Un livre 5 questions : « Grenier 8 » la rue des souvenirs d’Emanuelle Delle Piane

Un voyage dans une Suisse populaire et d’antan

Certaines lectures nous rappellent nos propres souvenirs : le cagibi secret où l’on se cachait avec nos cousins ou les vêtements que nous portions le dimanche quand c’était encore un jour exceptionnel et sacré. C’est le cas du roman Grenier 8 d’Emanuelle Delle Piane, connue pour ses scénarios de séries télévisées ou ses pièces de théâtre.

L’action se situe principalement à La Chaux-de-Fonds, dans les années 1960-1970, à la rue et au numéro où se trouve l’actuel mais très ancien restaurant La Pinte Neuchâteloise. D’où le nom du roman : Grenier 8. En compagnie d’Éli, la narratrice, on entre dans la machine à remonter le temps. Rafraîchie, notre mémoire retrouve les gens, les habitudes, les mots populaires et les objets de l’époque. Les qué, pétler, kratz, bringuer et fouzytout, ce parler d’antan qui s’utilisait encore, nous revient en tête. On se souvient des heures passées à jouer au flipper. On entend la musique de ces 45 tours que l’on écoutait au mange-disque. On se souvient du ronronnement de la vieille machine à coudre Pfaff, des peintures qui décoraient les boîtes à biscuits en métal blanc et des recettes de cuisine de grand-mère qui ne s’encombraient pas des adjectifs « légère » ou « détox ». Grenier 8 est un roman humoristique et nostalgique assaisonné d’un suspens exempt d’innocence.

Grenier 8 : résumé

L’héroïne de l’histoire aurait pu continuer à vivre paisiblement en dessinant ses BD, mais elle n’a jamais su refuser un service. Alors, quand son cousin lui demande d’aller récupérer des documents compromettants dans la maison de son enfance, elle s’exécute. La bâtisse, qui en plus des souvenirs de la narratrice a pendant longtemps abrité un café-restaurant, et dans ses combles, de sulfureuses affaires (que l’on découvrira en même temps qu’Éli) est un personnage à part entière du roman.

Grenier 8 vient de paraître aux Éditions Livreo-Alphil dans la collection Lieu et temps, supervisée par l’Association pour l’aide à la création littéraire qui vise à constituer, à raison d’un livre par an, une collection d’auteur-e-s du canton de Neuchâtel, invités à traiter du thème du temps en résonance avec un lieu vernaculaire de leur choix.

Emanuelle Delle Piane : l’interview

Comment est né le roman « Grenier 8 » ?

Il est né en pleine pandémie. Alors que tous mes projets théâtraux s’annulaient les uns après les autres du fait de la fermeture des salles de spectacle, l’AACL (l’Association des

Auteurs neuchâtelois pour la Création Littéraire) m’a approchée pour relever ce défi longtemps inimaginable pour moi : me lancer dans l’écriture d’un premier roman ! Pourquoi inimaginable ? Parce que j’avais jusqu’ici privilégié des formes d’écriture courte, vive, percutante. L’écriture a toujours été pour moi un processus plutôt fulgurant. Travailler à un roman m’angoissait. Je craignais de ne pas être capable d’un investissement sur le long terme.

Grenier 8 se situe en partie dans les années 1960-1970, comment avez-vous procédé pour retrouver les ambiances, les expressions et le vocabulaire de ces années-là ?

J’ai vécu une partie de ma petite enfance à La Chaux-de-Fonds. Certaines expressions et plusieurs souvenirs étaient encore très présents à mon esprit. D’autres, je les ai inventés, imaginés tout exprès pour l’histoire que raconte ce roman. Pour vérifier mes sources et « mes dires », j’ai également eu la chance de pouvoir séjourner dans l’appartement de la Fondation Velan (APOYV) durant plusieurs jours pour m’imprégner de l’atmosphère de la ville et peaufiner « in situ » certains passages qui concernent non seulement La Chaux-de-Fonds d’hier, mais aussi celle d’aujourd’hui.

 

Pourquoi avez-vous choisi de faire parler Éli à la 2ème personne du singulier, comme si elle se parlait à elle-même, plutôt qu’à la première ou à la troisième ?

Je ne suis pas une fanatique du « Je » et je voulais éviter que mon personnage fasse étalage de ses états d’âme. Si j’ai choisi d’utiliser le « tu », c’est d’abord pour offrir une sonorité et une oralité à l’écriture. Pour que le lecteur se sente proche, complice et au plus près de l’intrigue et de mon personnage principal. En optant pour cette forme, j’ai peut-être eu envie aussi de me forcer à sortir des sentiers battus…

Vous avez écrit des scénarios de séries télévisées et vous travaillez surtout pour le théâtre. Quelles différences il y a-t-il entre écrire des séries télévisées, du théâtre ou du roman ?

Peu importe la forme ou le fond, il faut avant tout que j’aie en tête des personnages qui me racontent leur histoire. Une histoire originale, cohérente, qui me surprenne et qui me tienne en haleine de bout en bout. Tant que je n’ai pas réussi à réunir ces principaux ingrédients, je suis incapable d’écrire quoi que ce soit.

La question que je pose à chaque auteur-e : à quel personnage de la littérature pourriez-vous vous identifier ?

Je ne sais pas si « identifier » est le mot juste, mais il y a sans doute plusieurs personnages nés de la littérature qui m’interpellent. Celui qui me vient tout à coup à l’esprit est Cyrano de Bergerac. J’apprécie son côté frondeur, idéaliste, téméraire, fier, qui se bat coûte que coûte pour défendre ses convictions. J’aime aussi son côté « personne de l’ombre » hypersensible qui se cache, s’efface, se sacrifie pour des causes qu’il croit belles et importantes… même si elles sont désespérées !

Emanuelle Delle Piane : biographie

Née un 24 décembre à La Chaux-de-Fonds, d’origine suisse et italienne, Emanuelle Delle Piane a suivi des études de lettres et des formations variées en écriture de scénarios en France et aux États-Unis. Elle a enseigné aux étudiants en audiovisuel de l’Université de la Sorbonne-Paris IV et donné des ateliers à des professionnels ou des enseignants. Elle est l’auteure de plus d’une trentaine de pièces pour adultes et pour enfants, mais aussi de scénarios, de pièces radiophoniques et de nouvelles. Ses textes ont fait l’objet de créations en France, en Suisse, en Allemagne, en Belgique, en Italie, en Pologne, au Canada, en Arménie, et sont régulièrement joués.

Pour en savoir plus visitez son site en cliquant ici.

Crédit de la photographie d’Emanuelle Delle Piane en début d’article : N.Sabato

 

Le Gore des Alpes (2) : quelques auteur*e*s et numéros de la saignante collection

Le Gore  des Alpes : 13 romans, 1 BD et 1 recueil collectif

Cette collection est un hommage à la littérature pulp des ’50s. Ce sont des références à la culture populaire, aux monstres du passé et à ceux, plus vicieux encore, d’aujourd’hui. C’est de l’horreur, du macabre, du funeste. Sorcières et animaux anthropophages, mafieux toxicomanes et fascistes cannibales, clergé décadent et cadavres revenus du royaume des morts. C’est un sabbat au milieu d’une clairière, un carnotzet aux parfums de l’enfer, des hurlements lugubres dans les ténèbres.

Ces récits s’adressent à un public averti qui cherche à se divertir tout en apprenant deux ou trois choses sur l’âme humaine, l’Histoire ou les mythes de nos régions. Le Gore des Alpes c’est l’opposé, en très exagéré, de la vision idyllique que les touristes se font de la Suisse et de la montagne. Jusqu’à présent cette collection a publié 15 numéros dont un roman graphique et un collectif.

Les auteurs : CV longs comme des bras (tranchés)

Hier, nous avons rencontré le directeur de collection Philippe Battaglia. La pointe acérée de sa plume a également griffé deux ouvrages du Gore des Alpes : La robe de béton et La fête de la vicieuse.  Aujourd’hui, je vous propose de faire la connaissance de quelques auteur-e-s et de leurs livres. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils affichent tous et toutes de sérieux curriculum vitæ. A l’évidence, ce ne sont ni des paumés ni des petits rigolos.

Gabriel Bender : Les folles de Morzine

Le livre : Sociologue et historien Gabriel Bender, l’universitaire qui considère que de nos jours l’humain est un Celte avec un smartphone, s’est penché sur une véritable histoire qui a eu lieu  dans un village de Haute-Savoie au 19ème siècle.  Pendant environ treize ans, de 1857 à 1870, plusieurs dizaines de femmes de Morzine furent prises de convulsions, d’hallucinations, de crises de somnambulisme. Elles se disaient possédées par des diables. Malice ou maléfice ? Femmes malades ou révolte féministe ? Gabriel Bender résout l’énigme avec la prudence de l’historien des Alpes et la hauteur de vue d’un sociologue alpestre.

Bio : Originaire de Fully, Gabriel Bender est né en 1962. D’abord travailleur social, il obtient en 1993 une licence en sociologie, puis en 1996, un diplôme d’études supérieures en histoire économique et sociale. Aujourd’hui, il est professeur et chargé de recherche à la HETS – Haute École de Travail Social. Après la publications de plusieurs ouvrages consacrés aux sciences sociales, comme Politiques culturelles en Valais ou Fioul Sentimental, Gabriel Bender s’est éclaté à écrire du gore. C’est d’ailleurs lui qui a eu l’honneur d’inaugurer cette collection avec La Chienne du Tzain-Bernard qui rend hommage aux premières œuvres de la littérature gothique trash.

Stéphanie Glassey : L’Éventreuse

Le livre : spécialiste de la littérature du 17ème siècle, Stéphanie Glassey nous emmène dans le vécu le plus sordide des femmes. Le récit s’écrit sous les clochers des villages d’autrefois, bien-pensants et malfaisants, où le sexe prétendu faible était victime de la violence de l’hypocrisie et de la religion.

L’auteure nous ouvre une lucarne sur une faiseuse d’anges que le destin condamne à devenir éventreuse. Impuissant, le lectorat assiste aux horreurs des avortements à la dure, avec aiguilles à tricoter, cuillères et coups de poings, au destin des fœtus, aux abus subis par les enfants placés, et à la culture patriarcale pratiquée dans le secret et l’oppression. Stéphanie Glassey ne nous épargne rien des souffrances du viol, des grossesses à répétitions, de l’accouchement et surtout de celles des fausses couches provoquées ou pas. Un monde où les femmes ne sont que des objets corvéables, des outres à soulager les instincts les immondes de certains mâles – peut-on encore les appeler des hommes ? Une époque pas si lointaine où l’on accuse de sorcellerie celles qui apportent de l’aide à leurs pairs. Dans cet odieux obscurantisme, contre toute attente, c’est par le démon et ses suppôts que le Bien arrive. L’Éventreuse est un roman d’une violence hurlante de vérité. Entre deux saines manifestations démoniaques il nous rappelle pourquoi, nous les femmes, nous sommes battues pour obtenir le droit à la contraception et à l’avortement.

