Capture d’écran documentaire Multinationales responsables

De quoi les multinationales sont-elles le nom ?

Le 29 novembre prochain, le corps électoral suisse votera sur l’initiative populaire «Entreprises responsables – pour protéger l’être humain et l’environnement» déposée par le Comité d’initiative pour des multinationales responsables. Celle-ci souhaite inscrire dans la Constitution suisse le devoir pour les entreprises multinationales ayant leur siège en Suisse de s’assurer du respect des droits humains et des normes environnementales tout au long de leurs chaînes de production.

Bien évidemment, en ce mois de campagne, la fronde d’une partie des milieux économiques s’est soulevée dans la mesure où « la prise en compte de l’intérêt général menace souvent directement les intérêts des grands groupes privés »1 simplement parce qu’elle pose des limites à la recherche de profit par tous les moyens. L’entreprise multinationale Nestlé s’est par exemple mobilisée contre l’initiative, avançant notamment qu’il serait impossible pour les entreprises d’être tenues pour responsable d’activités qu’elles « ne contrôlent pas », en citant le nombre élevé de fournisseurs et de collaborateurs qu’elle a à travers le monde.

 

Des multinationales très nationales ?

Rappelons tout d’abord qu’une multinationale est « une entreprise qui s’engage dans des investissements directs étrangers et qui possède ou, d’une certaine manière, contrôle des activités à valeur ajoutée dans plus d’un pays. »2 La plupart du temps, son activité productive est donc dispersée autour du monde, de l’extraction de la matière première à l’assemblage final du bien, et ce afin d’en tirer le plus grand intérêt économique. L’apparition des entreprises multinationales a constitué historiquement et économiquement un réel changement de paradigme : « la naissance d’un processus de production mondial [dans lequel] l’ancienne division internationale du travail, matérialisée dans l’échange de produits, est remplacée par une division à l’intérieur de l’entreprise. »3

Pourtant, comme le rappelle l’économiste Samir Amin, la majeure partie de l’appareil décisionnel et stratégique reste généralement centralisé dans les pays du Nord, alors que la matière première et la production par de la main-d’œuvre généralement peu qualifiée et peu payée viennent principalement de la périphérie – dans des pays du Sud pour la plupart. Ceci amène Amin à avancer que « malgré le nom qu’on lui donne, l’entreprise multinationale reste nationale dans ses origines et dans sa direction. »4

Dès lors, la nécessité de mettre en place un mécanisme pour que l’appareil stratégique et décisionnel d’une entreprise basée en Suisse réponde de violations perpétrées ailleurs paraît évident. Et ce, malgré la supposée difficulté pratique d’un tel contrôle avancée par des sociétés comme Nestlé, dans un système – on le rappelle – que l’entreprise a elle-même créé.

 

État d’un système international de protection insuffisant

Depuis les années 1970, le système de « contrôle » des multinationales au niveau international est caractérisé par une approche de « soft law » qui vise une sorte d’équilibre entre développement économique, impact environnemental et justice sociale. Celle-ci se fonde sur des accords et directives non-contraignants juridiquement, communément appelés « responsabilité sociale des entreprises » (plus connu dans sa version anglaise de Corporate Social Responsability).

Cette approche, sur laquelle se base notamment le contre-projet indirect à l’initiative, est louée par les milieux économiques qui partagent la position néolibérale consistant, d’une part, à souligner la responsabilité individuelle des entreprises privées de respecter les droits de l’homme tout en leur donnant, d’autre part, un large pouvoir discrétionnaire en ce qui concerne l’application de ces principes.

Cette position soulève en réalité de nombreuses préoccupations. Principalement, s’appuyer sur la prétendue bonne volonté des sociétés multinationales de se conformer à des directives sans crainte de sanctions ou de contrôle fort est loin d’être efficace pour assurer le respect des droits humains. Cette posture favorise de fait les entreprises multinationales aux dépends des droits humains et des normes environnementales car elles permettent une situation de business as usual sans possibilité de contrôle ou de recours dans les cas de violations. En effet, et bien malheureusement d’ailleurs, les entreprises ont parfois tendance à ne prendre en compte de telles situation que « s’il existe un lien clair démontrant un ‘risque pour l’entreprise.’ »5

 

Une initiative « néocoloniale » ?

Un argument plutôt étonnant a fait surface pendant la campagne : l’initiative serait « néocoloniale » en voulant supposément imposer le droit suisse à des pays du Sud. En plus d’utiliser de manière boiteuse un concept complexe, cet argument est formellement contestable car l’initiative mentionne que les entreprises doivent respecter « les droits de l’homme internationalement reconnus et les normes environnementales internationales » (art. 101a, al. 2a du texte de l’initiative) que la Suisse a ratifiés et intégrés dans son système juridique, étant de fait directement applicables dans le droit interne.

Ce sont plutôt les entreprises multinationales qui bénéficient souvent de mécanismes qui pourraient être taxés de « néocoloniaux ». En effet, de nombreuses réformes économiques sont notamment proposées (et parfois imposées) par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international à certains pays du Sud. Celles-ci « comprennent des efforts de privatisation, de libéralisation et de déréglementation (ou de re-réglementation) des économies nationales »6 afin de favoriser à tout prix les investissements étrangers et les intérêts industriels et financiers au dépend parfois des considérations environmentales et de droits humains.

 

Une avancée significative

Face à la situation actuelle, cette initiative serait donc une avancée significative pour le respect des droits humains et des normes environnementales internationales. Elle permettrait non seulement de lever le voile sur l’impunité dont profitent les multinationales, mais aussi peut-être de reconfigurer le fonctionnement même du système de production global. Comme toute entreprise, les entreprises multinationales doivent être tenues responsables de leurs décisions, même si celles-ci sont mises en œuvre loin de leurs centres stratégiques par des sous-traitants délocalisés.

Donner la possibilité de demander justice sur sol helvétique et selon le droit international à une entreprise multinationale est donc une manière rigoureuse et juste de la contraindre à devenir une entreprise responsable, prenant en compte d’autres intérêts que son seul profit.

 


[1] Du Roy, Ivan. “Des Multinationales Hostiles À Toute Alternative.” in Bertrand Badie et al., En quête d’alternatives

(Paris: La Découverte/« L’état du monde » 2017): 85–92, 85.

[2] Dunning John H. et Sarianna M. Lundan. Multinational Enterprises and the Global Economy (Second Edition) (Cheltenham (UK): Edward Elgar Publishing Limited, 2008): 3.

[3]Amin, Samir. Unequal Development: An Essay on the Social Formations of Peripheral Capitalism. (Hassocks/Sussex: Harvester Press, 1978): 211.

[4] Ibid, 211.

[5] Kemp, Deanna  et John R. Owen. “The industrial ethic, corporate refusal and the demise of the social function in mining.” Sustainable Development 26(5) (2018): 491-500, 498.

[6] Haalboom, Bethany. “The intersection of corporate social responsibility guidelines and indigenous rights: Examining neoliberal governance of a proposed mining project in Suriname.” Geoforum 43 (2012): 969–979, 969.

 

Image : Film documentaire “Multinationales : l’enquête” ©Initiative Multinationales responsables

Post-COVID-19 : les modes de production refaçonnés par l’inventivité sociale

Article cosigné par Iskander Guetta, designer industriel.

La situation dans laquelle la crise du coronavirus (COVID-19) a plongé nos sociétés constitue un laboratoire social particulièrement intéressant. Face aux changements sans précédents dans nos habitudes qu’ont constitué l’inaccessibilité de certains produits et services, la fermeture de la plupart des surfaces commerciales ou la mise au chômage technique dans de nombreux corps de métier, la société fait preuve d’une impressionnante résilience collective. La réorganisation rapide des individus ainsi que l’invention de nouvelles formes de productivités autonomes et solidaires afin de pallier le manque de ressources et services que fournissent habituellement les industries constituent des initiatives sociales d’une créativité remarquable.

Mais à l’heure où certains pays comme la Suisse entament une reprise progressive de leurs activités économiques, on remarque la volonté d’une grande partie des milieux économiques et de la droite ultralibérale de faire redémarrer l’économie sur le même modèle de l’avant-crise, écartant ainsi ces innovations sociales au bénéfice d’un retour au business as usual. Pourtant, cette crise a encore une fois levé le voile sur les graves limites du système économique capitaliste et de son mode de production. En plus de son impact social et environnemental néfaste déjà bien connu, son incapacité à faire face à la demande urgente de produits sanitaires essentiels et la mise à l’épreuve ratée de « sa faculté d’adaptation en cas de modification brutale de la situation » ont été flagrants.

Il est utile de rappeler que le sens étymologique de « crise » est « décider », « faire un choix ». En médecine, il qualifie la phase décisive d’une maladie pendant laquelle il est encore possible d’intervenir pour guérir le patient, à condition de prendre des décisions réfléchies. [1] Étymologiquement, crise (krisis) a la même racine que critique (kritikos, de krinein). Les deux termes sont liés; la critique consisterait donc à porter un jugement dans des situations de crises afin d’orienter le cours des choses.

La crise induite par le COVID-19 constitue donc une phase décisive qui nous donne l’occasion de réfléchir et de porter un jugement sur la situation afin d’intervenir et d’apporter les changements nécessaires à un système économique dont la crise révèle les limites. Nous appelons ici, comme beaucoup le font ailleurs, à tirer quelques leçons et à utiliser ce moment critique pour penser l’après-COVID-19 et éviter la reprise irréfléchie de l’économie sur le modèle d’avant-crise.

 

Des organisations collectives émancipées du productivisme et du consumérisme

Ces dernières semaines, nous avons vu fleurir des groupes d’entraides sur les réseaux sociaux qui ont créé des nouvelles socialités en mettant à disposition nombre de compétences, de services et de biens de consommation – de la distribution gratuite de denrées alimentaires à la réparation d’ordinateurs, en passant par l’aide aux devoirs à distance. De nombreuses initiatives communautaires se sont également montrées particulièrement agiles en trouvant des solutions là où les structures classiques ont fait défaut. Différents réseaux d’individus volontaires, créés ad hoc, ont ainsi mis au service de la communauté leurs outils et compétences en réalisant par exemple des tutoriels pour la création de masques de protection, en publiant des modèles 3D de porte-visières de protection, ou allant parfois jusqu’à adapter la production de leur entreprise afin de produire gels hydroalcooliques et autres biens nécessaires.

Figure 1: (A) Proposed Pneumask and (B) Prototype pictured on user. The snorkel mask is connected to an inline viral filter to provide protections to healthcare workers. The snorkel mask and adapter can be disinfected thus provide a reusable solution.
Prakash Lab COVID-19 Response Group, Pneumask: Reusable Full-Face Snorkel Mask PPE Project, p. 5

Ces mobilisations collectives ont permis d’enrichir et de réaliser le capital social des individus, c’est-à-dire – en paraphrasant le sociologue Pierre Bourdieu – les ressources utiles liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées [2] par ces groupes d’entraides sur les réseaux sociaux et ces initiatives communautaires.

En bref, nous avons su nous organiser socialement et collectivement en créant des ressources émancipées de la logique productiviste et consumériste. Ces expérimentations de modes de consommation et de production alternatifs nous font prendre conscience, non seulement de leur utilité et de leur efficacité face au manque d’agilité des structures du système économique capitaliste, mais également du plaisir et de la satisfaction sociale que l’on retire du partage et de l’entraide.

 

Transformer une expérience sociale en réel changement de paradigme

Comme le rappelle le sociologue Razmig Keucheyan, empruntant à Antonio Gramsci, « les crises affaiblissent les déterminismes : elles ouvrent des possibilités de réorienter des institutions qui nous paraissent aujourd’hui coercitives et gangrenées par la logique productiviste et consumériste. » Bénéficions donc de la conjoncture particulière dans laquelle nous nous trouvons actuellement comme d’une fenêtre d’opportunité pour empêcher le retour myope et amnésique au business as usual.

Les catastrophes comme la pandémie de coronavirus ont au moins l’avantage d’avoir une dimension pédagogique et socialisatrice. Alors que nombre d’individus ont non seulement appris à s’organiser différemment, mais également pris conscience des avantages d’un système de partage plus solidaire et autonome, nous avons l’occasion de transformer cette expérience sociale de crise en un changement de paradigme qui rendrait impensable, ou du moins déraisonnable, un retour en arrière. Il serait en effet malvenu, voire désastreux, de ne pas tirer un bénéfice généreux de cette expérience partagée en nous re-confinant dans des formes de vie qui nient l’inventivité, la générosité et la solidarité des individus.

 

Vers un mode de production ad hoc

Il serait absurde d’imposer une façon unique de penser le changement, les choses étant bien trop complexes pour se cantonner à une seule vision. Nous pouvons plutôt bénéficier de la diversité des initiatives et de l’inventivité qui émergent pendant cette crise pour poursuivre ces nouvelles formes d’organisations sociales et penser ces nouveaux rapports à la consommation et à la production ayant comme principes communs la solidarité et la pluralité.

Pour penser le changement, l’adhocisme apporte des pistes particulièrement inspirantes. Il s’agit d’un mouvement critique d’architecture et de design initié dans les années 1970, principalement théorisé par Charles Jencks et Nathan Silver : « Fondamentalement [l’adhocisme] consiste à utiliser un système disponible ou à traiter une situation existante d’une nouvelle manière pour résoudre un problème rapidement et efficacement. C’est une méthode de création qui s’appuie notamment sur des ressources déjà disponibles. » [3]

Micheal Rakowitz, paraSITE, 1998-aujourd’hui

L’adhocisme est donc l’art du bricolage, de l’improvisation quotidienne, de la transformation d’une bouteille en bougeoir à l’ouverture d’une capsule avec un briquet. C’est trouver une solution ad hoc à un problème, comme nous l’avons expérimenté ces dernières semaines avec la production d’appareils respiratoires à l’aide de matériaux déviés de leur fonction première pour répondre à la pénurie.

Cette école de pensée agile et pragmatique s’est construite principalement contre la standardisation des objets de grande consommation par les grandes entreprises, considérée comme entravant la réalisation des objectifs humains, limitant le choix des individus et niant la pluralité de leurs besoins réels. [4] L’industrie du Nord Global a en effet atteint des échelles de production telles qu’elle a perdu tout attache avec sa fonction première de produire de biens adaptés à des besoins avérés. Les méthodes de production à grande échelle qui dominent largement le marché des biens et des services sont devenues de plus en plus opaques et déconnectées des situations et des problèmes réels de la population. Ce schéma industriel, obnubilé par la recherche du profit, est voué à créer des besoins artificiels, suivant la logique ironiquement résumée par Jencks selon laquelle «contrairement à la morale de la plupart des designers et aux principes du pluralisme, la forme suit l’étude de marché et la fonction suit la fonction précédente (et plus d’études de marché). » [5]

Produire ad hoc, c’est produire pour tout un chacun, brisant ainsi les chaînes de production classiques à grande échelle; c’est revenir à une échelle de production réduite, à l’écoute des besoins réels et changeants des individus et des situations; c’est produire pour tou·te·s, produire de la différence, trouver des solutions fluides, ingénieuses, ouvertes, ad hoc, qui reconnaissent et célèbrent la pluralité et la diversité des individus, créant ainsi des possibilités de production efficaces et flexibles pour faire face aux changements, notamment en temps de crise.

 

L’inventivité collective contre l’inertie

Ces manières nouvelles d’aborder la consommation et la production rencontrent forcément des résistances de la part des tenants de l’inertie du système économique capitaliste dont ils sont les principaux bénéficiaire, à l’instar du Centre patronal suisse qui a démontré son incapacité à tirer de réelles leçons de cette crise en appelant à éviter « que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses [sic] [que serait] […] la fin de la société de consommation. »

En intervenant tou·te·s pour défendre les socialités généreuses créées ces derniers mois, en multipliant les initiatives sociales, et en résistant au retour du productivisme et du consumérisme d’avant-crise, nous pouvons avoir un impact concret sur le système économique dont les acteurs traditionnels seront bien obligés de s’adapter à nos nouvelles manières collectives d’imaginer, de concevoir, de produire et de consommer. Comme le rappelle Alain Deneault, « on ne saurait réduire l’économie aux seuls enjeux d’intendance financière et marchande auxquels on a voulu la cantonner ». L’économie n’est pas un concept figé et autosuffisant imposant aux individus un fonctionnement et des principes rigides, mais plutôt une manière de comprendre et de créer des relations entre les activités et les expériences sociales entreprises par la collectivité afin d’atteindre un bien-être partagé. En ce sens, ce n’est pas à l’ancienne « activité économique [de reprendre] rapidement et pleinement ses droits » mais aux individus et aux collectifs de reprendre rapidement et pleinement leur droit de construire avec agilité et finesse les modèles et les formes de vie qui correspondent à la pluralité de leurs besoins réels.

 

Elio Panese et Iskander Guetta

 


[1] Jackie Pigeaud (2006). La crise. Nantes: éditions Cécile Defaut, 2006.

