Crier les heures et guetter la vie

Renato Häusler est le guet de la Cathédrale de Lausanne depuis plus de vingt ans. Cinq nuits par semaine, il crie les heures de 22h00 à 2h00. Une activité décalée – en Europe il ne reste que sept guets historiques – qui l’amène à philosopher près des étoiles pour trouver la paix, loin de la course à la productivité des gens d’ici-bas

Marie-Madeleine sonne 22h00. Avec ses 6’600 kg, la cloche de la Cathédrale de Lausanne fait un bruit du tonnerre qui nous fait sursauter, manquant presque de nous éjecter de la balustrade. Renato Häusler se moque gentiment de nos frayeurs, chausse son chapeau en feutre, empoigne la lanterne et met les mains en porte-voix autour de la bouche : « C’est le guet, il a sonné 10, il a sonné 10 !», clame-t-il du haut du clocher en direction de l’est. Ensuite il se déplace sur le côté nord et répète le même cri, puis à l’ouest, puis au sud. Dans l’obscurité de la nuit battue par les vents, on aperçoit en bas la silhouette du Château et, au loin, les lumières feutrées de la ville. Les étoiles se cachent dans la nuit pluvieuse, pourtant on a l’impression de les toucher avec la main.

« Crier les heures, on pourrait s’en passer, c’est ça que j’aime »

« Pour moi le paradis est sur terre. On en a fait un enfer, mais quand on voit la diversité de la nature, des êtres humains, c’est fabuleux ! » s’exclame-t-il en rentrant prestement dans sa loge, où il vient se calfeutrer et parfois piquer un somme entre chaque ronde, une par heure jusqu’à 2h00. Drôle d’activité que celle de ce jovial bonhomme de 62 ans, titulaire du poste de guet de la cathédrale depuis plus de vingt, un employé presque comme les autres de la Ville de Lausanne qui passe cinq nuits par semaine sur le donjon à crier les heures.

« C’est le destin qui m’a poussé ici : en 1987, un copain m’a proposé de faire des remplacements. A l’époque je travaillais avec des handicapés et je venais ici quelques nuits par semaine » raconte-t-il, attablé dans la minuscule loge en bois où il ne manque rien, sauf les toilettes – la cathédrale a beau s’être modernisée, même de nos jours cela serait trop compliqué d’assurer l’évacuation à une telle hauteur. « Ce qui me plaît dans cette activité, c’est la solitude et ce côté complètement décalé par rapport à notre époque : crier les heures, on pourrait s’en passer », s’amuse-t-il.

Au Moyen-Âge, surveiller les incendies

Au Moyen-Âge, les guets servaient surtout à surveiller l’arrivée du feu en ville, à Lausanne comme dans toute l’Europe. Vu que les maisons étaient en bois et les rues encombrées par les animaux et les charrettes, les incendies se répandaient comme des traînées de poudre. Les guets étaient censés observer la ville non-stop, sonner les cloches à toutes les heures – aujourd’hui c’est automatique – et annoncer l’heure. « Mais pendant des années il ne se passait rien, il faisait nuit, il n’y avait pas de loge, ça ne devait pas être rigolo tout le temps, donc ils ont raté quelques incendies dévastateurs… », relève Renato Häusler.

Pendant la deuxième moitié du 19ème siècle, presque tous les guets d’Europe ont disparu. Les villes étaient en pierre, les pompiers pouvaient se déplacer facilement, si bien qu’en 1880 le conseil communal de Lausanne a décidé de supprimer la surveillance. Mais jusqu’en 1950 il fallait quelqu’un pour sonner les cloches et le guet a continué à le faire et à crier les heures: d’abord de 21h00 à 6h00 jusqu’en 1950, ensuite de 22h00 à 2h00, comme aujourd’hui.

« Depuis l’origine de la cathédrale, en 1235, il y a toujours eu quelqu’un à la tour, continue fièrement notre hôte. En Europe il reste sept guets historiques : trois en Allemagne, un en Pologne, un en Suède, un en Angleterre et un à Lausanne. » Dans les années 1970, des retraités ont réactivé cette tradition, surtout en Allemagne et aux Pays-Bas. En 1987 l’un d’entre eux a fondé une confrérie européenne des guets qui, à l’heure actuelle, regroupe une soixantaine de localités, dont Lausanne. Elle compte 200 guets qui se réunissent une fois par an, à l’Ascension, toujours dans une ville différente et en 2012 Lausanne a été la ville d’accueil – « Que des bonhommes, il n’y a pas de femmes, je ne pourrais pas transmettre mon métier à mes filles ! » rigole le père de famille.

Tranquillité d’esprit face au futur

« Entre chaque ronde je dors un peu, continue-t-il. Pendant des années j’ai préparé le matériel pour Kalalumen, mes illuminations à la bougie, ou alors je me branche sur internet et je joue du scrabble en ligne, j’écoute de la musique classique, je lis sur l’histoire, l’astronomie » raconte celui qui passe ses nuits à tutoyer les étoiles. Ce qui visiblement l’a rendu philosophe : « Dans le passé, la place de l’homme dans la nature était beaucoup plus belle qu’aujourd’hui. Certes, la vie était dure, les différences entre riches et pauvres plus marquées, la condition de la femme peu enviable, beaucoup de choses ont évolué dans le bon sens. Mais l’homme avait une tranquillité d’esprit face au futur, il vivait dans le silence et en harmonie avec la nature. L’humanité est à un tournant de son histoire, si on continue avec notre comportement irresponsable de consommateurs gloutons, on va dans le mur. Alors qu’on pourrait vivre dans un monde apaisé »

Une paix qu’il trouve sur son donjon et qui attire plus de 700 visiteurs par an, dont beaucoup d’écoliers. Qui doivent ouvrir grand les oreilles : « A mon époque, dans les années 1970- 1980, c’était plus facile de faire des choses différentes, même sans formation. Aujourd’hui c’est moins souple, dans n’importe quel métier il faut fournir ou produire, tout est lié à l’économie. Le guet est gratuit. C’est ça qui me plaît. »

Marie-Madeleine sonne 23h00. Cette fois on s’est habitué, on ne sursaute plus. Renato Häusler enfile son chapeau en feutre, prend sa lanterne, sort de sa loge et s’en va crier les heures aux quatre coins de la Cathédrale de Lausanne. « C’est le guet, il a sonné 11, il a sonné 11 !»


Cet article a été publié dans l’Echo Magazine

Le tonnerre avant l’aube ?

Tout le monde avait voulu croire à la transition démocratique en Birmanie, mais depuis le coup d’Etat sa fragilité nous a explosé à la figure. De plus en plus de jeunes sont prêts à en découdre pour faire table rase du passé, écarter définitivement l’armée et créer un nouveau pays qui respecte les droits des minorités

Le 9 novembre 2015, j’ai rejoint la petite foule rassemblée devant le siège de la Ligue nationale pour la démocratie à Rangoon, pour attendre le résultat des premières élections démocratiques de l’histoire du Myanmar, appelé anciennement Birmanie. La nuit, des trombes d’eau s’étaient abattues sur la ville et avaient transformé les rues en rivières, comme si le ciel voulait laver le passé et tourner définitivement la page. Mais ce matin-là la journée s’annonçait radieuse.

Après avoir boycotté pendant des décennies la visite de ce pays – l’un des plus beaux d’Asie, mais dirigé d’une main de fer par les militaires depuis 1962 – mon émotion était à son comble. Et l’espoir à la hauteur de celui des défenseurs des droits humains rencontrés au fil des ans à l’ONU de Genève, où ils venaient plaider pour la libération d’Aung San Suu Kyi, la cheffe de l’opposition, placée en résidence surveillée par la junte militaire pendant vingt ans.

Ce jour-là, l’atmosphère était paisible et bon enfant: les gens attendaient à l’ombre en lisant le journal, en sirotant un thé ou en consultant leur téléphone portable. Le suspense a pris fin rapidement : le parti de la lauréate du Prix Nobel de la Paix a remporté les élections législatives haut la main et elle est devenue de facto la cheffe du gouvernement.

Personne n’était dupe, mais tout le monde voulait y croire

Malgré l’enthousiasme soulevé par cette victoire, personne n’était dupe : en vertu de la constitution qu’ils s’étaient taillés sur mesures, les militaires conservaient 25% des sièges au Parlement et les trois ministères clé de la Défense, l’Intérieur et les Frontières – stratégique s’il est dans un pays où plus de 130 minorités ethniques vivent principalement le long des frontières. Pourtant un vent d’optimisme soufflait sur le Myanmar et la certitude que le pays allait vers des jours meilleurs et l’ouverture au monde.

