Jair Bolsonaro : l’extrême-droite au service du néolibéralisme

Depuis dimanche 28 octobre 2018, le Brésil s’est ajouté à la liste toujours plus longue des pays qui ont récemment connu une victoire de l’extrême-droite. Pendant qu’une grande partie du monde tente comme toujours de comprendre comment un tel phénomène a été possible, comment la rhétorique si violente de cet ancien militaire a pu résonner chez une partie de l’électorat brésilien, la bourse de Sao Paulo a atteint des niveaux historiques et n’a cessé de battre des records. Tout se passe comme si les milieux financiers saluent la victoire de Jair Bolsonaro. En effet, si l’on a beaucoup critiqué, à raison, les propos misogynes, racistes, homophobes de Bolsonaro ainsi que de sa rhétorique agressive à propos des droits des minorités, des armes et de la torture, rappelons que derrière ces propos violents qui font couler beaucoup d’encre se cache une autre violence : son programme économique néolibéral.

Les Chicago Boys et le néolibéralisme

Jair Bolsonaro, qui a admis « ne rien comprendre à l’économie » durant la campagne électorale, a choisi Paulo Guedes comme ministre des finances. Cet économiste est ce qu’on appelle un Chicago Boy. Il a été en partie formé à l’École économique de Chicago, une école de pensée qui s’est construite contre l’interventionnisme étatique keynésien et qui défend un néolibéralisme agressif, à la suite d’économistes comme Milton Friedman ou Friedrich Von Hayek. Les Chicago Boys sont notamment connus pour leur utilisation du Chili sous la dictature d’Augusto Pinochet comme laboratoire de politiques néolibérales (mises en place dès 1975 environ). Ce que Friedman a appelé le « miracle chilien » a consisté en la mise en œuvre de politiques rapides et brutales de réductions des dépenses publiques, de diminution des subsides et des aides sociales, de privatisations, d’ouverture agressive au libre-échange ainsi qu’en l’abandon de nombre de libertés civiles et politiques au profit de ce projet néolibéral. Ce supposé « miracle » a entraîné une augmentation du taux de chômage et des inégalités, une dépréciation du péso chilien et une grande crise économique dans le pays au début des années 1980. Le futur ministre des finances brésilien est donc un fervent défenseur de ce néolibéralisme de Chicago.

Pour le Brésil, le programme de Guedes n’est pas encore très clair, sauf qu’il prône un réel « changement du modèle économique du pays » et défend d’ores et déjà l’idée de privatisations massives, des baisses drastiques des finances publiques ainsi qu’un système de capitalisation des retraites similaire au système chilien.

Néolibéralisme et extrême-droite

Mais alors, quels liens entre ce néolibéralisme et l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir au Brésil ?

Rappelons tout d’abord que le néolibéralisme est bien plus qu’un fonctionnement économique : c’est un réel projet de société. Comme le rappelle Laurent Jeanpierre reprenant les thèses de Michel Foucault, « le néolibéralisme doit avoir pour corollaire une juridicisation de la société [et] tend à une “contractualisation de la vie commune” et de toutes les interactions, du mariage à l’éducation, de la sexualité au travail, de la médecine aux relations de production » (Jeanpierre 2006 : 97). A l’inverse de la pensée traditionnelle libérale qui perçoit le marché comme un phénomène « naturel », la pensée néolibérale voit le marché comme un objectif rationnel. Pour les penseurs néolibéraux, il est donc nécessaire de mettre en place des stratégies et des technologies de pouvoir concrètes pour servir l’économie de marché et atteindre cet objectif : « il faut gouverner pour le marché, plutôt que gouverner à cause du marché » (Foucault, 2004 : 125).

Au Brésil comme ailleurs, le néolibéralisme est donc indissociable de la mise en place d’une « politique de société », bien décrite par Michel Foucault, qui vise à faciliter la prospérité du marché par un projet d’État autoritaire et néolibéral qui « fait surtout de l’activité économique la justification ultime de l’action politique, la source première de sa légitimation » (Jeanpierre 2006 : 95), ce que semble bien annoncer Bolsonaro.

