Le faux pas de Valls

C’est dans les crises que l’on reconnaît ses plus fidèles amis. De ce vieil adage, Manuel Valls ne semble pas avoir retenu grand-chose. A l’occasion de la traditionnelle Conférence sur la Sécurité à Munich, il vient de faire une double erreur politique. D’une part, il a lâché Angela Merkel, à l’heure où la chancelière a plus que jamais besoin du soutien de ses principaux partenaires. D’autre part, il a sensiblement compromis la relance du couple franco-allemand, alors que ce dernier demeure la seule option crédible pour faire face aux pressions britanniques de David Cameron.

En déclarant, que « nous ne pouvons pas accueillir plus de réfugiés », le Premier ministre français a non seulement poignardé Angela Merkel dans le dos, mais aussi miné le terrain de son nouveau Ministre des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, dont la nomination a été particulièrement bien accueillie par le gouvernement fédéral. Germaniste et bon connaisseur de l’Allemagne, ce dernier s’est pourtant souvent opposé à Manuel Valls par le passé. Lui rendant quelque peu la monnaie de sa pièce, le Chef du gouvernement français, profitant de son séjour bavarois, ne s’est alors guère embarrassé d’embarrasser Jean-Marc Ayrault et Angela Merkel à la fois !

Libre à Manuel Valls de régler ses comptes avec son Ministre des Affaires étrangères. Ce ne sont là que des affaires intérieures à son pays, à son gouvernement, voire à son propre parti. En revanche, oubliant que ses propos quittaient la sphère germanopratine, Manuel Valls a ostensiblement commis un faux-pas politique que la presse allemande n’a pas manqué de relever. S’inquiétant du comportement de la France, la Bild-Zeitung s’est immédiatement s’interrogée sur l’attitude de Paris qui pourrait « laisser tomber » la chancelière et mettre en péril le partenariat franco-allemand. Telle est du moins l’analyse du très francophone député chrétien-démocrate, Günther Krichbaum, Président de la Commission des Affaires de l’Union européenne du Bundestag, qui, dans une première prise de position, souligna que « la France doit décider, et de toutes ses forces, si elle veut s’associer au règlement de la crise des migrants, [car] il n’y aura pas de solution européenne, sans le concours de Paris ».

C’est à fronts renversés que les deux pays semblent désormais aborder l’épineux dossier des réfugiés. Non loin de la caricature, mais non loin aussi de la réalité politique, le gouvernement de gauche français semble privilégier ici une politique de droite, alors que celui de la République fédérale d’Allemagne, dirigé par une femme classée à droite, s’engage dans une politique de gauche. Même si la relation franco-allemande n’a pas toujours, et heureusement, répondu aux logiques partisanes et nationales, cette inversion de rôles pourrait s’avérer maléfique pour l’Europe. En crise, notamment à cause des anti-Européens, elle ne devrait pas l’être encore plus à cause des pro-Européens. Car, à l’exception d’autres États, dont l’Italie, la Belgique, l’Espagne et les Pays-Bas, l’Union européenne ne peut compter que sur la France et l’Allemagne pour la sauver du bourbier dans lequel l’ont installée une horde d’eurosceptiques qui, de Londres à Varsovie, de Copenhague à Budapest, se reposent sur les lauriers de leur vile démagogie nationaliste.

A Munich, certes en accord avec son opinion publique et celle du très conservateur gouvernement bavarois, Manuel Valls n’a pas mesuré la portée politique de ses déclarations. Sa faute n’est pas irrémédiable, tant la France et l’Allemagne ont su naguère surmonter leurs différends. Toutefois, demeure-t-elle inquiétante, car elle est européennement contreproductive. Se situant à l’opposé de la démarche d’Helmut Kohl et de François Mitterrand qui, en 1984, avaient relancé l’Europe, après avoir restitué une partie du chèque britannique à Margaret Thatcher, elle augure mal de la réponse commune que Paris et Berlin souhaiteront opposer aux demandes irresponsables du gouvernement britannique. En effet, ce n’est pas en faisant un croche-pattes à Merkel que Valls pourra prendre Cameron à contrepied. Au Premier ministre français, par conséquent, de redéfinir urgemment ses priorités. De s’inspirer aussi de ces mots, si beaux et si justes en ces heures graves, selon lesquels « céder à la coulée d’angoisse et se laisser entraîner, au lieu d’endiguer, signe la fin du Politique et de la politique. Plus fatal que l’hallali ». Il est vrai que ces paroles sont signées, dans son dernier et excellent ouvrage, par Christiane Taubira, l’ancienne Ministre de gauche, dont Manuel Valls ne voulait plus !

Etranges Ministres des Affaires étrangères

Si les ministres des Affaires étrangères ne devaient mériter leur nom qu’en raison des propos étranges qu’ils tiennent, nul doute que ceux de l’Autriche et de la Pologne n’auraient nullement usurpé le titre de leur fonction. En l’espace de quelques jours, ils n’ont pas manqué de nous étonner par la gageure des paroles qu’ils ont tenues en toute connaissance de cause. A prétendre défendre les intérêts de l’Europe, ils n’ont en fait que défendu les intérêts non nationaux, mais nationalistes de leur pays respectif.

Le premier d’entre eux, Sébastien Kurz, n’est pas encore âgé de trente ans. Certainement trop jeune pour assumer ce poste, il n’a pas fait dans la dentelle lors d’un entretien qu’il a récemment accordé à la télévision allemande. Interviewé par la ZDF le 18 janvier dernier, il considéra que la situation de la Grèce face aux afflux de migrants était « hautement confortable », alors qu’en revanche son pays était « débordé » par la venue de ces mêmes réfugiés. Pour conclure, qu’en toute logique, la Grèce devait être exclue de l’espace Schengen. Son avis est malheureusement partagé par de nombreux Européens, notamment par les responsables de la très conservatrice CSU bavaroise à laquelle il venait tout juste de rendre visite. En priorité dirigés contre la chancelière allemande, ses propos de même que l’instauration par le gouvernement autrichien d’une « limite supérieure » de réfugiés, constituent un affront adressé à la fois à Angela Merkel, à la Grèce, mais aussi aux pays riverains de la Méditerranée. Beaucoup plus proche de l’attitude adoptée par la Hongrie de Viktor Orbán que de celle préconisée par son grand voisin allemand, l’Autriche suscite à nouveau les mêmes inquiétudes qu’elle n’a que trop souvent suscitées au cours de son histoire.

