Place des Nations, carrefour des peuples pour la paix

Photo © Isolda Agazzi

Des militants mauriciens se sont rassemblés devant l’ONU pour dénoncer la construction d’une base militaire indienne à Agaléga, dans l’Océan Indien. A l’instar d’innombrables défenseurs des droits humains qui viennent à Genève du monde entier 

C’est un de ces événements lourds de sens dont Genève a le secret, passablement méconnus de la population locale et ignorés par les médias : des militants du monde entier venus à la Place des Nations comme d’autres vont à Lourdes, dans l’espoir que l’ONU mette fin à la violation de leurs droits et garantisse la paix. Confiants de pouvoir manifester en toute sécurité dans un pays où l’on peut tout dire sans risquer sa vie.

Samedi 17 septembre, c’était au tour d’un groupe de Mauriciens de se rassembler sous la Chaise cassée, qui célèbre ses 25 ans cette année. Dans les premiers frimas de l’automne, ils étaient venus dénoncer ni plus ni moins que la militarisation de l’Océan Indien. Car l’Inde serait en train de construire une infrastructure militaire au beau milieu de ce plan d’eau qui a toujours servi de trait d’union entre l’Afrique, l’Asie et le monde arabe et qui a été déclaré zone de paix par l’ONU. A Agaléga précisément, un minuscule confetti de 11 km de large appartenant à Maurice.

Comme la base militaire américaine de Diego Garcia ?

Un petit paradis qui risque de se transformer en enfer, à les entendre. «Nous ne voulons pas de base militaire à Agaléga, alors qu’il y en a déjà une à Diego Garcia ! », s’exclame Padma Utchanah, leader du Ralliement citoyen pour la patrie, en référence à la base militaire américaine située sur l’archipel des Chagos. Les manifestants tenaient à souligner «l’hypocrisie » du premier ministre mauricien qui, quelques jours plus tard, allait se rendre à l’ONU à New York pour plaider la cause de ce territoire disputé par Maurice et le Royaume Uni. « La construction de cette base est une atteinte à la souveraineté de Maurice et une ingérence dans ses affaires intérieures », continue la politicienne. « L’Inde va l’utiliser pour espionner d’autres grandes puissances et notamment la Chine car les deux pays se disputent l’Océan Indien. Mais nous sommes non alignés, nous ne voulons pas que notre pays devienne un théâtre de guerre. »

Arnaud Poulay, un musicien agaléen qui avait interrompu sa tournée en France pour venir manifester à Genève, renchérit : « Nous ne sommes que 300 habitants à Agalega, mais le gouvernement nous pousse à partir d’une manière ou d’une autre. Nous ne pouvons même pas acheter un terrain car il veut les céder aux Indiens ou nous en priver. Il y a beaucoup de militaires indiens, de travailleurs, nous voyons bien qu’ils sont en train de construire une piste d’atterrissage de 3 km !»

Avec Mario Pointu, un autre militant mauricien, il a remis une lettre à l’ONU et au Haut-Commissariat aux droits de l’homme.

« Colonisation silencieuse de Maurice par l’Inde »

Pourtant le gouvernement mauricien nie la construction de cette base. « Nous demandons la transparence à notre gouvernement, ajoute Percy Yip Tong, un militant de la première heure.  L’Inde et Maurice auraient signé un traité vers 2015 dont nous ne connaissons toujours pas le contenu, malgré les demandes répétées de l’opposition. En tout état de cause, il y a un accord au moins tacite. Il y a une dérive autoritaire dans ce pays. Aujourd’hui déjà, les femmes n’ont même plus le droit ou la possibilité d’accoucher à Agaléga. »

Jean Wolf, un Mauricien venu spécialement d’Angleterre, précise que ce drame humain et écologique est la conséquence de la bataille géopolitique entre puissances étrangères dans l’Océan Indien, notamment entre l’Inde et la Chine, mais aussi les États-Unis et la France, entre autres.

Padma Utchanah, qui a manifesté récemment toute seule devant l’Hôtel du Gouvernement à Port-Louis, dénonce la « colonisation silencieuse » de Maurice par l’Inde, à commencer par les prêts massifs dont personne ne connaît véritablement les conditions. « Le Premier ministre, Pravind Jugnauth, est fautif, mais le Premier ministre indien, Narendra Modi, a sa part de responsabilité aussi. Les premiers coups de pioche à Agalega ont eu lieu en 2019. Si toutes les oppositions, notamment parlementaires, avaient dit stop, on n’en serait pas là. Cette petite île va faire face à un massacre écologique. Aujourd’hui déjà, ce ne sont plus les étoiles que les habitants voient, mais les grues. Modi et Jugnauth polluent, par leurs actions concertées, notre biodiversité marine. Ils sont coupables d’écocide », conclut-elle.

Toute la question est de savoir si les miracles existent. Autrement dit, si l’ONU, va prêter l’oreille à ces militants, comme à tous ceux qui, pleins d’espoir, prennent le chemin de Genève des quatre coins de la planète.

La non-violence pour se connecter à l’humanité de l’autre

Femmes au Sud-Soudan © Nonviolent Peaceforce

Nonviolent Peaceforce aide à résoudre les conflits par la non-violence et la protection des civils par des civils, en établissant une relation de confiance. Rencontre avec sa directrice, Tiffany Easthom, à l’occasion du vingtième anniversaire de l’ONG genevoise

« Au Sud-Soudan, il y avait un conflit entre deux clans d’éleveurs de vaches qui durait depuis longtemps, alors les femmes ont décidé d’aller leur parler. Nous les avons accompagnées et sommes parties sur deux Land Cruisers en chantant pour nous donner du courage. Arrivées sur place, nous nous sommes assises sous le manguier et avons attendu. Pendant longtemps, rien ne se passait. A la nuit tombée, des jeunes hommes sont sortis de la brousse, maigres, armés. Ils nous ont demandé : pourquoi êtes-vous ici ? Les femmes leur ont répondu : nous voulons vous parler. Nos clans sont mariés entre eux, nous ne comprenons pas pourquoi nous continuons à nous tuer. Alors un garçon a commencé à pleurer, puis il a dit qu’il voulait rentrer chez lui. Les autres ont déposé les armes et nous avons commencé à discuter. Depuis ce jour-là, les violences ont cessé », nous raconte Tiffany Eastom, visiblement émue.

Nous rencontrons la directrice de Nonviolent Peaceforce à son siège genevois, à l’occasion du vingtième anniversaire de l’ONG qu’elle dirige, après avoir travaillé de longues années au Sud-Soudan, au Sri Lanka et au Liban. Créée il y a vingt ans en Inde, celle-ci cherche à résoudre les conflits par la non-violence en s’attaquant à leurs causes profondes. Loin de toute affiliation religieuse ou politique, elle vise à « se connecter à l’humanité de l’autre » en associant aux processus de paix les personnes ou groupes sociaux manquants – souvent les femmes et les enfants, mais aussi les personnes marginalisées ou les tribus non représentées.

Protection civile de paix (PCP)

Active au Sud-Soudan, au Soudan, en Irak, au Myanmar, aux Philippines, aux États-Unis et en Ukraine et forte de 500 employés, principalement nationaux, Nonviolent Peaceforce est le leader mondial d’une méthodologie appelée Protection Civile de Paix (PCP). Celle-ci se traduit par l’établissement de relations stratégiques et la réalisation d’activités non armées comme une présence pour réduire les risques et l’accompagnement des personnes menacées dans les lieux sensibles, par exemple les points d’eau où les tensions peuvent facilement exploser.

En Ukraine, l’ONG met l’accent sur les zones difficiles à atteindre, au sud-est de Kharkiv et d’Odessa. Elle travaille avec des communautés qui n’ont pas beaucoup de contacts avec les humanitaires, telles que les personnes âgées et handicapées qu’elle aide par exemple à se rendre dans les services publics pour obtenir de l’aide.

