La Suisse menacée d’insignifiance?

L’échec de Philipp Hildebrand dans sa quête de la fonction de Secrétaire Général de l’OCDE et les enseignements qu’il en tire dans la dernière livraison de la NZZamSonntag devraient retentir  comme une alarme aux oreilles des Suisses somnolents et repliés sur eux-mêmes, comme un peuple de marmottes refusant de quitter leur hibernation. “Les peuples heureux n’ont pas d’histoire”, “pour vivre heureux vivons cachés”, “small is beautiful” voilà des expressions proverbiales qui rassembleraient sans doute derrière elles une majorité de Suisses!

Nos beaux yeux ne suffisent plus! Philipp Hildebrand l’a appris à ses dépens. Au-delà de son profil de banquier privé, qui a pu aussi jouer un rôle dans son échec, il propose un diagnostic qui a le mérite de la clarté: l’époque où la Suisse nageait dans un océan de bonne volonté grâce à ses bons offices est révolue. C’est aujourd’hui l’existence ou l’absence d’instruments d’influence qui détermine la réussite ou l’échec dans un monde devenu de plus en plus complexe avec l’émergence de nouveaux acteurs. Or, des instruments d’influence nous n’en avons plus guère. Comment en sommes-nous arrivés là?

Pendant l’essentiel du XXème siècle la neutralité et les bons offices ont en effet servi de concept global dans nos relations avec le monde. La Suisse était neutre donc utile. Depuis la fin de la guerre froide les choses ont bien changé. La neutralité a perdu sa valeur ajoutée et de nombreux autres pays ont repris à leur compte le rôle dévolu jusqu’alors quasi exclusivement à la Suisse. En même temps que notre richesse relative se maintenait voire augmentait, notre influence diminuait dramatiquement. Le résultat de ce croisement des courbes fut évident: suscitant des jalousies nous étions devenus une cible. La crise des avoirs en déshérence aurait dû nous ôter nos dernières illusion sur la nouvelle nature des relations internationales. Ne pouvant plus bénéficier de la sanctuarisation que notre neutralité nous avait assurée, nous aurions dû nous doter d’une nouvelle stratégie globale dans laquelle inscrire la défense de nos intérêts. Il n’y en avait qu’une: l’Union européenne. Pas forcément l’intégration, quoique qu’elle aurait résolu d’un coup l’essentiel de nos problèmes d’influence, mais l’établissement avec elle de liens institutionnels solides. On sait ce qu’il en est advenu.

Alors que Philipp Hildebrand souligne la nécessité existentielle pour nous de savoir comment nous défendrons encore nos intérêts en 2040, il est légitime de chercher des éléments de réponses auprès du DFAE, qui doit ou devrait être en pointe dans l’élaboration de stratégies d’avenir. Quel diagnostic pose-t-il, quelles visions envisage-t-il à cet horizon, quels objectifs a-t-il pour la Suisse? Quelles stratégies propose-t-il pour les atteindre? Paradoxalement, alors que notre ministère des affaires étrangères croule sous les visions et les stratégies en tout genre, on a rarement eu autant l’impression qu’il reste hors-sol, sans prise sur la réalité.

La situation du DFAE n’est pas simple: alors qu’il devrait répéter sans relâche l’importance de consolider nos relations institutionnelles dans notre matrice naturelle, l’Europe, on sent sa frilosité européenne qui l’amène à se multiplier dans des opérations de diversion qui ont peu ou prou à faire avec une vraie stratégie de défense de nos intérêts. Avoir une stratégie pour l’Afrique subsaharienne, pour la région MENA, l’Asie, l’Amérique du Sud, voire la lune ou Mars, est bel et bon, mais cela remplace-t-il l’essentiel qui reste la consolidation de nos relations avec l’UE ? Nous devons en effet devenir des Européens faute de quoi nous continuerons notre périple solitaire qui nous conduira nulle part!

L’échec de Philipp Hildebrand n’est pas le seul qui souligne notre perte d’influence. Récemment, dans un domaine qui fait partie du cœur de la diplomatie, la Suisse n’a pas été capable de faire renommer notre excellent candidat, Thomas Greminger, au poste de Secrétaire général de l’OSCE. Toutes les nominations récentes à des fonctions importantes dans le cadre des Nations Unies, dont la Suisse peut être fière, comme celle de notre compatriote, Christine Schraner Burgener, comme Envoyée spéciale pour le Myanmar, ou Mirko Manzoni, comme Envoyé personnel du SG des Nations Unies pour le Mozambique, l’ont été sans aucune intervention du DFAE ou de la Suisse officielle qui les ont apprises après coup.

Philipp Hildebrand, qui n’ignore rien des difficultés de notre politique européenne et qui ne semble guère se faire d’illusions sur les chances que nous trouvions dans un avenir rapproché une solution satisfaisante, propose que la Suisse s’inspire de l’exemple de Singapour. Nous doter d’un fond souverain pour nous permettre de gagner en influence grâce à une diplomatie financière active est une alternative envisageable.

C’est comme si nous nous trouvions à la croisée des chemins ou que que nous nous en approchions: soit nous clarifions nos relations avec l’UE et nous les pérennisons soit nous nous dotons des énormes moyens financiers qui nous permettraient de devenir le Singapour de l’Europe. Une option par contre pourrait se fermer comme une fenêtre que la tempête claquerait: celle de la navigation à vue avec laquelle nous avons réussi jusqu’ici à optimiser les gains et à réduire les risques. Celle de l’insignifiance symbolisée par la photo de notre ministre des affaires étrangères ci-dessus, qui trône au milieu de la “Swissminiatur” à Melide!

De quoi aurons-nous le courage, de faire un pas politique conséquent en direction de l’UE ou de défaire les cordons de la bourse pour financer notre influence dans une démarche solitaire? Le genre de décisions douloureuses que les Suisses généralement détestent mais sur lesquelles nous ne pourrons pas faire l’impasse. Si l’échec de Philipp Hildebrand aura servi à clarifier nos enjeux d’avenir il n’aura pas été vain.

 

 

Il est minuit moins cinq Dr. Cassis!

“A vaincre sans péril on triomphe sans gloire”! S’il était le Rodrigue du Cid voilà ce qu’on aurait envie de dire à Ignazio Cassis à la descente de l’avion qui le ramène de son périple africain! J’ai représenté la Suisse dans de nombreux pays africains et Dieu sait que j’aime ce continent et que j’ai été souvent frustré de constater la trop grande indifférence de nos édiles à son égard. Et pourtant je ne suis pas convaincu que le moment ait été bien choisi pour faire un “timeout” sous le soleil alors que, pour rester dans la métaphore tennistique, la Suisse et l’UE sont entrées dans le “money time” de leur Accord-cadre. Sans parler de la pandémie qui empêche au commun des mortels de voyager! Au secrétariat national de son parti à Berne, le PLR, on ne cache pas depuis son élection qu’on est prêt à tout lui pardonner, ses faux pas, ses manques, sa transparence, son absence de bilan à une condition: qu’il délivre cet accord si essentiel pour notre avenir, notamment économique.

On peut s’inquiéter de ne pas le voir en prendre le chemin. Pire, après un trop long silence, ses déclarations récentes laissent entendre qu’il tente de dégager sa responsabilité d’un échec de plus en plus envisageable: l’accord ne serait “pas essentiel”, “dans une négociation on peut réussir mais aussi échouer”, le “Conseil fédéral” a remplacé depuis longtemps le “je” dans ses déclarations comme si cela n’était plus vraiment son affaire! Or, en qualité de Chef de notre diplomatie c’est lui le capitaine qui devrait mener ce combat et pas les chefs négociateurs. Son manque d’engagement fait même douter certains de sa réelle volonté d’aboutir. Après tout, le socle de son électorat parlementaire, l’UDC, ne cesse de lui rappeler qu’il a été élu pour tirer la prise.

