Entre Covid19 et «Cryptoleaks » la Suisse ne doit pas choisir

Il est naturel que les crises sanitaire et  subséquemment économique de l’ampleur de celles que nous traversons depuis mars 2020 mettent tout le reste entre parenthèses. Mais mettre entre parenthèses ne signifie ni effacer ni oublier. C’est peut-être ce qu’ont espéré en mars dernier ceux, encore vivants, qui sont concernés de près ou de loin par le scandale sans précédent révélé par les « Cryptoleaks », qui a tous les ingrédients pour devenir un « Cryptogate » .

Rappelons brièvement les faits. L’affaire a éclaté en février de cette année. La CIA et les services de renseignement allemands (BND) auraient, durant des dizaines d’années, intercepté des milliers de documents via les appareils de chiffrement de l’entreprise Crypto. Grâce à des appareils truqués, la CIA et le BND ont écouté les conversations de plus de 100 Etats étrangers. Les deux services de renseignement ont acheté l’entreprise zougoise à parts égales en 1970, en passant par une fondation du Liechtenstein. Le BND a quitté l’opération en 1993. Mais les Etats-Unis ont prolongé les écoutes jusqu’en 2018 au moins, selon des recherches conjointes de l’émission de la SRF Rundschau, de ZDF et du «Washington Post».

Le monde politique suisse à l’unisson fut tout d’abord atterré par ces révélations. La présidente du PLR a spontanément réclamé une Commission d’enquête parlementaire (CEP). C’est l’instrument le plus fort dont dispose le Parlement et n’a été utilisée que quatre fois dans notre histoire : l’affaire des Mirages, l’affaire des fiches, pour l’armée secrète P-26 et dans le cas de la caisse de prévoyance de la Confédération (Publica). Mais très vite le clivage gauche-droite a repris ses droits. Alors que la gauche restait favorable à une CEP, la droite voulait l’éviter (« pour l’instant ») pour toutes sortes de bonnes et moins bonnes raisons. La solution de compromis fut de confier à la Délégation des commissions de gestion des Chambres fédérales le soin de faire toute la lumière dans cette affaire pour le moins opaque.

C’est au moment où cette commission était sensée débuter ses travaux qu’un nouveau virus venu de l’Est a modifié radicalement tous les agendas publics et privés. Elle ne pourra pas, pour des raisons compréhensibles, remettre ses premières conclusions, comme il était prévu, dès cet été. Si depuis mars personne n’a plus manifesté le moindre intérêt pour cette affaire, il est à souhaiter qu’elle remontera dans notre conscience collective au fur et à mesure que nous retrouverons une certaine normalité. Le procureur général de la Confédération a peut-être aussi compté sur la Covid19 pour que l’oubli efface ses frasques. Fort heureusement il n’en fut rien !  Concernant les Cryptoleaks un certain nombre de protagonistes encore en fonction, qui se sont fait une réputation de Téflon tant fut grande leur capacité à se sortir sans dommage jusqu’ici de tous les traquenards, ont certainement dans leur for intérieur remercié cette divine surprise prenant la forme d’un virus !

Même si nous sommes un peuple bienveillant qui n’aime pas les histoires nous n’avons pas le choix : malgré la Covid19 nous devrons faire toute la lumière sur ce qu’il s’est passé pendant la guerre froide et jusqu’en 2018 à l’insu de beaucoup de Suisses mais probablement en toute connaissance de cause de certains de nos compatriotes qui, en se taisant, ont accepté passivement ou activement de violer nos valeurs pour plaire à certaines Puissances.

De notre Parlement, comme peuple, nous n’attendons rien de plus mais rien de moins que le droit de nous regarder avec fierté dans le miroir de l’histoire !

 

Affaires étrangères suisses: une affaire présidentielle ?

Qui se souvient que notre Constitution adoptée en 1999 (https://www.admin.ch/opc/fr/classified-compilation/19995395/index.html) confie, dans son article 184, chiffre 1, au Conseil fédéral la conduite de la politique étrangère de la Suisse? Plus rares encore sont ceux qui se rappellent que de 1848 à 1914 le «Département politique fédéral» (DPF), appellation du «Département fédéral des affaires étrangères» (DFAE) jusqu’en 1979, était «piloté par le Président de la Confédération», comme le dit joliment aujourd’hui le site du DFAE (https://www.eda.admin.ch/eda/fr/dfae/dfae/histoire-dfae.html). Le même site poursuit que le département ne disposait alors que de «très peu de moyens».

Je vous entends vous interroger sur les raisons de ce rappel historique. «Victimes» de la philosophie des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, nous assumons que ce qui s’est fait serait forcément moins bien que ce qui se fait ou, à fortiori, se fera. Sinon pourquoi changer? Même si cette foi inébranlable dans un progrès linéaire de l’histoire a été fortement ébranlée par les atrocités commises au XXe siècle et le relativisme ambiant, elle continue à fournir la matrice de notre appréhension du monde et des événements.

Les discussions autour de la réforme du Conseil fédéral sont un peu le serpent de mer des dernières décennies du siècle passé. Si on en a souvent parlé, personne ne l’a jamais vue! Elles étaient motivées essentiellement par la surcharge quasi exponentielle qui pèse sur les épaules de nos ministres, qui ont tous à l’étranger plusieurs interlocuteurs en charge de leurs dossiers! Même s’ils se plaignent tous de leur emploi du temps, le moment venu, rares sont celles et ceux prêts à renoncer à une partie de leurs prérogatives. Elles/ils ont beau être ministres, elles/ils n’en demeurent pas moins des êtres humains! Un seul Chef de Département rencontre, lorsqu’il se déplace ou reçoit à Berne, un seul interlocuteur institutionnel: le ministre des affaires étrangères. Vous allez me dire qu’il en va de même pour la ministre de la défense. Non, car la Protection de la population et les Sports sont aussi de sa compétence! Qu’on le prenne comme on veut, notre Sudoku gouvernemental aboutit toujours à la même conclusion: notre ministre des affaires étrangères est celui, et de loin, qui a le plus de temps à disposition pour peaufiner sa copie! Celui qui a priori aurait le moins d’excuses de ne pas être à la hauteur…

Or, depuis 2017, un phénomène récurrent ne cesse d’interpeller: la Suisse n’a existé et n’existe dans le monde quasiment que grâce à un Président, Alain Berset en 2018, et une Présidente, Simonetta Sommaruga en 2020. Même si la Covid19 ne lui a pas facilité la tâche, sa récente visite d’Etat en Ukraine a montré toute l’étendue de ses qualités de femme d’Etat. Le fait que ces deux magistrats soient socialistes ne peut être la raison de leur succès. Avant eux, Doris Leuthard en 2017 avait aussi fait une excellente figure. Comme contre-exemple, vous allez me présenter Ueli Maurer en 2019 (qui s’en souvient?). Ueli Maurer est Ueli Maurer et reste plutôt l’exception que la règle dans sa manière d’être président. Il a été reçu par Trump à la Maison blanche, même si cela ne saurait constituer un diplôme d’honorabilité! En 2021, Guy Parmelin aura l’occasion de démontrer si un représentant de l’UDC peut s’inscrire dans la grande tradition de nos présidentes et présidents ou s’il est condamné à jouer le petit bras souverainiste pour ne pas contrarier sa base électorale!

Si plus grand monde ne parle encore de notre actuel ministre des affaires étrangères, ce n’est pas parce qu’il n’est pas président. Il est largement responsable de ce qui lui arrive. Inutile en effet de revenir sur ses faux pas, son absence de substance et sa difficulté quasi rédhibitoire à s’entourer d’une «garde rapprochée diplomatique» (mises à part pour les questions européennes) à la fois à la hauteur des vrais défis de politique étrangère et capable de le protéger efficacement. Entré en confinement avant la crise sanitaire, il y est resté. Ce vide à la tête du DFAE, plutôt rare dans notre histoire récente, constitue en revanche une belle opportunité pour nos présidents et présidentes qui, généralement, ne se font pas prier pour l’occuper avec appétit et maîtrise.

Le succès de la double présidence de la Confédération et de l’OSCE de Didier Burkhalter en 2014, en pleine crise ukrainienne, est encore dans toutes les mémoires. Cet alignement des planètes fut exceptionnel et le restera! Si nous n’avons aucune influence sur l’alignement des astres, rien ne nous empêche de nous interroger sur la manière d’en reproduire un de manière proactive. Une solution pourrait être trouvée dans notre histoire: un retour à la situation qui prévalait entre 1848 et 1914 ! Rattacher le DFAE à la présidente ou au président de la Confédération, dans un vaste Département présidentiel, placerait la Suisse en situation idéale pour exercer son influence dans le monde sur des dossiers vitaux pour elle. Ce serait l’assurance d’avoir toujours accès à la plus haute marche des exécutifs. Dans le contexte d’une telle réforme, l’idée de prolonger le mandat de la présidence à deux ans voire plus, pour donner plus de visibilité internationale au titulaire, pourrait aussi être un développement positif.