Malheureusement on a déchanté très rapidement. Dès 2017, des centaines de milliers de Rohingyas, la minorité musulmane apatride de l’ouest du pays, ont dû fuir vers le Bangladesh pour éviter les massacres perpétrés par l’armée birmane. A la grande déception des militants des droits humain, Aung San Suu Kyi est restée muette face à ces exactions et s’est même rendue en personne à la Cour internationale de justice de la Haye pour défendre son pays des accusations de génocide. Des pétitions ont même circulé pour demander qu’on lui retire le Prix Nobel de la Paix.

Nouvelle constitution qui respecte les droits des minorités

Depuis lors, c’est encore pire : le 1er février, cette démocratie aux pieds d’argile s’est effondrée. Les militaires ont perpétré un coup d’Etat extrêmement violent qui a déjà fait plus de 760 morts parmi les manifestants et arrêté 3’600 personnes, dont beaucoup sont portées disparues. De plus en plus de jeunes voient dans la lutte armée la seule option possible et rallient les guérillas des minorités ethniques pour constituer une armée nationale. Un gouvernement parallèle a été constitué. Les Birmans veulent une nouvelle constitution, véritablement démocratique, qui écarte définitivement les militaires et respecte les droits des minorités.

Les pays occidentaux ont adopté des sanctions ciblées contre les responsables de la junte et les deux conglomérats qu’elle contrôle, potentiellement plus efficaces et moins nocives pour la population que l’embargo américain et européen qui a duré jusqu’en 2012. La Russie et les pays asiatiques, principaux investisseurs au Myanmar et soutiens du régime, à commencer par la Chine, se limitent à des exhortations au calme, mais ils n’ont pas adopté de sanctions. La Chine et la Russie bloquent toute résolution au Conseil de sécurité des Nations Unies.

Beaucoup de Birmans semblent prêts à en découdre pour faire table rase du passé et construire un nouveau pays. Pourvu qu’il ne soit pas trop tard pour trouver une solution diplomatique et éviter une guerre civile qui sonnerait alors comme un coup de tonnerre avant l’aube.


Une version de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine

 

Holcim empêtrée en Birmanie

Cérémonie de LafargeHolcim au Myanmar, 2014 © UMA/FB

En 2019, une enquête de l’ONU révélait que LafargeHolcim entretenait des relations étroites avec le MEHL, un conglomérat contrôlé par l’armée birmane. Le cimentier affirme qu’il avait quitté le pays. Pourtant à ce jour il n’a toujours pas liquidé son entité juridique inactive au Myanmar et les défenseurs des droits humains s’impatientent

Dans la foulée du coup d’Etat perpétré par l’armée birmane le 1er février, et qui a déjà fait plus de 760 morts, le député Nicolas Walder a demandé au Conseil fédéral de s’assurer que les activités des entreprises suisses ne soient pas liées aux conglomérats MEC et MEHL, contrôlées par l’armée. Mais y en a-t-il ? La réponse se trouve dans Les intérêts économiques de l’armée du Myanmar, un rapport du Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies qui détaille les intérêts économiques de la Tatmadaw, la puissante armée birmane. En 2017, en pleine crise des Rohingyas, l’ONU a dépêché au Myanmar (appelé anciennement Birmanie) une mission d’enquête internationale pour essayer d’assécher les finances de l’armée, responsable des « crimes les plus graves en droit international ». Dans les Etats Shan et Kachin du nord du pays, où se trouvent les mines de jade et de rubis et les plantations extensives de bois, l’armée était accusée de travail forcé et violences sexuelles et, dans l’Etat du Rakhine, de génocide envers les Rohingyas.

En 2018, LafargeHolcim a quitté le Myanmar en catimini

Parmi les 44 entreprises ayant des liens commerciaux avec l’armée birmane, le rapport mentionnait une multinationale suisse, active au Myanmar depuis 2014 : LafargeHolcim, le plus grand cimentier du monde, dont le siège est à Zoug. Une de ses filiales, Thilawa Cement and Building Materials, était accusée de partager le conseil d’administration avec une filiale du MEHL. Le rapport recommandait de couper toute relation commerciale avec les deux conglomérats contrôlés par l’armée.

LafargeHolcim l’a-t-elle fait ? « L’entreprise a décidé de quitter le pays en 2017 et a cessé ses activités en 2018. Nous sommes en train de liquider l’entité juridique inactive au Myanmar et avons demandé sa radiation auprès du tribunal compétent de Yangon (ce qui implique bien sûr que l’entité juridique inactive n’a plus d’employés) » nous répond un porte-parole.

Pourtant les experts de l’ONU l’ignoraient : « Lorsque nous avons publié notre rapport en 2017, nous n’avions pas connaissance d’une annonce publique d’une quelconque décision de LafargeHolcim de quitter le Myanmar » nous déclare Chris Sidoti, l’un des enquêteurs. « Ont-ils pris cette décision en 2017 ? On ne nous l’a pas dit. Ont-ils fait une annonce publique à ce moment-là ou en 2018 lorsqu’ils disent avoir cessé leurs activités ? Nous n’en avons pas eu connaissance. Ni personne d’autre. »

LafargeHolcim affirme avoir quitté à cause de « la situation »

Pourquoi LafargeHolcim a-t-elle quitté le Myanmar en 2018 et ne l’a annoncé que deux ans plus tard ? « En 2017, quand le conseil d’administration a pris connaissance de la situation, il a décidé de quitter le pays. L’entreprise a immédiatement cessé ses activités qui ont pris un terme en 2018. C’était une activité non-matérielle pour le groupe, qui ne nécessitait pas de communication globale. Depuis, l’entreprise est inactive, il n’y a pas d’employés, pas de vente, mais le processus de désenregistrement prend du temps », nous assure le porte-parole.

La première annonce a été faite en juillet 2020, après une enquête menée par un journaliste de la Sonntagszeitung par suite du rapport de l’ONU. Il a révélé qu’après avoir investi 11 millions de francs au Myanmar, LafargeHolcim était en train d’essayer de se débarrasser de l’affaire en la vendant à deux actionnaires minoritaires liés aux entreprises contrôlées par la junte. Selon le journaliste, ce sont ses questions qui ont décidé LafargeHolcim à arrêter la transaction et à liquider l’entreprise au lieu de la vendre, quitte à perdre deux millions de francs – ce qui lui a permis d’éviter de justesse un énième scandale, après celui de Daech en Syrie.

Christ Sidoti est sceptique : « Si LafargeHolcim a cessé sa collaboration avec les militaires du Myanmar, c’est une bonne chose. Néanmoins, il est intéressant de constater que, trois ans après leur prétendue décision, ils n’ont toujours pas liquidé leur « entité juridique inactive ». En fait, ils continuent à remplir des déclarations d’entreprise au Myanmar. Ont-ils vendu leurs actifs au Myanmar ? Pas avant juillet 2020, selon le journaliste suisse qui s’est rendu sur place à l’époque. »

Déclaration annuelle rendue le 26 avril

La Direction des investissements et de l’administration des entreprises du Myanmar indique sur son site internet que l’entreprise a rendu une déclaration annuelle le 26 avril et que la prochaine est due dans un an. Le porte-parole de LafargeHocim affirme qu’il s’agit d’une formalité obligatoire que toutes les entreprises du Myanmar doivent remplir tant que la société est enregistrée et même si elle est inactive. Mais ce n’est pas un rapport d’activités, ni une déclaration financière.

Des déclarations qui ne convainquent pas Yadanar Maung, porte-parole de l’ONG Justice for Myanmar : « Il n’y a eu aucun changement sur le papier concernant les activités de LafargeHolcim au Myanmar, qui sont liées au conglomérat militaire MEHL. LafargeHolcim maintient ses dossiers d’entreprise à jour au lieu de couper les liens avec les militaires, comme le recommandait la mission d’évaluation des Nations Unies. LafargeHolcim doit cesser de traîner les pieds et liquider son entreprise de manière à respecter ses obligations internationales en matière de droits humains et à empêcher ses partenaires militaires de réaliser des profits. L’armée du Myanmar fonctionne comme un gigantesque cartel institutionnalisé qui vole les richesses du peuple birman et finance les atrocités. Lafarge Holcim doit mettre fin à sa complicité avec ce cartel », nous déclare-t-il.