[2] Bourdieu, Pierre. « 1. Le capital social. Notes provisoires », Antoine Bevort éd., Le capital social. Performance, équité et réciprocité. La Découverte, 2006, p. 29

[3] Charles Jencks and Nathan Silver (1972) “Adhocism : the case for improvisation”, The MIT Press, 2013 p. 9

[4] Charles Jencks and Nathan Silver (1972) “Adhocism : the case for improvisation”, The MIT Press, 2013 p. 15

[5] “Contrary to the morality of most designers and contrary to the tenets of pluralism, form follows market research and function follows previous function (and more market research).” Charles Jencks, Nathan Silver (2013) Adhocism: The Case for Improvisation, The MIT Press, p. 59

Image de titre : Consumer democracy ©Charles Jencks and Nathan Silver (1972) “Adhocism : the case for improvisation”, The MIT Press, 2013 p. 63

 

©Elio Panese

Égaux en droit, inégaux dans les faits : constat sur l’inégalité salariale en Suisse

En ce dimanche 8 mars 2020, Journée internationale des droits des femmes*, des grèves et manifestations sont organisées dans toute la Suisse et le monde. En effet, le Collectif Grève des femmes*/grève féministe – Vaud rappelle que « dimanche, les systèmes d’oppression ne prennent pas congé ; dimanche [les femmes continuent] de subventionner l’économie ; dimanche n’est de loin pas un jour de congé pour tout le monde et notamment les femmes […]. »

Au centre des nombreuses revendications de ces mouvements sociaux, en Suisse comme ailleurs, nous retrouvons toujours la lutte contre l’inégalité salariale, considérée comme un élément central du système de domination masculine.

En Suisse, le constat, connu depuis bien longtemps maintenant, est amer. Pour rappel, selon le Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes, « [p]ar rapport à celle d’un homme, la fiche de salaire d’une femme est inférieure en moyenne de 1455 francs, soit de 18,3 %, par mois. 56 % de cette différence s’expliquent par des facteurs objectifs tels que la position professionnelle, l’ancienneté ou le niveau de formation. Toutefois, 44 % de l’écart de salaire ne s’expliquent pas par des facteurs objectifs et recouvrent une potentielle discrimination salariale sur la base du sexe. »[1]

Face à ce constat, profitons de cette journée de lutte pour les droits des femmes pour continuer de mettre en lumière et de dénoncer cette inégalité.

 

Une égalité de jure mais pas d’égalité de facto

Ce n’est qu’au milieu des années 1990 que la Suisse a adopté progressivement différentes législations qui prévoient l’égalité entre les femmes et les hommes de jure, c’est-à-dire dans la loi. La Constitution fédérale stipule que « L’homme et la femme sont égaux en droit. La loi pourvoit à l’égalité de droit et de fait, en particulier dans les domaines de la famille, de la formation et du travail. L’homme et la femme ont droit à un salaire égal pour un travail de valeur égale. » (Constitution suisse, art. 8, para. 3)

Cet article constitutionnel est concrétisé dans la Loi fédérale sur l’égalité entre hommes et femmes (LEg) qui vise à « promouvoir dans les faits l’égalité entre femmes et hommes. » (LEg, art. 1) Dans cette loi, on retrouve l’interdiction de toute discrimination pour les salarié-e-s appliquée « […] à l’embauche, à l’attribution des tâches, à l’aménagement des conditions de travail, à la rémunération, à la formation et à la formation continue, à la promotion et à la résiliation des rapports de travail. » (LEg, art. 3, para. 2). Elle prévoit également des droits pour les employé-e-s en cas de violations qui peuvent être appliqués par les tribunaux ou des autorités administratives. Par conséquent, ces éléments du droit suisse assurent l’égalité de jure entre les femmes et les hommes, notamment en termes d’égalité salariale, et sont même censés assurer l’égalité de facto, c’est-à-dire dans les faits. Malgré cela, les femmes gagnent en moyenne 642 CHF de moins par mois que les hommes sans autre raison objective que le fait qu’elles soient des femmes. Cela constitue une discrimination claire à l’égard des femmes et est représentatif de l’incapacité de l’État à assurer une égalité de facto entre les femmes et les hommes.

 

Une situation critiquée de la rue à l’ONU

En plus des mobilisations qui dénoncent cette situation depuis de nombreuses années, la Suisse est également particulièrement critiquée par des instances de l’Organisation des Nations unies (ONU). En effet, la Suisse a ratifié la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) en 1997. Comme chaque État partie de conventions de l’ONU, la Suisse doit fournir un rapport tous les quatre ans pour rendre compte des mesures législatives, judiciaires et administratives adoptées « pour donner effet aux dispositions de la présente Convention et sur les progrès réalisés » en faveur de l’élimination des formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF, art. 18, para. 1). Ces rapports sont examinés par des comités d’expert-e-s qui émettent des recommandations et font part de leurs préoccupations par rapport à la situation dans le pays.

En réaction au dernier rapport soumis par la Suisse en 2015, le Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes a notamment fait part de ses préoccupations face à « l’écart de rémunération entre les sexes, prévalant dans le secteur public comme le secteur privé, [qui] continue d’avoir une incidence négative sur l’évolution de la carrière et les prestations de retraite des femmes, alors que l’absence de mise en œuvre efficace de la législation concernant le principe de salaire égal pour travail égal […] continue d’entraver les progrès à cet égard. »[2]

 

Inefficacité législative et timide révision de la LEg

En 2020, l’inefficacité législative redoutée par le comité onusien semble se confirmer. Le 1er juillet 2020 entrera en vigueur la révision de la Loi fédérale sur l’égalité entre hommes et femmes (LEg) qui « prévoit que les entreprises d’au moins 100 salariés devront contrôler d’ici à fin juin 2021 qu’elles ne rémunèrent pas différemment leurs collaboratrices et leurs collaborateurs. » Cette loi timide touchera environ 1% des entreprises suisses employant 46% des travailleurs/euses suisses.

Selon la Commission de la science, de l’éducation et de la culture du Conseil national, en charge d’examiner les initiatives parlementaires et cantonales pour cette révision, « [l]a loi ne prévoit ni la création d’une liste publique, ni des sanctions pour les entreprises qui ne respectent pas le principe de l’égalité salariale […] [car] la majorité n’est pas convaincue de la pertinence de sanctions ou d’une liste noire, étant donné notamment que les participants à la consultation s’y étaient majoritairement opposés. »[3]

En d’autres termes, l’intention derrière cette révision de la LEg est de mettre l’accent sur la responsabilité individuelle des employeurs tout en accordant un large pouvoir discrétionnaire aux entreprises. Ces principes, s’étant montrés jusqu’à ce jour grandement inefficaces pour pallier cette discrimination envers les femmes, sont communs aux économies néolibérales qui prônent des réglementations le moins restrictives possibles pour les entreprises privées, en s’opposant fermement à tout mécanisme de sanctions.

 

Des changements nécessaires

Afin d’atteindre l’égalité salariale en Suisse, il est nécessaire d’imposer aux entreprises privées des réglementations contraignantes assorties de sanctions si le principe de « travail égal à salaire égal » n’est pas respecté. En effet, puisque la position néolibérale n’a pas offert jusque-là un environnement favorable à l’amélioration de la condition des femmes dans la vie professionnelle, il me semble nécessaire de repenser ce modèle et de souligner inlassablement l’importance des considérations sociales tout en laissant de côté la simple course au profit. Mais, étant donné que les multiples formes de discrimination à l’égard des femmes sont profondément ancrées dans la société, les changements législatifs nationaux et le droit international ne sont pas suffisants pour assurer une amélioration pérenne de la condition des femmes dans la vie professionnelle et dans la société en général.

Comme l’avance Frances Raday, professeure spécialiste en droit international et droit du travail et ancienne membre du Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes de l’ONU, « [m]ême en l’absence de lois discriminatoires et même lorsque des garanties d’égalité de jure sont en place, la mise en œuvre de l’égalité n’est pas assurée. Dans la plupart des systèmes où les droits politiques et civils des femmes sont garantis de jure, les femmes sont encore largement sous-représentées dans les postes politiques et décisionnels. Les influences sur le droit des femmes à l’égalité économique dans une vague mondiale de néolibéralisme sont complexes et contradictoires : si nous constatons l’augmentation de l’éducation et de la participation des femmes à la population active, nous sommes également conscients de la part toujours élevée de la pauvreté, des écarts de salaire et du manque de promotion des femmes dans l’emploi […] ».[4]

Ainsi, la problématique doit être abordée de manière systémique. L’abolition de la discrimination salariale et l’accès à l’égalité de facto est une lutte politique et sociale qui englobe des réformes législatives et institutionnels, mais elle doit également engendrer des changements dans les mentalités et les pratiques par le biais de l’éducation, de campagnes de sensibilisation, de mouvements sociaux et de recherches sur les questions de discrimination à l’égard des femmes.