Je ne suis pas sûr qu’il n’ait jamais, ne serait-ce qu’une fois, fait le voyage de Bruxelles pour rencontrer ses homologues européens. Comme il ne s’est jamais rendu à Londres depuis son élection, alors que les négociations du Brexit étaient importantes pour la Suisse. Il s’est fait élire sur une promesse de “Reset”, tout en entretenant l’ambiguïté sur le sens de sa formule. Certains craignent aujourd’hui qu’il n’entendait pas vraiment une relance du processus. Sinon comment expliquer qu’il n’ait pas parcouru le pays par monts et par vaux pour défendre son projet et convaincre. De l’eau au moulin de ceux qui disent qu’à la première difficulté Ignazio Cassis disparaît!

Son inertie sur le dossier a permis à sa collègue de  parti, Karin Keller-Sutter, d’en prendre pratiquement le contrôle. Au lieu de se battre, comme disent les hockeyeurs, là où on reçoit des coups devant les buts adverses, il semble se réfugier dans les angles de la patinoire. C’est ainsi que peut être interprétée sa semaine africaine, dont il a pris un plaisir évident à partager les meilleurs moments sous la forme de tweets-cartes postales enthousiastes style colonie de vacances. Le retour aux affaires promet pour lui d’être difficile

Parti après des mois de critiques de toute part, concernant aussi bien sa politique européenne que la gestion de son département, les interviews qu’il a accordés au journal “Le Temps” et à la RTS à son retour inquiètent. “Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes” lui aurait répondu ironiquement Voltaire! En résumé, il ne voit aucune raison de changer quoique ce soit. Si la politique est l’art du possible, elle est aussi l’art d’optimiser en permanence son action et sa méthode. Répondre qu’il ne voit aucune raison de se rendre à Bruxelles ou que sa gestion à l’interne est parfaite, sous prétexte qu’une récente enquête aurait démontré un indice de satisfaction élevé (alors qu’aucune question de l’enquête n’a porté sur les vraies causes des vrais problèmes qui parasitent le DFAE), pose la vraie question qui inquiète: Ignazio Cassis est-il capable de changer?

On ose l’espérer, tant un homme politique devrait avoir un instinct de survie. Le sien devrait lui dire que son avenir au gouvernement dépend de sa capacité de rebondir, s’il ne veut pas perdre sans combattre contre Karin Keller-Sutter dans deux ans et offrir ainsi le deuxième siège du PLR au Conseil fédéral à qui voudra le ramasser.

Après le safari africain d’Ignazio Cassis, la tentation de paraphraser le film de 1952 consacré à un autre  médecin, devenu célèbre sur le continent africain, est irrésistible: s’il “était minuit” pour le docteur Schweitzer, on aimerait dire à Ignazio Cassis que pour lui il est minuit moins cinq! Cela lui donne du temps pour accepter les critiques et corriger, s’il le peut, ce qui ne marche pas depuis son élection.

Un nouveau porte-parole et une nouvelle stratégie de communication ne donneront le change que pour un temps limité. Le moment est enfin venu pour lui de terminer son apprentissage et d’abandonner le rollator sur lequel il s’appuie depuis son élection. Faute de quoi il passera à la trappe et notre politique étrangère avec lui.

Suisse: Heure H pour la Bombe H

L’entrée en vigueur du Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires (TIAN ou TPNW en anglais) le 22 janvier dernier a donné lieu à divers débats dans les médias suisses. Ceux-ci ont notamment souligné le fait que, bien que la Suisse ait initié le processus ayant abouti au TIAN et que les deux Chambres de notre Parlement lui ait enjoint de le faire, Ignazio Cassis refuse toujours de le signer. Il est donc intéressant de revenir sur certains aspects contradictoires et incohérents de l’argumentaire que le DFAE a avancés à cette occasion:

 

  • Le DFAE indique qu’il “partage très clairement l’objectif d’un monde sans armes nucléaires”, mais ne veut pas adhérer au traité qui vise cet objectif ! Contradiction fondatrice! Soit on veut un monde sans armes nucléaires et on s’engage à fond dans le processus TIAN ; soit on ne le souhaite pas et on le communique clairement !

 

  • Le DFAE annonce que “nous ne voulons pas encore adhérer … pas pour l’instant … pas à ce stade … nous temporisons pour le moment … nous sommes en train de réfléchir … il y a des choses pas claires, qui sont vagues, des questions à clarifier”. Attentisme injustifiable! La Suisse a participé aux négociations du TIAN. N’avait-elle pas déjà identifié à ce moment-là ces “choses vagues”? Si elle a voté en faveur du TIAN en 2017, c’est que ces “choses vagues” n’étaient pas si vagues ni fondamentales. Pourquoi dès lors ne pas signer le traité? Le DFAE a listé ces “questions à clarifier” dans son étude de 2017. Qu’a-t-il fait depuis cette date – soit plus de trois ans – pour les clarifier? Rien!

 

  • Le DFAE estime devoir encore clarifier la relation entre le TIAN et le traité de Non-prolifération Nucléaire (TNP ou NPT en anglais). Il craint que le TIAN ne vienne “délégitimer” le TNP et qu’il conduise à une “polarisation” entre tenants et opposants du nouveau traité. Il veut surtout se concentrer sur le “renforcement du TNP”. Or, le TIAN vise à délégitimer l’arme nucléaire, rien d’autre et encore moins un autre traité. Quant à la polarisation, il est clair que le TIAN va obliger les Etats à se positionner, à choisir leur camp. Mais n’est-pas le propre de tous les traités? Enfin, renforcer le TNP c’est ce que la communauté internationale fait depuis 1968, via les conférences d’examens. Aujourd’hui c’est le TIAN qui entend à son tour renforcer le TNP. En effet, le nouveau traité comble la lacune juridique du TNP, en lui apportant la base légale interdisant l’arme nucléaire. Ainsi, TIAN et TNP se complètent et ne se concurrencent pas. Le TIAN constitue en fait l’aboutissement des efforts internationaux qui, avec la première résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies le 24 janvier 1946, demandaient déjà l’élimination des armes atomiques.

 

  • Le DFAE craint que le TIAN ne vise que les Etats démocratiques dotés de l’arme nucléaire et n’affectera pas les régimes autoritaires la possédant, car leur opinion publique ne peut les mettre sous pression. Cet argument témoigne d’une méconnaissance de l’histoire du désarmement nucléaire. En effet, lorsqu’un Etat nucléaire démocratique – les Etats-Unis en l’occurrence – a décidé de faire un pas vers le désarmement nucléaire, il a toujours mis la pression sur l’Etat nucléaire non-démocratique – l’URSS puis la Russie en l’occurrence – pour que ce dernier le suive. Cela a toujours marché! Ce fut ainsi le cas lors des Accords de limitation des armes nucléaires SALT I (Nixon-Brejnev 1972) et SALT II (Carter-Brejnev 1979), lors des Accords de réduction des armes nucléaires START I (Bush-Gorbatchev 1991), START II (Bush-Eltsine 1993) et New START (Obama-Medvedev 2010), ainsi que lors de l’Accord antibalistique ABM (Nixon-Brejnev 1972) et de l’Accord contre les missiles à courte et moyenne portée INF (Reagan-Gorbatchev 1987). De tels développements ont toujours eu des conséquences positives sur la sécurité de la Suisse. Si les Etats-Unis entraient dans une nouvelle phase de désarmement, la Russie suivrait, surtout dans la situation politico-économique actuelle aggravée par la pandémie. La Chine, qui cherche à démontrer la supériorité de ses valeurs sur celles du monde occidental, réfléchirait aussi à deux fois avant de se faire stigmatiser en cas de développements dans le désarmement nucléaire.

