Eurasie: un DFAE très vintage

Se pencher sur les réformes des grandes unités, qu’elles soient publiques ou privées, réserve parfois son lot de surprises. La semaine dernière, Ignazio Cassis a présenté les siennes pour le DFAE aux médias accrédités au Palais fédéral. L’exercice fut quelque peu alambiqué car il s’agissait en fait de présenter la nouvelle Secrétaire d’Etat, en faisant autant que possible oublier qu’il n’avait pas eu les coudées franches dans son choix. Il a choisi de noyer la vraie nouvelle du jour en l’intégrant dans un brouet de réformes par ailleurs peu digeste. L’ouverture d’un nouveau chapitre, enthousiaste et optimiste, dont le DFAE aurait tant besoin, aurait dû ressembler à autre chose qu’à cette chorégraphie bureaucratique qui avait le charme d’une présentation PowerPoint! Le même exercice pour le départ de sa prédécesseure vers New York avait été curieusement mieux réussi! On a pu constater une fois de plus que la communication ne peut donner de la clarté à un message qui en manque!

Ignazio Cassis aime se présenter comme un novateur. A le croire, il serait le premier Chef du DFAE à avoir réussi à faire approuver « La Stratégie de politique extérieure 2020-2023 » par le Conseil fédéral et l’avoir présentée au Parlement. Pour les années 2020-2023 pour sûr! En revanche, ses prédécesseurs ont fait régulièrement le même exercice depuis de longues années. Comment pourrait-on imaginer que le gouvernement, en charge de la politique extérieure du pays, aurait accepté de ne pas être consulté sur de telles stratégies? Cette « première suisse » (sic) « sert de boussole commune pour (nous) guider dans la réalisation de (nos) missions ». Dans les faits cette « boussole » indique plutôt l’emplacement où elle se trouve que les points cardinaux. Pour une raison très simple: dans notre système très décentralisé, il est pratiquement impossible dans une stratégie d’aller au-delà de la description de ce qui se fait déjà. Les acteurs autres que le DFAE, compétents de la plus grande partie de la substance, veillent au grain! J’ai vécu personnellement de l’intérieur ces exercices frustrants, en coordonnant il y a bien longtemps des stratégies régionales (MENA, Afrique, Balkans…), toutes soumises au …. Conseil fédéral voire au Parlement!

Il a présenté la nouvelle composition du Secrétariat d’Etat comme une révolution copernicienne! Là aussi la réalité est un peu différente. Depuis l’intégration dans le seul DFAE de l’ancien Bureau de l’Intégration, en charge des relations avec l’UE, la division qui lui a succédé a toujours été rattachée peu ou prou au Secrétariat d’Etat. C’est Didier Burkhalter le premier qui en a fait un Secrétariat d’Etat autonome. Ignazio Cassis avait simplement renforcé les compétences de ce dernier en y transférant la totalité des relations bilatérales avec les pays membres de l’UE. Donc ce pas en avant vers « le coeur du département » est en fait un retour en arrière certes bienvenu.

Le « nouveau Centre d’analyse et de prospection » (espérons que l’appellation sera modifiée car la « prospection » fait plutôt partie de l’industrie pétrolière!) est lui aussi un retour (bienvenu) vers le passé. Depuis toujours, le DFAE en a eu un. Appelé Secrétariat politique durant des décennies, puis Secrétariat  de planification de la politique extérieure à la fin du XXème siècle, il était devenu le Centre d’analyse et de prospective. J’en sais quelque chose puisque je l’avais personnellement renommé en 1998 avant d’exercer d’autres fonctions à l’étranger. C’est peu après mon départ, au début des années 2000 que ce service avait été supprimé, pour gagner des unités au profit des divisions opérationnelles.

S’agissant de l’appellation des nouvelles divisions, on n’est pas, là aussi, au bout de nos surprises. Recyclant un vieux concept soviétique et post-soviétique, une division « Eurasie » est créée. On se demande dans quel cerveau cette trouvaille a pu germer. Cette dénomination sortie tout droit de la guerre froide (à relire « Le grand Échiquier », 1997, de Zbigniew Brzezinski, ancien Conseiller à la sécurité nationale américain) et reprise par un Vladimir Poutine tentant de conceptualiser la reconquête russe de son ancien empire devrait rester sans exemple dans un pays occidental. Tout aussi surprenant, le fourre-tout que l’on prévoit de faire de cette nouvelle division. A côté de la Russie, on prévoit d’y mettre la Turquie, les Balkans de l’Ouest, l’Asie centrale mais aussi le Conseil de l’Europe et l’OSCE! Pas certain que tous ces pays y trouvent leurs comptes. Le DFAE serait bien conseillé de revoir sa copie! Une division «Numérisation» a été créée! On attend pour voir dans quelle mesure elle représentera autre chose qu’un effet d’annonce dans un domaine certes important mais qui concerne surtout les autres départements!

En conclusion, on ne peut s’empêcher de penser que le DFAE d’Ignazio Cassis persiste et signe dans sa démarche procédurière en lieu et place d’une vraie politique étrangère en chair et en os. On peut craindre en effet que cette frénésie de production de « Visions », de «Stratégies », de «Sous-stratégies » et d’autres réflexions se fasse au détriment ou au lieu d’une vraie politique de présence et d’influence. Qui remarque encore dans le monde que la Suisse existe? Ce n’est pas la présentation la semaine dernière de la « révolution cassiséenne » des structures départementales qui peut nous rassurer, tant les choses nous sont présentées de manière approximative.

Y-a-t-il encore au DFAE un «Service historique » qui pourrait rappeler à ceux qui le dirigent aujourd’hui qu’avant eux nombre de réformes, présentées aujourd’hui comme autant de «premières suisses», existaient déjà? C’est vrai que le « Service historique », créé à l’aube du XXIème siècle et rattaché au « Centre d’analyse et de prospective », a disparu des organigrammes! Ceci explique peut-être cela….Mais l’histoire finit toujours par nous rattraper.

Rien ne se perd rien ne se crée tout se transforme! Nous le savons depuis Lavoisier mais le DFAE l’apprend à ses dépends!

Avec Livia Leu le DFAE revient à la raison

J’ai tenté, dans mon dernier Blog, d’expliquer le rôle crucial voire central que joue une ou un Secrétaire d’Etat au DFAE. Si la personnalité qui occupe la fonction est à la hauteur, ce qui devrait être la règle, les problèmes continueront à être compliqués mais les chances de les résoudre seront forcément supérieures que dans la constellation inverse. Didier Burkhalter a été le premier Chef du Département à transgresser la tradition qui voulait que son principal collaborateur soit un diplomate émérite. Il est curieux que précisément lui, un passionné et connaisseur de football, ait le premier imaginé qu’il pouvait confier une équipe de football à un coach de rugby. Il s’est rapidement rendu compte de son erreur, mais le mal était fait. D’autant plus qu’en tentant de la réparer, il s’est à nouveau fourvoyé en portant son choix sur une candidate trop jeune, sans les compétences nécessaires et surtout présentant de graves lacunes dans la conduite.

En nommant Livia Leu Secrétaire d’Etat, le Conseil fédéral répare une erreur. C’est en effet il y a quatre ans que cette diplomate compétente, au parcours professionnel impressionnant et aux qualités de conduite éprouvées, aurait dû être nommée. Mieux vaut tard que jamais comme le dit la sagesse populaire! Si elle fut victime du processus il y a quatre ans, elle n’en a pas bénéficié pour autant cette fois. Le DFAE serait bien conseillé de comprendre enfin qu’un processus de sélection ne devrait pas être un processus d’élimination mais réellement de sélection. Sinon comment justifier qu’une candidate de sa trempe ait été, il y a quatre ans, avec d’autres candidats tout autant qualifiés, éliminée d’entrée de jeu? Sa nomination aujourd’hui est une bonne nouvelle pour notre diplomatie, la première depuis longtemps! Le DFAE revient aux fondamentaux qui sont la règle dans presque tous les pays comparables. Livia Leu a dirigé une division à Berne, elle fut ambassadrice à Téhéran pendant une période difficile, a exercé des fonctions importantes au SECO, avant de représenter la Suisse à Paris. Les Américains ont beaucoup apprécié son rôle dans notre mandat de défense de leurs intérêts en Iran, comme l’atteste la photo ci-dessus de Livia Leu avec la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton.

Malheureusement il n’est pas certain que les conditions soient toutes réunies pour un nouveau départ au DFAE. Il n’aura échappé à personne que Livia Leu est l’invitée de la dernière heure. Le choix d’Ignazio Cassis s’était clairement porté sur quelqu’un d’autre. En lui imposant  une nouvelle Secrétaire d’Etat clairement contre sa volonté, le Conseil fédéral place le Chef du DFAE en quelque sorte sous curatelle. C’est sans doute sans précédent dans l’histoire du Département. Comment va-t-il réagir? Va-t-il faire contre mauvaise fortune bon cœur et donner une chance de rebond à un Département qui en aurait bien besoin? Pour ce faire, il faut qu’il accepte ce choix comme s’il était le sien et qu’il apprenne à consulter régulièrement celle qui devrait être sa première collaboratrice pendant les quatre ans à venir. Par ailleurs, en perdant Roberto Balzaretti, Ignazio Cassis perd son fusible. C’est lui dorénavant qui sera en première ligne notamment face à Bruxelles. Avec Livia Leu il ne pouvait rêver d’une meilleure Secrétaire d’Etat, mais encore faudra-t-il qu’il s’en rende compte! En tout état de cause, il n’a plus guère d’autre choix.

