Le petit Chaperon rouge recrute en entreprise

Il était une fois, un jour du mois d’octobre 2020, un article du journal alémanique SonntagsZeitung qui titrait “Firmen engagieren Gesichtsleser. Mit dem richtigen Gesicht zum neuen Job” 1. Autrement dit, des entreprises recourent aux services de personnes capables de “lire” les visages, d’où la forte probabilité d’obtenir son nouveau job grâce au “bon” visage. Selon les experts, les différentes parties de notre visage exprimeraient, en effet, des traits de caractère et des aptitudes innées ou naturelles. C’est ainsi que l’on pourrait grossièrement s’imaginer des recruteurs en entreprise qui, tel un petit Chaperon rouge non content de son expérience avec sa mère-grand, ausculteraient les différentes parties du visage (et peut-être d’autres parties du corps !) des futurs employé-e-s :

– Comme vous avez de grandes oreilles !

– Oui c’est pour mieux vous voir

– Je ne comprends pas votre réponse : comme vous paraissez bête !

– Oui il paraît que la bêtise est la décontraction de l’intelligence

– Ah bon, seriez-vous-fatigué alors ?

– Non je n’ai pas bu de café et j’ai oublié d’appliquer ma crème anti-cernes

– Comme votre nez est épatant !

– Non il est épaté

– Comme vos yeux sont petits !

– Oui j’ai des gènes asiatiques et donc forcément intelligents

– Comme vous avez une grande bouche !

– Oui je l’ai refaite avec des injections de botox très efficaces, car totalement invisibles

– Comme vous avez un gros ventre !

– Oui c’est parce que j’en ai mangé d’autres des comme-vous …

Et bien-entendu, ce n’est probablement pas le grand méchant loup de Wall street qui surgirait d’un coup, dévoilant sa face sous son masque, mais des risques d’erreurs fondamentales. L’utilisation de tels procédés, combinés ou non avec des tests de personnalité et une technologie informatique (actuelle ou future) permettant grâce aux algorithmes de catégoriser les visages, pose de nombreuses questions sans pour autant discréditer d’emblée les résultats obtenus. “Lire” un visage n’est pas un mal en soi, mais c’est davantage le contexte et les objectifs qui sous-tendent cette lecture qui peuvent s’avérer dangereux et révélateurs d’une mauvaise stratégie d’approche humaine et sociale.

Dans un but médical par exemple, découvrir une pâleur anormale de la peau ou des signes de carences en nutriments – tout comme des signes de fatigue ou d’addiction à certaines substances dans les yeux – peut aider à poser un diagnostic médical visant à soigner. Par contre, dans un milieu professionnel, il est dangereux d’utiliser des méthodes d’observation du visage qui pourraient avoir un effet stigmatisant et discriminatoire lié aux origines ethniques. C’est sans compter les risques d’erreurs d’un déterminisme physique et morphologique établissant des compétences sans tenir compte des particularités culturelles et des parcours de vie individuels pouvant façonner un caractère, l’altérer ou le modifier d’une manière subtile. L’approche combinée avec des tests de personnalité pose également le problème de la “triche” de celui ou celle qui répond aux questions selon ce qu’il ou elle croit être juste pour obtenir le poste de travail. Par ailleurs, il crée un rapport inégalitaire entre l’employeur qui “sait tout” et son employé qui, en retour, “ne sait rien” sur la personnalité de son employeur ou de son supérieur hiérarchique.

En ces temps de pandémie, les vagues de licenciements dans certains secteurs économiques ont favorisé le climat d’incertitude de certaines personnes en recherche d’emploi. Or, une augmentation des chômeurs et des chômeuses peut rimer avec plus de compétition du côté des demandeurs d’emploi et des méthodes de sélection plus agressives et drastiques du côté des entreprises. Mais ce recours aux experts en lecture faciale dans certaines entreprises serait-il le signe d’une volonté de tout contrôler, de rechercher une performance à tout prix, de presser le citron pendant qu’il est encore frais ? Et dans ce cas, l’entreprise fermerait-t-elle plus facilement les yeux sur ses propres besoins d’évoluer à l’interne pour éviter d’éventuels dérapages, puisqu’elle a tout misé sur sa réussite ? N’oublions pas que sur l’actuel marché du travail où de nombreux cas de mobbing et de harcèlement sexuels polluent des atmosphères professionnelles, il serait aussi utile de trouver les profils physiques des harceleurs et des pervers narcissiques. Malheureusement, ces caractéristiques ne se décodent pas sur le visage.

En définitive, ce qui personnellement me paraîtrait fondamental, c’est d’abord de donner une chance à sa propre intuition (qu’on appelle aussi “première impression”, “feeling”, “flair”) car, même si cette science paraît moins exacte, il s’agit là d’une qualité sociale qui rend l’employeur ou l’employeuse capable de reconnaître les personnes avec lesquelles il ou elle peut travailler – qualité utile en-dehors de la phase de recrutement. Ensuite, si l’intuition se façonne au gré des expériences (bonnes et malheureuses), il faut aussi se donner le droit à l’erreur pour permettre d’appréhender le genre humain sous des aspects nouveaux. Lorsque les rapports de travail ne sont pas basés en priorité sur la confiance, mais sur une performance qui ne conjugue pas la diversité avec la prospérité au travail, de nombreuses ressources sont gaspillées. Car l’amélioration d’un contexte de travail qui tend à devenir optimal se traduit également par une amélioration capable de faire émerger et évoluer les ressources disponibles, fruits d’interactions humaines complexes.

 

Note de bas de page (1):

« Firmen engagieren Gesichtsleser. Mit dem richtigen Gesicht zum neuen Job », article publié le 17.10.2020 dans le journal SonntagsZeitung

Hélène Agbémégnah

Juriste de formation, ses expériences professionnelles et personnelles lui ont permis, entre autres, de côtoyer des problématiques liées à la migration et à la diversité. Elle a été membre de la Commission fédérale des migrations (CFM) pendant quatre ans et s’intéresse, dans ce blog, à partager ses vues et réflexions multiples.

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