Bio : Née en 1988 et domiciliée à Nendaz, Stéphanie Glassey exerce les métiers de thérapeute et d’enseignante. En 2008, elle entre à l’Université de Fribourg où elle étudie les Lettres et se consacre essentiellement à la littérature du 17ème siècle. En 2013, elle obtient son Master en français. Confidences assassines est son premier roman paru en 2019, L’Éventreuse en 2020 et la La Dernière danse des lucioles en 2021. Son projet actuel, Enfances assassinées, est au bénéfice d’une bourse de la culture de l’État du Valais.

Extrait de L’Éventreuse de Stéphanie Glassey.

François Maret : VenZeance

Le livre : le dessinateur signe l’unique bande dessinée du Gore des Alpes. Une expérience qu’il faudrait renouveler.

VenZeance est un roman graphique, accouplement farouche et sanglant entre un road movie post-apocalyptique et une errance burlesque pour la survie. Une toxine a transformé les joyeux convives du Gala du FC Sion en zombies décérébrés. La horde sous contrôle va déferler sur le Valais. Heureusement l’armée suisse veille…

Bio : Né en 1961, François Maret est un dessinateur et scénariste de bande dessinée, illustrateur et enseignant. Instituteur, il a travaillé pendant dix ans dans les écoles primaires. Ayant obtenu le diplôme d’enseignement du dessin, il devient professeur des Arts Visuels et de l’Histoire de l’Art au lycée-collège cantonal de la Planta. De 1989 à 1992, il a été responsable des graphismes et des illustrations pour des livres scolaires d’histoire, de géographie et de sciences naturelles. Il a également travaillé comme dessinateur pour la presse suisse : Femina, La Liberté, Le Courrier, Le Quotidien Jurassien. Il a publié Eden, trois tomes de science-fiction humoristique aux Éditions Paquet, en 2008. Il partage son temps entre le dessin de presse, l’enseignement, et la BD.

Louise Anne Bouchard : Delirium

Le livre : L’écrivaine helvético-canadienne signe ici son 18ème ouvrage où l’on découvre les aventures de Jérôme, un homme qui boit trop, baise trop, et s’est fait renvoyer de son travail. Il décide de se refaire une santé en Valais, mais là encore, il baise et boit trop. Pompon : dans ses délires, on l’enlève et on le malmène. Une séquestration ou se multiplient les sévices pour l’empêcher de toucher à la légende du Dolly Pop, la mystérieuse disparition de huit beautés qui gagnaient leur vie en vendant leurs charmes et parfois leurs petites culottes.

Bio : Grâce à ce livre et à ses précédents ouvrages noirs, Louise Anne Bouchard fait partie des 25 autrices du monde entier à être invitée dix jours durant au Festival International du Roman Noir (FIRN). Ce projet est cofinancé par Pro Helvetia.

Louise Anne Bouchard a commencé à écrire à l’âge de douze ans. D’abord photographe de formation (pendant trois ans, elle est photographe de mode free-lance), elle poursuivit des études en Littérature à l’Université du Québec à Montréal. Sa rencontre avec son professeur de Littérature Étrangère, Eva Le Grand, est l’une des plus éblouissantes de ses débuts d’écrivain. Elle a reçu deux prix littéraires dont un canadien.

Jean-François Fournier : Les démons du pierrier

Le livre : Un curé voit, avec rage, la modernité arriver dans son petit village. Pour maintenir les villageois sous le pouvoir de l’église, il n’hésitera pas à pousser au crime les deux hommes les plus riches de la région, dont l’ampleur de la perversité assoit les dégénérés de Délivrance sur le banc des enfants de chœur. La situation va évidemment lui échapper et devenir un véritable enfer. Un hommage émétique à Necrorian, l’auteur culte de la littérature gore, et à son mythique Blood-Sex !

Bio : L’écrivain et critique littéraire Jean-Michel Olivier n’a pas hésité à affirmer, dans sa présentation des Démons du pierrier, que Jean-François Fournier mériterait l’une des premières places parmi les écrivains suisses.

Né le 12 janvier 1966 à Saint-Maurice, Jean-François Fournier est journaliste et écrivain. Il était rédacteur en chef du quotidien Le Nouvelliste, jusqu’en octobre 2013. Il a dirigé ensuite la mythique Revue Automobile, le plus vieux journal européen traitant des quatre roues. Puis il a administré le Théâtre du Baladin et officié comme Délégué culturel de la commune de Savièse. Premier Prix de poésie de l’Association valaisanne des écrivains en 1983, il reçoit en 1988 le Prix de journalisme du Conseil de l’Europe et, en 1998, le canton du Valais lui décerne le Prix d’encouragement pour l’ensemble de sa production littéraire.

Extrait des Démons du pierrier de J.-F Fournier.

Collectif : Ça sent le sapin

Livre : Un ouvrage collectif rassemblant treize aventures macabres. Un Noël pas piqué des vers où l’on cueille, sous le sapin, des champignons parasites, des occultistes nazis, des extraterrestres vicieux, des lutins esclavagistes, des morts-vivants, des cannibales, des sociopathes, des psychopathes, des mille-pattes et du pâté en croûte.

Les auteurs : Philippe Battaglia, Gabriel Bender, Louise Anne Bouchard, Nicolas Feuz, Jean-François Fournier, Jordi Gabioud, Stéphanie Glassey, Joël Jenzer, François Maret, Nicolas Millié, Olive, Dita von Spott & Vincho.

 

Sources

– Site Le Gore des Alpes

– ViceVersa littérature

– Le village suisse du livre

– Babelio

– Wikipedia

Philippe Battaglia et Le Gore des Alpes (1) : du sexe, de l’horreur et même de l’Histoire

Le Gore des Alpes : un inconvenant délice

Monstres humains ou fantastiques, démons, adorateurs de Satan, tortures, possessions, sexe, Nazis, médecins sadiques, sorcellerie, zombies, vengeances… – la liste n’est pas exhaustive – la collection de petits livres trash, née en Valais et sobrement intitulée Gore des Alpes, ne nous épargne aucune fantaisie extrême et sanglante. Tout cela sans nous sortir de nos beaux paysages de cartes postales. Sans que les auteur-e-s et les personnalités suisses les plus en vue ne rechignent à se lancer dans le jubilatoire mais périlleux exercice d’une écriture violente et excessive. Imaginez le spectre d’une espèce de Quentin Tarantino déjanté possédant les écrivain-e-s et dessinateurs de notre belle Helvétie, et vous serez encore loin du compte.

Parmi les personnes de plume qui ont succombé au charme de la terreur et de l’hémoglobine, l’on trouve le sociologue et historien Gabriel Bender, les journalistes Joël Jenzer et Jean-François Fournier, l’écrivaine Louise Anne Bouchard ou le talentueux artiste peintre et illustrateur Ludovic Chappex qui signe toutes les couvertures. Olivia Gerig, autrice de L’Ogre du Salève dont tout le monde se souvient et de la trilogie Le Mage Noir, s’est également laissé ensorceler. C’est ce printemps que l’on lira sa prose la plus hard !

Évidemment, cet esprit n’a pu s’empêcher d’envoûter Nicolas Feuz qui, depuis des années déploie l’ombre de ses immenses ailes sur l’ensemble de la littérature romande. Sont-ce celles d’un ange gardien qui protège les lettres et ses humbles serviteurs, ou celles d’un féroce vampire suceur d’encre et de sang ? Toutes les rumeurs circulent. Toutes les hypothèses semblent possibles. Seul Chronos, dieu issu du néant selon certaines traditions, nous révèlera peut-être un jour la véritable substance de ce que sème, entre les lignes, ce procureur devenu un incontournable de tout ce que l’édition locale produit depuis deux lustres. En attendant ce Jugement Dernier, les milliers de lecteurs qu’il délecte se régalent notamment du Verdict de la Truite.

A noter pourtant que cette collection, terriblement sombre, saupoudrée d’une touche de grotesque, se réfère souvent à l’Histoire avec un grand H. Dans ma publication de demain, je présenterai quelques-unes de ces publications ainsi que leurs auteur-e-s.

Philippe Battaglia : l’homme aux multiples casquettes

Philippe Battaglia, c’est le genre d’irrévérencieux monsieur suffisamment hyperactif et bien intégré dans la société pour qu’à l’instar d’un certain procureur, on le trouve partout. Je suis d’ailleurs surprise de ne pas encore l’avoir rencontré dans ma paella entre cinq grains de riz, quatre lamelles de poivron, deux moules, une crevette et une cuisse de poulet. Je vous invite à lire sa biographie au bas de l’article. Elle est aussi divertissante et dense en rebondissements que cette série de livres à laquelle il participe, entre autres, comme directeur de collection.

– Comment vous est venue l’idée de vous lancer dans cette aventure ?

Avant toute chose, je dois préciser que je suis une pièce rapportée, même si j’ai aujourd’hui plusieurs casquettes au sein du collectif, puisque j’y suis éditeur, directeur de la collection et auteur. Au commencement étaient trois hommes (comme pour la création de la Suisse, mais n’y voyez aucun lien de cause à effet) qui sont ensuite venus en chercher deux autres dont moi. Le Gore des Alpes est donc une maison d’édition et une collection du même nom, le tout géré par cinq individus peu recommandables. L’idée est venue peu après les votations sur les Jeux Olympiques en Valais, une campagne extrêmement clivante durant laquelle le canton a été peint dans tout ce qu’il a de plus merveilleux. Une vraie carte postale. Les trois fondateurs se sont alors dit que non, la Valais, ce n’est pas que ça. Ce sont aussi des drames, des secrets, des catastrophes naturelles, une part d’obscurantisme lié à la tradition religieuse, bref, un terrain fertile pour qui veut s’amuser avec la part d’ombre des choses. Cela étant dit, nous souhaitons aujourd’hui sortir des limites valaisannes, tant avec nos histoires qu’avec nos auteurs et autrices. Après tout, il y a des aussi des Alpes en France et en Italie, par exemple.

Nous choisissons nos textes avec soin. Il y a des plumes que nous allons chercher car nous apprécions leur style ou leur force et d’autres qui viennent à nous. Il nous arrive malheureusement fréquemment de refuser des manuscrits parce qu’ils ne correspondent pas à l’esprit que nous souhaitons donner à la collection.

Il y a, c’est vrai, plus d’hommes que de femmes parmi notre collectif. Je ne saurais donner d’arguments valables à cet état de fait car nous faisons pourtant notre possible pour trouver des autrices. D’après les discussions que j’ai pu avoir avec certaines d’entre elles, il ressort qu’il y a une forme d’illégitimité à écrire du gore ou de l’horreur, comme si elles ne s’y sentaient pas à leur place. Je le déplore.

– Pourquoi vous risquer dans du gore à une époque où tout semble conduire vers l’aseptisé politiquement correct ?