Qu’adviendrait-il du DFAE et de ses excellents collaborateurs ? Bien loin de perdre au change, ils y gagneraient! Au jour le jour ils seraient dirigés par un «vice-conseiller fédéral» ou un «super-secrétaire d’Etat» (confirmé par l’Assemblée fédérale). Si entre 1848 et 1914 le DPF ne disposait que «de très peu de moyens», les choses ont fort heureusement bien changé aujourd’hui. Ainsi ne seraient-ils plus dépendants des velléités d’un chef, plus ou moins préparé à diriger un département qui lui a été la plupart du temps imposé, mais d’une présidente ou d’un président, qui est déjà convaincu ou qui comprend généralement assez vite l’importance des contacts internationaux au plus haut niveau.

La Suisse aurait ainsi tout à gagner que ses affaires étrangères deviennent une affaire présidentielle! Une manière élégante de donner raison à nos Pères fondateurs plus de 170 ans après! Les pays aussi devraient se méfier de leurs premières impressions, car elles sont souvent les bonnes.

Crypto AG : Honneur perdu ou retrouvé de la Suisse ?

Une histoire sidérante

Depuis l’éclatement de l’affaire, suite à la déclassification des papiers Minerva de la CIA, nous connaissons, encore que très superficiellement, contrairement à ce que veulent nous faire accroire certains politiques, les méandres nauséabonds de l’histoire pour le moins curieuse de cette entreprise zougoise peu ordinaire. Si la pointe de l’iceberg nous a été révélée, la partie immergée de l’implication de la Suisse officielle reste à être « décryptée » !

Inutile d’y revenir sinon pour rappeler l’essentiel. Créée après la guerre et bénéficiant largement de la neutralité et de la réputation d’honorabilité et d’honnêteté de la Suisse, elle est très vite devenue incontournable sur le marché des appareils à coder et décoder les transmissions secrètes ou confidentielles de près de la moitié des pays dans le monde, à l’exception notoire des pays du bloc soviétique. Régulièrement victime de rumeurs sur ses connivences avec la CIA américaine, elle a toujours réussi à sauver sa « virginité » et à retomber sur ses pattes. C’est l’arrestation de son représentant en Iran, dans les années 90, qui a constitué le plus grand risque que le pot aux roses ne soit découvert. Mais là encore, grâce aux menaces et à un arrangement financier, l’entreprise a sauvé sa crédibilité et pu poursuivre cahin-caha son curieux business jusque dans les années 2000.

Les papiers de la CIA nous apprennent que non seulement les pires soupçons qui avaient émaillé les 48 ans d’existence de la société, étaient fondés mais que la réalité dépassait largement la fiction, puisque Crypto AG était passée entièrement dans les mains de la CIA et du NDB allemand, par le biais d’une société écran établie au Lichtenstein. Cette création que même John le Carré n’aurait imaginée dans ses meilleurs romans, a perduré jusqu’en 2018, avec comme seul propriétaire la CIA, le NDB allemand ayant quitté une embarcation qui lui était devenue trop périlleuse dans les années 90. Enfantée durant la guerre froide, Crypto AG a donc continué de sévir bien après elle !

La Suisse prise la main dans le sac

Et la Suisse vous direz-vous, quel rôle a-t-elle joué ? N’a-t-elle rien su ? N’a-t-elle été que l’innocente petite victime de gros méchants services de renseignements étrangers ? Répondre par l’affirmative traduirait une piètre opinion de nos services et de leur professionnalisme. La CIA – que ferait-on sans elle ? – nous apprend que la Suisse officielle aurait été mise au courant (le conditionnel reste de rigueur !) depuis le début du montage. Elle cite même le nom du Conseiller fédéral Kaspar Villiger qui, en qualité de Chef du Département de la défense, aurait été mis dans la confidence. Nous avons aussi appris que l’organigramme de Crypto AG n’était qu’un alibi, un écran de fumée, pour lui donner toutes les apparences propres en ordre d’une société bien helvétique : un conseil d’administration peuplé de parlementaires, d’ex-parlementaires et de présidents de la bonne ville de Zoug. Comment ne pas faire confiance à ces magistrats et édiles radicaux et démocrates-chrétiennes à la réputation au-dessus de tout soupçon ?

« Mon Dieu protégez-moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge » ! C’est en effet grâce à la CIA qu’est apparue au grand jour la réalité plutôt sordide d’un petit pays neutre, qui a toujours aimé se considérer comme le meilleur en tout y compris l’honnêteté, mais dont certains représentants et services officiels auraient, à son insu et en usurpant sa réputation, accepté de jouer les supplétifs pour permettre à la centrale de Langley d’espionner plus de la moitié de la planète. Jetant par-dessus bord pêle-mêle neutralité et honnêteté, prenant le risque de perdre toute crédibilité si nous étions découverts la main dans le sac, ces responsables et services officiels suisses auraient pris le risque inconsidéré de jouer le jeu de la CIA et du NDB allemand, en couvrant ce que le Washington Post a d’ores et déjà appelé « le coup du siècle de l’espionnage ».

Honneur perdu

Voilà où nous en sommes ! D’un côté des certitudes sidérantes, de l’autre d’horribles soupçons, les deux entachant sérieusement l’honneur de la Suisse. Quelle serait la réaction d’une démocratie normale ? Faire la lumière bien sûr ! On a cru tout d’abord la classe politique choquée et unie pour réclamer une Commission d’enquête parlementaire. Très vite la résolution de certains de nos élus a commencé à vaciller. Alors que l’affaire touche potentiellement au cœur de notre image dans le monde, notre honnêteté en tant qu’Etat, nous assistons incrédules à la réapparition de la ligne de démarcation partisane droite-gauche. Pendant que la gauche favorise toujours les grands moyens, la droite ne va pas (encore ?) jusqu’à déclarer qu’il faut passer à autre chose. Plus subtilement, elle insinue qu’il faut replacer l’affaire dans son « contexte de guerre froide », que nous n’avions pas d’autre choix. Laissant même entendre que les partisans d’une Commission d’enquête seraient de dangereux rigolos, voire des traîtres à la patrie, ils poussent la plaisanterie, jouant avec les mots, la raison, ou la raison d’Etat qu’eux garderaient à l’inverse d’une gauche qui l’aurait perdue et qui tenterait indignement de capitaliser sur les malheurs passagers du pays. Une femme politique zurichoise est allée jusqu’à déclarer que le vrai scandale serait le scandale, insinuant que tout cela avait été monté de toute pièce par certains médias et relayé par la gauche. Un de ses collègues cantonaux a franchi le pas, annonçant que dans deux semaines plus personne n’en parlerait ! On a bien compris que ce serait le vœu le plus cher de ceux qui souhaitent isoler l’affaire dans un conteneur et le précipiter au fond du lac comme un produit toxique dont on se débarrasserait.

Le syndrome du sparadrap

Le principal argument des partisans de l’oubli, après celui du contexte historique, est qu’aucun Etat lésé n’a jusqu’ici protesté. Dix jours de silence après 48 ans d’espionnage leur suffisent pour conclure qu’il n’y aura pas de suite. On se trompe si l’on pense que les Etats grugés vont se taire et ne pas modifier leur attitude à notre égard. Notre duplicité a été mise au grand jour par rapport au passé et risque aussi de peser dans la perspective de notre volonté de prendre toute notre part sur le marché lucratif de la sécurité numérique et dans la diplomatie digitale. La Chine, qui ne figure pas parmi les victimes de Crypto AG, s’est d’ores et déjà emparée de l’affaire dans le contexte de la guerre que mènent les USA contre Huawei. Si l’on ne fait pas émerger toute la vérité, soyons certains que Crypto AG va nous coller à la peau comme un sparadrap désagréable. Notre politique étrangère, les bons offices mais aussi notre souhait de prendre place à la table du Conseil de Sécurité, pourrait aussi en être affectée. Le contexte est rendu encore plus délicat par la présence au sein du DFAE d’un haut fonctionnaire très influent qui se retrouve au centre des intersections entre diplomatie et renseignements et entre passé et présent.

Mais qu’est-ce qui les retient ?

On pourrait penser naïvement que la recherche de la vérité serait dans l’intérêt de tous, à commencer par ceux dont les noms ont été révélés et qui s’estiment injustement jetés en pâture. Dans l’intérêt aussi de ce qui est présenté par certains journalistes d’investigation comme une collusion radicale-démocrate-chrétienne zougoise. Dans l’intérêt des Services de renseignements et de la Police fédérale, puisqu’on a prétendu que les premiers n’ignoraient rien de l’opération et que la seconde n’a rien trouvé dans les années 90 parce qu’elle n’aurait rien cherché !

Face au manque de volonté des uns ou au refus des autres de rechercher la vérité des faits, un terrible soupçon nous envahit forcément. On n’en est pas encore là, puisque les partis les moins chauds à chercher continuent de défendre l’idée que si les résultats de l’enquête dont s’est d’ores et déjà saisie une Commission parlementaire permanente (Délégation de la Commission de gestion) ne sont pas satisfaisants ils pourraient soutenir la création d’une Commission d’enquête ad hoc que nous n’avons connue que deux fois dans notre histoire. Qui estimera si les résultats sont satisfaisants ?