Dans le cas de la Suisse, cette morale de l’action trouve toujours plus d’écho et les mouvements sociaux en cours dans le pays nous permettent de rester optimistes et d’agir en faveur des changements structurels nécessaires pour abolir l’écart salarial entre les hommes et les femmes ainsi que toute autre forme d’inégalité et de discrimination.

 


[1] Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes, “Chiffres et faits”, 2016

[2] Suisse CEDEF Observations finales (25 novembre 2016) UN Docs CEDAW/C/CHE/CO/4-5, para. 36a

[3] Commission de la science, de l’éducation et de la culture du Conseil national, « Communiqué de presse : Loi sur l’égalité : La commission veut apporter des précisions concernant l’analyse de l’égalité des salaires », 24 janvier 2020

[4] Frances Raday, ‘Gender and Democratic Citizenship: The Impact of CEDAW’ (2012) 10 International Journal of Constitutional Law 512, 517)

 

Photographie : Grève féministe du 8 mars 2020, Lausanne (©Elio Panese)

La « crise migratoire » : une crise continue pour la coopération européenne

« L’État ne doit pas exercer de droit inconditionnel de vie et de mort, tant sur son peuple que sur celui d’un autre pays. Refuser à l’État ce droit de vie et de mort […] de nos jours […] revient à aider les réfugiés. » Tels sont les mots du philosophe Michel Foucault en 1979 dans une interview donnée au magazine japonais Shûkan Posuto à propos des réfugiés vietnamiens. En Europe, la pertinence de ces propos raisonne aujourd’hui encore. Depuis 2015, malgré les nombreux sommets formels ou informels sur la question, l’Union européenne n’a pas été en mesure d’apporter une réponse adéquate à la situation migratoire. Pis, faute de trouver un accord entre les différents États membres, que ce soit sur des questions de répartition des personnes arrivant en Europe ou sur une réforme du système Dublin, elle mit en place une politique sécuritaire basée sur la lutte contre l’immigration illégale, couplée à une politique d’externalisation du contrôle des frontières extérieures de l’UE vers la Libye et la Turquie notamment.

Ces politiques dans une Europe divisée sur la question migratoire n’ont remplis d’autres fonctions que de procurer un semblant de sentiment d’unité et d’accord entre les États membres tout en rendant la situation encore plus dangereuse pour toute personne empruntant les routes migratoires vers et au sein de l’Europe. Comme l’avait déclaré Donald Tusk, alors Président du Conseil européen, après un sommet à Salzburg en 2018 :

« [l]e débat sur les migrations a fait apparaître que si nous ne sommes pas d’accord sur tout, nous sommes d’accord sur l’objectif principal, qui est de lutter contre la migration illégale vers l’Europe. […] [N]ous avons décidé de continuer de nous concentrer sur ce qui nous unit et a déjà apporté des résultats. Cela suppose de renforcer nos frontières extérieures, mais aussi la coopération avec les pays tiers. »

Près d’un an et demi plus tard, la situation en Grèce est critique et, malgré une baisse des décès recensés qui a amené le Conseil fédéral à considérer qu’il n’y a « pas de crise en Méditerranée centrale », le taux de mortalité en grande partie invisible en Méditerranée n’a cessé d’augmenter.

 

De quoi cette crise est-elle le nom ?

C’est en 2015, au moment du pic d’arrivée des personnes migrantes en Europe, que le terme de « crise migratoire » s’est imposé dans le discours médiatique et politique. Dès lors, sommets après sommets, les États se sont heurtés à de nombreux blocages politiques de la part de pays comme la Hongrie ou la Slovaquie, menant au quasi statu quo face à cette situation critique. En effet, comme certains chercheurs l’ont mis en évidence, l’incrémentalisme des processus décisionnels sur des questions d’asile et de migration est intimement lié à leur caractère très visible et politisé, attisant des débats sur des questions sensibles de souveraineté. (Caviedes 2015: 555)

On n’aura donc de cesse de le répéter : la « crise migratoire » était et reste toujours une crise pour les personnes déplacées qui vivent ou décèdent dans des conditions inhumaines, mais également une crise de la coopération européenne sur la question.

 

Des réformes nécessaires

Bien que le nombre d’arrivées sur le territoire européen ait baissé depuis 2015, les crises sont des éléments contingents qui peuvent se produire de manière inopinée. Repenser la manière d’aborder la question migratoire en Europe est donc essentiel tant pour éviter que de telles situations se reproduisent dans le futur que pour trouver une solution pérenne à cet état de fait qui n’a que trop duré.

Pour mentionner quelques pistes au niveau européen, il serait tout d’abord nécessaire de supprimer le très critiqué critère du premier pays d’entrée qui stipule dans les accords de Dublin que :

lorsque le « demandeur a franchi irrégulièrement, par voie terrestre, maritime ou aérienne, la frontière d’un État membre dans lequel il est entré en venant d’un État tiers, cet État membre est responsable de l’examen de la demande de protection internationale. » (Règlement Dublin III, chap. III, art. 13, par. 1)

Cette suppression serait la première étape afin d’ouvrir la voie à une politique européenne de migration et d’asile plus équitable, fondée sur la solidarité et le soutien entre les États membres.

Ensuite, l’état actuel de la gouvernance des migrations et de l’asile en Europe est soumise à des renégociations constantes, induisant un processus d’intégration où les États membres jouissent d’une grande marge de manœuvre pour déterminer les spécificités de la politique et la manière de la mettre en œuvre localement. (Caviedes 2015 : 562) L’Europe n’est donc pas en mesure de répondre efficacement à la question actuelle de la migration et de l’asile. Ainsi, le passage à une gouvernance supranationale plus affirmée de la migration serait un progrès qui donnerait à l’UE la capacité d’imposer des quotas et des réinstallations de personnes migrantes tout en étant en mesure d’infliger des sanctions politiques et économiques efficaces si les États membres s’y refusent. Bien entendu, certains considèrent que ce type de mesures iraient à l’encontre du principe de souveraineté que les États membres chérissent. Mais il est à mon sens nécessaire pour la survie de l’Union européenne de s’éloigner de la dynamique qui consiste à prendre tous les avantages de l’UE sans rien donner en retour : si les États membres ne sont pas disposés à accepter les principes européens fondamentaux de solidarité et de partage, l’UE devrait être en mesure de les contraindre en ce sens, en particulier dans une situation de crise. Il est toujours plus facile pour les États d’accepter des décisions qui semblent présenter des avantages directs à court terme – comme certaines réformes économiques – que de traiter de questions liées à des enjeux et situations structurels, et qui peuvent n’avoir des avantages qu’à long terme – comme la question de l’asile et des migrations. En somme, il est temps d’en finir avec le principe d’inspiration néolibérale qui consiste à laisser circuler librement dans le monde marchandises et biens de consommation tout en restreignant la même liberté à des personnes.

Enfin, on peut imaginer l’application de procédures spéciales lors d’une situation de crise telle que celle que nous vivons depuis 2015. A l’instar des politique nationales d’état d’urgence dans les droits internes des États membres permettant précisément aux institutions politiques de prendre des mesures spéciales en temps de crise, la mise en œuvre d’un véritable état d’urgence au niveau européen doterait les institutions européennes d’outils efficaces pour répondre à la crise et pallier les blocages politiques nationaux. En outre, dans un tel état d’urgence, l’UE pourrait envisager de fournir des moyens légaux spéciaux d’immigration aux citoyens de pays tiers afin d’éviter des passages de frontières illégaux et surtout mortels.

La tâche est bien évidemment complexe, les problèmes et réticences sont multiples et les changements nécessitent d’être pensés de manière systémique. Mais comme Foucault le rappelait en 1979, « [a]ucune discussion sur l’équilibre général des pays du monde, ou aucun argument sur les difficultés politiques et économiques qui accompagnent l’aide des réfugiés, ne peut justifier que les États abandonnent ces êtres humains aux portes de la mort ». En 2020, nous ne pouvons que répéter ces mêmes propos pour appeler inlassablement à des changements radicaux face à cette catastrophe humaine, politique et morale que vit l’Europe aujourd’hui.

 


Caviedes, Alexander “European Integration and the Governance of Migration” (2015) 12 Journal of Contemporary European Research, pp. 552-565

 

©Photographie : Law of the Journey, Ai Wei Wei, Prague 2017 ©D. Beyly

Jair Bolsonaro : l’extrême-droite au service du néolibéralisme

Depuis dimanche 28 octobre 2018, le Brésil s’est ajouté à la liste toujours plus longue des pays qui ont récemment connu une victoire de l’extrême-droite. Pendant qu’une grande partie du monde tente comme toujours de comprendre comment un tel phénomène a été possible, comment la rhétorique si violente de cet ancien militaire a pu résonner chez une partie de l’électorat brésilien, la bourse de Sao Paulo a atteint des niveaux historiques et n’a cessé de battre des records. Tout se passe comme si les milieux financiers saluent la victoire de Jair Bolsonaro. En effet, si l’on a beaucoup critiqué, à raison, les propos misogynes, racistes, homophobes de Bolsonaro ainsi que de sa rhétorique agressive à propos des droits des minorités, des armes et de la torture, rappelons que derrière ces propos violents qui font couler beaucoup d’encre se cache une autre violence : son programme économique néolibéral.

Les Chicago Boys et le néolibéralisme

Jair Bolsonaro, qui a admis « ne rien comprendre à l’économie » durant la campagne électorale, a choisi Paulo Guedes comme ministre des finances. Cet économiste est ce qu’on appelle un Chicago Boy. Il a été en partie formé à l’École économique de Chicago, une école de pensée qui s’est construite contre l’interventionnisme étatique keynésien et qui défend un néolibéralisme agressif, à la suite d’économistes comme Milton Friedman ou Friedrich Von Hayek. Les Chicago Boys sont notamment connus pour leur utilisation du Chili sous la dictature d’Augusto Pinochet comme laboratoire de politiques néolibérales (mises en place dès 1975 environ). Ce que Friedman a appelé le « miracle chilien » a consisté en la mise en œuvre de politiques rapides et brutales de réductions des dépenses publiques, de diminution des subsides et des aides sociales, de privatisations, d’ouverture agressive au libre-échange ainsi qu’en l’abandon de nombre de libertés civiles et politiques au profit de ce projet néolibéral. Ce supposé « miracle » a entraîné une augmentation du taux de chômage et des inégalités, une dépréciation du péso chilien et une grande crise économique dans le pays au début des années 1980. Le futur ministre des finances brésilien est donc un fervent défenseur de ce néolibéralisme de Chicago.

Pour le Brésil, le programme de Guedes n’est pas encore très clair, sauf qu’il prône un réel « changement du modèle économique du pays » et défend d’ores et déjà l’idée de privatisations massives, des baisses drastiques des finances publiques ainsi qu’un système de capitalisation des retraites similaire au système chilien.

Néolibéralisme et extrême-droite

Mais alors, quels liens entre ce néolibéralisme et l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir au Brésil ?

Rappelons tout d’abord que le néolibéralisme est bien plus qu’un fonctionnement économique : c’est un réel projet de société. Comme le rappelle Laurent Jeanpierre reprenant les thèses de Michel Foucault, « le néolibéralisme doit avoir pour corollaire une juridicisation de la société [et] tend à une “contractualisation de la vie commune” et de toutes les interactions, du mariage à l’éducation, de la sexualité au travail, de la médecine aux relations de production » (Jeanpierre 2006 : 97). A l’inverse de la pensée traditionnelle libérale qui perçoit le marché comme un phénomène « naturel », la pensée néolibérale voit le marché comme un objectif rationnel. Pour les penseurs néolibéraux, il est donc nécessaire de mettre en place des stratégies et des technologies de pouvoir concrètes pour servir l’économie de marché et atteindre cet objectif : « il faut gouverner pour le marché, plutôt que gouverner à cause du marché » (Foucault, 2004 : 125).

Au Brésil comme ailleurs, le néolibéralisme est donc indissociable de la mise en place d’une « politique de société », bien décrite par Michel Foucault, qui vise à faciliter la prospérité du marché par un projet d’État autoritaire et néolibéral qui « fait surtout de l’activité économique la justification ultime de l’action politique, la source première de sa légitimation » (Jeanpierre 2006 : 95), ce que semble bien annoncer Bolsonaro.

Le cas brésilien

Le caractère agressif et le niveau d’exclusion de ces politiques néolibérales ont de fortes chances de déboucher sur une grande résistance, tant de la part des mouvements sociaux brésiliens qu’au sein du Congrès. Pour Juan Marsiaj, professeur de science politique au Collège de Glendon de l’Université de York, avec qui je me suis entretenu à Toronto, un virage autoritaire de la part du gouvernement de Bolsonaro est très probable : « La majorité des élu·e·s brésilien·ne·s fonctionnent encore selon d’anciens codes de la politique brésilienne. On constate un jeu politique très particulier, avec la présence d’un certain clientélisme notamment, et Bolsonaro n’a pas la capacité stratégique de dépasser la résistance législative pour mettre en œuvre ses politiques économiques en jouant avec des accords et de la conciliation. »

Et c’est sur ce point précisément que le discours agressif d’extrême-droite de Bolsonaro pourra rencontrer les intérêts néolibéraux : « Si l’on veut faire un changement si radical, cela doit être fait inévitablement par la force, avance Juan Marsiaj, car ce sont des politiques économiques qui à mon avis ne peuvent pas être implémentées de façon démocratique. » Il est dès lors très probable qu’une large franche de la population conteste ces politiques néolibérales : « C’est aussi pour cela, rappelle Juan Marsiaj, qu’une semaine seulement après l’élection de Bolsonaro, on a pu déjà percevoir la construction d’une structure légale et institutionnelle de contrôle des réactions et des protestations. On peut citer notamment la volonté d’une réforme radicale de la loi anti-terroriste brésilienne qui permettra notamment de criminaliser des manifestations et de créer des outils législatifs pour réprimer toute opposition à la mise en œuvre de l’agenda néolibéral. »

Pourtant, relève Marsiaj, ce néolibéralisme n’est pas une absolue nouveauté au Brésil. En effet, après la destitution de Dilma Rousseff et l’arrivée au pouvoir de Michel Temer en 2016, le Brésil a déjà fait un grand pas dans le sens du néolibéralisme : « Les réformes néolibérales de Michel Temer, qui visaient notamment à geler les dépenses de l’éducation et de la santé, ont déjà eu un impact très fort sur la question sociale au Brésil avec la détérioration rapide de nombreux indicateurs sociaux de pauvreté, d’inégalité, de mortalité infantile et d’accès à l’alimentation. Les projets du nouveau ministre des finances de Bolsonaro, Paulo Guedes, vont radicaliser cette approche et enfoncer le Brésil toujours plus dans l’abîme néolibérale. »

Appel à la vigilance

Vu l’imprévisibilité dont Jair Bolsonaro fait preuve, un retour en arrière vers une position économique protectionniste et nationaliste reste possible, et il est difficile de prévoir si ses actions futures seront aussi ouvertement violentes que ses propos de campagne. Juan Marsiaj appelle de ce fait à une réelle vigilance car « comme c’est arrivé de nombreuses fois dans l’histoire, la répression peut être faite d’une façon moins radicale, voilée, de sorte à éviter que les regards de la communauté internationale soit tournés vers les actions de Bolsonaro. »

Face à la dynamique d’auto-alimentation entre extrême-droite et néolibéralisme qui conquière le Brésil comme de plus en plus de pays, il est donc plus que jamais important de se mobiliser et de dénoncer les dérives autoritaires et toutes les formes de violences insidieuses qui font le lit de la vague néolibérale. On le voit, le néolibéralisme est un ventre fécond d’où peut surgir la bête immonde de l’extrême-droite.

 


Jeanpierre, Laurent. “Une sociologie foucaldienne du néolibéralisme est-elle possible ?”. Sociologie et sociétés, 38(2), 2006, pp. 87–111.

Foucault, Michel. Naissance de la biopolitique, Paris, Gallimard/Le Seuil, coll. «Hautes Études », 2004.

Tout le monde déteste la police ?

« ACAB » [« All cops are bastards »,Ndlr], « La police assassine », et autres inscriptions et affiches du même registre ornent de plus en plus les murs des villes suisses. Nombre d’affaires de violences policières sont sujettes à une médiatisation croissante alors que dans le débat public, on remet en question certaines pratiques policières, ainsi que la formation des agents.

En même temps, du côté de la police, on s’insurge contre la croissance de la violence à l’égard des fonctionnaires de police, en arguant une supposée « modification de la société » dans laquelle « les individus ont de moins en moins de respect pour eux-mêmes, pour autrui et pour les autorités », selon Jean-Christophe Sauterel, Responsable prévention et communication de la Police cantonale vaudoise.