« Les ONG locales nous ont demandé de mettre en place des alertes précoces et de semer dès maintenant les graines de la paix, continue Tiffany Eastom. Nous ne fournissons pas d’aide matérielle, mais aidons à établir la confiance avec toutes les parties prenantes. Nous assurons par exemple une présence protectrice lors de la distribution de nourriture et allons parler à la communauté en amont pour essayer de diminuer la violence. »

Violences intercommunautaires aux Etats-Unis

Celle-ci ne se produisant pas seulement dans les pays du Sud, Nonviolent Peaceforce est présente aussi aux Etats-Unis. Après l’assassinat de George Floyd et l’embrasement de Minneapolis qui s’en est suivi, l’ONG a commencé à travailler sur la désescalade de la violence et à envoyer des équipes de protection dans les manifestations. A New York, à la demande de la Fédération américano-asiatique, elle a accompagné des personnes issues de cette communauté qui avaient fait l’objet d’agressions après que Donald Trump eut désigné le covid de « grippe chinoise. »

« Les conflits sont inévitables, mais la violence ne l’est pas, continue Tiffany Eastom. Gandhi et Martin Luther King sont les visages célèbres de la non-violence, mais ils ne parlent pas tellement à la jeune génération, il faut trouver d’autres façons de les sensibiliser. La non-violence est un travail difficile, mais Nonviolent Peaceforce a appris à s’adapter au mieux aux différentes circonstances, besoins et pratiques de chaque pays. Il faut du courage pour être dans une zone de conflit sans armes, mais lorsque les femmes et les enfants sont plus en sécurité, toute la communauté l’est. Si les femmes sont respectées, personne n’est touché. »


Une exposition de photos retraçant les 20 ans de l’organisation est visible au Parc des Bastions de Genève jusqu’au 3 octobre

 

Exploratrice d’une Afrique lumineuse

Photo: Sonia Shah au Soudan

Sonia Shah, Kényane d’origine indienne de 46 ans, sillonne l’Afrique toute seule depuis deux ans. Sac au dos, se déplaçant toujours en bus, elle a déjà visité une quinzaine de pays et n’a fait (presque) que des expériences positives. Un manifeste au dépassement de soi, de son genre, de son âge et de ses barrières culturelles. Et une ode à un continent mal connu

Elle a fêté son 46ème anniversaire près de Port Soudan, là où a été tourné The Read Sea Diving Resort, le film qui raconte l’histoire de l’exfiltration de milliers de Juifs éthiopiens par le Mossad au début des années 1980, transférés en secret dans un hôtel de la mer Rouge. Une fête à son image, dans un endroit reculé et romanesque, avec ses nouveaux amis soudanais : Sonia Shah, Kényane d’origine indienne, sillonne l’Afrique toute seule depuis deux ans. Ouganda, Tanzanie, Namibie, Botswana, Zimbabwe, Mozambique, Zambie, Malawi, Burundi, Rwanda, Sud-Soudan, Soudan, Égypte… Avec un petit budget, en bus ou en auto-stop – sauf quand la fermeture des frontières terrestres l’oblige à prendre l’avion – et toujours au plus près des gens, cette aventurière en a fait du chemin depuis notre rencontre en Tanzanie, l’année passée !

Tribus d’éleveurs du Sud Soudan © Sonia Shah

Démarche d’émancipation féminine

« Je suis dans une démarche d’émancipation féminine, lance-t-elle au téléphone, lorsque nous arrivons enfin à la joindre entre deux plongées à Dahab, en Egypte. Beaucoup de femmes pensent qu’après un certain âge la vie s’arrête, mais ce n’est pas le cas. Peu de femmes de mon âge voyagent en solo, mais je leur dis : vous n’êtes jamais trop vieilles pour faire ce que vous aimez ! »

Une autre barrière se dressait sur sa route et non des moindres : « Dans ma culture indienne d’origine, ce n’est pas acceptable qu’une femme voyage seule, mais j’ai décidé de briser les normes. Au début, c’était difficile, mais maintenant cela va un peu mieux. Ne laissez pas les normes sociales et culturelles faire obstacle à votre passion ! » s’enflamme la pétillante célibataire sans enfants, qui a esquivé un mariage arrangé.

Camp de réfugiés burundais au Malawi © Sonia Shah

Prendre sa retraite à 44 ans pour découvrir le monde

Cette battante avait un but dans la vie : prendre sa retraite à 44 ans et voyager. Et elle s’est donné les moyens de l’atteindre.  Elle a travaillé en Arabie Saoudite pendant cinq ans comme professeur d’anglais, cumulant deux emplois à plein temps pour 75 heures par semaine, sept jours sur sept. Cette volonté de fer lui a permis de mettre de l’argent de côté, qu’elle a placé dans des obligations du gouvernement kényan. « Ma vie est riche, mais financièrement je dois gérer mon budget au plus près, précise-t ’elle. Je ne peux pas me permettre de dépenser 40 USD pour un hôtel ; mais dès que je descends du bus, les chauffeurs de taxi s’approchent et me proposent facilement des auberges à 10 – 15 USD la nuit. »

A l’origine, elle voulait aller en Amérique latine, mais le covid est passé par là et elle a dû changer ses plans. En octobre 2020, en pleine pandémie, elle part en Ouganda « Etant moi-même originaire d’Afrique de l’Est, le continent africain ne m’intéressait pas particulièrement, je pensais que ce serait partout pareil. Mais je me suis trompée et c’est ce qui rend mon voyage si spécial : il y a toujours des surprises, les mentalités, les cultures et les paysages sont tellement différents !  L’hospitalité, la gentillesse des gens, la diversité de l’Afrique sont inimaginables et malgré les conflits et les problèmes, les voyages ont enrichi mes connaissances et changé ma perception » s’exclame-t-elle.

Quand on lui demande quel pays lui a le plus plu, elle hésite…Si le Rwanda l’a un peu déçue en termes de paysages, elle admire la façon dont le président a su le remettre sur pied après le génocide. « Les gens ont des opinions différentes sur la question, mais c’est admirable et les villes rwandaises sont plus propres que Londres et certaines villes européennes ! »

Sonia Shah dans un temple égyptien

L’Egypte et la loi de l’attraction

Finalement, c’est peut-être l’Egypte qui l’a séduite le plus, alors même qu’elle en avait un apriori négatif. « J’avais une mauvaise image de ce pays parce qu’on me disait de faire attention, avoue-t-elle. Mais j’ai décidé de changer cela. Lorsque j’avais trente ans j’ai commencé à lire des livres sur la façon d’attirer les choses positives et je crois à la loi de l’attraction : j’ai commencé à me répéter que les gens sont gentils, honnêtes avec moi et de fait, ils ont presque tous été incroyables. Certains ont refusé que je paie, d’autres m’ont couru après pour me rendre la monnaie, des chauffeurs de taxi ont insisté pour me conduire gratuitement quelque part, des gens m’ont offert une tasse de thé, d’autres m’ont invitée à leur mariage».

Elle reconnaît avoir fait quelques rares expériences négatives : au Rwanda, qui est censé être l’un des pays les plus sûrs d’Afrique, on lui a volé des milliers de dollars à l’auberge de jeunesse. Au Sud Soudan, où elle voulait se rendre chez des tribus d’éleveurs sur des îles très reculées, elle est tombée sur un guide peu scrupuleux… « Mais cela fait partie de ma courbe d’apprentissage ; maintenant je sais que je dois toujours écouter mon instinct et m’éloigner des personnes négatives, relativise-elle. Dans l’ensemble, cela a été une bonne expérience car lorsque quelque chose de mal arrive, beaucoup de bien vient compenser. La positivité attire les situations positives.”

Mozambique © Sonia Shah

La force du voyage en solitaire, en tant que femme

N’est-il pas risqué de voyager toute seule ? Elle affirme ne pas avoir eu de problèmes particuliers, « peut-être parce qu’elle n’est pas blonde », à l’exception d’un petit incident avec un jeune soldat en Egypte, qu’elle a pu régler par le dialogue. Elle publie des post sur FB pour montrer que l’Afrique est belle et sûre. « Beaucoup de gens me disent qu’ils sont étonnés, mais je pense qu’ils projettent leur propre peur. J’ai été arrêtée par la police au Mozambique, dans la zone de Cabo Delgado [théâtre d’attaques djihadistes] mais ce n’était pas effrayant comme le pense ma belle-sœur ! L’important est d’établir un rapport avec les gens. Mais je sais que certaines femmes voyageant solo ont fait de mauvaises expériences, ce n’est pas pour tout le monde »

Alors aucun regret ? Ne se sent elle jamais seule ? « Non, aucun regret. Je ne souffre jamais de la solitude, peut-être parce que je réalise un rêve que j’avais depuis longtemps. Mais aussi parce que j’ai découvert tellement de liberté et de paix à être capable de voyager seule… De plus, je vois trop de gens passer à côté de la beauté du monde parce qu’ils ne trouvent personne avec qui voyager. La vie est trop courte pour attendre les autres ! »

Quelles sont les prochaines étapes de cette aventure ? Israël, ensuite peut-être Oman, après retour en Afrique, peut-être la Tunisie et l’Afrique de l’Ouest… « Le monde a tant de moments incroyables à offrir qu’on ne peut pas passer à côté ! » conclut Sonia Shah, lumineuse exploratrice du monde, des gens et d’elle-même. Dans la plus pure tradition des grands voyageurs et des femmes qui leur ont emboîté le pas.