Il est réjouissant et inquiétant à la fois que dans une des plus vieilles démocraties du monde – c’est ainsi que nous aimons nous voir – c’est le quatrième pouvoir (la presse) qui sauve pour l’instant l’honneur de la Suisse, après que dans cette affaire les trois premiers (exécutif, législatif et judiciaire) aient failli. Nos parlementaires peuvent rattraper la situation et reprendre la main, remettant le deuxième pouvoir à la place qu’il n’aurait jamais dû quitter ! En identifiant les dysfonctionnements et en nommant officiellement les responsables ils redonneraient à la Suisse son honneur !

Comme chaque pays, nous avons des intérêts et le droit de les défendre mais aussi des valeurs. Si dans l’histoire une mauvaise interprétation de la défense des premiers nous a amenés à nous éloigner des secondes, nous serons jugés plutôt sur notre volonté et notre capacité à reconnaitre nos erreurs et faire en sorte qu’elles ne se reproduisent plus que sur nos fautes. Contrairement aux dictatures, c’est ce qui fait la grandeur des démocraties!

DFAE: Think tank ou ministère?

C’est la question que l’on se pose inévitablement à la lecture de l’excellente « Stratégie de politique extérieure 2020-2023 » publiée le 29 janvier. Côté positif : les fonctionnaires qui l’ont élaborée ont prouvé qu’ils n’ont rien perdu des qualités qui caractérisent le Département depuis des décennies, malgré les errances de gouvernance des deux dernières années. Côté négatif : elle souligne de manière criarde ces errances. On ne peut dès lors s’empêcher de se demander si la mission des auteurs ne fut pas d’élaborer un papier prenant le contre-pied systématique de la politique, ou plutôt de la non-politique menée depuis deux ans, tant il constitue un virage à 180°, comme un retour aux valeurs éprouvées de la politique étrangère de la Suisse, que M. Cassis avait voulu jeter par-dessus bord. Pour faire court : la nouvelle stratégie efface en quelques coups de crayons deux ans de « cassisme » ! C’est comme si elle ramenait aux affaires d’un coup de baguette magique Micheline Calmy-Rey, Didier Burkhalter et leurs prédécesseurs ! Très beau, sans doute trop, car une stratégie qui ne serait pas mise en œuvre aurait autant d’utilité qu’un GPS désactivé.

Contradictions

PAIX ET SECURITE : Cette première priorité thématique tombe dans le champ des compétences du DFAE et illustre de manière criarde le fossé entre ce qui ne pourraient être que les vœux pieux de cette nouvelle stratégie et les faits.

Selon la stratégie, en entrant au Conseil de Sécurité, « la Suisse s’engage et contribue de manière crédible à l’ordre international pacifique régi par les règles de l’instance multilatérale ». Or encore tout récemment, le « Plan Trump » de paix israélo-palestinien a été publié. En reconnaissant plus d’un demi-siècle d’occupation de territoires par la force, il constitue un déni de « l’ordre international régi par le Conseil de Sécurité » que la Suisse s’engage à défendre. Le DFAE a réagi timidement et a pris garde de ne pas rappeler aux Etats-Unis le respect des résolutions du Conseil de Sécurité, dont la Résolution 242, qui exigent le retrait d’Israël des territoires occupés. La question est dès lors légitime : une fois au Conseil de Sécurité, le DFAE entend-il défendre à la fois sa stratégie et le respect de l’ordre international ou poursuivre une politique peu cohérente et louvoyante ? Dans le deuxième cas, l’argent du contribuable pourrait être mieux engagé.

S’agissant du respect des droits de l’homme et de la démocratie, la stratégie annonce que « la Suisse s’engage pour la consolidation de l’universalité des droits de l’homme au sein d’institutions comme le Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève (…) en prêtant une attention particulière aux groupes les plus vulnérables » et que « cette lutte résolue pour la liberté et la démocratie signifie également prendre des risques ». Or dans les faits, le DFAE s’est abstenu de soutenir une résolution du Conseil des Droits de l’Homme demandant à l’Arabie Saoudite de libérer les femmes emprisonnées pour délit d’opinion. Il en est allé de même avec une déclaration onusienne dénonçant les détentions massives d’Ouïgours par la Chine. Dans ces deux cas, il y a une claire contradiction entre la « prise de risque », que la stratégie appelle de ses vœux, et la réalité !

En matière de migrations et de réfugiés, la stratégie écrit que la Suisse cherchera à résoudre ces questions en « s’appuyant sur les instruments internationaux », notamment « les règles de droit souple (soft law) », ainsi qu’en « soutenant la protection durable des réfugiés dans les régions de premier accueil ». Dans les faits toutefois, M. Cassis et le DFAE ont abandonné leur ambassadeur à New York, qui avait négocié avec succès l’Accord sur les migrations. Ils ont aussi participé au lynchage de Pierre Krähenbühl, Directeur suisse de l’UNRWA qui soutient précisément les réfugiés sur place, avant que ce dernier n’ait été blanchi des accusations portées contre lui !

Concernant la politique de sécurité, la stratégie note que les priorités suisses sont « la réduction des risques liés aux armes nucléaires et le désarmement nucléaire ». Dans la réalité, M. Cassis refuse de suivre l’injonction du Parlement de signer et ratifier le « Traité d’interdiction des armes nucléaires » (TIAN), bébé de la diplomatie onusienne de la Suisse. Je n’y reviens pas et rappelle mes Blogs y relatifs : https://blogs.letemps.ch/georges-martin/2019/03/08/agissez-contre-la-bombe-madame-la-secretaire-detat/ . Dans le domaine des armes conventionnelles enfin, la Stratégie souligne la priorité de la Suisse pour « l’interdiction des mines antipersonnel ». Or, le DFAE n’a pas réagi à la récente décision de l’administration Trump de remettre en service cette arme inhumaine .

PRIORITES GEOGRAPHIQUES : également compétences du DFAE, elles illustrent tout autant les contradictions entre stratégie et réalité. Sans entrer dans les détails, quelques exemples significatifs :

Europe du Sud-Est, Europe de l’Est et régions limitrophes : la stratégie identifie Russie et Turquie comme pays prioritaires. Alors que « la question kurde » et « l’engagement de la Turquie dans des opérations militaires dans la région » sont mentionnés, rien n’est dit sur ce qui pourrait être nommé « l’engagement de la Russie dans des opérations militaires en Ukraine ». Rappeler la position de la Suisse par rapport à l’occupation illégale de la Crimée – position d’ailleurs identique à celle de l’ONU – ne devrait en rien affecter le fait que « la Suisse est appréciée pour son impartialité ».

Afrique subsaharienne : la stratégie mentionne avec raison « le Sahel comme zone d’exacerbation de la crise humanitaire nourrissant les conflits ». Or, le pays prioritaire identifié sur le continent africain est l’Afrique du Sud. On peut dès lors se demander pourquoi se concentrer sur le pays le plus éloigné du nôtre, alors que manifestement le risque le plus urgent posé au flanc sud de l’Europe provient de la déstabilisation de la zone saharo-sahélienne. Le fait que l’Afrique du Sud soit « membre du G20 » semble avoir joué un rôle décisif dans ce choix, mais cela devait-il constituer le critère principal ?

Proche et Moyen-Orient et Afrique du Nord : la stratégie adopte une approche de nature thématique et fait dès lors réapparaître les contradictions avec la politique menée par le DFAE. Ainsi, « la nécessité d‘offrir des perspectives, notamment aux femmes » est à mettre en relation avec l’absence de soutien susmentionnée à la résolution du Conseil des Droits de l’Homme sur l’Arabie Saoudite. De même, « l’engagement de la Suisse à la protection sur place des réfugiés » contredit le lâchage de l’UNRWA.

Asie-Pacifique : la stratégie mentionne « l’engagement de la Suisse en faveur d’une réduction des risques posés par les armes nucléaires et de l’amélioration du respect des droits de l’homme ». Pourquoi dès lors ne pas adhérer au TIAN ? La Suisse a en effet déclaré, en 2010 déjà, que « l’arme nucléaire viole sans exception les principes fondamentaux du droit international humanitaire et qu’il faut la mettre hors-la-loi au moyen d’une nouvelle convention ». Concernant la Chine, il est indiqué que notre pays cherchera à « tirer le meilleur parti de la Belt and Road Initiative pour les intérêts de l’économie suisse tout en insistant sur le respect des valeurs et des règles universelles en termes de durabilité sur les plans économique, social et écologique au profit des pays cibles ». Belle ambition qu’il faudra mesurer à l’aune de la position du Conseil Fédéral par rapport à l’Initiative sur les multinationales responsables. Concernant l’Inde, la stratégie mentionne « les nombreuses questions en politique intérieure soulevées par des tendances souverainistes », mais passe comme chat sur braise sur la position du DFAE par rapport à la loi sur la nationalité qui discrimine des millions de musulmans.

Amériques : la stratégie identifie notamment la priorité de « collaborer avec les États-Unis afin de renforcer une architecture de sécurité mondiale fondée sur des règles ». Cet objectif souligne a contrario l’approche actuelle très naïve et servile du DFAE, qui fait les yeux doux à l’administration Trump dans l’espoir illusoire de reconnaissance.