A défaut d’être sociologique, cette explication est bien sociale : elle témoigne d’une stratégie de transfert de charges sur les citoyen·ne·s des agissements problématiques de la police. Explorons l’hypothèse.

L’inertie de l’institution policière

Le concept d’« inertie des institutions » est cher aux sciences sociales. Il permet de comprendre l’absence de réaction et de remise en question ainsi que la résistance au changement des institutions. Cette inertie peut être expliquée par divers facteurs souvent débattus par les chercheurs, de la force de l’habitude à la rigidité intrinsèque des structures qui rend difficile tout changement.

La réponse de la police aux critiques dont elle fait l’objet dans le débat public en Suisse me semble symptomatique de cette inertie. Dans un climat tendu, traversé de remises en question de la légitimité de certaines de ses actions , l’institution policière ouvre un front contre les citoyen·ne·s pour se protéger et éviter le changement. Elle le fait en déplaçant la question des raisons sociales et politiques de cette situation vers un appel moralisateur au « respect » dont devrait faire preuve ces mêmes citoyen·ne·s, se mettant ainsi hors de cause. En d’autres termes, pour parer les critiques, la police met en cause la société civile en évitant de réfléchir au sens et à la légitimité de ses agissements.

Face à ce « climat parfois délétère », Raphaël Métraux, avançait dans une interview parue dans le quotidien 24Heures: « C’est clair qu’on prête plus attention aux réactions des gens. Ce n’est plus possible d’y aller la fleur au fusil ».

Il est désormais inévitable d’y aller le doigt sur la gâchette, si l’on comprend bien le Président de l’Association professionnelle des gendarmes vaudois (APGV) ? Plus grave encore, ce serait finalement la faute de citoyen·ne·s irrespectueux/ses si une partie des fonctionnaires de police n’arrivent plus à exercer leur profession dans le cadre des bonnes pratiques que leur imposent les règles légales.

Même si chaque contexte national gagne à être considéré dans ses particularités, l’enquête ethnographique menée sur la police française par l’anthropologue et médecin Didier Fassin nous aide à comprendre cet étrange retournement. Il montre en effet que « les outrages et rébellions contre agents dépositaires de l’autorité publique [reflètent] non la violence des accusés mais l’agressivité de leurs accusateurs.»

Donc, pour filer la métaphore de Raphaël Métraux, tout se passe comme si la fleur ne faisait réellement que cacher le fusil.

Une baisse de tolérance des citoyen·ne·s?

Didier Fassin rend bien compte dans son enquête de cette situation de prime abord paradoxale : « La police fait […] partie des institutions qui occupent une place singulière dans l’espace social, place qui […] est récemment devenue centrale en raison de la montée des préoccupations sécuritaires, qui semble appeler à plus de présence policière, et de la mise en cause des déviances des forces de l’ordre, qui paraît simultanément exiger plus de vigilance à l’égard de cette présence ».

Le « climat délétère » dont se plaignent les policiers serait donc plutôt la conséquence du « climat sécuritaire » actuel et de la réelle baisse de tolérance des citoyen·ne·s à l’égard des dérives de l’institution policière. Donc, à l’argument de Pierre-Antoine Hildbrand, chargé de la Sécurité à Lausanne, selon lequel « la police n’est pas devenue plus violente », on pourra rétorquer qu’elle l’est sans doute depuis bien longtemps, mais que cette violence est plus vigoureusement dénoncée aujourd’hui par celles et ceux qui la subissent et, plus largement, par un nombre croissant de citoyen·ne·s.

Pour un « contrôle du contrôle »

Criminaliser la résistance face à la violence policière, comme le demandent certains parlementaires, c’est ainsi tenter de réduire au silence la parrêsia citoyennec’est-à-dire, au sens de Michel Foucault, « la franchise, le franc-parler, […] le “dire-vrai” qu’il a le courage d’adresser à celui où à ceux qui détiennent le pouvoir .»

Une telle remise en question de l’autorité ne devrait donc pas être criminalisée, mais plutôt être l’occasion pour l’autorité de repenser ses pratiques et sa place au sein de la société de manière à tenter de comprendre et de pallier l’animosité qu’elle suscite. On se souviendra alors avec profit que, selon le même philosophe, « [la police], d’un côté, c’est l’institution à laquelle la société délègue l’usage légitime de la force publique ; de l’autre, c’est l’ensemble des instruments que la société met en place pour gouverner les différents aspects de la vie collective, de l’hygiène publique à la réglementation urbaine ». Il en découle assez logiquement que l’usage illégitime de la force publique nuise au bon gouvernement de la vie collective.

Exiger aujourd’hui le « contrôle du contrôle » que la police exerce sur notre vie collective est un devoir démocratique, et nous pouvons simplement suggérer aux partisans de la mise en cause des citoyen·ne·s pour les agissements problématiques de la police de faire preuve d’un peu plus de réflexivité et d’autocritique.

 


Brodeur, Jean-Paul, “The Policing Web.” Oxford-New York, Oxford University Press in « Studies in Crime and Public Policy », 2010.

Fassin, Didier, « L’ethnographie retrouvée. Sur quelques approches contemporaines des pratiques policières », L’Homme 2016/3 (N° 219-220), p. 287-310.

Foucault, Michel, Sécurité, Territoire, Population. Cours au Collège de France, 1977-1978. Paris, Gallimard-Le Seuil, 2009.

La “génération No Billag” n’existe pas

En m’intéressant à l’initiative « No Billag », qui vise à la suppression des redevances radio et télévision, sur laquelle nous voterons le 4 mars 2018, un élément récurrent m’a frappé. Que ce soit du côté des partisans ou, parfois, des opposants au texte, on entend souvent parler à propos de cette initiative d’une supposée « fracture générationnelle ». Celle-ci serait le symptôme d’un antagonisme entre « l’ancienne génération », attachée au journal télévisé de 19h30 et aux émissions de radios du midi, et la « nouvelle génération » supposée fondamentalement individualiste, désintéressée, qui souhaiterait « ne payer que pour ce qu’elle consomme » et qui aurait troqué un idéal collectif et solidaire contre Netflix, Instagram ou Twitter. Cette dichotomie est trop simpliste et, surtout, n’est bien sûr de loin pas suffisante pour saisir les enjeux réels de cette initiative.

 Une « génération » plurielle

Rappelons que la génération des « Millenials », comme le monde de l’entreprise et tant d’autres aiment nous appeler, est fondamentalement diverse. Outre le fait d’être né•e•s durant la même période, nos parcours, nos intérêts et nos réflexions, font que nous ne constituons pas un ensemble homogène. Comme Karl Mannheim l’avait déjà observé, une génération est composée de différentes « unités de générations » qui ont leurs caractéristiques propres et qui s’opposent, entre autres, dans leurs valeurs politiques et morales.

Le sociologue confirme mon sentiment : je ne me considère pas comme faisant partie de cette unité de la « nouvelle génération » dont on parle tant et qui soutiendrait « No Billag ».

« Choisir », vraiment ?

Les jeunes partisans de l’initiative avancent un argument censé nous fédérer : un plaidoyer pour la « liberté de choisir » ce que nous consommons. Il s’agit évidemment d’un truisme : qui ne souhaiterait pas choisir ? Mais, au-delà de cette affirmation simple, il apparaît rapidement que cette supposée « liberté de choisir » relève de l’illusion. En effet, entrer dans un système de privatisation totale de l’information ne serait en fait que la continuité de l’aliénation que nous subissons déjà quotidiennement ; la dépossession toujours plus grande de ce qui fonde notre liberté, au profit de ce que le système économique choisit pour nous. Si l’initiative était acceptée, le marché de l’audiovisuel qui s’ouvrirait en Suisse consisterait en une concurrence entre annonceurs et médias privés, cherchant à capter toujours plus notre « temps de cerveau humain disponible », selon la formule de l’ancien PDG du groupe TF1 Patrick Le Lay.

Plus qu’un texte sur l’abolition de la redevance télévision et radio, cette initiative représente donc simplement une avancée de plus dans la voie néolibérale de la privatisation et du primat du profit d’actionnaires au détriment du bien commun.

Ma génération ?