 

  • Enfin, le DFAE craint d’adhérer au TIAN, car les Etats dotés de l’arme nucléaire n’y sont pas. Le DFAE veut donc privilégier le TNP auxquels ces Etats appartiennent. Cet argument prête à sourire. En effet, le fait que les Grands y soient ou pas ne devrait pas nous empêcher d’avoir une position correspondant à notre statut d’Etat défenseur du droit international humanitaire! La vraie raison de l’opposition des Grands au TIAN réside dans le fait que, contrairement au TIAN, le TNP légalise l’arme nucléaire. Ceci explique pourquoi ces Etats défendent à tout prix le TNP. La question est plutôt de savoir pourquoi Ignazio Cassis défend la position d’Etats dotés de l’arme nucléaire? Pourquoi défend-il le maintien du statu quo nucléaire, qui signifie l’existence ad eternam de l’arme nucléaire … tout en affirmant “très clairement” partager l’objectif d’un monde sans ce type d’armes?

 

Le débat autour du positionnement de la Suisse par rapport au TIAN ne serait-il pas finalement le reflet d’un malaise plus profond au DFAE? Il démontre la difficulté récurrente du Département d’Ignazio Cassis à se positionner de manière cohérente et crédible.

Comme dans son interview dans la NZZ du 18 janvier dernier au sujet du dossier Suisse-Union européenne (UE) : “L’Accord-cadre est important mais pas vital”. Comment occuper le terrain, s’engager de manière solide et rallier la population suisse avec un message aussi ambivalent? Son incapacité à avoir une vision, des convictions et du courage politiques pourraient avoir sur le moyen terme un coût pour notre pays dans nos relations avec l’UE. Elle pourrait avoir aussi un coût au niveau international. En effet, la Suisse vise un siège au Conseil de Sécurité de l’ONU. Cela nous amènera à prendre très souvent position – s’abstenir est aussi une position – sur des dossiers de la plus haute importance et ceci sur la base de nos valeurs et non de l’agenda des Grands. Comment ferons-nous si nous rechignons à avoir un avis et si nous n’osons pas défendre les valeurs suisses? Nous risquons d’aller droit dans le mur !

Les enjeux internationaux pour notre pays sont trop importants pour continuer ainsi. Le temps des atermoiements doit être définitivement derrière nous. Si nous n’accélérons pas le mouvement l’histoire se chargera de nous donner tort!

Commençons par signer et ratifier le TIAN pour nous mettre en cohérence avec nos valeurs humanitaires!

 

Donald Trump quitte son show et Ignazio Cassis?

Lorsqu’il a été reçu à Washington par Mike Pompeo en février 2019 et qu’il lui a rendu la pareille, en l’accueillant à Berne en juin de la même année, la première visite officielle d’un Secrétaire d’Etat américain depuis 20 ans, Ignazio Cassis s’est sans doute dit qu’il avait atteint le sommet de sa carrière ministérielle et qu’il clouerait enfin définitivement le bec de ses détracteurs. Ce n’est pas tous les jours en effet que l’on parvient à attirer l’attention du chef de la diplomatie de la première puissance de la planète. Alors deux fois la même année, à quelques mois d’intervalle de surcroît, ce devrait être une entrée assurée dans le “Guinness Book” à défaut d’un Prix Nobel! C’était la revanche d’un homme politique pas vraiment pris au sérieux depuis son élection au Conseil fédéral le 1er novembre 2017. Perçu comme un éternel apprenti, il éprouvait toujours de la peine à remplir l’ample costume d’un ministre des affaires étrangères taillé visiblement trop grand pour lui.

Dès son entrée en fonction il avait placé la barre très haut. Il voulait renverser la table de son prédécesseur, Didier Burkhalter, auquel étaient reprochés immobilisme et excès de prudence. Ignazio Cassis annonçait un “Reset” dans nos relations avec l’UE. Il ne cachait pas qu’il avait l’intention de donner la parole aux Suisses qui pensaient en avoir été privés jusque là, les “troupes silencieuses” de l’UDC dont les représentants au parlement avaient assuré son élection. La présence de Trump à la Maison blanche lui offrait une magnifique occasion de donner, sans trop avoir à réfléchir, des contours idéologiques à la “révolution culturelle” qu’il entendait faire subir à une diplomatie suisse “trop active, trop idéologiquement ancrée à gauche, trop interventionniste, trop multilatérale”! Qu’on se le dise, Ignazio Cassis serait un ministre des affaires étrangères qui éviterait l’étranger, qui resterait surtout en Suisse et qui helvétiserait le “Trumpisme”: “Switzerland first”! Son premier voyage à New-York à l’Assemblée générale des Nations-Unies, lui a permis de sourire et de ricaner contre “un multilatéralisme dispendieux et inefficace”, qu’il ne comprenait pas. Il espérait d’ailleurs que l'”idée farfelue” d’amener la Suisse dans le Conseil de sécurité, serait balayée par le Parlement.

Ses premiers pas à l’étranger, il entendait les utiliser pour faire comprendre “sa nouvelle diplomatie”. Les réalités géopolitiques l’ont très vite rattrapé. “Switzerland first” dans une mine africaine de Glencore s’est terminé en eau de boudin, faute d’avoir préparé ses déclarations. Le “copier-coller” du Trumpisme au Moyen-Orient allait se révéler encore plus catastrophique. Le fameux “UNRWA fait partie du problème pas de la solution” du “brillant” conseiller de son beau-père président et “grand architecte de la paix au Moyen-Orient”, Jared Kushner, Ignazio Cassis l’a repris tel quel à son compte. Dans son cas, l’initiative était plus problématique, dans la mesure où il savait que sa déclaration allait gonfler les voiles d’une opération diffamatoire initiée contre notre compatriote Pierre Krähenbühl. Le faire tomber c’était porter un coup fatal à une organisation honnie par Israël. Cela ne fut pas suffisant pour conseiller à notre ministre la prudence qu’il reprochait par ailleurs à ses prédécesseurs d’avoir manquer de manière générale. Il exerce en revanche encore jusqu’à aujourd’hui la plus grande prudence à faire état des conclusions officielles du rapport fouillé de l’ONU disculpant notre compatriote de tous les chefs d’accusation portés contre lui! Dans le domaine multilatéral, Ignazio Cassis va systématiquement démonter ce que la Suisse avait construit patiemment depuis la fin de la guerre froide: sa réputation d’un pays fiable résolument engagé dans la diplomatie humanitaire. Le refus de signer le Pacte mondial sur les migrations de Marrakech et le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, tout deux “enfants” de notre diplomatie, en fut une suite logique. En matière européenne, inutile d’élaborer sur le “Pschitt”, jusqu’ici en tout cas, de sa volonté de “Reset” dans nos relations avec l’UE.

Ce furent les arrivées de Donald Trump à la Maison blanche et d’Ignazio Cassis au DFAE, en 2017, qui m’avaient convaincu de créer ce Blog et de rester (modestement) engagé dans le domaine de la politique étrangère. Il fallait bien ces deux événements et le spectacle de désolation qu’ils ont initié pour me détourner, partiellement en tout cas, de ma volonté de tourner définitivement le dos à ce qui m’avait passionnément occupé pendant plus de 35 ans. J’avoue que si je n’ai pas été vraiment surpris par les 4 ans de présidence de Trump, je ne m’attendais pas à ce que nous a offert Ignazio Cassis. Aujourd’hui, à la veille du départ de Trump de son “reality show”, dans des circonstances encore plus effrayantes et sanglantes que les plus alarmistes auraient jamais pu prédire, à défaut du “Trumpisme” qui va probablement métastaser encore de longues années dans la société américaine, les regards se tournent naturellement vers sa “version suisse”. Si Ignazio Cassis n’est pas comparable aux excès en tout genre de l’original, il ne fut pas moins fasciné par le populisme débridé et iconoclaste du locataire de la Maison blanche.