Sur place, la situation devient toujours plus compliquée. Le 16 avril, le Myanmar a formé un gouvernement d’unité nationale, sur la base de la nouvelle Charte fédérale de la démocratie publiée le 31 mars. L’existence de deux groupes (les forces armées et le gouvernement d’unité nationale) qui prétendent être le gouvernement national pourrait impliquer que le secteur privé restant sera bientôt confronté à la difficile question de savoir à quelles lois et procédures il devra obéir et à qui il devra payer des impôts.


Lafarge empêtrée avec Daech en Syrie

2019 a été décidément une année noire pour LafargeHolcim : le 7 novembre, la justice française a confirmé sa mise en examen pour financement du terrorisme. Le cimentier est soupçonné d’avoir versé près de 13 millions d’euros à des groupes djihadistes en Syrie, dont Daech, pour maintenir les activités de son site. Dans une question déposée au Parlement en 2017, Mathias Reynhard avait demandé au Conseil fédéral comment il s’assurait que LafargeHolcim ne collaborait plus avec des groupes terroristes. Celui-ci avait répondu que les faits reprochés remontaient à 2013 – 2014, avant la création du groupe LafargeHolcim en juillet 2015 et que la législation suisse n’était donc pas applicable à l’époque.


Trois entreprises occidentales liées à l’armée en 2019

Selon le rapport de l’ONU (septembre 2019), trente officiers de haut rang, à commencer par le général Min Aung, possédaient et contrôlaient deux conglomérats, le Myanmar Economic Holdings Limited (MEHL) et le Myanmar Economic Corporation (MEC), qui a leur tour possàdaient pas moins de 106 entreprises dans tous les secteurs économiques – de la construction à l’extraction de pierres précieuses, en passant par l’assurance, le tourisme, la manufacture et la banque – auxquelles il fallait ajouter 27 entreprises étroitement affiliées au MEHL et au MEC par le biais de structures corporatives.

14 entreprises étrangères avaient des joint-ventures et 44 au moins d’autres formes de liens commerciaux avec les entreprises de la Tatmadaw. Les entreprises en joint-venture étaient toutes asiatiques (surtout de Corée du Sud, Japon et Chine). Les entreprises ayant des liens contractuels ou commerciaux aussi (surtout chinoises, singapouriennes, sud-coréennes et indiennes) à l’exception notable de trois entreprises européennes : la franco-suisse LafargeHolcim, la française Oberthur Technologies (qui appartient au groupe Idemia) et la belge Newtec.

Seize entreprises étrangères (surtout russes, chinoises et indiennes) vendaient des armes à l’armée birmane et sept, dont quelques européennes, du matériel technologique à double usage.

Les experts recommandaient aux Etats membres de l’ONU de mettre en œuvre des sanctions ciblées, y compris des interdictions de voyage et le gel des avoirs des patrons de la Tatmadaw. Le 25 mars, les Etats-Unis ont adopté des sanctions contre le MEC et le MEHL. Le 19 avril, l’Union européenne a imposé à son tour des sanctions contre les deux conglomérats. Le 30 avril, la Suisse a pris aussi des sanctions contre le MEC et le MEHL.


Une version de cet article a été publié dans Le Courrier du 4 mai 2021

Dérogation sur les vaccins : après le oui américain, la Suisse doit se réveiller

Dans une volte-face historique, les Etats-Unis de Joe Biden ont décidé hier soir de soutenir la proposition de dérogation aux droits de propriété intellectuelle pour accélérer la production de vaccins contre le Covid-19. L’Union européenne a dit qu’elle allait y réfléchir. La Suisse semble vouloir camper sur son opposition

 « Sleepy Joe » a frappé encore. Prenant tout le monde de court, l’administration Biden – Harris a annoncé hier le soutien à la levée des droits de propriété intellectuelle pour les vaccins contre le Covid- 19. Des négociations dans ce sens sont en cours à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), mais jusqu’à présent les Etats-Unis s’y étaient opposés, tout comme l’Union européenne, la Suisse et les principaux pays industrialisés. La proposition a été lancée par l’Inde et l’Afrique du Sud l’année passée et elle a reçu le soutient d’une centaine de pays. Elle vise à faciliter et accélérer la production des vaccins et à les rendre plus accessible aux pays pauvres.

Dans une déclaration envoyée aux médias ce matin, Katherine Tai, la représentante américaine au commerce, justifie ce revirement à 180 degrés : “Il s’agit d’une crise sanitaire mondiale, et les circonstances extraordinaires de la pandémie de Covid-19 exigent des mesures extraordinaires. L’administration croit fermement aux droits de propriété intellectuelle, mais, dans le but de mettre fin à cette pandémie, elle soutient la renonciation à ces droits pour les vaccins Covid-19. Nous participerons activement aux négociations de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) nécessaires pour y parvenir. Ces négociations prendront du temps étant donné la nature consensuelle de cette institution et la complexité des questions en jeu ».

Elle ajoute que l’objectif de l’administration est de fournir le plus grand nombre de vaccins sûrs et efficaces au plus grand nombre de personnes, le plus rapidement possible.  Alors que l’approvisionnement en vaccins pour le peuple américain est assuré, l’administration affirme qu’elle continuera à intensifier ses efforts – en collaboration avec le secteur privé et tous les partenaires possibles – pour développer la fabrication et la distribution des vaccins. Et qu’elle s’efforcera également d’accroître les matières premières nécessaires à la production de ces vaccins.

La Suisse risque d’être de plus en plus isolée

Réagissant à la décision américaine, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est dit prête à en discuter. Le Directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a salué une décision historique.

La question est maintenant de savoir ce que va faire la Suisse. Sourde aux appels d’ONG comme Alliance Sud et d’une pétition signée par près de 1’300’000 personnes dans le monde, dont des Prix Nobel et des scientifiques, elle reste inamovible : « La Suisse ne semble pas vouloir changer de politique, pour l’instant du moins, regrette Fabian Molina, membre de la Commission de politique extérieure du Conseil national. Après l’annonce de la décision américaine, j’ai demandé au Seco ce qu’il a l’intention de faire, mais il ne me répond pas. La Suisse risque de s’isoler de plus en plus sur le plan international et de freiner l’accès à la production de vaccins pour les pays pauvres, c’est un scandale ! »

Pour Alliance Sud, la Suisse ne peut pas continuer à défendre les intérêts de l’industrie pharmaceutique qui, de surcroît, a bénéficié largement des fonds publics pour développer les vaccins. Beaucoup de pays en développement n’ont vacciné qu’1% de leur population, pourtant l’accès aux vaccins relève du droit à la santé. Déroger aux droits de propriété intellectuelle ne va pas permettre l’accès aux vaccins pour tous d’un coup de baguette magique, mais cela va grandement y contribuer. C’est une question de santé publique qui, de surcroît, est dans l’intérêt du monde entier puisque le virus ne s’arrête pas aux frontières.

La Suisse, qui va accueillir l’Assemblé mondiale de la santé le 24 mai et la Conférence ministérielle de l’OMC le 30 novembre à Genève, ne peut pas se permettre d’être le mouton noir de la communauté internationale. Elle doit se réveiller.


Voir aussi Covid – 19: la Suisse doit accepter la dérogation aux droits de propriété intellectuelle sur les vaccins 

L’art, arme de révolution massive

Dans Patria y vida, des chanteurs cubains demandent la fin de 60 ans de verrouillage et la liberté d’expression. La chanson, devenue virale, fait trembler le régime. Alors que Raul Castro, 89 ans, quitte demain la tête du Parti communiste cubain, elle montre un abîme peut être insurmontable entre les générations

 « L’art est une arme de la révolution » clamait un écriteau aperçu il y a trois ans dans un bar de La Havane, sous quelques bouteilles vides de rhum. C’est le titre d’une exposition qui s’est tenue dans la ville en 1974, dans le cadre de la sixième réunion des ministres de la Culture des pays socialistes, et une devise militante qui a inspiré la politique cubaine depuis la révolution de 1959. Dès le début, le régime castriste a promu la culture et garanti aux artistes un salaire régulier, ce qui a permis l’explosion de la musique, la danse et le cinéma cubain et leur rayonnement dans le monde entier.