Certain•e•s contemporain•e•s de cette « nouvelle génération » n’y voient peut-être que peu d’inconvénients, tant qu’ils/elles pensent pouvoir « choisir » la publicité qu’ils/elles regardent, ne problématisant pas, ou peu, le fait d’être plus que jamais des produits, tant que la prestation leur semblera, à tort, gratuite. D’autres pousseront même l’argument selon lequel ils/elles préfèrent que l’offre médiatique soit le fait d’entreprises privées plutôt que celui de l’État. Mais, cette supposée génération n’est pas la mienne. Je n’appartiens pas à ce groupe fantasmé qui ne voit pas d’inconvénient à vendre encore plus ses minutes de cerveau disponibles à des entreprises privées toujours plus grandes en quête d’hégémonie et de profits ; des groupes d’individus solitaires, à défaut d’être solidaires, avec si peu d’égard pour l’autre, d’où qu’il/elle vienne.

Je voterai non à l’initiative « No Billag », au nom de l’existence des « unités » de ma génération qui refusent de s’enfoncer toujours plus dans l’abîme néolibéral, mais qui souhaitent s’instruire, développer leur esprit critique, défendre la culture, se divertir, s’informer, et cela sans contribuer à la consolidation des 82% des richesses créées en 2017 qui ont bénéficié aux 1% des plus riches de la population mondiale. Et ceci n’est ni illusion, ni idéologie : ces « unités de génération » existent et revendiquent le droit de penser librement, de choisir réellement sans qu’on ne leur impose des prêts-à-penser intéressés ; des personnes qui ne s’intéressent pas qu’à leur consommation égoïste et myope, mais qui s’engagent, pour soutenir le bien commun, dont la culture et le service public font partie.

Donc non, nous ne faisons pas toutes et tous partie d’une supposée même génération. Et nos divergences de points de vue ne sont pas les signes imaginaires d’un déchirement, d’une lutte intestine. C’est simplement de cette manière que nous faisons société. La diversité et les désaccords au sein d’une génération sont nécessaires pour l’évolution des pensées car c’est en les confrontant qu’elles prennent vie, évoluent, et que nous perpétuons, et parfois même repensons, la démocratie.

A l’heure où l’on tente toujours plus de nous homogénéiser, il est nécessaire d’affirmer et de revendiquer cette diversité avant qu’elle ne soit dissoute par le système économique néolibéral, pour qui la pluralité et la critique sont des handicaps dans la conquête de notre attention, considérée comme un nouveau marché à envahir et à domestiquer.

 


 

Image : ©Association contre la disparition des radios et TV 

L’urne et la matraque : retour sur la construction récente d’une pratique : le vote

L’image est frappante : un policier espagnol lourdement équipé, marchant dans les rues de Barcelone une urne à la main, confisquée dans un bureau de vote le 1er octobre dernier, jour de la votation sur l’indépendance de la Catalogne. Cette photographie a beaucoup fait parler d’elle.

Elle nous apparaît comme violente, choquante, mais pourquoi ? Cette question nous invite à revenir brièvement (format « blog » oblige) sur cette pratique devenue symbole démocratique : le vote.

Une pratique récente

Voter aujourd’hui nous paraît évident, mais la pratique du vote est le fruit d’un processus historique qui débute en Europe au milieu du XIXème siècle seulement. Les Etats ont progressivement octroyé le droit de vote à une partie de leur population (du vote censitaire, au suffrage universel masculin, puis au suffrage vraiment universel) dans une visée pacificatrice : sur le principe, voter permettrait au corps électoral d’intervenir de manière non-violente dans les affaires de l’Etat (ou du moins d’en avoir l’impression).

Mais le vote est loin du cadeau de dirigeants bienveillants à leur peuple aimant. Par son instauration, l’Etat affirmait sa volonté d’en faire la forme légitime d’expression politique par excellence, en reléguant d’autres vers l’illégitime, notamment le recours à la violence dans les luttes politiques. Louis Blanc, député sous la IIIème République française, disait en 1874 : « [le suffrage universel] est un instrument d’ordre par excellence. Et pourquoi ? […] Parce que, en permettant à chacun de poursuivre sans violence le redressement de ses griefs, il désarme la violence […] ; parce qu’il investit le pouvoir émané de lui d’une force morale immense et qui rend toute entreprise factieuse impossible et dispense de recourir à l’emploi de la force matérielle. » N’est-il dès lors pas utile de penser la construction du vote en lien avec « un projet plus général de forclusion de la contrainte physique », comme nous y invite Olivier Ihl ? (Olivier Ihl, « La civilité électorale : vote et forclusion de la violence en France », in Cultures et conflits, 1993)

L’école du vote et de la civilité électorale

Pour le politologue, la pratique du vote est bien le résultat d’une construction. Il a d’abord fallu faire en sorte que la population comprenne simplement comment voter pour éviter par exemple que le citoyen glisse dans l’urne une missive adressée à son candidat, ou qu’il calligraphie le bulletin de vote, rendant ainsi son vote nul. Les Etats démocratiques vont donc tenter d’inculquer une « civilité électorale » aux futurs citoyens dès le plus jeune âge. Des bancs de l’école aux discours aux tribuns, on glorifiera l’acte à la fois laïque et sacré du vote : « Il faut inspirer à l’enfant, clamera Paul Bert en 1882, un respect quasi religieux pour ce grand acte de vote qui, jusqu’à présent, est par tant de personnes traité si légèrement ; […]. Il faut que cela devienne chez lui comme une sorte d’instinct acquis, si bien que lorsque ce jeune citoyen s’approchera de la simple boîte en bois blanc déposée sur la table de vote, il éprouve quelque chose de cette émotion que ressentent les croyants lorsqu’ils s’approchent de l’autel » (Conférence sur l’éducation civique de Paul Bert en août 1882).

Cette « émotion » démocratique sera rendue de plus en plus privée et individuelle, à travers notamment la loi française du 29 juillet 1913 qui normalisera l’indépendance et le secret du vote grâce à l’instauration de l’unique enveloppe bleue dans laquelle on met son bulletin seul dans l’isoloir avant de la glisser dans une urne celée (Alain Garigou, Les secrets de l’isoloir, 2012).

Le vote : une pratique acquise aujourd’hui ?

L’amnésie historique risque de nous faire croire que voter aujourd’hui va de soi, que cette « seconde nature » (Garigou) serait intégrée dans le for de chacun comme un droit, voire un devoir. C’est là peut-être l’une des raisons pour lesquelles cette image de la répression du vote catalan est si choquante. On pourra bien sûr arguer du fait que l’Etat espagnol n’a pas reconnu la licéité de cette votation. Il n’en reste pas moins que cette scène rappelle aussi qu’il a considéré comme un acte de violence à son encontre l’expression pacifique par le vote d’une partie de la population espagnole, justifiant à ses yeux la répression dont nous avons été les témoins.

Ce triste épisode nous rappelle que si voter paraît être le droit le plus démocratique de celles et ceux qui veulent s’exprimer, il reste aussi parfois un outil de l’Etat pour contenir ce qui l’ébranle, au point, comme ici, de répondre à l’urne par la matraque.


Image mise en avant : L’urne ou le fusil, une gravure de M.L. Bosredon, avril 1848, BNF, Paris.

Corruption à tous les niveaux : le ras-le-bol des Roumains

Depuis le 31 janvier 2017, la Roumanie est le théâtre de nombreuses manifestations contre la corruption omniprésente dans le pays et incarnée par le gouvernement de Sorin Grindeanu du Parti social-démocrate (PSD). Des rassemblements spontanés d’une ampleur historique ont commencé après la tentative de l’exécutif social-démocrate de passer un décret gouvernemental qui avait pour but de dépénaliser certaines infractions et, surtout, d’assouplir la législation anticorruption.

Le PSD, déjà chassé du pouvoir par la rue fin 2015, est connu pour divers démêlés avec la justice. Le chef du parti Liviu Dragnea par exemple a écopé de deux ans de prison avec sursis pour fraude électorale, et a également été accusé dans un procès pour emplois fictifs.

Dans ces circonstances, malgré l’argument officiel du gouvernement selon lequel ce décret permettrait de « désengorger les prisons » et de « moderniser le système judiciaire », celles et ceux qui manifestent aujourd’hui leur indignation voient dans celui-ci la volonté de renforcer ses privilèges, de dépénaliser des pratiques douteuses des politiques et du parti au pouvoir et d’affaiblir dans les faits la lutte anticorruption.

Bien que ce décret ait été retiré le 4 février, qu’une motion de censure contre le gouvernement ait échouée le 8 février et que le ministre de la justice Florin Iordache (PSD) ait démissionné le lendemain, les manifestations continuent à travers le pays et sont devenues le symbole d’un ras-le-bol général des Roumains vis-à-vis de la corruption présente à tous les étages de la société.

