Tout le monde déteste la police ?

« ACAB » [« All cops are bastards »,Ndlr], « La police assassine », et autres inscriptions et affiches du même registre ornent de plus en plus les murs des villes suisses. Nombre d’affaires de violences policières sont sujettes à une médiatisation croissante alors que dans le débat public, on remet en question certaines pratiques policières, ainsi que la formation des agents.

En même temps, du côté de la police, on s’insurge contre la croissance de la violence à l’égard des fonctionnaires de police, en arguant une supposée « modification de la société » dans laquelle « les individus ont de moins en moins de respect pour eux-mêmes, pour autrui et pour les autorités », selon Jean-Christophe Sauterel, Responsable prévention et communication de la Police cantonale vaudoise.

A défaut d’être sociologique, cette explication est bien sociale : elle témoigne d’une stratégie de transfert de charges sur les citoyen·ne·s des agissements problématiques de la police. Explorons l’hypothèse.

L’inertie de l’institution policière

Le concept d’« inertie des institutions » est cher aux sciences sociales. Il permet de comprendre l’absence de réaction et de remise en question ainsi que la résistance au changement des institutions. Cette inertie peut être expliquée par divers facteurs souvent débattus par les chercheurs, de la force de l’habitude à la rigidité intrinsèque des structures qui rend difficile tout changement.

La réponse de la police aux critiques dont elle fait l’objet dans le débat public en Suisse me semble symptomatique de cette inertie. Dans un climat tendu, traversé de remises en question de la légitimité de certaines de ses actions , l’institution policière ouvre un front contre les citoyen·ne·s pour se protéger et éviter le changement. Elle le fait en déplaçant la question des raisons sociales et politiques de cette situation vers un appel moralisateur au « respect » dont devrait faire preuve ces mêmes citoyen·ne·s, se mettant ainsi hors de cause. En d’autres termes, pour parer les critiques, la police met en cause la société civile en évitant de réfléchir au sens et à la légitimité de ses agissements.

Face à ce « climat parfois délétère », Raphaël Métraux, avançait dans une interview parue dans le quotidien 24Heures: « C’est clair qu’on prête plus attention aux réactions des gens. Ce n’est plus possible d’y aller la fleur au fusil ».

Il est désormais inévitable d’y aller le doigt sur la gâchette, si l’on comprend bien le Président de l’Association professionnelle des gendarmes vaudois (APGV) ? Plus grave encore, ce serait finalement la faute de citoyen·ne·s irrespectueux/ses si une partie des fonctionnaires de police n’arrivent plus à exercer leur profession dans le cadre des bonnes pratiques que leur imposent les règles légales.

Même si chaque contexte national gagne à être considéré dans ses particularités, l’enquête ethnographique menée sur la police française par l’anthropologue et médecin Didier Fassin nous aide à comprendre cet étrange retournement. Il montre en effet que « les outrages et rébellions contre agents dépositaires de l’autorité publique [reflètent] non la violence des accusés mais l’agressivité de leurs accusateurs.»

Donc, pour filer la métaphore de Raphaël Métraux, tout se passe comme si la fleur ne faisait réellement que cacher le fusil.

Une baisse de tolérance des citoyen·ne·s?

Didier Fassin rend bien compte dans son enquête de cette situation de prime abord paradoxale : « La police fait […] partie des institutions qui occupent une place singulière dans l’espace social, place qui […] est récemment devenue centrale en raison de la montée des préoccupations sécuritaires, qui semble appeler à plus de présence policière, et de la mise en cause des déviances des forces de l’ordre, qui paraît simultanément exiger plus de vigilance à l’égard de cette présence ».

Le « climat délétère » dont se plaignent les policiers serait donc plutôt la conséquence du « climat sécuritaire » actuel et de la réelle baisse de tolérance des citoyen·ne·s à l’égard des dérives de l’institution policière. Donc, à l’argument de Pierre-Antoine Hildbrand, chargé de la Sécurité à Lausanne, selon lequel « la police n’est pas devenue plus violente », on pourra rétorquer qu’elle l’est sans doute depuis bien longtemps, mais que cette violence est plus vigoureusement dénoncée aujourd’hui par celles et ceux qui la subissent et, plus largement, par un nombre croissant de citoyen·ne·s.

Pour un « contrôle du contrôle »

Criminaliser la résistance face à la violence policière, comme le demandent certains parlementaires, c’est ainsi tenter de réduire au silence la parrêsia citoyennec’est-à-dire, au sens de Michel Foucault, « la franchise, le franc-parler, […] le “dire-vrai” qu’il a le courage d’adresser à celui où à ceux qui détiennent le pouvoir .»

Une telle remise en question de l’autorité ne devrait donc pas être criminalisée, mais plutôt être l’occasion pour l’autorité de repenser ses pratiques et sa place au sein de la société de manière à tenter de comprendre et de pallier l’animosité qu’elle suscite. On se souviendra alors avec profit que, selon le même philosophe, « [la police], d’un côté, c’est l’institution à laquelle la société délègue l’usage légitime de la force publique ; de l’autre, c’est l’ensemble des instruments que la société met en place pour gouverner les différents aspects de la vie collective, de l’hygiène publique à la réglementation urbaine ». Il en découle assez logiquement que l’usage illégitime de la force publique nuise au bon gouvernement de la vie collective.

Exiger aujourd’hui le « contrôle du contrôle » que la police exerce sur notre vie collective est un devoir démocratique, et nous pouvons simplement suggérer aux partisans de la mise en cause des citoyen·ne·s pour les agissements problématiques de la police de faire preuve d’un peu plus de réflexivité et d’autocritique.

 


Brodeur, Jean-Paul, “The Policing Web.” Oxford-New York, Oxford University Press in « Studies in Crime and Public Policy », 2010.

Fassin, Didier, « L’ethnographie retrouvée. Sur quelques approches contemporaines des pratiques policières », L’Homme 2016/3 (N° 219-220), p. 287-310.

Foucault, Michel, Sécurité, Territoire, Population. Cours au Collège de France, 1977-1978. Paris, Gallimard-Le Seuil, 2009.

Elio Panese

Elio Panese

Elio Panese, étudiant en science politique à l'Université de Lausanne. Il est passionné d’écriture et souhaite partager et analyser différents sujets avec son expérience et sa vision de «Millennial».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *