 75 (60 en vigueur) sur plus de 500 accords. La plupart de ces dispositions portent sur la coopération, d’autres sur l’égalité de genre, sur des instruments internationaux sur le genre, ou sur les politiques nationales sur le genre. Mais en cas de différend, seul l’ALE entre le Canada et Israël prévoit le recours au mécanisme de règlement des différends. Trois autres ALE prévoient des consultations. Les autres ne prévoient rien du tout. Les ALE de la Suisse ne contiennent pas de disposition spécifique sur le genre.

Dans un rapport qui vient de paraître, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) écrit que « les travaux de recherche de la CNUCED montrent que le processus d’intégration régionale entre les membres du Marché commun du Sud (Mercosur) – Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay – n’a que légèrement réduit les inégalités entre les sexes. Et si une plus grande ouverture commerciale entre les quatre pays d’Amérique du Sud a créé de nouvelles possibilités d’emploi pour les femmes, la plupart sont des emplois peu qualifiés et mal rémunérés.  L’autonomisation économique des femmes gagnerait à ce que la région s’affranchisse de sa dépendance à l’égard des produits primaires et des produits de base qui rendent les pays plus vulnérables aux chocs extérieurs et moins aptes à créer des emplois de qualité. »

La Suisse est en train de négocier un accord de libre-échange avec le Mercosur. Elle devrait étudier l’impact de cet accord proposé sur l’autonomisation économique des femmes.

Cet article a d’abord été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

 

 

 

Le vendredi, c’est transition

Photos de la rade de Genève © Isolda Agazzi

A Genève, le vendredi, des personnes de tous horizons se réunissent pour discuter de monnaie complémentaire, de l’initiative Genève 0 pub, du moratoire sur la 5G… Pour un monde en transition post-spéculation et post-carbone, qui oscille entre économie solidaire et décroissance.

Il fut un temps où le vendredi était jour de jeûne. Désormais c’est le jour où l’on réfléchit à une vie plus frugale pour respecter les limites de la planète. Du moins à Genève, où une vingtaine de personnes se retrouvent à la Maison des Associations pour les Vendredis de la transition, une initiative lancée par les Quartiers collaboratifs et Monnaie léman, en collaboration avec le Colibri, le mouvement de Pierre Rabhi, et animée notamment par Jean Rossiaud, député au Grand Conseil. C’est l’expression locale des Villes en transition – vers un monde post-carbone, post-nucléaire et post-spéculation –, un mouvement lancé en 2006 en Grande Bretagne par Rob Hopkins, devenu mondialement célèbre grâce au film Demain – et dont il existe un Demain Genève et un Après-demain.

« Nous avons quatre slogans : Il existe des solutions immédiates et concrètes au dérèglement climatique ; chacun doit faire sa part ; faisons de nos quartiers des communs et des logiciels libres ; sortons nos lémans comme une carte d’identité de la transition, nous explique l’élu Vert. L’idée est de réinventer la production, la consommation, la démocratie et la gouvernance. Nous avons lancé la monnaie locale le léman, qui est une initiative immédiate et concrète pour relocaliser la production et la consommation en les orientant vers la durabilité.»

8000 monnaies locales dans le monde, dont une quinzaine en Suisse

Il y a 8’000 monnaies locales dans le monde, dont une quinzaine en Suisse, nées pour la plupart après la crise financière de 2008. « On s’est beaucoup inspirés du Wir, une monnaie créée après la crise de 1929 par des entrepreneurs pragmatiques de Zurich et de Bâle. Ils se sont dit qu’il n’y avait pas de raison que la crise à New York, qui avait asséché les marchés financiers, se répercute en Suisse, où il y avait l’un des meilleurs appareils productifs d’Europe, des employés qualifiés et des clients pour leurs produits. Ils ont donc lancé une monnaie qui fonctionnait comme une sorte de troc multilatéral, un crédit mutualisé pour que l’argent circule localement.»

Même si elles visent à relocaliser la production et la consommation, les monnaies locales n’échappent pas à l’idée que la richesse d’un pays se mesure à la somme de ses transactions. « Les entreprises qui adoptent le léman veulent participer à la création de richesse, précise Jean Rossiaud, mais en s’orientant collectivement vers la durabilité. Plus on travaille en léman, plus on fait croître l’économie durable au détriment de l’économie gaspilleuse et spéculative. Nos entreprises désirent redonner du sens à leurs services et proposer des prix «  justes ». Aujourd’hui 550 entreprises acceptent cette monnaie dans le bassin lémanique, dont 75% à Genève. De plus en plus de communes s’y mettent aussi officiellement.