 

Piața Unirii – Cluj-Napoca (10 février 2017)

Une « petite » corruption intégrée et banalisée

 Je me suis rendu en Roumanie la semaine dernière (07.02.17) et j’ai pu observer quelques pratiques qui témoignent de la corruption présente dans le quotidien des Roumains.

Arrivé tout d’abord en Bulgarie, je me suis rendu à Bucarest en taxi. Nous étions six dans un taxi prévu pour cinq. A la frontière, un douanier roumain contrôle le véhicule et constate bien évidemment que nous sommes en surnombre. Le conducteur du taxi et le douanier discutent quelques minutes, rigolent un peu, et nous passons notre route sans soucis. Le chauffeur du taxi nous expliquera qu’en revenant de Bucarest, il devra repasser par le même poste frontière et offrir cinq bouteilles de bière au douanier qui nous a laissé passer.

Cette histoire cocasse s’est déroulée sous les panneaux officiels anticorruptions du gouvernement roumain, installés à tous les postes frontières. De prime abord insignifiante, elle illustre bien la « petite » corruption courante en Roumanie. Si aucune somme d’argent n’a été échangée, la pratique est loin d’être innocente : ce fonctionnaire de l’Etat a tout de même accepté de « fermer les yeux » devant un acte illégal en échange (symbolique peut-être) de cinq bouteilles de bière.

A Cluj-Napoca, une ville du nord-ouest de la Roumanie, j’ai rencontré un responsable du contrôle des chauffages de la ville. Il m’a raconté que, régulièrement, lorsqu’il constate qu’il est nécessaire de changer un chauffage défectueux pour des raisons de sécurité, certaines personnes tentent de lui donner de l’argent pour qu’il ne les oblige pas à changer leur installation. Se déclarant lui-même opposé à ce genre de « petite corruption », il m’a assuré qu’elle était courante, répandue et banalisée. Cette autre petite histoire tranche pourtant avec la première : des personnes peuvent se retrouver moralement corruptrices parce qu’elles n’ont pas financièrement les moyens de payer ce que les autorités leur demandent.

Une prise de conscience générale ?

En Roumanie, comme ailleurs sans doute, petite et grande corruptions semblent s’entretenir comme un cercle vicieux. Pour bon nombre de Roumains avec qui j’ai discuté, la « petite » corruption qui est totalement intégrée à leur quotidien ne leur pose pas réellement problème au regard de la « grande » corruption qui gangrène le pays : « Que sont quelques bouteilles de bières ou quelques lei (la monnaie roumaine) face à la corruption gouvernementale à grande échelle ? » me demandait un peu cyniquement un manifestant à qui je racontais mes anecdotes.

Si ce n’est pas la première fois que les Roumains descendent dans la rue pour condamner ce gouvernement corrompu, il semble bien pourtant que ses malversations récentes aient engendré une prise de conscience et une volonté plus fortes que par le passé d’en finir avec cette corruption qui s’est répandue à tous les étages de la société. Ce même manifestant ajoutait : « En attaquant ces pratiques par le haut nous voulons aussi changer celles du bas ». Espérons que l’avenir lui donne raison et que la Roumanie ne sera pas descendue massivement dans la rue pour rien.

 


Photographies: Piața Victoriei, Bucarest (7 février 2017) et Piața Unirii, Cluj-Napoca (10 février 2017) ©Elio Panese

«L’après-Daech est clairement en train de se préparer.» Regard d’une humanitaire aux prises avec le terrain

Ces derniers temps, le recul de Daech (dit Etat islamique) et la reprise progressive des territoires occupés en Irak font les gros titres des médias occidentaux. En effet, le groupe terroriste est en mauvaise posture : l’armée irakienne et les Peshmergas kurdes, avec l’aide de la coalition internationale, enchaînent les offensives, ce qui peut laisser penser que la fin de Daech est proche et que l’Irak pourrait bientôt être pacifié. Malheureusement, vue de plus près, la situation n’est pas aussi simple.

J’ai contacté Alice*, une humanitaire basée à Kirkouk, au nord de l’Irak. La ville se situe sur un territoire dit « disputé » à une vingtaine de kilomètres de la ligne de front entre les Peshmergas kurdes et Daech. Kirkouk a d’ailleurs presque été prise par l’organisation terroriste en janvier 2015.

De derrière son écran d’ordinateur, Alice m’a livré son regard sur la situation du pays et son ressenti de l’intérieur.

La situation

Alice connaît bien l’Irak : elle y avait déjà passé du temps en 1992 et elle y est à nouveau depuis 6 mois. Elle m’a expliqué que le territoire de Kirkouk a de tout temps été disputé entre les Kurdes qui revendiquent le territoire et les Irakiens qui souhaitent notamment profiter de la manne pétrolière de la région ; mais pas seulement. En effet, on y retrouve également la présence d’une population turkmène qui revendique plus de poids politique, et bien sûr aujourd’hui Daech, situé derrière la ligne de front.

La région de Kirkouk se retrouve ainsi sous au moins trois conflits superposés qui n’ont que peu de liens les uns avec les autres ; tout cela étant encore compliqué par des tensions religieuses croissantes.

Une superposition dont on parle peu dans les médias

Cette superposition de conflits est quelque chose dont on parle peu dans les médias occidentaux, constate Alice : « Depuis l’Europe, Daech est perçu comme le problème principal de l’Irak car c’est le conflit le plus médiatisé ; mais ce n’est que la pointe de l’iceberg. Bien entendu, la présence du groupe terroriste ne facilite rien, mais l’importance que prend Daech ne fait que diminuer les autres conflits, les met en suspend, sans pour autant les faire disparaître. Actuellement, Daech est derrière des lignes de front bien définies que les Peshmergas kurdes tiennent du côté de Mossoul, au Nord, mais également sur Kirkouk plus à l’Est. Tout cela fait que le conflit entre Kurdes et Irakiens – tenus au-delà de ces lignes de front – est atténué par cette sorte de zone tampon que tient Daech. »

Difficile d’être optimiste

Difficile donc d’être optimiste concernant le futur de la situation en Irak. De plus, le gouvernement de Bagdad est rongé par la corruption et le clientélisme, et le pays est secoué par une crise économique forte, le tout engendrant de grandes manifestations de la population.

« L’impression que l’on a une fois sur le terrain est que, malheureusement, s’il n’y avait que Daech, il serait encore possible de s’en sortir ; mais on remarque que tous les problèmes antérieurs ne se sont pas résolus. Pour l’instant, certains n’attendent que le départ de Daech pour recommencer avec plus de vigueur les anciennes guerres. Après la libération du pays par les États-Unis en 2003, des élections ont eu lieu, les chiites ont pris le pouvoir et à partir de là, on n’en a plus entendu parler en Europe. On a pensé que la démocratie avait été rétablie, mais cela n’a jamais fonctionné. L’impression qu’on a depuis ici [depuis l’Irak, N.D.R] est que les choses ne font que se compliquer au lieu de se simplifier au fil des ans. Je ne vois pas comment la situation pourrait s’arranger vu qu’actuellement la haine religieuse et la violence sont encore plus virulentes qu’avant. »

Daech, une fin proche ?

Selon Alice, une majorité en Irak s’accorde à dire que l’on ne verra pas la fin de Daech en 2016, ou même en 2017 ; et là encore, les intérêts de chacun compliquent la situation.

« Il est vrai que, du côté kurde, rien ne presse car la situation au niveau territorial est plutôt en leur faveur actuellement. Ensuite, on distingue des signaux assez évidents concernant le retour du régime de Bagdad, sur la région de Kirkouk notamment. L’après-Daech est clairement en train de se préparer. Le jour où Daech ne sera plus là, tous reviendront exactement aux mêmes disputes qu’en 2013. C’est pour cette raison qu’il est difficile d’être optimiste pour l’Irak. De plus, il ne faut pas se faire d’illusions : même si le Califat autoproclamé de Daech venait à disparaître, le problème terroriste ne serait pas résolu. A partir du moment où les lignes de front auront disparu, les éléments de Daech se disperseront mais leur capacité de nuisance ne sera pas abolie. Pour le moment, dans la région où je me trouve en Irak, on se sentirait presque plus en sécurité qu’à Paris ou à Bruxelles car nous savons où les éléments de Daech se trouve. D’après moi, il sera très difficile, dans les années à venir, de retrouver une certaine sérénité par rapport à ces groupes djihadistes qui vont continuer de recruter facilement. »

Restons donc vigilants. Vue d’Irak, la situation géopolitique de la région apparaît bien moins simple que l’on aimerait le croire parfois depuis ici.


*Nom d’emprunt

Photographie : Sur la route de Kirkouk ©Alice