Quoiqu’il arrive, en faisant revenir à Berne Livia Leu, le DFAE retrouve la raison. Les défis de la nouvelle Secrétaire d’Etat seront considérables: redonner de la fierté et de la confiance aux collaborateurs, repositionner la Suisse dans son rôle d’influence dans le monde, valoriser tout ce qui remonte des divisions et le traduire dans la politique étrangère cohérente, prévisible et lisible qui avait fait la réputation de la Suisse et, last but not least,…. remettre le Secrétaire général à la place qui devrait être la sienne!

Souhaitons bonne chance à Livia Leu pour que nous puissions retrouver bientôt la Suisse que nous avons toujours connue et que le monde a appréciée!

A quoi sert un Secrétaire d’Etat au DFAE ?

Cotée en bourse l’action « Secrétaire d’Etat du DFAE » aurait perdu d’un seul coup la moitié de sa valeur au moment où, il y a quelques mois, le poste fut scindé en deux. Ou peut-être pas, car la bourse aurait noté que le nouvel entrant reçut dans sa corbeille la part du lion avec les affaires européennes, priorité de la politique étrangère de la Confédération, sa collègue se retrouvant reléguée à des tâches de gestion subalternes. Cette solution boiteuse ne devrait être que provisoire. En réalité, il n’y a pas place au DFAE pour deux Secrétaires d’Etat. Il est temps de revenir à une situation normale et de confier cette responsabilité à une seule personne. Il est temps aussi et peut-être surtout de réfléchir à la fonction de Secrétaire d’Etat au DFAE !

On a prêté à l’actuel Secrétaire général du département l’intention de profiter du vide qui prévaut depuis quelque temps pour faire modifier en sa faveur l’ordonnance qui règle les questions de compétences au sein de la maison. Contrairement aux autres Secrétaires d’Etat (SECO, SEM, SEFRI) celui du DFAE est en charge de l’ensemble d’un département. Sa position hiérarchique (en principe) immédiatement sous le Chef du département n’a aucune comparaison dans les autres départements, où cette fonction est occupée par des Secrétaires généraux. On ne pourrait dès lors en vouloir au Secrétaire général de rêver, d’autant plus que depuis quelques années, pour des raisons diverses, les deux Secrétaires d’Etat, appelons-les « traditionnels », n’ont pas été en état de remplir l’intégralité de leurs fonctions et se sont retrouvés dans les faits mis de côté. Or, comme la nature en a horreur, rien d’étonnant qu’un Secrétaire général puisse être tenté d’occuper le vide ambiant!

Comme l’a dit un jour sans doute l’un de nos plus grands Secrétaires d’Etat, le DFAE est le seul département qui a toutes les chances de recevoir comme nouveau chef, à chaque fois, de vrais amateurs qui devront tout apprendre sur le tas ou presque. En effet, et ce n’est pas leur manquer de respect que de relever cette constance, aucune administration cantonale n’a pu les préparer à cette tâche. Par ailleurs, même si les parlementaires qu’ils furent se sont intéressés à des dossiers de politique étrangère et ont été membres de cette commission, leurs connaissances du domaine ne peuvent qu’être succinctes, tant la politique extérieure doit se contenter de la portion congrue face aux dossiers de politique intérieure dans la vie des parlementaires.

Cette réalité fait que l’ensemble de l’héritage du DFAE repose entièrement sur les épaules du Secrétaire d’Etat. C’est lui qui le reçoit de son prédécesseur et le transmet à son successeur. On comprendra que cette particularité devrait en principe exclure de la fonction une personnalité extérieure au DFAE. En effet, même à supposer qu’elle soit par ailleurs un génie il lui manquera pendant longtemps en tout cas les connaissances diplomatiques internes, sans lesquelles la machinerie diplomatique ne peut pas tourner à plein régime. Au cœur des fonctions de Secrétaire d’Etat se trouve le rôle de pourvoyeur de contenu et de cohérence. Ce n’est qu’avec une profonde connaissance du passé qu’il est en mesure de gérer le présent et de dessiner l’avenir de notre action et de notre influence à l’extérieur. Ce n’est pas un hasard si, dans la plupart des pays semblables aux nôtres, le vivier dans lequel est pêché l’heureux élu se restreint à celles et ceux qui ont accumulé au fil des ans leur expérience à la centrale dans des postes de responsabilité et sur le front extérieur dans des représentations importantes. Cette réalité n’a rien à voir avec du corporatisme. Ou alors mettre un pilote de formation sur le siège du capitaine dans un avion c’est aussi faire preuve de corporatisme?

Beaucoup de fuites et peu d’informations laissent penser qu’il y a anguille sous roche actuellement au DFAE. C’est qu’au plus tard début 2021 une nouvelle ou un nouveau Secrétaire d’Etat devrait s’assoir dans le cockpit. Officiellement des processus seraient en cours qui devraient apporter sur un plateau l’heureuse élue ou l’heureux élu. Visions, stratégie et ensuite la personne pour la mettre en œuvre ! Le problème est que cette apparente cohérence, répétée matin, midi et soir par l’actuel Chef du DFAE, d’abord n’en est pas une et ensuite ne parvient plus à cacher que le processus n’est pas aussi limpide et transparent qu’on le prétend. Il ne peut pas l’être pour une raison simple : le choix de celle ou celui qui doit être son collaborateur le plus proche, avec laquelle ou lequel il doit se sentir en symbiose totale, ne peut pas être le résultat d’un processus. Le passé récent et moins récent a montré à quoi pouvaient amener des erreurs de choix. Par ailleurs, prétendre que le choix d’une stratégie doit précéder le choix des personnes dans notre système serait aussi aberrant que de prétendre que la nomination d’un Conseiller fédéral dépend du choix de la couleur des papiers peints dans son futur bureau ! En effet, tout le monde au DFAE au moins sait qu’à l’inverse des papiers peints toute les stratégies qui y ont été élaborées ont terminé leur vie dans les tiroirs.

La nouvelle personne qui occupera le poste devra cocher au moins quatre cases toutes d’égale importance. D’abord, la case de l’entente personnelle indispensable avec le chef, sans laquelle rien n’est possible. Le chef du département doit apprécier son alter-ego et aimer échanger avec lui quotidiennement. Ensuite, la case des compétences professionnelles. Elles doivent être au-dessus de la moyenne et reconnues par ses collègues les plus chevronnés. Ensuite, la case de la conduite. Ce ne serait plus acceptable aujourd’hui de porter aux plus hautes fonctions de l’administration des personnes présentant des lacunes dans leur conduite. Les harcèlements dans le silence doivent appartenir au passé. Par ailleurs, pour optimiser le fonctionnement d’une maison telle que le DFAE, des qualités humaines et humanistes sont indispensables. Enfin, la case du « plus » que la personne choisie doit apporter à son chef. La provenance linguistique est notamment importante. L’ancienne Conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey l’avait bien compris. Elle, la “Valaiso-Genevoise”, avait placé à ses côtés, avec Michael Ambühl et Peter Maurer, deux excellents Secrétaires d’Etat alémaniques. Lorsqu’il s’agit de vendre à l’intérieur des produits de politique étrangère, que les Suisses trouvent souvent indigestes surtout lorsqu’ils sont européens, il serait bon qu’un chef représentant une minorité linguistique puisse s’appuyer sur un représentant de la majorité.

 

La quadrature du cercle ? Pas vraiment, car aujourd’hui au DFAE les personnalités qui pourraient cocher toutes les cases ne manquent pas. Il suffirait de ne pas les exclure d’emblée des processus de sélection qui donnent souvent l’impression de ne servir qu’à cela. Et finalement il faudrait tout simplement se rappeler à quoi sert un Secrétaire d’Etat au DFAE. C.Q.F.D.!

De la cohérence en politique étrangère

Le 12 août 2020, le Conseil Fédéral a publié le rapport de « Mise en œuvre du droit international humanitaire (DIH) par la Suisse ». Dans la préface – comme dans son interview accordée le lendemain au journal Le Temps – Ignazio Cassis explique ce qui l’a motivé à le produire. Il s’agit de « donner un signal fort à la communauté internationale pour montrer que la Suisse continue de croire fermement au DIH … Le respect, le renforcement et la promotion du DIH comptent parmi nos priorités de politique étrangère … On doit aller au-delà de la rhétorique et appliquer le DIH, sans quoi on affaiblit sa crédibilité ».

Jusqu’ici, tout va bien. Les problèmes commencent lorsque le journaliste lui fait remarquer que le Rapport sur le DIH souligne que « la Suisse s’engage pour l’élimination des armes atomiques » (p.14), mais se refuse toujours à adhérer au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), adopté par l’ONU en 2017. Deux Conseillers Fédéraux sont particulièrement impliqués dans ce blocage : la Cheffe du DDPS Viola Amherd qui d’ailleurs, lorsqu’elle était encore Conseillère Nationale, avait voté en faveur de la Motion Sommaruga du 5 juin 2018 demandant l’adhésion de la Suisse au TIAN, et le Chef du DFAE.

Tous deux avaient participé à l’élaboration d’un rapport analysant les arguments favorables et défavorables à une adhésion au TIAN. Publié fin juin 2018, ce Rapport concluait que la Suisse ne devait pas le signer. Toutefois, les faibles arguments, les nombreuses contradictions, les jugements erronés et les erreurs contenues dans ce rapport amenèrent le Conseil des Etats à adopter à son tour la Motion Sommaruga, en décembre 2018. Les mêmes faiblesses d’argumentation, le même manque de conviction et les mêmes contradictions se retrouvent dans la partie consacrée au TIAN de l’interview susmentionnée du 13 août du Chef du DFAE.