Nous allons justement à contre-courant car il y a chez nous un gros ras le bol du politiquement correct. Beaucoup d’artistes vous le diront, créer aujourd’hui, c’est danser sur une corde très fine. Le gore et le trash ont ceci qu’ils peuvent nous permettre toutes les exubérances, toutes les fantaisies. C’est très jouissif. Pour autant, cela n’est pas totalement gratuit. Dans la grande majorité de nos textes, il y a des thématiques, des sous-textes historiques ou sociaux. Ce que je dis toujours à nos auteurs / trices, c’est que l’histoire doit fonctionner sans le gore. Si l’histoire est bonne ainsi, alors il est possible de rajouter quelques tartines de gore pour que la sauce prenne.

Éveiller des colères, ma foi, c’est toujours le risque quand on s’expose publiquement. Pour ma part, j’y suis habitué. J’écris des livres et des chroniques pour la presse et la radio. Il faut bien être conscient qu’on ne sait jamais par qui on va être lu et donc comment nos mots seront perçus ou interprétés. Pour autant, j’estime n’être responsable que de ce que je dis, pas de la manière dont ce que je dis sera compris.

C’est pourquoi nous ne faisons aucune censure. Ce que nous jugeons, ce sont les intentions de l’auteur, sa sincérité. Il nous est arrivé de demander à des auteurs de supprimer ou de modifier un passage. Pas parce que c’était trop choquant mais parce que c’était gratuit et que ça n’apportait rien au récit. Ce ne sont d’ailleurs pas forcément les scènes les plus trash que nous faisons modifier.

– Le cahier des charges demande aux auteurs d’écrire des histoires gores qui se passent à la montagne. Ne craignez-vous pas de lasser votre lectorat avec toutes ces montagnes qui d’ailleurs sont souvent les Alpes ?

Le gore et la montagne, nous ne pouvons pas y couper, tout est dans le titre de la collection. Mais il y a mille et une manières de raconter et de décrire cet environnement. Certains de nos récits se déroulent au passé, d’autres au présent, d’autres encore dans un décor futuriste. Certains s’ancrent dans le fantastique alors que d’autres sont résolument terre à terre (et donc d’autant plus frontaux). Je pense que nous pourrions sortir trois cents volumes sans en avoir fait le tour.

– L’un de vos ex-lecteurs, un homme d’âge moyen ayant lu vos premières parutions, m’a asséné qu’il n’en lirait pas davantage parce que cette collection est trop sexiste. Qu’avez-vous à répondre à cela ?

Je suis entièrement d’accord avec ce lecteur. Nos textes sont souvent sexistes mais pas seulement. Il est possible d’y voir du racisme, de l’homophobie et tout autre attitude problématique. La raison en est simple, nous parlons de la réalité, surtout de son côté le moins élégant. Il est donc tout à fait normal que ces comportements y aient leur place. Bien entendu nous n’en faisons aucunement l’apologie, au contraire. A travers ces textes, nous pointons du doigt ces dysfonctionnements. Mais quand une histoire se déroule dans le Valais d’il y a deux siècles, comment voulez-vous éviter de montrer le sexisme et les autres oppressions. C’est impossible. Quand on pense que ces problèmes ne sont pas encore résolus aujourd’hui…

Cela étant dit, le Gore des Alpes s’adresse à un public averti. Je comprends tout à fait que cela ne puisse pas plaire à tout le monde. Ce n’est de toute manière pas notre but. J’ai travaillé de nombreuses années comme programmateur pour un festival de cinéma de genre à 2300 Plan 9 : Les Étranges Nuits du Cinéma et devant certains films, il est arrivé que des membres du public nous fassent ce genre de remarques. A un certain point, quand vous allez dans un festival de film d’horreur ou que vous achetez un Gore des Alpes, je pense que vous savez un peu où vous mettez les pieds.

Je ne dis pas que nous sommes sans reproche, je dis : voilà ce que nous faisons. Nous avons le droit de le faire, vous avez le droit de ne pas aimer, nous avons le droit de nous en foutre.

Mais c’est une très vaste question qui soulève énormément de débats en ce moment, que ce soit dans le monde de la littérature, du cinéma ou même de l’humour et je crains que nous ne puissions en faire le tour ici.

– En ce qui concerne le lectorat et le nombre de ventes avez-vous atteint vos objectifs ?

Nous sommes très satisfaits.  Nous croyions un peu, au début, de nous enfermer dans un marché de niche. Mais nous avons vite constaté, à travers nos dédicaces, lectures et rencontres, que notre lectorat est bien plus large que les seuls amateurs d’horreur. Je pense que c’est dû à notre attachement au local, tant par nos histoires que nos auteurs. Pour ne donner qu’un seul chiffre, tous livres confondus, nous arrivons bientôt à 10’000 exemplaires vendus. Ce qui, compte tenu de la situation générale et de ce que nous proposons en particulier, est un chiffre honorable.

Nous publions une moyenne de 6 livres par an, par tranche de 3 par semestre. Nous souhaitons dans la mesure du possible poursuivre cette moyenne mais cela dépendra bien entendu des manuscrits que nous recevrons. Nous privilégierons évidemment la qualité à la quantité. Nos livres sont disponibles en Suisse dans toutes les librairies et il est également possible de les commander par e-mail directement sur notre site : www.goredesalpes.ch. Nous n’avons pas encore de distributeur en France mais nous y travaillons car nous recevons de plus en plus de commandes d’autres pays francophones.

– A quel personnage littéraire vous identifieriez-vous ?

Il m’est absolument impossible de répondre à cette question, ils sont bien trop nombreux /euses.

Philippe Battaglia, directeur de collection du Gore des Alpes.

Philippe Battaglia : la biographie

De manière plus générale, Philippe Battaglia a été (dans le désordre) : enfant turbulent, adolescent bordélique, étudiant peu assidu, punk de salon, cuisinier dans un institut psychiatrique, vide-poubelle dans une banque, archiviste dans une abbaye, directeur d’une collection littéraire, employé de commerce équitable dans un hôpital, vidéaste amateur mais primé, Président du Kremlin, programmateur pour un festival de films d’horreur, donneur de leçons à l’Union Suisse des Professionnels de l’Immobilier, vendeur en multimédia, chroniqueur presse & radio, critique cinéma improvisé, caissier dans un centre commercial, courtier en immeuble, animateur radio, blogueur, écrivain, bédéiste dans un magazine informatique ayant fait faillite juste après sa première publication et essaye encore aujourd’hui avec beaucoup d’application de devenir un être humain à peu près convenable.

Jusqu’à présent Le Gore des Alpes compte ces auteur-e-s :

Philippe Battaglia, Gabriel Bender, Louise Anne Bouchard, Ludovic Chappex, Nicolas Feuz, Jean-François Fournier, Jordi Gabioud, Stéphanie Glassey, Joël Jenzer, François Maret, Nicolas Millé et Olive.

J’attends avec impatience de connaître les plumes qui suivront, surtout si elles sont féminines.

 

Lectures : d’un passé romancé à un futur dystopique avec Henri Gautschi et Sabine Dormond

Mondes en mouvements

Violent et chaotique, le monde actuel paraît brûler puis s’en aller à vau-l’eau. Peut-être. Ou peut-être pas. Peut-être en a-t-il toujours été ainsi. Le bon vieux temps était-il si bon que l’on veut bien le croire ? Certainement pas le 16ème siècle où nous emmène Henri Gautschi. Et cet avenir qui nous terrifie, sera-t-il aussi angoissant et cruel que le 16ème siècle, ou simplement d’une distanciation glaciale comme décrite par Sabine Dormond ? Nous ne pouvons rectifier le passé mais peut-être reste-t-il encore de belles choses à imaginer pour changer l’avenir peu engageant dans lequel on semble se précipiter. Pour qu’il ne devienne ni aussi intolérant et violent que le 16ème siècle, ni aussi insipide que le futur proche pressenti par l’écrivaine montreusienne, faisons connaissance avec les deux cas de figure.

La fuite des protestants de France

Après La nuit la plus longue – Au temps de l’Escalade, Henri Gautschi poursuit son exploration de l’histoire genevoise avec un deuxième roman Clothilde – Au temps de la Saint-Barthélémy, paru aux éditions Encre Fraîche. Un roman illustré par les dessins de l’auteur.

En 1572, suite à l’onde de choc causé par la Saint-Barthélémy en France, Clothilde et sa famille quittent Bourges et les persécutions qui s’abattent sur les protestants. Dix ans plus tard, à Genève, Clothilde est arrêtée, accusée d’avoir tué un homme. Durant son emprisonnement, redoutant le verdict, elle laisse son esprit parcourir la route de son existence mouvementée. Raconté comme un récit d’aventures dans une langue très actuelle, dûment documenté et référencé, mélange de faits réels et de fiction, ce roman nous rappelle que les mœurs de l’époque n’étaient pas douces. La Genève d’alors est encore loin de devenir la ville pacifique ou sera signée, plus tard, la première convention de la Croix-Rouge. En effet, au 16ème siècle, on y noie dans le Rhône les femmes qui « fautent », on exécute les hommes pour des peccadilles, en méchante touriste la peste réapparaît tous les ans au mois d’août, les femmes n’y ont aucune liberté et les Genevois attaquent souvent les Français des campagnes environnantes.

Clothilde – Au temps de la Saint-Barthélémy : extrait

 

Henri Gautshi : biographie

Henri Gautschi est né en 1949, de père suisse allemand et de mère italienne. Pendant plus de trente ans, il a dirigé son entreprise d’installation de chauffage et enseigné à mi-temps le dessin et la théorie de son métier au Centre professionnel de Lancy. Féru d’histoire et en particulier d’histoire genevoise, depuis sa retraite, il écrit régulièrement des articles pour la rubrique historique du ChancyLien. En 2017, Henri Gautschi reçoit le mérite de la commune de Chancy pour ses recherches. Clothilde – Au temps de la Saint-Barthélémy est son deuxième roman.

 

 

Cara : un futur surnumérisé

Avec son roman Cara, paru chez M+ Éditions, Sabine Dormond a imaginé un proche avenir qui semble tristement réaliste et dangereusement près de nous.

Clémence, une ex-soixante-huitarde, vit coupée de sa famille et cloîtrée chez elle, dans un monde où tout est informatisé. La distanciation sociale est devenu une constante.  Tout s’effectue en ligne y compris les soins à domicile. Par exemple, les pilules sortent d’un ordinateur et les appartements sont autonettoyants. Même âgé et malade, on n’a plus besoin d’autres humains pour survivre, mais une telle vie est-ce vraiment vivre ? Le roman Cara dépeint un univers vautré dans le confort mais pas forcément dans le bien-être, à une époque où les contacts humains sont devenus superflus puisque tous les services sont proposés sous une forme numérisée.

A la veille de Noël, Clémence reçoit un appel de son petit-fils, dont elle n’a plus de nouvelles depuis des années, la vieille dame étant tenue pour responsable d’un drame familial qui a eu lieu autrefois, durant la tempête Lothar. Son petit-fils lui annonce qu’il ira passer Noël chez elle afin qu’elle connaisse sa femme et son arrière-petit-fils qu’elle n’a jamais vus. D’une manière assez inattendue dans le roman, mais qui va dans le sens des cycles qui arrivent, s’en vont et reviennent, l’arrière-grand-mère s’entendra très bien avec son arrière-petit-fils puisqu’ils sont très proches au niveau des idées. En revanche son amie Cara, qu’elle trouve trop envahissante et superficielle, l’agace.

