A lire ou à relire : « Nouvelles histoires extraordinaires » d’Edgar Allan Poe

Le Masque de la Mort Rouge : récit parfait pour un déconfinement

Parfois, il est agréable de relire un livre dix, vingt ou quarante ans après une première lecture. Certaines expériences personnelles et d’autres ouvrages permettent aux textes de révéler des sens que nous n’avions pas perçus la première fois. Si vous fouillez dans votre bibliothèque, peut-être y trouverez-vous Nouvelles histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe, considéré comme le père du polar. Durant cette aventure Covid-19, j’ai relu cet écrivain, l’un de mes amours littéraires de jeunesse, l’un de mes pères en littérature. Je me suis penchée spécifiquement sur ce livre, car je me souvenais vaguement du Masque de la Mort Rouge, l’une des nouvelles qu’il contient. A l’adolescence, elle ne m’avait pas vraiment interpellée. J’avais un faible pour Le Puits et le Pendule et une admiration horrifiée pour Le Chat Noir et La Chute de La Maison Usher. Toutefois, durant ce confinement, j’ai redécouvert ce récit qui rappelle que nous ne pouvons pas ignorer la maladie, nous comporter comme si elle n’existait pas. Sinon, elle risque de nous rattraper. En cette première semaine de retour « à la presque normale » et à l’excitation joyeuse, peut-être un peu imprudente, qu’elle nous procure, elle prend un sens très singulier et pertinent.

 

Le Masque de la Mort Rouge : résumé

Cette nouvelle se situe dans une région imaginaire ravagée par la Mort Rouge, une maladie plus terrifiante que la peste. Entre la contamination et la mort, il ne se passe qu’une demie heure. Les malades sentent soudainement des douleurs aigües, un vertige, puis ils suintent du sang par les pores, jusqu’à la dissolution de leur corps. Quand ses domaines sont à moitié dépeuplés par la meurtrière contagion, le prince Prospero, un intrépide fêtard, convoque un millier d’amis, choisis parmi les chevaliers et les dames de sa cour, de vigoureux joyeux lurons en bonne santé. Avec eux, il s’enferme dans l’une de ses abbayes fortifiées. Tout est organisé pour qu’ils puissent être ravitaillés sans être contaminés, sans avoir à se soucier ni de la Mort Rouge, ni du désespoir et de la dévastation qu’elle provoque à l’extérieur. Au bout de cinq à six mois de fêtes permanentes, le prince décide d’organiser un grand bal masqué qui s’étend sur les sept salons de l’abbaye. Toutes les salles respirent la joie, hormis la dernière dans laquelle quasiment personne ne s’aventure. Couverte de tentures noires, le prince y a fait installer une horloge qui sonne toutes les heures avec une telle énergie qu’on l’entend dans toute la fortification. Au son du carillon, musiciens et danseurs sont obligés de s’arrêter, le geste suspendu, ce qui met tout le monde mal à l’aise. Les coups de minuit sont si longs et sinistres que la peur tétanise les participants. C’est alors que le prince remarque, parmi les convives, un costume de très mauvais goût. Barbouillé de sang, le masque représente un cadavre raidi par la Mort Rouge. Couteau à la main et talonné par ses invités, le prince Prospero s’élance avec bravoure à la poursuite de l’importun qui, ainsi déguisé, prétend se moquer de lui. Arrivé dans la salle de l’horloge, l’inconnu se retourne et fait face aux personnes qui le suivent. Une seconde après, le prince s’écroule brusquement sur le tapis terrassé par la mort. Un par un, tous les convives commencent à tomber dans toutes les salles de l’orgie qui s’inondent de sang. La Mort Rouge s’est invitée au bal alors que personne ne l’attendait.

 

Baudelaire fasciné par Poe

La première fois que Baudelaire ouvre un livre de Poe, il est la fois épouvanté et fasciné. Vingt ans avant lui, l’américain avait écrit ce qu’il aurait voulu écrire. Cependant, bien qu’il l’ait traduit, Baudelaire n’est jamais allé dans le courant de Poe. Le poète français s’est très peu adonné à la prose. Ses poèmes n’ont pas grand-chose en commun avec ceux de l’auteur du Corbeau. Toutefois, les deux ont eu des vies cataclysmiques. Extrêmement persécutés, tous deux ont été et malmenés par le destin. Ces similitudes ont probablement rapproché le Parisien des écrits du Bostonnais, et contribué à l’admiration qu’il éprouvait pour lui.