  • M. Cassis estime que, « sur la finalité, nous sommes sur la même longueur d’onde que le CICR ». A quoi sert-il d’être d’accord « sur la finalité » si on en tire aucune conséquence opérationnelle, en l’occurrence l’adhésion au TIAN ? M. Cassis ne dit-il pas dans cette même interview qu’il faut « aller au-delà de la rhétorique » ? Le CICR et la Suisse ont affirmé, lors de la Conférence du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) de 2010, que «l’utilisation de l’arme nucléaire viole sans exception les principes fondamentaux du DIH ». Cet élément est repris dans le Rapport sur le DIH, qui précise que «la Suisse a toujours considéré qu’un emploi de l’arme nucléaire ne pouvait guère être envisageable dans le respect des règles du DIH » (note 23 p.13). La Suisse admet donc la contradiction fondamentale entre DIH et arme nucléaire. Pourquoi dès lors M. Cassis ne va-t-il pas au-delà de la rhétorique et se contente-t-il de produire un rapport mais se refuse toujours à franchir le pas de la signature du TIAN ?
  • M. Cassis déclare aussi « qu’il ne suffit pas d’apposer sa signature au bas d’un traité à l’intitulé séduisant ». Il faut au contraire le faire, car c’est ainsi que se développe le droit international. C’est par l’adoption de traités et leur mise en œuvre que les Etats s’engagent. Cela est aussi vrai pour le désarmement nucléaire (voir les traités START, …) que pour les échanges économiques (voir nos accords bilatéraux ou notre engagement dans les structures multilatérales telles le FMI ou l’OMC). Par ailleurs, en quoi trouve-t-il l’intitulé du TIAN «séduisant » (suggérant qu’il est trompeur) ? Les traités sur les armes chimiques, biologiques ou sur les mines, …s’intitulent aussi « traités d’interdiction ». En quoi ce vocable est-il singulier pour les armes nucléaires et pas pour les autres types d’armes ?
  • M. Cassis affirme encore que « la politique de désarmement de la Confédération est très claire. Nous voulons voir si ce traité permettra de faire un pas en avant en termes d’élimination des armes nucléaires ». Il est évident que, sans adhérer au TIAN, la Suisse ne va pas aider le traité à contribuer au désarmement nucléaire. La Suisse a rapidement adhéré au traité bannissant les mines, sans assurance qu’il pouvait se révéler efficace. Pourquoi traiter les armes nucléaires différemment ? A ce jour, 44 Etats ont ratifié le TIAN. Il en manque donc 6 pour entrer en vigueur. L’objectif sera certainement atteint avant la fin de 2020. Imaginons notre cohérence et crédibilité en faveur du DIH si, à l’occasion de la Conférence du TNP de janvier 2021, la Suisse se retrouve dans le camp des pays favorables au maintien de l’arme nucléaire.

Malheureusement le chemin choisi par la Suisse depuis l’entrée en fonction de M. Cassis ne mènera nulle part. Notre pays s’est en effet joint à une Déclaration d’Etats, dotés de l’arme nucléaire, membres de l’OTAN ou souhaitant le devenir, demandant de poursuivre les efforts de désarmement. Cette Déclaration est insignifiante, car elle reprend un catalogue de mesures déjà proposées il y a dix ans – vingt-cinq ans pour certaines – et qui n’ont eu aucun effet. En se joignant à cette Déclaration, au lieu de signer le TIAN, M. Cassis fait preuve de cynisme ou de méconnaissance du dossier. Plus grave, il positionne la Suisse dans le rôle de l’«idiote utile» du point de vue des puissances nucléaires (P5).

  • M. Cassis craint aussi que le TIAN pourrait avoir des « effets collatéraux » pouvant nuire au désarmement nucléaire et qu’il pourrait être « contraire au TNP ». Il n’apporte aucun élément soutenant cette affirmation, qui dès lors est totalement gratuite. En fait, avec sa formulation sans ambiguïté sur l’abolition de l’arme nucléaire, le TIAN complète la formulation peu contraignante du TNP sur le désarmement nucléaire. C’est cela qui gêne les P5 dotés de l’arme nucléaire.
  • M. Cassis fait enfin remarquer que « peu d’Etats européens ont signé le TIAN. Ce n’est pas un hasard ». Effectivement, ce n’est pas un hasard, puisque tous ces Etats sont membres de l’OTAN, à l’exception de l’Irlande et de l’Autriche, qui sont Partenaires de l’OTAN comme la Suisse mais qui ont adhéré au TIAN.

Quant à la seconde protagoniste de ce feuilleton, Viola Amherd, elle déclarait dans le même journal Le Temps du 10 août 2020 consacré à l’achat d’avions de combat, que « la neutralité helvétique exige que nous ne nous reposions pas sur une organisation de sécurité internationale». Cette affirmation correspond parfaitement au statut de neutralité armée permanente de la Suisse. On ne peut toutefois s’empêcher de la mettre en parallèle avec une autre exprimée dans le Rapport DFAE/DDPS susmentionné de juin 2018, celui-là même qui avait conduit le Conseil Fédéral à ne pas adhérer au TIAN. A sa page 10, le rapport écrit qu’adhérer au TIAN serait risqué en termes de politique de sécurité, car « la Suisse serait juridiquement contrainte à ne pas adhérer à une alliance de défense fondée sur la dissuasion nucléaire ». Il s’agit de l’OTAN, comme le rapport l’indique plus loin.

Ces déclarations contradictoires placent la Suisse en porte-à-faux voire dans une impasse. De deux choses l’une : soit elle se garde la possibilité d’adhérer à une alliance de défense fondée sur la dissuasion nucléaire, comme l’indique le Rapport de 2018, soit elle reste neutre. Dans le premier cas, elle n’est plus neutre et, si elle souhaite adhérer à l’OTAN  ne peut logiquement adhérer au TIAN. Vu sa position au cœur de l’Europe et sous le parapluie nucléaire de l’OTAN, la Suisse n’aurait dans ce cas guère besoin de dépenser des milliards pour acheter de nouveaux avions de combat tant les scénarios d’une invasion potentielle relèveraient de la fantaisie. Dans le deuxième cas, la Suisse est neutre, comme l’affirme d’ailleurs Mme. Amherd, et ne confie pas sa sécurité une organisation de sécurité internationale comme l’OTAN. Elle est en droit dès lors d’acheter de nouveaux avions de combat pour assurer sa sécurité et peut sans problème adhérer au TIAN.

Force est de reconnaître que nous n’en sommes pas à une contradiction près dans ce dossier ! Laissons dès lors M. Cassis conclure avec le Rapport sur le DIH : « Nous voulons dire aux autres pays : voyez comment nous agissons. Certes, nous pouvons toujours faire mieux ». En effet, M. Cassis, la Suisse peut faire mieux pour être crédible et cohérente : elle doit adhérer au TIAN sans tarder !

On ne peut en même temps soutenir le DIH et ne pas tout entreprendre pour interdire les armes nucléaires. Il faut choisir!

 

Entre Covid19 et «Cryptoleaks » la Suisse ne doit pas choisir

Il est naturel que les crises sanitaire et  subséquemment économique de l’ampleur de celles que nous traversons depuis mars 2020 mettent tout le reste entre parenthèses. Mais mettre entre parenthèses ne signifie ni effacer ni oublier. C’est peut-être ce qu’ont espéré en mars dernier ceux, encore vivants, qui sont concernés de près ou de loin par le scandale sans précédent révélé par les « Cryptoleaks », qui a tous les ingrédients pour devenir un « Cryptogate » .

Rappelons brièvement les faits. L’affaire a éclaté en février de cette année. La CIA et les services de renseignement allemands (BND) auraient, durant des dizaines d’années, intercepté des milliers de documents via les appareils de chiffrement de l’entreprise Crypto. Grâce à des appareils truqués, la CIA et le BND ont écouté les conversations de plus de 100 Etats étrangers. Les deux services de renseignement ont acheté l’entreprise zougoise à parts égales en 1970, en passant par une fondation du Liechtenstein. Le BND a quitté l’opération en 1993. Mais les Etats-Unis ont prolongé les écoutes jusqu’en 2018 au moins, selon des recherches conjointes de l’émission de la SRF Rundschau, de ZDF et du «Washington Post».

Le monde politique suisse à l’unisson fut tout d’abord atterré par ces révélations. La présidente du PLR a spontanément réclamé une Commission d’enquête parlementaire (CEP). C’est l’instrument le plus fort dont dispose le Parlement et n’a été utilisée que quatre fois dans notre histoire : l’affaire des Mirages, l’affaire des fiches, pour l’armée secrète P-26 et dans le cas de la caisse de prévoyance de la Confédération (Publica). Mais très vite le clivage gauche-droite a repris ses droits. Alors que la gauche restait favorable à une CEP, la droite voulait l’éviter (« pour l’instant ») pour toutes sortes de bonnes et moins bonnes raisons. La solution de compromis fut de confier à la Délégation des commissions de gestion des Chambres fédérales le soin de faire toute la lumière dans cette affaire pour le moins opaque.

C’est au moment où cette commission était sensée débuter ses travaux qu’un nouveau virus venu de l’Est a modifié radicalement tous les agendas publics et privés. Elle ne pourra pas, pour des raisons compréhensibles, remettre ses premières conclusions, comme il était prévu, dès cet été. Si depuis mars personne n’a plus manifesté le moindre intérêt pour cette affaire, il est à souhaiter qu’elle remontera dans notre conscience collective au fur et à mesure que nous retrouverons une certaine normalité. Le procureur général de la Confédération a peut-être aussi compté sur la Covid19 pour que l’oubli efface ses frasques. Fort heureusement il n’en fut rien !  Concernant les Cryptoleaks un certain nombre de protagonistes encore en fonction, qui se sont fait une réputation de Téflon tant fut grande leur capacité à se sortir sans dommage jusqu’ici de tous les traquenards, ont certainement dans leur for intérieur remercié cette divine surprise prenant la forme d’un virus !

Même si nous sommes un peuple bienveillant qui n’aime pas les histoires nous n’avons pas le choix : malgré la Covid19 nous devrons faire toute la lumière sur ce qu’il s’est passé pendant la guerre froide et jusqu’en 2018 à l’insu de beaucoup de Suisses mais probablement en toute connaissance de cause de certains de nos compatriotes qui, en se taisant, ont accepté passivement ou activement de violer nos valeurs pour plaire à certaines Puissances.

De notre Parlement, comme peuple, nous n’attendons rien de plus mais rien de moins que le droit de nous regarder avec fierté dans le miroir de l’histoire !

 

Affaires étrangères suisses: une affaire présidentielle ?

Qui se souvient que notre Constitution adoptée en 1999 (https://www.admin.ch/opc/fr/classified-compilation/19995395/index.html) confie, dans son article 184, chiffre 1, au Conseil fédéral la conduite de la politique étrangère de la Suisse? Plus rares encore sont ceux qui se rappellent que de 1848 à 1914 le «Département politique fédéral» (DPF), appellation du «Département fédéral des affaires étrangères» (DFAE) jusqu’en 1979, était «piloté par le Président de la Confédération», comme le dit joliment aujourd’hui le site du DFAE (https://www.eda.admin.ch/eda/fr/dfae/dfae/histoire-dfae.html). Le même site poursuit que le département ne disposait alors que de «très peu de moyens».

Je vous entends vous interroger sur les raisons de ce rappel historique. «Victimes» de la philosophie des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, nous assumons que ce qui s’est fait serait forcément moins bien que ce qui se fait ou, à fortiori, se fera. Sinon pourquoi changer? Même si cette foi inébranlable dans un progrès linéaire de l’histoire a été fortement ébranlée par les atrocités commises au XXe siècle et le relativisme ambiant, elle continue à fournir la matrice de notre appréhension du monde et des événements.

Les discussions autour de la réforme du Conseil fédéral sont un peu le serpent de mer des dernières décennies du siècle passé. Si on en a souvent parlé, personne ne l’a jamais vue! Elles étaient motivées essentiellement par la surcharge quasi exponentielle qui pèse sur les épaules de nos ministres, qui ont tous à l’étranger plusieurs interlocuteurs en charge de leurs dossiers! Même s’ils se plaignent tous de leur emploi du temps, le moment venu, rares sont celles et ceux prêts à renoncer à une partie de leurs prérogatives. Elles/ils ont beau être ministres, elles/ils n’en demeurent pas moins des êtres humains! Un seul Chef de Département rencontre, lorsqu’il se déplace ou reçoit à Berne, un seul interlocuteur institutionnel: le ministre des affaires étrangères. Vous allez me dire qu’il en va de même pour la ministre de la défense. Non, car la Protection de la population et les Sports sont aussi de sa compétence! Qu’on le prenne comme on veut, notre Sudoku gouvernemental aboutit toujours à la même conclusion: notre ministre des affaires étrangères est celui, et de loin, qui a le plus de temps à disposition pour peaufiner sa copie! Celui qui a priori aurait le moins d’excuses de ne pas être à la hauteur…

Or, depuis 2017, un phénomène récurrent ne cesse d’interpeller: la Suisse n’a existé et n’existe dans le monde quasiment que grâce à un Président, Alain Berset en 2018, et une Présidente, Simonetta Sommaruga en 2020. Même si la Covid19 ne lui a pas facilité la tâche, sa récente visite d’Etat en Ukraine a montré toute l’étendue de ses qualités de femme d’Etat. Le fait que ces deux magistrats soient socialistes ne peut être la raison de leur succès. Avant eux, Doris Leuthard en 2017 avait aussi fait une excellente figure. Comme contre-exemple, vous allez me présenter Ueli Maurer en 2019 (qui s’en souvient?). Ueli Maurer est Ueli Maurer et reste plutôt l’exception que la règle dans sa manière d’être président. Il a été reçu par Trump à la Maison blanche, même si cela ne saurait constituer un diplôme d’honorabilité! En 2021, Guy Parmelin aura l’occasion de démontrer si un représentant de l’UDC peut s’inscrire dans la grande tradition de nos présidentes et présidents ou s’il est condamné à jouer le petit bras souverainiste pour ne pas contrarier sa base électorale!

Si plus grand monde ne parle encore de notre actuel ministre des affaires étrangères, ce n’est pas parce qu’il n’est pas président. Il est largement responsable de ce qui lui arrive. Inutile en effet de revenir sur ses faux pas, son absence de substance et sa difficulté quasi rédhibitoire à s’entourer d’une «garde rapprochée diplomatique» (mises à part pour les questions européennes) à la fois à la hauteur des vrais défis de politique étrangère et capable de le protéger efficacement. Entré en confinement avant la crise sanitaire, il y est resté. Ce vide à la tête du DFAE, plutôt rare dans notre histoire récente, constitue en revanche une belle opportunité pour nos présidents et présidentes qui, généralement, ne se font pas prier pour l’occuper avec appétit et maîtrise.

Le succès de la double présidence de la Confédération et de l’OSCE de Didier Burkhalter en 2014, en pleine crise ukrainienne, est encore dans toutes les mémoires. Cet alignement des planètes fut exceptionnel et le restera! Si nous n’avons aucune influence sur l’alignement des astres, rien ne nous empêche de nous interroger sur la manière d’en reproduire un de manière proactive. Une solution pourrait être trouvée dans notre histoire: un retour à la situation qui prévalait entre 1848 et 1914 ! Rattacher le DFAE à la présidente ou au président de la Confédération, dans un vaste Département présidentiel, placerait la Suisse en situation idéale pour exercer son influence dans le monde sur des dossiers vitaux pour elle. Ce serait l’assurance d’avoir toujours accès à la plus haute marche des exécutifs. Dans le contexte d’une telle réforme, l’idée de prolonger le mandat de la présidence à deux ans voire plus, pour donner plus de visibilité internationale au titulaire, pourrait aussi être un développement positif.

Qu’adviendrait-il du DFAE et de ses excellents collaborateurs ? Bien loin de perdre au change, ils y gagneraient! Au jour le jour ils seraient dirigés par un «vice-conseiller fédéral» ou un «super-secrétaire d’Etat» (confirmé par l’Assemblée fédérale). Si entre 1848 et 1914 le DPF ne disposait que «de très peu de moyens», les choses ont fort heureusement bien changé aujourd’hui. Ainsi ne seraient-ils plus dépendants des velléités d’un chef, plus ou moins préparé à diriger un département qui lui a été la plupart du temps imposé, mais d’une présidente ou d’un président, qui est déjà convaincu ou qui comprend généralement assez vite l’importance des contacts internationaux au plus haut niveau.

La Suisse aurait ainsi tout à gagner que ses affaires étrangères deviennent une affaire présidentielle! Une manière élégante de donner raison à nos Pères fondateurs plus de 170 ans après! Les pays aussi devraient se méfier de leurs premières impressions, car elles sont souvent les bonnes.

Crypto AG : Honneur perdu ou retrouvé de la Suisse ?

Une histoire sidérante

Depuis l’éclatement de l’affaire, suite à la déclassification des papiers Minerva de la CIA, nous connaissons, encore que très superficiellement, contrairement à ce que veulent nous faire accroire certains politiques, les méandres nauséabonds de l’histoire pour le moins curieuse de cette entreprise zougoise peu ordinaire. Si la pointe de l’iceberg nous a été révélée, la partie immergée de l’implication de la Suisse officielle reste à être « décryptée » !

Inutile d’y revenir sinon pour rappeler l’essentiel. Créée après la guerre et bénéficiant largement de la neutralité et de la réputation d’honorabilité et d’honnêteté de la Suisse, elle est très vite devenue incontournable sur le marché des appareils à coder et décoder les transmissions secrètes ou confidentielles de près de la moitié des pays dans le monde, à l’exception notoire des pays du bloc soviétique. Régulièrement victime de rumeurs sur ses connivences avec la CIA américaine, elle a toujours réussi à sauver sa « virginité » et à retomber sur ses pattes. C’est l’arrestation de son représentant en Iran, dans les années 90, qui a constitué le plus grand risque que le pot aux roses ne soit découvert. Mais là encore, grâce aux menaces et à un arrangement financier, l’entreprise a sauvé sa crédibilité et pu poursuivre cahin-caha son curieux business jusque dans les années 2000.

Les papiers de la CIA nous apprennent que non seulement les pires soupçons qui avaient émaillé les 48 ans d’existence de la société, étaient fondés mais que la réalité dépassait largement la fiction, puisque Crypto AG était passée entièrement dans les mains de la CIA et du NDB allemand, par le biais d’une société écran établie au Lichtenstein. Cette création que même John le Carré n’aurait imaginée dans ses meilleurs romans, a perduré jusqu’en 2018, avec comme seul propriétaire la CIA, le NDB allemand ayant quitté une embarcation qui lui était devenue trop périlleuse dans les années 90. Enfantée durant la guerre froide, Crypto AG a donc continué de sévir bien après elle !

