2018 : année des cactus pour la diplomatie suisse

« Dans leurs têtes, il y a des cactus
Dans leurs intentions il y a des cactus
Dans leurs déclarations il y a des cactus
Dans leurs décisions il y a des cactus
Aïe aïe aïe !
Ouille »

Depuis douze mois, la diplomatie suisse a redonné une nouvelle jeunesse, plutôt inattendue, au tube des Sixties, écrit par Jacques Lanzmann et interprété par Jacques Dutronc, que l’on pourrait paraphraser ainsi !

Et pourtant tout avait été imaginé et rêvé autrement.

Le temps des cerises et des …promesses

L’arrivée d’un nouveau chef est généralement associée avec des sentiments positifs. On parle d’un «état de grâce », d’un nouveau départ. On souhaite de fraîches impulsions, après les inévitables années routine du prédécesseur. On s’attend à de nouvelles idées pour débloquer les nœuds devenus gordiens à force de ne pas avoir été défaits. Il n’en fut pas autrement avec l’arrivée d’Ignazio Cassis à la tête de la diplomatie suisse ! Non pas que ses origines cantonales suffisaient à elles seules à augurer des lendemains qui chantent. Après tout, le dernier Conseiller fédéral Tessinois à avoir dirigé le DFAE, pendant 6 ans et 29 jours, figure aussi sur la liste très exclusive des chefs de département dont les démissions ont été célébrées à l’interne avec une joie égale, voire supérieure aux frustrations et aux souffrances qu’ils avaient fait endurer à leurs collaborateurs. Un an plus tard que restent-ils des promesses ? La fin de l’année offre l’occasion d’un premier bilan.

Un champ de cactus

De grands espoirs avaient été placés dans le nouveau venu pour le dossier européen. Ce casse-tête de la diplomatie suisse avait usé de nombreux chefs de département avant lui. Son prédécesseur immédiat avait longtemps cru qu’il allait aboutir à la conclusion de ce fameux « Accord-cadre institutionnel » qui avait fini par lui voler des nuits de sommeil et probablement provoquer le “tsunami” à l’origine d’une démission aussi soudaine qu’inattendue. Ignazio Cassis ne s’y était pas trompé. Avant son élection déjà, il avait annoncé que le moment était venu de pousser sur le bouton Reset, sans lever l’ambiguïté qui entourait sa formule. Il souhaitait empoigner le dossier de manière différente. Lui enlever les émotions négatives qui, à son avis, clivaient inutilement le pays. Relancer la discussion et unir enfin les Suisses et l’UE sur un projet reformulé. Chacun se réjouissait de la potion que l’on espérait magique du bon docteur Cassis !

Le nouveau ministre des affaires étrangères est d’abord allé par monts et par vaux répétant sa conviction que toute politique étrangère était de la politique intérieure. Chiche ! Nous allions donc voir si ses promesses survivraient à son élection au Conseil fédéral. Même si elle fut louable la conviction du nouveau Conseiller fédéral que tout se gagne à l’interne n’avait pas convaincu les plus sceptiques. Ces derniers s’interrogeaient sur les intentions du nouvel arrivé par rapport à Bruxelles. Comment allait-il s’y prendre pour donner un nouveau départ aux négociations proprement dites ? L’avenir leur a donné malheureusement raison. M. Cassis avait-il oublié qu’en politique étrangère, comme pour danser, nous ne sommes pas seuls ? Il était bel et bon de provoquer un coup de sac dans le pays mais il aurait été tout aussi salutaire de pousser sur le bouton Reset dans les négociations avec ce partenaire avec lequel il s’agissait de trouver une solution.

Le temps des cactus a hélas suivi le temps des cerises ! A l’intérieur, les fronts n’ont jamais été autant opposés entre ceux qui appellent l’accord de leurs vœux et les autres. Le nouveau ministre n’y est pas étranger, lui qui a provoqué la colère des syndicats et de la gauche en remettant en question certaines lignes rouges, notamment celles concernant le « dumping salarial ». Pendant ce temps, à Bruxelles, les négociations aboutissaient à un projet d’accord approuvé par les deux équipes de négociation, européenne et suisse. Il y avait cependant un hic et de taille: le projet sortait des garde-fous fixés dans le mandat du Conseil fédéral et franchissait certaines lignes rouges. Si bien que le Conseil fédéral ne s’est pas estimé en mesure de l’approuver, ni même, au grand dam de Bruxelles qui l’a fait savoir, de donner un simple avis sur les résultats. Il a préféré fuir dans une procédure de consultation auprès de partenaires dont les avis sont d’ores et déjà largement connus.

Le Reset a donc fait Pschitt ! A tel point que certains se demandent à quoi bon poursuivre l’exercice. Certes, la position du gouvernement n’est pas enviable, pris en tenaille entre Bruxelles, dont il craint les mesures punitives en cas de refus, et le peuple dont il redoute l’ire en cas d’approbation ! Mais les bons capitaines ne doivent-ils pas prouver leurs qualités de courage et de leadership surtout par gros temps ?

Le Parlement sauve l’honneur

Le Reset ne s’est pas limité aux relations avec l’UE. Très vite, le vent mauvais s’est engouffré dans toute la maison. En douze mois, la Suisse a tourné le dos aux politiques qu’elle avait menées pendant des décennies. Son engagement en faveur du multilatéralisme a été mis en doute par nos partenaires traditionnels. Les critiques du ministre à l’encontre de l’UNWRA ne sont  pas passées inaperçues et ont pour le moins surpris. L’assouplissement de l’ordonnance d’exportations des armes de guerre vers les pays en guerre ou en guerre civile a choqué. Le refus de signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires et le Pacte des Nations-Unies sur les Migrations, adopté récemment à Marrakech, a d’autant plus été perçu dans le monde comme un lâchage que la Suisse avait beaucoup travaillé à leur élaboration. En cette fin 2018, le “cactus européen” n’est donc, malheureusement, pas isolé dans ce qui ressemble de plus en plus à un véritable champ!

Une lueur d’espoir brille toutefois en cette fin d’année au-dessus de nous, comme Vénus, l’Etoile du berger. Face à un Conseil fédéral et un DFAE défaillants, le Parlement a corrigé les dérapages les plus choquants. Il a forcé le gouvernement à revenir sur sa décision concernant l’exportation de matériels de guerre. Plus impressionnant encore, les deux Chambres, à une large majorité, ont demandé à l’exécutif de revoir sa copie et de signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires. L’événement est suffisamment exceptionnel dans notre histoire pour être relevé. Il faut dire que, concernant ce dernier, les raisons invoquées par le gouvernement pour ne pas le signer, tirées d’un rapport interdépartemental d’une faiblesse étonnante, étaient si spécieuses qu’elles ne pouvaient que s’effondrer d’elles-mêmes. N’en retenons qu’une : la Suisse ne peut risquer d’agacer l’OTAN sans risquer par la même occasion de se voir interdire l’accès au parapluie nucléaire de l’Alliance en cas de crise ! La défense de la neutralité a su se montrer plus ferme, convenons-en !

Au moment des vœux, souhaitons à notre pays pour 2019 un véritable Reset diplomatique … dans le bon sens cette fois. Nous en aurons besoin pour que la Suisse reprenne avec dignité sa place sur la mappemonde. Pour que l’on entende à nouveau sa voix apaisante dans les nombreux conflits qui l’ensanglantent. Personne ne comprendrait une Suisse égoïste, repliée sur elle-même. C’est à la fois la fidélité à notre héritage et la rançon de nos succès économiques qui nous obligent.

Mes meilleurs vœux pour les Fêtes et une Année 2019 pleine de bonheur et de santé à vous toutes et tous qui passez par ici!

Composez votre Conseil fédéral!

On a compris que cette fois les pièces du puzzle qui composera le prochain Conseil fédéral ne se mettent pas en place aisément. Après tout, ce n’est pas toutes les décennies que deux départements sont libres en même temps. Ajoutés aux envies des uns d’aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte, les souhaits des autres de laisser derrière eux des nœuds de problèmes inextricables offrent, les mathématiciens nous l’ont rappelé, plus de 5000 variantes de nouvelles compositions!

Ce n’est pas habituel non plus que le nouveau Conseil non seulement ne parvient pas à se mettre d’accord en une séance mais qu’il annonce qu’il lui faudra probablement une semaine pour trouver la “formule magique”. Pour donner du temps au consensus et éviter des votes sans doute! Même si cela n’est pas constitutionnel, saisissons la chance qui nous est ainsi offerte pour composer notre propre “Dream Team”. Toutes les variantes sont possibles avec une condition: l’obligation de se contenter des sept figurines proposées, même si l’on souhaiterait en échanger quelques unes comme … les Panini!

Les deux vacances peuvent déboucher sur une mini-ou maxi-rocade. Le retard de la décision indique probablement que nous sommes dans le deuxième cas de figure. Imaginons un instant que la décision ne soit pas laissée aux seuls intéressés mais proposée par un Institut spécialisé dans l’optimisation non pas fiscale mais gouvernementale.

Pour reprendre l’ordre des départements proposé par le portail officiel du gouvernement, commençons, cela tombe bien, par les affaires étrangères (DFAE) et l’intérieur (DFI). Tout devrait justifier le maintien du ministre Ignazio Cassis au DFAE, car il est le dernier arrivé et probablement son département n’excite pas outre mesure les convoitises. Or, cet aspect purement quantitatif doit être pondéré par les résultats qualitatifs que le ministre présente depuis ses débuts et la comparaison de son profile et du profile idéal de la fonction.

Ses nombreuses prises de position tranchées et clivantes sur un certain nombre de questions internationales ne furent pas particulièrement consensuelles. Il a suscité l’ire d’une partie de la classe politique, en même temps qu’il s’est fait applaudir par l’autre. Personnellement il en a conclu qu’il était dans son rôle. Tant mieux pour lui mais le problème est que la politique étrangère ne peut être conduite que de manière consensuelle donc au centre de l’échiquier, parce qu’elle doit être supportée dans l’idéal au moins par deux Suisses sur trois. Il répète justement que la politique étrangère est de la politique intérieure. Il aurait dû par conséquent être le mieux positionné pour mener à bon port la “question européenne”. On vient de voir comment il n’a pas réussi à réunir le Conseil fédéral sur une position commune, pour ne pas parler de la population, plus divisée que jamais. La vraie question le concernant est donc la suivante: pour la suite, compte tenu de la situation d’échec actuelle et des nouvelles autorités européennes dès 2019, est-il toujours la bonne personne ou ne faudrait-il pas changer de capitaine? Présente-t-il par ailleurs les qualités consensuelles suffisantes pour diriger notre diplomatie?

Le président de la Confédération, Alain Berset, termine son année présidentielle au cours de laquelle non seulement il a démontré son goût pour les rencontres et les questions internationales mais encore ses talents pour en parler et proposer des solutions. Il a plusieurs fois répété son adhésion au multilatéralisme contrairement à son collègue tessinois. Après son cruel échec lors de la votation de septembre 2017 sur les rentes sociales, il devrait peut-être aussi laisser à un autre la mission d’accompagner l’inévitable prochaine tentative.

L’évidence s’impose de manière criante: si Alain Berset présente toutes les qualités d’un ministre des affaires étrangères, ainsi soit-il! Quant au docteur Cassis, qui connait très bien aussi le domaine des assurances maladies, il pourrait reprendre le DFI et ainsi conduire à l’avenir les politiques sociales et de santé. Il y serait très probablement plus heureux qu’au DFAE, où il semble depuis quelque temps traîner un certain spleen. Au DFI, il devra apprendre à mieux calibrer qu’au DFAE ses déclarations, s’il souhaite constituer des majorités autour de ses propositions. Voilà une optimisation effective entre offre et demande!

Le département fédéral de justice et police (DFJP) semble aussi sur le marché, si l’on en croit les rumeurs selon lesquelles Mme Sommaruga souhaiterait un nouveau défi. Comme le sont ceux de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR) ainsi que de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC) suite à la démission de leur titulaire.

Si Mme Sommaruga présente toutes les qualités pour succéder à Mme Leuthard au DETEC, une nouvelle arrivée, Mme Keller-Sutter, serait parfaite, chacun en convient, pour reprendre le DEFR des mains de son collègue de parti démissionnaire. L’autre nouvelle et juriste Viola Amherd pourrait idéalement reprendre le flambeau des mains de Mme Sommaruga à Justice et Police.

Restent deux départements dirigés par les deux Conseillers fédéraux de l’UDC: les finances (DFF) et la défense, la protection de la population et des sports (DDPS). M. Ueli Maurer se plaît et ne démérite pas aux finances. De surcroît, il souhaite garder son dicastère et sera Président de la Confédération en 2019. Son âge par ailleurs ne fait pas de lui un homme d’avenir! Quant à M. Parmelin, il n’y a aucune raison pour lui de changer d’air. Il doit conduire à leur terme les chantiers ouverts, notamment l’achat d’un nouvel avion de combat. Il est aussi difficile de l’imaginer ailleurs que là où il est!

Je doute que “mon Conseil fédéral” ait des chances de voir le jour. Mais on peut toujours rêver…précisément d’une “Dream Team”! Qui imaginerait une équipe de football qui déciderait seule, sans coach, de sa composition? C’est ce que va faire le Conseil fédéral au cours des prochains jours!

Il est évident que ce qui précède est fictif et que toute ressemblance avec des personnages ou des situations réels n’est ni fortuite ni involontaire!

 

 

 

La France rattrapée par ses démons

Le spectacle offert par la France depuis quatre semaines fait souffrir les démocrates et en tout cas tous ceux qui aiment ce pays. Qui peut en effet se réjouir de ce spectacle? L’arrivée des médias en continue nous transforme en voyeurs et spectateurs d’un phénomène absolument nouveau dans nos vieilles démocraties. Imagine-t-on BFM et LCI à Versailles et à la Bastille en 1789? D’ailleurs l’analogie n’a pas échappé aux gilets jaunes, dont certains veulent prendre l’Elysée et menacent les Macron du sort de Louis XVI et Marie-Antoinette.

Grâce (ou à cause?) aux chaînes d’information en continue nous sommes en effet les spectateurs d’une téléréalité grandeur nature. Tout est renversé! Le président ou le Premier-ministre s’exprime? Immédiatement le commentateur décrète que ce sont des “cacahuètes” et tend le micro vers le brave gars en gilet jaune sur son barrage. On lui glisse les réponses dans la bouche en lui demandant si ce qui a été dit va vraiment assez loin, ne vient pas trop tard ou ne constitue pas une nouvelle humiliation de la part du pouvoir. On l’invitera à poursuivre avec ses revendications qui vont de “Macron démission”, à “Assemblée nationale dissolution”,  “Nomination d’un général à Matignon” ou “Mort à la 5ème République et vive la 6ème République”!

Tous les commentateurs politiques critiquent sans concession les déclarations des représentants du pouvoir, toujours trop tardives et jamais assez substantielles, mais chacun boit avec délectation les commentaires de n’importe quel gilet jaune comme s’il s’agissait d’eau de Lourdes. Dans le pays le plus vertical et centralisé qui soit et sans institutions qui encadreraient les processus on nage en pleine démocratie directe de type révolutionnaire. Les forces de l’ordre sont prises en otage au milieu et paye le prix fort d’une base radicalisée et pénétrée par des ultras casseurs d’extrême-droite et d’extrême-gauche.

Il y a sans doute une vraie crise économique et fiscale dans ce pays dont les responsables sont d’ailleurs moins Macron que ceux qui ont gouverné le pays pendant les 50 dernières années. Plus de 45% de prélèvements obligatoires, près de 55% de dépenses publiques et une dette qui atteint 100% du PIB indiquent l’ampleur de l’échec des politiques économiques et fiscales depuis de longues années. Peut-être après tout c’était aussi au système qui entretient et nourrit ces excès que s’était attaqué Emmanuel Macron! Mais lui donnera-t-on le temps de risquer de réussir?

La crise politique me paraît encore plus sérieuse. Macron est un produit du populisme. Il a passé par un trou de souris dans les ruines des partis traditionnels qui s’étaient affaissés. Mais ce n’est pas de sa faute! Il n’a certes rassemblé que 25% des voix au premier tour et a été élu au deuxième, certains diraient par défaut, contre Marine le Pen. Incontestablement plus de 40% des électeurs avaient voté au premier tour pour des candidats anti-libéraux voire anti-démocratiques (Mélenchon et le Pen). Néanmoins sa victoire fut incontestablement démocratique. Aujourd’hui, les vainqueurs d’il y a 18 mois sont mis en difficulté par un mouvement social d’un type nouveau. Macron n’a certainement rien vu venir et n’a pas tout fait juste.  Il n’y a plus les syndicats d’autrefois qui encadraient les mouvements sociaux. Les gilets jaunes bien sûr “pacifistes” mènent des actions totalement anarchiques, inorganisées, sans responsables qui débouchent sur les violences dont nous avons été les témoins.

Les perdants des dernières élections, après avoir été eux aussi dans un premier temps surpris par cette explosion sociale, y voient une occasion de refaire le match, de forcer un troisième tour. Mélenchon, le Pen (ce n’est pas une surprise!) mais aussi Wauquiez et Faure (plus surprenant compte tenu des responsabilités de leur parti dans la crise) pensent qu’ils ont l’occasion de prendre leur revanche sur Jupiter qui les a humiliés. Chacun y va de sa proposition. Aucun ne se sent mal à l’aise d’instrumentaliser une situation dont ils ne sont pas sans responsabilité. Dupont-Aignan saute d’un plateau tv à l’autre sans réussir à cacher son plaisir ni ses souhaits que la crise perdure. Comme les vautours ils aiment le sang et les carcasses. La chasse au Macron est incontestablement ouverte! Un signe qui ne trompe pas: les deux ex les plus célèbres du pays, Ségolène Royal et François Hollande, sont aussi de retour!

Au vue des revendications politiques radicalisées de quelques milliers de gilets jaunes, toujours soutenus dans les sondages par 80% des Français, et des fragilités d’un pouvoir de plus en plus isolé, il y a lieu de craindre que la France ne suive, dans le meilleur des cas, la Hongrie ou l’Italie sur la voie du populisme ou, dans le pire, plonge dans l’anarchie et la violence. Si le pays devait parvenir à ces extrêmes ce sera trop simple d’en rendre responsable le seul Macron. Mais que restera-t-il d’une classe politique pyromane pour rendre des comptes? Ceux qui réclament la dissolution de l’Assemblée nationale savent que les sondages donnent aujourd’hui plus de 60% aux deux partis extrêmes du Rassemblement national et de La France insoumise!

Une fois de plus, comme souvent dans son histoire, la France doit vaincre ses démons! Comme toujours, elle y parviendra! Mais le plus vite sera le mieux!

 

Sortons de la caverne!

Il n’a échappé à personne que nous vivons dans une période d’hyper-information. Les réseaux sociaux sont omniprésents. Chacun y va de son gazouillis, de Trump à Macron jusqu’à notre voisin. Être pris dans les bouchons lorsque vous vous rendez au bureau suffit à réveiller le réflexe de communicant de certains. Comme si cela constituait une information d’importance universelle. En fait ce qui caractérise notre temps c’est à la fois l’universalisation de l’individuel ou plutôt l’individualisation de l’universel et l’hyper-banalisation: le déclenchement d’une guerre au Moyen-Orient, des chutes de neige dans son jardin, une prise de poids de Kim Kardashian ou 5000 morts aux Philippines au fond c’est du pareil au même! Chacun a l’impression d’être une star dès lors qu’il tweete au moins une fois par jour sur les péripéties de son quotidien. Je tweete donc je suis aurait dit Descartes aujourd’hui!

Nous ne vivons plus dans le monde de grand-papa. Autrefois, lorsque l’on prenait sa retraite on entrait dans une sorte d’hibernation où le fameux devoir de réserve s’imposait à tous sous prétexte qu’il était mal venu de critiquer ses successeurs. Un manque de classe disait-on ! Ou même un manque d’éthique ! C’est comme si le seul fait de savoir certaines choses vous disqualifiait ou devait vous murer dans un silence sépulcral, à partir du moment où vous avez atteint la date de péremption. Les développements des douze derniers mois, dans le monde et en Suisse, m’ont convaincu d’une chose : si l’on ne s’occupe pas de ce que l’on fait en votre nom cela se fera contre vous!

Il faudra s’y faire! Aujourd’hui les grands-papas et les grands-mamans sont aussi sur la toile. Ils ont du temps, de la mémoire et des souvenirs. Il est peut-être plus difficile qu’à d’autres de leur faire prendre des vessies pour des lanternes. Une fois qu’ils en sont sortis personne ne les fera retourner dans leur caverne. Témoins et gardiens: y-a-t-il un rôle plus utile pour l’ancienne génération face aux dérives actuelles?

En parlant de dérive justement! La politique étrangère n’a d’étrangère que le nom. Il s’agit en réalité de notre cadre de vie. Que l’on arrête les limites de ce cadre à son village, son canton ou son pays c’est après tout le choix de chacun. Personnellement mon pays c’est la planète. C’est pourquoi tout ce qui nuit aux intérêts de la planète nuit aux intérêts de mon pays.

J’ai servi sous six responsables de la diplomatie suisse. La constante de Pierre Aubert à Didier Burkhalter fut de porter dans le monde des valeurs qui généralement s’identifiaient à nos intérêts. Ne soyons pas naïfs et reconnaissons que parfois il y avait certaines discrépances. On a bien retrouvé ici ou là certaines grenades suisses qui n’avaient rien à y faire. Mais ce qui a toujours prévalu fut le souci de cohérence. Qu’en est-il aujourd’hui ?

J’ai l’impression que la subtile mécanique suisse ne fonctionne plus en politique étrangère en tout cas. Les Suisses croient peut-être que le Conseil fédéral en tant qu’institution conduit toutes nos politiques, dans les domaines de la politique extérieure, de l’économie, du sécuritaire et de la défense, des finances, du social, de la culture, de la santé etc. C’est sans doute correct dans les manuels de droit constitutionnel. Dans la réalité, les Chefs de département ont une influence prépondérante dans leurs dossiers. Lorsqu’ils présentent au collège leurs propositions les chances de l’emporter sont généralement largement au-dessus de 50 % s’ils se situent dans la mouvance majoritaire du collège. Or le curseur majoritaire est aujourd’hui clairement non pas au centre-droit mais à droite. Une droite décomplexée dirait-on en France mais qui probablement ne reflète pas le pays réel. Concrètement cela signifie qu’aujourd’hui, ce qui est le cas, si le Chef du DFAE propose de l’UDC il n’aura guère de difficulté à le faire accepter. Si ce même Chef du DFAE faisait aujourd’hui des propositions que l’on associerait plutôt avec la gauche il aurait plus de difficulté à les faire avaliser par une majorité de ses collègues. On en est loin!

Je ne connais pas le nouveau Chef de notre diplomatie. Je porte mon modeste jugement sur sa politique. Je pense qu’en faisant ainsi je ne fais qu’utiliser mon droit de citoyen de base. Je suis d’avis par ailleurs que nous vivons des développements si dramatiques que le devoir de réserve doit devenir un droit d’ingérence dans le débat démocratique.

 

Je crains en effet qu’aujourd’hui tout ce qui a été construit par les six prédécesseurs de l’actuel responsable du DFAE soit systématiquement démonté. La Suisse humaniste, solidaire, pacifiste ! Si c’est ce que veut une majorité de Suisses d’accord. Mais je n’en suis pas si sûr. Je crains que ce démontage se fasse de manière subtile, toujours au nom du peuple alors qu’on se vautre dans le populisme. On nous refait le coup de la grenouille que l’on cuit sans qu’elle ne s’en rende compte ! On attaque les Nations-Unies par le biais de l’UNWRA, en remettant en question le multilatéralisme, on vise les budgets de la coopération et de la promotion de la paix et des droits de l’homme en reparlant de la conditionnalité migratoire, on rompt les digues qui préviennent nos marchands d’armes de s’attaquer aux juteux marchés des guerres et des guerres civiles, on refuse de signer le traité d’interdiction des armes nucléaires, alors que cela a constitué un de nos piliers de politique étrangère, mettant en danger “Genève centre d’excellence du désarmement”, on tente de repousser à plus tard la signature de la nouvelle convention des Nations-Unies sur la migration, alors que la Suisse en est la co-auteure, prétextant une soudaine et irrépressible envie (populiste) de large consultation (alors que seule l’UDC s’y oppose! une fois de plus), on prend le risque de repousser aux calendes grecques la conclusion d’un accord-cadre avec l’UE en attaquant frontalement les syndicats, tout en laissant entendre que la gauche serait responsable de l’échec puisqu’elle camperait sur des lignes rouges surannées, on laisse suinter des critiques à l’égard de notre candidature au Conseil de sécurité des Nations-Unies, tout en ayant l’air de ne pas y toucher. Si cela n’est pas le programme de l’UDC cela y ressemble fort!

J’entends qu’il serait normal de conduire une politique étrangère libérale-radicale lorsqu’elle est conduite par un PLR. Encore qu’aujourd’hui elle est plutôt UDC que PLR!  Le problème c’est qu’il ne devrait pas y avoir de politique étrangère libérale-radicale, ni socialiste, ni démocrate-chrétienne, ni verte, ni UDC… La politique étrangère de la Suisse  doit être suisse. C’est pour l’avoir compris que les prédécesseurs de l’actuel responsable, qu’ils fussent socialistes, démocrate-chrétiens ou … radical, se sont inscrits dans une continuité qui a profité au pays.

Aujourd’hui le parlement et l’opinion publique doivent corriger les excès du Conseil fédéral comme cela fut le cas dans le domaine des exportations d’armes. Une vraie capitulation en rase campagne!

La politique étrangère est trop importante pour être laissée dans les seules mains des responsables. Elle doit devenir l’affaire de tous, même si le devoir de réserve doit en prendre un coup !

Il est temps de sortir de la caverne et de suivre d’un peu plus près ce qu’on prétend faire en notre nom à l’extérieur, continuerait à nous conseiller Platon aujourd’hui!

Nucléaire iranien: s’affirmer face à Washington au nom du droit international

Ne dit-on pas que lorsque que l’on veut se débarrasser de son chien on prétend qu’il a la rage? C’est ce qu’a fait D. Trump avec  le Plan d’action global commun sur le nucléaire iranien (JPCOA). 

Lorsqu’il a dénoncé en mai dernier le JPCOA, adopté à Vienne le 14 juillet 2015 et approuvé par la résolution 2231 du Conseil de sécurité des Nations-Unies, Donald Trump s’est placé clairement dans l’illégalité internationale. Il n’en est pas resté là, puisqu’il a menacé dans la foulée, de manière tout aussi illégale, de sanctions les entreprises, surtout européennes, qui commercent avec l’Iran. Les raisons politiques, idéologiques et irrationnelles qui ont motivé cette violation crasse du droit international ne font aucun doute. Si Washington était d’avis que l’Iran ne respectait pas ses engagements (ne pas chercher à obtenir, mettre au point ou acquérir des armes nucléaires) elle aurait pu en saisir le Conseil de sécurité qui aurait pu, en cas de reproche avéré, remettre en vigueur toutes les sanctions.

Attitude aberrante à l’égard d’un pays, l’Iran, qui respecte ses engagements, mais qui prend tout son sens à la lumière du meurtre de Jamal Khashoggi dans les locaux officiels saoudiens à Istanbul, commandité selon toute vraisemblance au plus niveau d’un royaume, remonté contre l’Iran mais grand allié et si cher à un locataire de la Maison blanche bien embarrassé.

A la veille de l’entrée en vigueur de la deuxième salve de sanctions américaines (début novembre), il est plus que jamais nécessaire que l’Europe et le reste du monde restent fermes face à cette tentative hégémonique inqualifiable des USA de vouloir les entraîner dans l’illégalité internationale. 

Résister à la lâcheté

L’UE fait preuve de courage en s’opposant frontalement aux USA pour sauver le JPOAC. Il faut résister en Suisse aussi aux “adaptistes” de l’intérieur qui utilisent tous les arguments possibles pour nous découpler de l’Europe et nous rapprocher de Trump. Ils reprennent de manière éhontée les thèses américaines, sans filtre, même les plus erronées et les plus extrêmes:

  1. “Le JCPOA ne contiendrait qu’une déclaration d’intention de l’Iran non-vérifiable”: Faux! Le JCPOA n’est pas qu’une déclaration d’intention et est tout à fait vérifiable puisqu’il prévoit même le système de vérification le plus performant connu au monde à ce stade.
  2. “Le JCPOA ne serait pas efficace car non-contraignant”: Faux! En l’approuvant le Conseil de sécurité la rendu légalement contraignant. Autant que toutes les résolutions du même conseil contre la Corée du Nord, dont les USA ne sauraient contester le caractère légalement contraignant.
  3. “Les possibilités de vérification seraient très fortement limitées”: Faux! Le”Comprehensive Safeguards Agremment » (CSA) accorde à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) l’accès à la totalité du parc nucléaire d’un Etat et le Protocole additionnel l’autorise à effectuer en tout temps des inspections-surprises sur tous les sites de son choix. Par ailleurs, l’Iran a accepté la présence en permanence d’équipes d’inspecteurs de l’AIEA sur son territoire avec leur matériel. Dans ses rapports, l’AIEA a toujours indiqué qu’elle avait obtenu l’accès à tous les sites qu’elle désirait visiter. Les 12 rapports de l’AIEA depuis l’entrée en vigueur du JCPOA en 2015 démontrent que la vérification fonctionne et que l’Iran respecte entièrement ses engagements. En le niant, Trump ne s’attaque pas seulement à l’Iran mais met en doute la crédibilité de tout le régime de non-prolifération nucléaire et affaiblit l’AIEA.
  4. “Les installations militaires seraient exclues des inspections”: Faux! Le prétendre c’est méconnaître gravement le système de vérification de l’AIEA. Cette dernière ne s’intéresse pas de savoir si un site est militaire ou civil, mais si un site est nucléaire ou pas. La qualification « militaire » ne fait pas partie du vocabulaire de l’AIEA.
  5. “Le JCPOA serait limité dans le temps”: Vrai et faux! En le prétendant on passe sous silence qu’à la fin de la période de 8 ans après l’entrée en vigueur du JCPOA, l’Iran devra avoir ratifié le Protocole additionnel de l’AIEA. L’AIEA aura dès lors tous les outils en sa possession pour continuer de vérifier les activités nucléaires de l’Iran.
  6. “Le JCPOA ne traite pas des missiles”: Vrai! Mais c’est comme reprocher à un chat de ne pas être un chien! En effet, l’objet du JCPOA était de traiter du dossier nucléaire, pas du dossier « missiles ». Même si le domaine « missiles » se retrouve dans l’Annexe B de la Résolution 2231 du Conseil de sécurité. Si l’on veut traiter du domaine « missiles » – nouvelle exigence américaine et israélienne – il faut ouvrir un nouveau processus. L’UE est prête à le faire, mais pas en touchant au JCPOA qu’il s’agit d’abord de mettre en œuvre dans sa totalité.
  7. “L’objectif du JCPOA pour l’Europe est d’abord de nature économique”: Faux! Affirmer que l’objectif du JCPOA était d’abord de faire des affaires avec l’Iran ne fait pas de sens. La raison essentielle était de régler le problème nucléaire et ceci au moyen de la diplomatie multilatérale. Il semble évident que les efforts pour sauver l’ordre mondial bâti sur le multilatéralisme sont bien plus importants pour l’UE que les perspectives économiques iraniennes toutes relatives par rapport au marché américain.

Il est donc important que la Suisse reste fidèle à ses engagements, en soutenant l’UE. Elle a joué un rôle crucial au cours des années passées lors des multiples rondes de négociation, en mettant son territoire à disposition. C’est dans cette continuité que le Président de la Confédération, Alain Berset, s’est inscrit, lorsqu’il a invité son homologue iranien, Hassan Rohani, en visite d’Etat en Suisse au début de juillet dernier.

La Suisse n’a rien à gagner à se ranger, par lâcheté ou intérêt mal compris, derrière les violeurs du droit international, fussent-ils les plus puissants!   

 

 

Au secours! L’équilibre de la terreur revient … en Suisse

“Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques” (Albert Camus)

Ceux, de plus en plus nombreux (!), qui n’ont pas eu la “chance” de connaître l’équilibre de la terreur tel qu’illustré sur le dessin de presse ci-dessus (Kennedy-Khrouchtchev) ont droit à un cours de rattrapage. C’est au Conseil fédéral et à la minorité de la Commission de politique étrangère du Conseil National qu’ils peuvent adresser leurs remerciements.  En effet, sans doute gagnée par la tendance “vintage” (C dans l’air!), la minorité de la Commission, qui soutient la décision du Conseil fédéral du 15 août (jour de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge-Marie!) de ne pas signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires, se répand dans les médias pour vanter les mérites de l’équilibre de la terreur, que l’adhésion de la Suisse au traité mettrait soi-disant en péril! Rien que ça! Rendez-vous compte, la petite Suisse neutre terrorisant l’équilibre de la terreur!  Il fallait bien nos “Souverainistes patriotes” pour sortir du musée de la guerre froide ce fossile et lui redonner vie, tout en passant, comme chat sur braise, sous le parapluie nucléaire de l’OTAN. Les pères de notre neutralité doivent se retourner dans leurs tombes! 

En décidant par 16 voix contre 6 et 2 absentions de renvoyer au Conseil fédéral (CF) sa copie et de lui demander de reconsidérer sa décision de ne pas signer le traité d’interdiction des armes nucléaires, la Commission a replacé la Suisse dans la grande tradition de son passé humanitaire. La décision du CF avait choqué nos partenaires (l’Autriche a signé et ratifié) et plu à l’OTAN, qui ne cesse depuis de porter la Suisse aux nues, l’instrumentalisant dans son lobby auprès des pays hésitants.

Une bataille a été gagnée mais pas encore la guerre. Il reviendra au Conseil des Etats de se saisir du dossier (la Commission de politique étrangère le 25 octobre et la plénière en décembre). La position claire du Conseil National devrait faire réfléchir les Sénateurs.

Les opposants au traité défendent un ordre international basé sur la “Loi du plus fort ou de la jungle”. Or cet ordre est certainement dans l’intérêt des Grandes Puissances, en terme de puissance militaire pure, mais certainement pas dans celui de la Suisse, un nain en la matière.

C’est précisément pour éviter cette “Loi du plus fort” dans les rapports internationaux que le système multilatéral a été mis en place, une première fois timidement après la 1ère Guerre mondiale et plus solidement après la deuxième. Deux guerres mondiales n’avaient pas été de trop pour montrer où cette “Loi de la jungle” pouvait mener. L’affaiblissement du multilatéralisme n’est pas une option, surtout pas pour un pays comme la Suisse. Trump ne peut pas être un exemple!

La prospérité de la Suisse date de l’après-Seconde Guerre mondiale. C’est la mise en place progressive d’un ordre mondial économique basé sur des rapports /accords multilatéraux qui est à l’origine de cette prospérité. Mais elle n’aurait pas été possible sans l’établissement, en parallèle, d’un ordre mondial sécuritaire basé sur le même système de rapports/accords multilatéraux. La prospérité économique ne va pas sans stabilité sécuritaire.

Le Conseil fédéral nous dit que ce traité n’aura aucune influence sur les puissances nucléaires, qu’il ne servirait dès lors à rien. Si cela devait être le cas, pourquoi feraient-elles une telle campagne pour dissuader les pays de le signer? La vérité est différente: sans modifier certes dans l’immédiat l’ordre des choses, le traité permettrait à la bonne conscience de changer de camp. Jusqu’ici, elle était l’apanage des cinq puissances nucléaires, qui s’estimaient légitimées dans leur statut et s’arrogeaient ainsi le mérite de la paix basée sur l’équilibre de la terreur. Lorsque le traité entrera en vigueur (50 ratifications), l’objectif ultime d’une dénucléarisation de la planète sera la norme.

Le 26 septembre passé a été honoré à New-York post mortem, Stanislav Yevgrafovich Petrov, décédé il y a un an, pour avoir sauvé le monde de la catastrophe nucléaire ultime. C’est en effet le 26 septembre 1983 que Stanislav Petrov a choisi d’ignorer le système d’alerte précoce soviétique, qui venait d’annoncer par erreur l’arrivée de 5 missiles américains avec têtes nucléaires. C’était une époque de tension entre les deux Superpuissances avec le président Reagan qui venait de relancer la course aux armements et qui utilisait volontiers une rhétorique antisoviétique. Le même mois, l’URSS avait descendu un avion des Korean Airlines qui survolait son territoire, avec 300 passagers à bord. Petrov n’a eu que quelques minutes pour décider que les informations en provenance du satellite, dues on le saura plus tard à la réflexion du soleil sur les nuages, étaient fausses.

Cet incident n’est que le plus grave de douzaines d’autres. Comme l’a dit  Beatrice Fihn d’ICAN, Prix Nobel de la Paix en 2017, Petrov n’aurait jamais dû avoir a faire un tel choix dont dépendaient la vie et la mort de l’ensemble de l’humanité. Un tel équilibre de la terreur ne peut pas constituer le système de sécurité collectif mondial. Le prétendre est faire preuve d’un conservatisme suicidaire. A l’époque de l’intelligence artificielle et des menaces cybernétiques, on attend de nos autorités plus de vision. La décision de refuser de signer le traité d’interdiction des armes nucléaires ne mérite qu’un zéro pointé. Administration fédérale combien d’incidents comme celui de Stanislav Petrov attendez-vous encore pour revoir votre copie? Si vous ne le faites pas, nous toutes et tous devrons le faire, car l’affaire est trop sérieuse pour accepter l’inacceptable que vos conclusions acceptent: la destruction de l’humanité!

Et puis franchement, la Suisse a soutenu l’utopie de la création d’un droit humanitaire avec le CICR. Elle est dans son rôle en soutenant l’utopie d’une planète sans armes nucléaires. Nous ne sommes pas n’importe quel pays dans le domaine humanitaire. On nous regarde que nous tenions notre rang ou pas. Quel exemple donnerions-nous  au monde si nous n’acceptons pas ce rôle! L’OTAN ne s’y est pas trompée en considérant d’ores et déjà que la Suisse a choisi son camp, le sien. Elle la considère d’ailleurs déjà comme un trophée de guerre qu’elle présente partout. Valait-il la peine de rester si longtemps neutre pour cela?

Près de 60 ans après sa mort nous devons toujours une réponse à Albert Camus!

Même si j’entends bien les ricanements des “réalistes”, qui n’ont que faire de Camus, ils oublient que les utopistes d’aujourd’hui sont les réalistes de demain!

 

 

 

 

 

 

Ignazio Cassis seul responsable de la dégradation de l’image du DFAE ou le mal est-il plus profond?

Il n’a échappé à personne, en Suisse comme à l’étranger, que la Suisse est de moins en moins la Suisse qu’on connaissait, aimait et respectait! La succession des couacs au cours des douze derniers mois ne manque pas d’inquiéter. Plus préoccupant encore, ils semblent constituer dorénavant le fil rouge de notre politique étrangère. Les revirements et les ruptures ont remplacé la continuité, la cohérence, la fiabilité et la prévisibilité. Inutile de s’appesantir sur les symptômes qui ont ponctué ce qui s’apparente à un démontage: l’UNWRA, l’exportation d’armes vers les pays en guerre et en guerre civile, refus de signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires, tentative de ne pas adhérer à la Convention des Nations-Unies sur la migration, rupture des relations avec les syndicats dans le dossier européen, interview extrêmement critique envers l’UE dans un important quotidien italien, remise en cause à peine voilée des budgets de la coopération et de la promotion de la paix. N’en rajoutons plus!

Il serait trop facile d’en faire porter la responsabilité au seul Ignazio Cassis. Certes, chacun constate ses difficultés à se sentir à l’aise dans un costume visiblement trop grand pour lui! Comme de surcroît, son intérêt pour les dossiers est probablement limité et qu’il pense avoir été élu “pour changer le cours des choses”, il est évident qu’il n’est pas étranger à ce qu’il se passe. Il a pourtant hérité d’une équipe qui fut loin de démériter les années précédentes. Les agents du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), dans leur ensemble, sont toujours brillants et compétents. Le système de recrutement unique dans l’administration fédérale assure cette continuité dans la qualité.

Ignazio Cassis n’est pas le premier Chef du Département qui n’a pas, lors de sa prise de fonction, de connaissance particulière dans le domaine des affaires étrangères. C’est en fait la règle. Même pour ceux qui ont eu une expérience exécutive cantonale, il n’y a pas de département cantonal des affaires étrangères. Rares en effet sont les expériences antérieures qui peuvent préparer un futur Chef de la diplomatie suisse à ses nouvelles tâches. Ce n’est qu’une fois aux commandes, et grâce à l’équipe de ses diplomates, qu’il deviendra au fil du temps un bon ministre des affaires étrangères. Cela a marché avec la plupart de ses prédécesseurs alors pourquoi ces ratés cette fois?

Pour reprendre une métaphore footballistique, que le prédécesseur de l’actuel Chef du DFAE appréciait beaucoup, lorsque vous avez d’excellents joueurs dans le contingent et que votre équipe squatte les bas-fonds du classement, il y a un problème. Peut-être ne sont-ils pas bien disposés sur le terrain? C’est peut-être là en effet que le bât blesse! Une seule mauvaise décision peut transformer un “winning team” en “losing team”. Si vous confiez arbitrairement les clefs du jeu à un jeune qui compense son manque d’expérience et de qualité par une fougue impétueuse, une ambition débridée et qui manque de respect à l’égard de ses coéquipiers et que vous placez vos meilleurs techniciens à la périphérie, voire sur le banc de touche, cela ne peut pas marcher. Il n’y a plus d’équipe!

Le DFAE a toujours bénéficié d’une grande stabilité s’agissant de ses structures et de ses cadres. Ce fut la recette de sa réussite et sa force. Traditionnellement le numéro deux du Département (Secrétaire d’Etat) était le gardien de l’héritage face ou, de préférence, au côté d’un Chef venant de l’extérieur. Par conséquent était-il d’autant plus important que le titulaire de ce poste clé vienne de l’intérieur et soit suffisamment sénior pour être reconnu et respecté par ses pairs. Il s’imposait naturellement et pouvait compter sur la collaboration loyale et compétente de ces derniers. Qui a oublié Edouard Brunner, Jakob Kellenberger, Franz von Däniken, Michael Ambühl ou Peter Maurer? Eux n’ont pas été choisis par un consultant en RH mais par le Chef comme il se doit! Toute l’équipe assurait la continuité de notre politique, la défense de nos valeurs et de nos intérêts et parvenait in fine à faire comprendre au nouveau ministre, si besoin était, que telle ou telle de ses idées transgressives n’était pas réalisable.

Cet équilibre a été rompu par le prédécesseur d’Ignazio Cassis, en toute (mauvaise) bonne foi. Probablement a-t-il cru faire preuve d’innovation ou se méfiait-il des diplomates!  Il a nommé à cette fonction d’abord quelqu’un d’extérieur au Département et ensuite, curieusement quelques mois avant sa démission, une successeure certes de l’intérieur mais sans séniorité, expérience de conduite ou compétence particulière pour la fonction. Ces personnes ne se sont pas nommées elles-mêmes et ne portent dès lors aucune responsabilité. Pour autant ces nominations ont bouleversé le fonctionnement intérieur et ont pesé sur les structures du Département. Elles expliquent sans doute en grande partie les dysfonctionnents que l’on observe. Ce n’est pas faire preuve de corporatisme que de rappeler certaines règles des succès passés aujourd’hui bafouées!

Ignazio Cassis a donc hérité de son prédécesseur un véritable cadeau empoisonné. Sa responsabilité en revanche réside dans la méthode utilisée pour corriger ou ne pas corriger la situation. Comme son prédécesseur, il a coupé la poire en deux, en nommant un responsable du dossier européen, auquel il a donné de surcroît l’ensemble des relations bilatérales avec les pays européens, tout en conservant une Secrétaire d’Etat dont les compétences se sont réduites comme peau de chagrin. Cette situation, croit-il peut-être, lui offre toute liberté de mener “une autre politique plus à droite” (comme s’il y avait des politiques étrangères partisanes!), et de tenir en respect à la fois les femmes et la gauche. Elle est surtout responsable de la dégradation de l’image d’un Département qui ne nous avait pas habitué à cela.

Le mal est donc plus profond. Pour redonner à notre politique étrangère sa force, des décisions fortes doivent être prises, dans le but de recomposer des structures hiérarchiques solides et compétentes, seules garantes d’un retour à la fiabilité, à la continuité, à la cohérence et à la prévisibilité qui assurait à notre action à l’étranger sa crédibilité.

Le DFAE a la chance aujourd’hui, ce qui était moins le cas autrefois, de compter dans ses rangs une pléthore de grandes diplomates. Je pense à notre ancienne ambassadrice à Berlin, Christine Schraner Burgener, aujourd’hui Envoyée spéciale pour le Myanmar du SG des Nations-Unies, ou Livia Leu, ambassadrice à Paris et beaucoup d’autres moins connues. Même sans “processus de sélection”, surtout sans “processus de sélection” (maladie de notre temps qui a produit en l’occurrence le résultat que l’on déplore!), leurs grandes qualités sautent aux yeux!

Entouré d’une équipe, forte, déterminée, soudée et intransigeante sur les valeurs, qu’il n’a malheureusement pas héritée de son prédécesseur, Ignazio Cassis n’aurait peut-être pas commis ou pu commettre une partie de ses erreurs. Peut-être… Accordons-lui le bénéfice du doute!

 

 

 

 

 

Succession Leuthard: qu’attend le PDC pour sortir de sa manche son Macron?

La démission d’un Conseiller fédéral et l’élection de son successeur sont une étape rituelle centrale, quasi christique, de la grande messe démocratique de la Suisse. Une sorte de transsubstantiation laïque! L’un décide seul du jour et de l’heure de son départ alors que l’autre “offre sa personne à la patrie”. On a coutume de dire que la décision de démissionner est pratiquement la seule importante que prend un Conseiller fédéral. C’est sans doute largement exagéré, tant cette décision n’a au fond pas grande importance, sinon pour lui. Quand au Parlement, il entre en pré-conclave, avant de pénétrer dans la Chapelle Sixtine. Jamais les parlementaires n’ont autant l’impression d’être au centre du jeu. Durant les quelques semaines que dure le processus, ils sont courtisés par les représentants de la presse plus que pendant le reste de la législature. Les plus transparents d’entre eux, ceux qui n’ont généralement guère d’existence médiatique, se pressent pour être sur la photo alors que les stars se prennent volontiers pour des faiseurs de rois. L’ensemble des médias entre en transe et devient monomaniaque! Les citoyens, le souverain dans notre système, ne l’oublions pas, jouent le rôle de figurants entièrement passifs. Ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes, s’ils en éprouvent de la frustration, puisqu’ils ont refusé l’élection directe du Conseil fédéral. Jusqu’à nouvel avis, ils resteront donc dans la salle, alors que la classe politico-médiatique seule occupera le devant de la scène.

En décembre prochain, deux vacances seront à repourvoir. Si du côté du PLR, les jeux semblent faits en faveur de Madame Keller-Sutter, en revanche le PDC offre un désert de candidats valables traditionnels. Ce sont les partis cantonaux qui proposent des candidats, parmi lesquels le parti national choisira le candidat ou le ticket qu’il proposera au Parlement. Pourquoi ne pas inverser le processus? Après tout dans les grands groupes industriels, et les moins grands d’ailleurs aussi, ne charge-t-on pas des chasseurs de têtes de trouver le candidat idéal? Au sein du PDC, ils n’auraient pas à chercher bien loin. Walter Thurnherr, le Chancelier de la Confédération, cela tombe bien, est membre du PDC. Mais au-delà de cette qualité sine qua non, il est une personnalité suisse hors du commun. Ingénieur de formation, il est aussi un gentilhomme du XXIème siècle. Les racines dans l’histoire, il a les ailes dans l’avenir. Aucun des défis de notre temps ne lui est étranger. Son intelligence stratégique lui permet d’aller toujours à l’essentiel. Il s’est trouvé que je l’ai côtoyé au cours de mon parcours professionnel, sans devenir un proche ni être encarté au PDC, ce qui me donne toute liberté pour en parler en toute honnêteté.

Alors bien sûr la classe politique est certainement d’avis que le poste à repourvoir revient, comme une prébende, à l’un ou l’une d’entre elle, blanchi/e sous le harnais. S’il me consultait je dirais au PDC, auquel un passéisme dépassé colle à la peau comme un sparadrap,  qu’en présentant Walter Thurnherr il reviendrait dans le siècle (n’est-ce pas Raymond Loretan qui a accusé le PDC de revenir 50 ans en arrière?). Je lui dirais aussi que Doris Leuthard elle-même l’a délivré de l’obligation de présenter une femme, comme si elle voulait ouvrir la voie à son ancien collaborateur qu’elle a apprécié. Non décidément, cher PDC, vous avez le choix entre offrir au pays un Conseiller fédéral anormalement qualifié, pour la Suisse, ou simplement une prébende à un de vos membres qui n’aurait pas démérité. La Suisse a plus que jamais besoin d’élus qui soient à la hauteur des défis pour agir et non pas de Conseillers fédéraux qui se promènent dans les allées du pouvoir comme des dandys juste satisfaits d’être là.  

Comparaison n’étant pas raison, je terminerais quand même en disant au PDC qu’il a dans sa manche un Macron suisse. A lui de rendre cette candidature possible. Sinon qu’il se contente d’alimenter les tabloïdes avec les déboires extraconjugaux de ses représentants, qu’il garde son sparadrap, qu’il passe au-dessous des 10 % mais surtout qu’il ne se plaigne pas!        

 

 

Sept raisons pour Alain Berset de reprendre les affaires étrangères

Projeter deux Suisse à l’extérieur est suicidaire

Après la démission de Doris Leuthard et de Johann Schneider-Ammann, la prochaine répartition des Départements en décembre prochain pourrait donner à certains titulaires des envies de rocade. Suivant les rumeurs des  “Pas-perdus », qui, comme le disait l’ancien Président de la Confédération Jean-Pascal Delamuraz, contrairement aux athlètes, transpirent avant de courir, plusieurs ministres auraient envie d’aller voir ailleurs si la pelouse est plus verte! Ce sera aussi l’occasion de corriger les mauvais castings voire de retoquer les déficients. L’actuel ministre des affaires étrangères pourrait être concerné. Après un an à la tête de notre diplomatie, le bilan de santé diplomatique du docteur Cassis n’est pas convaincant. Il est quasi invisible, que ce soit sur le front intérieur (au lieu de parcourir le pays et l’arrière-pays pour « défendre sa politique européenne ( ?) » ou, ce qui est paradoxal, sur le front extérieur. Ne répète-t-il pas à l’envi que « la politique extérieure est de la politique intérieure » ? De là à imaginer qu’il allait appliquer à la lettre, en ce qui concerne l’étranger, le mantra qui lui tient lieu de programme…il n’y avait qu’un pas, franchi allègrement par l’intéressé.

La récente présence concomitante à l’Assemblée Générale des Nations Unies à New-York du président et du ministre de la (même ?) Confédération n’aurait pas pu mieux illustrer la discrépance entre le premier, porteur dans le monde de la tradition humaniste et multilatéraliste de la Suisse et le second, tournant avec le vent du temps, populiste, « trumpiste » et plutôt critique à l’égard du multilatéralisme (« ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent », dixit Edgar Faure). Alors que le premier défend une «politique étrangère visible, stable, fiable et prévisible », on a souvent l’impression que le second s’évertue à la rendre invisible, instable, peu fiable et imprévisible! Il est temps de mettre un terme à cette discrépance, sous peine qu’un petit pays comme le nôtre en paye le prix fort. L’occasion de décembre doit être saisie. La solution s’impose d’elle-même : qu’Alain Berset reprenne le DFAE! Le Parti socialiste doit sacrifier les siens aux intérêts supérieurs du pays. D’autant plus que les candidats dont on parle pour succéder aux démissionnaires n’offrent pas toutes les garanties, tant s’en faut, pour, de manière efficace, reprendre immédiatement notre diplomatie en friche depuis un an.

Au moins sept bonnes raisons pour qu’Alain Berset reprenne le DFAE

1. Il s’inscrirait dans la tradition humaniste et multilatéraliste de la Suisse. Au cours de son année présidentielle, il a eu plusieurs fois l’occasion de recadrer son ministre des affaires étrangères à ce sujet. Encore récemment à New-York.