Irréalisme

Concernant la PROSPERITE, la DURABILITE et la NUMERISATION, autres priorités de la stratégie, une question s’impose : quelle est la place du DFAE ? Mise à part la Coopération au Développement, la part qui revient au DFAE dans ces priorités est en effet quasi inexistante. Que l’on parle « d’économie ; de système monétaire, financier et commercial mondiaux ; d’accords économiques et financiers ; de formation, de recherche et d’innovation ; de climat ; d’eau ; de politique énergétique ; de politique de santé, de cyber diplomatie, … », le DFAE n’a ni la compétence ni le personnel pour mener des politiques dans ces domaines. Ce sont d’autres Départements et Offices qui sont compétents.

Si la stratégie pose correctement le diagnostic elle ne propose aucune solution pour remédier à la situation :« la clé du succès de la politique extérieure réside dans l’affectation de collaboratrices et collaborateurs qualifiés, possédant le bon profil et les compétences appropriés et placés au bon endroit… afin d’assurer une présence optimale à l’étranger et d’avoir un réseau extérieur exemplaire du point de vue de son efficacité ». Cela ne reflète pas en effet la politique du personnel des deux dernières années, qui ont vu de nombreux collaboratrices et collaborateurs quitter le département.

Conclusion

A ce stade, le DFAE aurait donc beaucoup de difficultés à traduire dans les faits au moins trois des quatre priorités thématiques d’une stratégie qui est censée être mise en œuvre dès cette année! 

Or, en l’absence de mise en œuvre, elle risque de rejoindre au cimetière des éléphants tous les documents produits par l’administration avant elle. Malgré son excellence, elle ne peut en effet par elle-même offrir la garantie d’être mise en œuvre. Seul le Chef du Département peut l’offrir! Or, au cours des deux dernières années, le DFAE nous a transformés en chats échaudés. Nous craignons l’eau froide de ses contradictions, de ses incohérences et de ses déclarations irréalistes. Contrairement à ses prédécesseurs, qui parlaient peu de stratégie mais faisaient de la politique, M. Cassis s’en va aujourd’hui par monts et par vaux avec, sous le bras, « sa stratégie powerpointisée ». Cela n’est pas pour nous rassurer. Ce n’est pas sur ses talents de marketeur qu’il sera jugé mais sur sa détermination à appliquer la feuille de route et les principes élaborés par ses diplomates, dont généralement il se méfie, reclus dans la tour d’ivoire que lui a construit sa garde rapprochée. Les mois qui viennent donneront déjà des indications. Très vite nous saurons si le DFAE se contentera d’être un super Think tank ou si on lui donnera la possibilité de façonner et de peser sur l’action de la Suisse dans le monde. Deux ans d’absence, de contradictions et d’incohérences c’est long…trop long !

Ignazio Cassis stop ou encore?

Il y a des rendez-vous plus historiques que d’autres. Celui du 11 décembre en est un. Encarté dans aucun parti, sinon celui de la Suisse, je propose une modeste contribution, très personnelle, pour aider celles et ceux qui devront décider à le faire en meilleure connaissance de cause.

Ce lundi 2 décembre marque l’ouverture de la 51ème législature du nouveau Parlement suisse. Sa première grande décision en effet sera, le mercredi 11, l’élection du Conseil fédéral : 8 candidates et candidats pour 7 sièges ! Scénario inhabituel dans un pays propre en ordre qui déteste les surprises. Or, un peu comme les mouvements tectoniques provoqués par le déplacement des plaques en profondeur, ce scénario peut se reproduire lorsqu’un changement brutal et profond sort des urnes. Sans remonter aux modifications historiques de la « formule magique », souvenons-nous de 2003 qui a vu l’arrivée d’un deuxième Conseiller fédéral UDC, Christoph Blocher, au prix de la destitution aussi brutale que cruelle de la Conseillère fédérale PDC, Ruth Metzler, avant d’être destitué à son tour quatre ans plus tard.

Vague verte

Aujourd’hui, la question est de savoir si la vague verte déclenchée par le peuple, après avoir emporté avec elle les élections et s’être ouvert toutes grandes les portes du Parlement s’engouffrera dans la salle du Conseil fédéral ou si elle pourra être stoppée à sa porte. Jusqu’ici, la droite et le centre majoritaire font de la résistance et semble vouloir se mettre en travers du souhait clairement exprimé dans les urnes. Les Suisses ont en effet placé les Verts en situation de revendiquer un siège gouvernemental. Notre système voudrait qu’ils soient entendus et intégrés dans une nouvelle « formule magique ». Or, ceux qui sont dans la forteresse, à l’exception du PS , ne veulent pas entrer en matière au prétexte que la poussée verte doit être confirmée dans quatre ans.

Les mêmes qui leur conseillaient il y a quatre ans déjà d’attendre de meilleurs scores leur disent aujourd’hui que finalement ce ne sont pas les mathématiques qui font le gouvernement, mais la cohérence et la stabilité. Un gouvernement majoritairement à droite offre en effet l’apparence de la cohérence et de la stabilité. Le problème est qu’il ne correspond plus à ce que veulent les Suisses. Comme si l’on tentait d’empêcher la terre de trembler pour conserver stabilité et cohérence en surface ! On ne peut qu’espérer que nos élus mettent à profit les jours qui leur restent pour revenir à la raison nationale, au-dessus des intérêts partisans. Une question simple : iront-ils jusqu’à refuser aux Verts l’entrée au Conseil fédéral en cette année particulièrement symbolique qui a vu une prise de conscience sans précédent de la jeunesse suisse et mondiale mobilisée derrière l’urgence climatique? Souhaitent-ils un troisième tour parlementaire pour prendre leur revanche contre ces « citoyens infantiles qui auraient cédé sans raison à leurs émotions … vertes, sous l’influence des médias » ? Ou simplement prolonger un peu encore un entre-soi politique que les Suisses manifestement ne veulent plus ?

Les regards convergent vers le PLR. Va-t-il renoncer de son propre chef à son deuxième siège, avant que l’histoire tôt ou tard ne décide pour lui, comme elle l’a fait au détriment du PDC en 2003? Personne en effet ne devrait avoir intérêt à exclure les Verts du compromis fédéral, sauf à souhaiter l’émergence d’un populisme écologique, qui encombrerait les avenues de la démocratie directe et de nos villes dans les quatre ans qui viennent. On peut prendre l’équation comme on veut, la vraie stabilité et cohérence gouvernementale en Suisse aujourd’hui imposerait d’intégrer les Verts et non l’inverse.

La solution au PLR

Auquel des deux sièges au Conseil fédéral d’un PLR surreprésenté faudrait-il renoncer ? Telle est la vraie question ! Trois critères pour la réponse : le bilan, le genre et la provenance régionale. Dans cet ordre! Pourquoi d’abord le bilan ? Parce que, et c’est une chance, les deux personnes concernées en ont un et que seuls les meilleurs devraient être hissés à ce niveau de responsabilité ! En effet, lorsqu’un nouveau Conseiller fédéral est élu, personne n’a de certitude sur ses aptitudes à remplir la fonction. Dans ce cas, aussi bien Karin Keller-Sutter qu’Ignazio Cassis ont eu l’occasion de prouver leur valeur et ont un bilan. Le critère du genre, favorable à la candidate verte, étant curieusement absent des réflexions cette fois, certains ont eu recours à la Constitution fédérale pour tenter de figer le statu quo. Cette dernière, en encourageant une présence équitable au gouvernement de toutes les régions du pays empêcherait par principe aujourd’hui l’entrée au gouvernement des Verts. Etonnant argument dans les bouches en cœur des représentants des grands partis gouvernementaux qui ont vécu sans état d’âme, lorsque cela les arrangeait, l’“illégalité constitutionnelle” des vingt ans qui ont précédé l’arrivée de Flavio Cotti au Conseil fédéral et les vingt ans qui ont suivi son départ, sans jamais présenter des candidats tessinois en situation d’être élus. A quel moment l’hypocrisie devient-elle de la mauvaise foi?

Pour les départager, les deux bilans sont donc décisifs. Celui de Karin Keller-Sutter est, de l’avis de tous, irréprochable. Qu’en est-il de celui d’Ignazio Cassis? C’est ce dernier lui-même qui a refusé de le mettre en avant et qui a sonné la retraite de ses partisans sur la dernière ligne de défense (tessinoise) de son siège, comme sur une Ligne Maginot salvatrice. Pourquoi diable ne l’a-t-il pas mis en avant, son bilan ? Ajouté au bonus de sa nouveauté (deux ans) et à celui de son origine un bon bilan lui aurait permis de considérer sa réélection comme d’ores et déjà acquise. Alors pourquoi ne veut-il pas en parler ? Y-a-t-il du flou ou même le loup ?