Gouvernée par défaut, et plus qu’il n’en faut depuis 2007, par une « Grande Coalition » sociale- et chrétienne-démocrate, qui ne fait que préserver sa démocratie du danger extrémiste qui la guette, elle épouse de plus en plus les idées réactionnaires incarnées par le soi-disant Parti de la Liberté autrichien (FPÖ). D’origine nazie et doté d’une ossature idéologique nationaliste et antieuropéenne, celui-ci compte à sa tête Heinz-Christian Strache. Malgré son échec électoral pour conquérir la mairie de Vienne en octobre 2015, ce dernier ne désespère pourtant pas de diriger un jour l’Autriche. Il n’est pas exclu qu’il puisse le faire en s’alliant avec Sebastian Kurz qui, jeune loup de la politique aux dents longues, vient de démontrer que rien ne l’arrête pour s’en prendre toujours à plus petit que soi. Sauf que tout Ministre des Affaires étrangères qu’il est, Kurz se trompe énormément. Selon un rapport publié fin janvier 2016 par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés, il s’avère que l’arrivée des migrants en Grèce avait repris de plus belle depuis le début de 2016 et que ce même pays avait accueilli 856 000 réfugiés sur son sol en 2015, ce qui placerait Athènes, pour se référer au vocabulaire de Sebastian Kurz, dans une situation « hautement confortable » !

Quant à son homologue polonais Witold Waszczykowski, il a, tant bien que mal, essayé de justifier, dans les colonnes du Monde du 22 janvier 2016, « l’ambitieux programme de réformes » du nouveau gouvernement de Varsovie. Placé à son avis sous « le feu des institutions de l’Union européenne et de commentateurs de médias surexcités », son pays ne contreviendrait en rien aux principes fondamentaux de l’Union européenne. Telle n’est toutefois pas la lecture de la Commission de Bruxelles qui, dans un communiqué en date du 13 janvier dernier, considérait que : « les événements survenus récemment en Pologne, en particulier le différend politique et juridique concernant la composition du Tribunal constitutionnel, suscitent des inquiétudes quant au respect de l’État de droit ». Bien que le climat se soit entre-temps un peu réchauffé entre l’UE et le gouvernement polonais, lesdites « inquiétudes » ne se sont pas encore dissipées.

Pour protester contre la mainmise de l’État sur l’audiovisuel public, ARTE, « la chaîne culturelle européenne » d’obédience franco-allemande, « a décidé de suspendre ses relations contractuelles avec la Télévision Publique Polonaise (TVP). [Ainsi] aucune nouvelle coproduction ne sera lancée, tant qu’ARTE n’aura pas l’assurance que la liberté d’expression, le pluralisme éditorial et l’indépendance de la Télévision publique en Pologne sont garantis ». Par ce geste fort et courageux, Arte a non seulement exprimé une infaillible fidélité à sa vocation culturelle, mais aussi fait la preuve de son engagement européen. Plus encore, elle vient d’apporter un sérieux démenti aux propos du Ministre des Affaires étrangères polonais qui, dans le même article du Monde, n’hésita pas à écrire que : « conformément au principe de subsidiarité, il n’y a pas de besoin d’intervention de la Commission européenne ou du Parlement européen dans nos affaires intérieures ». Car à bien le lire entre les lignes et les mots, on aura compris que, selon Witold Waszczykowski, la liberté de la presse et le respect de l’État de droit ne sont que des affaires subsidiaires !

L’Europe ne doit pas avoir peur

Les cassandres européens ont la cote. Rarement, ils ont eu tant d’assurance pour entrevoir la disparition rapide de l’Union européenne. Secouée de toutes parts, celle-ci doit faire face à des vents contraires, à faire frémir le plus europhile des europhiles. Bouc-émissaire par excellence pour endosser, à tort ou à raison, les maux qui secouent son territoire, l’Europe est désormais responsable de tout, parce que les autres ne se sentent responsables de rien. L’euroscepticisme, voire l’anti-européanisme fait vendre, gagner des élections et prospérer l’extrémisme. Jamais n’a-t-il été aussi facile d’être anti-européen. Jamais n’a-t-il été aussi aisé de se déclarer souverainiste, pour ne pas avouer que l’on n’est rien d’autre que nationaliste.

Comble de l’ironie, l’Europe doit s’expliquer devant des États, alors que ceux-ci refusent d’expliquer les raisons de leur infortune. Du temps de Gavroche, c’était « la faute à Voltaire », c’était « la faute à Rousseau ». Aujourd’hui, c’est la faute de Bruxelles, la faute de Schengen, la faute de l’euro. Ҫa fait plaisir à entendre, d’autant que ça peut rapporter gros. Peu importe que l’on se souvienne des paperasseries administratives pour se voir refuser, en fin de compte, la reconnaissance d’un diplôme ou le droit d’étudier à l’étranger ; peu importe que reviennent à l’esprit les kilomètres de bouchon à la frontière franco-espagnole avant de rejoindre, dans la chaleur et la sueur après une attente interminable au poste de douane, une plage de la Costa Brava ; ou, peu importe, que l’on se remémore les dévaluations compétitives qui, au gré de la volonté de quelques vils spéculateurs, faisaient au mieux changer le prix d’achat de votre voiture ou de votre machine à laver, au pire vaciller l’ensemble du système monétaire européen.