Une version de cette chronique a été publiée dans l’Echo Magazine

La Touchétie, terre sauvage et solidaire

Cavaliers en Touchétie © Isolda Agazzi

Dans le Caucase géorgien, les bergers et leurs familles retournent pendant l’été dans les régions isolées de Touchétie, aux pieds du puissant voisin russe. Ils renouent avec des traditions ancestrales et la vie en communauté. La preuve vivante, peut-être, que l’entraide est un principe d’évolution plus puissant que la compétition, comme l’affirment certains philosophes

Un check point dans le Caucase, planté au milieu de nulle part pour surveiller le passage entre la Khevsourétie et la Touchétie, deux régions contiguës de Géorgie : une maison en tôle, une tente, deux drapeaux qui flottent au vent et des vaches qui broutent, impassibles aux tumultes de la géopolitique. De l’autre côté de la vallée, majestueuses et menaçantes, se dressent les montagnes de Tchétchénie et du Daghestan, des républiques autonomes de la Fédération de Russie. Un vent froid balaie ces prairies qui ressemblent à une purée de petits pois où paissent les chevaux et passent les bergers.

Fabrication du fromage © Isolda Agazzi

Bergers, militaires et cavaliers

Depuis peu, un bivouac accueille les randonneurs qui s’aventurent dans ces terres inhospitalières pendant la courte saison d’été. Ils y trouvent un terrain plus ou moins plat pour planter leur tente et une cabane sommaire pour s’abriter du vent : un toit, un poêle, des parois en bois avec des tableaux en feutre et… le wifi. Lali, une quarantaine d’années, est montée du village où elle passe l’hiver dans le dénuement le plus total, à l’exception des panneaux solaires et… du wifi. Bonnet en laine vissé sur la tête, sourire doux et ongles peints en mauve, elle propose aux passants transis de froid une onctueuse fondue et des khatchapouris, les célèbres galettes au fromage. Un jeune homme assis près du poêle écoute du Amy Winehouse sur son smartphone.

Attablés sous l’auvent, bergers, militaires et cavaliers jouent au backgammon, indifférents aux températures glaciales. Ils ont cuisiné des sortes de röstis de pommes de terre qu’ils arrosent copieusement de chacha, l’eau de vie locale. “Portons un toast à la famille” lance le tameda, le chef de table, et l’assemblée boit cul sec. “Levons notre verre aux morts qui n’ont personne pour se rappeler d’eux”, continue-t-il après une courte pause et rebelote, cul sec, selon un rituel bien rôdé qui se poursuit tard dans la nuit, dans une ambiance qui se réchauffe au fur et à mesure que la température baisse.

Check-point © Isolda Agazzi

La Russie grignote un peu la frontière chaque année

Semi-nomades, les Touches, estimés à 7’000 personnes, sont les principaux éleveurs de moutons de Géorgie. Aujourd’hui il resterait 80’000 bêtes que des chiens féroces protègent des loups et des ours. Les ovidés sont gardés par une cinquantaine de bergers qui fabriquent du fromage à même les pâturages, où ils font bouillir le lait sur le feu de bois et le battent sous des bâches en plastique. Ensuite ils l’emballent dans des fûts que les cavaliers attachent à leur selle et transportent en bas de la vallée. L’atmosphère est sauvage, brute, presque surréaliste.

Pourtant ces check points n’ont rien d’absurde car le puissant voisin russe en fait voir des belles à la petite Géorgie. Chaque année il grignote un bout de territoire et récemment il a même annexé deux villages abandonnés. Plus personne n’y habitait depuis que Staline, le Géorgien le plus connu de l’histoire, avait déplacé les montagnards dans la vallée car trop insoumis et attachés à leurs traditions, à son goût, et plus utiles dans les usines d’Etat et les kolkhozes.

 

Village de Touchétie © Isolda Agazzi

Les pestiférés s’enterraient vivants pour préserver les villageois

Vers la fin de l’ère soviétique les gouvernements successifs ont fourni des efforts pour électrifier les villages et construire des infrastructures, à commencer par la route qui relie Omalo à la Kakhétie– une des plus dangereuses au monde ! – mais depuis l’indépendance de la Géorgie, il y a trente ans, les subsides se sont taris. Aujourd’hui, à l’exception des militaires, les villages de Touchétie et de Khevsourétie sont entièrement dépeuplés ou presque en hiver, lorsque la température peut descendre jusqu’à -30°, et ne s’animent que pendant l’été.

Shatili, une forteresse imprenable qui compte encore quelques habitants, fait figure d’exception. A quelques kilomètres de là se trouve l’étonnante nécropole d’Anatori : au 18ème siècle, alors que la peste faisait rage, les pestiférés ont construit eux-mêmes leurs tombeaux, des sortes de caveaux où ils allaient s’enterrer vivants pour ne pas contaminer les villageois. Les restes de leurs ossements et crânes sont encore bien visibles et le sacrifice de ces valeureux est cité volontiers comme un exemple extrême de solidarité en ces temps de pandémie.

 

Notre groupe de randonneurs © Isolda Agazzi

L’écotourisme, complément de revenu bienvenu

On arpente, à pied ou à cheval, des vallées sauvages ponctuées de tours de guet autour desquelles planent les vautours, et de villages fantômes perchés comme des nids d’aigle. Les anciens habitants, installés pour la plupart dans la basse Kakhétie, ont pris l’habitude d’y remonter l’été. En juillet et août, ils célèbrent des fêtes en l’honneur des dieux païens qu’ils continuent à vénérer derrière un vernis de christianisme, dans un syncrétisme parfaitement assumé. Un autel trône au centre des villages dont les femmes ne peuvent pas s’approcher, ou alors par un autre chemin que celui des hommes. Ces derniers brassent la bière et les femmes préparent un festin pantagruélique dans la plus pure tradition de la succulente cuisine géorgienne.

L’écotourisme, encore à ses balbutiements, contribue à revaloriser ce patrimoine architectural et fournit un complément de revenu aux quelques habitants qui ont ouvert des gîtes. La plupart des maisons tombent en ruine, mais certaines sont restaurées par les agences de coopération étrangères ou grâce aux transferts de fonds des migrants, estimés à 1,7 millions de personnes sur une population de près de quatre millions au pays. Beaucoup de femmes touches travaillent comme aides familiales en Europe occidentale et de nombreux jeunes rejoignent la Légion étrangère. C’est le cas d’un homme de 25 ans dont la mère avoue ne pas savoir où il se trouve dans le monde et qui gagne, nous dit-elle, 1’300 euros par mois, une somme non négligeable dans un pays où le salaire moyen est de 300 – 400 euros.

« L’entraide, un facteur de l’évolution »

Un matin, près du poêle de la maison d’hôte, nous rencontrons Gregorio Paz Iriarte, un jeune Colombien qui écrit une thèse de philosophie sur le principe de l’entraide. Connu comme le loup blanc dans la région, il a appris le géorgien en quatre mois et s’est parfaitement intégré dans la culture locale. “Le plus frappant, c’est de voir comment la communauté touche est soudée et les gens s’aident sans avoir recours aux rapports monétaires, nous raconte-t-il en sirotant une tasse de café. Si quelqu’un donne un coup de main, il sera aidé en retour avec de la nourriture, par exemple. C’est une région assez isolée car la route est très mauvaise. J’ai l’impression que l’Etat n’est pas vraiment présent car la manière dont les Touches sont organisés est assez anarchique. L’armée, en revanche, est bien visible car on est près de la Russie qui avance sa frontière tous les jours, si bien que pour passer d’une région à l’autre il faut montrer son passeport. Mais elle n’intervient pas dans les rapports interpersonnels.”

 

Vie au village © Isolda Agazzi

Le jeune philosophe s’est inspiré de Pierre Kropotkine, un écrivain russe du 19ème siècle, auteur de “L’entraide, un facteur de l’évolution”. Il y réfute la théorie du social-darwinisme, selon laquelle l’homme est un loup pour l’homme, et affirme que l’entraide est un facteur d’évolution aussi important, si ce n’est plus, que la compétition – un concept très important dans la théorie anarchiste. A l’appui de ses dires, il donne l’exemple de la région de Khevsourétie.

Pour Gregorio Paz Iriarte, 120 ans plus tard ce principe d’entraide est exemplifié plutôt en Touchétie en raison de son isolement. “Les Touches résolvent les conflits et problèmes entre eux, ils gèrent les dynamiques sociales sans intervention extérieure et cela marche très bien car c’est une communauté très soudée”, conclut-il.

En espérant que le développement de l’éco-tourisme, pour l’instant encore bénéfique à la population locale, ne vienne pas rompre ces liens sociaux largement désintéressés.


Ce reportage a été publié dans l’Echo Magazine. Ce trek de deux semaines a été réalisé avec l’excellente agence francophone géorgienne Mon Caucase

L’intégration au pas de course

Entraînement de FLAG 21 au Parc des Eaux-Vives de Genève © Isolda Agazzi

Le 19 juin, pour célébrer la Journée internationale du réfugié, Together Run a organisé une course à pied à Genève. Celle-ci était parrainée par Tadesse Abraham, meilleur marathonien de Suisse et lui-même issu de l’immigration. L’un des partenaires était FLAG 21, une association qui vise à faciliter l’intégration des migrants par le sport

En ce dimanche ensoleillé, quelques deux-cents personnes s’étaient réunies au Parc des Evaux, à Genève, pour la deuxième édition de Together Run. Parrainée par Tadesse Abraham, meilleur marathonien suisse, lui-même d’origine érythréenne, cette course populaire visait à célébrer (un peu à l’avance) la Journée internationale du réfugié qui se tenait le lendemain. Née à l’initiative de quatre jeunes collégiens de l’Ecole internationale de Genève, elle bénéficiait du soutien de sponsors institutionnels comme le Cercle des agriculteurs de Genève et de partenaires comme l’association FLAG 21.

Forte de 200 membres, dont une quarantaine de participants réguliers, celle-ci vise à mettre en contact la population locale et les migrants en proposant de la course à pied, de la marche sportive et du yoga. « FLAG 21 essaye de favoriser l’inclusion des migrants par le sport, nous explique Elise Delley, 31 ans, la toute nouvelle directrice. Nous sommes actifs dans plusieurs courses populaires à Genève et c’est tout naturellement que nous sommes associés à Together Run. C’est un bon moment de partage, apprécié par les participants. »

Entraînement tous les samedis au Parc des Eaux-Vives

Des participants qui se sont entraînés pendant des mois. En cette journée d’avril, même la bise froide qui balaie le Léman n’a pas eu raison de la motivation de la trentaine de membres qui se retrouvent au Parc des Eaux-Vives, comme tous les samedis à 10h, arborant fièrement le T-shirt vert fluo de FLAG 21. Alex et Nathalie, parents de Fanny, attendent leur petite tête blonde qui s’entraîne avec le groupe enfants : « Nous sommes très contents des entraînements proposés par LAG 21, ils sont très sympathiques et professionnel en même temps. Nous ne sommes pas des réfugiés, mais soutenons activement cette association ». D’après les estimations de sa directrice, celle-ci se compose à 70% de migrants et à 30% de Suisses.

Masum, un Kurde de Syrie, est responsable des coachs des différents niveaux – débutants, intermédiaires et intermédiaires avancés pour les adultes : « Mon métier n’a rien à voir avec le sport, mais je voulais intégrer l’association pour parler français, nous confie-t-il., même si les entraînements se font aussi en anglais, en arabe en kurde et en tigrinya [langue du Tigré et de l’Erythrée]. C’est ça la richesse. Notre activité principale, c’est le sport, mais on a aussi un réseau pour guider les gens. Moi-même j’en ai bénéficié car j’ai été aiguillé vers un CFC d’employé de commerce. »

Les Ukrainiens commencent à venir

Les personnes qui s’investissent comme bénévoles avec FLAG 21, ou dans des courses avec lesquelles celle-ci est partenaire, reçoivent un certificat de bénévolat et une attestation. Grâce à des soutiens publics et privés, l’association organise des ateliers pour leur apprendre à formaliser ces expériences et à les transformer en expériences professionnelles.

Tesfea, l’entraîneur des enfants et membre du comité de FLAG 21, est un Erythréen installé en Suisse depuis six ans. Il vient presque tous les samedis et constate que les pays d’origine changent : « Il commence à y avoir quelques Ukrainiens que nous accueillons volontiers car cela me rappelle que quand je suis arrivé en Suisse, c’était compliqué pour moi, glisse-t-il. J’étais tout seul, j’habitais dans un foyer, je ne parlais pas la langue, c’était difficile de s’intégrer. Il y a trois ans j’ai obtenu un permis B, maintenant je travaille à 100%, ma famille m’a rejoint et on habite dans un appartement. Flag 21 m’a beaucoup aidé, c’est une association magnifique : Suisses, migrants, tout le monde est ensemble ! »


Une version de cette chronique a été publiée dans l’Echo Magazine

Russie : les sanctions au banc d’essai

Manifestation contre la guerre en Ukraine à Genève © Isolda Agazzi

Considérées comme le seul moyen d’arrêter la guerre sans intervenir militairement, les sanctions contre la Russie soulèvent beaucoup de questions : quel est leur objectif? Et leur efficacité ? Alliance Sud plaide pour des sanctions ciblées, qui n’aient pas un impact démesuré et inutile sur la population

Suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février, les pays occidentaux ont adopté des sanctions sans précédent contre Moscou, qui ont reçu le soutien de 35 pays occidentaux – aucun pays en développement n’en a pris. La Suisse, qui s’est alignée sur les sanctions de l’Union européenne dans près de la moitié des cas au cours des vingt dernières années, a fini par les reprendre aussi car la pression internationale et interne devenait trop forte.

C’est la première fois que des sanctions ont même été prises contre la banque centrale d’un pays du G20, si bien qu’il est difficile pour l’heure de dire si elles vont fonctionner ou pas. Mais que veut dire « fonctionner » ? Quel est leur but ? Et l’impact sur la population, russe notamment ?

« Les sanctions ont un certain nombre d’objectifs qui se chevauchent et même les pays qui les adoptent ne savent pas toujours exactement lequel ils visent », relève Dmitry Grozoubinski, directeur exécutif de la Geneva Trade Platform. Dans le cas de la Russie, il y a quatre objectifs : le changement de régime ; le changement de politique ; l’asséchement financier de l’appareil militaire ; et l’expression du mécontentement de l’Occident. »

Changement de régime jamais atteint

L’ancien diplomate australien est catégorique : le premier objectif n’a jamais été atteint. Les sanctions n’ont jamais conduit à un changement de régime, sauf peut-être dans le cas de l’Afrique du Sud de l’apartheid. « Le peuple russe a l’habitude de se serrer la ceinture, surtout lorsqu’il se sent attaqué par des forces étrangères, souligne-t-il. Les sanctions financières pénalisent notamment les jeunes, les personnes instruites, la classe urbaine et beaucoup quittent le pays, alors même qu’ils seraient la meilleure chance de changer le régime. »

Quant au changement de comportement, il estime que c’est plus compliqué. Erica Moret, coordinatrice du Geneva International Sanction network, est du même avis: la Russie tient sans doute compte des sanctions, mais il est difficile de savoir si elles constituent un facteur déterminant pour décider de la poursuite de la guerre, l’ouverture de négociations diplomatiques, l’utilisation d’armes chimiques, le bombardement d’une école ou d’un hôpital.

En revanche, Dmitry Grozoubinski affirme qu’elles ont prouvé leur efficacité pour assécher les ressources militaires russes. Selon certains experts, les sanctions imposées à Moscou après l’annexion de la Crimée en 2014 expliquent son manque flagrant de technologie militaire de pointe : l’industrie de l’armement ne peut pas se procurer les composants sur les marchés occidentaux, notamment les semi-conducteurs, et il est peu probable que la Chine et l’Inde viennent combler ce vide.

Quant au côté symbolique des sanctions, l’expert relève que le signalement du désaccord des pays développés nécessite que les Européens acceptent d’en payer le prix – ce qui est en train de se passer, même s’ils ne sont pas prêts à couper complètement l’approvisionnement en gaz, pour l’instant du moins.

« L’économie russe est foutue »

En ce qui concerne l’impact sur la population russe, il serait assez sévère. Le Russe Maxim Mironov, professeur à la IE Business School en Espagne, a tweeté que “L’économie russe est foutue”. Selon lui, la population va être particulièrement impactée par l’effondrement et le ralentissement de l’industrie manufacturière car les composants et les machines occidentales ne peuvent plus être importées. Ceci est vrai dans tous les domaines, 90% des semences de pommes de terre russes étant importées.