Il précise que l’objectif des Vendredi de la transition, c’est d’offrir un espace à toute personne qui a une idée de projet et veut faire quelque chose d’immédiat et concret. Il y a eu des jardins urbains, un collégien qui voulait vendre des lémans dans son collège, un projet 0 déchets dans l’éco quartier de Meyrin… L’un des succès les plus fulgurants du mouvement, c’est le moratoire sur la 5G: l’idée est née un vendredi, la Coordination genevoise pour le moratoire a été lancée le vendredi suivant, avec communiqué de presse, envoi de la lettre à toutes les communes et circulation de la pétition suisse. Dans la foulée, les cantons de Genève et Vaud viennent de décréter un moratoire sur l’installation des antennes 5G tant que l’impact sur la santé n’a pas été étudié.

Initiative Genève 0 pub validée le 17 avril 

Un autre succès majeur des Vendredis de la transition, c’est l’initiative Genève 0 pub. « L’initiative a été lancée par le Réseau d’Objection de Croissance (ROC) en janvier 2017 lorsque, suite au changement du concessionnaire de publicité, on a vu fleurir en ville des panneaux blancs qui ont été tout de suite colonisés par des mouvements populaires artistiques, nous raconte Lucas Luisoni, du ROC Genève. Au sein des Vendredis de la transition, avec d’autres organisations comme le GLIP, le Collectif Genève sans publicité et les Quartiers collaboratifs, on a mis en place un mécanisme pour aboutir à une initiative municipale afin de libérer les rues de la publicité commerciale. Celle-ci a recueilli les 4’000 signatures nécessaires. Le Conseil d’Etat a décrété que cette initiative n’était que partiellement constitutionnelle, mais nous avons fait recours auprès de la Chambre constitutionnelle et nous avons gagné. Le 17 avril, le Conseil d’Etat a définitivement déclaré l’initiative valide et il va l’envoyer au Conseil administratif de la Ville, qui décidera s’il la met en œuvre directement ou s’il la fait passer en votation populaire. »

Pour le ROC la publicité est un moteur de croissance économique qui entraîne la diminution des ressources en transformant nos désirs en besoins. Le Réseau est né en 2008 – une date charnière, qui a marqué un véritable tournant dans les réflexions sur une économie alternative. Suite à la célébration de la journée mondiale sans achats, des gens ont voulu susciter une prise de conscience sur la fièvre acheteuse « car aujourd’hui les ressources disponibles diminuent. Décroissance c’est un terme coup de poing, qui n’existe même pas en économie car on préfère parler de croissance négative. Pourtant il est urgent de réfléchir à une économie qui respecte l’environnement et ne creuse pas encore davantage l’écart entre les revenus», ajoute Lucas Luisoni.

La décroissance, surtout pour les riches

Quelle est alors la différence entre décroissance et récession ? « La décroissance c’est la reconnaissance que l’on peut vivre mieux avec moins. C’est la frugalité heureuse, dans le sens des mouvements de protection de l’environnement. » Mais peut-elle s’appliquer à tout le monde ? « J’ai travaillé au Niger, où les gens survivent avec moins de 2 USD par jour. C’est évident que dans ce pays il faut une croissance soutenue – même 6% – 7% par an ce n’est pas assez vu l’augmentation de la population. La décroissance doit commencer par les riches, que ce soit les pays riches ou les riches au sein de ceux-ci. Car l’effet de ruissellement défendu par le système capitaliste, à savoir l’idée que tôt ou tard la croissance finira par bénéficier à tout le monde, ne marche pas. »

Nous insistons : la décroissance n’entraîne-t-elle pas le chômage? « Cela dépend des mécanismes de l’emploi mis en place, répond Lucas Luisoni. Il faudrait une répartition plus équitable du travail et une réflexion sur quel travail pour quel argent. Si on achète tout sur internet pour passer plus de temps en famille, un jour nos enfants vont se retrouver à travailler toute la journée dans un hangar pour Amazon. De toute façon, avec la robotisation, il y aura une  réduction du besoin de travail. Il faudra réinventer de nouveaux emplois dans le domaine social et relationnel, ou accepter le principe du revenu de base universel, que nous avons défendu. »

Le représentant du ROC Genève en est convaincu : le discours sur la décroissance est de plus en plus audible. Il affirme que le mouvement représente 15% de la population mondiale, qui cherche des solutions dans la transition, la relocalisation de l’économie, le partage plus équitable, la réparation plutôt que l’obsolescence programmée – bref des dynamiques qui permettent d’envisager l’avenir avec moins de scepticisme. « Car on ne peut pas imaginer un monde avec un futur viable sans réfléchir à un changement radical de modèle économique. »


Cet article a été publié aussi dans Bon pour la Tête, dans le cadre d’un dossier sur la décroissance

Embargo sur Cuba : l’UE menace de porter plainte contre les Etats-Unis

Photos de La Havane © Isolda Agazzi

Suite à l’annonce de l’administration Trump d’autoriser les plaintes contre les entreprises qui opèrent sur d’anciennes propriétés américaines nationalisées par Cuba, l’UE menace de porter plainte contre les Etats-Unis devant l’OMC.  Ce n’est pas trop tôt : l’embargo américain est contraire au droit international et l’Assemblée générale de l’ONU le condamne depuis 26 ans.

Trop c’est trop. Après avoir subi pendant près de soixante ans l’embargo américain contre Cuba sans presque rien dire (et surtout ne rien faire), l’Union européenne a menacé de porter plainte contre les Etats-Unis auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Cet embargo interdit la plupart des importations et exportations entre les Etats-Unis et Cuba et les voyages des Américains. Il interdit aussi à tout bateau de charger et décharger aux Etats-Unis s’il a fait du commerce avec Cuba pendant les six derniers mois. En vigueur depuis 1962, il a été renforcé à plusieurs reprises. Partiellement assoupli par le président Barack Obama, Donal Trump menace de lui donner un nouveau tour de vis.

Cuba estime que l’embargo (qu’elle appelle bloqueo, le blocus) lui a coûté près de 760 milliards USD depuis 1962. Chaque année depuis 1992, l’ONU vote une résolution à la quasi-unanimité (à l’exception des Etats-Unis et d’Israël) pour le condamner.

Il a été décrété par Washington après l’invasion avortée de la Baie des Cochons, en 1961, lors de laquelle 1’400 exilés cubains entraînés par la CIA ont essayé de renverser Fidel Castro, que la Revolucion avait porté au pouvoir deux ans auparavant. Très peu d’entreprises ont les reins assez solides pour investir ou faire du commerce avec Cuba, craignant de ne plus pouvoir accéder au marché américain. L’une des exceptions notables est Nestlé, présente sur l’île depuis 1908, dont les produits figurent parmi les rares denrées alimentaires importées et qui est en train d’achever la construction d’une troisième usine.

Américains autorisés à porter plainte contre les entreprises européennes

La goutte qui a fait déborder le vase, côté européen, est l’annonce faite par le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, le 17 avril, devant les Vétérans de la Baie des Cochons précisément. Washington prévoit de donner un tour de vis supplémentaire à l’embargo en mettant entièrement en œuvre le Helms-Burton Act, qui autorise tout citoyen des Etats-Unis à porter plainte devant les tribunaux américains contre toute entreprise opérant sur de (très) anciennes propriétés américaines nationalisées par la révolution cubaine. Adoptée en 1996, cette partie de la loi n’a jamais été appliquée car les trois présidents qui se sont succédé – Bill Clinton, George W. Bush et Barack Obama – ont toujours fait adopter des moratoires de six mois. A partir du 2 mai ces plaintes seraient désormais possibles. Selon le Département de la justice, 6’000 d’entre elles seraient recevables, pour une valeur de 8 milliards USD.

Elles porteraient contre des entreprises (notamment européennes et canadiennes) qui gèrent des complexes hôteliers et touristiques à Cuba, des distilleries de rhum ou des fabriques de cigares, par exemple. Or ces entreprises risqueraient de déposer à leur tour une contre-plainte devant les tribunaux européens, exacerbant encore davantage la guerre commerciale entre les Etats-Unis et l’Union européenne. Dès lors les officiels européens ont fortement protesté. Ils considèrent que l’application extraterritoriale de mesures unilatérales contre Cuba est contraire au droit international et menacent de porter le cas devant l’Organisation mondiale du commerce.

L’embargo, instrument politique

L’application du Helms-Burton Act dans sa totalité serait un coup extrêmement dur pour Cuba, dont l’économie est déjà à bout de souffle et qui essaie d’attirer des investissements étrangers. Comme si cela ne suffisait pas, John Bolton a annoncé aussi le plafonnement des transferts d’argent des Cubains résidant aux Etats-Unis à 1’000 USD tous les quatre mois, alors que Barack Obama avait supprimé tout plafond. En 2016, ces transferts étaient de trois milliards USD. Ces fonds sont vitaux pour l’économie cubaine, ils permettent l’essor d’un semblant de propriété privée, alors que l’accès aux financements internationaux est presque impossible pour Cuba, en raison notamment de l’embargo américain.

Les mesures annoncées par l’administration Trump sont clairement politiques. Elles visent à étrangler encore un peu plus le régime cubain, accusé de soutenir le gouvernement Maduro. Le Venezuela est effectivement l’un des principaux et derniers fournisseurs de Cuba, surtout pour le pétrole. L’effondrement du Venezuela est en train de créer une crise économique à Cuba qui pourrait rappeler la douloureuse période spéciale du début des années 1990, lorsque la chute de l’URSS avait mis le pays à genoux.

Soixante ans après la Revolucion, Cuba essaie de s’adapter à un monde qui a profondément changé. Le 24 février, après une large consultation, le peuple a adopté une nouvelle constitution qui reconnaît la propriété privée et abandonne le terme de communisme au profit de socialisme. Les Etats-Unis doivent comprendre que la guerre froide est terminée et arrêter de mettre les bâtons dans les roues de l’île caraïbe. Et l’Union européenne doit faire valoir le droit international à l’OMC… Que les Etats-Unis essaient de paralyser précisément, en bloquant la nomination des juges à l’organe d’appel, dont ils considèrent les sentences trop politiques. On n’est pas sorti de l’auberge.

 

Voir aussi, du même auteur,

« Respect pour les acquis de la révolution cubaine, malgré l’opposition des Etats-Unis »

La Suisse devrait effacer sa dette cubaine

Cuba à la croisée des chemins

L’hospitalité au cœur des hommes et au sommet des Alpes

Photos de l’Hospice du Grand Saint Bernard © Isolda Agazzi

L’Hospice du Grand Saint Bernard accueille des voyageurs depuis près de mille ans. Aujourd’hui, neuf mois sur douze, ce sont des skieurs fascinés par la paix et la beauté  des lieux. Bien que non directement confrontés aux réfugiés, les chanoines regrettent « qu’en plaine » des gens soient rejetés à cause de leur différence.

C’est une maison de couleur ocre adossée à la montagne, suspendue entre deux pays ou entre ciel et terre, comme vous voudrez… On y vient à raquettes ou en ski de randonnée entre octobre et juin, lorsque la route est fermée et l’Hospice du Grand-Saint-Bernard coupé du monde et assoupi sous un manteau neigeux. Maintenant on y monte plus facilement que par le passé (bien que non sans risques en hiver), mais de tout temps le passage des Alpes a été une expédition, souvent mortelle, pour les voyageurs, pèlerins, marchands, contrebandiers et autres passants – les plus célèbres étant Napoléon et dit-on, Hannibal, même si ceci s’avère être une légende. Jusqu’à la fondation de l’Hospice en 1050 et la création de la Congrégation des chanoines du Grand-Saint-Bernard par Bernard, archidiacre d’Aoste, au sommet du col, en territoire actuellement helvétique, à un jet de pierre de la frontière italienne.

« Ce qui compte pour nous, c’est l’humain. Nous offrons l’hospitalité à toute personne qui vient frapper à notre porte et ne demandons jamais de passeport », s’exclame Raphaël Duchoud, la joie de vivre estampillée sur le visage, l’un des quatre membres de la Communauté religieuse qui font tourner l’énorme bâtisse, avec une dizaine de collaborateurs au service de l’accueil, tous membres de la Maisonnée. « Une fois, des contrebandiers et des douaniers ont été accueillis simultanément, mais les chanoines se sont débrouillés pour qu’ils ne se croisent pas ! » s’amuse-t-il à raconter.