Bilan plus que mitigé

Force est de reconnaitre que le qualificatif d’« apprenti » dont Christian Levrat l’a affublé au début de son mandat lui est resté collé à la peau comme un sparadrap. Il y a mis du sien! Dès le début il n’a pas su s’entourer des personnes qui lui auraient permis de faire oublier son absence de compétence en matière de politique étrangère. La faute originelle, tout le monde en convient aujourd’hui même le principal intéressé, aura été de conserver la Secrétaire d’Etat nommée par son prédécesseur peu de mois avant son entrée en fonction. Il lui aura fallu deux mois pour lui enlever l’essentiel de ses prérogatives en matière européenne mais deux ans pour s’en séparer définitivement. Le mal était fait, comme on l’a vu, de manière emblématique, dans le processus de paix au Mozambique, que sa principale collaboratrice a presque failli faire dérailler à force de ne rien comprendre au processus et de mener une querelle personnelle contre son architecte, l’ambassadeur suisse à Maputo. En outre, sous sa direction le climat de travail au DFAE est devenu si lourd que de nombreux collaborateurs, surtout des collaboratrices, l’ont quitté ces derniers mois.

Au cours des deux ans de son règne, Ignazio Cassis aura donné l’impression d’être assis devant une console Play Station. Il lançait un “game” lorsque cela lui plaisait et croyait pouvoir l’arrêter, ou le “reseter”, selon sa volonté. Même son principal dossier, l’Europe, qu’il voulait “reseté” lui a joué des tours et est aujourd’hui grippé. La politique étrangère n’est pas un jeu électronique. Un jour l’UNRWA est partie au problème israélo-palestinien, un autre non. Un jour les syndicats et les ouvriers sont un obstacle à la conclusion d’un Accord-cadre avec l’UE, un autre non. Un jour Philip Morris est bienvenu pour sponsoriser la « Swiss House » de Dubaï, un autre non. Un jour Glencore est exemplaire, un autre non, surtout après que la mine, qu’il avait visitée tout sourire, a dû être fermée. Un jour il estime bon que la Suisse exporte des armes de guerre vers les pays en guerre civile, un autre il interdit à Pilatus d’assurer le service après-vente d’anciens contrats en Arabie Saoudite. Il a essayé de se sortir de ces contradictions, tout récemment, en les mettant sur le compte de ces autres langues que sa langue maternelle dans lesquelles il doit s’exprimer. En cela, il partage le sort de tous ses collègues du gouvernement qui doivent chacun à leur tour sortir de leur zone de confort linguistique.

Ce cha-cha-cha politique, qui rappelle l’homme de PROTELL d’avant son élection, a interpellé les observateurs. Était-il le signe d’un manque de convictions ou la traduction d’une stratégie de la provocation bien réfléchie ? Encore aujourd’hui les avis sont partagés. Son approche du multilatéralisme onusien peut apporter des éléments de réponse. Après ses discussions avec le Secrétaire d’Etat Pompeo et l’ancien Conseiller à la sécurité nationale John Bolton à Washington, il s’était félicité d’avoir parlé avec eux des réformes nécessaires du multilatéralisme. Inquiétant compte tenu de leur pédigré ! En même temps, il louait le multilatéralisme sans que cela se traduise dans les faits. S’agissant de l’UNRWA, il s’est engouffré avec une apparente délectation dans la brèche ouverte par la fuite faisant état d’une procédure d’investigation interne en cours. Au lieu de respecter la présomption d’innocence de son directeur suisse, Peter Krähenbühl, innocenté par la suite, Ignazio Cassis s‘est senti faussement conforté dans ses critiques précédentes et en a remis une couche. Concernant le Traité d’interdiction des armes nucléaires et du Pacte sur les migrations de Marrakech, deux bébés de la diplomatie suisse, il a aussi tiré la prise, à la surprise de nos partenaires internationaux et de l’ONU. Même double approche pour les droits de l’homme: cause noble mais probablement pas assez pour l’amener à soutenir l’adoption au Conseil des droits de l’homme d’une résolution de soutien aux femmes Saoudiennes. Cette cohérence pro-multilatéraliste dans les discours mais plutôt anti dans les faits est peut-être la seule constante qu’il ait manifestée en deux ans. En y introduisant toute sorte de conditionnalités, il a aussi réussi à susciter la controverse par rapport à notre politique de coopération au développement jusqu’ici largement soutenue. Enfin, il a espéré se redonner de l’air et de la cohérence avec ses “Visions 2028 “ pour le DFAE, comme une assurance (sur)vie jusqu’à cette date. Peu les ont lues et plus personne n’en parle.

Le PDC possède les clefs

La politique est cruelle. L’entrée des Verts au gouvernement ne peut se faire que par deux moyens: le retrait volontaire d’Ignazio Cassis avant ou pendant l’élection ou un basculement de majorité. La première option restant peu plausible, seul le PDC pourrait provoquer la deuxième. En a-t-il le courage ? Le parti a été victime de la “trahison” du PLR en 2003 et a joué un rôle crucial dans la destitution de Christoph Blocher en 2007. Il a ainsi prouvé dans le passé qu’il peut maîtriser ce genre d’opérations lorsqu’il le souhaite! Il ne lui a sans doute pas échappé que des éléments objectifs pourraient l’aider dans son choix aujourd’hui. Si le bilan du Tessinois ne plaide guère en sa faveur, même son canton d’origine ne se tient plus derrière lui comme un seul homme. Toujours plus de critiques passent le Gothard pour faire comprendre que son départ pour une bonne cause (verte) ne provoquerait aucune insurrection. Une solution de remplacement pourrait d’ailleurs être toute trouvée lors de la prochaine vacance socialiste au Conseil fédéral : Marina Carobbio la nouvelle Sénatrice.

Le 11 décembre entrera d’une manière ou d’une autre dans l’histoire suisse. Ce sera soit la date de l’entrée des Verts au gouvernement soit celle du refus du Parlement d’entendre les Suisses ! Nos représentants auront le choix entre fixer leurs regards dans le rétroviseur ou le projeter vers l’avenir ! Quoiqu’il en soit le peuple aura le dernier mot et, on le sait, ce peuple-là n’aime pas que l’on refuse trop longtemps de l’entendre. Les pères de notre Constitution n’ont pas accordé au Parlement la prérogative d’élire le gouvernement du pays avec une note de bas de page leur conseillant de systématiquement s’opposer à la volonté populaire!

Une remarque finale: le fait que la gauche probablement approuverait les vues exprimées ci-dessus ne leur ajoute ni ne leur enlève de la pertinence. La politique est une science hautement relative. Si Ignazio Cassis était PS et fortement profilé à gauche c’est cette dernière qui jurerait, la main sur le cœur, de défendre jusqu’au bout la présence tessinoise au Conseil fédéral, alors que la droite aurait déjà déposé ses valises devant sa porte avec un aller simple pour Lugano! 

DFAE entre la Commedia dell’arte et Tinguely?

 

On aimerait tant être certain que cette fois soit la bonne, que le DFAE ait enfin trouvé sa vitesse de croisière. Cela fera en effet bientôt deux ans qu’Ignazio Cassis en a pris les rênes. Deux ans de ruptures, en partie en tout cas, avec ses prédécesseurs, mais aussi avec nos traditions, nos valeurs, notre cohérence, notre prévisibilité sur la scène internationale. Deux ans de tergiversations et de demi-mesures au sommet : après trois mois seulement ou déjà, dégradation de la Secrétaire d’Etat mais en même temps son maintien dans une fonction plus subalterne, en numéro 1B, dans le domaine politique mais restée très effective en matière de politique du personnel et de transferts avec ce que cela implique.


La Conférence des ambassadeurs, l’événement qui rythme la rentrée, vient de se tenir à Berne. La présence annuelle dans un même lieu de tous nos représentants à l’étranger offre une occasion privilégiée pour fixer les priorités des mois voire des années à venir. S’il y en a c’est aussi le moment d’annoncer des tournants, d’indiquer les nouvelles règles du jeu. Ignacio Cassis n’avait-il pas pris la décision, brutale à la veille de l’ouverture de cette conférence, d’annoncer qu’il allait se séparer de sa Secrétaire d’Etat ? Si le divorce était sans doute une réalité depuis longtemps et si son annonce aurait été parfaitement légitime lors de son entrée en fonction, aujourd’hui c’est le moment de l’annonce qui a surpris. Couper les ailes de celle à qui revenait la mission de diriger les travaux de la conférence juste avant le décollage a interrogé. Cette concomitance avait d’ailleurs amené Ignazio Cassis, comme pour s’excuser de sa résolution, dans une lettre envoyée à tous ses collaborateurs du haut en bas de la hiérarchie, au moment-même où il lui montrait la porte à couvrir sa Secrétaire d’Etat de tant de louanges, que l’on a de la peine à imaginer comment il pourra s’en passer !


On a eu l’impression de revivre le scénario d’il y a quatre ans, lorsque la même mésaventure était survenue à son prédécesseur. Alors ce fut une fuite qui avait précipité l’annonce d’une décision qui aurait dû rester secrète jusqu’après la conférence. La similitude interpelle. C’est comme si M. Cassis copie plus facilement les maladresses et les erreurs de décision de son prédécesseur qu’il ne reprend à son compte ses fortes décisions en matière politique et ses convictions multilatéralistes.