Exposée sans cesse à un procès d’illégitimité politique, l’Union européenne ne serait pas démocratique. Argument recevable à plus d’un titre, cette accusation feint d’oublier l’existence d’un parlement européen, élu depuis 1979 au suffrage universel direct. Malheureusement son élection ne mobilise guère qu’une minorité de votants. Non à cause de la seule Union européenne, mais aussi et surtout en raison de l’attitude de ses pays membres, pour qui les élections européennes deviennent « un défouloir citoyen », sans conséquence directe sur leur politique intérieure. Entre-temps, ce scrutin évoque également ceux qui en Suisse n’atteignent même pas la participation de 45% des inscrits. Mais, alors que cela paraît normal en Suisse, cela ne l’est pas pour l’Europe des vingt-huit. Allez savoir pourquoi ? Peut-être parce que beaucoup d’Européens croient encore en la politique, plus que de Suisses ne croient encore en la leur ?

Toutefois, les discours incantatoires ne sauveront pas l’Union européenne. Quitte à la soutenir dans sa dénonciation de la démagogie récurrente de ses adversaires, nul ne peut l’encourager à se retrancher ad vitam aeternam dans une position de veuve éplorée ou d’enfant maltraité, qu’elle n’a que trop épousée ces dernières années. A force de vouloir se disculper, elle se culpabilise elle-même. Prise au piège du « qui s’excuse, s’accuse », l’Union européenne s’est elle-même dépossédée de son potentiel de confiance. N’ayant plus confiance en elle, elle n’arrive même plus à gagner la confiance des autres. Victime d’une crise identitaire, elle est devenue la victime expiatoire des identitaires nationaux et autres « blocs identitaires », éparpillés à travers l’extrême droite européenne.

Qu’en ce début 2016, l’Union européenne se montre plus consciente d’elle-même. C’est là le principal souhait que l’on peut lui adresser. Qu’elle ait enfin le courage d’expliquer que ce n’est pas elle, mais les dictatures et les États fantoches qui sont responsables de la crise des migrants. A contrario qu’elle se montre assez responsable pour que ces mêmes migrants ne soient plus les victimes de ces mêmes dictatures et de ces mêmes régimes fantoches. Qu’elle soit aussi téméraire pour se doter de nouveaux instruments démocratiques, diplomatiques, de défense et de politique sociale. Qu’en ce début 2016, l’Europe se convainque enfin de ne plus avoir peur d’elle-même et s’affirme contre ses plus féroces ennemis, dont le seul objectif est de nourrir la peur envers elle. Et non seulement parce que mauvaise conseillère par définition, cette même peur gangrène aujourd’hui l’Europe, comme elle a gangréné autrefois nombre de pays européens. C’était dans les années trente, à l’heure où les extrémistes et les nationalistes de l’époque avaient pris le pouvoir et entraîné l’Europe dans la pire des guerres de son histoire. Aujourd’hui, le risque existe, car leurs héritiers ne sont que trop nombreux ! Voudrait-on alors leur laisser la possibilité et le droit de détruire une nouvelle fois l’Europe ?

La défaite idéologique de la gauche européenne

La gauche européenne vit un tournant historique. En déclin sur le plan électoral, elle l’est encore plus sur le plan idéologique. Ses défaites dans les urnes ne sont, en vérité, que la traduction de ses défaites culturelles. N’étant décidément pas en mesure de préserver sa propre identité, elle délaisse le champ des idées, jusqu’à épouser celles de ses adversaires. En réponse à son propre no man’s land intellectuel, elle choisit la solution de facilité et s’adapte à la situation, sans savoir d’ailleurs à quoi ou à qui elle doit s’adapter.

Aujourd’hui, au lieu de penser politiquement, la gauche européenne ne pense plus que stratégiquement. Face à la droitisation de la société, elle croit devoir se droitiser elle-même, espérant garder le pouvoir politique, là où elle le détient, ou y accéder, là où elle pense pouvoir le conquérir. Son calcul est légitime, mais limité dans le temps. Elle peut remporter l’une ou l’autre élection, mais sans savoir au juste ce qu’elle fera de sa victoire. En capacité de gouverner comme les autres, elle n’est dorénavant plus en capacité de gouverner autrement. C’est là une part de sa force, mais surtout une part considérable de sa faiblesse.

Nulle solution miracle ne pourra la sortir de la torpeur où elle se trouve. Au prix de plusieurs revers, elle peut faire comme si de rien n’était et se conformer aux règles du jeu politique que ses adversaires ont définies à sa place. A contrario, elle pourrait aussi avoir recours à ses recettes d’antan, sachant que là non plus, elle n’aurait pas la moindre chance de succès. Tiraillée entre son aile sociale-libérale et ses courants frondeurs ou doctrinaires, elle ne sait plus où donner de la tête, n’ayant plus celle-ci pour réfléchir à ce qu’elle est et à ce qu’elle pourrait devenir. Intellectuellement en perte de vitesse, elle ne fait que trop rarement appel à son sens de l’analyse. Pourtant, dotée d’une indéniable faculté pour imaginer le progrès, elle pourrait facilement. renouer avec son sens de l’imagination

De fait, la gauche européenne a oublié de rester progressiste. En revanche, elle s’est montrée trop conservatrice pour préserver des acquis, jugés de nos jours obsolètes ; même par leurs principaux bénéficiaires. Défenseur traditionnel d’une classe ouvrière, dorénavant sans tradition, et plus encore sans conscience de classe, la gauche s’est fait piéger par le monde du travail qui ne croit plus en elle. A chaque référendum d’usine, les ouvriers votent l’allongement des horaires sans compensation financière, se conforment au langage dominant sur la compétitivité des entreprises et désignent le « plus petit que soi », l’immigré, le précaire, le sous-qualifié comme leur principal adversaire. Parce que susceptibles de remplacer à plus bas prix le personnel salarié et protégé, ces « moins que rien » sont devenus les maillons faibles d’un combat politique qui font l’affaire d’un patronat de moins en moins social et d’une extrême droite surfant sur la vague de l’immigration et de l’exclusion. En porte-à-faux avec la pensée victorieuse du chacun pour soi, la gauche n’arrive plus à imposer ses idéaux de culture, d’éducation et de formation, et se laisse, à son insu, entraîner par la spirale du nivellement par le bas.