Mais voilà que Gente de Zona – un groupe qui mélange savamment reggaeton et salsa cubaine-, après avoir bénéficié de cette politique généreuse et avoir migré à Miami, s’est mis à cracher dans la soupe. Avec d’autres chanteurs et rappeurs cubains installés entre la Floride et l’île caraïbe, ils ont produit Patria y vida, une chanson qui fait le pied de nez à Patria o muerte, le célèbre slogan de la révolution. Après 60 ans de verrouillage, « ne crions plus patrie ou mort, mais patrie et vie », car « mon peuple pleure et j’entends sa voix », « mon peuple demande la vérité, plus de mensonge », « que le sang ne continue pas de couler pour vouloir penser différemment » et « si mon Cuba appartient à tout mon peuple, ton temps est écoulé, le silence est rompu » dit le texte, accompagné d’une musique engageante.

Levée de boucliers chez les dirigeants

Lancé il y a deux mois, le clip approche les cinq millions de vues sur Youtube (il existe aussi une version avec des images beaucoup plus dures), au point de provoquer une levée de boucliers chez les dirigeants. Réunis dans le congrès du Parti communiste cubain, ils devraient acter demain le départ de Raul Castro qui, à l’âge canonique de 89 ans, va céder sa place de premier secrétaire au président de la République, Miguel Diaz- Canel. Une page d’histoire se tourne.

La chanson montre surtout une énorme fracture entre les générations : « entre toi et moi il y a un abîme » et « c’est terminé, vous 59 [1959], moi double deux [2022] » répète le refrain. C’est un fait : ceux qui ont fait la révolution ont aujourd’hui entre 80 et 90 ans (lorsqu’ils sont encore en vie) et si les personnes âgées semblent y croire encore, celles d’âge moyen sont très partagées et pour les jeunes elle ne veut plus rien dire.

A cela s’ajoute la force prodigieuse d’internet, qui a permis la circulation foudroyante de la chanson sur l’île, malgré les tentatives de censure. Et là, c’est un peu l’arrosoir arrosé. Le 19 avril 2018, lorsque Miguel Diaz-Canel a succédé à Raul Castro – à la présidence de la République, cette fois-là – on ne trouvait que quelques bornes wifi très contrôlées dans les rues, où les rares propriétaires d’un smartphone s’agglutinaient pour essayer de capter une mauvaise connexion.

Depuis l’arrivée de l’internet mobile, tout a changé

C’est le nouveau président lui-même, féru de nouvelles technologies et très actif sur Twitter, qui a encouragé l’introduction de l’internet mobile. Le Mouvement San Isidro, un collectif d’artistes et d’universitaires qui réclame la liberté d’expression et qui était jusque-là inconnu du grand public, en a profité tout de suite pour élargir son audience. Des chanteurs de Patria y vida en font partie.

Ces trois dernières années, la situation économique, déjà tendue, est devenue intenable : l’embargo américain, quelque peu assoupli sous Barak Obama, a été fortement durci par Donald Trump, qui a interdit aux bateaux de croisière d’accoster et à Western Union d’effectuer les transferts de fonds des migrants. La réunification des deux monnaies – le peso pour les locaux et le CUC pour les étrangers – a précipité la crise économique. Bien que le pays s’en sorte très bien au niveau de la gestion de la pandémie – 476 décès covid officiels sur 11 millions d’habitants – et qu’il s’apprête à mettre sur le marché le premier vaccin entièrement conçu et produit en Amérique latine (appelé fièrement Soberania), l’arrêt du tourisme, principale source de devises, a mis l’économie à genoux. Aujourd’hui les gens ont faim.

Patria y vida ne dit rien d’autre : « publicité pour un paradis à Varadero », « alors qu’à la maison les casseroles n’ont plus de repas », « les gens changent Che Guevara et Marti pour des devises ». La révolution d’internet est en marche et elle ne semble pas pouvoir arrêter la liberté d’expression. L’art est une arme de la révolution…. mais laquelle ?


Voir Cuba à la croisée des chemins, avril 2018

 

Covid : et si on s’inspirait de l’Afrique?

Vue d’Afrique, l’Europe souffre d’une impréparation flagrante à la pandémie. Les mesures adoptées chez nous suscitent beaucoup d’étonnement en raison de leur dureté et parce qu’elles ont été décidées sans consulter la population, ni s’appuyer sur les communautés locales. Mais qu’est-ce une communauté en Europe ? 

« Pour lutter contre la pandémie, l’Europe devrait s’inspirer des méthodes qui ont fait leur preuve dans la coopération au développement: impliquer les communautés locales et faire remonter les décisions de bas en haut, au lieu d’imposer aux citoyens des décisions qu’ils ne comprennent pas » s’exclamait récemment le responsable d’une ONG du Bangladesh dans les colonnes d’un quotidien tanzanien.

Il faut reconnaître que vue d’Afrique, la gestion de la pandémie sous nos latitudes interpelle. Là-bas, les mesures de confinement sont beaucoup moins strictes et la vie continue. Certes, le continent a été frappé beaucoup moins durement par le covid (112’800 décès, sur 2’800’000 en tout dans le monde) probablement parce que la population y est plus jeune, qu’elle a peut-être des défenses immunitaires plus fortes, qu’il fait chaud et que la vie se déroule au grand air. Mais cela n’explique pas tout.

« L’Afrique fait preuve d’une résilience remarquable »

« L’Afrique est souvent frappée de présomption de fragilité, or le continent fait preuve d’une résilience remarquable », souligne Virginie Collinge, une consultante belge qui offre des services de conseil en management et stratégie, notamment dans le contexte de gestion de crises. Pour cette coutumière des situations fragiles et complexes, l’Occident donne parfois l’impression d’avoir abordé la gestion de la crise d’une manière un peu arrogante et irresponsable. « Quand l’Europe s’est découverte vulnérable, elle a opté pour l’hibernation et la prudence. Aujourd’hui elle reste prostrée, tandis que l’Afrique est en mouvement !» nous déclare-t’elle par téléphone depuis Addis Abeba, en Ethiopie.

Elle souligne que certains pays du Sud sont expérimentés en gestion de crise et ont davantage conscience de leurs capacités, par exemple au niveau de leurs systèmes de santé, ce qui leur a permis de réagir rapidement à l’apparition du Covid. « Dans nos pays dits développés, nous avons constaté un état d’impréparation complet. En Afrique et ailleurs, il y a une expertise en matière de préparation aux urgences et aux crises qui n’est pas seulement technique et matérielle, mais aussi mentale. La façon d’accepter l’évènement et la contrainte est différente. En Europe nous sommes dans des sociétés très administrées, où les grandes questions existentielles telles que la vie, la mort, ce qui est essentiel, accessoire, sont désormais gérées par des bureaucrates. »

S’appuyer sur les communautés

Si chez nous beaucoup d’individus attendent encore tout de l’Etat, en Afrique les gens n’en attendent plus rien et s’organisent entre eux. «Chaque individu a une responsabilité, un rôle à jouer car l’engagement et l’adhésion communautaire sont critiques, encore davantage en situation d’épidémie, renchérit-elle. Si tu n’as pas la population avec toi, tu ne peux rien faire. En Europe, certains gouvernements ont beaucoup trop négligé la communication, qui doit être envisagée de manière holistique avec les aspects humains, logistiques et sécuritaires. La mobilisation de la population a été insuffisante. »

Oui mais si en Afrique on entend le mot « communauté » à tous les coins de rue, en Europe a-t-il encore un sens ? « En Europe il y a encore des communautés et certains ont abordé la crise en allant vers les autres – les voisins par exemple – même si c’est plus facile à faire quand on vit en zone rurale. D’autres se sont organisés pour faire bloc face à des décisions disproportionnées, une réponse jugée trop dure par rapport à la menace. Depuis l’Afrique, beaucoup regardent l’Europe avec étonnement : comment justifier de confiner une population saine si on ne se donne pas la peine de tester massivement et organiser de manière efficace le contact-tracing ?»

Selon Virginie Collinge, il y a une difficulté des gouvernements européens à organiser une réponse de crise autour de valeurs essentielles, comme le respect, la communication, la confiance des communautés locales. « Un socle robuste de valeurs communes aide à créer une vision à long terme, à rassembler. Les systèmes vivent et se construisent avec les personnes qui sont au cœur des communautés. La réponse ne peut être efficace que si l’on passe par la population et les personnes d’influence respectées, comme les leaders religieux avec qui nous avons activement collaboré durant l’épidémie d’Ebola en Guinée. Ici à Addis Abeba, qui est la capitale diplomatique de l’Afrique, j’ai l’impression qu’on est déjà en train de préparer l’ère post-covid. Le continent est en mouvement, il prend des risques et il avance », conclut-elle.


Une version de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine

La Tanzanie va exploiter le plus grand gisement de nickel au monde

Le gouvernement de Tanzanie a signé un contrat avec une multinationale anglaise qui prévoit le partage à parts égales des bénéfices et la fonte du nickel sur place. Une tendance à l’intervention de l’Etat qu’on observe aussi dans la Zambie voisine. La Suisse, qui réoriente sa stratégie de développement vers l’Afrique, doit soutenir le partage équitable des ressources naturelles

A l’heure où le soleil se couche, le ferry en provenance de Zanzibar entre lentement dans le port de Dar Es Salaam, la capitale économique de la Tanzanie. Derrière le clocher de la cathédrale on aperçoit les tours des gratte-ciels de Kisutu et Geresani, les quartiers d’affaires de la « Maison de la paix » – le nom donné à la ville par le sultan de Zanzibar en 1866. Sur l’autre rive, des pêcheurs s’apprêtent à prendre le large sur l’océan Indien pour une longue nuit de labeur.

Le port de Dar Es Salaam a l’ambition de devenir le plus grand d’Afrique centrale et orientale, dépassant même celui de Durban, en Afrique du Sud. La Tanzanie est géographiquement bien située puisqu’elle constitue le premier accès à la mer de six pays qui en sont privés – Ouganda, République démocratique du Congo (RDC), Rwanda, Burundi, Zambie et Malawi. Les travaux vont bon train pour l’agrandir et permettre aux grands cargos d’accoster. Confiés à la China Harbour Engineering Company, ils prévoient l’amélioration de sept mouillages et selon le Daily News, l’un des deux quotidiens en anglais, 90% des travaux ont déjà été terminés. La Chine est aussi en train de construire, en partenariat avec un fond d’investissement omanais, un grand port à Bagamoyo, l’ancienne capitale de l’Afrique orientale allemande.

Point de transit des matières premières

Un port d’où sont exportées les minerais extraits en Tanzanie et dont le volume devrait sensiblement augmenter. Le 19 janvier, le gouvernement a signé un accord avec la multinationale anglaise Kabanga Nickel pour exploiter le plus grand gisement de nickel au monde – un minerai qui entre dans la composition des voitures et piles électriques. Enthousiastes, certains observateurs locaux se demandent même si la Tanzanie ne détient pas la clé d’une économie mondiale pauvre en carbone.

La joint-venture, appelée Tembo Nickel Corporation, s’est engagée à extraire le nickel et à construire une raffinerie pour le fondre sur place, ce qui est en ligne avec la politique tanzanienne d’ajouter de la valeur aux minerais, au lieu de les exporter à l’état brut. Avec une participation de 84%, Kabanga Nickel est l’actionnaire majoritaire de la nouvelle société et le gouvernement détiendra les 16% restants – la participation habituelle de la Tanzanie dans les projets d’extraction minière. Le pays espère en tirer 664 millions USD par an. Les bénéfices seront partagés à parts égales entre le gouvernement et l’entreprise anglaise.

Fait piquant, le gisement appartenait auparavant à la multinationale suisse Glencore et à la canadienne Barrick Gold, mais en 2018 le président John Magufuli (décédé le 17 mars officiellement de problèmes cardiaques) a mis un terme à la licence d’exploitation des deux investisseurs – et à celle de dix autres dans le pays – après avoir revu le régime fiscal et réglementaire du secteur minier pour assurer à l’Etat une plus grande part du revenu.

A terme, construire des batteries sur place

La Tanzanie a aussi l’intention d’attirer des investisseurs pour produire les batteries électriques sur place et certaines restrictions sont prévues à la sortie des capitaux. Le secteur minier représente 3,5% du PNB du pays – qui est le 3e plus grand producteur d’or en Afrique – et le gouvernement veut porter cette part à 10% d’ici 2025.

La promotion et facilitation des investissements, étrangers et nationaux, est au cœur de la stratégie de développement du gouvernement, qui vise une croissance de 8% par an et la création de huit millions d’emplois, dans le secteur formel et informel, d’ici 2025. Le pays veut poursuivre son industrialisation. Dans les colonnes de The Citizen du 4 janvier, Kitila Mkumbo, ministre d’Etat en charge des investissements, a « réitéré l’engagement du gouvernement tanzanien à améliorer le climat des affaires et de l’investissement pour attirer, retenir et soutenir les investissements étrangers et nationaux », sur la base du Plan directeur pour les réformes réglementaires visant à améliorer l’environnement des affaires en Tanzanie. Celui-ci vise à éliminer les régulations excessives, sans pour autant supprimer le contrôle gouvernemental et à raccourcir le temps et l’argent nécessaires à lancer un investissement par la création d’un guichet unique. La Tanzanie veut aussi améliorer sa classification dans le rapport Doing Business de la Banque Mondiale (actuellement elle se situe à la 141ème sur 190), récemment critiqué par Alliance Sud car plus un pays dérégule, au détriment des droits des travailleurs et de l’environnement, mieux il est placé.

Villageois dédommagés en Zambie

Dans le port de Dar Es Salaam confluent aussi les matières premières en provenance des pays voisins, à commencer par la Zambie, grand exportateur de cuivre et d’où arrive une nouvelle intéressante : le 19 janvier, le géant minier britannique Vedanta a accepté de dédommager 2’500 villageois suite à une décision historique de la Cour suprême britannique, qui avait statué qu’ils pouvaient porter plainte devant les tribunaux anglais pour la pollution causée par la société indienne Konkola, filiale de Vedanta. Une possibilité qui aurait été ouverte en Suisse si l’initiative multinationales responsables avait été acceptée.

N’est-ce pas une bonne nouvelle ? « Les règlements extra-judiciaires sont toujours ambivalents,» tempère Rita Kesselring, anthropologue sociale à l’Université de Bâle et spécialiste des questions minières en Afrique : « D’une part, ils apportent un soulagement bienvenu aux plaignants, en l’occurrence des familles pauvres dont les moyens de subsistance ont été partiellement détruits par les dommages causés par la mine de Konkola. Mais d’autre part, ces règlements empêchent la création d’un précédent judiciaire important dans le domaine de l’injustice causée par les entreprises. »

Mélange de nationalisation et privatisation partielle

Récemment le gouvernement zambien a liquidé “provisoirement” la mine parce qu’il prétendait que Konkola ne l’avait pas gérée correctement (ce que montre la plainte collective devant les tribunaux britanniques). Ensuite il a subdivisé la société et vendu 49% de la fonderie à un investisseur. « Ce que nous voyons ici est une sorte de “nationalisation”, accompagnée d’une “privatisation partielle”. La même chose est arrivée à la mine de Mopani mi-janvier, mais dans ce cas le gouvernement a acheté la mine en contractant un prêt auprès de Glencore. « Le gouvernement zambien veut avoir une plus grande participation dans son industrie minière et les mines de Konkola et Mopani nous donnent une indication de ce que cela pourrait signifier. Il existe des parallèles intéressants avec la Tanzanie », ajoute Rita Kesselring.

Pour la chercheuse, il s’agit d’une évolution prometteuse, mais sa viabilité dépend d’un certain nombre de facteurs sur lesquels nous disposons actuellement de peu d’informations : qui est responsable du nettoyage de la pollution causée par ces mines au cours des vingt dernières années ? Konkola et Mopani ont toutes deux de très mauvais antécédents, ce qui, dans le cas de Mopani, a même été confirmé par un tribunal zambien.

La question de la responsabilité sociale des entreprises reste entière.


L’investissement en Tanzanie

Selon le World Investment Report 2020 de la CNUCED, la Tanzanie fait partie des dix principaux pays qui reçoivent des investissements étrangers en Afrique. Elle a reçu 1,1 milliard USD d’investissement en 2019.  La CNUCED estime qu’en 2020, en raison du Covid, les investissements étrangers vers l’Afrique sub-saharienne ont diminué de -11% , une diminution cependant moins importante que la moyenne mondiale puisque les investissements vers les pays industrialisés ont chuté de – 69%. En Tanzanie, la plupart des capitaux étrangers vont dans le secteur minier, le pétrole, le gaz et l’agriculture. Le principal investisseur est la Chine, suivie par l’Inde et le Kenya. En 2017 la Tanzanie a adopté de nouvelles régulations dans le secteur minier qui permettent au gouvernement de renégocier les contrats, nationaliser partiellement les entreprises, introduire des redevances plus élevées, renforcer la valorisation locale et introduire des exigences de performance (obligation d’employer de la main d’œuvre locale, etc.). Un pari risqué, qui aurait pu effrayer des investisseurs, mais qui, au contraire, a porté ses fruits avec l’anglaise Kabanga Nickel.