La Suisse prise la main dans le sac

Et la Suisse vous direz-vous, quel rôle a-t-elle joué ? N’a-t-elle rien su ? N’a-t-elle été que l’innocente petite victime de gros méchants services de renseignements étrangers ? Répondre par l’affirmative traduirait une piètre opinion de nos services et de leur professionnalisme. La CIA – que ferait-on sans elle ? – nous apprend que la Suisse officielle aurait été mise au courant (le conditionnel reste de rigueur !) depuis le début du montage. Elle cite même le nom du Conseiller fédéral Kaspar Villiger qui, en qualité de Chef du Département de la défense, aurait été mis dans la confidence. Nous avons aussi appris que l’organigramme de Crypto AG n’était qu’un alibi, un écran de fumée, pour lui donner toutes les apparences propres en ordre d’une société bien helvétique : un conseil d’administration peuplé de parlementaires, d’ex-parlementaires et de présidents de la bonne ville de Zoug. Comment ne pas faire confiance à ces magistrats et édiles radicaux et démocrates-chrétiennes à la réputation au-dessus de tout soupçon ?

« Mon Dieu protégez-moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge » ! C’est en effet grâce à la CIA qu’est apparue au grand jour la réalité plutôt sordide d’un petit pays neutre, qui a toujours aimé se considérer comme le meilleur en tout y compris l’honnêteté, mais dont certains représentants et services officiels auraient, à son insu et en usurpant sa réputation, accepté de jouer les supplétifs pour permettre à la centrale de Langley d’espionner plus de la moitié de la planète. Jetant par-dessus bord pêle-mêle neutralité et honnêteté, prenant le risque de perdre toute crédibilité si nous étions découverts la main dans le sac, ces responsables et services officiels suisses auraient pris le risque inconsidéré de jouer le jeu de la CIA et du NDB allemand, en couvrant ce que le Washington Post a d’ores et déjà appelé « le coup du siècle de l’espionnage ».

Honneur perdu

Voilà où nous en sommes ! D’un côté des certitudes sidérantes, de l’autre d’horribles soupçons, les deux entachant sérieusement l’honneur de la Suisse. Quelle serait la réaction d’une démocratie normale ? Faire la lumière bien sûr ! On a cru tout d’abord la classe politique choquée et unie pour réclamer une Commission d’enquête parlementaire. Très vite la résolution de certains de nos élus a commencé à vaciller. Alors que l’affaire touche potentiellement au cœur de notre image dans le monde, notre honnêteté en tant qu’Etat, nous assistons incrédules à la réapparition de la ligne de démarcation partisane droite-gauche. Pendant que la gauche favorise toujours les grands moyens, la droite ne va pas (encore ?) jusqu’à déclarer qu’il faut passer à autre chose. Plus subtilement, elle insinue qu’il faut replacer l’affaire dans son « contexte de guerre froide », que nous n’avions pas d’autre choix. Laissant même entendre que les partisans d’une Commission d’enquête seraient de dangereux rigolos, voire des traîtres à la patrie, ils poussent la plaisanterie, jouant avec les mots, la raison, ou la raison d’Etat qu’eux garderaient à l’inverse d’une gauche qui l’aurait perdue et qui tenterait indignement de capitaliser sur les malheurs passagers du pays. Une femme politique zurichoise est allée jusqu’à déclarer que le vrai scandale serait le scandale, insinuant que tout cela avait été monté de toute pièce par certains médias et relayé par la gauche. Un de ses collègues cantonaux a franchi le pas, annonçant que dans deux semaines plus personne n’en parlerait ! On a bien compris que ce serait le vœu le plus cher de ceux qui souhaitent isoler l’affaire dans un conteneur et le précipiter au fond du lac comme un produit toxique dont on se débarrasserait.

Le syndrome du sparadrap

Le principal argument des partisans de l’oubli, après celui du contexte historique, est qu’aucun Etat lésé n’a jusqu’ici protesté. Dix jours de silence après 48 ans d’espionnage leur suffisent pour conclure qu’il n’y aura pas de suite. On se trompe si l’on pense que les Etats grugés vont se taire et ne pas modifier leur attitude à notre égard. Notre duplicité a été mise au grand jour par rapport au passé et risque aussi de peser dans la perspective de notre volonté de prendre toute notre part sur le marché lucratif de la sécurité numérique et dans la diplomatie digitale. La Chine, qui ne figure pas parmi les victimes de Crypto AG, s’est d’ores et déjà emparée de l’affaire dans le contexte de la guerre que mènent les USA contre Huawei. Si l’on ne fait pas émerger toute la vérité, soyons certains que Crypto AG va nous coller à la peau comme un sparadrap désagréable. Notre politique étrangère, les bons offices mais aussi notre souhait de prendre place à la table du Conseil de Sécurité, pourrait aussi en être affectée. Le contexte est rendu encore plus délicat par la présence au sein du DFAE d’un haut fonctionnaire très influent qui se retrouve au centre des intersections entre diplomatie et renseignements et entre passé et présent.

Mais qu’est-ce qui les retient ?

On pourrait penser naïvement que la recherche de la vérité serait dans l’intérêt de tous, à commencer par ceux dont les noms ont été révélés et qui s’estiment injustement jetés en pâture. Dans l’intérêt aussi de ce qui est présenté par certains journalistes d’investigation comme une collusion radicale-démocrate-chrétienne zougoise. Dans l’intérêt des Services de renseignements et de la Police fédérale, puisqu’on a prétendu que les premiers n’ignoraient rien de l’opération et que la seconde n’a rien trouvé dans les années 90 parce qu’elle n’aurait rien cherché !

Face au manque de volonté des uns ou au refus des autres de rechercher la vérité des faits, un terrible soupçon nous envahit forcément. On n’en est pas encore là, puisque les partis les moins chauds à chercher continuent de défendre l’idée que si les résultats de l’enquête dont s’est d’ores et déjà saisie une Commission parlementaire permanente (Délégation de la Commission de gestion) ne sont pas satisfaisants ils pourraient soutenir la création d’une Commission d’enquête ad hoc que nous n’avons connue que deux fois dans notre histoire. Qui estimera si les résultats sont satisfaisants ?

Il est réjouissant et inquiétant à la fois que dans une des plus vieilles démocraties du monde – c’est ainsi que nous aimons nous voir – c’est le quatrième pouvoir (la presse) qui sauve pour l’instant l’honneur de la Suisse, après que dans cette affaire les trois premiers (exécutif, législatif et judiciaire) aient failli. Nos parlementaires peuvent rattraper la situation et reprendre la main, remettant le deuxième pouvoir à la place qu’il n’aurait jamais dû quitter ! En identifiant les dysfonctionnements et en nommant officiellement les responsables ils redonneraient à la Suisse son honneur !

Comme chaque pays, nous avons des intérêts et le droit de les défendre mais aussi des valeurs. Si dans l’histoire une mauvaise interprétation de la défense des premiers nous a amenés à nous éloigner des secondes, nous serons jugés plutôt sur notre volonté et notre capacité à reconnaitre nos erreurs et faire en sorte qu’elles ne se reproduisent plus que sur nos fautes. Contrairement aux dictatures, c’est ce qui fait la grandeur des démocraties!

DFAE: Think tank ou ministère?

C’est la question que l’on se pose inévitablement à la lecture de l’excellente « Stratégie de politique extérieure 2020-2023 » publiée le 29 janvier. Côté positif : les fonctionnaires qui l’ont élaborée ont prouvé qu’ils n’ont rien perdu des qualités qui caractérisent le Département depuis des décennies, malgré les errances de gouvernance des deux dernières années. Côté négatif : elle souligne de manière criarde ces errances. On ne peut dès lors s’empêcher de se demander si la mission des auteurs ne fut pas d’élaborer un papier prenant le contre-pied systématique de la politique, ou plutôt de la non-politique menée depuis deux ans, tant il constitue un virage à 180°, comme un retour aux valeurs éprouvées de la politique étrangère de la Suisse, que M. Cassis avait voulu jeter par-dessus bord. Pour faire court : la nouvelle stratégie efface en quelques coups de crayons deux ans de « cassisme » ! C’est comme si elle ramenait aux affaires d’un coup de baguette magique Micheline Calmy-Rey, Didier Burkhalter et leurs prédécesseurs ! Très beau, sans doute trop, car une stratégie qui ne serait pas mise en œuvre aurait autant d’utilité qu’un GPS désactivé.

Contradictions

PAIX ET SECURITE : Cette première priorité thématique tombe dans le champ des compétences du DFAE et illustre de manière criarde le fossé entre ce qui ne pourraient être que les vœux pieux de cette nouvelle stratégie et les faits.

Selon la stratégie, en entrant au Conseil de Sécurité, « la Suisse s’engage et contribue de manière crédible à l’ordre international pacifique régi par les règles de l’instance multilatérale ». Or encore tout récemment, le « Plan Trump » de paix israélo-palestinien a été publié. En reconnaissant plus d’un demi-siècle d’occupation de territoires par la force, il constitue un déni de « l’ordre international régi par le Conseil de Sécurité » que la Suisse s’engage à défendre. Le DFAE a réagi timidement et a pris garde de ne pas rappeler aux Etats-Unis le respect des résolutions du Conseil de Sécurité, dont la Résolution 242, qui exigent le retrait d’Israël des territoires occupés. La question est dès lors légitime : une fois au Conseil de Sécurité, le DFAE entend-il défendre à la fois sa stratégie et le respect de l’ordre international ou poursuivre une politique peu cohérente et louvoyante ? Dans le deuxième cas, l’argent du contribuable pourrait être mieux engagé.

S’agissant du respect des droits de l’homme et de la démocratie, la stratégie annonce que « la Suisse s’engage pour la consolidation de l’universalité des droits de l’homme au sein d’institutions comme le Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève (…) en prêtant une attention particulière aux groupes les plus vulnérables » et que « cette lutte résolue pour la liberté et la démocratie signifie également prendre des risques ». Or dans les faits, le DFAE s’est abstenu de soutenir une résolution du Conseil des Droits de l’Homme demandant à l’Arabie Saoudite de libérer les femmes emprisonnées pour délit d’opinion. Il en est allé de même avec une déclaration onusienne dénonçant les détentions massives d’Ouïgours par la Chine. Dans ces deux cas, il y a une claire contradiction entre la « prise de risque », que la stratégie appelle de ses vœux, et la réalité !