Mais ce n’est pas là la seule grande défaite de la gauche européenne. Ayant délaissé l’analyse dialectique pour un empirisme statistique de bon aloi, elle a épousé des méthodes plus classiques, privées de tout esprit critique. Souvent ne parvient-elle plus à replacer les affrontements sociaux et les contradictions politiques ou culturelles dans un contexte plus large. Quitte à se tromper de priorité, elle en arrive même à avantager ce qui lui nuit aux dépens de ce qui l’avantage. Se laissant gagner par l’idéologie dominante, elle a perdu le combat qui oppose la liberté à la sécurité. En proclamant que celle-ci est la première des libertés, elle s’est non seulement reniée elle-même, mais a aussi trahi tous celles et ceux qui croyaient encore que la liberté est l’essence même de la gauche. Premier mot de la République française, née de la Révolution de 1789, la liberté a été ainsi reléguée au second rang, au grand dam des intellectuels qui s’en sont tant réclamés, de dizaines de milliers de militants qui se sont tant battus pour elle et de simples citoyens qui l’aiment et l’ont tant aimée. Renonçant, à l’heure du terrorisme, de la criminalité et de la migration illégale, à l’un de ses principes fondamentaux, la gauche a par conséquent offert à la droite la voie d’une politique sécuritaire et d’une économie libérale qui, aujourd’hui, s’avère plus ouverte que jamais.

Europe: la mise en échec de la diplomatie suisse

Si la diplomatie européenne de la Suisse n’était qu’une affaire de baisers, elle ne mériterait pas la volée de bois vert à laquelle elle s’expose en cette fin de l’année 2015. Les bisous de Juncker à Sommaruga n’ont en effet jamais masqué les erreurs d’une politique autarcique que le Conseil fédéral s’est évertué de mener contre vents et marées. Face au silence de l’Union européenne, il a privilégié la stratégie du faible au fort sans s’apercevoir que l’Europe tirait sa force de la faiblesse argumentative des revendications suisses. D’une fin de non-recevoir à une autre, la Commission bruxelloise a, de fait, infligé une leçon de politique internationale à la Confédération qui désormais se trouve bien seule pour défendre ce qui ne peut pas l’être.

Plus encore que l’idée même de la « clause de sauvegarde », c’est son acceptation par le gouvernement helvétique qui pose problème. Sachant qu’il ne s’agissait là que d’une forme déguisée de contingents, celui-ci aurait dû immédiatement se rendre compte de l’irrecevabilité d’une proposition que l’UE ne pouvait que rejeter. Mais, à l’heure actuelle, Berne ne semble être guidée que par son seul souci de régler une affaire de politique intérieure dont Bruxelles n’a cure. Déjà confrontée aux exigences nationales de ses pays membres, l’Union européenne se gardera bel et bien d’intervenir dans les affaires internes d’un État tiers. Cela ne relève ni de sa compétence et, en l’occurrence, encore moins de ses propres intérêts.

Alors que la Suisse est tombée dans le piège que l’UDC lui a tendu, l’Europe a eu l’intelligence de ne pas tomber dans le piège que l’UDC a tendu à la Suisse. C’est pourquoi la mise de l’article 121a ne relève que du seul ressort de la Confédération helvétique, sans que l’UE ait besoin de modifier sa feuille de route. Face à une Union européenne fidèle à sa ligne de conduite, le gouvernement fédéral se perd ainsi dans un gymkhana diplomatique, dont il a de plus en plus de mal à se sortir. Il en appelle alors à des solutions de remplacement qui n’en sont pas, se référant, comme à son habitude, à des expertises juridiques qui ont souvent perdu tout sens des réalités politiques.

Malheureusement, Berne refuse obstinément d’admettre que Bruxelles ne changera pas d’attitude. Contrairement à ce que s’imagine encore le gouvernement fédéral, la Commission européenne plaidera toujours pour un règlement politique du contentieux qui l’oppose à la Suisse. En cela, elle ne souscrira d’aucune manière à une solution unilatérale helvétique. En profond désaccord avec tout scénario concocté en catimini par l’administration fédérale, l’UE ne bougera pas donc pas d’un iota et campera sur ses positions. Ne voulant pas s’immiscer dans le débat intérieur suisse, elle ignorera l’obligation constitutionnelle de mettre en œuvre des contingents d’étrangers d’ici 2017. À ses interlocuteurs helvétiques, elle rétorquera, en toute logique, qu’elle a le même devoir de réserve envers la Confédération que celui que la Confédération a envers elle. Ce qui signifie, ni plus ni moins que la Suisse ne pourrait s’arroger un droit d’ingérence dans les affaires communautaires que si elle se décidait de devenir, en l’espace de treize mois, membre à part entière de l’Union européenne.

En lieu et place de ses solutions tarabiscotées, d’ailleurs vouées par définition à l’échec, le gouvernement suisse n’a plus le choix. Pris en étau entre la mise en application de la votation du 9 février 2014 et le refus motivé de l’UE de ne pas accéder aux exigences de Berne, il ne peut plus fuir ses responsabilités et se réfugier dans des faux-semblants qui n’ont que trop duré. Pour avoir voulu, plus qu’il n’en faut, louvoyer avec l’Union européenne, mais aussi avec sa propre population, la politique européenne suisse s’est déconsidérée par sa propre faute. A l’image d’une Union européenne rigoureuse et respectueuse de ses traités de même que des accords bilatéraux signés avec la Confédération, la Suisse et son gouvernement sont désormais obligés de tenir un langage de vérité. Faute d’une diplomatie et d’une stratégie politique efficaces, il n’y aura d’autre alternative que celle qui s’est dessinée dès le soir du 9 février 2014 : appliquer la nouvelle mouture de l’article 121a, en rompant les bilatérales avec l’Union européenne ou maintenir les bilatérales, en renonçant au nouvel article 121a. Ainsi l’heure est à la décision et au savoir-faire politiques. Au Conseil fédéral désormais d’en faire la preuve et de se montrer à la hauteur d’une situation dont il a trop longtemps sous-estimé la gravité des conséquences, qu’elles se fassent ressentir à l’intérieur ou à l’extérieur des frontières de la Suisse.