La Conférence des ambassadeurs allait-elle enfin coïncider avec les vrais débuts d’Ignazio Cassis après ses deux premières années d’errance ?


Ceux qui attendaient des assurances et des certitudes devront encore attendre. M. Cassis s’est félicité dans son discours d’ouverture des succès qu’il s’attribue. Sans trop s’y attarder, et pour cause, il estime qu’en matière de politique européenne, sa promesse de « reset » a été tenue, puisqu’il y a “un projet d’accord”. Ceux qui avaient cru comprendre, il y a deux ans, qu’il avait promis un accord définitif avec Bruxelles en sont pour leurs frais. En matière de personnel, l’adoption de la nouvelle politique serait, elle aussi, un succès. Il est un peu prématuré de le dire, car seul l’avenir, lorsque M. Cassis aura quitté le département, dira le prix qu’il en coûtera aux différentes carrières du DFAE et les dommages collatéraux voire les effets pervers de ces mesures sur la politique des transferts notamment. Pour le reste, le
maître mot semble être « avenir ! avenir !». Qui pourrait contredire le bienfondé de vouloir préparer l’avenir ? Mais au-delà de quelques vœux pieux, on serait bien en peine d’apprendre comment le Chef du Département entend préparer cet avenir. N’est-ce pas de Gaulle qui disait que l’on ne construit pas l’Europe en sautant comme des cabris et en criant « Europe Europe » ? Il en va sans doute de même s’agissant de l’avenir !


Ce ne sont pas les « Visions 2028 » récemment publiées qui apporteront des réponses, dans la mesure où l’essentiel des propositions (migration, environnement, exportation …) est du ressort d’autres départements, sauf à imaginer que le DFAE ne se considère plus comme le moteur de notre action extérieure. La stratégie des prochains trois à quatre ans annoncée pour la fin de l’année n’est que la nouvelle saison d’un exercice obligé dont le cercle des lecteurs ne dépasse généralement guère celui de ses auteurs.


Par contre, Ignazio Cassis a eu des mots forts pour encourager ses diplomates à « oser », à ne pas avoir peur de renverser la table. Peut-être a-t-il rajouté ce paragraphe après son retour d’un récent séjour au Mozambique, où il venait d’assister à la signature de l’accord qui devrait mettre un terme à des décennies de guerre civile. L’a-t-il fait après avoir appris comment ses collaborateurs les plus proches s’étaient acharnés des mois durant contre l’architecte de cette paix : notre ambassadeur à Maputo ? Récemment le Tagesanzeiger a publié son histoire à la fois édifiante (chapitre mozambicain) et consternante (chapitre bernois). Les dénégations de la Secrétaire d’Etat dans le même quotidien ne changent rien à l’affaire. L’ambassadeur a failli payer de son avenir professionnel son courage, si le Secrétaire général des Nations-Unies, Antonio Guterres, ne l’avait désigné comme son « Envoyé spécial pour le Mozambique ». Il n’est “que” le quatrième haut fonctionnaire du DFAE à rejoindre l’ONU en un peu plus d’une année. Une fuite massive qui, si elle témoigne de la reconnaissance de la grande qualité de nos diplomates, n’en est pas moins le résultat de la lourde ambiance qui règne dans ce département en matière de personnel depuis deux ans. Est-ce que le seul départ de la Secrétaire d’Etat suffira à l’améliorer et à donner aux collaborateurs l’envie d’oser?


Au lieu d’élaborer une vraie politique étrangère cohérente et prévisible, le DFAE envoie ses ambassadeurs à la rencontre des Suisses dans une opération de communication, dans un ancien bus postal au bilan carbone discutable, mais aux résultats plus que mitigés au dire des témoins. Après le refus de signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires et le Pacte de Marrakech sur les migrations, dont la Suisse est co-parent, mais aussi le refus de soutenir une Résolution sur les femmes Saoudiennes au Conseil des droits de l’homme, on attend toujours un engagement ferme de la Suisse en faveur du multilatéralisme, condition sine qua non si l’on entend entrer au Conseil de Sécurité des NU. Est-ce que la décision d’Ignazio Cassis d’envoyer sa désormais ex-Secrétaire d’Etat à New York est de bon augure ? Depuis l’annonce de sa nomination, elle souligne son “engagement inébranlable” en faveur du multilatéralisme et des droits de l’homme. On ne s’en était pas vraiment aperçu au cours de deux dernières années.


C’est peu dire qu’entre la Commedia dell’arte, où l’on dit le contraire de ce qu’on va faire et l’on fait le contraire de ce qu’on dit, ou une sculpture cinétique de Jean Tinguely, dans laquelle les divers éléments évoluent sans que l’on en comprenne toujours le sens, les éléments de comparaison ne manquent malheureusement pas avec le DFAE d’aujourd’hui. Il serait souhaitable pour le pays que l’institution se stabilise et redevienne le moteur de notre action internationale. Une bonne idée serait de ne plus se limiter à souligner dans les discours que le capital humain constitue le principal trésor du département mais de réellement faire confiance aux excellents diplomates qui le composent.

Pourquoi, par exemple, ne pas choisir une nouvelle Secrétaire d’Etat parmi les grandes diplomates qui sont reconnues par leurs collègues et qui ont prouvé leur valeur en dirigeant un poste à l’étranger ou une grande unité à la centrale et lui confier bien sûr la totalité des prérogatives de la fonction ? Elles ne manquent pas au DFAE !

Comme « no siempre lo peor es cierto » c’est tout le mal qu’on lui souhaite : stabilité retrouvée dans la gouvernance interne et dans la conduite d’une politique étrangère susceptible de faire coïncider nos intérêts avec nos valeurs !

2028: le DFAE s’y prépare avec une opération de communication

S’il y avait un fil rouge dans la politique d’Ignazio Cassis depuis sa prise de fonction en novembre 2017 ce serait sa volonté de défaire ce qu’avaient fait ses prédécesseurs. Les exemples ne manquent pas. Aussi, confronté à ce qui s’apparente à bien des égards à un champ de ruines, c’est comme s’il avait souhaité se doter d’un corpus idéologique justifiant a postériori sa démarche. Il a chargé à l’automne 2018 un groupe de réflexion, choisi par lui-même et dont la direction n’a curieusement pas été confiée à un Secrétaire d’Etat responsable des politiques mais à son secrétaire général, d’élaborer les « Visions 2028 de la politique étrangère suisse ». Il serait intéressant d’apprendre quels ont été les inputs des collaborateurs du DFAE invités à participer à ce qui fut présenté comme une vaste opération interactive. C’est le résultat de cette réflexion qui a été publié au début juillet de cette année. Si on avait souhaité faire passer ces visions comme chat sur braise, on n’aurait pas pu choisir un meilleur moment que celui où les Suisses bouclent leurs valises pour la plage. Cela n’a pas dissuadé M. Cassis dans son avant-propos de laisser curieusement entendre que depuis le (remarquable) “Rapport de politique extérieure du Conseil fédéral” de 1993, la réflexion s’était tarie au DFAE. Heureusement qu’il n’en fut rien pour la Suisse et pour ses cinq prédécesseurs!

Les “Visions 28” sont un curieux cocktail de grands crus géopolitiques et de produits régionaux sortis du panier de la ménagère. On sent le souci des auteurs de prévenir la critique et de ne rien oublier. Le résultat laisse un arrière-goût, comme une mayonnaise qui n’a pas pris. Pour les grands crus, une partie du papier (12 pages) est consacrée à l’analyse géopolitique. Une sorte de digest des multiples analyses du genre, notamment “Le Monde en 2030” de la CIA, dont un bon étudiant de Sciences politiques aurait pu se charger. Lorsqu’on arrive au plat de résistance (30 pages), à ce que devrait être notre politique en 2028, en fonction des grandes tendances présentées, on n’évite pas le piège facile de laisser entendre qu’elle devrait être “mieux définie qu’auparavant”, “davantage ciblée, interconnectée et réactive”, bref bien meilleure que celle des deux dernières décennies. Sinon à quoi bon produire un rapport de 50 pages, si c’est pour proposer de continuer une bonne politique ?

Le problème est que sur les six points de la vision proposée cinq sont des évidences qui constituent au moins depuis 1993 le fonds de commerce du DAE : 1.”intérêts et valeurs”, 2. “liens entre politique extérieure et intérieure”, 3. “services aux citoyens et aide à l’économie”, 4. “politique de paix et bons offices”, 6. “consolidation de la voie bilatérale avec l’UE”. Seules “les nouvelles technologies” (5) ne pouvaient guère figurer dans le rapport de 1993 ! Très heureusement, la coopération et la politique de paix restent quasiment en l’état dans un emballage un peu nouveau qui permet de faire croire à des modifications fondamentales. Pour le reste, on semble plutôt enfoncer allégrement des portes ouvertes ou on répète de vieux poncifs, notamment la référence à la Constitution fédérale qui figure dans toutes les stratégies depuis 1993, tout en faisant comme s’il s’agissait de l’œuf de Colomb. Comme on le verra ci-dessous, certaines propositions pourraient se révéler dans le meilleur des cas irréalisables, alors que d’autres pourraient être dangereuses à l’usage tant elles fleurent bon le populisme.