En 1856, dans la préface de la première publication, en France, des Histoires Extraordinaires, Charles Baudelaire fait un portrait d’Edgar Allan Poe. Extrait :

« Il y a, dans l’histoire littéraire, des destinées analogues, de vraies damnations, – des hommes qui portent le mot guignon écrit en caractères mystérieux dans les plis sinueux de leur front. L’Ange aveugle de l’expiation s’est emparé d’eux et les fouette à tour de bras pour l’édification des autres. En vain leur vie montre-t-elle des talents, des vertus, de la grâce ; la Société a pour eux un anathème spécial, et accuse en eux les infirmités que sa persécution leur a données. – Que ne fit pas Hoffmann pour désarmer la destinée, et que n’entreprit pas Balzac pour conjurer la fortune ? – Existe-t-il donc une Providence diabolique qui prépare le malheur dès le berceau, – qui jette avec préméditation des natures spirituelles et angéliques dans des milieux hostiles, comme des martyrs dans les cirques ? Y a-t-il donc des âmes sacrées, vouées à l’autel, condamnées à marcher à la mort et à la gloire à travers leurs propres ruines ? Le cauchemar des Ténèbres assiègera-t-il éternellement ces âmes de choix ? Vainement elles se débattent, vainement elles se ferment au monde, à ses prévoyances, à ses ruses ; elles perfectionneront la prudence, boucheront toutes les issues, matelasseront les fenêtres contre les projectiles du hasard ; mais le Diable entrera par la serrure ; une perfection sera le défaut de leur cuirasse, et une qualité superlative le germe de leur damnation. »

 

Edgar Allan Poe : poursuivi par La Camarde

Edgar Allan Poe était hanté par la mort. Depuis son enfance, les cadavres s’accumulent autour de lui. Alors qu’il a deux ans et demi ou trois ans, le décès de sa mère tuberculeuse le marque pour toujours. Par la suite, la tuberculose ou l’alcoolisme emportera tout ceux qu’il aime.

 

Edgar Allan Poe : une enfance et une jeunesse déchirées

Sa mère, Elizabeth Arnold, née en Angleterre d’une dynastie d’acteurs, arrive vers l’âge de 9 ans aux États-Unis. Excellente danseuse, chanteuse, comédienne, elle a un superbe répertoire. Elle sait jouer tous les rôles. Très vite, elle devient la mascotte de l’Amérique. A 11 ans, elle perd sa mère. A 15 ans, elle se marie. A 18 ans, elle devient veuve. Eliza rencontre ensuite le père d’Edgar, David Poe, que les critiques, qui le détestent, appellent « face de muffin » car il n’a, semble-t-il, aucun talent. Ce jeune fils de famille a fui les siens et abandonné les études de droit. Il monte sur les planches pour plaire à Elizabeth, mais donne la réplique sans nulle inspiration. De plus, comme de nos jours, la vie de comédien est difficile. Eliza et David manquent continuellement de moyens financiers. A l’âge de 24 ans, totalement alcoolique, David part sur les routes chercher de l’argent et s’évapore dans la nature. A ce moment-là, Edgar a deux ans et demi, un grand frère, William Henry Léonard, appelé Henry. Rosalie, la petite sœur, voit le jour quelques mois après le départ de leur père.

Né dans un théâtre de Boston le 19 janvier 1809, Edgar fera un mythe de sa mère comédienne. Sa mort prématurée, et son regard immense et dévorant, le poursuivront son existence durant. La tuberculose est une maladie spectaculaire. Les gens deviennent émaciés, avec des joues très rouges et de grands yeux brillants. L’image du regard, des yeux, traversera toute son œuvre. Dans ses récits, les personnages féminins sont à la fois éthérés et macabres.

