Nahles, Wauquiez: si différents et pourtant si semblables

Le même jour, en ce même dimanche 2 juin 2019, deux personnalités politiques ont tiré leur révérence. L’une en Allemagne, l’autre en France. Connues dans leur pays, beaucoup moins hors de leurs frontières, elles ont endossé l’entière responsabilité du score catastrophique que leur parti respectif venait d’enregistrer, une semaine plus tôt, lors des élections européennes.

Politiquement opposées, l’une de gauche, l’autre de droite, rien ne les réunit : ni leur projet de société, ni leur parcours professionnel. Alors que l’Allemande est appréciée pour sa ténacité de fidèle parmi les fidèles chez les sociaux-démocrates, le Français de droite jouit de la réputation que les grandes écoles lui ont conférée depuis son accession en politique. Ce surdoué de l’excellence hexagonale se croyait à l’abri de tous les pièges que ses amis de droite n’ont pas manqué de lui tendre depuis son arrivée à la direction du parti en 2017. Peu ou prou, la même chose pour celle qui se mit à rêver de ravir un jour la place si convoitée de chancelière qu’elle n’occupera jamais.

Qu’elle s’appelle Andrea Nahles ou qu’il se nomme Laurent Wauquiez, la vie politique n’a peut-être pas été tendre avec ces deux quadras. Eux qui s’y voyaient déjà, n’ont pas admis qu’ils n’y étaient plus. Bien qu’ils soient permis de s’apitoyer sur leur sort, rien ne sert de se voiler la face. Prisonniers de leur propre famille politique, ils demeuraient enfermés dans un schéma qui n’a plus de raison d’être. Respectivement élus à la tête des Républicains le 10 décembre 2017 et à celle du SPD le 22 avril 2018, ni Laurent Wauquiez, ni Andrea Nahles n’ont compris qu’il n’y a plus aucune automaticité dans l’alternance entre la droite classique et la gauche sociale-démocrate.

Effet immédiat des secousses tectoniques qui bouleversent le paysage politique des démocraties occidentales, les changements de majorité entre un conservatisme libéral et un progressisme social appartiennent de plus en plus au passé. À l’exemple du scrutin européen du 26 mai dernier, l’heure n’est plus aux mouvements de balancier entre chrétiens- et sociaux-démocrates, moins encore aux grandes coalitions qui, devant à l’origine rester une exception, sont devenues, dans beaucoup de pays, une règle qui s’est généralisée plus qu’il n’en faut.

Nés pour les uns en 1863, les autres dans une filiation gaulliste récente, les sociaux-démocrates allemands et les Républicains français apparaissent désormais comme des partis qui ont fait leur temps. De plus en plus répudiés, ils sont perçus comme des formations qui ont oublié d’être ce pour quoi elles ont été créées. Si, d’une part, la défense du monde ouvrier n’intéresse plus grand monde, sauf à la rigueur les travailleurs dépourvus d’une conscience de classe, l’image d’une société traditionnelle ne réjouit, d’autre part, qu’une minorité des gens de droite, plus prompts à épouser soit les thèses d’un extrémisme dédiabolisé, soit celles d’un libéralisme compétitif et décomplexé.

À sa décharge, Laurent Wauquiez semble l’avoir mieux compris que ne l’a fait Andrea Nahles. Sous sa direction, il voulait droitiser un parti qui l’était déjà trop. Sa marge de manœuvre s’est réduite comme peau de chagrin et victime de son erreur d’analyse et de jugement, il s’est trompé de stratégie. Écartelés entre le Rassemblement national et la République En Marche, ses électeurs se sont alors dispersés entre un centrisme bon teint et un nationalisme antisystème. Un simple regard sur les résultats dans les bastions de la droite classique lors des dernières européennes ne laissent pas planer le moindre doute : les modérés ont très largement donné leur voix au parti d’Emmanuel Macron, les plus réactionnaires au Rassemblement de Marine Le Pen. Quant à Andrea Nahles, elle est restée prisonnière d’un schéma éculé d’un SPD aidant les « petites gens », sans se soucier un instant de ce que l’on entend par ces « petites gens », de qui ils sont et incarnent aujourd’hui dans des sociétés beaucoup plus complexes que celles qui opposaient autrefois les méchants capitalistes au gentil prolétariat.

Au-delà de ces deux personnes, ce sont bel et bien le maintien et l’avenir du SPD et des Républicains qui se situent au cœur d’un débat trop longtemps passé sous silence. Nonobstant les noms de leurs futurs leaders, ils ne pourront pas perdurer sous leur forme actuelle. Pourtant, plus encore qu’ils ont besoin de la démocratie pour survivre, la démocratie a besoin d’eux pour éviter le piège d’un « gloubi-boulga » politique, mélange plus ou moins indigeste à la recette certainement détonante, mais fatal à la noblesse du débat qui oppose encore et toujours la gauche à la droite.

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

3 réponses à “Nahles, Wauquiez: si différents et pourtant si semblables

  1. Pourtant les “petites gens” existent bel et bien.

    Ils ne trouvent de réponses à leurs revendications et tout simplement à leurs besoins, ni dans la “droite” libérale ni dans le progressisme de centre gauche à la Macron, et encore moins dans l’extrême gauche immigrationiste à la Mélanchon.

    De fait seuls les mouvements “populistes” peuvent incarner un espoir, même illusoire, pour ces petites gens, qui sont la base sociale de la révolte des gilets jaunes. Il suffira que la crise s’aggrave un peu, ce qui pourrait bien arriver avec la guerre commerciale lancée par Trump. Et alors on verra ce qui va se passer…

    1. Les partis “yakaïstes” n’ont jamais apporté de solutions aux problèmes que vous évoquez, et ont généralement au contraire plongé les pays où il sont arrivés au pouvoir dans le chaos, après au mieux avoir fait illusion un bref moment. Ou alors, il ont dû abandonner leurs promesses irréalistes face aux réalités économico-sociales (voir la Grèce p.ex.). Le pire qui puisse arriver à un pays est bien de se laisser charmer par les sirènes populistes!

  2. Il est un aspect paradoxal presque jamais commenté : la droite néo-libérale qui a imposé son agenda, ses méthodes et son “orthodoxie” budgétaire dans toute la zone euro est aujourd’hui minoritaire. Il est à parier que le parlement ne parviendra pas à infléchir la politique néo-libérale européenne. Mais celle-ci a bien été désavouée dans les urnes. Le parti libéral de monsieur Macron parviendra-t-il à faire oublier les égarements de l’ère Merkel ? Rien n’est moins sûre.

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