En matière de migrations et de réfugiés, la stratégie écrit que la Suisse cherchera à résoudre ces questions en « s’appuyant sur les instruments internationaux », notamment « les règles de droit souple (soft law) », ainsi qu’en « soutenant la protection durable des réfugiés dans les régions de premier accueil ». Dans les faits toutefois, M. Cassis et le DFAE ont abandonné leur ambassadeur à New York, qui avait négocié avec succès l’Accord sur les migrations. Ils ont aussi participé au lynchage de Pierre Krähenbühl, Directeur suisse de l’UNRWA qui soutient précisément les réfugiés sur place, avant que ce dernier n’ait été blanchi des accusations portées contre lui !

Concernant la politique de sécurité, la stratégie note que les priorités suisses sont « la réduction des risques liés aux armes nucléaires et le désarmement nucléaire ». Dans la réalité, M. Cassis refuse de suivre l’injonction du Parlement de signer et ratifier le « Traité d’interdiction des armes nucléaires » (TIAN), bébé de la diplomatie onusienne de la Suisse. Je n’y reviens pas et rappelle mes Blogs y relatifs : https://blogs.letemps.ch/georges-martin/2019/03/08/agissez-contre-la-bombe-madame-la-secretaire-detat/ . Dans le domaine des armes conventionnelles enfin, la Stratégie souligne la priorité de la Suisse pour « l’interdiction des mines antipersonnel ». Or, le DFAE n’a pas réagi à la récente décision de l’administration Trump de remettre en service cette arme inhumaine .

PRIORITES GEOGRAPHIQUES : également compétences du DFAE, elles illustrent tout autant les contradictions entre stratégie et réalité. Sans entrer dans les détails, quelques exemples significatifs :

Europe du Sud-Est, Europe de l’Est et régions limitrophes : la stratégie identifie Russie et Turquie comme pays prioritaires. Alors que « la question kurde » et « l’engagement de la Turquie dans des opérations militaires dans la région » sont mentionnés, rien n’est dit sur ce qui pourrait être nommé « l’engagement de la Russie dans des opérations militaires en Ukraine ». Rappeler la position de la Suisse par rapport à l’occupation illégale de la Crimée – position d’ailleurs identique à celle de l’ONU – ne devrait en rien affecter le fait que « la Suisse est appréciée pour son impartialité ».

Afrique subsaharienne : la stratégie mentionne avec raison « le Sahel comme zone d’exacerbation de la crise humanitaire nourrissant les conflits ». Or, le pays prioritaire identifié sur le continent africain est l’Afrique du Sud. On peut dès lors se demander pourquoi se concentrer sur le pays le plus éloigné du nôtre, alors que manifestement le risque le plus urgent posé au flanc sud de l’Europe provient de la déstabilisation de la zone saharo-sahélienne. Le fait que l’Afrique du Sud soit « membre du G20 » semble avoir joué un rôle décisif dans ce choix, mais cela devait-il constituer le critère principal ?

Proche et Moyen-Orient et Afrique du Nord : la stratégie adopte une approche de nature thématique et fait dès lors réapparaître les contradictions avec la politique menée par le DFAE. Ainsi, « la nécessité d‘offrir des perspectives, notamment aux femmes » est à mettre en relation avec l’absence de soutien susmentionnée à la résolution du Conseil des Droits de l’Homme sur l’Arabie Saoudite. De même, « l’engagement de la Suisse à la protection sur place des réfugiés » contredit le lâchage de l’UNRWA.

Asie-Pacifique : la stratégie mentionne « l’engagement de la Suisse en faveur d’une réduction des risques posés par les armes nucléaires et de l’amélioration du respect des droits de l’homme ». Pourquoi dès lors ne pas adhérer au TIAN ? La Suisse a en effet déclaré, en 2010 déjà, que « l’arme nucléaire viole sans exception les principes fondamentaux du droit international humanitaire et qu’il faut la mettre hors-la-loi au moyen d’une nouvelle convention ». Concernant la Chine, il est indiqué que notre pays cherchera à « tirer le meilleur parti de la Belt and Road Initiative pour les intérêts de l’économie suisse tout en insistant sur le respect des valeurs et des règles universelles en termes de durabilité sur les plans économique, social et écologique au profit des pays cibles ». Belle ambition qu’il faudra mesurer à l’aune de la position du Conseil Fédéral par rapport à l’Initiative sur les multinationales responsables. Concernant l’Inde, la stratégie mentionne « les nombreuses questions en politique intérieure soulevées par des tendances souverainistes », mais passe comme chat sur braise sur la position du DFAE par rapport à la loi sur la nationalité qui discrimine des millions de musulmans.

Amériques : la stratégie identifie notamment la priorité de « collaborer avec les États-Unis afin de renforcer une architecture de sécurité mondiale fondée sur des règles ». Cet objectif souligne a contrario l’approche actuelle très naïve et servile du DFAE, qui fait les yeux doux à l’administration Trump dans l’espoir illusoire de reconnaissance.

Irréalisme

Concernant la PROSPERITE, la DURABILITE et la NUMERISATION, autres priorités de la stratégie, une question s’impose : quelle est la place du DFAE ? Mise à part la Coopération au Développement, la part qui revient au DFAE dans ces priorités est en effet quasi inexistante. Que l’on parle « d’économie ; de système monétaire, financier et commercial mondiaux ; d’accords économiques et financiers ; de formation, de recherche et d’innovation ; de climat ; d’eau ; de politique énergétique ; de politique de santé, de cyber diplomatie, … », le DFAE n’a ni la compétence ni le personnel pour mener des politiques dans ces domaines. Ce sont d’autres Départements et Offices qui sont compétents.

Si la stratégie pose correctement le diagnostic elle ne propose aucune solution pour remédier à la situation :« la clé du succès de la politique extérieure réside dans l’affectation de collaboratrices et collaborateurs qualifiés, possédant le bon profil et les compétences appropriés et placés au bon endroit… afin d’assurer une présence optimale à l’étranger et d’avoir un réseau extérieur exemplaire du point de vue de son efficacité ». Cela ne reflète pas en effet la politique du personnel des deux dernières années, qui ont vu de nombreux collaboratrices et collaborateurs quitter le département.

Conclusion

A ce stade, le DFAE aurait donc beaucoup de difficultés à traduire dans les faits au moins trois des quatre priorités thématiques d’une stratégie qui est censée être mise en œuvre dès cette année! 

Or, en l’absence de mise en œuvre, elle risque de rejoindre au cimetière des éléphants tous les documents produits par l’administration avant elle. Malgré son excellence, elle ne peut en effet par elle-même offrir la garantie d’être mise en œuvre. Seul le Chef du Département peut l’offrir! Or, au cours des deux dernières années, le DFAE nous a transformés en chats échaudés. Nous craignons l’eau froide de ses contradictions, de ses incohérences et de ses déclarations irréalistes. Contrairement à ses prédécesseurs, qui parlaient peu de stratégie mais faisaient de la politique, M. Cassis s’en va aujourd’hui par monts et par vaux avec, sous le bras, « sa stratégie powerpointisée ». Cela n’est pas pour nous rassurer. Ce n’est pas sur ses talents de marketeur qu’il sera jugé mais sur sa détermination à appliquer la feuille de route et les principes élaborés par ses diplomates, dont généralement il se méfie, reclus dans la tour d’ivoire que lui a construit sa garde rapprochée. Les mois qui viennent donneront déjà des indications. Très vite nous saurons si le DFAE se contentera d’être un super Think tank ou si on lui donnera la possibilité de façonner et de peser sur l’action de la Suisse dans le monde. Deux ans d’absence, de contradictions et d’incohérences c’est long…trop long !

Ignazio Cassis stop ou encore?

Il y a des rendez-vous plus historiques que d’autres. Celui du 11 décembre en est un. Encarté dans aucun parti, sinon celui de la Suisse, je propose une modeste contribution, très personnelle, pour aider celles et ceux qui devront décider à le faire en meilleure connaissance de cause.

Ce lundi 2 décembre marque l’ouverture de la 51ème législature du nouveau Parlement suisse. Sa première grande décision en effet sera, le mercredi 11, l’élection du Conseil fédéral : 8 candidates et candidats pour 7 sièges ! Scénario inhabituel dans un pays propre en ordre qui déteste les surprises. Or, un peu comme les mouvements tectoniques provoqués par le déplacement des plaques en profondeur, ce scénario peut se reproduire lorsqu’un changement brutal et profond sort des urnes. Sans remonter aux modifications historiques de la « formule magique », souvenons-nous de 2003 qui a vu l’arrivée d’un deuxième Conseiller fédéral UDC, Christoph Blocher, au prix de la destitution aussi brutale que cruelle de la Conseillère fédérale PDC, Ruth Metzler, avant d’être destitué à son tour quatre ans plus tard.

Vague verte

Aujourd’hui, la question est de savoir si la vague verte déclenchée par le peuple, après avoir emporté avec elle les élections et s’être ouvert toutes grandes les portes du Parlement s’engouffrera dans la salle du Conseil fédéral ou si elle pourra être stoppée à sa porte. Jusqu’ici, la droite et le centre majoritaire font de la résistance et semble vouloir se mettre en travers du souhait clairement exprimé dans les urnes. Les Suisses ont en effet placé les Verts en situation de revendiquer un siège gouvernemental. Notre système voudrait qu’ils soient entendus et intégrés dans une nouvelle « formule magique ». Or, ceux qui sont dans la forteresse, à l’exception du PS , ne veulent pas entrer en matière au prétexte que la poussée verte doit être confirmée dans quatre ans.