Influenceuse, Cara est pourtant la star de toute une génération, dont Chigiru, une adolescente d’une quinzaine d’années surdouée en informatique. Contrairement à Clémence qui vient d’un autre temps, sa jeunesse l’a rend à l’aise avec la surnumérisation. En revanche, elle peine à trouver sa place parmi les humains. Afin d’éradiquer les discriminations dues au genre, les féministes sont parvenues à abolir la mixité en classe au nom du progrès et de l’épanouissement des filles. Malgré cela, tout n’est pas violet pour les jeunes femmes. D’autres discriminations se sont mises en place. Chigiru vient d’un milieu modeste or, pour être acceptée par ses pairs, il faut le prestige des accessoires et des habits qu’on arbore. N’ayant pas les moyens de suivre le rythme dépensier de ses camarades, elle est moquée et mise à ban.

Cara : extrait

Sabine Dormond : biographie

Écrivaine et traductrice, Sabine Dormond a présidé pendant 6 ans l’Association vaudoise des écrivains. En 2007, elle coécrit avec Hélène Küng, pasteure lausannoise, un premier recueil de contes intitulé 36 chandelles. Depuis, elle a publié sept ouvrages et a participé à quatre reprises au Livre sur les quais à Morges. Ses nouvelles ont fait l’objet de plusieurs lectures radiophoniques. Elle anime aussi des ateliers d’écriture et des tables rondes, et rédige des chroniques littéraires pour le journal en ligne Bon pour la tête.

Elle a également siégé au conseil communal de Montreux parmi les socialistes.

 

Sources :

  •  Éditions Encre Fraîche
  • M+ Éditions
  • Wikipédia
  • Radio Chablais
  • Radio Cité

Laurence Malè : un procureur et une médecin urgentiste aux plumes fantaisistes piliers des éditions Okama

Editions Okama : des livres merveilleux pour Noël

Il est procureur. Elle est médecin urgentiste. Tous deux travaillent et ont des ancrages dans le canton de Neuchâtel. Tous deux écrivent tant et si bien qu’ils sont devenus les figures de proue des éditions Okama. Je me réfère à l’incontournable Nicolas Feuz, que l’on rencontre immanquablement sur l’étal de toutes le librairies – et d’autres lieux qui vendent des livres – et à Catherine Rolland qui a publié plusieurs romans ces dernières années dont Le cas singulier de Benjamin T., en 2019, sélectionné pour plusieurs prix littéraires internationaux. Dans cette aventure okamaïenne, ils sont accompagnés d’autres plumes non moins connues, comme celle de la genevoise Olivia Gerig, de la journaliste et auteure Zelda Chauvet ou de la belge Juliette Nothomb. Bientôt, les jeunes de 16-20 ans qui gagneront le concours de littérature que Laurence Malè et les éditions Okama ont mis en place – vous trouvez les informations et conditions ici – les rejoindront.

Mais en cette période de l’Avent, où le jour se couche tôt, l’idéal c’est de se préparer un thé, un chocolat ou un vin bien chauds, d’allumer quelques bougies, d’ouvrir un livre et se laisser glisser dans les mondes insolites que nous proposent les éditions Okama.

L’étrange Nöel de Sir Thomas

Le moins que l’on puisse dire c’est que nous sommes dans la saison idoine pour nous laisser entraîner par un mystérieux monsieur chapeauté. Dans ce premier livre des éditions Okama, six auteurs issus d’univers littéraires différents et réunis par Laurence Malè, donnent vie à Sir Thomas, personnage fictif et fil conducteur d’une demie douzaine de novellas. Est-il croque-mort, exorciste ou esprit incarné ? Découvrez cet homme énigmatique, laissez-vous emporter dans des contrées où le réel flirte avec le fantastique, en Colombie britannique, en Angleterre, en Suisse, aux États-Unis ou encore dans un parc d’attraction. Ces histoires réservent bien des surprises où le mystérieux anglais coiffé d’un chapeau melon se révèle tour à tour drôle, effrayant, sérieux ou attachant. Laissez souffler le vent d’hiver, préparez-vous un bon thé aux épices, vous êtes conviés aux festivités de l’étrange Noël de Sir Thomas ! Et à glisser ce livre sous le sapin.

Auteurs de ces novellas : Nicolas Feuz, Olivia Gerig, Marie Javet, Christelle Magarotto, Olivier May, Catherine Rolland.

La Dormeuse

Une écrivaine aveugle engage une auxiliaire de vie pour écrire son dernier roman. Une jeune fille, revenue d’entre les morts, retourne à Pompéi pour chercher les clefs de son passé. Un savant et son neveu, un riche commerçant amoureux d’un esclave, une petite fille enjouée et son inséparable chiot mènent une existence paisible et routinière en baie de Naples, au pied d’une montagne nommée Vesuvio. Trois époques différentes et destins qui s’entremêlent dans une aventure sans précédent. Question : parviendront-ils à empêcher une tragédie qui a déjà eu lieu ? Catherine Rolland, est l’une des écrivaines favorites de ma libraire qui n’a pas manqué de me conseiller ce récit.

Bande annonce de La Dormeuse

Léa

Au cours d’une tempête, la jeune Léa Jourdan et son équipage font naufrage au large des côtes de Bretagne. Elle est propulsée dans un monde parallèle, peuplé d’êtres extraordinaires qui la prennent pour l’Élue, celle qui délivrera enfin leurs terres du joug de Wargok le Cruel.

Dans cette aventure, elle va rencontrer trois compagnons. Seth, un patrouilleur, Azzam, un maître de l’air, et enfin Staëgus, une créature inquiétante avec laquelle elle découvre son don de télépathie. Ensemble, ils vont devoir affronter de nombreuses épreuves avant d’atteindre la forteresse de Wargok.

Rempli de suspense, d’amour et de magie, ce roman s’adresse aux adolescents comme aux adultes !

Imaginé et écrit durant le confinement, les bénéfices réalisés sur cette édition papier seront reversés à La Croix Rouge vaudoise.

Textes : Catherine Rolland, Marie-Christine Horn, Florence Herrlemann, Gilles Marchand, Carmen Arévalo, Juliette Nothomb, Mélanie Chappuis, Zelda Chauvet, Marilyn Stellini, Leïla Bashaïn, Johann Guillaud-Bachet, Laurent Feuz, Nicolas Feuz & Cali Keys

Nuits blanches en Oklahoma

Une maison perdue en Oklahoma, l’approche inquiétante d’Halloween, un évènement survenant chaque matin à 3h11, et cinq auteurs qui s’emparent de l’histoire. Des adolescents en mal de sensations ou un agent immobilier très décidé, une gentille famille, une écrivaine en quête d’inspiration ou un jeune garçon sur la route des vacances… Tiendront-ils jusqu’au matin ?

Textes :  Nicolas Feuz, David Ruiz Martin, Sandra Morier, Catherine Rolland & Lolvé Tillmanns

Bande annonce de Nuits blanches en Oklahoma

 

Photographies en noir et blanc de Nicolas Feuz et Catherine Rolland : crédit Steve Gaillard

Matthieu Corpataux (2) : la revue littéraire L’Épître et les livres des éditions PLF

Matthieu Corpataux : écrire et éditer

Matthieu Corpataux, dont nous avons fait la connaissance hier, n’est pas que poète. C’est l’une des têtes pensantes de la littérature suisse actuelle. Aujourd’hui nous découvrons L’Épître, la revue de la relève littéraire qu’il a imaginée et mise en place, à l’instar des éditions Presses littéraires de Fribourg qu’il a créées avec Lucas Giossi l’actuel directeur d’EPFL Press. Voici des exemples et des extraits de ces publications.

Quelques livres parus aux éditions PLF

 La Faille Ethics, roman policier de Laurent Jayr

Le résumé : Ethics, c’est le nom du logiciel de trading intelligent et autonome conçu par Antoine Dargaud pour une jeune société d’investissement genevoise. Le logiciel est performant – trop – et rapidement, il attire l’attention de la presse, des banques, puis de tout Wall Street. La Faille Ethics est un polar saisissant de réalisme sur le monde de la finance et sur le trading où le logiciel, monstre de Frankenstein moderne, se révèle étonnamment humain.

L’extrait : “Sa main glisse sur la surface du serveur. Il ressent une vibration, une sorte de grondement, se propager à travers sa paume. Au-dessus du boîtier métallique, un moniteur clignote faiblement, diffusant une lueur verdâtre tandis qu’un condensateur sifflote en se déchargeant. Des câbles de fibres optiques mal alignés sortent de la face arrière des lames du serveur pour disparaître dans le faux plafond. Antoine Dargaud s’apprête à donner vie à Ethics, le robot de trading qui va assainir la finance.”

Liens : cliquez dans ce qui vous intéresse

Le livre : ce roman a figuré parmi les finalistes du Prix SPG 2021

L’auteur :  son site, sa page Facebook

Alegría ! roman de Camille Elaraki

Résumé : Alegría ! est l’histoire d’Ola, jeune femme courageuse et insatiable, mais écrouée dans le quotidien gris de Paris. Après avoir échappé par hasard aux attentats du Bataclan, elle fuit le deuil de son père et les amours ratées. En Espagne, lors d’un séjour Erasmus, elle renoue avec le désir et l’allégresse. Ce roman, écrit avec précision et douceur, raconte l’intime et la soif de liberté : c’est surtout le portrait de toute une génération.

L’extrait : “Elle s’amusait des taxis débordants de passagers, des enfants assis sur les genoux de leur père à mobylette, sandales aux pieds, casques sur la tête, mais sangles au vent. Et surtout, elle avait décidé de ne pas voir le linceul recouvrant le Café de France. La dépouille de cette grande bâtisse dominant la place Jemaa el-Fna, au-delà de la mort. Ola balaie d’une phrase la comparaison que Grégoire énonce entre les attaques d’ici et celles qui ont frappé les locaux de Charlie Hebdo en janvier. « C’est différent. »”

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Le livre

L’auteure :  sa page Facebook

Écrire depuis ici, essai de Jean-François Haas

Résumé : Écrire depuis ici est la première publication en Suisse de l’écrivain Jean-François Haas, lauréat des Prix Schiller, Dentan ou encore Bibliomedia. Cette réflexion sur l’écriture et sur le parcours d’écrivain est inestimable. L’écrivain retrace les paysages de son enfance, les fêtes, l’éducation parfois rude souvent bienveillante à Fribourg puis à Saint-Maurice, l’Université mais aussi ses découvertes de Moby Dick ou de Philipe Roth. L’écrivain suisse se dévoile sans impudeur mais avec beaucoup d’humanité.

L’extrait : “« Et, à part ça, est-ce que vous taquinez toujours la Muse ? » [Cette question] dit quelque chose d’une certaine difficulté à traiter ici de cette activité étrange, par nature solitaire et donc, au moins en apparence, marginale, qui fait de l’écrivain un être un peu à part, un peu bizarre, pas foncièrement dangereux ni malsain, mais dont on n’est pas très sûr de la bonne santé mentale et/ou du bon comportement social, et de surcroît enclin à s’abandonner à la distraction de taquiner la Muse plutôt qu’à s’adonner à une activité sérieuse.”