La nouvelle orientation stratégique de la DDC en Afrique

Dans la nouvelle Stratégie sur la coopération internationale 2021- 2024, le DFAE réoriente ses activités vers l’Afrique. L’accent est mis entre autres sur le développement économique: favoriser la compétitivité, les conditions-cadres pour le secteur privé et les conditions du marché du travail, y compris la formation professionnelle, avec un accès aux services financiers et aux chaînes de valeur régionales et globales.

Dans son message, le Conseil fédéral souligne que le marché africain présentera à long terme un potentiel pour les entreprises suisses. Pour les quatre ans à venir, 40% de la coopération du DFAE va aller à la coopération bilatérale, pour un montant de 2650 millions CHF. Sur ce montant 60% sera dévolu à l’Afrique sub-saharienne.

En Tanzanie, la DDC travaille avec des ONG suisses (Helvetas, Swisscontact, Biovision Solidarmed), locales et internationales.

Pour Alliance Sud, la Suisse doit promouvoir un développement économique local inclusif et pas les intérêts de ses multinationales en Afrique et lutter contre l’évasion fiscale vers sa place financière. Plus spécifiquement, elle doit soutenir le partage équitable des bénéfices de l’extraction minière et s’assurer que les rapports que les multinationales suisses vont soumettre en vertu du contre-projet à l’Initiative multinationales responsables soient objectifs et crédibles.


Cet article a été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

Zanzibar, le paradis qui avait vaincu la peur

L’île aux épices, comme le reste de la Tanzanie, pensait avoir vaincu le covid par la prière et les plantes médicinales. Il en émane une énergie ébouriffante qui attire en masse les « réfugiés covid », au point de faire rebondir la pandémie. Si le tourisme est la principale source de revenu, l’écotourisme, encore embryonnaire, représente un formidable potentiel de développement pour les communautés locales

Cette nuit la pêche a été bonne. Excellente même. Tôt le matin à Kizimkasi, à l’extrême sud de Zanzibar, le va et vient des hommes qui remontent les dizaines de thons, bonites et impressionnants espadons de 1,5 mètre est incessant. Des pêcheurs, accroupis sur les bateaux en bois qui s’échouent au fur et à mesure que la marée baisse, ont remonté les voiles et allumé le feu du petit déjeuner. Sur la plage, les filets sont mis à sécher et les enfants commencent à éventrer les poissons. A l’intérieur d’un carré délimité par une corde, d’autres sont posés à même le sable et vendus à la criée. Des femmes aux châles chatoyants observent la scène, assises face à la mer. Les hommes écoutent les mises annoncées par des sortes de commissaires-priseurs en gilet orange qui font monter les enchères et cèdent la prise au plus offrant.

Famille sur le pas de la porte © Isolda Agazzi

Covid vaincu par la prière, le jeûne et les plantes médicinales

Les pêcheurs croisent les touristes qui prennent la mer dans la direction opposée, en espérant faire quelques brasses avec les dauphins. Lorsque les nageurs reviennent, presque tous les poissons ont été vendus. La plupart des touristes repartent vers des endroits plus fréquentés de l’île, après avoir acheté quelques fruits sous le regard indifférent des habitants – des musulmans visiblement très tolérants vue la tenue de certains visiteurs. Zanzibar et la côte de la Tanzanie ont été la porte d’entrée de l’Islam en Afrique. Il y a été amené par les Perses au 13ème siècle et s’est ensuite répandu vers le Kenya, la Somalie et le nord, renforcé par la présence du sultanat d’Oman qui a contrôlé ces régions pendant deux siècles. En cherchant bien, on trouve même à Kizimkasi l’une des plus vieilles mosquées du continent, qui a plus de mille ans.

Si le tourisme a beaucoup pâti du confinement des pays industrialisés, depuis les fêtes de fin d’année et la reprise des liaisons aériennes beaucoup d’Européens – surtout des ressortissants des pays de l’Est, mais aussi quelques Suisses – se ruent vers Zanzibar, attirés par son exotisme légendaire et l’absence de covid. Comment est-ce possible ? « Nous avons beaucoup prié ! » lance sans hésitation un chauffeur de taxi. Une explication avancée par une grande partie de mes interlocuteurs, l’autre abondant dans des théories que sous nos latitudes on qualifierait volontiers de complotistes.

« Nous sommes un pays pauvre, la plupart des gens vivent à la journée, nous ne pouvons pas nous permettre un confinement, résume sobrement un habitant. Alors après l’apparition de quelques cas en avril dernier [509 cas et 21 morts officiellement], le président de Tanzanie, John Magufuli, a appelé à trois jours de prière et de jeûne, il nous a exhortés à utiliser les plantes médicinales et le virus a disparu. »

Bleu de la mer © Isolda Agazzi

Européens « réfugiés covid »

Une affirmation impossible à vérifier puisque le gouvernement a arrêté le décompte, mais cette absence de peur et cette foi dans l’avenir sont une véritable bouffée d’oxygène pour les Européens, désignés ironiquement comme « réfugiés covid ». Ils réapprennent que le « masque » sert à regarder les poissons, la « vague » est un mouvement de la mer aux infinies nuances de bleu et la « distance » le temps de trajet en dala-dala, les minibus jamais trop pleins qui transportent pêle-mêle passagers et marchandises – sacs de ciment, matelas et cargaisons de bois.

En Tanzanie, où le revenu par habitant est de 1’122 USD par an, l’espérance de vie de 64 ans et le tourisme représente 11% du PIB, le gouvernement avait décidé d’ignorer le covid. Jusqu’à l’arrivée en masse des touristes, qui l’a fait rebondir. Le 21 février, le ministère de la Santé a déclaré officiellement le que le covid était présent en Tanzanie – une première. Le 17 février le vice-président de Zanzibar, Seif Hamad, est mort du covid.

Hier, 17 mars, le président de Tanzanie, John Magufuli, est mort à son tour “d’une maladie cardiaque” a déclaré la vice-présidente du pays, Samia Suluhu Hassan.

Fête sur la plage © Isolda Agazzi

Le tourisme, une activité volatile

« La pêche que vous avez vue était exceptionnelle, mais parfois vous restez en mer toute la nuit et vous gagnez deux sous, lance Bakari, un jeune homme de 34 ans. J’étais pêcheur moi aussi, mais c’est un travail ingrat. Il y a une quinzaine d’années j’ai flairé le potentiel du tourisme, j’ai appris l’anglais tout seul en écoutant la musique – surtout James Brown ! – et en regardant des films, j’ai fait toutes sortes de petits boulots et petit à petit j’ai monté mon affaire. »

Mais l’activité est volatile car elle dépend de l’arrivée des Européens : « L’année a été difficile, se désole Ali, le propriétaire d’une guest house – chose assez rare car la plupart des hôtels appartiennent aux étrangers. La Tanzanie n’a presque jamais fermé ses frontières, mais jusqu’à début décembre il n’y avait quasiment pas d’avions et les touristes ne pouvaient pas venir. »

Des touristes qui s’agglutinent surtout dans quelques destinations, interagissent peu avec la population locale et logent pour certains dans des hôtels dont le luxe est un coup de poing à la pauvreté environnante. Pourtant la nuit venue, sur certaines plages, tout le monde danse ensemble autour des feux de bois.

Communauté villageoise © Isolda Agazzi

Eco-tourisme plus bénéfique pour les communautés locales

Mais le tourisme profite-t- ‘il vraiment au pays ? « Bien sûr ! En gros, 1/3 de l’argent va à la population locale, 1/3 au gouvernement et 1/3 à l’investisseur, s’exclame Mohamed Ayoub Hadj. Mais l’éco-tourisme profite encore davantage aux habitants. » Ce sexagénaire respecté, que tout monde appelle bossi et parle un anglais excellent appris chez les missionnaires, est le coordinateur de plusieurs initiatives d’éco-tourisme gérées par les communautés locales et soutenues par l’ONG allemande World Unite ! Elle propose des séjours de quelques jours en pleine jungle dont la moitié du prix est censée aller aux communautés et qui sont une occasion unique de s’immerger dans la vie rurale zanzibarite. Le revenu sert à construire des écoles et fontaines et à soutenir des handicapés avec l’aide de volontaires internationaux. Mais cette forme de tourisme alternatif, peu connue, souffre encore plus du confinement des pays industrialisés – j’étais la première hôtesse depuis un an. « Nous avons besoin de soutien pour nous relancer !», lance Mohamed.

Femme qui récolte les algues rouges © Isolda Agazzi

Les algues rouges, principale et maigre source de revenu des femmes

« Il y a vingt-cinq ans, la mangrove avait pratiquement disparu car les gens la coupaient pour faire du feu. Puis les villageois ont passé un accord avec cette ONG pour protéger l’environnement et ils ont arrêté de déboiser », continue-t-il en pagayant vigoureusement entre les mangroves, des arbustes qui freinent l’érosion des sols, aident à désaliniser l’eau et protègent la biodiversité.

Sur la petite île d’Uzi, juste en face, les habitants se sont cotisés pour construire une étonnante route inter-marées qui passe entre les mangroves, qu’on peut parcourir seulement à marée basse et qu’empruntent même les dala dala pour Stone Town. L’île est un véritable jardin d’Eden : la végétation est luxuriante et on la parcourt aisément à vélo de bout en tout, en traversant deux villages à la simplicité, la douceur de vivre et l’accueil inénarrables.

Sur la plage, à marée basse, des femmes courbées plantent et ramassent les algues rouges qu’elles font sécher devant la porte de leur maison. Un travail ingrat, pour lequel elles gagnent la misère de 50 ct/kg d’algues séchées et qui est pourtant la principale source de revenu de 24’000 d’entre elles. Le nouveau président de Zanzibar, Husseyn Mwinyi, qui semble susciter beaucoup d’espoir en raison de sa volonté de lutter contre la corruption et faciliter les investissements, s’est engagé à valoriser cette activité et les habitants attendent de voir.

A Paje, un village très prisé des kitesurfeurs, une entreprise sociale, Mwani, transforme les algues rouges en savons, crèmes et autres huiles de beauté qui sont revendus aux touristes. Les femmes qui y travaillent affirment avoir augmenté sensiblement leur revenu, mais il sera impossible de savoir de combien.

Stone Town, front de mer © Isolda Agazzi

Plaque-tournante du commerce d’esclaves

Ces produits sont vendus jusqu’à Stone Town, une ville à la croisée des courants d’Afrique, du monde arabe et d’Inde – la culture swahilie. Son opulence était pourtant due à un sinistre commerce : Zanzibar était l’un des principaux points de vente des esclaves en Afrique, une pratique introduite par le sultan d’Oman en 1830 pour développer les plantations de clous de girofles et interdite par les Anglais en 1873.

C’est du passé.  Malgré quelques inquiétudes récentes autour du covid, aujourd’hui l’île a vaincu la peur et regarde avec confiance vers l’avenir : « A Zanzibar il n’y a pas de problèmes, nous sommes comme une grande famille », s’exclame Noor, mon guide du jour. Des mots qui vont droit au cœur de la réfugiée covid.


Une version de ce reportage a été publié dans l’Echo Magazine du 9 mars 2021

La Tanzanie est rattrapée par le covid, mais la vie continue

A Zanzibar et sur le continent, la situation a complètement changé sur le front du covid. Alors qu’en avril dernier il avait été officiellement chassé par les prières et les plantes médicinales, l’arrivée massive des touristes l’a fait rebondir. Le président John Magufuli lui-même a disparu depuis deux jours. Les masques commencent à faire leur apparition, mais à part cela rien n’a changé

Une musique entraînante s’échappe du dernier étage d’une auguste bâtisse de Stonetown, la capitale de Zanzibar. Au détour des dédales de la vieille ville, cette envolée lyrique est une nouvelle réjouissante après une semaine de silence absolu : le deuil national décrété suite à la mort du vice-président de l’île, le 17 février, est terminé. Si les médias locaux ont tu la cause de ce décès, les journaux étrangers, notamment africains, se sont empressés de rappeler que Seif Hamad avait été le premier haut responsable de Tanzanie à afficher sa positivité au covid. « Il avait 77 ans, il était vieux… » avait commenté avec fatalisme un habitant de la ville de pierre, résumant un peu le sentiment général d’un pays où l’espérance de vie est de 64 ans.

Intriguée par des notes qui m’avaient tant manqué – à Zanzibar la musique est partout – je pousse la porte, monte des escaliers toujours aussi raides dans ces anciennes maisons swahilies et découvre avec délice des femmes qui esquissent des pas de danse en poussant des youyous [cris de joie]. Mais ce qui me frappe le plus, c’est que la moitié portent des masques. En tel nombre et chez des locaux, je n’en avais jamais vu depuis mon arrivée en Tanzanie, le 4 janvier.

En bas, dans le brouhaha de la médina, les gens se pressent dans la promiscuité habituelle et les masques sont pratiquement inexistants. «Vous portez un masque ? Donc il y a bien le covid en Tanzanie» demandé-je provoquante à un marchand d’un certain âge. « J’ai des problèmes cardiaques, c’est pour me protéger de la poussière, lâche-t-il après quelques hésitations. Le covid ? Dieu seul sait s’il y en a …» Mais le vice-président, de quoi est-il mort alors ? enchaîné-je « C’est son neveu qui l’a contaminé, il rentrait de Londres ».

Masai doctor © Isolda Agazzi

Covid vaincu par la prière et le jeûne

En Tanzanie, le covid est un sujet tabou et très politique. Après que 509 cas étaient apparus en avril 2020, le président, John Magufuli a décrété trois jours de prière et de jeûne et exhorté ses concitoyens à se tourner vers la médecine traditionnelle. Suite à cela, il a déclaré que le covid avait disparu. Une affirmation impossible à vérifier puisque le décompte a été arrêté, mais qui a été confirmé par tous mes interlocuteurs, locaux et étrangers. « Nous nous connaissons tous, s’il y avait des morts nous le saurions », avait lâché un marchand.

« Voici notre médicament anti-covid : nous le prenons matin, midi et soir pour renforcer nos défenses immunitaires ! » avait lancé un quadragénaire rencontré sur le continent, exhibant une bouteille avec un mélange de gingembre, jus de citron, ognon et deux plantes locales.

Les Tanzaniens s’en remettent largement à la pharmacopée traditionnelle, accessible à toutes les bourses. « Je vous présente un masaï doctor », s’était exclamé le guide du marché d’Arusha, surnommée pompeusement la Genève de l’Afrique en raison du siège de la Cour africaine des droits de l’homme – que personne ne semble connaître, au demeurant. Toute visite d’un village, que ce soit à Zanzibar ou dans les lointaines montagnes d’Usambara, à la frontière avec le Kenya, passe par l’explication détaillée des vertus des innombrables plantes médicinales.

Fête sur la plage, © Isolda Agazzi

Depuis fin janvier, le vent a tourné  

Mais si ces dernières et les prières avaient peut-être réussi à protéger les Tanzaniens de la première vague, elles n’ont pas été aussi efficaces contre les touristes. Depuis décembre, ceux-ci se ruent vers le seul pays au monde où il n’y a pas de test d’entrée, pas de masque, pas de quarantaine, pas de confinement. La Tanzanie n’a presque jamais fermé ses frontières, mais auparavant il n’y avait pas de vols. Si KLM exige un test PCR (et depuis peu aussi un test rapide) en raison de l’escale à Amsterdam, les autres compagnies ne demandent rien de tel. Les touristes proviennent surtout des pays d’Europe de l’Est, avec lesquels le gouvernement a conclu des packages très avantageux, mais il y a aussi quelques Suisses.

La Tanzanie a besoin du tourisme et le gouvernement mise ouvertement sur l’économie pour en faire un pays à revenu intermédiaire d’ici 2025 (actuellement le revenu par habitant est de 1’122 USD par an). « Nous sommes pauvres, nous ne pouvons pas nous permettre un confinement », résume sobrement un sexagénaire.

Les étrangers se pressent surtout à Zanzibar, où flotte une douceur de vivre et une énergie oubliée sous nos latitudes depuis un an. Les hôtels sont pleins, les locaux et les touristes dansent ensemble sur les plages, les gens sont pris d’une frénésie impressionnante, comme s’ils voulaient rattraper le temps perdu.

Coucher de soleil © Isolda Agazzi

Tanzanie blâmée pour avoir choisi une voie différente ?