Le SPD: l’exemple à ne pas suivre

PS-SPD-PSS. Non ce n’est pas une onomatopée, mais les sigles respectifs des partis socialistes et sociaux-démocrates français, allemand et suisse. Pour aucun, l’année 2015 restera en excellente mémoire. Le premier d’entre eux, bien que limitant les pertes aux régionales de décembre, a perdu les élections départementales de mars 2015. Son homologue suisse n’a pas su faire face à la vague UDC, augmentant certes son score de 0,1 % par rapport à 2011, mais perdant deux sièges au Conseil national. Quant au SPD, son congrès de décembre a non seulement souligné ses dissensions internes, mais aussi mis son Président Sigmar Gabriel en très sérieuse difficulté. De surcroît, vice-chancelier du gouvernement de coalition dirigé par Angela Merkel, ce dernier et très médiocre leader du parti n’a recueilli que le soutien de 74, 30% des délégués qui lui ont clairement exprimé un vote de défiance.

Au-delà des chiffres, ces résultats électoraux expriment le désarroi d’une social-démocratie européenne qui n’est plus en mesure de réunir sous une même bannière les classes défavorisées de la société avec celles qui incarnent le progrès culturel et intellectuel. Nombre de recherches ont en souligné les raisons, de la perte d’influence du monde ouvrier due à la désindustrialisation, de la crise d’un socialisme archaïque qui n’a pas su se rénover, jusqu’à la disparition du sentiment d’appartenance à une famille politique, souvent transmis de père en fils. Ainsi l’identité socialiste ou social-démocrate a-t-elle désormais perdu de sa splendeur et plus encore de sa grandeur progressiste. Elle s’est laissé ringardiser par un conservatisme rénové ou par un libéralisme audacieux qui se sont, tous les deux, fait les apôtres d’une modernité confondant volontairement, et en toute connaissance de cause, les réformes et la régression.

Plus que ce n’est le cas pour les partis socialistes français et suisse, le SPD est la principale victime de ce changement de paradigme politique. D’ailleurs, il n’a qu’à s’en prendre à lui-même et au programme que son ancien chancelier Gerhard Schröder fit adopter en 2003 sous le nom « d’Agenda 2010 ». Quoique historiquement et économiquement justifiables à certains égards, les mesures de cet agenda, dont celles concernant le marché du travail, et plus connues sous le nom de Harz IV, ont privé la social-démocratie allemande de ce qui a longtemps fait sa force. De fait, elle n’arrive aujourd’hui plus à faire prévaloir son ancrage réformateur au sein d’une société allemande traditionnellement conservatrice. Dorénavant à la recherche éperdue, mais sans succès, d’une gauche en quête de justice sociale et de progrès politique, le SPD se morfond dans un marasme stratégique, duquel, à l’image de son Président Sigmar Gabriel, il éprouve beaucoup de mal à se relever. Ainsi le SPD a enregistré une perte flagrante de son influence politique au niveau national. Alors qu’il obtenait lors de son retour au pouvoir 40, 90% des suffrages exprimés en 1998, il n’a recueilli que 25, 70 % des voix lors des élections au Bundestag en septembre 2013. Et pour celles de 2017, tous les sondages et pronostics prévoient, à l’heure actuelle, une stagnation des sociaux-démocrates allemands.

A titre de comparaison, les socialistes français ont su réunir, avec leurs alliés radicaux de gauche, 25,65% des bulletins lors des législatives perdues de 2002, voire 28, 63% des suffrages pour François Hollande, à l’occasion du premier tour des présidentielles de 2012. De même les socialistes suisses ont enregistré un excellent résultat avec 23, 30% des voix en 2003 pour retomber à 18, 80% en 2015. Bien qu’exposés à de fortes variations électorales, les PS français et suisse n’ont toutefois pas connu un sort aussi dramatique que le SPD allemand. Par conséquent, une conclusion s’impose d’elle-même : les sociaux-démocrates allemands ont perdu plus que d’autres, car ils ont eux-mêmes œuvré pour une politique qui les a partiellement menés à la défaite.

Constat cruel, mais néanmoins incontournable et irréfutable, le modèle social-démocrate allemand est aujourd’hui, et de loin, le plus contreproductif que la social-démocratie européenne puisse imaginer. Il ne lui permettra ni de sortir de l’ornière dans laquelle il se trouve, ni de renouer les succès qui ont marqué son histoire durant les trente dernières années du 20e siècle. Ayant volontairement confondu l’économie et la politique, le SPD a non seulement privilégié la première aux dépens de la seconde, mais aussi commis une erreur impardonnable que la gauche européenne dans son ensemble devra éviter à tout prix. Car toujours férue de justice sociale et humaniste, la social-démocratie n’a aujourd’hui d’autre choix que de pallier ce qui lui manque le plus : un projet de société tournée vers l’avenir et dont les thèmes porteurs ne seraient pas les copies édulcorées de ceux de ses adversaires. En effet, c’est en dominant soi-même le débat des idées que l’on gagne le combat politique et non en faisant dicter celles-ci par les autres.