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Le livre

L’auteur :  sur la page Facebook de l’éditeur

Abécédérangé, recueil de poésie de Simon Lanctôt

Résumé : L’Abécédérangé est un recueil de poésie inspiré des expérimentations poétiques médiévales : l’approche de Simon Lanctôt est sensible, même sensuelle. Il s’empare des mots, les hume, les goûte, les déguste, même les dévore. […] C’est tout un Oulipo médiéval qui surgit, vivifié dans la jouissance de l’anachronie, qui nous renvoie l’écho des Grands Rhétoriqueurs, ces virtuoses de l’acrobatie lettriste que Georges Pérec qualifiait de plagiaires par anticipation.

Une page de cette poésie visuelle :

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Le livre

L’auteur :  sa page Facebook

 

Revue littéraire L’Épître – collectif

vol. VII

Recueil de poésie et de nouvelles

L’Épître est la revue de la relève littéraire suisse francophone. Créée en 2013 par Matthieu Corpataux, elle agit en ligne et sur papier pour promouvoir l’écriture : à la fois laboratoire et tremplin, elle a révélé de nombreux talents romands ces dernières années. En 2018, la revue se professionnalise et bénéficie depuis du soutien de Pro Helvetia et de la Fondation Michalski ; et organise un riche programme d’événements.

Extrait : Quand je suis redevenue d’Isabelle Paquet

“Tu me parles et aussi parfois tu te tais. Alors je t’articule quelques mots de mon cru. Ce soir se mitonner un raboliot en civet ? Je ne peux pas te dire que souvent je suis au beau milieu d’un étang plat comme l’horizon, épais et verdâtre, en sèche Sologne, que je fais la planche sans maillot, mon corps en x parfait, paupières closes, rempart à l’eau et au soleil de brûler mes rétines. Non plus que je nage avec les canards. Ni que je laisse mon corps sécher sur la rive. Là, tu me rejoins.”

Autre extrait :  Les gens d’ici de Philippe Rebetez

depuis qu’il est parti

Jeanne pose chaque soir deux bols

sur la table de la cuisine

à l’aube

après avoir pris son café

elle croise les doigts devant la photo jaunie

Auteurs et autrices de ce volume :

Pierre Voélin, Bastien Roubaty, Isabelle Paquet, Yves Noël Labbé, Stefano Christen, Fanny Dersarzens, Philippe Rebetez, Ed Wige, Vincent Annen, Charly Rodrigues, Coralie Gil, Olivier Pitteloud, Louis Haentjens, Nathalie Quartenoud, Jérémy Berthoud, Sibylle Bolli, Cédric Pignat

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La page de ce volume

La page de la collection

La page de L’Épître en ligne

La page information Facebook de L’Épître ( ateliers d’écriture, publications…)

 

Photographie d’entête : Matthieu Corpataux. Crédit : Nicolas Brodard

Humour et suspens avec Simon Vermot et Yvan Sjöstedt

Aventure et bande dessinées mais pas uniquement

Connues depuis 2009 pour leurs bandes dessinées, depuis que les Éditions du Roc se sont ouvertes à d’autres genres elles dansent avec le succès. Elles avaient notamment publié L’Aventurière des Sables de Sarah Marquis, à présent épuisé, le fabuleux périple retracé par l’aventurière pendant son voyage de 17 mois dans les déserts australiens.

Parmi leurs derniers nés, on trouve Cool, le dernier polar de Simon Vermot et A un poil trop près d’Yvan Sjöstedt, la suite du farfelu Un poil de trop.

Le thriller : Cool de Simon Vermot

Le résumé du livre : Sujet d’une manipulation diabolique qui le conduit par le bout du nez au bord de l’enfer, Pierre n’a pour arme que l’amour de sa fille. D’autres en revanche, sauront user d’un arsenal poids lourd pour parvenir à leur funèbre objectif : un horrible carnage.

L’extrait : Cool de Simon Vermot

« – Qu’est-ce qu’il t’a dit ? T’es d’une pâleur spectrale !

En sortant du bureau du réd’en chef, je ne m’attendais pas à tomber sur Renato. Mes jambes me portent difficilement, je suis complètement sonné.

– Il est arrivé un truc à Anouk… Tu peux finir de mettre en page mon article, faut que je rentre.

C’est à peine si j’arrive à cliquer le bout de ma ceinture une fois installé dans ma voiture. Dans ma tête, c’est le grand chambardement. Pourquoi ça m’arrive à moi ?

Totalement bouleversé parce qu’il vient d’apprendre, Marc n’a pas pris de gants. C’est pour ça qu’il m’a simplement dit :

– Je viens de recevoir un coup de fil. Ta fille a été kidnappée…

Je sais qu’elle traverse une période difficile. Ravissante mais très versatile, parfois écervelée mais dotée d’un fort caractère, comme feu sa maman, Anouk se dispute souvent avec sa grand-mère qui n’apprécie pas trop qu’elle sorte avec des garçons à son âge. Faut dire que celle-ci n’aime guère les hommes, ayant viré sa cuti après un divorce tumultueux. Ceci ajouté à des notes calamiteuses depuis quelques temps et même une convocation par la direction de son école pour avoir été surprise la main dans sa culotte en pleine classe. Certes, on a tous connu ça, désir d’indépendance, rébellion. Qui sait vraiment ce qui se passe dans la tête des ados ? Mais son comportement a passablement changé. Agressive, voire parfois méchante, elle en a fait voir de toutes les couleurs à son entourage qui ne lui veut, pourtant, que du bien. Moi le premier, bien sûr. Même si, tout récemment, elle m’a tellement excédée que je lui ai balancé la première gifle de sa vie. Geste qui m’a empêché de dormir pendant deux nuits entières.

Je suis complètement perdu. Et je ne vois qu’une solution : la police. Oui mais pour lui dire quoi ? Que ma fille a disparu ? Qu’elle ne s’est pas présentée en classe ce matin ? Que mon journal a reçu un ultimatum ? Tout bien pesé, ça vaut la peine d’y aller. Et il ne faut pas perdre de temps.

-Quel âge elle a ?

-Quinze ans et 4 mois. »

Simon Vermot : biographie

Simon Vermot est né au Locle où il a fait un apprentissage de typographe. Très vite intéressé par l’écriture, il devient journaliste, en intégrant notamment les rédactions de l’Illustré et du journal Coopération, avant de créer une agence de presse et publicité. Dans ce cadre, il conçoit différents magazines, devient rédacteur en chef de la revue vaudoise du 700e anniversaire de la Confédération, du Journal du Bicentenaire de la Révolution vaudoise puis rédacteur pour la Suisse romande de l’organe interne d’Expo 01-02. Durant quinze ans, il dirigera le fameux almanach Le Messager Boiteux  tout en collaborant à divers journaux et magazines. Il est également scénariste de BD, auteur de pièces radiophoniques et de chansons. Peintre à ses heures, actuellement il se consacre surtout à son œuvre romanesque.

Le déjanté humoristique : A un poil près

Gratte-Cul Les Moineaux est un village hors du commun. Doté de moins de 30 habitants, il est administré par Carpette Milborne, un maire plus attiré par le bar « Chez la Grosse » que par ses obligations. Il ne manque cependant pas d’idées pour valoriser sa petite commune. La dernière en date… une fête villageoise. Impatient d’amener un plus à la collectivité, il s’apercevra cependant que tout n’est pas si simple. Cerise sur le gâteau, un coiffeur veut absolument s’installer au village, histoire de bien compliquer la donne.

Le macrocosme de l’auteur nous ressemble étrangement. Les relations de proximité y sont légion. La vie de la bourgade se perpétuera dans l’esprit d’Un poil de trop  où Yvan Sjöstedt nous emmène dans son univers loufoque et coloré. Monde dans lequel se sont retrouvés plusieurs centaines de lecteurs qui apprécieront s’y replonger. Comme dans son premier roman, l’on y retrouve ce village truffé de personnages singuliers. D’un humour farfelu, c’est un texte en phase avec son temps. Une époque qui manque singulièrement de relations humaines.

L’extrait : A un poil près

« Des rumeurs prétendent que dans ce village, il ne se passe rien.

Les fessiers vissés aux chaises du bistrot n’étaient pas près de constater que l’heure avançait quelque peu. Aucun fait ni la moindre personne ne pourrait agir sur leurs fainéantises. Et ce n’était pas le soleil qui déclinait qui allait changer quoi que ce soit à cette situation.

– Allez bois ça Carpette ! Ça va te remettre d’aplomb après cette folle grimpée ! dit Zylphide.

– C’est vrai, après, tu n’auras plus qu’à descendre au village, ça ira tout seul ! ajouta Pronostic.

La gorgée initiale s’avéra sans doute la pire. Le goût terreux de cette horrible lavasse donna la nausée au valeureux cycliste. L’amertume décapante qui lui restait dans le palais poussa le bouchon assez loin, jusqu’à lui produire des spasmes incontrôlables. Il toussa sans tout à fait savoir si cet acte le conduirait au vomissement. Des morceaux de je ne sais quoi à l’insipidité innommable se promenèrent dans sa bouche. Sous les yeux des deux hôtes qu’il croisa furtivement, il prit son courage à deux mains, s’empara du verre et engloutit le solde d’une traite non sans en terminer par une interjection indéfinissable. Il ne lui restait plus qu’à espérer qu’il ne s’agissait pas d’un bouillon d’onze heures. »

Yvan Sjöstedt : biographie

Après avoir, durant quelques années, travaillé comme sérigraphe, Yvan Sjöstedt s’est tourné vers une formation sociale. Plus tard, la découverte de Londres en tant que résident, lui a livré l’approche décalée qui lui est chère. Il a participé à des pièces de théâtre et créé des sketches. Saltimbanque dans les années 80 avec le groupe Snobs, il écrit des textes de chansons. Avec son frère Nicolas, il se met aussi au scénario de BD sous le nom d’emprunt de Ted (Jo & Ted). Ensemble, ils créent plusieurs bandes dessinées, notamment Farinet le faux monnayeur. Ils planchent actuellement sur une bande dessinée à paraître bientôt. A un poil près est son second roman.