« L’un des défis du commerce est qu’une transaction internationale ne se résume pas à l’achat et à la vente : il faut des assurances, des finances, des sociétés de transport et la plupart ont arrêté les opérations par crainte des risques et du boycott, poursuit Dmitry Grozoubinski. De nombreux fabricants de médicaments continuent de vendre à la Russie, mais comment vont-ils faire s’il n’y a plus de navires, vu qu’aucun n’est prêt à embarquer une cargaison non assurée ? Et si les banques sont exclues du système Swift, les négociants basés à Genève se retrouvent face à des difficultés insurmontables. »

Sanctions de moins en moins ciblées

« Les sanctions sont de moins en moins ciblées, renchérit Erica Moret. Vers l’an 2000, après les crises humanitaires à Cuba, en Haïti, en Iraq et ailleurs, l’ONU et les différents gouvernements, dont les Etats-Unis, ont essayé d’adopter des sanctions ciblées – comme le gel des biens de plusieurs personnes ou sociétés, les restrictions de voyage, l’interdiction de vente et d’achat d’armes. Mais depuis vingt ans, on assiste de plus en plus à l’imposition de sanctions de facto exhaustives, qui portent sur des secteurs entiers, notamment les finances et l’énergie. Si sur le papier, elles restent ciblées, en pratique elles commencent à ressembler à un embargo sur un pays. On le voit avec l’Iran, la Corée du Nord, la Syrie, le Venezuela. Et les études montrent que les sanctions qui visent la banque centrale ou le secteur énergétique ont des impacts importants au niveau humanitaire, avec une hausse de l’inflation et du chômage. »

Selon la chercheuse, cependant, il est très difficile de mesurer l’impact des sanctions en les isolant des autres facteurs : corrélation ne veut pas dire cause. Au Soudan, au Venezuela et en Birmanie, par exemple, la situation humanitaire catastrophique ne peut pas être imputée seulement aux sanctions, mais aussi à l’oppression par le gouvernement, la corruption, la mauvaise gouvernance et les violations des droits humains. « C’est important de le souligner car le sujet est très politisé. Les sanctions sont toujours utilisées par les gouvernements comme argument pour dire qu’elles sont la cause de tous les problèmes, alors que d’autres facteurs entrent en jeu aussi. »

Problème d’overcompliance

Erica Moret souligne qu’en plus de l’élargissement des sanctions, l’entrée en vigueur d’autres règles anti-corruption et anti-blanchiment d’argent, que le secteur privé et les banques sont obligés de suivre, ajoute encore à la complexité. Elle relève « un problème de surconformité » (over compliance) par peur d’attraper des amendes qui peuvent atteindre des milliards, si bien que certaines banques préfèrent se retirer entièrement de pays comme la Syrie ou l’Iran. « L’overcompliance et le dirisking [le fait de minimiser les risques] sont souvent plus importants que les sanctions, car même les plus strictes prévoient des dérogations qui, en théorie, laissent passer le commerce de médicaments, de nourriture, etc., Mais la surconformité se retrouve dans toute la chaîne d’approvisionnement, dans l’assurance, le transport, la technologie… »

Pour Erica Moret, s’il est encore trop tôt pour mesurer l’impact de ce phénomène sur la Russie, il est certain que le boycott des multinationales est lié aussi bien aux sanctions qu’à une question de réputation et de responsabilité sociale. D’un point de vue symbolique, il joue un rôle important car il montre à la population russe que la plupart des entreprises occidentales sont contre la guerre et cela aide à renforcer le message de la « communauté internationale. » Mais l’un des risques des sanctions larges est que la population soutienne encore plus le gouvernement, surtout dans les pays où les médias sont contrôlés. Si la fuite de produits de luxe n’a pas d’impact humanitaire, celle des entreprises de médicaments, de nourriture et de technologie essentielle peut en avoir un.


L’ONU dénonce l’impact des sanctions sur les droits humains

Le 25 mars 2022, huit experts de l’ONU – dont les rapporteurs spéciaux sur le droit à l’alimentation, à la santé et à l’eau potable – ont appelé les Etats à tenir compte de l’impact humanitaire lorsqu’ils imposent des sanctions.

Ils écrivent : « Les sanctions unilatérales qui visent les systèmes fiscaux, y compris les transferts de fonds ainsi que d’autres transactions financières internationales, et qui sont liées aux besoins fondamentaux d’une population, vont à l’encontre du principe fondamental des droits de l’homme qui consiste à “élever le niveau de vie”. Elles sont inacceptables.

[..] Les banques et les entreprises ne doivent pas empêcher ni être empêchées de commercer et de livrer de la nourriture, de l’eau, des équipements médicaux, des médicaments et des vaccins vitaux, des pièces de rechange, des équipements ou des réactifs nécessaires à la maintenance des infrastructures critiques, dans un esprit de diligence raisonnable et de responsabilité des entreprises pour protéger les droits de l’homme.”

Selon Erica Moret, les sanctions ne sont qu’un outil parmi d’autres, à côté de la diplomatie et des bons offices. Elles affectent plus un pays fortement intégré dans l’économie globale, comme la Russie, qu’un pays déjà isolé. Alliance Sud exhorte la Suisse et la communauté internationale à veiller à ce que les sanctions n’aient pas un impact démesuré et inutile sur la population.


Six paquets de sanctions

La Suisse a repris toutes les sanctions de l’Union européenne. L’ordonnance du 4 mars 2022 prévoit notamment le gel des avoir des oligarques et de leurs industries ; l’interdiction des transactions avec la Banque centrale de Russie ; l’exclusion de sept banques russes du système Swift : l’interdiction d’exportation de biens à double usage ou pouvant servir au renforcement militaire et technologique de la Russie; l’interdiction d’importation du charbon, des biens de luxe, du ciment et des engrais ; l’interdiction d’accepter des dépôts de plus de 100’000.- de ressortissants russes ; les interdiction de voyages ; l’interdiction de tout investissement, aide financière ou financement public en Russie. Le 10 juin, le Conseil fédéral a décidé de reprendre aussi le 6ème paquet de sanctions de l’Union européenne, qui prévoit notamment l’embargo sur le pétrole russe d’ici le début 2023 et renouvelle l’interdiction de la fourniture de services d’audit et de conseils aux entreprises.


Cet article a été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

OMC: un succès en trompe l’œil

Photo © Réseau OWINFS (Our World is Not for Sale)

La 12ème conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce, qui s’est terminée ce matin à l’aube après avoir joué les prolongations, a adopté une décision sur le covid qui ne résout pas le problème et n’a pas trouvé de solution permanente aux stocks obligatoires de denrées alimentaires

Tout ça pour ça. L’Organisation mondiale du commerce (OMC), dont la 12ème conférence ministérielle était censée se terminer le 15 juin, aura eu besoin de deux nuits et un jour supplémentaire pour produire des documents finaux qui ne contribuent à résoudre ni la crise sanitaire, ni la crise alimentaire qui frappent le monde. Comme souvent dans ce genre de négociations, c’est parce que ces textes reflétaient un consensus qui ne satisfaisait véritablement personne qu’ils ont fini par être adoptés.

Sur la réponse au covid d’abord, les 164 membres se sont entendus au forceps sur une Décision sur l’accord sur les ADPIC qui est loin, très loin de la proposition présentée par l’Inde et l’Afrique du Sud en octobre 2020. Celle-ci demandait une dérogation temporaire de tous les droits de propriété intellectuelle – brevets, secrets des affaires et exclusivité des données – sur les vaccins, médicaments et tests anti-covid, afin d’en faciliter la production et commercialisation dans les pays en développement. Soutenue par une centaine de pays et par les ONG du monde entier, elle était farouchement combattue par la Suisse, l’Union européenne, les Etats-Unis et la Grande Bretagne.

Licence obligatoire très difficile à mettre en œuvre

La décision adoptée ne fait que répéter des dispositions déjà existantes à l’OMC, notamment la possibilité pour un pays en développement éligible – la Chine s’est engagée à ne pas en bénéficier – d’émettre des licences obligatoires sur les vaccins pendant cinq ans au moins, c’est-à-dire de commercialiser des génériques sans tenir compte des brevets. Les membres devront se retrouver d’ici à six mois au maximum pour décider s’ils étendent la décision aux médicaments et tests anti-covid. Cette disposition n’aide en rien à renforcer les capacités de production sur place : il est inutile de lever les brevets sans dévoiler les secrets de fabrication et transférer la technologie et le savoir- faire. Pourtant des pays comme l’Afrique du Sud, le Rwanda et le Sénégal sont prêts à fabriquer des vaccins à l’ARN – Messager et les accords éventuels passés avec des entreprises pharmaceutiques, soumis au bon vouloir et aux conditions de ces dernières. ne résolvent pas fondamentalement le problème.

De plus, le mécanisme des licences obligatoires est très difficile et long à mettre en œuvre et, bien qu’existant depuis 2001, il a été utilisé très rarement. La Suisse en sait quelque chose, qui a fait pression sur la Colombie en 2015 pour qu’elle renonce à émettre une licence obligatoire du Glivec, un anti-cancéreux fabriqué par Novartis, ce qui aurait permis de faire baisser de 77% le prix d’un traitement estimé à 15’000 USD au bas mot par patient et par an.