Suisse, France: faire front à la préférence nationale

Qu’est-ce que « la clause de sauvegarde » suisse a de commun avec les élections régionales françaises ? Rien, absolument rien. L’une concerne la relation que la Confédération helvétique entretient avec l’Union européenne, l’autre la politique intérieure de la France. Aucun dénominateur commun ne semble donc réunir ces deux événements, tant leur contenu respectif est différent l’un de l’autre. Alors pourquoi vouloir ébaucher l’esquisse d’une esquisse qui ne repose que sur des présupposés qu’aucune analyse de fond ne viendrait conforter à première vue ? Parce que victime de sa propre presbytie politique, la communauté a besoin de s’interroger sur le glissement progressif d’une idéologie qui, à n’y prendre garde, ne lui garantit plus la moindre sauvegarde.

La clause de sauvegarde est une infraction. Elle enfreint les accords que la Suisse a signés avec l’Union européenne. Et comme toute infraction, elle devra être pénalisée si elle devait entrer en vigueur. Émanation d’une pensée unilatérale, elle n’est qu’une invention nationale. En ce sens, elle est parfaitement en droit d’être défendue par le Conseil fédéral dont les attributions se restreignent au seul territoire suisse. En contrepartie, elle peut faire l’objet de représailles par l’Union européenne, celle-ci étant parfaitement en droit de sanctionner une mesure qui contrevient aux engagements qu’elle a elle-même souscrits.

De surcroît, la clause de sauvegarde s’inscrit dans une matrice idéologique qui se définit elle-même de « préférence nationale ». Et c’est là qu’elle rejoint de facto la pensée du Front national. De fait, qu’elle se développe en Suisse, en France ou ailleurs en Europe, « la préférence nationale » n’est que l’expression actualisée d’une extrême droite dont la raison d’être, voire de ne pas être, n’existe que par le refus de l’autre. Quitte à provoquer ou à oser dire ce que personne n’a encore le courage d’exprimer, il est temps de dénoncer tous les partisans de la « préférence nationale », non pour alimenter la polémique, mais pour admettre que cette idée ne peut être défendue que par les extrémistes de droite.

Fruit d’une évolution politique aussi préoccupante que dangereuse, une nouvelle ligne de fracture s’est désormais installée au sein de nos sociétés occidentales. Elle sépare celles et ceux qui privilégient la liberté partagée en préférant l’international – et l’Europe – de celles et ceux qui se recroquevillent dans l’enclos fermé de la solitude nationale. Les uns préfèrent l’ouverture, les seconds la fermeture. Et de cette préférence, voire de cette fracture se scindent deux mondes, de plus en plus inconciliables l’un avec l’autre, où le choix personnel de chacun se résume par la simple question de l’exclusion ou de l’acceptation de l’autre.

A quelques rares exceptions près, très peu de personnes se déclarent ouvertement d’extrême droite. Ça continue de faire mauvais genre. Mais combien en défendent les idées ? Combien en épousent les principes, voire les méthodes ? Plus qu’il n’en faut, plus que nos sociétés politiques peuvent en accepter. Du « plus jamais ça », n’est-on pas tombé dans le piège du « pourquoi ne pas essayer avec eux », voire dans celui, plus grave encore, d’un raisonnement totalement déraisonné qui avalise et légalise des propos qu’autrefois on qualifiait, avec raison, de nauséabonds ? Cela fait longtemps qu’en France, on dénonce « la lepénisation des esprits », alors que le Suisse, on omet toujours de condamner « la Blochérisation de la pensée ». Mais, les garde-fous sautent les uns après les autres, et, à chaque scrutin, la honte et les peurs ne masquent même plus les scores qui vous crachent au visage, à ce visage de démocrate que vous croyez encore vouloir et pouvoir protéger.

On l’aura compris, « la clause de sauvegarde suisse » n’a, à première vue, rien à voir avec les élections régionales françaises. Ou justement si, même beaucoup plus que l’on pourrait le croire de prime abord. Par conséquent, au lieu de privilégier la préférence nationale, en sauvegardant desdits contingents, mot horrible s’il en est, il est désormais urgent de sauvegarder les valeurs humanistes; tout au moins pour celles et ceux qui seraient enfin conscients du danger qui nous guette!

Le petit discours de Luzi Stamm

L’histoire politique est riche en grands discours. Les exemples ne manquent pas. Que l’on se souvienne de celui de Fichte à la nation allemande, de celui de Victor Hugo pour la création des États-Unis d’Europe, des « Larmes et de la Sueur » de Churchill, du « I have a dream » du pasteur Martin Luther King, du discours de Phnom Pen, du Général de Gaulle, de celui de Willy Brandt en 1969 qui demanda à ses concitoyens « d’oser plus de démocratie », voire de François Mitterrand, pour qui « le nationalisme, c’est la guerre » ou, plus récemment, de celui de Dominique de Villepin s’opposant, devant les Nations Unies, à l’intervention militaire en Irak.

Puis, il y a les discours que l’on préfère oublier. A l’exemple de celui du Président du Bundestag, Philipp Jenninger, qui, à l’occasion du 50e anniversaire de la nuit de Cristal en 1988, essaya malencontreusement de justifier l’antisémitisme des années trente en Allemagne. Plus proche de nous, en pleine actualité sur les migrants, comment ne pas aussi faire référence aux propos scandaleux du Premier ministre Victor Orban qui s’insurgea, il y a peu, contre ce qu’il considère n’être « qu’un problème allemand » ? Là aussi, la liste est exhaustive et d’autres personnalités politiques, plus ou moins respectées et respectables, pourraient se ranger du côté de ces quelques indésirables que, tôt ou tard, l’histoire ne manquera pas de mettre aux rayons des objets usagés.

Enfin, il y a les petits discours. Ceux qui se voulaient grands et qui, de fait, ne sont que quantité négligeable. A l’occasion de la session constitutive de la 50e législature du Conseil national, la politique suisse vient de nous en offrir l’un de ses meilleurs échantillons. Et que son auteur, l’UDC Luzi Stamm, soit presque vivement remercié d’avoir livré une prestation qui, entre les Guignols de l’Info, recyclés made in Switzerland, et la rubrique « comment se fâcher avec ses plus proches voisins ? » n’aurait pas trouvé son pareil. Enumérant à tour de rôle quelques dates qui avaient jalonné son parcours de député, le doyen du Conseil national n’hésita même pas à évoquer le fou-rire de Hans-Rudolf Merz, lorsque l’ancien Conseiller fédéral parlait de la viande des Grisons. C’était non seulement déplacé, mais incongru. Visiblement, Luzi Stamm a perdu tout sens du respect parlementaire, à l’heure où au début d’une nouvelle législature chaque Conseiller national doit faire preuve d’une certaine solennité, mot qui, apparemment ne fait pas partie du vocabulaire du député argovien.

Considérant toutefois qu’il était en droit de dire n’importe quoi, il ne s’est pas privé d’en rajouter une couche. De la viande des Grisons, il s’en prenait cette fois-ci aux citoyens grecs, italiens, français et allemands, dénonçant à tour de rôle leurs difficultés économiques et leur pouvoir d’achat. Attaquant nommément les habitants de Paris et de Marseille ainsi que ceux de la Ruhr, ils désignaient du doigt des femmes et des hommes qui, quelle que soit leur condition, méritent respect et dignité. Prononcées quelques heures après l’ouverture de la conférence de Paris sur le climat, ces paroles étaient, ni plus ni moins, à l’opposé de celles que les grands de ce monde avaient eu le courage de tenir dans l’enceinte de la COP 21. Mais n’est pas « grand de ce monde » qui veut !

Au moins, aurait-on pu attendre un mot de recueillement, sinon de compassion, pour les victimes du 13 novembre, lorsque Luzi Stamm parlait de Paris. Mais que nenni. Pas un geste, pas un regard, pas le moindre réconfort verbal, tant il était obnubilé par ses propres billevesées. Certes, Luzi Stamm avait l’honnêteté de reconnaître la grandeur des littératures et cultures européennes. Certes, eut-il la prétention d’utiliser quelques phrases en anglais pour démontrer ses qualités de polyglotte. Mais, rien qui puisse néanmoins vraiment sauver la faiblesse de sa prestation. Il fallait se contenter de ce que l’on avait, et personne ne semblait s’en offusquer outre mesure.

D’autant que l’intervention du doyen du parlement se termina par un auto-satisfecit que nombre de ses collègues aiment à partager. Dans une conclusion dithyrambique, Luzi Stamm vanta le système politique suisse, considérant sans ambages qu’il s’agit là, ni plus ni moins, du meilleur au monde. Que bien lui fasse de le croire. Mais que bien nous fasse aussi de penser que ce système n’est pas exempt de tout reproche, surtout s’il se contente d’une telle médiocrité rhétorique et intellectuelle qui a accompagné l’ouverture de sa cinquantième législature.

C’est le citoyen qu’on assassine!

L’histoire se situe aux alentours de dimanche midi devant les portes de l’Ambassade de France à Berne. Accompagnée par son fils de six ou sept ans, une femme déroule de son sac de plastique une guirlande bleu-blanc-rouge qu’elle avait confectionnée elle-même. Tant bien que mal, elle essaie alors de nouer le blanc et le rouge avec le bleu, pour que les couleurs suisses se fondent avec celles de la France. Le geste est symbolique, mais fort. Conçue de bric et de broc, cette guirlande, aux couleurs entremêlées, fait plaisir à voir, alors qu’elle n’est là que pour exprimer la peine et la douleur.

Depuis ce sinistre vendredi 13, les déclarations pleuvent. Elles pleuvent comme des larmes, mais plus encore sonnent comme des alarmes. Beaucoup de politiques sont à la hauteur de l’événement ; certains le sont moins, que l’on soit Président ou qu’on l’ait été. Les autorités ont raison. Elles encouragent à ne pas défiler, à ne pas sortir, à ne pas se rassembler, à ne pas risquer sa vie. Et pourtant, les gens défilent, sortent, se rassemblent et se risquent à prendre des risques.

Les autorités veulent prémunir le crime. Les gens veulent préserver leur liberté. Les autorités jouent leur jeu. Les gens refusent de jouer le jeu. Celui de la peur et de l’intimidation. Ils sont plus forts que la politique. Ils se comportent comme des citoyens, car ce sont des citoyens. Des citoyens qui auraient pu se faire tuer comme ceux qui ont été tués devant un restaurant, au détour d’un bar, aux abords d’un stade, voire dans une salle de concert. La cible des terroristes en devient alors plus odieuse, plus abjecte et plus abominable. Ce qu’ils assassinent, ce sont valeurs qui en 1789 ont donné naissance à « la déclaration des droits de l’homme et du citoyen ». Et que l’on n’essaie surtout pas de justifier, voire de comprendre leurs actes. Trop de discours pseudo-intellectuels et pseudo-scientifiques sont entre-temps tombés dans une dénonciation caricaturale de l’islamophobie. L’islamophobie n’est pas l’antisémitisme du 21e siècle. Que l’on se garde de faire cette faute, tant les esprits ouverts de l’islam seraient les premiers à faire les frais de cette cruelle erreur d’analyse. Car à devoir se faire traiter « d’islamophobe primaire », force est de constater que les attentats les plus meurtriers sont revendiqués par des islamistes et non par des catholiques, des protestants, des juifs, des bouddhistes ou des athées !