La politique extérieure est de la politique intérieure. Belle formule mais M. Cassis ne l’applique pas. Il n’a pas suivi par exemple le Parlement lui demandant de signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN). Ce refus écorne d’autres principes mis en exergue dans les « Visions 28 » : «crédibilité, continuité, fiabilité et réputation » d’une Suisse qui « respecte ses engagements » sur la scène internationale mais aussi nos valeurs et notre engagement pour la paix comme notre volonté de résister aux pressions d’où qu’elles viennent. Le multilatéralisme est célébré … du bout des lèvres mais M. Cassis a refusé l’Accord sur les migrations (« soft law »), obtenu par notre ambassadeur à New York après des mois de négociations. Au lieu de défendre plus que jamais le multilatéralisme, on semble plutôt nous préparer à nous adapter au retour des durs rapports de forces entre puissances.

Les « Visions 28 » se perdent sur des chemins de traverse qui ne sont pas du ressort du DFAE. L’écologie, l’environnement et le changement climatique sont du ressort de l’Office Fédéral de l’Environnement. Il en va de même du volet technologique, où les dossiers internationaux sont traités par le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation. Les migrations sont l’affaire du Secrétariat d’Etat aux Migrations. Les dossiers économiques sont du ressort du Secrétariat d’Etat à l’économie. Au lieu de vouloir marcher sur les platebandes des autres le DFAE serait bien conseillé de bien faire son travail qui est de veiller à une prise en compte équilibrée et cohérente de nos relations avec les acteurs internationaux. La récente affaire Pilatus-Arabie Saoudite a montré qu’il y avait encore une sérieuse marge de progression dans ce domaine.

La proposition de consulter la base est une fausse bonne idée et de surcroît dangereuse. Quelle politique étrangère pourrait sortir d’« un tour de Suisse des salles communales de Genève à Appenzell » ? Avec tout le respect que l’on doit à la vie associative, une telle approche n’entraînerait que confusion et blocages. Elle ouvrirait par ailleurs la porte au populisme démagogique. Notre Constitution a tout prévu avec la démocratie directe. Pourquoi inventer de nouvelles avenues? En outre, nos diplomates, au lieu d’aller à la rencontre des citoyens, ce qui est le rôle des politiques, ont mieux à faire en redoublant de travail au front.

Si les « Visions 28 » soulignent que « le personnel constitue le principal capital de la politique étrangère », la réalité est différente. De nombreux collaborateurs ont l’impression de ne plus opérer dans un environnement favorable. Certains en ont tiré les conclusions et ont répondu aux offres de l’ONU. Même si officiellement le DFAE se félicite de ces départs, il serait bien conseillé de s’interroger sur leurs vraies raisons, d’autant plus qu’ils ne sont pas le fruit d’une politique du personnel proactive et volontariste de sa part.

Conclusion :
Il serait étonnant que les « Visions 28 » restent dans l’histoire. Malheureusement ou heureusement, on les aura oubliées à l’échéance. Seuls les historiens pourront les confronter au monde de 2028. Au fond, comme la plupart du temps, elles n’engagent que leurs auteurs. Tout au plus sera-t-il intéressant, au cas où M. Cassis souhaite mettre en œuvre certaines idées novatrices mais problématiques, de voir les réactions des Départements concernés et aussi du Conseil fédéral ! Mais probablement on n’arrivera pas jusque-là. Si le diable est dans les détails, la mise en oeuvre des ces visions, sur laquelle le papier reste muet, est loin d’être un détail ! Au fond, ces “Visions 2028”: une simple opération de communication sans lendemain?

L’Autriche sauve l’honneur de la Suisse

La diplomatie nucléaire multilatérale sort d’un agenda diplomatique plutôt chargé. Ce furent d’abord à New York les deux semaines de la Conférence du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). Ensuite la décision de l’Iran de suspendre certaines clauses du JCPOA (accord signé en 2015 avec les USA, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne), comme le traité l’autorise en cas de manquement à ses obligations par une autre partie. Et des manquements, il y en a eu avec la sortie unilatérale des USA du JCPOA en 2018, l’imposition de nouvelles sanctions américaines à l’encontre de l’Iran et la suspension des exemptions américaines à l’achat de pétrole iranien, ce qui correspond de facto à un embargo pétrolier.

Ces développements sont inquiétants. Comme le sont les orientations que prend la Suisse dans sa politique nucléaire. Ses déclarations lors de la récente Conférence du TNP, accessibles sur le site de l’ONG Reaching Critical Will (http://reachingcriticalwill.org/disarmament-fora/npt/2019/statements), sont révélatrices. Quatre exemples :

• Dans aucune de ses déclarations la Suisse a mentionné le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN), dont elle a pourtant soutenu l’adoption en 2017, mais que le Conseil fédéral refuse toujours de signer malgré l’injonction du Parlement. L’absence de cet élément-clé donne l’impression que la délégation suisse s’est trompée d’année, voire de conférence ! Elle témoigne d’un alignement toujours plus prononcé de la Suisse sur les Etats dotés de l’arme nucléaire. En effet, ne pas mentionner le TIAN fait le jeu de ces derniers qui veulent passer le traité sous silence. Ce faisant, la Suisse perd encore un peu plus de sa crédibilité pour jouer un quelconque rôle dans ce dossier. Si l’on veut en effet trouver une véritable référence à la politique humanitaire liée au désarmement, il faut aller la chercher dans la déclaration autrichienne. C’est en effet l’Autriche – et non la Suisse – qui salue l’engagement du CICR et de ICAN (Prix Nobel de la Paix en 2018), deux organisations basées à Genève et déterminantes dans le soutien au TIAN. Au moment où M. Cassis fanfaronnait sur son compte twitter à l’occasion du 100ème anniversaire de l’ONU à Genève, c’est l’Autriche qui défendait, à notre place, à New-York la tradition humanitaire de Genève ! Le monde à l’envers ! Si l’on se souvient que c’est la Suisse qui avait lancé, il y a près de dix ans, l’approche humanitaire ayant abouti au TIAN, notre manque de courage et de vision politiques ne peut que surprendre.

• En matière de désarmement nucléaire, la Suisse « appelle les États dotés de l’arme nucléaire à faire avancer leurs discussions sur l’amélioration de la stabilité stratégique ». Cette formulation digne de la guerre froide intrigue. Signifie-t-elle que la Suisse soutient un accroissement de l’arsenal nucléaire de la Chine, pour qu’elle arrive à la parité avec les USA ou la Russie ? En introduction de son rapport sur le TIAN, le groupe d’experts de l’administration fédérale avait pourtant rappelé que « la Suisse souscrit à l’objectif d’un monde exempt d’armes nucléaires ». Comment vouloir atteindre cet objectif tout en conservant, voire en améliorant, la stabilité stratégique donnée par l’arme nucléaire ? L’un devrait exclure l’autre. Dans ses positions antérieures, la Suisse s’était toujours opposée au maintien du statu quo stratégique, puisqu’elle voulait un monde sans armes nucléaires. Or cet objectif a disparu des déclarations suisses de cette année ! On peut logiquement se demander si leurs auteurs sont conscients de cette contradiction.

• Toujours sous l’angle du désarmement nucléaire, la Suisse pense que « lancer un débat sur l’amélioration de l’environnement international afin de faire progresser le désarmement nucléaire peut avoir une valeur-ajoutée ». La déclaration fait référence à l’initiative « Conducive Environment for Nuclear Disarmament » lancée par les USA. Or, ce type d’initiative est un piège permettant à son initiateur de démontrer ses « efforts » de désarmement, alors qu’aujourd’hui pas plus les USA que les autres Etats nucléaires ne veulent désarmer. Comment en effet les USA entendent-ils créer un environnement favorable au désarmement en dépensant près de 450 milliards de dollars dans la décennie à venir pour leur arsenal nucléaire, en méprisant leurs engagements multilatéraux de désarmement (retrait du JCPOA avec l’Iran, de l’INF avec la Russie (Accord sur les missiles à courte et moyenne portée), de l’ATT (Traité sur le commerce des armes conventionnelles) et en envoyant un porte-avion dans le Golfe Persique ?

• Pour terminer sur le thème du désarmement nucléaire, la Suisse marque enfin son intérêt à soutenir la « réflexion » là où elle pense déceler des possibilités de « progrès ». Elle cite à cet effet « la vérification dans la promotion du désarmement nucléaire ». Or ce type de coopération souffre d’un défaut rédhibitoire : les Etats non-dotés de l’arme nucléaire, comme la Suisse, ne maîtrisent pas les technologies liées à cette arme et ne peuvent donc rien apporter aux Etats dotés que ceux-ci ne connaissent déjà. Ici aussi nous devrions être plus clairvoyants et ne pas jouer les supplétifs des Etats dotés.

La Suisse a raison de revendiquer un siège au Conseil de sécurité de l’ONU. L’expérience pourrait être passionnante à condition de rester nous-mêmes, fidèles à nos valeurs. En revanche, s’il s’agit de jouer les caniches des grandes puissances mieux vaut y renoncer ! Nous ne servirions ni les intérêts de la communauté internationale ni les nôtres !