Combe des Morts et arrivée à l’Hospice

Aujourd’hui les amateurs de montagne rejoignent l’Hospice, situé à 2’473m d’altitude, en montant pendant un peu plus de deux heures depuis l’ancienne station de ski du Super Saint-Bernard, avant l’entrée du tunnel. On foule la neige en longeant la rivière et l’on passe par deux refuges d’où, jusqu’à une époque récente, on pouvait appeler directement l’Hospice pour information ou en cas de besoin. En avançant encore un peu, on arrive à la Combe des Morts, la bien nommée car c’est là que le danger d’avalanches est le plus élevé – la dernière avalanche meurtrière y remonte à 2015. Par mesure de sécurité en cas de danger marqué, on peut laisser la distance d’une vingtaine de mètres entre les marcheurs ; du fond de la combe, on rajoute encore un peu de dénivelé et soudain… on se retrouve nez à nez avec l’austère bâtisse.

Quand il neige, c’est encore plus impressionnant : dans le brouillard et le vent, c’est à l’improviste, au détour d’une bosse, que surgit le refuge tant convoité qu’on cherchait en vain des yeux depuis le fond de la vallée. Comme pour ajouter encore quelques frissons dans le froid polaire, une des premières bâtisses qu’on aperçoit, c’est la morgue : une petite construction sur la gauche surmontée d’une croix, où reposent quelques 200 cadavres de victimes d’avalanches que personne n’est venue réclamer, pour la plupart momifiés par le froid. Murée depuis 1950, elle est pourtant loin d’être sinistre et participe même de l’atmosphère si particulière des lieux, où se mêlent la vie et la mort, la nature et la spiritualité.

Chanoines et chiens Saint-Bernard au secours des voyageurs

Pour atteindre l’Hospice par les deux versants du col, la montée est un peu sportive, mais elle permet de se faire une idée très vague du périple d’antan. Jusqu’au début du XXème siècle, on ne pouvait franchir le col qu’à pied, à cheval ou à dos de mulet. Ensuite l’invention et la diffusion du ski, avec bâtons et peaux de phoques, vinrent faciliter les déplacements hivernaux ; une facilité toute relative… Un film en noir et blanc datant de 1936, véritable morceau d’anthologie qu’on se délecte à voir et revoir à l’Hospice, montre les voyageurs qui descendaient du train à Orsières et prenaient la diligence, puis un traîneau jusqu’à Bourg-Saint-Pierre, d’où ils partaient à pied ou chaussaient de longs skis en bois pour entamer la montée. S’ils étaient pris dans une tempête de neige ou emportés par une avalanche, les chanoines dévalaient les pentes à ski pour voler à leur secours, leurs longues tuniques, soutanes et redingotes virevoltant dans le vent. Ils sondaient l’avalanche à l’aide de longues tiges en bois arrondies aux extrémités, aidés par les célèbres chiens Saint-Bernard. Après avoir découvert les malheureux, ils les déposaient sur une civière et les ramenaient à l’Hospice, vivants ou morts. Les voyageurs qui arrivaient sains et saufs étaient nourris et logés gratuitement dans des chambres très confortables, « où l’épaisseur des murs et le chauffage central les maintenaient au chaud. Ils pouvaient y passer une nuit et prendre deux repas, à moins que le mauvais temps ne les retînt plus longuement », récite le film.

Aujourd’hui les chiens Saint-Bernard passent l’hiver près de Martigny et ont été avantageusement remplacés par les détecteurs d’avalanches et les hélicoptères. Ils ne remontent à l’Hospice qu’en été, pour prendre la pose avec les touristes.