Sources :

– Cool, thriller de Simon Vermot, éditions du Roc

– A un poil près, roman d’Yvan Sjöstedt, éditions du Roc

– Site des Editions du Roc

 

Un livre 5 questions : “Les rêves d’Anna” de Silvia Ricci Lempen

Une saga qui traverse l’Histoire reçoit deux prix littéraires

Les rêves d’Anna, de Silvia Ricci Lempen nous emmènent dans un savant jeu de poupées russes. Il commence par la plus petite. Pour emboîter chaque figurine dans la suivante, il faut parcourir un puzzle d’atmosphères et d’aventures diverses qui commencent à Glasgow et finissent à Genève en passant par Rome ou Bellinzone. Les rêves d’Anna, dont le mystère du titre ne nous est révélé qu’à la fin, est une saga sororale qui se déroule sur cent ans. Une longue période durant laquelle l’on rencontre cinq femmes, parfois très jeunes, qui se souviennent à un moment ou l’autre d’une main tendue par une amicale « sœur » plus âgée. Des souvenirs qui permettent de remonter le temps en s’immisçant dans une partie de la vie de cette personne bienveillante. A travers le vécu des protagonistes, l’on découvre également la Grande Histoire, celle qui repose dans les livres des bibliothèques universitaires et que l’on tend à oublier : la crise grecque au XXIe siècle, l’après Seconde Guerre mondiale, l’entre-deux guerres, le fascisme, la montée d’Hitler, les manifestations antifascistes dans la Genève des années 1930, le poids des églises catholiques et protestantes, l’éducation des femmes conditionnées pour servir un conjoint tout en honorant une famille, leur désir d’émancipation, les horreurs de la Grande-Guerre 14-18.

Fourmillant d’ambiances, de rencontres et de références, Les rêves d’Anna raconte des aventures humaines à différentes époques et dans différents contextes sociaux, psychologiques et culturels. Particulièrement détailliste, Silvia Ricci Lempen s’attarde sur les petites choses, aussi à l’aise dans la description du climat social des années 2000, 1960 ou 1920, que dans les réactions d’un corps soumis à la peur lors d’une mouvementée promenade en montagne.

Les rêves d’Anna, paru aux Éditions d’en bas qui viennent de recevoir le prix Enrico Filippini pour la qualité de leurs publications, est un livre au parfum de grand classique. On peut le lire et le relire en y trouvant à chaque lecture des choses qui nous avaient échappé auparavant.

La saga, a été parallèlement écrite en français et en italien sans que ce soit, pour autant, une traduction d’une langue à l’autre. Chaque livre est un original avec ses propres spécificités. La version française a obtenu le prestigieux prix Alice Rivaz 2021 et sa fausse jumelle, en italien, le tout aussi prestigieux Premio Svizzero di Letteratura 2021. Deux récompenses méritées pour une écrivaine dont on peut suivre les chroniques dans le blog du Temps.

Les rêves d’Anna de Silvia Ricci Lempen : extraits

« À cause de l’anxiété et de l’obscurité, de l’absence de repères, de la pluie, de la brûlure des phares écarquillés sur le parking, elle avait cru un instant que dans cette ville, différente en cela de tous les autres lieux du monde, les arcs-en-ciel étaient d’une autre couleur. Une courbe mauve néon, liserée d’une bave blanchâtre, chevauchait toute l’étendue de la nuit. C’était la première chose qu’elle avait vue, à travers les fenêtres mouillées de l’autobus ».

La version italienne : I sogni di Anna

« Ils ont passé l’après-midi à faire l’amour, succès total, elle a joui trois fois ; après quoi il a enfilé son pantalon de training et s’est mis à farfouiller dans son ordinateur. Elle est restée étendue sur le lit, dans le silence de la maison des morts. À six heures et demie ils ont fait un tour dans le quartier, dans la pénombre légère du crépuscule. Comme tous les dimanches soir, les bennes à ordures débordaient, dégorgeant par terre les sachets en plastique sauvagement crevés par la pression des abattants ; les parois des bennes étaient souillées de frais par les coulures, du plus bel effet vomitif, des diarrhées de bébé et de marc de café ; et c’était ça qui intéressait Michele possesseur d’un Nikon à trois mille cinq cents euros : photographier les immondices de l’humanité… »

« Le corps s’arque et fuse, s’enfonce comme une torpille dans le rectangle bleuté de la piscine. Secousse électrique de basse intensité. Il s’agit d’un corps jeune, à la chair dense, intacte, capable de se propulser en longue apnée au moyen de puissantes vibrations des membres, jusqu’à l’autre extrémité du bassin. Le sens du toucher de ce corps féminin est exalté par les ondulations de l’eau gélatineuse de la piscine, qui le parcourent du haut du crâne à la pointe des orteils. Les yeux écarquillés boivent la lumière blanche, plissée d’émeraude, du fond de la vasque ».

« Clara aussi, d’abord, croit que ce sont les gendarmes qui s’époumonent à souffler dans les sifflets, pour empêcher les gens de franchir les barrages ; mais ce ne sont pas les gendarmes, ce sont les socialistes (et plus tard, de nouveau avant la fusillade, elle se trompera, cette fois comme tout le monde, sur ce qu’annonce le son du clairon, un tir à balles réelles sur les manifestants, mais personne ne le comprendra, ni elle ni personne). Les socialistes sont munis de sifflets, qui ont l’air de faire plus peur aux gendarmes qu’aux fascistes. En tout cas elle a vu un gendarme qui avait peur, les yeux tout blancs au milieu du visage bistre ; et c’était contraire aux rapports de force manifestes, parce que ce gendarme avait un sabre qui brillait dans le faisceau de lumière d’un lampadaire ».

« Les horreurs de la guerre, dit comme ça, c’est abstrait, et si quelqu’un prononce cette expression à Carpineto, ce n’est certainement pas pour approfondir son contenu, plutôt pour le cacher sous le manteau de ce qu’on appelle la volonté de Dieu : et c’est ainsi que les guerres peuvent continuer. Mais dans le livre il y a tous les détails, par exemple l’auteur raconte qu’après la bataille les soldats blessés avaient une soif si dévorante qu’ils buvaient la boue et le sang caillé dans les mares; leurs corps enflaient et devenaient tout noirs, et quand il mouraient il n’avaient plus d’ongles mais des griffes, à force d’avoir creusé la terre pour trouver de l’eau, de l’eau, pitié de l’eau,  ne me laissez pas mourir avec ce feu qui me brûle la poitrine, et mes habits crasseux collés à l’intérieur des plaies, avec les mouches qui fouaillent le sang… »

Silvia Licci Lempen : l’interview

– Comment vous est venue l’idée d’écrire Les rêves d’Anna ?

Ce projet est né à un moment de ma vie où pour la première fois je me suis sentie capable de lâcher complètement la bride à mon imagination.  De goûter pleinement à la joie d’écrire en remplissant à ras bords mon univers intérieur avec les vies inventées des autres. C’était un projet enivrant et libératoire, mais qui a mis des années à se concrétiser.

Il y avait aussi le désir spécifique d’écrire des histoires de jeunes filles, voire de fillettes, au seuil de leur existence, de raconter de leur point de vue à elles ce moment de la première exploration de soi et du monde. Cela a été beaucoup fait avec des personnages de garçons, je pense à des romans culte comme Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier ou à L’Attrape-cœurs de Salinger. Par contre, la jeunesse des filles en tant que protagonistes a été pendant longtemps un sujet littéraire assez négligé. Heureusement, cela a changé, il suffit de songer, par exemple, à des autrices comme Antonia Byatt, Elena Ferrante, Annie Ernaux ou Bernardine Evaristo. Mais il y a encore beaucoup de rattrapage à faire !

– Votre roman, qui commence au début du XXIe siècle et qui remonte les époques d’une centaine d’années, est extrêmement bien documenté. Combien de temps vous a-t-il fallu pour l’écrire ?

Il y a d’abord eu de longues années d’incubation, pendant lesquelles j’ai écrit d’autres choses, tout en caressant ce projet. C’est pendant ces années-là que j’ai pris des décisions fondamentales : écrire ce futur roman parallèlement en français et en italien, faire reculer le récit dans le temps (de 2012 à 1911) au lieu de le dérouler chronologiquement. Ensuite, le travail proprement dit a duré environ cinq ans. Je n’ai pas fait d’abord le travail de documentation (effectivement considérable) et ensuite écrit, j’ai mené ces deux aspects de front. Pendant que j’écrivais l’histoire de l’une ou l’autre des protagonistes, je faisais des repérages et des recherches pour pouvoir écrire le reste. Ceci pour deux raisons.  D’une part, c’est seulement en écrivant qu’on découvre de quelles informations on aura besoin pour continuer ; et d’autre part, pour moi l’écriture est une activité tellement jouissive que ça aurait été une punition de ne pas écrire au moins un peu tous les jours.

– Dans votre quotidien, prenez-vous sans cesse des notes pour parvenir à reproduire dans vos livres une telle profusion de détails qui tous contribuent à ancrer l’histoire ?

Je ne prends jamais de notes (sauf pour des éléments factuels, comme une date ou un nom de rue). Je suis incapable de prendre des notes pour mon travail littéraire, de passer par une écriture utilitaire pour accéder à l’écriture créative. Il m’arrive de prendre des photos, mais c’est rare. Je pars de l’idée que ce qui doit rester dans la mémoire y restera, et que ce qui n’y reste pas devait être perdu.  C’est une question de charge émotionnelle. Si un lieu, une scène, n’a pas une charge émotionnelle suffisante pour s’imprimer dans ma mémoire, ça ne vaut pas la peine de tenter d’émouvoir autrui avec.

Je trouve intéressant que vous souleviez la question des « détails ». Je sais que ce foisonnement peut être perçu comme excessif par les adeptes d’un certain minimalisme formel, mais de mon point de vue chaque détail que je donne signifie quelque chose et contribue à l’esthétique de ce que j’écris, au sens étymologique. Aisthesis, en grec, c’est la sensibilité. L’esthétique d’une œuvre, c’est comment le sens se donne à sentir. Les détails qui ne signifient rien ne m’intéressent pas.

– Quel sens a pour vous le mot « racines » ?

C’est un mot qui me fait penser à la terre où les plantes enfoncent les leurs, de racines, pour s’ancrer et se nourrir. Il nous est arrivé à toutes et tous de voir une fois un arbre déraciné, couché sur le côté avec ses racines à l’air, et c’est un spectacle perturbant C’est ce que vivent des millions de personnes en situation de migration forcée sur la planète, arrachées à leur sol nourricier sans avoir les moyens de vraiment se réimplanter ailleurs. Pour d’autres humains, plus privilégiés, dont je fais partie, avoir des racines, c’est-à-dire savoir d’où on est, peut au contraire aider à se développer dans d’autres pays, dans d’autres cultures, avec d’autres gens, d’autres règles du jeu. Apprendre la plasticité de l’être au monde, ne pas s’enfermer dans une identité définie une fois pour toutes, bétonnée.

– La question que je pose à chaque auteur et autrice : quel personnage de livre voudriez-vous être ?

Quand j’avais douze ou treize ans, mon père m’a posé cette même question, et il a été choqué par ma réponse : je voulais être le Capitaine Tempête, une femme pirate déguisée en homme, héroïne d’un roman d’aventures italien pour la jeunesse. Je crois que ce qui m’attirait, ce n’était pas nécessairement de naviguer sur la Mer des Caraïbes en pillant des vaisseaux, c’était d’exercer une forme de puissance sur le monde. Un peu de la même manière, aujourd’hui, je suis fascinée par les personnages dont j’envie certains traits de personnalité que je ne possède pas.