A partir du décès de sa mère, en 1811, Edgar ne connaît que des abandons. A la mort de celle-ci, on sépare la fratrie. John Allan, un commerçant de denrées coloniales, recueille le garçonnet, mais le traite comme un chien qu’il aurait offert à sa femme pour la consoler de ne pas avoir d’enfant. Elle est probablement stérile puisque John a des descendants illégitimes. Les relations entre Edgar et John Allan sont difficiles. Très vite, Edgar, qui a besoin d’un regard constant sur lui, décide que le monde sera sa scène et devient un mystificateur, ce qui détériore ses relations avec son beau-père.

Ses études sont difficiles. Il peine à s’intégrer aux autres. La période de l’université s’avère un calvaire. Fréquentée par des jeunes hommes aristocratiques, riches, despotiques et turbulents, Edgar, pauvre et rêveur, n’y trouve pas sa place. D’autant, que les étudiants habitués au pouvoir, se permettent tout et n’importe quoi. Poe est terrifié par une scène où, lors d’une bagarre, l’un des étudiants arrache, à un homme, un morceau de chair gros comme la main. Ses études se passent mal.

A la mort de son épouse, John Allan, son beau-père, se remarie et ne veut plus rien savoir d’Edgar.

 

Edgar Allan Poe: une vie tumultueuse et sulfureuse

Sa tante Maria Clemm, le reçoit en 1829, à Baltimore, après sa dispute avec John Allan. Maria Clemm est la plus jeune sœur de son père. Bien que cette mère de huit enfants ait une vie malheureuse, elle l’accueille avec joie, ce qui permet à Edgar de retrouver son grand frère Henry. Quand Maria Clemm ouvre ses portes à l’écrivain, il ne lui reste que Virginia la petite dernière de 9 ans. Pour la première fois, le poète goûte à la vie de famille. Pour remercier sa tante, il devient le précepteur de Virginia. Mais, en retrouvant son frère, qui est complétement alcoolique, il rencontre l’éthylisme. Auparavant, il n’avait pas eu l’occasion de boire. Mais ce frère qui a une vie très mondaine et qui l’introduit dans tous les salons, l’entraîne dans la boisson. Edgar admire Henry, un talentueux conteur qui mène une existence fantastique et fait des choses extraordinaires. Dans cette fraternité retrouvée, Edgar se reconstruit. Cette vie est merveilleuse pour lui. Son frère l’amuse, Maria Clemm s’occupe de l’intendance et, lui transmet son savoir à Virginia. Par la suite, sa relation avec la fillette deviendra une clé importante de son écriture.

A Baltimore, Poe entre dans le journalisme en tant que critique et correcteur. Excellent journaliste, il donne à connaître la littérature européenne aux États-Unis. Malgré ses périodes d’alcoolisme, on l’engage dans les journaux car, en avance sur son temps, il a  compris l’importance du marketing. Sa plume tranchante scalpe ses victimes. Acharné, il ne s’arrête que lorsque le sang coule. On dit que ses critiques sont écrites «au tomahawk» ce qui lui vaut le surnom de L’Indien. Ses « assassinats » journalistiques augmentent tellement les tirages, que lorsque Poe estime que la polémique tarde, il intervient sous divers pseudonymes, n’hésitant pas à se contredire lui-même pour mettre de l’huile sur le feu.

Poe et son frère écrivent des contes ensemble. Ils se sont fabriqués un avatar de leurs deux noms cryptés : Edgar Léonard. Quand son frère meurt en 1831, Poe est bouleversé. C’est alors qu’il écrit son premier conte. Sa production devient alors très riche et diverse. Il produira notamment un essai, Eurêka, qui préfigure le Big Bang qui ne sera découvert qu’un siècle plus tard.

Edgar se marie avec Virginia alors qu’elle n’a que 13 ans. Les biographes prétendent que ce mariage n’a jamais été consommé. Il aurait épousé sa cousine, en falsifiant des papiers officiels, pour qu’elle échappe à un autre cousin à qui elle aurait dû être confiée pour parfaire son éducation. De Virginia, il a surtout besoin de l’admiration et du regard – encore et toujours les yeux qui le poursuivent. De plus, il adore jouer à Pygmalion. Toutefois, le poète plait beaucoup aux femmes et, pour son bonheur – ou son malheur -, compte énormément d’aventures en dehors de son mariage. Virginia meurt de la tuberculose à 24 ans, l’âge auxquels meurent ses proches en général. Ce décès l’accable.

Poe est un cérébral avec une lucidité implacable que l’on ne retrouve qu’à travers la littérature. Sa réalité est le lieu de ses désastres. Le lieu où il perd la face, où il est abandonné. Mais il se répare à travers l’écriture.

Très populaire, il fait beaucoup parler de lui. Les journaux sont toujours pleins de ses hauts-faits et scandales. Cependant, en 1845, la publication du Corbeau, son écrit le plus connu, lui apporte enfin une vraie gloire. En apparaissant partout, le corbeau est sujet à une sorte de marchandising. Actuellement, on en aurait fait des t-shirts et des figurines. D’ailleurs, de nos jours, l’on trouve des t-shirt imprimés qui rappellent ce poème. Mais déjà, à l’époque, à New-York, tout est corvusé. Même la silhouette de l’auteur se voit transformée en corbeau, ce qui en rajoute à sa sulfureuse réputation.

Certes, la vie de Poe a été marquée par l’alcoolisme, mais beaucoup moins que le mythe ne le prétend. Cette réputation d’ivrogne invétéré lui aurait été faite par ses détracteurs. L’on sait à présent, de source sûre, qu’il avait de longues périodes d’abstinence. L’étude de la calligraphie de ses manuscrits, prouve qu’il écrivait en étant sobre. En revanche, il souffrait probablement de maladies nerveuses et cérébrales induites par les traumas subis durant son enfance et au long de sa vie. Ce que l’on appellerait, aujourd’hui, des troubles de la personnalité. En effet, Poe a traversé des périodes de deuils effroyables et d’épuisants moments de pauvreté. A tel point qu’il se déplaçait couramment à pied, sur de longues distances, par exemple de Richmond à Washington -200 km- pour livrer ses textes. Souvent, sa tante Maria Clemm mendiait, entre autres, chez les éditeurs et directeurs de journaux pour que sa fille et son gendre puissent survivre.

Sa mort est entourée de mystère. A la fin de sa vie, il n’a que quarante ans. Ayant tout perdu, sans ressources, il descend de New-York vers le sud. Il s’arrête à Philadelphie. La ville est complètement ravagée par le choléra. Ce séjour s’avérera affreux pour lui. Finalement, le 27 septembre 1849, il prend le vapeur. On le retrouve le 3 octobre, à Baltimore, complètement hagard et dépenaillé. On l’interne dans le service des alcooliques de l’hôpital. Après avoir déliré durant plusieurs jours, il meurt le 7 octobre 1849.

La théorie la plus largement admise est qu’il aurait été victime de la corruption et de la violence qui sévissaient lors des élections. La ville était alors en pleine campagne électorale. Des agents des deux camps parcouraient les rues, d’un bureau de vote à l’autre, faisant boire aux naïfs un mélange d’alcool et de narcotiques afin de les traîner, abrutis par le détonant cocktail, au bureau de vote. Pour parfaire le stratagème, on changeait la tenue de la victime, qui pouvait également être battue. Edgar Poe, qui souffrait d’une maladie de cœur, n’aurait pas résisté à un tel traitement.

 

Sources :

– France Culture : La compagnie des oeuvres, avec Isabelle Viéville Degeorges et Marie Bonaparte.

– Nouvelles Histoires Extraordinaires, Edgar Allan Poe, préface de Tzevtan Todorv, notes de Charles Baudelaire, Éditions Folio Gallimard.

– Edgar Allan Poe, Isabelle Viéville Degeorges, Editions Léo Scheer.

– Wikipédia.

 

 

A relire ou à lire: “Rue des Boutiques Obscures” de Patrick Modiano

Rue des Boutiques Obscures: un prix Goncourt avant le Nobel

Alors qu’Encre Sympathique, le dernier ouvrage de Patrick Modiano, vient de paraître, je me retourne sur Rue des Boutiques Obscures, le récit pour lequel l’auteur a reçu le Prix Goncourt en 1978. Cette histoire fait partie des dix “romans” réunis par Patrick Modiano en un volume de la collection Quarto en mai 2013.

Le récit se déroule en 1965 même si la mémoire nous mènera bien plus loin. A la retraite de son patron Hutte, le détective privé qui lui a donné du travail malgré les flous de son passé et de l’amnésie, Guy Roland enquête sur sa vie en remontant des pistes qui s’arrêtent soudainement à la seconde guerre mondiale.

La quatrième de couverture:

“Qui pousse un certain Guy Roland, employé d’une agence de police privée que dirige un baron balte, à partir à la recherche d’un inconnu, disparu depuis longtemps ? Le besoin de se retrouver lui-même après des années d’amnésie ?
Au cours de sa recherche, il recueille des bribes de la vie de cet homme qui était peut-être lui et à qui, de toute façon, il finit par s’identifier. Comme dans un dernier tour de manège, passent les témoins de la jeunesse de ce Pedro Mc Evoy, les seuls qui pourraient le reconnaître: Denise Coudreuse, Freddie Howard de Luz, Gay Orlow, Dédé Wildmer, Scouffi, Rubirosa, Sonachitzé, d’autres encore, aux noms et aux passeports compliqués, qui font que ce livre pourrait être l’intrusion des âmes errantes dans le roman policier.”

Dans ce 6ème  ouvrage – Encre Sympathique est son 29ème récit –  à l’instar de tous les autres puisque l’on prétend que Patrick Modiano n’écrit qu’un seul livre pour composer une seule œuvre, l’écrivain nous entraîne dans les zones d’ombre des souvenirs. Pourtant rien ne garantit la véracité de la mémoire qu’ils évoquent. Les témoins du passé donnent des indices, font cadeau de photos vieillissantes enfermées dans des boîtes à biscuits, mais semblent pressés de se débarrasser de Guy Roland comme si le douloureux abîme, qui ramène toutes ces personnes à la Seconde Guerre Mondiale, les encombrait. Tous les personnages, qui ne sont rattachés au protagoniste que par de menus liens, disparaissent. Le noyau de ce qu’il cherche ne les regarde pas. L’intrigue, pourtant simple, gardera son mystère.

Guy Roland ne sera jamais sûr de sa véritable identité et accepte cet état de fait. Au final, l’identité n’est-elle pas un carcan? Entre les lignes, Patrick Modiano pose la question: que reste-t-il de nos vies ? Pas grand-chose, mais un pas grand chose d’un dérisoire émouvant.

Extrait de Rue des Boutiques Obscures:

“Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu’une buée vite dissipée. Nous nous entretenions souvent, Hutte et moi, de ces êtres dont les traces se perdent. Ils surgissent un beau jour du néant, et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes. Reines de beauté. Gigolos. Papillons. La plupart d’entre eux, même de leur vivant, n’avaient pas plus de consistance qu’une vapeur qui ne se condensera jamais”.

Un roman sur la vie qui nous échappe, sur la perte du souvenir et de sa reconstruction fusse-t-il faussé par la mémoire des autres. Par ailleurs, l’auteur dit lui-même que, pour écrire un livre, il doit devenir amnésique de ses ouvrages précédents afin d’entièrement pouvoir se consacrer au présent de son nouveau projet.

Patrick Modiano: brève biographie

Patrick Modiano, né le 30 juillet 1945 à Boulogne-Billancourt, décide de se consacrer à la littérature après ses études secondaires. Gallimard publie son premier roman La Place de l’Etoile en 1968, grâce à l’intervention de l’écrivain Raymond Queneau, ami de la famille, qui fut aussi l’un de ses professeurs.

Son travail se caractérise par une sonorité nette et directe, précise mais légèrement irréelle, accompagnée d’une sensibilité hors du commun. Un thème récurrent dans ses écrits introspectifs est la recherche de sa propre identité à travers une certaine désolation. Ses œuvres se déroulent souvent à Paris, pendant la Seconde Guerre mondiale, au moment de l’occupation allemande.

Modiano est considéré comme l’un des grands écrivains français contemporains. Parmi les prix les plus prestigieux qu’on lui a décerné figurent le Grand prix du roman de l’Académie Française en 1972 pour Les Boulevards de ceinturele Prix Goncourt en 1978 pour La rue des Boutiques Oscures et, en 2014, le prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son oeuvre.