« Pourquoi portez-vous un masque ? Qu’allez-vous raconter sur Zanzibar ? Je sais que vous allez faire un reportage à charge comme tous les médias étrangers ! » s’exclame un touriste allemand en prenant vivement à partie une équipe de la télévision ZDF en train de filmer les bars bondés de Paje, un village très apprécié des kitesurfeurs du monde entier. Dans ce paysage surréaliste battu par les vents, où les voiles des kitesurfs ondulent au-dessus des troupeaux poussés sur la rive par les bergers masaïs, les journalistes allemands, seuls à porter un masque à des kilomètres à la ronde, paraissent des ovnis. S’ensuit une discussion animée sur le biais anti-tanzanien des médias occidentaux « qui ne mettent pas les pieds ici ou n’y restent que quelques jours, mais clouent la Tanzanie au pilori car elle a choisi une voie différente… mais vous comprenez, il faut bien vendre les vaccins ! »

Les étrangers rencontrés abondent dans ces théories, ou ne sont simplement pas à risque et veulent « fuir l’hystérie qui règne en Europe ». Auto-désignés « réfugiés covid », beaucoup viennent en Tanzanie pour quelques semaines et finissent par y rester des mois, pour faire du télétravail ou parce qu’ils ont perdu leur emploi. Conséquence : à la fin février les hôtels étaient encore pleins.

Stonetown, front de mer © Isolda Agazzi

Société civile mobilisée contre le covid

« Avant il n’y avait aucun cas, mais depuis fin janvier il y en a plusieurs même dans notre école », me confie une Anglaise rencontrée au centre covid, où nous attendons patiemment de nous soumettre aux tests pour rentrer en Europe. Une constatation partagée par tous mes interlocuteurs, même s’il n’y a pas de données officielles.

Pourtant après les mises en garde répétées de l’OMS, la société civile a commencé à s’élever contre le refus du gouvernement de reconnaître l’existence de la pandémie, comme rapporté par les médias locaux. A commencer par l’Eglise catholique, pour laquelle les prières ne suffisent visiblement pas. Relayée par une association locale de juristes qui, déplorant le décès de 25 de ses membres à cause du covid, a accusé le gouvernement de violer le droit à la vie inscrit dans la constitution. Pressé de toute part, le 21 février le ministère de la Santé a reconnu officiellement que le covid existait en Tanzanie – une première. De son côté, le président John Magufuli s’est empressé de rappeler que « le port du masque n’est pas interdit, mais il faut privilégier les masques fabriqués sur place » et il a exhorté ses concitoyens à continuer à renforcer leurs défenses immunitaires en mangeant sainement et en faisant du sport. Il a exclu un confinement et le recours aux vaccins « jusqu’à ce que leur efficacité et innocuité soit prouvée.»

Mais depuis deux jours, John Magufuli a disparu et des bruits insistants sur sa possible infection courent dans la presse africaine et sur les réseaux sociaux, au point que le chef de l’opposition, Tundu Lissu, a demandé des explications sur l’état de santé du président.

Café de village © Isolda Agazzi

La vie continue comme avant

L’exhortation à faire du sport semble avoir été entendue. De bon matin, sur la plage de Stonetown, pendant que les touristes dorment encore, des femmes habillées en noir et coiffées de foulards multicolores font des allées – retours en suivant les instructions d’un professeur d’aérobic, pendant que d’autres tentent des postures de yoga face à la mer. Les hommes font quelques brasses dans l’océan ou s’entraînent avec des engins improvisés. Toute la journée, les gens se pressent dans les rues, dans les marchés animés, dans les transports publics bondés, sur la plage pour admirer le coucher de soleil et au Forodhani market, le soir, pour déguster des produits grillés à la minute.

On commence à voir des personnes masquées, mais à part cela la vie continue comme avant. Pour l’instant du moins.


Une version de ce reportage a été publiée dans Le Courrier du 2 mars 2021

OMC : la revanche de l’Afrique

Photo de Ngozi Okonjo Iweala © Isolda Agazzi

La Nigériane Ngozi Okonjo Iweala devrait élue aujourd’hui à la tête de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Une première pour l’Afrique et pour une femme. C’est de bon augure pour relancer le continent, surtout en temps de pandémie, mais la nouvelle directrice générale doit s’engager en faveur d’un développement qui ne laisse personne sur le côté et pour un accès des pays pauvres aux vaccins

L’évènement a son importance, au moment où le multilatéralisme est miné de toute part et l’OMC bloquée. Mais que veut dire bloquée ? Depuis sa création en 1995, le monde a changé et les rapports de force aussi. Le temps est révolu où les pays industrialisés pouvaient dicter leur volonté aux pays en développement. Ceux-ci ne se laissent plus imposer des libéralisations qui servent surtout les intérêts des capitaux des pays du Nord. La preuve : depuis l’accord sur la facilitation du commerce en 2015, plus aucun accord multilatéral, c’est-à-dire qui engage tous les membres, n’a été conclu. A Buenos Aires, en 2017, certains se sont entendus pour lancer des négociations plurilatérales – en petits groupes – sur quelques sujets : commerce électronique, facilitation des investissements, promotion des petites et moyennes entreprises et réglementations intérieures dans les services. Le seul accord multilatéral en cours de négociation est celui sur les subventions à la pêche, dont la conclusion était prévue pour fin 2020 – échéance ratée – et que les membres espèrent mettre sous toit avant la conférence ministérielle prévue cette année au Kazakhstan, si elle a lieu.

La plupart des pays africains ne participent pas aux négociations sur le commerce électronique, à l’exception notable du Nigéria, qui a signé la déclaration dès son lancement à Buenos Aires. Ils craignent une « colonisation numérique » et estiment qu’ils doivent d’abord améliorer leur accès à internet.

La crise du coronavirus a ouvert de nouveaux défis

La crise du coronavirus a ouvert de nouveaux défis. Selon les estimations de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), les 47 Etats les plus pauvres de la planète (qui se trouvent presque tous en Afrique) devraient enregistrer la pire performance économique de ces trente dernières années avec, en moyenne, une contraction de leur produit intérieur brut (PIB) de 0,4%. La Cnuced estime même que 32 millions de personnes supplémentaires ont été poussées dans l’extrême pauvreté dans ces mêmes pays, anéantissant des dizaines d’années d’effort de développement. Au niveau mondial, plus de 100 millions de personnes supplémentaires devraient tomber sous le seuil de pauvreté.

Dans ce contexte il est plus important que jamais que l’OMC s’engage résolument en faveur des pays pauvres et que ses membres acceptent de rééquilibrer des accords commerciaux qui n’ont pas beaucoup bénéficié à ces derniers. Le fait qu’une Africaine soit nommée directrice générale et qu’elle ait réitéré son engagement en faveur du développement est prometteur. L’accès facilité des pays pauvres aux vaccins, tests et autre matériel de protection contre le Covid est vital et il est inacceptable que les pays riches, dont la Suisse, s’opposent à la dérogation sur les droits de propriété intellectuelle en temps de pandémie demandée par l’Afrique du Sud et l’Inde, soutenues par une cinquantaine de pays.

L’OMC doit aussi accorder aux pays les moins avancés (PMA) une dérogation à toutes les obligations en matière de propriété intellectuelle au terme de l’accord sur les ADPIC (Aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce) tant qu’ils restent PMA et 12 ans après leur graduation, comme ils viennent de le demander – une requête soutenue par la société civile internationale, dont Alliance Sud.

Ngozi Okonjo Iweala, libérale convaincue

Mais il ne faut pas se leurrer : Ngozi Okonjo Iweala a été ministre des finances du Nigeria à deux reprises et elle a travaillé pendant 25 ans à la Banque mondiale, jusqu’à devenir le numéro deux de l’institution. C’est donc une libérale convaincue, qui a piloté les privatisations dans son pays avec les conséquences sociales dramatiques qu’on sait. Mais elle s’est aussi illustrée dans la lutte contre la corruption et a obtenu une réduction de 65% de la dette nationale.

2021 pourrait être l’année de l’Afrique. Le 1er janvier est entré en vigueur l’African continental Free Trade Area, une des plus grandes zones de libre-échange au monde, qui regroupe 1,2 milliard de personnes et un PIB de 2’500 milliards USD. Un pas dans l’intégration régionale alors que les échanges entre pays africains restent très limités, mais qui peut devenir une arme à double tranchant pour les plus faibles – petits paysans, petits commerçants, peuples autochtones. Le libre-échange entraîne toujours des gagnants et des perdants, qu’il se fasse entre pays du Nord et du Sud ou entre pays du Sud eux-mêmes et il faut protéger les perdants.

Aujourd’hui, une femme africaine est élue à la tête de l’OMC. Espérons que ce soit de bon augure, au moment où l’Afrique fait preuve d’un dynamisme impressionnant et d’une volonté de fer de tourner la page de la crise du coronavirus et de poursuivre son développement.