Au vu de cette situation, les ONG dont Alliance Sud auraient préféré qu’il n’y ait pas d’accord du tout plutôt qu’un mauvais accord : les membres auraient été obligés de remettre l’ouvrage sur le métier et d’essayer de trouver une solution satisfaisante dans le cadre multilatéral.

Pas de solution permanente aux stocks obligatoires de denrées alimentaires

La réponse à la crise alimentaire qui menace les pays du Sud, à cause notamment de la guerre en Ukraine et de la crise climatique, n’est pas tellement meilleure. La principale mesure qui aurait permis aux pays en développement d’augmenter leur capacité de production n’a pas été adoptée.

Neuf ans. Cela fait presque une décennie que l’Inde et de nombreux pays en développement attendent une solution permanente à la question brûlante des stocks obligatoires. Ces programmes d’aide alimentaire leur permettent de soutenir les paysans et consommateurs pauvres sans risquer de faire l’objet d’une plainte devant l’Organe de règlement des différends de l’OMC. Une « clause de paix » avait été décidée en ce sens à la ministérielle de Bali, en 2013, censée durer jusqu’à ce qu’une solution permanente soit trouvée. Elle prévoyait que l’OMC revoie ses règles sur l’agriculture pour permettre aux pays en développement de soutenir leurs paysans et consommateurs pauvres, comme les pays développés le font depuis longtemps – les Etats-Unis, pour ne mentionner qu’eux, à hauteur de 75 milliards USD par an, à l’époque. Les Etats-Unis et quelques autres pays ne voulaient pas en entendre parler, de peur que l’Inde exporte ses céréales subventionnées, mais une solution temporaire avait pu être trouvée, censée durer jusqu’à l’avènement d’une solution permanente.

Celle-ci a été repoussée sans cesse et même cette ministérielle n’aura pas permis de parvenir à un accord. Un projet de Décision finale sur la sécurité alimentaire visant une solution permanente d’ici à la prochaine ministérielle n’a finalement pas été adopté. Certains craignent qu’elle ne voie jamais le jour.

L’Inde devenue auto-suffisante sur le plan alimentaire

Pourtant la décision de Bali a permis à l’Inde de mettre en œuvre un programme d’aide alimentaire estimé à 20 milliards USD par an. Prenant la parole le 14 juin, le ministre indien du Commerce, Shri Piyush Goyal, a rappelé que l’Egypte et le Sri Lanka, particulièrement affectés par la crise alimentaire, avaient aussi demandé une solution permanente aux stocks obligatoires – comme beaucoup d’autres pays en développement. Car ces stocks fonctionnent : « L’Inde a fait l’expérience de passer d’une nation déficiente sur le plan alimentaire à une nation largement autosuffisante. Le soutien de l’État, sous la forme de subventions et d’autres interventions gouvernementales, a joué un rôle très important pour parvenir à cette autosuffisance. C’est pourquoi nous nous battons au nom de tous les pays en développement, y compris les Pays les moins avancés (PMA), en nous fondant collectivement sur notre propre parcours et notre expérience », a-t-il déclaré.

La difficulté est qu’une solution permanente nécessite une révision de l’Accord sur l’agriculture et là, c’est du donnant – donnant. Les pays développés, comme la Suisse, veulent lier la question des stocks obligatoires à d’autres sujets sensibles, comme les soutiens internes en agriculture. Ils veulent un programme de travail complet sur tous les piliers agricoles – soutiens internes, accès au marché, subventions aux exportations – et n’étaient pas favorables à un règlement définitif de la question des stocks obligatoires dans le cadre de cette conférence. Ils avaient des questions sur ces stocks, la façon dont ils fonctionnent et la revente éventuelle sur le marché international.

La canicule qui frappe Genève aurait pourtant dû rappeler aux délégués que le dérèglement climatique menace la planète entière, à commencer par la sécurité alimentaire des pays les plus pauvres. En agriculture comme en matière de propriété intellectuelle, les règles de l’OMC fixées il y a des décennies ont besoin d’une sérieuse mise à jour dans l’intérêt de tous.

La Ghriba, miracle du vivre-ensemble

Photos de la Ghriba © Isolda Agazzi

Le pèlerinage juif de la Ghriba s’est tenu de nouveau à Djerba, en Tunisie, après deux ans d’absence. Selon la tradition, il a rassemblé surtout des Juifs venus de Tunisie et de France, mais aussi des fidèles de toute confession

Naila a voulu mettre toutes les chances de son côté : c’est carrément un plateau d’œufs durs qu’elle s’apprête à déposer dans la grotte souterraine, sur lesquels elle a écrit scrupuleusement les noms de ses cinq enfants. « Je prie pour qu’ils aient la santé, l’argent, le succès et pour qu’ils se marient, inshallah ! », lance-t-elle. « Vous êtes musulmane ? », lui demandons-nous, étonnés par cette dernière invocation. « Oui, mais je ne rate jamais le pèlerinage de la Ghriba. Juifs, chrétiens, musulmans, tout le monde vient ici pour demander à la sainte d’exaucer ses vœux », nous répond-elle, jouant des coudes pour garder sa place dans la file d’attente. Des femmes parées de leurs plus beaux habits attendent de déposer le précieux sésame dans la cavité étroite, dans l’espoir de se marier ou d’avoir un enfant, selon une croyance populaire. Un Belge s’excuse, un peu gêné : « Je viens pour mon épouse, mais il n’y a que des femmes ici, pouvez-vous déposer les œufs à ma place ? » demande-t-il à Naila, qui s’en charge volontiers et distribue des œufs durs à la ronde.

Plus ancienne synagogue au monde en-dehors de Jérusalem

Une ambiance survoltée règne dans la petite synagogue de la Ghriba, qui se dresse modestement en rase campagne à Djerba, au sud de la Tunisie. Située à un kilomètre de Hara Sghira, l’un des deux villages juifs de l’île, elle est considérée comme la plus ancienne au monde en dehors de Jérusalem. Ses fondations auraient été jetées par des prêtres qui avaient ramené quelques pierres du temple de Salomon, détruit par Nabuchodonosor au 6ème siècle av. J.-C. Le pèlerinage, qui se tient chaque année, célèbre Lag Ba’Omer, la fin du deuil de 40 jours pendant lequel les Juifs ne peuvent ni danser, ni chanter, ni se marier.

Sous les voûtes blanches et bleues du petit édifice, des femmes en foulard ou couvre-chef allument religieusement des cierges ; quelques hommes à la longue barbe, une kippa vissée sur la tête, sont plongés dans la lecture de la thora. Dans le oukala qui fait face – le caravansérail construit dans les années 1950 pour héberger les Juifs libyens – on se croirait dans une grande kermesse : un orchestre arabo-juif joue dans la cour, à côté de la « Menora », un char sur lequel les fidèles viennent nouer des foulards. Les gens chantent et dansent parmi les effluves de b’hur (bois de santal), au point que l’animateur se voit obligé de rappeler que les femmes n’ont pas le droit de danser devant la « Menora ». Ils reprennent en chœur Au café des délices, la chanson de Patrick Bruel qui narre le départ des Juifs de Tunisie. Des stands de nourriture casher, de boutargue (une spécialité tunisienne à base d’œufs de poisson) garantie casher, de souvenirs en tout genre et de… Tunisie Télécom, participent au côté festif, pour ne pas dire commercial de l’évènement.

Pour la petite communauté des Juifs de Tunisie, pour la plupart exilés en France, c’est l’occasion de se retrouver une fois par an et de resserrer les liens. « C’est la sixième fois que je viens à la Ghriba, d’ailleurs on ne se voit qu’ici, alors qu’on habite la même ville ! », lance une Parisienne à ses copines, attablées autour de brochettes d’agneau fumantes.

L’aspect religieux persiste, malgré le côté touristique

Mais y a-t-il encore quelque chose de religieux dans cet évènement à l’apparence folklorique, utilisé d’ailleurs sciemment par les autorités tunisiennes pour lancer la saison touristique ? « Le judaïsme tunisien est un judaïsme de joie, festif. Certes, il y a un aspect touristique, mais le côté religieux et la ferveur persistent », nous assure le rabbin Moshé Lewin, vice-président des rabbins européens et conseiller spécial du Grand rabbin de France, qui a fait le déplacement.