Le cas brésilien

Le caractère agressif et le niveau d’exclusion de ces politiques néolibérales ont de fortes chances de déboucher sur une grande résistance, tant de la part des mouvements sociaux brésiliens qu’au sein du Congrès. Pour Juan Marsiaj, professeur de science politique au Collège de Glendon de l’Université de York, avec qui je me suis entretenu à Toronto, un virage autoritaire de la part du gouvernement de Bolsonaro est très probable : « La majorité des élu·e·s brésilien·ne·s fonctionnent encore selon d’anciens codes de la politique brésilienne. On constate un jeu politique très particulier, avec la présence d’un certain clientélisme notamment, et Bolsonaro n’a pas la capacité stratégique de dépasser la résistance législative pour mettre en œuvre ses politiques économiques en jouant avec des accords et de la conciliation. »

Et c’est sur ce point précisément que le discours agressif d’extrême-droite de Bolsonaro pourra rencontrer les intérêts néolibéraux : « Si l’on veut faire un changement si radical, cela doit être fait inévitablement par la force, avance Juan Marsiaj, car ce sont des politiques économiques qui à mon avis ne peuvent pas être implémentées de façon démocratique. » Il est dès lors très probable qu’une large franche de la population conteste ces politiques néolibérales : « C’est aussi pour cela, rappelle Juan Marsiaj, qu’une semaine seulement après l’élection de Bolsonaro, on a pu déjà percevoir la construction d’une structure légale et institutionnelle de contrôle des réactions et des protestations. On peut citer notamment la volonté d’une réforme radicale de la loi anti-terroriste brésilienne qui permettra notamment de criminaliser des manifestations et de créer des outils législatifs pour réprimer toute opposition à la mise en œuvre de l’agenda néolibéral. »

Pourtant, relève Marsiaj, ce néolibéralisme n’est pas une absolue nouveauté au Brésil. En effet, après la destitution de Dilma Rousseff et l’arrivée au pouvoir de Michel Temer en 2016, le Brésil a déjà fait un grand pas dans le sens du néolibéralisme : « Les réformes néolibérales de Michel Temer, qui visaient notamment à geler les dépenses de l’éducation et de la santé, ont déjà eu un impact très fort sur la question sociale au Brésil avec la détérioration rapide de nombreux indicateurs sociaux de pauvreté, d’inégalité, de mortalité infantile et d’accès à l’alimentation. Les projets du nouveau ministre des finances de Bolsonaro, Paulo Guedes, vont radicaliser cette approche et enfoncer le Brésil toujours plus dans l’abîme néolibérale. »

Appel à la vigilance

Vu l’imprévisibilité dont Jair Bolsonaro fait preuve, un retour en arrière vers une position économique protectionniste et nationaliste reste possible, et il est difficile de prévoir si ses actions futures seront aussi ouvertement violentes que ses propos de campagne. Juan Marsiaj appelle de ce fait à une réelle vigilance car « comme c’est arrivé de nombreuses fois dans l’histoire, la répression peut être faite d’une façon moins radicale, voilée, de sorte à éviter que les regards de la communauté internationale soit tournés vers les actions de Bolsonaro. »

Face à la dynamique d’auto-alimentation entre extrême-droite et néolibéralisme qui conquière le Brésil comme de plus en plus de pays, il est donc plus que jamais important de se mobiliser et de dénoncer les dérives autoritaires et toutes les formes de violences insidieuses qui font le lit de la vague néolibérale. On le voit, le néolibéralisme est un ventre fécond d’où peut surgir la bête immonde de l’extrême-droite.

 


Jeanpierre, Laurent. “Une sociologie foucaldienne du néolibéralisme est-elle possible ?”. Sociologie et sociétés, 38(2), 2006, pp. 87–111.

Foucault, Michel. Naissance de la biopolitique, Paris, Gallimard/Le Seuil, coll. «Hautes Études », 2004.

Elio Panese

Elio Panese

Elio Panese, étudiant en science politique à l'Université de Lausanne. Il est passionné d’écriture et souhaite partager et analyser différents sujets avec son expérience et sa vision de «Millennial».

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