Je pense en particulier à Modesta, protagoniste du roman L’Art de la joie de l’écrivaine sicilienne Goliarda Sapienza. La vie de Modesta, difficile et chaotique, je n’aimerais pas l’avoir vécue. Mais j’aimerais avoir eu et avoir, dans la mienne, sa liberté d’esprit, sa capacité de transgression, sa témérité, son instinct de survie, et même son amoralisme (qui bien entendu n’a rien à voir avec l’immoralité).

L’écrivaine et journaliste Silvia Ricci Lempen. ©Martina Marratzu

Silvia Ricci Lempen : la biographie

Silvia Ricci Lempen, écrivaine italo-suisse bilingue, a tellement de casquettes empilées sur la tête qu’il arrive souvent qu’on la prenne pour une autre. Le plus simple, pour savoir qui elle est, est de s’en référer à son site,  http://www.silviariccilempen.ch où l’on voit que la philosophie mène à tout et que féminisme et journalisme peuvent être des rimes riches.

La grande affaire de sa vie est l’écriture littéraire, habitée par le vécu des femmes et, indissociablement, par une interrogation au long cours sur les mystères de la marche du temps. Ses livres ont remporté plusieurs prix, les deux derniers récompensant respectivement la version italienne (I sogni di Anna, Prix Suisse de Littérature) et la version française (Les Rêves d’Anna, Prix Alice Rivaz) de son dernier roman.

Du livre au documentaire : Le Salento ou l’enfer des pollutions cancérigènes (2)

Giovanni Sammali : de l’insouciance des vacances au polar

Salento, destination cancer de Giovanni Sammali, le roman dont la réalisatrice Tiziana Caminada a tiré le documentaire L’Enfer au Paradis*, est à la fois un coup de poing et une déclaration d’amour. Une passion assumée pour ce bout de pays qui a vu naître son père et où l’auteur passe toutes ses vacances. Un cri de guerre envers ceux qui osent le détériorer en s’attaquant à ceux qui l’habitent. Dans ce récit, personne ne meurt de la colère des éco-terroristes. En revanche, on y échafaude des plans – qui passent aussi par la Suisse – et l’on y fait des dégâts. Construit comme un roman policier, extrêmement bien documenté – l’on y trouve parfois des paragraphes tirés de journaux –, il contient tout ce que l’on attend d’un polar classique : de l’action, une histoire d’amour et du sexe. Soutenu, avant même sa parution, par le milieu littéraire, notamment par Isabelle Falconnier, (ancienne présidente du Salon du Livre de Genève et actuelle déléguée à la politique du livre de la ville de Lausanne) et ensuite par la presse romande, le roman relate le malheur des habitants d’une région dont les décharges pleines de produits toxiques sont à peine recouvertes de terre.

En écrivant ce polar, Giovanni Sammali a donné une parole et un corps à celles et ceux dont on a ignoré la voix et l’existence : aux jeunes mères en fin de vie, aux enfants malades, aux pères obligés de travailler dans des lieux insalubres et, peut-être même, aux oliviers terriblement atteints par la Xylella fastidiosa. Pourquoi, une bactérie connue depuis longtemps et contre laquelle on savait lutter, s’attaque-t-elle, à présent, aussi violemment aux oliviers qui, maintenant, semblent passés au napalm ? La conjonction des polluants les aurait-elle affaiblis ?

Le livre n’est plus disponible en librairie. On peut toutefois le commander en écrivant directement à Giovanni Sammali (coordonnées sous l’article). Écrit en français, il est également proposé en italien.

Quatrième de couverture :

« Le chant des cigales. Le thym. Le parfum du jasmin. La terre rouge, les oliviers torturés plongés dedans. Et tout autour, l’écrin d’azurs de la mer ionienne et de l’Adriatique.

Le Salento, c’est ce décor de carte postale qui vous saute aux yeux. Le rythme endiablé de la pizzica. Et le Primitivo… un territoire à la gastronomie authentique, parmi les plus saines de la planète. Même le New York Times en salive d’aise.

C’est bon pour l’orgueil de Stefano, de ses amis et de tutti i Salentini !

Mais il y a l’enfer du décor. Que certains ne veulent pas voir. Que certains préfèrent taire : ce paradis hors du temps gangréné par des cancers hors normes. Les déchets enfouis par la mafia, l’ILVA qui fait fulminer l’Union Européenne avec ses crachats de dioxine…

Révoltés que personne ne s’en soucie vraiment, que rien ne change depuis vingt ans, quatre Salentini passent à l’action. Leur commando va secouer le Talon de la Botte. Deux nuits de folie, juste après la mi-juin. Pour que le flot de touristes de l’été sache. Eux ne risquent peut-être pas grand-chose, mais les Salentini et leurs enfants sont piégés tout au fil de l’an… »

Extrait du livre :

 

Un livre 5 questions : interview de l’auteur et journaliste Giovanni Sammali

A quel moment avez-vous décidé d’écrire ce livre ?

La scène qui ouvre le roman a vraiment existé : lors d’un repas chez lui, un de mes cousins du Salento, maraîcher passionné, m’a retourné le ventre en discutant des délicieux produits de cette terre. Il m’a lancé que les touristes, tout comme nous, les émigrés de retour en vacances, avions le beau rôle : profiter de ce paradis et en repartir bronzés et repus de spécialités et de paysages, alors que l’envers du décor, pour ceux qui y vivent toute l’année, c’est la roulette russe des cancers! Devant mes doutes – un territoire en apparence préservé et épargné par les grandes industries peut-il connaître des taux de cancers hors-normes ? -, il m’a provoqué : “Tu n’es plus journaliste quand tu viens au pays? Renseigne-toi, tu verras”. J’ai vu. Les statistiques hors normes. Les cris d’alertes des oncologues. Les relevés scientifiques autour de l’aciérie (ex)-Ilva de Tarente et de la méga-centrale à charbon de Cerano. Les cimenteries brinquebalantes. J’ai été ému en découvrant tous les cris de citoyens et d’associations, dont les SOS n’ont fait aucun bruit dans les médias, pas même nationaux. J’ai été horrifié par les décharges clandestines de déchets toxiques, façon “terre des feux” napolitaine. L’une se trouve à 500 mètres de mon village de Salve. Mon cousin y jouait l’été, au milieu de fumées de couleurs étranges que les réactions chimiques en sous-sol faisaient remonter à la surface! Une situation tue (!) parce que, oui, bien sûr, le sujet est tabou. Pour ne pas plomber le formidable essor touristique en cours. Il y a aussi la honte, le sentiment de culpabilité face à cet écocide: les agriculteurs des Pouilles ont usé et abusé de pesticides, fongicides et herbicides, à commencer par le glyphosate, appelé “Lu sicca tuttu”, littéralement l’assèche-tout, qui pèse aussi sur l’hécatombe des oliviers… Et enfin le tabou politique : présidents de la Région, parlementaires, syndics de villages : tous, de près ou de loin, sont complices de l’apathie face à des business aussi dévastateurs que juteux…

J’ai du coup écrit ce livre comme un cri d’amour et de révolte, pour garder espoir dans l’avenir de l’humanité, pour ma femme et mes filles, amoureuses comme moi de cette région où on partage chaque été le rituel de la fabrication de la “conserva”, l’incomparable sauce à base des tomates de Lecce… Crever ces tabous m’a coûté d’abord un cruel désenchantement personnel, puis, en Suisse, des réactions d’une incroyable hostilité de la part de certains émigrés salentini, blessés dans leur chair. J’ai touché à nos racines et à notre orgueil partagé du pays, à l’image idyllique qu’on en donne à nos amis suisses. J’ai été accusé de trahir mes origines, d’exagérer… Et j’admets que le symbole de la radioactivité sur la couverture était inutilement excessif. Après le vernissage du livre à l’UniNE en 2014, je suis parti à Lecce pour présenter la version italienne, avec le duo Terracata* (terme désignant la motte de terre qui reste collée aux racines d’une plante qu’on arrache). Alors que nous redoutions des séances agressives, voire des représailles, nous avons eu des applaudissements et des larmes de remerciements : “Merci de le dire. Merci de le faire savoir. C’est la seule façon d’éviter que la situation empire encore. Pour nos enfants et ceux à venir”.

Toutefois, au début du tournage de L’Enfer au Paradis un entrepreneur local m’a dit : “Tu l’as écrit ton livre. Maintenant, ça suffit…”. A l’inverse, lors de la projection le 30 septembre de cette année, à Neuchâtel, un “opposant” du début, responsable d’une association d’émigrés, a expliqué avoir revu sa position et approuver ce travail.

“Salento destination Cancer” est un roman entrecoupé d’articles de journaux et de liens qui mènent à des sites d’information. Comment avez-vous procédé pour vous documenter ?

J’ai écrit dans l’urgence. Le temps pour une enquête sur place me manquait. J’ai été surpris par la quantité de chiffres, recherches, dossiers officiels et jugements disponibles. Y compris sur la décharge de mon village, qui selon une étude doit être “encapsulée” pour ne pas empoisonner la nappe phréatique. Le maire précédent a obtenu un crédit de l’Union européenne. Son successeur a promis d’opérer la sécurisation. A ce jour, rien n’a bougé…

J’ai été bouleversé de voir à quel point j’étais passé à côté de ce drame, année après année, aveuglé par le farniente des vacances et par l’omerta autour de cette problématique. J’ai redouté qu’un dossier trop scientifique rebute les gens. J’ai improvisé un mélange des genres, avec des éléments authentiques “sourcés” nourrissant le combat imaginaire des Brigades du Salento, dont les membres sont inspirés, un peu, beaucoup, de personnes réelles. L’idée était de secouer les consciences. Les éco-attentats de mes brigades vertes pourraient être le scénario d’un film d’action. Comme Impact, d’Olivier Norek que j’ai hâte de lire!

Comment avez-vous travaillé avec la réalisatrice Tiziana Caminada ?

Tiziana, une ancienne de la RTS, est tombée sur mon roman au Salon du livre, juste après qu’Isabelle Falconnier soit passée saluer ce “roman de combat”. Elle m’a demandé si j’étais partant pour l’aider, avec mes contacts dans les Pouilles et en jouant mon propre rôle au début du film. Nous sommes allés dans le Talon de la Botte pour mener les premières interviews, avec le sociologue et journaliste Luigi Russo, mon ami et frère de bataille, extraordinaire militant. Jetez un œil à sa page Facebook ! Il est décédé en 2019 d’un cancer et ce documentaire lui est dédié. Moi, je me suis peu à peu effacé, laissant Tiziana accomplir son tour des causes du fléau qui frappe les Pouilles, à l’image de ce que l’humain inflige partout au monde…

Vous dîtes que l’avenir du Salento est dans le tourisme. N’avez-vous pas peur que ces superbes paysages deviennent aussi bétonnés que la côte méditerranéenne espagnole, une autre façon de polluer la nature et le paysage ?