Robert, un Juif tunisien parti en France en 1965, à l’âge de 11 ans, observe d’un œil amusé la vente aux enchères qui se déroule dans la cour, entrecoupée de cris et de musique. Il est plus sceptique : « Il y a un côté très païen ici, il n’y a même pas eu de cérémonie religieuse… lâche-t-il. Mais j’avais besoin de faire ce pèlerinage au moins une fois dans ma vie. » Pour renflouer les caisses de la communauté, une sorte de commissaire-priseur met en vente des bouquets de fleurs accompagnés de rimonims (ornements rituels), dont les prix augmentent aussi rapidement que la ferveur ambiante et se vendent pour plusieurs milliers d’euros, dans une sorte d’archaïsme mâtiné de modernité qui sert aussi, en passant, à montrer sa réussite. L’un d’entre eux sera acheté par une femme qui assure, fondant en larmes, qu’elle avait attrapé une maladie très grave juste avant un pèlerinage à la Ghriba, mais en a été guérie après avoir fait une donation conséquente.

« On est dans un temps de survivants d’un monde qui n’existe plus, continue Robert, pensif. Mais que c’est bon la nostalgie, et là elle est d’une souffrance joyeuse ! J’ai l’impression de me trouver dans un décor où il y a encore des personnages, mais pour combien de temps ? Il n’y a plus de Juifs dans les pays arabes. A Djerba ils vivent en vase clos, c’est peut-être ce qui leur a permis de continuer à exister »

Imam français star de l’événement

Le point fort de l’événement, c’est peut-être son côté rassembleur. Sous un soleil de plomb, Hassen Chalgoumi arrive à se frayer un chemin jusqu’à l’estrade. Cet imam de la banlieue parisienne de Drancy, lui-même d’origine tunisienne, très connu pour sa lutte contre le communautarisme et l’islam politique, devient, presque malgré lui, la star de la fête : « Assalam Aleikum, Shalom ! lance-t-il à une foule conquise. Nous vivons une période difficile, avec la guerre en Ukraine et les autres guerres dans le monde. Les tensions au Proche Orient doivent baisser par le dialogue, non par la guerre. La Ghriba est un miracle, une flamme d’espoir, l’humanité a besoin de cela. C’est la preuve que nous pouvons vivre ensemble. »

La nuit tombe. La « Menora », couverte de foulards et de fleurs, est amenée en procession jusqu’au village voisin, escortée par un impressionnant dispositif de sécurité. Auparavant elle effectuait un parcours bien plus long, mais l’attentat de 2002 est passé par là. Peu après, elle est ramenée à la synagogue. Les fidèles continuent d’affluer à la Ghriba, parés de leurs plus belles tenues, et se préparent à festoyer jusque tard dans la nuit. Tout s’est déroulé dans le calme. Cette année, le pèlerinage tant attendu aura tenu ses promesses.


Le dernier pèlerinage juif du monde arabe qui rassemble les communautés

Cette année, le pèlerinage de la Ghriba a eu lieu le 18 et 19 mai, après deux ans d’absence en raison de la pandémie. Il a accueilli 3000 pèlerins et visiteurs de 14 nationalités et une cinquantaine de journalistes étrangers, invités par l’Office National du Tourisme Tunisien. La plupart étaient des Juifs tunisiens qui habitent en France.

« C’est un événement très particulier car c’est peut-être le dernier pèlerinage juif du monde arabe qui rassemble les différentes communautés, nous explique Dionigi Albera, directeur de recherche au CNRS d’Aix-en-Provence. Les Juifs de Djerba sont une communauté qui vit en vase clos, mais en même temps ils sont très ouverts car ils ont une diaspora dans toute la Méditerranée, c’est assez paradoxal. Dans le temps ils possédaient beaucoup de typographies, aujourd’hui ils en ont encore une qui continue à imprimer un hebdomadaire en juif arabe, à savoir un arabe qui s’écrit avec des caractères juifs »

La population juive de Tunisie, estimée à environ 100’000 personnes au moment de l’indépendance, en 1956, est partie par vagues successives jusqu’aux années 1980 car elle se sentait discriminée. Aujourd’hui il reste 1’200 Juifs dans le pays, dont 1’000 à Djerba. Selon un représentant de la communauté qui habite Tunis, ils n’ont pas de problèmes.

La communauté de Djerba, fortement repliée sur elle-même, a su se préserver. Elle a refusé notamment l’enseignement de l’Alliance israélite universelle, qui visait à donner une éducation moderne aux Juifs d’Afrique du Nord. Aujourd’hui les Yeshivas de l’île (écoles talmudiques) accueillent 300 garçons et 350 filles. Selon un arrangement conclu avec l’Etat tunisien, ceux-ci fréquentent aussi l’école publique, où ils bénéficient d’horaires aménagés. A Djerba, il reste 19 synagogues, dont la Ghriba.


Ce reportage a été publié par l’Echo Magazine

Là-haut sur la montagne, il n’y avait pas la guerre

Lac de Band-e Amir, Afghanistan @ Louis Meunier

Si haute soit la montagne, de Louis Meunier, est une échappée poétique dans les montagnes d’Asie centrale, pour sillonner des pays dont on parle peu, ou seulement pour en raconter les horreurs – à commencer par l’Afghanistan.  Et qui montre ce qu’il y a de commun à tous les montagnards  

L’auteur – réalisateur français, installé depuis peu dans la région genevoise, s’y glisse, avec une empathie désarmante, dans la peau d’une panthère des neiges, d’une grue cendrée et de personnages plus pittoresques les uns que les autres. A commencer par un Français un peu paumé, parti se battre avec les Kurdes d’Irak pour défendre le Sinjar, la montagne sacrée des Yézidis persécutés par Daech, dans le but de gagner le respect de sa fille.

« Mon livre est une échappée littéraire et philosophique, sans ambition géopolitique, né à partir d’expériences humaines dans des régions qu’on connaît très peu, nous explique Louis Meunier, attablé dans le quartier multiculturel des Pâquis, à Genève. Je fais des films et toutes ces histoires sont inspirées de tournages, de gens que j’ai rencontrés. »

Louis [email protected] Grégoire Belot

« Dans les Alpes ou le Ladakh, les montagnards se ressemblent »

D’où des nouvelles qui se lisent les yeux écarquillés, comme on regarderait des images couleur sépia de contrées lointaines, mais qui paraissent étonnamment familières. Car pour lui, les montagnards se ressemblent, que ce soit dans les Alpes ou le Ladakh : même esprit rude ; même vie rythmée par le cycle des saisons, qui pousse à s’attacher à la vraie valeur des choses – quand on reçoit une galette à 5’000 m altitude, on apprécie autant la nourriture que celui qui vous l’offre. « Les montagnards sont loin du rouleau compresseur de la civilisation. Je ne juge pas, tout le monde a le droit d’avoir la télévision, mais aujourd’hui la montagne est un refuge contre une société assez inégalitaire, destructrice, sans âme, où l’on atteint les limites de la consommation, dans un capitalisme à outrance qui annihile toute forme de liberté individuelle », lance-t-il.

Louis [email protected] Laure Chichmanov

Réfugiés obligés de vendre leurs organes

L’idée du prologue, qui se déroule « quelque part dans l’Indou Kouch », est tirée d’une réalisation qu’il a dû arrêter lors la prise de Kaboul par les talibans – des combattants qu’il a visiblement côtoyés, à en juger par l’humanité de la nouvelle narrant la rencontre d’un des leurs et d’un berger. Ou la sensibilité du « Prince de Pigalle », l’histoire d’un Afghan amoureux, échoué à Paris après moultes péripéties. « La vente d’organes est de plus en plus répandue parmi les réfugiés, mais on en parle très peu. Les Afghans sont férus de poésie, ils ressentent beaucoup de douleur à quitter leur terre natale, il y a de la naïveté dans leurs relations amoureuses », confie-t-il.

Ce passionné d’Asie sait de quoi il parle: il a passé dix ans en Afghanistan, où il a travaillé pour une ONG – une aventure racontée dans son premier roman, La Terre des cavaliers – et où il est revenu souvent. Convaincu que l’information est un vecteur de développement et peut faire la différence dans un contexte de crise, il a créé Taimani Communications, une maison de production et agence de communication basée à Kaboul, avec des branches à Amman et à Paris. Celle-ci mène des campagnes sur des sujets variés, qui vont de la vaccination des enfants à l’obtention d’un permis de travail lorsqu’on est un réfugié syrien.