Les mêmes qui leur conseillaient il y a quatre ans déjà d’attendre de meilleurs scores leur disent aujourd’hui que finalement ce ne sont pas les mathématiques qui font le gouvernement, mais la cohérence et la stabilité. Un gouvernement majoritairement à droite offre en effet l’apparence de la cohérence et de la stabilité. Le problème est qu’il ne correspond plus à ce que veulent les Suisses. Comme si l’on tentait d’empêcher la terre de trembler pour conserver stabilité et cohérence en surface ! On ne peut qu’espérer que nos élus mettent à profit les jours qui leur restent pour revenir à la raison nationale, au-dessus des intérêts partisans. Une question simple : iront-ils jusqu’à refuser aux Verts l’entrée au Conseil fédéral en cette année particulièrement symbolique qui a vu une prise de conscience sans précédent de la jeunesse suisse et mondiale mobilisée derrière l’urgence climatique? Souhaitent-ils un troisième tour parlementaire pour prendre leur revanche contre ces « citoyens infantiles qui auraient cédé sans raison à leurs émotions … vertes, sous l’influence des médias » ? Ou simplement prolonger un peu encore un entre-soi politique que les Suisses manifestement ne veulent plus ?

Les regards convergent vers le PLR. Va-t-il renoncer de son propre chef à son deuxième siège, avant que l’histoire tôt ou tard ne décide pour lui, comme elle l’a fait au détriment du PDC en 2003? Personne en effet ne devrait avoir intérêt à exclure les Verts du compromis fédéral, sauf à souhaiter l’émergence d’un populisme écologique, qui encombrerait les avenues de la démocratie directe et de nos villes dans les quatre ans qui viennent. On peut prendre l’équation comme on veut, la vraie stabilité et cohérence gouvernementale en Suisse aujourd’hui imposerait d’intégrer les Verts et non l’inverse.

La solution au PLR

Auquel des deux sièges au Conseil fédéral d’un PLR surreprésenté faudrait-il renoncer ? Telle est la vraie question ! Trois critères pour la réponse : le bilan, le genre et la provenance régionale. Dans cet ordre! Pourquoi d’abord le bilan ? Parce que, et c’est une chance, les deux personnes concernées en ont un et que seuls les meilleurs devraient être hissés à ce niveau de responsabilité ! En effet, lorsqu’un nouveau Conseiller fédéral est élu, personne n’a de certitude sur ses aptitudes à remplir la fonction. Dans ce cas, aussi bien Karin Keller-Sutter qu’Ignazio Cassis ont eu l’occasion de prouver leur valeur et ont un bilan. Le critère du genre, favorable à la candidate verte, étant curieusement absent des réflexions cette fois, certains ont eu recours à la Constitution fédérale pour tenter de figer le statu quo. Cette dernière, en encourageant une présence équitable au gouvernement de toutes les régions du pays empêcherait par principe aujourd’hui l’entrée au gouvernement des Verts. Etonnant argument dans les bouches en cœur des représentants des grands partis gouvernementaux qui ont vécu sans état d’âme, lorsque cela les arrangeait, l’“illégalité constitutionnelle” des vingt ans qui ont précédé l’arrivée de Flavio Cotti au Conseil fédéral et les vingt ans qui ont suivi son départ, sans jamais présenter des candidats tessinois en situation d’être élus. A quel moment l’hypocrisie devient-elle de la mauvaise foi?

Pour les départager, les deux bilans sont donc décisifs. Celui de Karin Keller-Sutter est, de l’avis de tous, irréprochable. Qu’en est-il de celui d’Ignazio Cassis? C’est ce dernier lui-même qui a refusé de le mettre en avant et qui a sonné la retraite de ses partisans sur la dernière ligne de défense (tessinoise) de son siège, comme sur une Ligne Maginot salvatrice. Pourquoi diable ne l’a-t-il pas mis en avant, son bilan ? Ajouté au bonus de sa nouveauté (deux ans) et à celui de son origine un bon bilan lui aurait permis de considérer sa réélection comme d’ores et déjà acquise. Alors pourquoi ne veut-il pas en parler ? Y-a-t-il du flou ou même le loup ?

Bilan plus que mitigé

Force est de reconnaitre que le qualificatif d’« apprenti » dont Christian Levrat l’a affublé au début de son mandat lui est resté collé à la peau comme un sparadrap. Il y a mis du sien! Dès le début il n’a pas su s’entourer des personnes qui lui auraient permis de faire oublier son absence de compétence en matière de politique étrangère. La faute originelle, tout le monde en convient aujourd’hui même le principal intéressé, aura été de conserver la Secrétaire d’Etat nommée par son prédécesseur peu de mois avant son entrée en fonction. Il lui aura fallu deux mois pour lui enlever l’essentiel de ses prérogatives en matière européenne mais deux ans pour s’en séparer définitivement. Le mal était fait, comme on l’a vu, de manière emblématique, dans le processus de paix au Mozambique, que sa principale collaboratrice a presque failli faire dérailler à force de ne rien comprendre au processus et de mener une querelle personnelle contre son architecte, l’ambassadeur suisse à Maputo. En outre, sous sa direction le climat de travail au DFAE est devenu si lourd que de nombreux collaborateurs, surtout des collaboratrices, l’ont quitté ces derniers mois.

Au cours des deux ans de son règne, Ignazio Cassis aura donné l’impression d’être assis devant une console Play Station. Il lançait un “game” lorsque cela lui plaisait et croyait pouvoir l’arrêter, ou le “reseter”, selon sa volonté. Même son principal dossier, l’Europe, qu’il voulait “reseté” lui a joué des tours et est aujourd’hui grippé. La politique étrangère n’est pas un jeu électronique. Un jour l’UNRWA est partie au problème israélo-palestinien, un autre non. Un jour les syndicats et les ouvriers sont un obstacle à la conclusion d’un Accord-cadre avec l’UE, un autre non. Un jour Philip Morris est bienvenu pour sponsoriser la « Swiss House » de Dubaï, un autre non. Un jour Glencore est exemplaire, un autre non, surtout après que la mine, qu’il avait visitée tout sourire, a dû être fermée. Un jour il estime bon que la Suisse exporte des armes de guerre vers les pays en guerre civile, un autre il interdit à Pilatus d’assurer le service après-vente d’anciens contrats en Arabie Saoudite. Il a essayé de se sortir de ces contradictions, tout récemment, en les mettant sur le compte de ces autres langues que sa langue maternelle dans lesquelles il doit s’exprimer. En cela, il partage le sort de tous ses collègues du gouvernement qui doivent chacun à leur tour sortir de leur zone de confort linguistique.

Ce cha-cha-cha politique, qui rappelle l’homme de PROTELL d’avant son élection, a interpellé les observateurs. Était-il le signe d’un manque de convictions ou la traduction d’une stratégie de la provocation bien réfléchie ? Encore aujourd’hui les avis sont partagés. Son approche du multilatéralisme onusien peut apporter des éléments de réponse. Après ses discussions avec le Secrétaire d’Etat Pompeo et l’ancien Conseiller à la sécurité nationale John Bolton à Washington, il s’était félicité d’avoir parlé avec eux des réformes nécessaires du multilatéralisme. Inquiétant compte tenu de leur pédigré ! En même temps, il louait le multilatéralisme sans que cela se traduise dans les faits. S’agissant de l’UNRWA, il s’est engouffré avec une apparente délectation dans la brèche ouverte par la fuite faisant état d’une procédure d’investigation interne en cours. Au lieu de respecter la présomption d’innocence de son directeur suisse, Peter Krähenbühl, innocenté par la suite, Ignazio Cassis s‘est senti faussement conforté dans ses critiques précédentes et en a remis une couche. Concernant le Traité d’interdiction des armes nucléaires et du Pacte sur les migrations de Marrakech, deux bébés de la diplomatie suisse, il a aussi tiré la prise, à la surprise de nos partenaires internationaux et de l’ONU. Même double approche pour les droits de l’homme: cause noble mais probablement pas assez pour l’amener à soutenir l’adoption au Conseil des droits de l’homme d’une résolution de soutien aux femmes Saoudiennes. Cette cohérence pro-multilatéraliste dans les discours mais plutôt anti dans les faits est peut-être la seule constante qu’il ait manifestée en deux ans. En y introduisant toute sorte de conditionnalités, il a aussi réussi à susciter la controverse par rapport à notre politique de coopération au développement jusqu’ici largement soutenue. Enfin, il a espéré se redonner de l’air et de la cohérence avec ses “Visions 2028 “ pour le DFAE, comme une assurance (sur)vie jusqu’à cette date. Peu les ont lues et plus personne n’en parle.

Le PDC possède les clefs

La politique est cruelle. L’entrée des Verts au gouvernement ne peut se faire que par deux moyens: le retrait volontaire d’Ignazio Cassis avant ou pendant l’élection ou un basculement de majorité. La première option restant peu plausible, seul le PDC pourrait provoquer la deuxième. En a-t-il le courage ? Le parti a été victime de la “trahison” du PLR en 2003 et a joué un rôle crucial dans la destitution de Christoph Blocher en 2007. Il a ainsi prouvé dans le passé qu’il peut maîtriser ce genre d’opérations lorsqu’il le souhaite! Il ne lui a sans doute pas échappé que des éléments objectifs pourraient l’aider dans son choix aujourd’hui. Si le bilan du Tessinois ne plaide guère en sa faveur, même son canton d’origine ne se tient plus derrière lui comme un seul homme. Toujours plus de critiques passent le Gothard pour faire comprendre que son départ pour une bonne cause (verte) ne provoquerait aucune insurrection. Une solution de remplacement pourrait d’ailleurs être toute trouvée lors de la prochaine vacance socialiste au Conseil fédéral : Marina Carobbio la nouvelle Sénatrice.

Le 11 décembre entrera d’une manière ou d’une autre dans l’histoire suisse. Ce sera soit la date de l’entrée des Verts au gouvernement soit celle du refus du Parlement d’entendre les Suisses ! Nos représentants auront le choix entre fixer leurs regards dans le rétroviseur ou le projeter vers l’avenir ! Quoiqu’il en soit le peuple aura le dernier mot et, on le sait, ce peuple-là n’aime pas que l’on refuse trop longtemps de l’entendre. Les pères de notre Constitution n’ont pas accordé au Parlement la prérogative d’élire le gouvernement du pays avec une note de bas de page leur conseillant de systématiquement s’opposer à la volonté populaire!

Une remarque finale: le fait que la gauche probablement approuverait les vues exprimées ci-dessus ne leur ajoute ni ne leur enlève de la pertinence. La politique est une science hautement relative. Si Ignazio Cassis était PS et fortement profilé à gauche c’est cette dernière qui jurerait, la main sur le cœur, de défendre jusqu’au bout la présence tessinoise au Conseil fédéral, alors que la droite aurait déjà déposé ses valises devant sa porte avec un aller simple pour Lugano! 

DFAE entre la Commedia dell’arte et Tinguely?

 

On aimerait tant être certain que cette fois soit la bonne, que le DFAE ait enfin trouvé sa vitesse de croisière. Cela fera en effet bientôt deux ans qu’Ignazio Cassis en a pris les rênes. Deux ans de ruptures, en partie en tout cas, avec ses prédécesseurs, mais aussi avec nos traditions, nos valeurs, notre cohérence, notre prévisibilité sur la scène internationale. Deux ans de tergiversations et de demi-mesures au sommet : après trois mois seulement ou déjà, dégradation de la Secrétaire d’Etat mais en même temps son maintien dans une fonction plus subalterne, en numéro 1B, dans le domaine politique mais restée très effective en matière de politique du personnel et de transferts avec ce que cela implique.


La Conférence des ambassadeurs, l’événement qui rythme la rentrée, vient de se tenir à Berne. La présence annuelle dans un même lieu de tous nos représentants à l’étranger offre une occasion privilégiée pour fixer les priorités des mois voire des années à venir. S’il y en a c’est aussi le moment d’annoncer des tournants, d’indiquer les nouvelles règles du jeu. Ignacio Cassis n’avait-il pas pris la décision, brutale à la veille de l’ouverture de cette conférence, d’annoncer qu’il allait se séparer de sa Secrétaire d’Etat ? Si le divorce était sans doute une réalité depuis longtemps et si son annonce aurait été parfaitement légitime lors de son entrée en fonction, aujourd’hui c’est le moment de l’annonce qui a surpris. Couper les ailes de celle à qui revenait la mission de diriger les travaux de la conférence juste avant le décollage a interrogé. Cette concomitance avait d’ailleurs amené Ignazio Cassis, comme pour s’excuser de sa résolution, dans une lettre envoyée à tous ses collaborateurs du haut en bas de la hiérarchie, au moment-même où il lui montrait la porte à couvrir sa Secrétaire d’Etat de tant de louanges, que l’on a de la peine à imaginer comment il pourra s’en passer !


On a eu l’impression de revivre le scénario d’il y a quatre ans, lorsque la même mésaventure était survenue à son prédécesseur. Alors ce fut une fuite qui avait précipité l’annonce d’une décision qui aurait dû rester secrète jusqu’après la conférence. La similitude interpelle. C’est comme si M. Cassis copie plus facilement les maladresses et les erreurs de décision de son prédécesseur qu’il ne reprend à son compte ses fortes décisions en matière politique et ses convictions multilatéralistes.


La Conférence des ambassadeurs allait-elle enfin coïncider avec les vrais débuts d’Ignazio Cassis après ses deux premières années d’errance ?


Ceux qui attendaient des assurances et des certitudes devront encore attendre. M. Cassis s’est félicité dans son discours d’ouverture des succès qu’il s’attribue. Sans trop s’y attarder, et pour cause, il estime qu’en matière de politique européenne, sa promesse de « reset » a été tenue, puisqu’il y a “un projet d’accord”. Ceux qui avaient cru comprendre, il y a deux ans, qu’il avait promis un accord définitif avec Bruxelles en sont pour leurs frais. En matière de personnel, l’adoption de la nouvelle politique serait, elle aussi, un succès. Il est un peu prématuré de le dire, car seul l’avenir, lorsque M. Cassis aura quitté le département, dira le prix qu’il en coûtera aux différentes carrières du DFAE et les dommages collatéraux voire les effets pervers de ces mesures sur la politique des transferts notamment. Pour le reste, le
maître mot semble être « avenir ! avenir !». Qui pourrait contredire le bienfondé de vouloir préparer l’avenir ? Mais au-delà de quelques vœux pieux, on serait bien en peine d’apprendre comment le Chef du Département entend préparer cet avenir. N’est-ce pas de Gaulle qui disait que l’on ne construit pas l’Europe en sautant comme des cabris et en criant « Europe Europe » ? Il en va sans doute de même s’agissant de l’avenir !


Ce ne sont pas les « Visions 2028 » récemment publiées qui apporteront des réponses, dans la mesure où l’essentiel des propositions (migration, environnement, exportation …) est du ressort d’autres départements, sauf à imaginer que le DFAE ne se considère plus comme le moteur de notre action extérieure. La stratégie des prochains trois à quatre ans annoncée pour la fin de l’année n’est que la nouvelle saison d’un exercice obligé dont le cercle des lecteurs ne dépasse généralement guère celui de ses auteurs.


Par contre, Ignazio Cassis a eu des mots forts pour encourager ses diplomates à « oser », à ne pas avoir peur de renverser la table. Peut-être a-t-il rajouté ce paragraphe après son retour d’un récent séjour au Mozambique, où il venait d’assister à la signature de l’accord qui devrait mettre un terme à des décennies de guerre civile. L’a-t-il fait après avoir appris comment ses collaborateurs les plus proches s’étaient acharnés des mois durant contre l’architecte de cette paix : notre ambassadeur à Maputo ? Récemment le Tagesanzeiger a publié son histoire à la fois édifiante (chapitre mozambicain) et consternante (chapitre bernois). Les dénégations de la Secrétaire d’Etat dans le même quotidien ne changent rien à l’affaire. L’ambassadeur a failli payer de son avenir professionnel son courage, si le Secrétaire général des Nations-Unies, Antonio Guterres, ne l’avait désigné comme son « Envoyé spécial pour le Mozambique ». Il n’est “que” le quatrième haut fonctionnaire du DFAE à rejoindre l’ONU en un peu plus d’une année. Une fuite massive qui, si elle témoigne de la reconnaissance de la grande qualité de nos diplomates, n’en est pas moins le résultat de la lourde ambiance qui règne dans ce département en matière de personnel depuis deux ans. Est-ce que le seul départ de la Secrétaire d’Etat suffira à l’améliorer et à donner aux collaborateurs l’envie d’oser?


Au lieu d’élaborer une vraie politique étrangère cohérente et prévisible, le DFAE envoie ses ambassadeurs à la rencontre des Suisses dans une opération de communication, dans un ancien bus postal au bilan carbone discutable, mais aux résultats plus que mitigés au dire des témoins. Après le refus de signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires et le Pacte de Marrakech sur les migrations, dont la Suisse est co-parent, mais aussi le refus de soutenir une Résolution sur les femmes Saoudiennes au Conseil des droits de l’homme, on attend toujours un engagement ferme de la Suisse en faveur du multilatéralisme, condition sine qua non si l’on entend entrer au Conseil de Sécurité des NU. Est-ce que la décision d’Ignazio Cassis d’envoyer sa désormais ex-Secrétaire d’Etat à New York est de bon augure ? Depuis l’annonce de sa nomination, elle souligne son “engagement inébranlable” en faveur du multilatéralisme et des droits de l’homme. On ne s’en était pas vraiment aperçu au cours de deux dernières années.


C’est peu dire qu’entre la Commedia dell’arte, où l’on dit le contraire de ce qu’on va faire et l’on fait le contraire de ce qu’on dit, ou une sculpture cinétique de Jean Tinguely, dans laquelle les divers éléments évoluent sans que l’on en comprenne toujours le sens, les éléments de comparaison ne manquent malheureusement pas avec le DFAE d’aujourd’hui. Il serait souhaitable pour le pays que l’institution se stabilise et redevienne le moteur de notre action internationale. Une bonne idée serait de ne plus se limiter à souligner dans les discours que le capital humain constitue le principal trésor du département mais de réellement faire confiance aux excellents diplomates qui le composent.

Pourquoi, par exemple, ne pas choisir une nouvelle Secrétaire d’Etat parmi les grandes diplomates qui sont reconnues par leurs collègues et qui ont prouvé leur valeur en dirigeant un poste à l’étranger ou une grande unité à la centrale et lui confier bien sûr la totalité des prérogatives de la fonction ? Elles ne manquent pas au DFAE !

Comme « no siempre lo peor es cierto » c’est tout le mal qu’on lui souhaite : stabilité retrouvée dans la gouvernance interne et dans la conduite d’une politique étrangère susceptible de faire coïncider nos intérêts avec nos valeurs !