Il est temps que certaines communautés musulmanes, notamment en Europe, mais aussi à travers le monde, prennent enfin leurs responsabilités. Ainsi le temps des simples dénonciations des attentats islamiques semble bel et bien révolu. Pour être pleinement intégré dans une société, il ne suffit pas de réclamer ses droits, mais il faut aussi assumer ses devoirs. Et trop nombreux furent les autorités ou conseils musulmans à n’avoir, ces dernières années ou décennies, que revendiqué les premiers, sans en accepter les seconds. C’est pourquoi, le droit demeure la seule réponse à celles et à ceux qui ne voudraient que faire prévaloir leur propre droit. Quitte à choquer l’un ou l’autre des lecteurs, aucune société démocratique ne peut admettre, ne serait-ce qu’au détour d’un alinéa juridique, de se faire imposer la moindre loi religieuse. Chacune et chacun est libre de croire en la loi divine, mais chacun et chacune doit respecter la loi qu’il a lui-même contribué à voter et à rédiger. C’est là la différence entre le croyant et le citoyen. On peut vénérer Dieu, Allah ou Vishnu. Mais seule la loi peut garantir ce que la société peut vous apporter de plus précieux : la liberté !

Haro alors sur tous les politiques qui en appellent aux renforcements des lois sécuritaires. Elles peuvent paraître légitimes à l’heure du crime, mais elles demeurent dangereuses. Pire encore, elles raviraient les assassins, les terroristes, les barbares qui auraient signé là la victoire à laquelle ils aspirent. En ces jours de deuil, de tristesse, mais aussi de colère, une règle s’impose : ne jamais de faire de la sécurité la première des libertés, car si dans la dialectique qui oppose la première aux secondes, la sécurité devait définitivement l’emporter, il n’y aurait plus jamais d’égalité et de fraternité.

Pourquoi il faut soutenir Merkel

Angela Merkel a (peut-être) politiquement tort, mais historiquement raison. Elle se trompe de stratégie, car elle sacrifie sur l’autel des sondages sa propre popularité et celle de son parti. Objet de vives critiques au sein de la CDU/CSU, elle n’est plus en phase avec son électorat qui refuse obstinément l’arrivée massive de réfugiés sur le sol allemand. Depuis sa conférence de presse du 31 août dernier, au cours de laquelle elle incita ses compatriotes à accueillir des centaines de milliers de personnes sur le territoire de la République fédérale, la chancelière allemande ne rassure plus celles et ceux qui ne voyaient en elle que cette brave « Mutti », si consensuelle et si bienveillante. Désormais, elle a changé de dimension, alors qu’une majorité d’Allemands aurait préféré qu’elle ne le fasse pas.

Pour le dire tout de go, il n’est pas impossible qu’Angela Merkel soit obligée de démissionner un jour ou l’autre. Fragilisée au sein de sa formation politique, elle l’est de plus en plus dans son propre gouvernement, ne pouvant plus ni compter sur le soutien inconditionnel de son Ministre de l’Intérieur Thomas de Maizière, ni sur celui de Wolfgang Schäuble, dont l’intransigeance idéologique n’est plus à démontrer. Quant au partenaire social-démocrate de la « grande coalition », rien ne sert de lui prêter un rôle salvateur qu’il n’est même pas en mesure d’assumer. A l’image de son Président, le vice-chancelier Sigmar Gabriel, le SPD n’est qu’une seconde roue branlante d’une calèche où les passagers n’accordent plus qu’une confiance toute relative à son cocher, voire en l’occurrence à sa cochère.

Pour l’instant, Angela Merkel ne tient plus que par un défaut d’alternative crédible à sa propre position de numéro un en RFA. D’ailleurs, ce ne sont pas les noms des potentiels prétendants au trône qui retiennent aujourd’hui l’attention. Le départ éventuel d’Angela Merkel de la chancellerie aurait pour conséquence inévitable une droitisation de la politique allemande. Aujourd’hui souhaitée par de nombreux électeurs, elle pourrait être incarnée par l’aile conservatrice de la CDU/CSU que le Ministre-Président de la Bavière Horst Seehofer a su si bien incarner lors de la visite que lui a rendue, en septembre dernier, le très à droite Premier ministre hongrois Viktor Orbán.

Mais, quitte à entrevoir tous les scénarios possibles, même les plus imaginables, rien ne sert, pour l’instant, de dessiner le moindre plan sur la comète de la politique intérieure allemande. En effet, l’essentiel est ailleurs. A savoir dans la capacité de la chancelière de dépasser les écueils stratégiques pour imposer sa vision et sa grandeur historiques. Son choix sera d’abord celui de l’Allemagne. D’une Allemagne généreuse versus une Allemagne égoïste. D’une Allemagne enfin capable de relever son défi démographique versus une Allemagne qui, d’ici 2050, ne risque plus que de compter, études scientifiques à l’appui, près de 75 retraités sur 100 actifs. Car à n’avoir jamais eu le courage et l’honnêteté de répondre à cette question, la RFA s’est laissé griser par une nonchalance verbale dont elle commence à mesurer les effets. Et parce que trop consciente de la baisse de la population allemande à moyen et à long terme, et trop intelligente pour ne pas en connaître les conséquences à longue échéance, Angela Merkel sait fort bien que la présence en nombre de réfugiés peut en partie désamorcer cette bombe à retardement.

Néanmoins, la chancelière ne s’arrête pas à la seule Allemagne. Elle voit plus loin. Elle pense allemand, mais réfléchit européen. Elle sait que l’Europe ne pourra subsister que si elle ne se recroqueville pas sur elle-même ; qu’elle ne pourra exister que si elle reste fidèle à ses principes, établis il y a plus de soixante ans. Ouverte sur le monde, elle doit aussi être ouverte au monde, y compris à celui des réfugiés. Angela Merkel est là sur la même longueur d’onde que le Ministre des Affaires étrangères luxembourgeois Jean Asselborn. Dans une interview à l’agence de presse allemande DPA, celui-ci ne craint pas d’évoquer la disparition de l’UE, voire une guerre sur le territoire européen, si le repli sur soi devait l’emporter sur l’esprit de solidarité. Bien que trop pessimiste à plus d’un titre, ce pronostic n’est toutefois pas dénué de tout fondement ; surtout si Merkel devait succomber aux sirènes de la droite allemande, en particulier, et à celles de la droite européenne, en général.