Le vice-président et futur président de la Confédération avait sans doute imaginé un début d’année 2021 plus agréable. Aux critiques régulières qui lui sont adressées sur son absence de politique étrangère et sa disparition quasi totale des écrans radars de l’actualité viennent s’ajouter celles sérieuses sur sa politique du personnel. Les premières, on l’a vu, ne sont pas surprenantes et ce n’est pas la “stratégite aigue” qui a atteint le DFAE depuis son arrivée qui va aider à y remédier. Elaborer des stratégies, sans les mettre en œuvre, n’a jamais remplacé des politiques. Concernant le personnel, que le DFAE a toujours considéré à raison comme son principal capital, la situation semble  elle aussi très préoccupante. Les départs au cours des deux dernières années de plus de 20 collaboratrices et collaborateurs sont des signes qui ne trompent pas. D’autant plus que ces départs ne s’inscrivent pas dans le cadre d’une politique volontaire de mise à disposition des O.I. de ses collaboratrices et collaborateurs mais sont les signes de frustrations et de mauvaise ambiance de travail. Le fait que l’opinion publique en soit saisie aujourd’hui n’est que la résultante de l’amplitude croissante du phénomène.

Dans ces circonstances, On voir mal rebondir le chef du DFAE, victime du phénomène de  bunkérisation et d’isolement et se sentant attaqué de toute part. Comme dans des sables mouvants, chaque fois qu’il essaie de se dégager d’une difficulté, il s’enfonce dans la suivante. Aux lacunes, à ses mauvais choix s’ajoute aujourd’hui la scoumoune, qui est rédhibitoire en politique étrangère.

Ignazio Cassis a été réélu au Conseil fédéral le 11 décembre 2019 et sera au gouvernement jusqu’en 2023 au moins. Dans notre pays les institutions sont plus fortes que les femmes et les hommes qui les font vivre et c’est tant mieux. Ce ne sont pas les événements de Washington du 6 janvier dernier qui nous feront changer d’avis. Sans vouloir établir des comparaisons incongrues et qui n’ont pas lieu d’être, nous sommes malgré tout confrontés à la question de notre position et de notre influence dans le monde. Si nous ne nous occupons pas personnellement de la défendre, d’autres s’en chargeront et le feront à notre détriment. Le président du Centre, Gerhard Pfister, avait esquissé, lors du renouvellement du Conseil fédéral en 2019, une nouvelle répartition des départements qui aurait vu Ignazio Cassis hériter de la Défense, de la protection de la population et des sports.

Au moment où les USA vont revenir au multilatéralisme avec l’administration Biden, n’est-il pas légitime de se demander si la petite Suisse, qui a joué trop longtemps le caniche du populisme trumpien, sans retour sur investissement d’ailleurs (l’accord de libre-échange n’est toujours pas signé, accusations américaines de manipulations monétaires), n’aurait pas intérêt à changer de ministre des affaires étrangères. Une prochaine vacance au Conseil fédéral pourrait être utilisée à cet effet! N’est-ce pas M. Pfister? Il serait regrettable que la scoumoune d’un ministre se répercute sur tout un pays. La Suisse ne peut pas se payer trop longtemps le luxe de regarder ce qui se passe autour d’elle en se bouchant le nez et les oreilles et avec un sparadrap sur la bouche !

 

 

Crypto-DFAE : un Secrétaire général en sursis ?

Suite aux « Cryptoleaks » (ici) et à leur évaluation par un consortium de médias internationaux, dont la Rundschau de la Télévision suisse alémanique, la bombe Crypto a secoué le cocotier politique suisse au début 2020. Même la présidente du PLR avait manifesté son trouble en direct devant les caméras et réclamé une Commission d’enquête parlementaire. Avant de rétropédaler, probablement conseillée par ses coreligionnaires radicaux et la NZZ, au fait des interconnexions troubles qui ont toujours existé à travers les décennies entre l’entreprise zougoise et les élus du parti. Des poubelles de l’histoire malodorantes qu’il était préférable d’oublier? Le pays avait appris non seulement qu’une entreprise suisse était la propriété des services de renseignement américain et allemand et avait vendu à des dizaines de pays des «appareils à chiffrer vulnérables», c’est-à-dire, en bon français, des appareils auxquels la CIA et le BND allemand avaient un accès illimité en temps réel, mais que très probablement (comment en aurait-il pu aller autrement?) des cadres de l’administration et peut-être des responsables politiques étaient au courant. La Suisse neutre est bonne mère!

En lieu et place d’une commission d’enquête, ce sont les Commissions de gestion des Chambres fédérales qui avaient été chargées de «faire toute la lumière». Elles ont remis leur rapport sur l’« Affaire Crypto » le 2 novembre dernier. On doit leur savoir gré, en dépit de la pandémie, d’avoir effectué un vrai travail de Bénédictin, interrogeant des dizaines de témoins passés et présents. La lecture de leur rapport est à recommander (RAPPORT), même si l’on reste sur sa faim concernant la principale question, que les Commissions ne se sont pas vraiment posée, celle de la vraisemblable sérieuse violation de la neutralité au cas où des responsables étaient au courant. L’enquête est précise et fouillée comme le serait un rapport de police. Elle conclue que l’échelon politique n’aurait rien su des vrais propriétaires de Crypto et des «vulnérabilités» de leurs appareils. L’argument est péremptoire : le principal Conseiller fédéral, Kaspar Villiger, que la CIA estimait au courant, ne se s’en souvient pas/plus ! Une absolution dont le justificatif est difficile à croire.

Le rapport en revanche est très clair sur les vraies raisons de l’ignorance dans laquelle auraient été maintenus les plus récents successeurs de l’ancien Chef du Département militaire : une personne qui aurait dû les informer mais qui a sciemment refusé de le faire. Il va encore plus loin et nomme cette personne : l’actuel Secrétaire général du DFAE et anciennement Chef du Service de renseignement de la Confédération. Relisons les passages pertinents du rapport :

« Au cours de sa première année de fonction (2010), le directeur du nouveau service (Markus Seiler) a été informé de l’existence d’appareils « vulnérables » de Crypto AG et (…) des relations entre Crypto AG et les services américains. (…) On lui a exposé aussi la nécessité pour le SRC (Service de renseignements de la Confédération) d’agir, en lui présentant les options envisageables. Toutefois, le directeur du SRC ne se considérait alors pas comme responsable de cette question et a refusé de prendre possession d’une note d’information à ce sujet. (…) Les prédécesseurs de l’actuelle cheffe du DDPS (Département de la défense) n’ont été informés ni par le SRS (prédécesseur du SRC) ni, plus tard, par le SRC du fait que la société Crypto AG était contrôlée par les services de renseignement américains et que le service de renseignement suisse avait connaissance de l’existence des procédures de cryptage « vulnérables » et exploitait ces failles dans le cadre de la recherche d’informations. » (p.22)

Plus loin on peut encore lire : « Du point de vue de la DélCdG (Délégation des Commissions de gestion), le premier directeur du SRC (Markus Seiler) n’a intentionnellement pas assumé sa responsabilité lorsque des indices évidents concernant Crypto AG lui ont été soumis en 2017 et qu’il a refusé de prendre possession de ces informations sous forme écrite. Par son attitude, il a notamment empêché que la direction politique du département ne puisse se pencher sur les aspects de la question qui la concernaient. Rétrospectivement, l’omission du premier directeur du SRC paraît d’autant plus grave que le SRC aurait encore pu, à cette époque, préparer sans urgence les décisions de conduite nécessaires et les appliquer d’entente avec la direction du département, voire avec le Conseil fédéral. » (p.29/30).

Le rapport ne précise pas les raisons qui ont poussé Markus Seiler à ne pas informer ses chefs. Voulait-il conserver les faveurs des Américains et continuer à être reçu au plus haut niveau par la CIA à Langley, ce qu’il appréciait particulièrement, ou n’a-t-il pas compris l’explosivité de l’information?

Dans une affaire aussi grave pour l’Etat et en fonction de ces carences tout aussi sérieuses que les Commissions ont fait ressortir dans leur rapport, au ton par ailleurs posé et mesuré, la question du maintien à son poste de la personne concernée est légitime et naturelle. Arrivé avec Ignazio Cassis le Secrétaire général a réussi en trois ans à étendre son royaume bien au-delà des seules compétences d’un Secrétaire général, exerçant une omniprésence, mal perçue à l’interne, dans pratiquement tous les domaines allant de la politique du personnel (transferts) aux dossiers politiques. Le Chef du Département lui aurait donné les clefs du département et celles de son bureau par la même occasion. C’est cette omnipotence qui est directement concernée par les révélations du rapport Crypto. On ne peut éviter de se demander en effet si des capacités de jugement qui l’ont amené, volontairement ou involontairement, à faire les mauvais choix dans ses anciennes fonctions, avec potentiellement de sérieuses conséquences pour les intérêts du pays, ne pourraient pas l’amener à récidiver dans un domaine aussi crucial que notre politique étrangère. La position qu’il occupe dans l’antichambre du ministre lui donne un pouvoir et une responsabilité considérable qui doivent aller de paire avec une loyauté totale vis-à-vis du pays. Il serait intéressant par exemple de savoir quel rôle il joue dans le refus têtu d’Ignazio Cassis de proposer au Conseil fédéral la signature du Traité d’interdiction des armes nucléaires de l’ONU (TIAN).

Il n’est pas dans les habitudes de la Suisse que les cadres supérieurs responsables de fautes sérieuses en payent le prix. Nous n’avons pas non plus la tradition du fusible ! Ce n’est donc pas par rapport au carences manifestées dans le passé que le Conseil fédéral devrait se poser la question du maintien à son poste du Secrétaire général du DFAE mais par rapport aux intérêts de politique étrangère d’aujourd’hui. La confiance est entière ou inexistante ! Le Secrétaire général mérite-il encore celle du Conseil fédéral ?

Pour le reste, c’est-à-dire la question de la violation grave de notre neutralité, il faudra sans doute attendre le jugement des historiens, puisque les responsables politiques d’autrefois ont perdu la mémoire et que ceux d’aujourd’hui préfèrent détourner la tête et se boucher le nez. Après tout, ce n’est pas de notre faute si ces appareils étaient « vulnérables ». Et d’ailleurs les pays victimes du « crime » ne semblent pas trop s’en plaindre ! Alors pourquoi agir si cela n’est pas nécessaire ? Tellement suisse en effet !

Eurasie: un DFAE très vintage

Se pencher sur les réformes des grandes unités, qu’elles soient publiques ou privées, réserve parfois son lot de surprises. La semaine dernière, Ignazio Cassis a présenté les siennes pour le DFAE aux médias accrédités au Palais fédéral. L’exercice fut quelque peu alambiqué car il s’agissait en fait de présenter la nouvelle Secrétaire d’Etat, en faisant autant que possible oublier qu’il n’avait pas eu les coudées franches dans son choix. Il a choisi de noyer la vraie nouvelle du jour en l’intégrant dans un brouet de réformes par ailleurs peu digeste. L’ouverture d’un nouveau chapitre, enthousiaste et optimiste, dont le DFAE aurait tant besoin, aurait dû ressembler à autre chose qu’à cette chorégraphie bureaucratique qui avait le charme d’une présentation PowerPoint! Le même exercice pour le départ de sa prédécesseure vers New York avait été curieusement mieux réussi! On a pu constater une fois de plus que la communication ne peut donner de la clarté à un message qui en manque!

Ignazio Cassis aime se présenter comme un novateur. A le croire, il serait le premier Chef du DFAE à avoir réussi à faire approuver « La Stratégie de politique extérieure 2020-2023 » par le Conseil fédéral et l’avoir présentée au Parlement. Pour les années 2020-2023 pour sûr! En revanche, ses prédécesseurs ont fait régulièrement le même exercice depuis de longues années. Comment pourrait-on imaginer que le gouvernement, en charge de la politique extérieure du pays, aurait accepté de ne pas être consulté sur de telles stratégies? Cette « première suisse » (sic) « sert de boussole commune pour (nous) guider dans la réalisation de (nos) missions ». Dans les faits cette « boussole » indique plutôt l’emplacement où elle se trouve que les points cardinaux. Pour une raison très simple: dans notre système très décentralisé, il est pratiquement impossible dans une stratégie d’aller au-delà de la description de ce qui se fait déjà. Les acteurs autres que le DFAE, compétents de la plus grande partie de la substance, veillent au grain! J’ai vécu personnellement de l’intérieur ces exercices frustrants, en coordonnant il y a bien longtemps des stratégies régionales (MENA, Afrique, Balkans…), toutes soumises au …. Conseil fédéral voire au Parlement!

Il a présenté la nouvelle composition du Secrétariat d’Etat comme une révolution copernicienne! Là aussi la réalité est un peu différente. Depuis l’intégration dans le seul DFAE de l’ancien Bureau de l’Intégration, en charge des relations avec l’UE, la division qui lui a succédé a toujours été rattachée peu ou prou au Secrétariat d’Etat. C’est Didier Burkhalter le premier qui en a fait un Secrétariat d’Etat autonome. Ignazio Cassis avait simplement renforcé les compétences de ce dernier en y transférant la totalité des relations bilatérales avec les pays membres de l’UE. Donc ce pas en avant vers « le coeur du département » est en fait un retour en arrière certes bienvenu.

Le « nouveau Centre d’analyse et de prospection » (espérons que l’appellation sera modifiée car la « prospection » fait plutôt partie de l’industrie pétrolière!) est lui aussi un retour (bienvenu) vers le passé. Depuis toujours, le DFAE en a eu un. Appelé Secrétariat politique durant des décennies, puis Secrétariat  de planification de la politique extérieure à la fin du XXème siècle, il était devenu le Centre d’analyse et de prospective. J’en sais quelque chose puisque je l’avais personnellement renommé en 1998 avant d’exercer d’autres fonctions à l’étranger. C’est peu après mon départ, au début des années 2000 que ce service avait été supprimé, pour gagner des unités au profit des divisions opérationnelles.

S’agissant de l’appellation des nouvelles divisions, on n’est pas, là aussi, au bout de nos surprises. Recyclant un vieux concept soviétique et post-soviétique, une division « Eurasie » est créée. On se demande dans quel cerveau cette trouvaille a pu germer. Cette dénomination sortie tout droit de la guerre froide (à relire « Le grand Échiquier », 1997, de Zbigniew Brzezinski, ancien Conseiller à la sécurité nationale américain) et reprise par un Vladimir Poutine tentant de conceptualiser la reconquête russe de son ancien empire devrait rester sans exemple dans un pays occidental. Tout aussi surprenant, le fourre-tout que l’on prévoit de faire de cette nouvelle division. A côté de la Russie, on prévoit d’y mettre la Turquie, les Balkans de l’Ouest, l’Asie centrale mais aussi le Conseil de l’Europe et l’OSCE! Pas certain que tous ces pays y trouvent leurs comptes. Le DFAE serait bien conseillé de revoir sa copie! Une division «Numérisation» a été créée! On attend pour voir dans quelle mesure elle représentera autre chose qu’un effet d’annonce dans un domaine certes important mais qui concerne surtout les autres départements!

En conclusion, on ne peut s’empêcher de penser que le DFAE d’Ignazio Cassis persiste et signe dans sa démarche procédurière en lieu et place d’une vraie politique étrangère en chair et en os. On peut craindre en effet que cette frénésie de production de « Visions », de «Stratégies », de «Sous-stratégies » et d’autres réflexions se fasse au détriment ou au lieu d’une vraie politique de présence et d’influence. Qui remarque encore dans le monde que la Suisse existe? Ce n’est pas la présentation la semaine dernière de la « révolution cassiséenne » des structures départementales qui peut nous rassurer, tant les choses nous sont présentées de manière approximative.

Y-a-t-il encore au DFAE un «Service historique » qui pourrait rappeler à ceux qui le dirigent aujourd’hui qu’avant eux nombre de réformes, présentées aujourd’hui comme autant de «premières suisses», existaient déjà? C’est vrai que le « Service historique », créé à l’aube du XXIème siècle et rattaché au « Centre d’analyse et de prospective », a disparu des organigrammes! Ceci explique peut-être cela….Mais l’histoire finit toujours par nous rattraper.

Rien ne se perd rien ne se crée tout se transforme! Nous le savons depuis Lavoisier mais le DFAE l’apprend à ses dépends!

Avec Livia Leu le DFAE revient à la raison

J’ai tenté, dans mon dernier Blog, d’expliquer le rôle crucial voire central que joue une ou un Secrétaire d’Etat au DFAE. Si la personnalité qui occupe la fonction est à la hauteur, ce qui devrait être la règle, les problèmes continueront à être compliqués mais les chances de les résoudre seront forcément supérieures que dans la constellation inverse. Didier Burkhalter a été le premier Chef du Département à transgresser la tradition qui voulait que son principal collaborateur soit un diplomate émérite. Il est curieux que précisément lui, un passionné et connaisseur de football, ait le premier imaginé qu’il pouvait confier une équipe de football à un coach de rugby. Il s’est rapidement rendu compte de son erreur, mais le mal était fait. D’autant plus qu’en tentant de la réparer, il s’est à nouveau fourvoyé en portant son choix sur une candidate trop jeune, sans les compétences nécessaires et surtout présentant de graves lacunes dans la conduite.

En nommant Livia Leu Secrétaire d’Etat, le Conseil fédéral répare une erreur. C’est en effet il y a quatre ans que cette diplomate compétente, au parcours professionnel impressionnant et aux qualités de conduite éprouvées, aurait dû être nommée. Mieux vaut tard que jamais comme le dit la sagesse populaire! Si elle fut victime du processus il y a quatre ans, elle n’en a pas bénéficié pour autant cette fois. Le DFAE serait bien conseillé de comprendre enfin qu’un processus de sélection ne devrait pas être un processus d’élimination mais réellement de sélection. Sinon comment justifier qu’une candidate de sa trempe ait été, il y a quatre ans, avec d’autres candidats tout autant qualifiés, éliminée d’entrée de jeu? Sa nomination aujourd’hui est une bonne nouvelle pour notre diplomatie, la première depuis longtemps! Le DFAE revient aux fondamentaux qui sont la règle dans presque tous les pays comparables. Livia Leu a dirigé une division à Berne, elle fut ambassadrice à Téhéran pendant une période difficile, a exercé des fonctions importantes au SECO, avant de représenter la Suisse à Paris. Les Américains ont beaucoup apprécié son rôle dans notre mandat de défense de leurs intérêts en Iran, comme l’atteste la photo ci-dessus de Livia Leu avec la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton.

Malheureusement il n’est pas certain que les conditions soient toutes réunies pour un nouveau départ au DFAE. Il n’aura échappé à personne que Livia Leu est l’invitée de la dernière heure. Le choix d’Ignazio Cassis s’était clairement porté sur quelqu’un d’autre. En lui imposant  une nouvelle Secrétaire d’Etat clairement contre sa volonté, le Conseil fédéral place le Chef du DFAE en quelque sorte sous curatelle. C’est sans doute sans précédent dans l’histoire du Département. Comment va-t-il réagir? Va-t-il faire contre mauvaise fortune bon cœur et donner une chance de rebond à un Département qui en aurait bien besoin? Pour ce faire, il faut qu’il accepte ce choix comme s’il était le sien et qu’il apprenne à consulter régulièrement celle qui devrait être sa première collaboratrice pendant les quatre ans à venir. Par ailleurs, en perdant Roberto Balzaretti, Ignazio Cassis perd son fusible. C’est lui dorénavant qui sera en première ligne notamment face à Bruxelles. Avec Livia Leu il ne pouvait rêver d’une meilleure Secrétaire d’Etat, mais encore faudra-t-il qu’il s’en rende compte! En tout état de cause, il n’a plus guère d’autre choix.

Quoiqu’il arrive, en faisant revenir à Berne Livia Leu, le DFAE retrouve la raison. Les défis de la nouvelle Secrétaire d’Etat seront considérables: redonner de la fierté et de la confiance aux collaborateurs, repositionner la Suisse dans son rôle d’influence dans le monde, valoriser tout ce qui remonte des divisions et le traduire dans la politique étrangère cohérente, prévisible et lisible qui avait fait la réputation de la Suisse et, last but not least,…. remettre le Secrétaire général à la place qui devrait être la sienne!

Souhaitons bonne chance à Livia Leu pour que nous puissions retrouver bientôt la Suisse que nous avons toujours connue et que le monde a appréciée!

A quoi sert un Secrétaire d’Etat au DFAE ?

Cotée en bourse l’action « Secrétaire d’Etat du DFAE » aurait perdu d’un seul coup la moitié de sa valeur au moment où, il y a quelques mois, le poste fut scindé en deux. Ou peut-être pas, car la bourse aurait noté que le nouvel entrant reçut dans sa corbeille la part du lion avec les affaires européennes, priorité de la politique étrangère de la Confédération, sa collègue se retrouvant reléguée à des tâches de gestion subalternes. Cette solution boiteuse ne devrait être que provisoire. En réalité, il n’y a pas place au DFAE pour deux Secrétaires d’Etat. Il est temps de revenir à une situation normale et de confier cette responsabilité à une seule personne. Il est temps aussi et peut-être surtout de réfléchir à la fonction de Secrétaire d’Etat au DFAE !

On a prêté à l’actuel Secrétaire général du département l’intention de profiter du vide qui prévaut depuis quelque temps pour faire modifier en sa faveur l’ordonnance qui règle les questions de compétences au sein de la maison. Contrairement aux autres Secrétaires d’Etat (SECO, SEM, SEFRI) celui du DFAE est en charge de l’ensemble d’un département. Sa position hiérarchique (en principe) immédiatement sous le Chef du département n’a aucune comparaison dans les autres départements, où cette fonction est occupée par des Secrétaires généraux. On ne pourrait dès lors en vouloir au Secrétaire général de rêver, d’autant plus que depuis quelques années, pour des raisons diverses, les deux Secrétaires d’Etat, appelons-les « traditionnels », n’ont pas été en état de remplir l’intégralité de leurs fonctions et se sont retrouvés dans les faits mis de côté. Or, comme la nature en a horreur, rien d’étonnant qu’un Secrétaire général puisse être tenté d’occuper le vide ambiant!

Comme l’a dit un jour sans doute l’un de nos plus grands Secrétaires d’Etat, le DFAE est le seul département qui a toutes les chances de recevoir comme nouveau chef, à chaque fois, de vrais amateurs qui devront tout apprendre sur le tas ou presque. En effet, et ce n’est pas leur manquer de respect que de relever cette constance, aucune administration cantonale n’a pu les préparer à cette tâche. Par ailleurs, même si les parlementaires qu’ils furent se sont intéressés à des dossiers de politique étrangère et ont été membres de cette commission, leurs connaissances du domaine ne peuvent qu’être succinctes, tant la politique extérieure doit se contenter de la portion congrue face aux dossiers de politique intérieure dans la vie des parlementaires.

Cette réalité fait que l’ensemble de l’héritage du DFAE repose entièrement sur les épaules du Secrétaire d’Etat. C’est lui qui le reçoit de son prédécesseur et le transmet à son successeur. On comprendra que cette particularité devrait en principe exclure de la fonction une personnalité extérieure au DFAE. En effet, même à supposer qu’elle soit par ailleurs un génie il lui manquera pendant longtemps en tout cas les connaissances diplomatiques internes, sans lesquelles la machinerie diplomatique ne peut pas tourner à plein régime. Au cœur des fonctions de Secrétaire d’Etat se trouve le rôle de pourvoyeur de contenu et de cohérence. Ce n’est qu’avec une profonde connaissance du passé qu’il est en mesure de gérer le présent et de dessiner l’avenir de notre action et de notre influence à l’extérieur. Ce n’est pas un hasard si, dans la plupart des pays semblables aux nôtres, le vivier dans lequel est pêché l’heureux élu se restreint à celles et ceux qui ont accumulé au fil des ans leur expérience à la centrale dans des postes de responsabilité et sur le front extérieur dans des représentations importantes. Cette réalité n’a rien à voir avec du corporatisme. Ou alors mettre un pilote de formation sur le siège du capitaine dans un avion c’est aussi faire preuve de corporatisme?