Actuellement, l’Hospice peut accueillir en hiver jusqu’à 130 personnes et le week-end, il affiche souvent complet. Les sportifs viennent fortifier le corps et ressourcer l’esprit dans le silence de ce lieu hors du temps, posé au cœur de montagnes immaculées. Ils gagnent le Col de Fenêtre ou grimpent sur le Mont Fourchon pour une vue imprenable sur les Alpes, le fidèle Mont Blanc toujours en arrière-plan. Le soir, ils déambulent dans les allées de cette auguste bâtisse chargée d’histoire, dégustent un repas simple, mais succulent et varié, et passent une nuit douillette en dortoir, ou dans des chambres aux meubles en bois massif et canapés en velours, le tout dans une chaleur humaine contagieuse, comme seuls les chanoines savent la transmettre « dans l’esprit de saint Bernard. »

Provisions amenées par camion pour neuf mois

Approvisionner une maison aussi grande, coupée du monde neuf mois par an, c’est un véritable défi que l’Hospice a relevé haut la main : début octobre, des camions fournisseurs amènent les provisions qui, en principe, vont suffire jusqu’au début juin – « sauf en ce qui concerne le pain, pour lequel nous avons recours à un héliportage au début mars afin de compléter les stocks pour tenir jusquà l’ouverture de la route au début juin» précise le père Raphaël. L’approvisionnement en eau se fait par une source qui appartient à l’Hospice. L’électricité y est installée depuis novembre 1911 ; jusqu’en 1962, elle a été produite par une génératrice fonctionnant à mazout et depuis lors, par un câble électrique qui relie le bâtiment au tunnel du Grand-Saint-Bernard. En ce qui concerne les poubelles, « vu que le prochain camion-poubelle ne passera qu’en juin, les hôtes sont priés de ramener leurs déchets et d’aider, si possible, à descendre les sacs poubelles pour les acheminer dans les molochs à ordures prévus par la Commune », nous explique-t-on.

Quant au chauffage, il est assuré par deux chaudières à mazout, tellement puissantes qu’il fait presque trop chaud. « Aujourd’hui il est rare qu’il fasse – 30 degrés, comme rapporté dans le film. Le réchauffement climatique se fait sentir, mais il faut dire qu’il est en marche depuis un siècle. Du temps des Romains, il faisait même beaucoup plus chaud que maintenant et la végétation boisée croissait plus haut en altitude qu’aujourd’hui ; le mot Cervin, par exemple, viendrait du latin “silva“, qui veut dire forêt, car celles-ci atteignaient cette montagne au pied de ses parties rocheuses. Le grand refroidissement date du Moyen-Age » explique le père Raphaël à un public médusé, le visage cramé par le soleil d’altitude.

 

Un seul réfugié est passé

Comment cette communauté religieuse comptant au total une quarantaine de membres, composée en majorité de Valaisans – elle possède aussi l’Hospice du Simplon et est présente dans quelques secteurs paroissiaux comme celui de Martigny, de Bagnes et d’Orsières, ainsi qu’en mission à l’île de Taïwan – perçoit-elle les murs qui se dressent sur le continent ? «Ce qui nous impressionne, c’est la peur de la différence, qui fait qu’on se bloque face à l’inconnu, nous répond le père Raphaël. C’est clair que beaucoup de personnes ne sont pas prêtes à être confrontées à l’inconnu et ont le sentiment d’être envahies par l’étranger. »

L’automne passé l’Hospice a accueilli un réfugié de passage, mais c’était un fait rarissime. Il y a trois ou quatre ans, des réfugiés avaient essayé de s’engager sur le col pendant le mois de novembre, mais avant d’y arriver, ils avaient été bloqués par le mauvais temps et rejoints par la police italienne ; les habitants du Col n’ont été informés qu’ultérieurement de ce fait.

L’Hospice n’est donc pas confronté directement à la réalité de l’asile, mais les membres de la Congrégation en paroisse sont concernés par ce phénomène. A la paroisse de Martigny, une laïque consacrée, membre de la communauté et chargée de la pastorale des réfugiés, s’occupe de leur insertion dans la société martigneraine. Il y a quelques années, un groupe de réfugiés appelés à se réinsérer dans le monde du travail « en plaine » ont participé près de l’Hospice à la restauration du mur en pierres sèches soutenant le chemin plat qui abrite les conduites d’amenée d’eau potable. «De par notre tradition, nous sommes sensibles à la réalité des gens qui ont dû quitter leur pays natal à cause de la famine, de la persécution et de la guerre et qui essaient de trouver une vie digne dans les pays occidentaux – d’où l’indignation et la révolte que l’on peut ressentir face au drame de convois entiers de réfugiés naufragés en mer dans des situations déplorables, ceci à cause d’un manque d’accueil qui leur a été fatal.»