“Sweden is not Switzerland Mr. Cassis”

La confusion entre la Suède et la Suisse est si commune aux Etats-Unis qu’elle ne fait plus rire. Elle avait un jour coûté son poste bernois à un pauvre ambassadeur désigné qui avait annoncé à la commission du Sénat qui devait confirmer sa nomination qu’il s’était déjà mis à l’étude …  du suédois! Plus récemment, Wall Street avait orné sa façade d’un magnifique drapeau suisse pour célébrer l’entrée en bourse de l’entreprise suédoise Spotify.

Désespérément à la recherche d’arguments pour ne pas signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TPNW), le DFAE est à son tour victime, sans doute volontaire, de cette confusion. Il brandit comme un trophée de chasse le rapport suédois, récemment publié, expliquant les raisons de la monarchie scandinave de ne pas signer le traité:

https://www.regeringen.se/48f047/contentassets/55e89d0a4d8c4768a0cabf4c3314aab3/rapport_l-e_lundin_webb.pdf.

On aurait pu suivre l’exemple de l’Autriche, un pays neutre comme nous, qui l’a signé. Trop facile mais surtout contreproductif! Puisqu’il fallait trouver des raisons pour justifier un acharnement difficilement compréhensible, son administration n’a pas eu peur, une nouvelle fois, d’envoyer Ignazio Cassis au casse-pipe, à l’Heure des questions de cette semaine au Conseil National. On avait glissé dans son cartable une fausse bonne argumentation sous forme d’arme de persuasion massive: la Suède. L’auteur de la question, le Conseiller national Carlo Sommaruga, a failli s’étrangler, en déduisant que la Suisse était dorénavant “aux ordres de Stockholm”.  En réalité, une fois la baudruche dégonflée, on est en droit de s’interroger sur la bonne foi du DFAE. A-t-il compris le rapport suédois, l’a-t-il lu attentivement, ou a-t-il intentionnellement sélectionné les éléments convenant à son approche anti-TPNW, en omettant les passages-clés expliquant la décision suédoise?

Il ressort en effet du rapport suédois que les motifs expliquant la décision de Stockholm de ne pas signer le TPNW ne s’appliquent pas au cas de la Suisse pour trois raisons au moins:

p. 45 du rapport (v. lien ci-dessus) “vu sa proximité avec une Russie qui est redevenue dangereuse (occupation de la Crimée et conflit du Donbass), la Suède se trouve dans une situation géostratégique particulièrement exposée. Pour cette raison, elle a développé des ambitions élevées en termes de coopération militaire avec l’OTAN et l’UE.” Ce cas de figure ne s’applique pas du tout à la Suisse, ni s’agissant de sa position géostratégique ni, surtout, de sa coopération militaire avec l’OTAN ou l’UE.

page 46: “la signature par la Suède du TPNW empêcherait une possible adhésion de la Suède à l’OTAN”. La Suisse n’envisage pas de devenir membre de l’OTAN! Sauf si une information essentielle nous aurait échappé!

page 52: “interdisant l’arme nucléaire, le TPNW interdit par conséquent le concept de parapluie nucléaire. L’adhésion de la Suède au TPNW serait donc perçue comme une critique fondamentale du “Strategic Concept” adopté par l’OTAN pour l’ensemble des Etats scandinaves et qui est bâti sur la dissuasion nucléaire. La Suède ne peut pas se permettre de remettre en question ce “Strategic Concept”. La Suisse, en raison de son statut de neutralité permanente, ne peut se placer sous l’abri d’une coalition militaire et encore moins d’un parapluie nucléaire. D’ailleurs, en cas de guerre à large échelle sur le continent européen, le concept de parapluie nucléaire ne servirait probablement à rien, car nous aurions certainement déjà des engagements d’armes nucléaires de part et d’autre de nos frontières, ce qui aurait comme conséquence une Suisse vitrifiée comme ses voisins … avec ou sans parapluie nucléaire !

N’est-ce pas induire les Parlementaires en erreur, délibérément ou pas, que de passer sous silence l’information essentielle que le non suédois au TPNW ne signifie pas un jugement global négatif des mérites du traité mais qu’il est la résultante d’une réflexion sur les intérêts spécifiques suédois, qui ne sont pas les nôtres?

Plutôt que d’errer en Scandinavie à la recherche de mauvais arguments justifiant une mauvaise décision, le DFAE serait bien conseillé de reprendre ses esprits et d’écouter le Secrétaire Général des Nations-Unies, Antonio Guterres, à l’extérieur de nos frontières, ou le Président du CICR, Peter Maurer, qui nous conseillent d’adhérer au TPNW pour renforcer la paix. Abandonner l’idée saugrenue de lancer une procédure de consultation inutile et proposer au Conseil fédéral de signer et ratifier sans tarder le TPNW permettraient à la Suisse de participer à la prochaine Conférence de préparation du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) en ayant retrouvé son statut et ses valeurs d’Etat engagé en faveur du désarmement nucléaire.

“No Mr Cassis Switzerland is definitely not Sweden” lorsqu’il s’agit d’armes ou de parapluie nucléaires en tout cas. Par contre, vous pouvez prendre sans hésiter exemple sur le royaume en matière de droits de l’homme, comme récemment au Conseil des droits de l’homme, lorsque vous avez refusé de signer une déclaration conjointe initiée par l’Islande en faveur des femmes saoudiennes. La faute au calendrier, pas la vôtre: c’était le 8 mars dernier …. Jour des femmes! La malchance colle parfois à la peau comme un sparadrap.

Agissez contre la bombe Madame la Secrétaire d’Etat!

Par la bouche de l’ancienne Conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey la Suisse s’est exprimée ainsi: “L’arme nucléaire est inutilisable, immorale et illégale. La Suisse est d’avis que nous devrions avoir l’ambition d’aller plus loin et de développer une vision qui va au-delà de cette conférence, notamment dans le domaine du désarmement. Il s’agirait de dépasser certaines notions de recours à l’arme nucléaire. Perpétuer la doctrine de dissuasion nucléaire revient en fait à continuer de jouer de façon irresponsable avec le futur de l’humanité”. C’était en juin 2010 à New-York devant la Conférence de suivi du traité de non-prolifération nucléaire (TNP).

Sept ans plus tard, le monde a entendu l’appel de notre représentante et s’est doté d’un Traité sur l’interdiction des armes nucléaires. Adopté en 2017, il est ouvert à signature et ratification. Aujourd’hui, 70 Etats l’ont signé et 22 ratifié. Le Traité entrera en vigueur 90 jours après la cinquantième ratification.

Le Conseil fédéral, sur proposition du DFAE,  a refusé en 2018 de le signer. Dans une réaction sans beaucoup de précédents, les deux Chambres de notre Parlement, à l’initiative du Conseiller national Carlo Sommaruga, ont enjoint le gouvernement de le signer et le ratifier. L’injonction est institutionnellement et juridiquement  non contraignante mais politiquement elle l’est. L’avis du représentant du peuple souverain doit être pris en compte. Nous sommes au cœur de la politique intérieure si chère à Ignazio Cassis.

Le DFAE a été chargé de préparer une nouvelle proposition au Conseil fédéral pour mettre en œuvre la volonté des deux Chambres du Parlement. Or les signaux sont inquiétants voire alarmants. Au lieu de reconnaitre s’être trompé et faire contre mauvaise fortune bon cœur, le DFAE semble tergiverser et chercher des solutions pour renvoyer la signature et la ratification du traité aux calendes grecques. L’arme massive de la consultation serait privilégiée pour gagner du temps. Or la consultation est au cœur du système de concordance suisse et à ce titre ne doit pas être utilisée comme une arme de division mais comme un art de rassemblement. Lorsqu’elle est utilisée pour contrecarrer le fonctionnement démocratique elle ne joue clairement plus son rôle.

Si “la guerre! c’est une chose trop grave pour la confier à des militaires”, comme l’a déclaré Clémenceau en 1887, la guerre nucléaire est trop inquiétante pour laisser à des fonctionnaires le loisir de se mettre en travers d’un instrument international. La société civile doit se mobiliser et exercer une pression maximale pour soutenir notre Parlement et amener le DFAE à faire tout simplement ce qu’il aurait dû faire dès le début: proposer au Conseil fédéral de signer et ratifier le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires. Prétendre qu’on ne pourrait pas le faire sous prétexte que les puissances nucléaires ne le font pas, équivaudrait à prétendre qu’il est impossible d’imposer une loi sur la circulation routière tant qu’il y aura des chauffards.

Madame la Secrétaire d’Etat ne prenez pas devant l’histoire la responsabilité de rompre la longue tradition humanitaire de la Suisse! Proposez de signer et ratifier ce traité sans tergiversation. Vous prendriez ainsi place dans la liste des serviteurs de l’Etat qui ont fait de la Suisse le modèle qu’elle est à bien des égards. Sinon….vous avouerez que l’alternative est guère reluisante et ne mérite pas d’être exprimée.