Sources:

  • Rue des Boutiques Obscures, Patrick Modiano, Folio
  • France Culture
  • Anne-Marie Cornu que je remercie pour le partage de son savoir.

Robert Desnos : entre rêves, hypnose et crue réalité

Robert Desnos : surréalisme et inconscient

« Pour nous, pour nous seuls, les frères Lumière inventèrent le cinéma. Là nous étions chez nous, cette obscurité était celle de notre chambre avant de nous endormir, l’écran pouvait peut-être égaler nos rêves ». Robert Desnos appartient à la génération qui a vu naître le cinéma. Cet art comblait l’homme qui explorait le terrain de l’inconscient en compagnie de ses amis surréalistes. Les poèmes ci-dessous sont issus du recueil Domaine public, paru chez Gallimard en 1953 et réédité en 1998. Ce livre contient l’intégralité de Corps et Biens et Fortunes, les deux plus importants volumes de poésie que Desnos ait publiés lui-même de son vivant.

 

Robert Desnos : un autodidacte surdoué

Le poète Robert Desnos est né le 4 juillet 1900 à Paris, non loin de la Bastille. Son père était mandataire aux Halles. Après s’être longtemps ennuyé sur les bancs de ses classes, à seize ans il quitte ses parents et l’école avec pour seuls bagages un certificat d’études et un brevet élémentaire. Il multiplie les petits boulots. Après la Première Guerre mondiale, en 1918, il commence à écrire ses premiers poèmes. Il les publie dans la revue dadaïste Littérature en 1919, et en 1922, sort son premier livre, Rrose Selavy, un recueil d’aphorismes surréalistes inspirés par le personnage fictif inventé par Marcel Duchamp qu’il reprend à son compte lors des séances de sommeil hypnotique qu’il pratique avec ses amis surréalistes.

Au Maroc, où il passe ses deux années obligatoires de service militaire pour l’armée française, Desnos se lie d’amitié avec le poète André Breton. Avec les écrivains Louis Aragon et Paul Eluard, Breton et Desnos formeront l’avant-garde du surréalisme littéraire. Ils pratiquent une technique connue sous le nom « d’écriture automatique », et beaucoup considèrent Desnos comme le praticien le plus habile. Breton, dans le Manifeste du surréalisme de 1924, loue particulièrement l’habileté de Desnos. La technique consistait à se mettre en transe puis à transcrire les associations et les sauts du subconscient. Les poèmes de Desnos de cette période sont ludiques (souvent avec des jeux de mots et des homonymes), sensuels et sérieux. Les années 1920 sont une période extrêmement créative pour Desnos. Entre 1920 et 1930, il publie plus de huit recueils de poésie, dont Langage cuit (1923), Deuil pour deuil (1924), La Liberté ou l’Amour (1927) et Les Ténèbres (1927).

 

Robert Desnos : de la poésie à la Résistance

Peu à peu, Desnos s’éloigne des surréalistes. Breton, dans le Second Manifeste du surréalisme de 1930, ne manque pas de le lui reprocher. En vérité, Desnos s’est lassé de ses propres excès, tant dans sa vie créative que personnelle. C’est à cette époque qu’il épouse Youki Foujita, qu’il surnomme La Sirène, et qu’il commence une carrière radiophonique en tant que chroniqueur musical et créateur de slogans publicitaires pour divers médias. Ses poèmes deviennent plus directs et musicaux, tout en conservant certains de ses styles antérieurs. Tout au long de cette décennie il écrit sans relâche. En 1936, il écrit un poème par jour. Parmi les œuvres publiées à cette époque, mentionnons Corps et biens (1930) et Sans cou (1934).

En 1939, au début de la Seconde Guerre mondiale, Desnos sert à nouveau dans l’armée française. Pendant l’occupation allemande, il revient à Paris. Sous des pseudonymes comme Lucien Gallois et Pierre Andier, il publie une série d’essais qui se moquent subtilement des Nazis. Ces articles, combinés à son travail pour la Résistance, conduisent à son arrestation. D’abord envoyé à Auschwitz, il est transféré dans un camp de concentration en Tchécoslovaquie. Les Alliés libèrent ce camp en 1945 mais Desnos, qui contracté le typhus, décède le 8 juin de la même année.

 

Sources:

-Dictionnaire des mythes du fantastique

Domaine public, Gallimard, préface de René Bertelé

-La Nacion.com.ar

-Biografias.es

-Wikipedia

Apollinaire: parce que tu m’as parlé de vice…

Apollinaire : un poète devenu héros

Guillaume Apollinaire serait né à Rome en août 1880, et mourut à Paris le 9 novembre 1918, d’une grippe aviaire dite “grippe espagnole“. La faiblesse induite par une blessure à la tête, occasionnée par un éclat d’obus, l’empêcha de surmonter la maladie. A cause de son engagement durant le conflit 1914-1918, on le déclara mort pour la France. On en parle beaucoup, ce mois-ci, où l’on commémore le centenaire de la fin de la Grande Guerre  et… le centenaire de la disparition du poète. Ainsi, je me contenterai de présenter le poème que je préfère de lui, et d’en invoquer les motifs.

Apollinaire et la guerre

L’on prétend qu’Apollinaire aimait la guerre. En homme curieux, ses mécanismes, ses enjeux, ses conséquences, la façon dont elle change les paysages et le comportement humain, le fascinaient probablement. Mais, quand je lis ce poème, je ressens surtout qu’il l’a trouvait aussi vulgaire qu’une certaine hypocrisie bienséante envers les affaires de sexe. Certes, il s’était engagé de son propre chef mais – selon Daniel Delbreil, professeur à l’université Sorbonne nouvelle-Paris III, spécialiste du chantre de la poésie moderne – afin d’obtenir la nationalité française, comme beaucoup d’étrangers qui vivaient en France à l’époque. Par ailleurs, personne ne pouvait prévoir l’hécatombe qu’allait devenir la Première Guerre mondiale.

Apollinaire et le sexe

J’ai découvert ce poème quand j’étais élève au Cours de l’acteur Florent, à Paris. Nous devions étudier une poésie et la présenter sur scène. Nous avions le choix du poème, pas du poète. Ma professeure de théâtre Michèle Harfaut m’a attribué Apollinaire. J’avais envie qu’il soit question d’amour. J’ai acheté Poèmes à Lou. J’ai toujours défendu la liberté sexuelle et ses diverses pratiques à condition qu’elles s’effectuent entre adultes consentants. Ce poème correspond exactement à ce que je pense : lorsque deux personnes – ou davantage – sont d’accord sur les règles du jeu, il ne saurait y avoir de débauche. Certaines choses de par le monde, à commencer par le peu de cas que l’on fait de sa destruction –par exemple – s’avèrent bien plus choquantes, à mes yeux, que ce qui se passe dans une alcôve entre adultes consentants. Mon choix s’était porté sur Parce que tu m’as parlé de vice dans ta lettre d’hier parce qu’Apollinaire y suggère clairement la sodomie et le SM.

Le Poèmes à Lou que j’emmenais au cours.

Extrait de la préface de Poèmes à Lou et d’ Il y a

“Amant persuadé que
Le vice n’entre pas dans les amours sublimes
il chante la joie et la douleur des corps sans oublier que “le corps ne va pas sans l’âme”, à la fois rêvant d’un inaccessible absolu et acceptant les partages les plus dérisoires.
Soldat vivant au jour le jour les misères des premières lignes, il a le courage de contempler l’insolite beauté que suscite la guerre, et de la dire.
Mais dans la magnificence de l’amour comme dans l’émerveillement qu’il ressent, artilleur, sur la ligne de feu, il reste, proche de nous, l’homme qui sait sa faiblesse et le prix de l’attente:
Je donne à mon espoir tout l’avenir qui tremble comme une petite lueur au loin dans la forêt.

Michel Décaudin

 

Article sur la grippe espagnole dans le journal Le Temps:

“Aucune autre pandémie dans l’Histoire n’a autant tué”.

 

Sources:

-Éditions Gallimard

-Télérama

-Wikipédia