Montagnes d’Afghanistan @ Louis Meunier

Dans le Wakhan, l’un des endroits les plus pauvres du monde

Nomades d’Iran, l’instituteur des monts Zagros – un film sorti en 2020 qui suit la transhumance de deux enfants nomades incapacités d’aller à l’école – lui inspire l’histoire d’un garçonnet du Ladakh destiné à devenir berger, alors que son frère est envoyé au couvent pour apprendre à lire et à écrire. Avec son amie, une grue cendrée estropiée, il veille sur son grand-père qui glisse vers la mort, appréhendée comme la suite naturelle de la vie, avec une sérénité qui se dégage de la plupart des nouvelles.

Il y a aussi des histoires à contrepied de la bien-pensance, tel ce médecin français parti dans le Wakhan, le dernier refuge des Kirghizes d’Afghanistan et l’un des endroits les plus pauvres de la planète, pour vacciner la population. « Dans cette région complètement isolée, où l’espérance de vie des femmes est de 32 ans et les gens se soignent à l’opium, un équilibre fragile s’est créé entre la population – 1’200 âmes -, les troupeaux et les pâturages », commente l’auteur.

A l’heure où la protection de la nature s’impose partout sur la planète, on est médusé par le franc-parler du berger du Pamir dont le troupeau de yacks s’est fait tuer par les loups, et qui peste contre les nouvelles règles qui interdisent d’utiliser son fusil. « Dans le Pamir, beaucoup de chasseurs ont été reconvertis en rangers, ce qui suppose un changement brutal de mode de vie plein de contradictions », explique Louis Meunier.

« Ali veut croire que leurs différences sont autant de raisons de se rejoindre, que les anges ont tissé des fils entre eux, que si haute soit la montagne on peut toujours trouver un chemin vers son sommet… ». En ces temps troublés, l’Afghan amoureux de Pigalle nous offre, comme l’âme de tout ce livre, une élévation bienvenue de l’esprit.


Louis Meunier, Si haute soit la montagne, Calmann-Lévy, 2022

Une version de cette chronique a été publiée dans l’Echo Magazine

Glencore attaque la Colombie sur la mine de charbon de Cerrejon

Mine de charbon de Cerrejon © Wikimedia

Alors qu’elle clame vouloir sortir des énergies fossiles, la multinationale suisse est devenue la seule propriétaire de la plus grande mine de charbon à ciel ouvert d’Amérique latine. Elle a même porté plainte contre la Colombie pour contester une décision de justice favorable aux communautés locales

Le 11 janvier, Glencore, le principal exportateur de charbon thermique au monde, annonçait le rachat des parts de BHP et Anglo American dans « Carbones » de Cerrejon, la plus grande mine de charbon à ciel ouvert d’Amérique latine et l’une des plus grandes du monde. La multinationale suisse a fait une bonne affaire : en ne déboursant au final que 101 millions USD grâce à l’augmentation de la demande et donc du prix du charbon, elle est devenue l’unique propriétaire de Cerrejon. Les deux autres entreprises ont vendu leurs parts sur pression de leurs actionnaires, qui les incitent à abandonner l’énergie fossile la plus polluante pour lutter contre la crise climatique. Pourtant Glencore ne s’est pas fait de scrupules, alors même qu’elle s’est engagée à réduire son empreinte totale d’émissions de 15 % d’ici à 2026, de 50 % d’ici à 2035 et à atteindre des activités à émissions totales nulles d’ici à 2050.

Rosa Maria Mateur, avocate de CAJAR

Une mine responsable de graves violations des droits humains

« La mine de charbon de Cerrejon est exploitée depuis tellement d’années – cela a commencé en 1985 – que les abus de pouvoir et l’asymétrie qui existent entre les propriétaires, les communautés et l’État sont largement documentés. Ils se traduisent dans de graves violations des droits humains des communautés afro-indigènes, à commencer par les Wayuu » nous explique Rosa Maria Mateus de CAJAR, un collectif d’avocats colombiens qui défend les droits humains depuis quarante ans.

« Carbones del Cerrejón a été déclarée responsable à de multiples reprises et a fait l’objet de plus de sept décisions judiciaires », continue-t-elle. Mais les peines ne sont jamais appliquées car elle profite de l’extrême pauvreté de ces communautés. La Guajira, où se trouve la mine, est le deuxième département le plus corrompu de Colombie. Les enfants meurent de faim et de soif et l’entreprise en profite pour offrir des compensations insuffisantes aux yeux des communautés. Nous devons changer le modèle économique et abandonner le charbon pour faire face à la crise climatique dont les habitants de La Guajira sont les premières victimes ».

Détournement de l’Arrojo Bruno condamné par la Cour constitutionnelle

L’un de ces arrêts concerne le cas de l’Arroyo Bruno, un affluent d’une rivière très importante de La Guajira qui a été détourné pour augmenter l’extraction de charbon d’une carrière appelée La Puente. Ce cours d’eau est entouré de la forêt tropicale sèche, un écosystème gravement menacé. En 2017, la Cour constitutionnelle colombienne a jugé qu’en autorisant cette expansion, d’importants impacts sociaux et environnementaux sur les droits des communautés locales n’avaient pas été pris en compte. Il s’agit notamment de la grande vulnérabilité au changement climatique de la région, qui souffre d’une grave pénurie d’eau.

La Cour a bloqué les travaux, ordonnant une nouvelle étude d’impact pour déterminer la viabilité de l’expansion minière en termes de protection des droits des communautés. En représailles, Glencore a porté plainte contre la Colombie auprès du CIRDI, le tribunal de la Banque mondiale, en invoquant le non-respect de l’accord de protection des investissements entre la Colombie et la Suisse. Dans son action en justice, la multinationale affirme que la décision du tribunal colombien concernant le cours de l’Arroyo Bruno, qui a empêché l’augmentation de l’exploitation minière, est une « mesure déraisonnable, incohérente et discriminatoire ». Pour l’instant, un arbitre a été nommé, mais on n’en sait pas plus, à commencer par les indemnités réclamées par Glencore.

« C’est un comble de vouloir être dédommagés pour les dégâts qu’on a causés ! »  S’indigne Rosa Maria Mateus. « L’entreprise prétend qu’elle a des politiques environnementales, qu’elle plante des arbres, mais nous avons constaté qu’elle ment. Elle ne respecte pas les standards environnementaux et ne parvient même pas à réparer un minimum des dommages causés. Nous avons pu prouver la pollution de l’eau et de l’air et l’impact négatif sur la santé de la population. C’est très grave, d’autant plus qu’en Europe on parle de décarbonation et de laisser le charbon dans le sol. »

Exploration des possibilités d’un Amicus curiae

Alors, que fait CAJAR ? Rosa Maria Mateus avoue que les possibilités d’action sont limitées. La seule est l’Amicus curiae, un exposé pour faire entendre la voix des communautés, mais il doit être autorisé par le tribunal d’investissement qui, selon elle, n’offre aucune garantie pour les victimes car il s’agit d’une sorte de justice privée créée pour protéger les grandes entreprises. « Mais nous allons essayer de le faire quand même et nous venons de commencer à recueillir les arguments des communautés. Ensuite, nous voulons transmettre l’Amicus curiae à des organisations amies telles qu’Alliance Sud, afin qu’elles nous aident à faire connaître la situation. Les entreprises ont un grand pouvoir médiatique, ce sont leurs vérités qui sont connues, pas les tragédies des victimes. Glencore a extrait beaucoup de ressources de Colombie, bien que l’économie du pays soit très faible. Elle représente une menace pour la souveraineté de l’État et surtout pour les tribunaux dont elle conteste la juridiction, reproduisant ainsi les pratiques coloniales. »


Troisième plainte de Glencore contre la Colombie

La Colombie fait face à un déferlement de 17 plaintes au bas mot selon la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED), qui ne recense toutefois pas la dernière de Glencore. C’est la multinationale suisse qui a ouvert la voie en 2016, contestant un contrat relatif à la mine de charbon de Prodeco pour lequel elle a obtenu 19 millions USD de réparation.

Ces plaintes sont jugées par un tribunal composé de trois arbitres – l’un nommé par la multinationale étrangère, l’autre par le pays attaqué et le troisième par les deux parties. Les tribunaux peuvent accepter des Amicus curiae, à savoir des soumissions le plus souvent écrites présentant habituellement les points de vue des communautés affectées et déposées par des ONG. A ce jour, 85 demandes d’Amicus curiae ont été présentées, dont 56 ont été acceptées. L’accord de protection des investissements avec la Colombie, sur lequel repose la plainte de Glencore, ne prévoit pas la possibilité d’un Amicus curiae. Cet accord va être renégocié et, même s’il ne constituera pas la base légale de cette plainte, Alliance Sud demande que cette possibilité y soit intégrée.

Rosa Maria Mateus sera le 2 mai à Lausanne et le 3 mai à Genève pour parler de ce cas


Cet article a été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud