Sortons de la caverne!

Il n’a échappé à personne que nous vivons dans une période d’hyper-information. Les réseaux sociaux sont omniprésents. Chacun y va de son gazouillis, de Trump à Macron jusqu’à notre voisin. Être pris dans les bouchons lorsque vous vous rendez au bureau suffit à réveiller le réflexe de communicant de certains. Comme si cela constituait une information d’importance universelle. En fait ce qui caractérise notre temps c’est à la fois l’universalisation de l’individuel ou plutôt l’individualisation de l’universel et l’hyper-banalisation: le déclenchement d’une guerre au Moyen-Orient, des chutes de neige dans son jardin, une prise de poids de Kim Kardashian ou 5000 morts aux Philippines au fond c’est du pareil au même! Chacun a l’impression d’être une star dès lors qu’il tweete au moins une fois par jour sur les péripéties de son quotidien. Je tweete donc je suis aurait dit Descartes aujourd’hui!

Nous ne vivons plus dans le monde de grand-papa. Autrefois, lorsque l’on prenait sa retraite on entrait dans une sorte d’hibernation où le fameux devoir de réserve s’imposait à tous sous prétexte qu’il était mal venu de critiquer ses successeurs. Un manque de classe disait-on ! Ou même un manque d’éthique ! C’est comme si le seul fait de savoir certaines choses vous disqualifiait ou devait vous murer dans un silence sépulcral, à partir du moment où vous avez atteint la date de péremption. Les développements des douze derniers mois, dans le monde et en Suisse, m’ont convaincu d’une chose : si l’on ne s’occupe pas de ce que l’on fait en votre nom cela se fera contre vous!

Il faudra s’y faire! Aujourd’hui les grands-papas et les grands-mamans sont aussi sur la toile. Ils ont du temps, de la mémoire et des souvenirs. Il est peut-être plus difficile qu’à d’autres de leur faire prendre des vessies pour des lanternes. Une fois qu’ils en sont sortis personne ne les fera retourner dans leur caverne. Témoins et gardiens: y-a-t-il un rôle plus utile pour l’ancienne génération face aux dérives actuelles?

En parlant de dérive justement! La politique étrangère n’a d’étrangère que le nom. Il s’agit en réalité de notre cadre de vie. Que l’on arrête les limites de ce cadre à son village, son canton ou son pays c’est après tout le choix de chacun. Personnellement mon pays c’est la planète. C’est pourquoi tout ce qui nuit aux intérêts de la planète nuit aux intérêts de mon pays.

J’ai servi sous six responsables de la diplomatie suisse. La constante de Pierre Aubert à Didier Burkhalter fut de porter dans le monde des valeurs qui généralement s’identifiaient à nos intérêts. Ne soyons pas naïfs et reconnaissons que parfois il y avait certaines discrépances. On a bien retrouvé ici ou là certaines grenades suisses qui n’avaient rien à y faire. Mais ce qui a toujours prévalu fut le souci de cohérence. Qu’en est-il aujourd’hui ?

J’ai l’impression que la subtile mécanique suisse ne fonctionne plus en politique étrangère en tout cas. Les Suisses croient peut-être que le Conseil fédéral en tant qu’institution conduit toutes nos politiques, dans les domaines de la politique extérieure, de l’économie, du sécuritaire et de la défense, des finances, du social, de la culture, de la santé etc. C’est sans doute correct dans les manuels de droit constitutionnel. Dans la réalité, les Chefs de département ont une influence prépondérante dans leurs dossiers. Lorsqu’ils présentent au collège leurs propositions les chances de l’emporter sont généralement largement au-dessus de 50 % s’ils se situent dans la mouvance majoritaire du collège. Or le curseur majoritaire est aujourd’hui clairement non pas au centre-droit mais à droite. Une droite décomplexée dirait-on en France mais qui probablement ne reflète pas le pays réel. Concrètement cela signifie qu’aujourd’hui, ce qui est le cas, si le Chef du DFAE propose de l’UDC il n’aura guère de difficulté à le faire accepter. Si ce même Chef du DFAE faisait aujourd’hui des propositions que l’on associerait plutôt avec la gauche il aurait plus de difficulté à les faire avaliser par une majorité de ses collègues. On en est loin!

Je ne connais pas le nouveau Chef de notre diplomatie. Je porte mon modeste jugement sur sa politique. Je pense qu’en faisant ainsi je ne fais qu’utiliser mon droit de citoyen de base. Je suis d’avis par ailleurs que nous vivons des développements si dramatiques que le devoir de réserve doit devenir un droit d’ingérence dans le débat démocratique.

 

Je crains en effet qu’aujourd’hui tout ce qui a été construit par les six prédécesseurs de l’actuel responsable du DFAE soit systématiquement démonté. La Suisse humaniste, solidaire, pacifiste ! Si c’est ce que veut une majorité de Suisses d’accord. Mais je n’en suis pas si sûr. Je crains que ce démontage se fasse de manière subtile, toujours au nom du peuple alors qu’on se vautre dans le populisme. On nous refait le coup de la grenouille que l’on cuit sans qu’elle ne s’en rende compte ! On attaque les Nations-Unies par le biais de l’UNWRA, en remettant en question le multilatéralisme, on vise les budgets de la coopération et de la promotion de la paix et des droits de l’homme en reparlant de la conditionnalité migratoire, on rompt les digues qui préviennent nos marchands d’armes de s’attaquer aux juteux marchés des guerres et des guerres civiles, on refuse de signer le traité d’interdiction des armes nucléaires, alors que cela a constitué un de nos piliers de politique étrangère, mettant en danger “Genève centre d’excellence du désarmement”, on tente de repousser à plus tard la signature de la nouvelle convention des Nations-Unies sur la migration, alors que la Suisse en est la co-auteure, prétextant une soudaine et irrépressible envie (populiste) de large consultation (alors que seule l’UDC s’y oppose! une fois de plus), on prend le risque de repousser aux calendes grecques la conclusion d’un accord-cadre avec l’UE en attaquant frontalement les syndicats, tout en laissant entendre que la gauche serait responsable de l’échec puisqu’elle camperait sur des lignes rouges surannées, on laisse suinter des critiques à l’égard de notre candidature au Conseil de sécurité des Nations-Unies, tout en ayant l’air de ne pas y toucher. Si cela n’est pas le programme de l’UDC cela y ressemble fort!

J’entends qu’il serait normal de conduire une politique étrangère libérale-radicale lorsqu’elle est conduite par un PLR. Encore qu’aujourd’hui elle est plutôt UDC que PLR!  Le problème c’est qu’il ne devrait pas y avoir de politique étrangère libérale-radicale, ni socialiste, ni démocrate-chrétienne, ni verte, ni UDC… La politique étrangère de la Suisse  doit être suisse. C’est pour l’avoir compris que les prédécesseurs de l’actuel responsable, qu’ils fussent socialistes, démocrate-chrétiens ou … radical, se sont inscrits dans une continuité qui a profité au pays.

Aujourd’hui le parlement et l’opinion publique doivent corriger les excès du Conseil fédéral comme cela fut le cas dans le domaine des exportations d’armes. Une vraie capitulation en rase campagne!

La politique étrangère est trop importante pour être laissée dans les seules mains des responsables. Elle doit devenir l’affaire de tous, même si le devoir de réserve doit en prendre un coup !

Il est temps de sortir de la caverne et de suivre d’un peu plus près ce qu’on prétend faire en notre nom à l’extérieur, continuerait à nous conseiller Platon aujourd’hui!

Nucléaire iranien: s’affirmer face à Washington au nom du droit international

Ne dit-on pas que lorsque que l’on veut se débarrasser de son chien on prétend qu’il a la rage? C’est ce qu’a fait D. Trump avec  le Plan d’action global commun sur le nucléaire iranien (JPCOA). 

Lorsqu’il a dénoncé en mai dernier le JPCOA, adopté à Vienne le 14 juillet 2015 et approuvé par la résolution 2231 du Conseil de sécurité des Nations-Unies, Donald Trump s’est placé clairement dans l’illégalité internationale. Il n’en est pas resté là, puisqu’il a menacé dans la foulée, de manière tout aussi illégale, de sanctions les entreprises, surtout européennes, qui commercent avec l’Iran. Les raisons politiques, idéologiques et irrationnelles qui ont motivé cette violation crasse du droit international ne font aucun doute. Si Washington était d’avis que l’Iran ne respectait pas ses engagements (ne pas chercher à obtenir, mettre au point ou acquérir des armes nucléaires) elle aurait pu en saisir le Conseil de sécurité qui aurait pu, en cas de reproche avéré, remettre en vigueur toutes les sanctions.

Attitude aberrante à l’égard d’un pays, l’Iran, qui respecte ses engagements, mais qui prend tout son sens à la lumière du meurtre de Jamal Khashoggi dans les locaux officiels saoudiens à Istanbul, commandité selon toute vraisemblance au plus niveau d’un royaume, remonté contre l’Iran mais grand allié et si cher à un locataire de la Maison blanche bien embarrassé.

A la veille de l’entrée en vigueur de la deuxième salve de sanctions américaines (début novembre), il est plus que jamais nécessaire que l’Europe et le reste du monde restent fermes face à cette tentative hégémonique inqualifiable des USA de vouloir les entraîner dans l’illégalité internationale. 

Résister à la lâcheté

L’UE fait preuve de courage en s’opposant frontalement aux USA pour sauver le JPOAC. Il faut résister en Suisse aussi aux “adaptistes” de l’intérieur qui utilisent tous les arguments possibles pour nous découpler de l’Europe et nous rapprocher de Trump. Ils reprennent de manière éhontée les thèses américaines, sans filtre, même les plus erronées et les plus extrêmes:

  1. “Le JCPOA ne contiendrait qu’une déclaration d’intention de l’Iran non-vérifiable”: Faux! Le JCPOA n’est pas qu’une déclaration d’intention et est tout à fait vérifiable puisqu’il prévoit même le système de vérification le plus performant connu au monde à ce stade.
  2. “Le JCPOA ne serait pas efficace car non-contraignant”: Faux! En l’approuvant le Conseil de sécurité la rendu légalement contraignant. Autant que toutes les résolutions du même conseil contre la Corée du Nord, dont les USA ne sauraient contester le caractère légalement contraignant.
  3. “Les possibilités de vérification seraient très fortement limitées”: Faux! Le”Comprehensive Safeguards Agremment » (CSA) accorde à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) l’accès à la totalité du parc nucléaire d’un Etat et le Protocole additionnel l’autorise à effectuer en tout temps des inspections-surprises sur tous les sites de son choix. Par ailleurs, l’Iran a accepté la présence en permanence d’équipes d’inspecteurs de l’AIEA sur son territoire avec leur matériel. Dans ses rapports, l’AIEA a toujours indiqué qu’elle avait obtenu l’accès à tous les sites qu’elle désirait visiter. Les 12 rapports de l’AIEA depuis l’entrée en vigueur du JCPOA en 2015 démontrent que la vérification fonctionne et que l’Iran respecte entièrement ses engagements. En le niant, Trump ne s’attaque pas seulement à l’Iran mais met en doute la crédibilité de tout le régime de non-prolifération nucléaire et affaiblit l’AIEA.
  4. “Les installations militaires seraient exclues des inspections”: Faux! Le prétendre c’est méconnaître gravement le système de vérification de l’AIEA. Cette dernière ne s’intéresse pas de savoir si un site est militaire ou civil, mais si un site est nucléaire ou pas. La qualification « militaire » ne fait pas partie du vocabulaire de l’AIEA.
  5. “Le JCPOA serait limité dans le temps”: Vrai et faux! En le prétendant on passe sous silence qu’à la fin de la période de 8 ans après l’entrée en vigueur du JCPOA, l’Iran devra avoir ratifié le Protocole additionnel de l’AIEA. L’AIEA aura dès lors tous les outils en sa possession pour continuer de vérifier les activités nucléaires de l’Iran.
  6. “Le JCPOA ne traite pas des missiles”: Vrai! Mais c’est comme reprocher à un chat de ne pas être un chien! En effet, l’objet du JCPOA était de traiter du dossier nucléaire, pas du dossier « missiles ». Même si le domaine « missiles » se retrouve dans l’Annexe B de la Résolution 2231 du Conseil de sécurité. Si l’on veut traiter du domaine « missiles » – nouvelle exigence américaine et israélienne – il faut ouvrir un nouveau processus. L’UE est prête à le faire, mais pas en touchant au JCPOA qu’il s’agit d’abord de mettre en œuvre dans sa totalité.
  7. “L’objectif du JCPOA pour l’Europe est d’abord de nature économique”: Faux! Affirmer que l’objectif du JCPOA était d’abord de faire des affaires avec l’Iran ne fait pas de sens. La raison essentielle était de régler le problème nucléaire et ceci au moyen de la diplomatie multilatérale. Il semble évident que les efforts pour sauver l’ordre mondial bâti sur le multilatéralisme sont bien plus importants pour l’UE que les perspectives économiques iraniennes toutes relatives par rapport au marché américain.

Il est donc important que la Suisse reste fidèle à ses engagements, en soutenant l’UE. Elle a joué un rôle crucial au cours des années passées lors des multiples rondes de négociation, en mettant son territoire à disposition. C’est dans cette continuité que le Président de la Confédération, Alain Berset, s’est inscrit, lorsqu’il a invité son homologue iranien, Hassan Rohani, en visite d’Etat en Suisse au début de juillet dernier.

La Suisse n’a rien à gagner à se ranger, par lâcheté ou intérêt mal compris, derrière les violeurs du droit international, fussent-ils les plus puissants!   

 

 

Au secours! L’équilibre de la terreur revient … en Suisse

“Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques” (Albert Camus)

Ceux, de plus en plus nombreux (!), qui n’ont pas eu la “chance” de connaître l’équilibre de la terreur tel qu’illustré sur le dessin de presse ci-dessus (Kennedy-Khrouchtchev) ont droit à un cours de rattrapage. C’est au Conseil fédéral et à la minorité de la Commission de politique étrangère du Conseil National qu’ils peuvent adresser leurs remerciements.  En effet, sans doute gagnée par la tendance “vintage” (C dans l’air!), la minorité de la Commission, qui soutient la décision du Conseil fédéral du 15 août (jour de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge-Marie!) de ne pas signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires, se répand dans les médias pour vanter les mérites de l’équilibre de la terreur, que l’adhésion de la Suisse au traité mettrait soi-disant en péril! Rien que ça! Rendez-vous compte, la petite Suisse neutre terrorisant l’équilibre de la terreur!  Il fallait bien nos “Souverainistes patriotes” pour sortir du musée de la guerre froide ce fossile et lui redonner vie, tout en passant, comme chat sur braise, sous le parapluie nucléaire de l’OTAN. Les pères de notre neutralité doivent se retourner dans leurs tombes! 

En décidant par 16 voix contre 6 et 2 absentions de renvoyer au Conseil fédéral (CF) sa copie et de lui demander de reconsidérer sa décision de ne pas signer le traité d’interdiction des armes nucléaires, la Commission a replacé la Suisse dans la grande tradition de son passé humanitaire. La décision du CF avait choqué nos partenaires (l’Autriche a signé et ratifié) et plu à l’OTAN, qui ne cesse depuis de porter la Suisse aux nues, l’instrumentalisant dans son lobby auprès des pays hésitants.

Une bataille a été gagnée mais pas encore la guerre. Il reviendra au Conseil des Etats de se saisir du dossier (la Commission de politique étrangère le 25 octobre et la plénière en décembre). La position claire du Conseil National devrait faire réfléchir les Sénateurs.

Les opposants au traité défendent un ordre international basé sur la “Loi du plus fort ou de la jungle”. Or cet ordre est certainement dans l’intérêt des Grandes Puissances, en terme de puissance militaire pure, mais certainement pas dans celui de la Suisse, un nain en la matière.

C’est précisément pour éviter cette “Loi du plus fort” dans les rapports internationaux que le système multilatéral a été mis en place, une première fois timidement après la 1ère Guerre mondiale et plus solidement après la deuxième. Deux guerres mondiales n’avaient pas été de trop pour montrer où cette “Loi de la jungle” pouvait mener. L’affaiblissement du multilatéralisme n’est pas une option, surtout pas pour un pays comme la Suisse. Trump ne peut pas être un exemple!

La prospérité de la Suisse date de l’après-Seconde Guerre mondiale. C’est la mise en place progressive d’un ordre mondial économique basé sur des rapports /accords multilatéraux qui est à l’origine de cette prospérité. Mais elle n’aurait pas été possible sans l’établissement, en parallèle, d’un ordre mondial sécuritaire basé sur le même système de rapports/accords multilatéraux. La prospérité économique ne va pas sans stabilité sécuritaire.

Le Conseil fédéral nous dit que ce traité n’aura aucune influence sur les puissances nucléaires, qu’il ne servirait dès lors à rien. Si cela devait être le cas, pourquoi feraient-elles une telle campagne pour dissuader les pays de le signer? La vérité est différente: sans modifier certes dans l’immédiat l’ordre des choses, le traité permettrait à la bonne conscience de changer de camp. Jusqu’ici, elle était l’apanage des cinq puissances nucléaires, qui s’estimaient légitimées dans leur statut et s’arrogeaient ainsi le mérite de la paix basée sur l’équilibre de la terreur. Lorsque le traité entrera en vigueur (50 ratifications), l’objectif ultime d’une dénucléarisation de la planète sera la norme.

Le 26 septembre passé a été honoré à New-York post mortem, Stanislav Yevgrafovich Petrov, décédé il y a un an, pour avoir sauvé le monde de la catastrophe nucléaire ultime. C’est en effet le 26 septembre 1983 que Stanislav Petrov a choisi d’ignorer le système d’alerte précoce soviétique, qui venait d’annoncer par erreur l’arrivée de 5 missiles américains avec têtes nucléaires. C’était une époque de tension entre les deux Superpuissances avec le président Reagan qui venait de relancer la course aux armements et qui utilisait volontiers une rhétorique antisoviétique. Le même mois, l’URSS avait descendu un avion des Korean Airlines qui survolait son territoire, avec 300 passagers à bord. Petrov n’a eu que quelques minutes pour décider que les informations en provenance du satellite, dues on le saura plus tard à la réflexion du soleil sur les nuages, étaient fausses.

Cet incident n’est que le plus grave de douzaines d’autres. Comme l’a dit  Beatrice Fihn d’ICAN, Prix Nobel de la Paix en 2017, Petrov n’aurait jamais dû avoir a faire un tel choix dont dépendaient la vie et la mort de l’ensemble de l’humanité. Un tel équilibre de la terreur ne peut pas constituer le système de sécurité collectif mondial. Le prétendre est faire preuve d’un conservatisme suicidaire. A l’époque de l’intelligence artificielle et des menaces cybernétiques, on attend de nos autorités plus de vision. La décision de refuser de signer le traité d’interdiction des armes nucléaires ne mérite qu’un zéro pointé. Administration fédérale combien d’incidents comme celui de Stanislav Petrov attendez-vous encore pour revoir votre copie? Si vous ne le faites pas, nous toutes et tous devrons le faire, car l’affaire est trop sérieuse pour accepter l’inacceptable que vos conclusions acceptent: la destruction de l’humanité!

Et puis franchement, la Suisse a soutenu l’utopie de la création d’un droit humanitaire avec le CICR. Elle est dans son rôle en soutenant l’utopie d’une planète sans armes nucléaires. Nous ne sommes pas n’importe quel pays dans le domaine humanitaire. On nous regarde que nous tenions notre rang ou pas. Quel exemple donnerions-nous  au monde si nous n’acceptons pas ce rôle! L’OTAN ne s’y est pas trompée en considérant d’ores et déjà que la Suisse a choisi son camp, le sien. Elle la considère d’ailleurs déjà comme un trophée de guerre qu’elle présente partout. Valait-il la peine de rester si longtemps neutre pour cela?

Près de 60 ans après sa mort nous devons toujours une réponse à Albert Camus!

Même si j’entends bien les ricanements des “réalistes”, qui n’ont que faire de Camus, ils oublient que les utopistes d’aujourd’hui sont les réalistes de demain!

 

 

 

 

 

 

Ignazio Cassis seul responsable de la dégradation de l’image du DFAE ou le mal est-il plus profond?

Il n’a échappé à personne, en Suisse comme à l’étranger, que la Suisse est de moins en moins la Suisse qu’on connaissait, aimait et respectait! La succession des couacs au cours des douze derniers mois ne manque pas d’inquiéter. Plus préoccupant encore, ils semblent constituer dorénavant le fil rouge de notre politique étrangère. Les revirements et les ruptures ont remplacé la continuité, la cohérence, la fiabilité et la prévisibilité. Inutile de s’appesantir sur les symptômes qui ont ponctué ce qui s’apparente à un démontage: l’UNWRA, l’exportation d’armes vers les pays en guerre et en guerre civile, refus de signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires, tentative de ne pas adhérer à la Convention des Nations-Unies sur la migration, rupture des relations avec les syndicats dans le dossier européen, interview extrêmement critique envers l’UE dans un important quotidien italien, remise en cause à peine voilée des budgets de la coopération et de la promotion de la paix. N’en rajoutons plus!

Il serait trop facile d’en faire porter la responsabilité au seul Ignazio Cassis. Certes, chacun constate ses difficultés à se sentir à l’aise dans un costume visiblement trop grand pour lui! Comme de surcroît, son intérêt pour les dossiers est probablement limité et qu’il pense avoir été élu “pour changer le cours des choses”, il est évident qu’il n’est pas étranger à ce qu’il se passe. Il a pourtant hérité d’une équipe qui fut loin de démériter les années précédentes. Les agents du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), dans leur ensemble, sont toujours brillants et compétents. Le système de recrutement unique dans l’administration fédérale assure cette continuité dans la qualité.

Ignazio Cassis n’est pas le premier Chef du Département qui n’a pas, lors de sa prise de fonction, de connaissance particulière dans le domaine des affaires étrangères. C’est en fait la règle. Même pour ceux qui ont eu une expérience exécutive cantonale, il n’y a pas de département cantonal des affaires étrangères. Rares en effet sont les expériences antérieures qui peuvent préparer un futur Chef de la diplomatie suisse à ses nouvelles tâches. Ce n’est qu’une fois aux commandes, et grâce à l’équipe de ses diplomates, qu’il deviendra au fil du temps un bon ministre des affaires étrangères. Cela a marché avec la plupart de ses prédécesseurs alors pourquoi ces ratés cette fois?

Pour reprendre une métaphore footballistique, que le prédécesseur de l’actuel Chef du DFAE appréciait beaucoup, lorsque vous avez d’excellents joueurs dans le contingent et que votre équipe squatte les bas-fonds du classement, il y a un problème. Peut-être ne sont-ils pas bien disposés sur le terrain? C’est peut-être là en effet que le bât blesse! Une seule mauvaise décision peut transformer un “winning team” en “losing team”. Si vous confiez arbitrairement les clefs du jeu à un jeune qui compense son manque d’expérience et de qualité par une fougue impétueuse, une ambition débridée et qui manque de respect à l’égard de ses coéquipiers et que vous placez vos meilleurs techniciens à la périphérie, voire sur le banc de touche, cela ne peut pas marcher. Il n’y a plus d’équipe!

Le DFAE a toujours bénéficié d’une grande stabilité s’agissant de ses structures et de ses cadres. Ce fut la recette de sa réussite et sa force. Traditionnellement le numéro deux du Département (Secrétaire d’Etat) était le gardien de l’héritage face ou, de préférence, au côté d’un Chef venant de l’extérieur. Par conséquent était-il d’autant plus important que le titulaire de ce poste clé vienne de l’intérieur et soit suffisamment sénior pour être reconnu et respecté par ses pairs. Il s’imposait naturellement et pouvait compter sur la collaboration loyale et compétente de ces derniers. Qui a oublié Edouard Brunner, Jakob Kellenberger, Franz von Däniken, Michael Ambühl ou Peter Maurer? Eux n’ont pas été choisis par un consultant en RH mais par le Chef comme il se doit! Toute l’équipe assurait la continuité de notre politique, la défense de nos valeurs et de nos intérêts et parvenait in fine à faire comprendre au nouveau ministre, si besoin était, que telle ou telle de ses idées transgressives n’était pas réalisable.

Cet équilibre a été rompu par le prédécesseur d’Ignazio Cassis, en toute (mauvaise) bonne foi. Probablement a-t-il cru faire preuve d’innovation ou se méfiait-il des diplomates!  Il a nommé à cette fonction d’abord quelqu’un d’extérieur au Département et ensuite, curieusement quelques mois avant sa démission, une successeure certes de l’intérieur mais sans séniorité, expérience de conduite ou compétence particulière pour la fonction. Ces personnes ne se sont pas nommées elles-mêmes et ne portent dès lors aucune responsabilité. Pour autant ces nominations ont bouleversé le fonctionnement intérieur et ont pesé sur les structures du Département. Elles expliquent sans doute en grande partie les dysfonctionnents que l’on observe. Ce n’est pas faire preuve de corporatisme que de rappeler certaines règles des succès passés aujourd’hui bafouées!

Ignazio Cassis a donc hérité de son prédécesseur un véritable cadeau empoisonné. Sa responsabilité en revanche réside dans la méthode utilisée pour corriger ou ne pas corriger la situation. Comme son prédécesseur, il a coupé la poire en deux, en nommant un responsable du dossier européen, auquel il a donné de surcroît l’ensemble des relations bilatérales avec les pays européens, tout en conservant une Secrétaire d’Etat dont les compétences se sont réduites comme peau de chagrin. Cette situation, croit-il peut-être, lui offre toute liberté de mener “une autre politique plus à droite” (comme s’il y avait des politiques étrangères partisanes!), et de tenir en respect à la fois les femmes et la gauche. Elle est surtout responsable de la dégradation de l’image d’un Département qui ne nous avait pas habitué à cela.

Le mal est donc plus profond. Pour redonner à notre politique étrangère sa force, des décisions fortes doivent être prises, dans le but de recomposer des structures hiérarchiques solides et compétentes, seules garantes d’un retour à la fiabilité, à la continuité, à la cohérence et à la prévisibilité qui assurait à notre action à l’étranger sa crédibilité.

Le DFAE a la chance aujourd’hui, ce qui était moins le cas autrefois, de compter dans ses rangs une pléthore de grandes diplomates. Je pense à notre ancienne ambassadrice à Berlin, Christine Schraner Burgener, aujourd’hui Envoyée spéciale pour le Myanmar du SG des Nations-Unies, ou Livia Leu, ambassadrice à Paris et beaucoup d’autres moins connues. Même sans “processus de sélection”, surtout sans “processus de sélection” (maladie de notre temps qui a produit en l’occurrence le résultat que l’on déplore!), leurs grandes qualités sautent aux yeux!

Entouré d’une équipe, forte, déterminée, soudée et intransigeante sur les valeurs, qu’il n’a malheureusement pas héritée de son prédécesseur, Ignazio Cassis n’aurait peut-être pas commis ou pu commettre une partie de ses erreurs. Peut-être… Accordons-lui le bénéfice du doute!

 

 

 

 

 

Succession Leuthard: qu’attend le PDC pour sortir de sa manche son Macron?

La démission d’un Conseiller fédéral et l’élection de son successeur sont une étape rituelle centrale, quasi christique, de la grande messe démocratique de la Suisse. Une sorte de transsubstantiation laïque! L’un décide seul du jour et de l’heure de son départ alors que l’autre “offre sa personne à la patrie”. On a coutume de dire que la décision de démissionner est pratiquement la seule importante que prend un Conseiller fédéral. C’est sans doute largement exagéré, tant cette décision n’a au fond pas grande importance, sinon pour lui. Quand au Parlement, il entre en pré-conclave, avant de pénétrer dans la Chapelle Sixtine. Jamais les parlementaires n’ont autant l’impression d’être au centre du jeu. Durant les quelques semaines que dure le processus, ils sont courtisés par les représentants de la presse plus que pendant le reste de la législature. Les plus transparents d’entre eux, ceux qui n’ont généralement guère d’existence médiatique, se pressent pour être sur la photo alors que les stars se prennent volontiers pour des faiseurs de rois. L’ensemble des médias entre en transe et devient monomaniaque! Les citoyens, le souverain dans notre système, ne l’oublions pas, jouent le rôle de figurants entièrement passifs. Ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes, s’ils en éprouvent de la frustration, puisqu’ils ont refusé l’élection directe du Conseil fédéral. Jusqu’à nouvel avis, ils resteront donc dans la salle, alors que la classe politico-médiatique seule occupera le devant de la scène.

En décembre prochain, deux vacances seront à repourvoir. Si du côté du PLR, les jeux semblent faits en faveur de Madame Keller-Sutter, en revanche le PDC offre un désert de candidats valables traditionnels. Ce sont les partis cantonaux qui proposent des candidats, parmi lesquels le parti national choisira le candidat ou le ticket qu’il proposera au Parlement. Pourquoi ne pas inverser le processus? Après tout dans les grands groupes industriels, et les moins grands d’ailleurs aussi, ne charge-t-on pas des chasseurs de têtes de trouver le candidat idéal? Au sein du PDC, ils n’auraient pas à chercher bien loin. Walter Thurnherr, le Chancelier de la Confédération, cela tombe bien, est membre du PDC. Mais au-delà de cette qualité sine qua non, il est une personnalité suisse hors du commun. Ingénieur de formation, il est aussi un gentilhomme du XXIème siècle. Les racines dans l’histoire, il a les ailes dans l’avenir. Aucun des défis de notre temps ne lui est étranger. Son intelligence stratégique lui permet d’aller toujours à l’essentiel. Il s’est trouvé que je l’ai côtoyé au cours de mon parcours professionnel, sans devenir un proche ni être encarté au PDC, ce qui me donne toute liberté pour en parler en toute honnêteté.

Alors bien sûr la classe politique est certainement d’avis que le poste à repourvoir revient, comme une prébende, à l’un ou l’une d’entre elle, blanchi/e sous le harnais. S’il me consultait je dirais au PDC, auquel un passéisme dépassé colle à la peau comme un sparadrap,  qu’en présentant Walter Thurnherr il reviendrait dans le siècle (n’est-ce pas Raymond Loretan qui a accusé le PDC de revenir 50 ans en arrière?). Je lui dirais aussi que Doris Leuthard elle-même l’a délivré de l’obligation de présenter une femme, comme si elle voulait ouvrir la voie à son ancien collaborateur qu’elle a apprécié. Non décidément, cher PDC, vous avez le choix entre offrir au pays un Conseiller fédéral anormalement qualifié, pour la Suisse, ou simplement une prébende à un de vos membres qui n’aurait pas démérité. La Suisse a plus que jamais besoin d’élus qui soient à la hauteur des défis pour agir et non pas de Conseillers fédéraux qui se promènent dans les allées du pouvoir comme des dandys juste satisfaits d’être là.  

Comparaison n’étant pas raison, je terminerais quand même en disant au PDC qu’il a dans sa manche un Macron suisse. A lui de rendre cette candidature possible. Sinon qu’il se contente d’alimenter les tabloïdes avec les déboires extraconjugaux de ses représentants, qu’il garde son sparadrap, qu’il passe au-dessous des 10 % mais surtout qu’il ne se plaigne pas!        

 

 

Sept raisons pour Alain Berset de reprendre les affaires étrangères

Projeter deux Suisse à l’extérieur est suicidaire

Après la démission de Doris Leuthard et de Johann Schneider-Ammann, la prochaine répartition des Départements en décembre prochain pourrait donner à certains titulaires des envies de rocade. Suivant les rumeurs des  “Pas-perdus », qui, comme le disait l’ancien Président de la Confédération Jean-Pascal Delamuraz, contrairement aux athlètes, transpirent avant de courir, plusieurs ministres auraient envie d’aller voir ailleurs si la pelouse est plus verte! Ce sera aussi l’occasion de corriger les mauvais castings voire de retoquer les déficients. L’actuel ministre des affaires étrangères pourrait être concerné. Après un an à la tête de notre diplomatie, le bilan de santé diplomatique du docteur Cassis n’est pas convaincant. Il est quasi invisible, que ce soit sur le front intérieur (au lieu de parcourir le pays et l’arrière-pays pour « défendre sa politique européenne ( ?) » ou, ce qui est paradoxal, sur le front extérieur. Ne répète-t-il pas à l’envi que « la politique extérieure est de la politique intérieure » ? De là à imaginer qu’il allait appliquer à la lettre, en ce qui concerne l’étranger, le mantra qui lui tient lieu de programme…il n’y avait qu’un pas, franchi allègrement par l’intéressé.

La récente présence concomitante à l’Assemblée Générale des Nations Unies à New-York du président et du ministre de la (même ?) Confédération n’aurait pas pu mieux illustrer la discrépance entre le premier, porteur dans le monde de la tradition humaniste et multilatéraliste de la Suisse et le second, tournant avec le vent du temps, populiste, « trumpiste » et plutôt critique à l’égard du multilatéralisme (« ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent », dixit Edgar Faure). Alors que le premier défend une «politique étrangère visible, stable, fiable et prévisible », on a souvent l’impression que le second s’évertue à la rendre invisible, instable, peu fiable et imprévisible! Il est temps de mettre un terme à cette discrépance, sous peine qu’un petit pays comme le nôtre en paye le prix fort. L’occasion de décembre doit être saisie. La solution s’impose d’elle-même : qu’Alain Berset reprenne le DFAE! Le Parti socialiste doit sacrifier les siens aux intérêts supérieurs du pays. D’autant plus que les candidats dont on parle pour succéder aux démissionnaires n’offrent pas toutes les garanties, tant s’en faut, pour, de manière efficace, reprendre immédiatement notre diplomatie en friche depuis un an.

Au moins sept bonnes raisons pour qu’Alain Berset reprenne le DFAE

1. Il s’inscrirait dans la tradition humaniste et multilatéraliste de la Suisse. Au cours de son année présidentielle, il a eu plusieurs fois l’occasion de recadrer son ministre des affaires étrangères à ce sujet. Encore récemment à New-York.

2. Dans le dossier européen, le plus important pour la Suisse, il pourrait recoller les pots cassés avec la gauche, un des principaux soutiens à l’ouverture, sans lequel il est difficile d’imaginer une percée définitive.

3. Il serait le garant que nos politiques de coopération, de promotion de la paix et de défense des droits de l’homme continueraient de bénéficier des moyens financiers nécessaires. Avec l’actuel chef de notre diplomatie la vieille rengaine de la conditionnalité avec la question migratoire s’est à nouveau faite entendre !

4. Il remettrait sur de bons rails, ou s’assurerait qu’ils y restent, des dossiers aussi importants pour notre crédibilité dans le monde que le Traité d’interdiction des armes nucléaires, la Convention des Nations Unies sur la migration, notre soutien à l’accord sur le nucléaire iranien, notre candidature au Conseil de sécurité, l’aide à l’UNWRA et les autres.

5. Il remettrait de l’ordre dans la gouvernance d’un Département qui pèche de plus en plus en la matière à entendre les uns comme les autres. Même sans tendre l’oreille plus que cela, on perçoit l’insatisfaction qui y règne suite à ce qui est perçu comme de l’arbitraire (transferts ou affectations en fonction des allégeances), de l’autoritarisme qui tend à faire disparaitre la diversité des opinions, qui avait toujours fait la force de ce Département, voire même carrément du mobbing contre ceux qui se verraient accuser de déloyauté, pour simplement s’écarter de la pensée officielle. Les récentes mesures en matière de politique du personnel, imposées aux forceps, dont l’essentiel avait été stoppé par Micheline Calmy-Rey, n’ont pas contribué à détendre les rapports de travail dans un ministère dont les personnels sont pourtant traditionnellement plutôt dociles.

6. Pour qu’elle redevienne visible, stable, fiable et prévisible, pourquoi ne pas confier notre politique étrangère à celui qui en parle si bien en Suisse et à l’étranger ? Pour assurer sa pérennité nationale et éviter que la couleur politique du chef du DFAE ne déteigne par trop sur la politique étrangère du pays, la Constitution fédérale a sagement confié sa gestion à l’ensemble du Conseil fédéral. Aujourd’hui on se rend bien compte que malgré cette précaution il y a risque lorsque le responsable de notre diplomatie provient d’un des extrêmes de l’échiquier politique. Qu’on le veuille ou non l’actuel titulaire est plutôt un troisième Conseiller fédéral UDC in petto qu’un deuxième PLR. C’est bien là où le bât blesse !

7. Last but not least, Alain Berset serait le premier ministre des affaires étrangères suisse qui aurait tenté et réussi le Concours d’entrée au service diplomatique!

Merci Ignazio Cassis

Le ministre suisse des affaires étrangères a bien trompé son monde ! On le croyait favorable au lobby des armes. Après tout ne fut-il pas membre, pendant quelques jours ( !) avant son élection, de PROTELL, qui “s’oppose à toutes restrictions de la possession d’armes par les citoyennes et citoyens responsables” ? N’a-t-il pas fait basculer récemment la majorité au Conseil Fédéral en faveur d’une libéralisation de l’exportation de nos armes vers les pays en guerre et en guerre civile ? Or, derrière cette reprise copiée-collée de la requête du lobby des armes ne se cacherait-il pas un plan diabolique pour faire exploser tout le système? Après tout, le ministre tessinois semble apprécier le rôle de dynamiteur en chef, de “lanceur de débats”, comme il l’a montré en mettant le feu au dialogue avec les syndicats dans le dossier européen ou en remettant en question notre aide à l’UNWRA! Pour l’exportation d’armes accordons-lui le bénéfice du doute!

Le conseiller fédéral Cassis doit être remercié !

En fait, grâce à lui, même si c’est à l’insu de son plein gré, un débat national a été lancé. Un de ces débats sur les valeurs qui honore la démocratie en général et la nôtre en particulier. Les prises de parole au Conseil National ont ramené les échanges au niveau qu’ils n’auraient jamais dû quitter : celui de la réputation de notre pays dans le monde et non pas celui des gains supplémentaires marginaux qu’une augmentation de nos exportations d’armes de guerre aurait assurés. Intéressant à ce propos de noter les arguments des partisans de cette mesure « d’assouplissement ». Comme notre ministre démissionnaire de l’économie l’a dit, dans une tentative désespérée de sauver son projet, la mesure n’aurait in fine pratiquement aucun effet sur nos exportations. L’argument est d’autant plus intéressant qu’il complète un autre selon lequel cette réforme de l’ordonnance est nécessaire pour assurer la survie de notre industrie d’armement. De deux choses l’une, soit l’un est correcte, soit l’autre mais pas les deux. Je pense plutôt que les deux sont faux : La survie de notre industrie de l’armement et donc la sécurité de la Suisse ne dépendent pas de cette modification de l’ordonnance. En revanche, cette modification permettrait dans les faits à nos producteurs d’armes de s’ouvrir des marchés qui leur sont aujourd’hui fermés. La morale de cette histoire : même s’il ne souhaitait certainement pas ce résultat, le Conseiller fédéral Ignazio Cassis, le responsable de notre image à l’étranger par ailleurs, aura permis de “lancer un de ces débats nationaux” qu’il semble apprécier, cette fois sur la mise en route d’un changement fondamental de la procédure d’autorisation d’exportation d’armes de guerre. Si le Conseil des Etats confirme la décision du Conseil National, le ministre des affaires étrangères aura rendu, bien involontairement, un fier service aux garants d’une Suisse humaniste.

Nos institutions fonctionnent

Cette mini-tempête aura aussi illustré la vigueur de notre subtil système de prise de décision. L’équilibre entre le peuple, qui s’occupe de la Constitution, le Parlement, qui veille aux lois, et le Conseil fédéral, qui se concentre sur les ordonnances, aura prouvé sa sagesse. Lorsque le gouvernement perd la tête et risque de mettre sérieusement en danger notre image dans le monde, le Parlement prend le relais. Comme je l’ai signalé dans un blog précédent, notre procédure d’autorisation d’exportation d’armes de guerre n’est pas satisfaisante. Si le SECO défend plutôt les intérêts de l’industrie, le DFAE devrait amener dans la réflexion et la prise de décision des arguments en lien avec nos intérêts de politique étrangère, nos valeurs, notre tradition humanitaire. On a même entendu ces derniers temps que le DFAE aurait un droit de véto ! Dans ces circonstances, ce système ne peut fonctionner que lorsque le DFAE joue son rôle. Lorsqu’il s’aligne systématiquement sur le SECO jusqu’à approuver l’ouverture des marchés de guerre et de guerre civile, le mécanisme se grippe. Parler de droit de véto ne fait plus de sens ! Cela n’a marché qu’avec des Chefs de Département profondément humanistes, comme Micheline Calmy-Rey et Didier Burkhalter, qui ont dépensé beaucoup d’énergie à maintenir cette ligne.

Dès qu’ils ont eu le dos tourné, le lobby des armes est parvenu à convaincre le Conseil fédéral de faire sauter la digue. Une victoire à la Pyrrhus, si le Conseil des Etats suit le Conseil National. Sinon le peuple pourrait s’en charger en faisant remonter le dossier au niveau de la Constitution. Une initiative est en route dans ce but. Le lobby des armes doit se mordre les doigts d’avoir eu les yeux plus gros que le ventre. L’honneur de la Suisse en revanche est sauf ! Et notre démocratie sort renforcée avec la belle histoire de cette petite ordonnance que peu de monde connaissait et qui probablement deviendra un jour une loi et peut-être même un article constitutionnel!

Un coup de fièvre helvético-russe

La plus ancienne activité humaine

On a assisté ces derniers jours à une escalade verbale entre Berne et Moscou. La cause de cette poussée de fièvre est une affaire d’espionnage dont Moscou se serait rendue coupable. L’espionnage est sans doute une des plus anciennes activités humaines. C’est peut-être aussi en s’y adonnant que l’Homo Sapiens a vaincu son voisin Néandertalien ! Qui n’a jamais rêvé d’en savoir un peu plus sur ses voisins ? Ce qui est vrai pour beaucoup d’entre nous l’est encore plus pour les pays. Sans remonter aux deux guerres mondiales, on se rappelle les espions fiscaux de Giscard, qui tentaient de pénétrer dans nos banques, et le nôtre en Allemagne récemment. Snowden, le lanceur d’alertes, nous a aussi révélé l’intérêt de la NSA pour la Suisse. Nos chers voisins ne sont certainement pas en reste. La Suisse est un terrain de jeu prisé par les petits et les grands James Bond, amis ou adversaires. Les bars des hôtels genevois leur offrent le cadre feutré qu’ils apprécient. On fait généralement la distinction entre les opérations qui nous sont hostiles et les autres qui concernent des pays tiers, qui s’espionnent mutuellement depuis les toits de leurs représentations et qui nous intéressent moins. Dans ce domaine aussi il y a le petit sommet et le grand corps de l’iceberg. On ne surprend probablement que les maladroits la main dans le pot de confiture. Dans la famille du renseignement on n’est pas loin de penser que les plus actifs sont probablement les plus nombreux et ceux dont on parle le moins. La normalité en somme c’est l’espionnage, l’exception c’est de surprendre un coupable la main dans le sac.

Crise ou pas crise voilà la question !

Que faire lorsque cela se produit ? J’ai été souvent le témoin, en Suisse et un peu partout dans le monde, d’affaires qui se résolvaient la plupart du temps dans la discrétion. Parfois, des pays décident, pour des raisons qui leur sont propres, d’en faire un événement médiatique. Dans la plupart des cas, des expulsions mutuelles et symétriques de diplomates mettent un terme aux affaires les plus sérieuses. Après quelques mois, les contingents des deux représentations retrouvent leurs dotations habituelles, à l’abri des médias qui ont passé à autre chose. Expulser des diplomates offre à un gouvernement le double avantage d’apparaître dur et déterminé sans rien changer fondamentalement aux relations économiques et politiques avec le pays donné. Du gagnant-gagnant ! Mais cela ne se passe pas toujours ainsi !

Jouer des muscles

Un responsable politique peut être tenté, pour des raisons qui lui sont propres, généralement de politique intérieure, de reprendre la balle au bond et de surmédiatiser l’incident. Dans l’affaire qui nous occupe il est difficile de porter un jugement sur les vraies raisons de l’option de l’escalade verbale qui semble avoir été choisie du côté suisse. L’ennui, lorsque l’on joue les Rambos face à un acteur extérieur, à fortiori s’il s’agit d’une grande puissance, est de donner à l’incident une toute autre dimension. Le pays tiers peut surréagir à son tour et l’on risque d’entrer dans une spirale de crise dont la dynamique peut échapper aux deux acteurs. Concernant la Suisse, le passé, comme dans le cas libyen par exemple, devrait nous rappeler qu’il ne faut pas trop compter sur des amis et des alliés en cas de crises. Cela devrait nous dissuader de trop en rajouter et de trop bander nos petits muscles. Nous n’aurions que quelques adeptes de Bodybuilding à l’intérieur pour nous applaudir et personne à l’extérieur pour nous aider à affronter un adversaire de poids.

La discrétion de la bonne vieille diplomatie reste plus efficace et préférable aux dérisoires coups de menton médiatiques ! Dans la boîte à outils de notre ADN il n’y en a guère pour nous aider à bien gérer une crise internationale. Alors autant que possible évitons-les! 

Suisse du CICR versus Suisse exportatrice d’armes

« Le CICR appelle toutes les parties au conflit à protéger en tout temps les blessés et les malades, les personnels de santé, les travailleurs humanitaires et les infrastructures essentielles à la survie de la population – telles que structures médicales, écoles, systèmes d’approvisionnement en eau, boulangeries et terres agricoles –, dans le respect des dispositions du droit international humanitaire. Les blessés et les malades doivent recevoir les soins médicaux qu’exige leur état, sans aucune distinction fondée sur des critères autres que médicaux. »

Au début des « opérations de reconquête » d’Idlib par les forces du régime syrien et ses alliés, ce simple et traditionnel, en pareilles circonstances, communiqué du CICR est glaçant! Rien n’a-t-il changé dans le monde depuis Henri Dunant? Pas grand chose à vrai dire dans le « dark web » humain. L’homme reste un loup pour l’homme, mais un loup « High Tech ». Aujourd’hui il tue avec des armes sophistiquées et à grande échelle. De quoi rendre jaloux les combattants de Solférino!

Nos marchands de canons ont fait céder la digue!

Curieusement, mais, on le lui accorde volontiers, sans l’avoir cherché, le Conseil Fédéral a choisi ce moment pour décider « d’assouplir » l’ordonnance sur les exportations d’armes de guerre, ouvrant le marché lucratif des guerres civiles à nos exportateurs. Cruel clin d’oeil sémantique lorsque l’on sait que cette «action pour rendre plus malléable» n’aura pas seulement l’effet escompté sur la courbe d’exportation de nos armes mais aussi sur celle des morts «swiss  made». Bien sûr il a été communiqué « qu’en aucun cas des exportations vers la Syrie ne seront autorisées ». Au moins depuis la récente publication de l’audit du Contôle fédéral des finances  sur le sujet plus personne n’ignore que ce genre de promesses n’engage que ceux à qui elles sont adressées. Une fois qu’elles ont quitté la Suisse, les armes disparaissent généralement de nos radars. D’ailleurs, honnêtement, à part les journalistes qui est intéressé à leur traçage?

Si une hirondelle ne fait pas le printemps, le départ de l’une d’entre elles en revanche peut tout changer,  en l’occurrence celui de l’ancien Chef des affaires étrangères: le CF Didier Burkhalter. Son combat pour les valeurs était connu et reconnu. Il s’est chaque fois opposé à un tel « assouplissement », sachant quelles en seraient les conséquences sur notre image. Comme il fallait s’y attendre, à son départ, personne au Conseil fédéral, à commencer par son successeur, n’a remplacé son doigt plaqué sur le petit trou pour colmater la fuite d’eau. Sous la poussée des lobbyistes des armes, la digue a logiquement cédé. Dans le monde politique et au Parlement certains s’opposent à cette décision tandis que d’autres, comme récemment une commission du Conseil des États, jouent les Ponde Pilate et se bouchent le nez, les oreilles et la bouche, rappelant que tout cela est de la compétence du gouvernement.

L’urgence d’une réforme

Il ne faudrait pas seulement corriger cette mauvaise décision mais réformer radicalement un défaut structurel dans notre procédure d’autorisation d’exporter des armes. Le Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO), qui en a la charge, a surtout pour mission d’aider nos exportations. Pourquoi ferait-il une différence entre un canon et une machine à café? Le Département des affaires étrangères, supposé être le dépositaire de notre politique des droits de l’homme et de notre image, était sensé pondéré les décisions du SECO. On a vu ce qu’il advient lorsqu’il ne le fait plus. Il est donc plus que jamais nécessaire de charger un organe supérieur et transversal de cette tâche.

Exporter des armes c’est aussi de la politique étrangère. C’est pour l’avoir oublié que notre gouvernement doit plus que jamais aujourd’hui se déterminer et choisir entre la Suisse du CICR et une Suisse exportatrice d’armes.

La planète a besoin des jeunes

Le 12 juillet dernier, j’ai eu le plaisir et l’honneur de m’adresser aux étudiants francophones de l’Ecole Hôtelière de Lausanne (EHL) et à leurs familles et amis, à l’occasion de la remise des diplômes. J’avais choisi de leur dire tout le mal que je pense des mœurs politiques actuels et de l’urgence que les nouvelles générations changent la donne! C’est aussi l’occasion de dire tout le bien que je pense de cette institution, qui célèbre cette année 125 ans d’innovation et d’excellence et qui est un grand ambassadeur de la Suisse dans le monde. J’ai pu le constater dans chacun des postes où j’ai servi.

Pour celles et ceux qui en ont la patience (20 minutes!) et qui s’y intéressent, je mets ci-dessous le lien de mon intervention:

https://www.mycloud.ch/s/S003E0739FCB3502B3E9A06BF05F86D0D2F05AFC9D0