Le bétonnage intensif est un autre saccage environnemental qui menace le Salento. Il y a partout des mégaprojets de villages touristiques et resorts, sans compter les villas privées occupée deux mois par année. La région, prisée bien au-delà de l’Italie, offre de bons placements tant aux réseaux mafieux qu’aux particuliers songeant à leur retraite. Oui, le tourisme est l’avenir du Salento, mais de grâce, comme le préconise Matteo Pepe, mon ami de Salve, engagé dans la politique locale, un tourisme durable, doux, proche de la nature et ciblé sur les traditions culinaires et culturelles comme les rythmes endiablé de la pizzica. A choisir, je préfère le béton à la propagation silencieuse de PCB, dioxines, particules fines et autres saloperies qui tuent les habitants, en n’enrichissant que des entrepreneurs véreux. L’idéal serait un nouveau tourisme, éco-raisonnable, avec un stop aux constructions, la fermeture des complexes industriels violant les normes et un assainissement des bombes à retardement enfouies dans les sols. Moins de logements et d’hôtels = moins de revenus ? Que nenni : si l’authenticité et la nature de la région sont préservées, la demande sera plus forte encore et les prix de l’offre existante monteront en flèche. CQFD.

La question que je pose à tous les auteurs : à quel personnage de roman pourriez-vous vous identifier ?

Virgil Solal, dans le tout récent “Impact”, d’Olivier Norek (2020).

 

Le journaliste et écrivain Giovanni Sammali. ©Volperic

Giovanni Sammali : biographie

Suisse de par sa mère, Giovanni Sammali est, de par son père originaire des Pouilles, le Talon de la Botte, et en particulier du Salento. Né à La Chaux-de-Fonds, il a été journaliste à La Tribune de Genève, Le Matin et à Canal Alpha avant de devenir le chef de la communication de la Ville de La Chaux-de-Fonds. Salento destination cancer paru en italien sous le titre SOS Salento – Paradiso perduto? est son premier roman mais il considère que sa plus belle réalisation c’est son tour du monde en famille entre 2004 et 2005 (www.toura5.ch).

Pour commander le livre en français ou en italien : [email protected]

*Ci-dessous, le duo Terracata, durant une séance d’enregistrement, chantant le poète du Salento : Vitale Boccadamo.

 

 

 

*Lire la première partie de l’article parue hier.

Du livre au documentaire : Le Salento ou l’enfer des pollutions cancérigènes (1)

Italie : le Talon de la Botte piétiné par les déchets

Quand on découvre que la ville de Lausanne est polluée par les dioxines on s’alarme, on déconseille de manger les fruits, les légumes et les œufs produits dans le périmètre contaminé. On incite les parents à emmener leurs enfants jouer ailleurs. Quand les habitants du Salento, l’une des plus belles régions d’Italie où se trouve la ville de Lecce, un joyau d’architecture considérée comme la Florence du sud, meurent, atteints de mystérieuses tumeurs, l’omerta s’installe et le mutisme s’impose. Un silence que le journaliste Giovanni Sammali, un ancien collaborateur de La Tribune de Genève et du Matin a osé casser. En 2014, son roman Salento, destination cancer paraissait aux Éditions G d’Encre.

Sous forme de polar, le récit, fort bien documenté, met en scène Stefano et ses amis. Révoltés par les cancers étranges qui rongent les habitants de cet Éden ancestral, indignés par les déchets enfouis par la mafia et les dioxines répandues par les rares industries locales, ils forment un commando armé pour tenter de conscientiser les touristes et de bouger les instances locales.

Le documentaire : Enfer au Paradis

Sept ans plus tard, à la fin du mois passé, on projetait en avant-première suisse, à l’Université de Neuchâtel, Enfer au Paradis. Le film, directement inspiré par l’ouvrage donne la parole à qui paye de sa santé, ou de sa vie, les conséquences de la pollution. Dans cette partie de l’Italie, les cancers ont augmenté de 40% en 10 ans et les enfants qui meurent de leucémie ou de tumeurs cérébrales de plus de 54%. Réalisé par Tiziana Caminada, il était suivi d’un débat avec la réalisatrice et les professeurs de l’UniNE Philippe Renard et Edward Mitchell, le militant écologiste Fernand Cuche et l’éco-explorateur Raphaël Domjan.

Débat pour l’avant-première du film “Enfer au Paradis”. De gauche à droite :Raphaël Domjan, éco-explorateur, Edward Mitchell, professeur à l’UNINE, spécialiste de la biologie des sols, Tiziana Caminada, réalisatrice (ex-RTS), Fernand Cuche, militant écologiste, ancien conseiller national et conseiller d’Etat neuchâtelois, Giovanni Sammali, auteur du roman qui a inspiré le film, Philipe Renard, professeur à l’UNINE, spécialiste d’hydrogéologie.

Les coupables désignées : la mafia, les industries et le nord de l’Europe

Tout est parti du livre de Giovanni Sammali Salento, destination cancer. Happée par la lecture du roman, interpellée par la gravité du sujet et l’ampleur du problème, la réalisatrice, ancienne collaboratrice de la RTS, a consacré quatre ans de sa vie à ce film. Elle a repris un par un les arguments qui mènent les protagonistes du livre à des actes terroristes. Constat de ses investigations : hormis les attentats, tout était vrai. En 2013, Paolo Pagliaro, du mouvement Region Salento, disait, en demandant la création d’une commission d’enquête interinstitutionnelle sur la question des déchets toxiques: « Le Salento décharge de L’Europe ? Voilà pourquoi on y meurt de tumeurs ». En effet, cette région pauvre, souvent méprisée du reste de l’Italie, est devenue la décharge sauvage de la mafia comme l’a également souligné Roberto Saviano, journaliste spécialisé dans la mafia italienne et auteur de Gomorra. Un endroit où les usines les plus polluantes comme l’aciérie (ex)ILVA, ou la centrale électrique de charbon de Cerano, se permettent, sans vergogne, de contaminer l’air, le sol et les nappes phréatiques, allégrement accompagnées par les Grands Manitous de l’agriculture. Hydrocarbures, dioxines et glyphosates sont tous de la partie. Le confort et le profit du nord de l’Italie et de l’Europe, a transformé ce Sud en poubelle géante et ses habitants en meurent. Les industriels prétendent ne pas avoir su estimer la toxicité de leurs déchets, or, après une enquête difficile, l’on a découvert des documents qui montrent qu’ils savaient parfaitement leur degré de nocivité. Les industries étaient au courant. Il s’agit  d’une faute intentionnelle. Des personnes ont été condamnées. Pourtant, au moment où j’écris cet article, les usines continuent de rejeter leurs poisons comme si rien ne s’était passé !

La pollution : un business lucratif qui implique la Suisse

Enfer au Paradis de Tiziana Caminada est une bombe visuelle, l’histoire d’une région qui souffre, comme beaucoup d’endroits de la planète, d’une pollution polymorphe due à la cupidité. Poignant, ce documentaire qui fait son chemin dans les festivals du film, n’en reste pas moins délicat et musical lorsque les images révèlent la richesse de la culture, plusieurs fois millénaire, de ce coin d’Italie. Un contraste qui rend sans doute le propos plus bouleversant. Une situation dans laquelle la Suisse n’est pas en odeur de sainteté. Motif pour lequel le film donne également la parole à l’ancien Conseiller fédéral Pascal Couchepin, qui nous explique dans quelles circonstances la Confédération a conclu certains contrats avec des entreprises qui polluent le Sud de l’Italie.

Décharges sauvages : la loi du silence

Dans le Salento, le business des décharges permet aux communes de gagner de l’argent au détriment de la santé de la population. Craignant de perdre travail et revenus, pendant longtemps elle n’a rien osé dire. Aujourd’hui, encore, les gens peinent à parler. Il n’a pas été facile pour la réalisatrice de trouver des personnes qui acceptent de témoigner. Probablement par peur et par pudeur, mais surtout parce qu’il s’agit de leur santé et de la santé de la terre de leurs ancêtres. Dans le film un ouvrier raconte, à visage couvert, ce qu’il a vu lorsqu’il travaillait dans les carrières :

« La nuit des camions avec des plaques allemandes, de Turin ou de Milan, arrivaient pour tout déverser ici, notamment les boues des hôpitaux ». La beauté de la ville de Lecce tient – entre autres- à ses bâtiments construit en tuf. Or, quasiment toutes les carrières de tuf de la région ont été transformées en décharges. Le tuf, une pierre volcanique poreuse proche de la pierre ponce, absorbe tout. D’où la pollution des nappes phréatiques et la mort des micro-organismes du sol. Mais la résistance s’organise. La Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) de Strasbourg a été sollicitée et il se prépare une plainte civile contre l’État italien pour ses lacunes et pour le non-respect des engagements climatiques.

Malgré ses côtés négatifs, cette région, dont les véritables trésors se trouvent dans les paysages et la gastronomie, arrive en tête des destinations conseillées par le New York Times et le National Geographic. En effet, même si le Salento détient un sinistre record de cancers, le touriste qui s’y rend trois semaines ne risque rien. Il peut pleinement profiter, sans mettre sa vie en danger, des produits locaux et de sa cuisine considérée comme l’une des meilleures au monde. Mais les problèmes environnementaux sont sournois. Dans le Salento des familles entières meurent de cancer pendant que, peu à peu, disparaissent les hirondelles, les lucioles et les oliviers séculaires, comme le versifie le poète Vitale Boccadamo, alors que 60% de l’huile consommée dans la péninsule, à l’instar de celle qui s’exporte à l’étranger, vient de cette région.

Contrairement à certaines personnes établies dans les Pouilles, qui luttent contre les dégâts causés par l’industrie et la mafia, Tiziana Caminada n’a pas reçu de menace et n’a jamais craint pour son intégrité physique durant le tournage. Une fois, cependant, elle a retrouvé sa voiture en pièces détachées. En revanche, c’est en Suisse qu’elle a senti beaucoup de réticences auprès des associations en lien avec l’Italie. Aucune n’a accepté de participer à la production du film.

La réalisatrice Tiziana Caminada avec son époux le réalisateur et producteur Yves Matthey. ©Photo Life After Oil Festival

Tiziana Caminada : biographie

Née à Zurich, Tiziana Caminada a fait l’École d’études sociales et pédagogiques, à Lausanne, avant d’intégrer la London International Film School. De 1990 à 2015 elle a travaillé comme réalisatrice à la Radio Télévision Suisse (RTS). Elle est également réalisatrice et productrice de documentaires et de petites fictions sur commande. Enfer au Paradis (3e Prix du Greenmontenegro Film Festival cet été) est son troisième documentaire, après deux films réalisés en Afrique, dont Little big Steve – Profession ange gardien.

Entièrement investie dans la défense du Salento et surtout de ses habitants, elle se déplace volontiers – sous certaines conditions purement techniques- pour diffuser le documentaire Enfer au Paradis et en parler. On peut la contacter par téléphone* chez Films Zorrr Production au 079 445 39 45 ou par e-mail : [email protected] .

*Les coordonnées sont diffusées avec le plein accord de la réalisatrice Tiziana Caminada. La deuxième partie de cet article, davantage consacrée au livre et à l’interview du journaliste Giovanni Sammali, sera publiée demain.

 

La bande-annonce du documentaire “Enfer au Paradis” de Tiziana Caminada.