Eurasie: un DFAE très vintage

Se pencher sur les réformes des grandes unités, qu’elles soient publiques ou privées, réserve parfois son lot de surprises. La semaine dernière, Ignazio Cassis a présenté les siennes pour le DFAE aux médias accrédités au Palais fédéral. L’exercice fut quelque peu alambiqué car il s’agissait en fait de présenter la nouvelle Secrétaire d’Etat, en faisant autant que possible oublier qu’il n’avait pas eu les coudées franches dans son choix. Il a choisi de noyer la vraie nouvelle du jour en l’intégrant dans un brouet de réformes par ailleurs peu digeste. L’ouverture d’un nouveau chapitre, enthousiaste et optimiste, dont le DFAE aurait tant besoin, aurait dû ressembler à autre chose qu’à cette chorégraphie bureaucratique qui avait le charme d’une présentation PowerPoint! Le même exercice pour le départ de sa prédécesseure vers New York avait été curieusement mieux réussi! On a pu constater une fois de plus que la communication ne peut donner de la clarté à un message qui en manque!

Ignazio Cassis aime se présenter comme un novateur. A le croire, il serait le premier Chef du DFAE à avoir réussi à faire approuver « La Stratégie de politique extérieure 2020-2023 » par le Conseil fédéral et l’avoir présentée au Parlement. Pour les années 2020-2023 pour sûr! En revanche, ses prédécesseurs ont fait régulièrement le même exercice depuis de longues années. Comment pourrait-on imaginer que le gouvernement, en charge de la politique extérieure du pays, aurait accepté de ne pas être consulté sur de telles stratégies? Cette « première suisse » (sic) « sert de boussole commune pour (nous) guider dans la réalisation de (nos) missions ». Dans les faits cette « boussole » indique plutôt l’emplacement où elle se trouve que les points cardinaux. Pour une raison très simple: dans notre système très décentralisé, il est pratiquement impossible dans une stratégie d’aller au-delà de la description de ce qui se fait déjà. Les acteurs autres que le DFAE, compétents de la plus grande partie de la substance, veillent au grain! J’ai vécu personnellement de l’intérieur ces exercices frustrants, en coordonnant il y a bien longtemps des stratégies régionales (MENA, Afrique, Balkans…), toutes soumises au …. Conseil fédéral voire au Parlement!

Il a présenté la nouvelle composition du Secrétariat d’Etat comme une révolution copernicienne! Là aussi la réalité est un peu différente. Depuis l’intégration dans le seul DFAE de l’ancien Bureau de l’Intégration, en charge des relations avec l’UE, la division qui lui a succédé a toujours été rattachée peu ou prou au Secrétariat d’Etat. C’est Didier Burkhalter le premier qui en a fait un Secrétariat d’Etat autonome. Ignazio Cassis avait simplement renforcé les compétences de ce dernier en y transférant la totalité des relations bilatérales avec les pays membres de l’UE. Donc ce pas en avant vers « le coeur du département » est en fait un retour en arrière certes bienvenu.

Le « nouveau Centre d’analyse et de prospection » (espérons que l’appellation sera modifiée car la « prospection » fait plutôt partie de l’industrie pétrolière!) est lui aussi un retour (bienvenu) vers le passé. Depuis toujours, le DFAE en a eu un. Appelé Secrétariat politique durant des décennies, puis Secrétariat  de planification de la politique extérieure à la fin du XXème siècle, il était devenu le Centre d’analyse et de prospective. J’en sais quelque chose puisque je l’avais personnellement renommé en 1998 avant d’exercer d’autres fonctions à l’étranger. C’est peu après mon départ, au début des années 2000 que ce service avait été supprimé, pour gagner des unités au profit des divisions opérationnelles.

S’agissant de l’appellation des nouvelles divisions, on n’est pas, là aussi, au bout de nos surprises. Recyclant un vieux concept soviétique et post-soviétique, une division « Eurasie » est créée. On se demande dans quel cerveau cette trouvaille a pu germer. Cette dénomination sortie tout droit de la guerre froide (à relire « Le grand Échiquier », 1997, de Zbigniew Brzezinski, ancien Conseiller à la sécurité nationale américain) et reprise par un Vladimir Poutine tentant de conceptualiser la reconquête russe de son ancien empire devrait rester sans exemple dans un pays occidental. Tout aussi surprenant, le fourre-tout que l’on prévoit de faire de cette nouvelle division. A côté de la Russie, on prévoit d’y mettre la Turquie, les Balkans de l’Ouest, l’Asie centrale mais aussi le Conseil de l’Europe et l’OSCE! Pas certain que tous ces pays y trouvent leurs comptes. Le DFAE serait bien conseillé de revoir sa copie! Une division «Numérisation» a été créée! On attend pour voir dans quelle mesure elle représentera autre chose qu’un effet d’annonce dans un domaine certes important mais qui concerne surtout les autres départements!

En conclusion, on ne peut s’empêcher de penser que le DFAE d’Ignazio Cassis persiste et signe dans sa démarche procédurière en lieu et place d’une vraie politique étrangère en chair et en os. On peut craindre en effet que cette frénésie de production de « Visions », de «Stratégies », de «Sous-stratégies » et d’autres réflexions se fasse au détriment ou au lieu d’une vraie politique de présence et d’influence. Qui remarque encore dans le monde que la Suisse existe? Ce n’est pas la présentation la semaine dernière de la « révolution cassiséenne » des structures départementales qui peut nous rassurer, tant les choses nous sont présentées de manière approximative.

Y-a-t-il encore au DFAE un «Service historique » qui pourrait rappeler à ceux qui le dirigent aujourd’hui qu’avant eux nombre de réformes, présentées aujourd’hui comme autant de «premières suisses», existaient déjà? C’est vrai que le « Service historique », créé à l’aube du XXIème siècle et rattaché au « Centre d’analyse et de prospective », a disparu des organigrammes! Ceci explique peut-être cela….Mais l’histoire finit toujours par nous rattraper.

Rien ne se perd rien ne se crée tout se transforme! Nous le savons depuis Lavoisier mais le DFAE l’apprend à ses dépends!

Georges Martin

Georges Martin

Georges Martin est né en 1952. Après avoir obtenu sa licence de Sciences politiques à l’Université de Lausanne, il est entré au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) en 1980. Les différentes étapes de sa carrière l’ont amené en Allemagne, New-York (ONU), Afrique du Sud, Israël, Canada, France, Indonésie, Kenya. Il fut Secrétaire d’Etat adjoint et Chargé de missions spéciales au DFAE.

Une réponse à “Eurasie: un DFAE très vintage

  1. Très bien d’avoir rétabli les comments.

    Voyez, je vis en Uruguay, j’appelle à 18h45 l’ambassade d’Uruguay, rien.
    18h50, j’appelle l’ambassade d’Argentine, toujours rien
    18h55, la hotline CH, pfff coupé.

    C’est le DFAE qui coûte des milliards à la Suisse, sans aucun service :)))))

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