Beaucoup de fuites et peu d’informations laissent penser qu’il y a anguille sous roche actuellement au DFAE. C’est qu’au plus tard début 2021 une nouvelle ou un nouveau Secrétaire d’Etat devrait s’assoir dans le cockpit. Officiellement des processus seraient en cours qui devraient apporter sur un plateau l’heureuse élue ou l’heureux élu. Visions, stratégie et ensuite la personne pour la mettre en œuvre ! Le problème est que cette apparente cohérence, répétée matin, midi et soir par l’actuel Chef du DFAE, d’abord n’en est pas une et ensuite ne parvient plus à cacher que le processus n’est pas aussi limpide et transparent qu’on le prétend. Il ne peut pas l’être pour une raison simple : le choix de celle ou celui qui doit être son collaborateur le plus proche, avec laquelle ou lequel il doit se sentir en symbiose totale, ne peut pas être le résultat d’un processus. Le passé récent et moins récent a montré à quoi pouvaient amener des erreurs de choix. Par ailleurs, prétendre que le choix d’une stratégie doit précéder le choix des personnes dans notre système serait aussi aberrant que de prétendre que la nomination d’un Conseiller fédéral dépend du choix de la couleur des papiers peints dans son futur bureau ! En effet, tout le monde au DFAE au moins sait qu’à l’inverse des papiers peints toute les stratégies qui y ont été élaborées ont terminé leur vie dans les tiroirs.

La nouvelle personne qui occupera le poste devra cocher au moins quatre cases toutes d’égale importance. D’abord, la case de l’entente personnelle indispensable avec le chef, sans laquelle rien n’est possible. Le chef du département doit apprécier son alter-ego et aimer échanger avec lui quotidiennement. Ensuite, la case des compétences professionnelles. Elles doivent être au-dessus de la moyenne et reconnues par ses collègues les plus chevronnés. Ensuite, la case de la conduite. Ce ne serait plus acceptable aujourd’hui de porter aux plus hautes fonctions de l’administration des personnes présentant des lacunes dans leur conduite. Les harcèlements dans le silence doivent appartenir au passé. Par ailleurs, pour optimiser le fonctionnement d’une maison telle que le DFAE, des qualités humaines et humanistes sont indispensables. Enfin, la case du « plus » que la personne choisie doit apporter à son chef. La provenance linguistique est notamment importante. L’ancienne Conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey l’avait bien compris. Elle, la “Valaiso-Genevoise”, avait placé à ses côtés, avec Michael Ambühl et Peter Maurer, deux excellents Secrétaires d’Etat alémaniques. Lorsqu’il s’agit de vendre à l’intérieur des produits de politique étrangère, que les Suisses trouvent souvent indigestes surtout lorsqu’ils sont européens, il serait bon qu’un chef représentant une minorité linguistique puisse s’appuyer sur un représentant de la majorité.

 

La quadrature du cercle ? Pas vraiment, car aujourd’hui au DFAE les personnalités qui pourraient cocher toutes les cases ne manquent pas. Il suffirait de ne pas les exclure d’emblée des processus de sélection qui donnent souvent l’impression de ne servir qu’à cela. Et finalement il faudrait tout simplement se rappeler à quoi sert un Secrétaire d’Etat au DFAE. C.Q.F.D.!

De la cohérence en politique étrangère

Le 12 août 2020, le Conseil Fédéral a publié le rapport de « Mise en œuvre du droit international humanitaire (DIH) par la Suisse ». Dans la préface – comme dans son interview accordée le lendemain au journal Le Temps – Ignazio Cassis explique ce qui l’a motivé à le produire. Il s’agit de « donner un signal fort à la communauté internationale pour montrer que la Suisse continue de croire fermement au DIH … Le respect, le renforcement et la promotion du DIH comptent parmi nos priorités de politique étrangère … On doit aller au-delà de la rhétorique et appliquer le DIH, sans quoi on affaiblit sa crédibilité ».

Jusqu’ici, tout va bien. Les problèmes commencent lorsque le journaliste lui fait remarquer que le Rapport sur le DIH souligne que « la Suisse s’engage pour l’élimination des armes atomiques » (p.14), mais se refuse toujours à adhérer au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), adopté par l’ONU en 2017. Deux Conseillers Fédéraux sont particulièrement impliqués dans ce blocage : la Cheffe du DDPS Viola Amherd qui d’ailleurs, lorsqu’elle était encore Conseillère Nationale, avait voté en faveur de la Motion Sommaruga du 5 juin 2018 demandant l’adhésion de la Suisse au TIAN, et le Chef du DFAE.

Tous deux avaient participé à l’élaboration d’un rapport analysant les arguments favorables et défavorables à une adhésion au TIAN. Publié fin juin 2018, ce Rapport concluait que la Suisse ne devait pas le signer. Toutefois, les faibles arguments, les nombreuses contradictions, les jugements erronés et les erreurs contenues dans ce rapport amenèrent le Conseil des Etats à adopter à son tour la Motion Sommaruga, en décembre 2018. Les mêmes faiblesses d’argumentation, le même manque de conviction et les mêmes contradictions se retrouvent dans la partie consacrée au TIAN de l’interview susmentionnée du 13 août du Chef du DFAE.

  • M. Cassis estime que, « sur la finalité, nous sommes sur la même longueur d’onde que le CICR ». A quoi sert-il d’être d’accord « sur la finalité » si on en tire aucune conséquence opérationnelle, en l’occurrence l’adhésion au TIAN ? M. Cassis ne dit-il pas dans cette même interview qu’il faut « aller au-delà de la rhétorique » ? Le CICR et la Suisse ont affirmé, lors de la Conférence du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) de 2010, que «l’utilisation de l’arme nucléaire viole sans exception les principes fondamentaux du DIH ». Cet élément est repris dans le Rapport sur le DIH, qui précise que «la Suisse a toujours considéré qu’un emploi de l’arme nucléaire ne pouvait guère être envisageable dans le respect des règles du DIH » (note 23 p.13). La Suisse admet donc la contradiction fondamentale entre DIH et arme nucléaire. Pourquoi dès lors M. Cassis ne va-t-il pas au-delà de la rhétorique et se contente-t-il de produire un rapport mais se refuse toujours à franchir le pas de la signature du TIAN ?
  • M. Cassis déclare aussi « qu’il ne suffit pas d’apposer sa signature au bas d’un traité à l’intitulé séduisant ». Il faut au contraire le faire, car c’est ainsi que se développe le droit international. C’est par l’adoption de traités et leur mise en œuvre que les Etats s’engagent. Cela est aussi vrai pour le désarmement nucléaire (voir les traités START, …) que pour les échanges économiques (voir nos accords bilatéraux ou notre engagement dans les structures multilatérales telles le FMI ou l’OMC). Par ailleurs, en quoi trouve-t-il l’intitulé du TIAN «séduisant » (suggérant qu’il est trompeur) ? Les traités sur les armes chimiques, biologiques ou sur les mines, …s’intitulent aussi « traités d’interdiction ». En quoi ce vocable est-il singulier pour les armes nucléaires et pas pour les autres types d’armes ?
  • M. Cassis affirme encore que « la politique de désarmement de la Confédération est très claire. Nous voulons voir si ce traité permettra de faire un pas en avant en termes d’élimination des armes nucléaires ». Il est évident que, sans adhérer au TIAN, la Suisse ne va pas aider le traité à contribuer au désarmement nucléaire. La Suisse a rapidement adhéré au traité bannissant les mines, sans assurance qu’il pouvait se révéler efficace. Pourquoi traiter les armes nucléaires différemment ? A ce jour, 44 Etats ont ratifié le TIAN. Il en manque donc 6 pour entrer en vigueur. L’objectif sera certainement atteint avant la fin de 2020. Imaginons notre cohérence et crédibilité en faveur du DIH si, à l’occasion de la Conférence du TNP de janvier 2021, la Suisse se retrouve dans le camp des pays favorables au maintien de l’arme nucléaire.