2. Dans le dossier européen, le plus important pour la Suisse, il pourrait recoller les pots cassés avec la gauche, un des principaux soutiens à l’ouverture, sans lequel il est difficile d’imaginer une percée définitive.

3. Il serait le garant que nos politiques de coopération, de promotion de la paix et de défense des droits de l’homme continueraient de bénéficier des moyens financiers nécessaires. Avec l’actuel chef de notre diplomatie la vieille rengaine de la conditionnalité avec la question migratoire s’est à nouveau faite entendre !

4. Il remettrait sur de bons rails, ou s’assurerait qu’ils y restent, des dossiers aussi importants pour notre crédibilité dans le monde que le Traité d’interdiction des armes nucléaires, la Convention des Nations Unies sur la migration, notre soutien à l’accord sur le nucléaire iranien, notre candidature au Conseil de sécurité, l’aide à l’UNWRA et les autres.

5. Il remettrait de l’ordre dans la gouvernance d’un Département qui pèche de plus en plus en la matière à entendre les uns comme les autres. Même sans tendre l’oreille plus que cela, on perçoit l’insatisfaction qui y règne suite à ce qui est perçu comme de l’arbitraire (transferts ou affectations en fonction des allégeances), de l’autoritarisme qui tend à faire disparaitre la diversité des opinions, qui avait toujours fait la force de ce Département, voire même carrément du mobbing contre ceux qui se verraient accuser de déloyauté, pour simplement s’écarter de la pensée officielle. Les récentes mesures en matière de politique du personnel, imposées aux forceps, dont l’essentiel avait été stoppé par Micheline Calmy-Rey, n’ont pas contribué à détendre les rapports de travail dans un ministère dont les personnels sont pourtant traditionnellement plutôt dociles.

6. Pour qu’elle redevienne visible, stable, fiable et prévisible, pourquoi ne pas confier notre politique étrangère à celui qui en parle si bien en Suisse et à l’étranger ? Pour assurer sa pérennité nationale et éviter que la couleur politique du chef du DFAE ne déteigne par trop sur la politique étrangère du pays, la Constitution fédérale a sagement confié sa gestion à l’ensemble du Conseil fédéral. Aujourd’hui on se rend bien compte que malgré cette précaution il y a risque lorsque le responsable de notre diplomatie provient d’un des extrêmes de l’échiquier politique. Qu’on le veuille ou non l’actuel titulaire est plutôt un troisième Conseiller fédéral UDC in petto qu’un deuxième PLR. C’est bien là où le bât blesse !

7. Last but not least, Alain Berset serait le premier ministre des affaires étrangères suisse qui aurait tenté et réussi le Concours d’entrée au service diplomatique!

Merci Ignazio Cassis

Le ministre suisse des affaires étrangères a bien trompé son monde ! On le croyait favorable au lobby des armes. Après tout ne fut-il pas membre, pendant quelques jours ( !) avant son élection, de PROTELL, qui “s’oppose à toutes restrictions de la possession d’armes par les citoyennes et citoyens responsables” ? N’a-t-il pas fait basculer récemment la majorité au Conseil Fédéral en faveur d’une libéralisation de l’exportation de nos armes vers les pays en guerre et en guerre civile ? Or, derrière cette reprise copiée-collée de la requête du lobby des armes ne se cacherait-il pas un plan diabolique pour faire exploser tout le système? Après tout, le ministre tessinois semble apprécier le rôle de dynamiteur en chef, de “lanceur de débats”, comme il l’a montré en mettant le feu au dialogue avec les syndicats dans le dossier européen ou en remettant en question notre aide à l’UNWRA! Pour l’exportation d’armes accordons-lui le bénéfice du doute!

Le conseiller fédéral Cassis doit être remercié !

En fait, grâce à lui, même si c’est à l’insu de son plein gré, un débat national a été lancé. Un de ces débats sur les valeurs qui honore la démocratie en général et la nôtre en particulier. Les prises de parole au Conseil National ont ramené les échanges au niveau qu’ils n’auraient jamais dû quitter : celui de la réputation de notre pays dans le monde et non pas celui des gains supplémentaires marginaux qu’une augmentation de nos exportations d’armes de guerre aurait assurés. Intéressant à ce propos de noter les arguments des partisans de cette mesure « d’assouplissement ». Comme notre ministre démissionnaire de l’économie l’a dit, dans une tentative désespérée de sauver son projet, la mesure n’aurait in fine pratiquement aucun effet sur nos exportations. L’argument est d’autant plus intéressant qu’il complète un autre selon lequel cette réforme de l’ordonnance est nécessaire pour assurer la survie de notre industrie d’armement. De deux choses l’une, soit l’un est correcte, soit l’autre mais pas les deux. Je pense plutôt que les deux sont faux : La survie de notre industrie de l’armement et donc la sécurité de la Suisse ne dépendent pas de cette modification de l’ordonnance. En revanche, cette modification permettrait dans les faits à nos producteurs d’armes de s’ouvrir des marchés qui leur sont aujourd’hui fermés. La morale de cette histoire : même s’il ne souhaitait certainement pas ce résultat, le Conseiller fédéral Ignazio Cassis, le responsable de notre image à l’étranger par ailleurs, aura permis de “lancer un de ces débats nationaux” qu’il semble apprécier, cette fois sur la mise en route d’un changement fondamental de la procédure d’autorisation d’exportation d’armes de guerre. Si le Conseil des Etats confirme la décision du Conseil National, le ministre des affaires étrangères aura rendu, bien involontairement, un fier service aux garants d’une Suisse humaniste.

Nos institutions fonctionnent

Cette mini-tempête aura aussi illustré la vigueur de notre subtil système de prise de décision. L’équilibre entre le peuple, qui s’occupe de la Constitution, le Parlement, qui veille aux lois, et le Conseil fédéral, qui se concentre sur les ordonnances, aura prouvé sa sagesse. Lorsque le gouvernement perd la tête et risque de mettre sérieusement en danger notre image dans le monde, le Parlement prend le relais. Comme je l’ai signalé dans un blog précédent, notre procédure d’autorisation d’exportation d’armes de guerre n’est pas satisfaisante. Si le SECO défend plutôt les intérêts de l’industrie, le DFAE devrait amener dans la réflexion et la prise de décision des arguments en lien avec nos intérêts de politique étrangère, nos valeurs, notre tradition humanitaire. On a même entendu ces derniers temps que le DFAE aurait un droit de véto ! Dans ces circonstances, ce système ne peut fonctionner que lorsque le DFAE joue son rôle. Lorsqu’il s’aligne systématiquement sur le SECO jusqu’à approuver l’ouverture des marchés de guerre et de guerre civile, le mécanisme se grippe. Parler de droit de véto ne fait plus de sens ! Cela n’a marché qu’avec des Chefs de Département profondément humanistes, comme Micheline Calmy-Rey et Didier Burkhalter, qui ont dépensé beaucoup d’énergie à maintenir cette ligne.

Dès qu’ils ont eu le dos tourné, le lobby des armes est parvenu à convaincre le Conseil fédéral de faire sauter la digue. Une victoire à la Pyrrhus, si le Conseil des Etats suit le Conseil National. Sinon le peuple pourrait s’en charger en faisant remonter le dossier au niveau de la Constitution. Une initiative est en route dans ce but. Le lobby des armes doit se mordre les doigts d’avoir eu les yeux plus gros que le ventre. L’honneur de la Suisse en revanche est sauf ! Et notre démocratie sort renforcée avec la belle histoire de cette petite ordonnance que peu de monde connaissait et qui probablement deviendra un jour une loi et peut-être même un article constitutionnel!