Malheureusement le chemin choisi par la Suisse depuis l’entrée en fonction de M. Cassis ne mènera nulle part. Notre pays s’est en effet joint à une Déclaration d’Etats, dotés de l’arme nucléaire, membres de l’OTAN ou souhaitant le devenir, demandant de poursuivre les efforts de désarmement. Cette Déclaration est insignifiante, car elle reprend un catalogue de mesures déjà proposées il y a dix ans – vingt-cinq ans pour certaines – et qui n’ont eu aucun effet. En se joignant à cette Déclaration, au lieu de signer le TIAN, M. Cassis fait preuve de cynisme ou de méconnaissance du dossier. Plus grave, il positionne la Suisse dans le rôle de l’«idiote utile» du point de vue des puissances nucléaires (P5).

  • M. Cassis craint aussi que le TIAN pourrait avoir des « effets collatéraux » pouvant nuire au désarmement nucléaire et qu’il pourrait être « contraire au TNP ». Il n’apporte aucun élément soutenant cette affirmation, qui dès lors est totalement gratuite. En fait, avec sa formulation sans ambiguïté sur l’abolition de l’arme nucléaire, le TIAN complète la formulation peu contraignante du TNP sur le désarmement nucléaire. C’est cela qui gêne les P5 dotés de l’arme nucléaire.
  • M. Cassis fait enfin remarquer que « peu d’Etats européens ont signé le TIAN. Ce n’est pas un hasard ». Effectivement, ce n’est pas un hasard, puisque tous ces Etats sont membres de l’OTAN, à l’exception de l’Irlande et de l’Autriche, qui sont Partenaires de l’OTAN comme la Suisse mais qui ont adhéré au TIAN.

Quant à la seconde protagoniste de ce feuilleton, Viola Amherd, elle déclarait dans le même journal Le Temps du 10 août 2020 consacré à l’achat d’avions de combat, que « la neutralité helvétique exige que nous ne nous reposions pas sur une organisation de sécurité internationale». Cette affirmation correspond parfaitement au statut de neutralité armée permanente de la Suisse. On ne peut toutefois s’empêcher de la mettre en parallèle avec une autre exprimée dans le Rapport DFAE/DDPS susmentionné de juin 2018, celui-là même qui avait conduit le Conseil Fédéral à ne pas adhérer au TIAN. A sa page 10, le rapport écrit qu’adhérer au TIAN serait risqué en termes de politique de sécurité, car « la Suisse serait juridiquement contrainte à ne pas adhérer à une alliance de défense fondée sur la dissuasion nucléaire ». Il s’agit de l’OTAN, comme le rapport l’indique plus loin.

Ces déclarations contradictoires placent la Suisse en porte-à-faux voire dans une impasse. De deux choses l’une : soit elle se garde la possibilité d’adhérer à une alliance de défense fondée sur la dissuasion nucléaire, comme l’indique le Rapport de 2018, soit elle reste neutre. Dans le premier cas, elle n’est plus neutre et, si elle souhaite adhérer à l’OTAN  ne peut logiquement adhérer au TIAN. Vu sa position au cœur de l’Europe et sous le parapluie nucléaire de l’OTAN, la Suisse n’aurait dans ce cas guère besoin de dépenser des milliards pour acheter de nouveaux avions de combat tant les scénarios d’une invasion potentielle relèveraient de la fantaisie. Dans le deuxième cas, la Suisse est neutre, comme l’affirme d’ailleurs Mme. Amherd, et ne confie pas sa sécurité une organisation de sécurité internationale comme l’OTAN. Elle est en droit dès lors d’acheter de nouveaux avions de combat pour assurer sa sécurité et peut sans problème adhérer au TIAN.

Force est de reconnaître que nous n’en sommes pas à une contradiction près dans ce dossier ! Laissons dès lors M. Cassis conclure avec le Rapport sur le DIH : « Nous voulons dire aux autres pays : voyez comment nous agissons. Certes, nous pouvons toujours faire mieux ». En effet, M. Cassis, la Suisse peut faire mieux pour être crédible et cohérente : elle doit adhérer au TIAN sans tarder !

On ne peut en même temps soutenir le DIH et ne pas tout entreprendre pour interdire les armes nucléaires. Il faut choisir!

 

Entre Covid19 et «Cryptoleaks » la Suisse ne doit pas choisir

Il est naturel que les crises sanitaire et  subséquemment économique de l’ampleur de celles que nous traversons depuis mars 2020 mettent tout le reste entre parenthèses. Mais mettre entre parenthèses ne signifie ni effacer ni oublier. C’est peut-être ce qu’ont espéré en mars dernier ceux, encore vivants, qui sont concernés de près ou de loin par le scandale sans précédent révélé par les « Cryptoleaks », qui a tous les ingrédients pour devenir un « Cryptogate » .

Rappelons brièvement les faits. L’affaire a éclaté en février de cette année. La CIA et les services de renseignement allemands (BND) auraient, durant des dizaines d’années, intercepté des milliers de documents via les appareils de chiffrement de l’entreprise Crypto. Grâce à des appareils truqués, la CIA et le BND ont écouté les conversations de plus de 100 Etats étrangers. Les deux services de renseignement ont acheté l’entreprise zougoise à parts égales en 1970, en passant par une fondation du Liechtenstein. Le BND a quitté l’opération en 1993. Mais les Etats-Unis ont prolongé les écoutes jusqu’en 2018 au moins, selon des recherches conjointes de l’émission de la SRF Rundschau, de ZDF et du «Washington Post».

Le monde politique suisse à l’unisson fut tout d’abord atterré par ces révélations. La présidente du PLR a spontanément réclamé une Commission d’enquête parlementaire (CEP). C’est l’instrument le plus fort dont dispose le Parlement et n’a été utilisée que quatre fois dans notre histoire : l’affaire des Mirages, l’affaire des fiches, pour l’armée secrète P-26 et dans le cas de la caisse de prévoyance de la Confédération (Publica). Mais très vite le clivage gauche-droite a repris ses droits. Alors que la gauche restait favorable à une CEP, la droite voulait l’éviter (« pour l’instant ») pour toutes sortes de bonnes et moins bonnes raisons. La solution de compromis fut de confier à la Délégation des commissions de gestion des Chambres fédérales le soin de faire toute la lumière dans cette affaire pour le moins opaque.

C’est au moment où cette commission était sensée débuter ses travaux qu’un nouveau virus venu de l’Est a modifié radicalement tous les agendas publics et privés. Elle ne pourra pas, pour des raisons compréhensibles, remettre ses premières conclusions, comme il était prévu, dès cet été. Si depuis mars personne n’a plus manifesté le moindre intérêt pour cette affaire, il est à souhaiter qu’elle remontera dans notre conscience collective au fur et à mesure que nous retrouverons une certaine normalité. Le procureur général de la Confédération a peut-être aussi compté sur la Covid19 pour que l’oubli efface ses frasques. Fort heureusement il n’en fut rien !  Concernant les Cryptoleaks un certain nombre de protagonistes encore en fonction, qui se sont fait une réputation de Téflon tant fut grande leur capacité à se sortir sans dommage jusqu’ici de tous les traquenards, ont certainement dans leur for intérieur remercié cette divine surprise prenant la forme d’un virus !

Même si nous sommes un peuple bienveillant qui n’aime pas les histoires nous n’avons pas le choix : malgré la Covid19 nous devrons faire toute la lumière sur ce qu’il s’est passé pendant la guerre froide et jusqu’en 2018 à l’insu de beaucoup de Suisses mais probablement en toute connaissance de cause de certains de nos compatriotes qui, en se taisant, ont accepté passivement ou activement de violer nos valeurs pour plaire à certaines Puissances.

De notre Parlement, comme peuple, nous n’attendons rien de plus mais rien de moins que le droit de nous regarder avec fierté dans le miroir de l’histoire !