Le rapport de la commission de la Ciase publié en France: un puissant tsunami déferle sur les évêques

Le rapport de la Ciase ou commission Sauvé (Ciase- commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise) dévoile l’ampleur de la pédocriminalité qui a sévi durant 70 années au coeur même de l’Eglise catholique, soit entre 1950 et 2020.

Les auteurs de cette enquête estiment que 216 000 personnes ont été victimes de violences sexuelles commises par des prêtres et religieux alors qu’elles étaient mineures pendant cette période. Un chiffre qui dépasse les 330 000 victimes en prenant également en compte les laïcs (dont des femmes) travaillant pour l’Eglise catholique.

Durant cette période, l’institution a abrité, selon le rapport, entre 2900 et 3200 pédocriminels catholiques

Mardi 5 octobre 2021, Jean-Marc Sauvé, président de la CIASE (la Commission Indépendante sur les Abus Sexuels dans l’Eglise), a remis publiquement aux évêques de France et aux supérieurs des congrégations religieuses le rapport que l’Eglise lui a commandé 3 ans auparavant. Le Cardinal Parolin secrétaire d’Etat du Saint-Siège l’a largement soutenu. 


Je me suis attelé à reprendre l’intervention historique de François Devaux, première victime auditionnée. J’avoue avoir pleuré en l’écoutant ! 

En substance

Rapport de la Ciase – François Devaux fondateur de la Parole libérée et victime du Père Preynat.

“Je crois que nous vivons en ce moment précis, un tournant dans notre histoire”

Prise de parole 

Lieu: Auditorium Marceau Long, Paris, France

Avant la présentation du rapport, la parole a été donnée à Alice Casagrande, membre de la Ciase et à M. François Devaux, fondateur de l’association La Parole libérée dont voici la prise de parole inédite, qui marquera l’histoire:

« C’est une lourde mission que vous avez acceptée, dont il ne faut pas minimiser le trauma et l’empreinte qu’elle laisse dans un esprit. Vous n’êtes plus les mêmes hommes et femmes que le jour de votre adhésion à cette commission, et cela vous habitera sans doute jusqu’au dernier jour de votre existence. (…) Vos visages en disent long sur ce que vous avez vu, entendu, et votre épuisement à la tâche à quelque chose d’héroïque, de l’ordre du sacrifice, pour le bien commun. Ainsi, vous apportez enfin aux victimes une reconnaissance institutionnelle de toute la responsabilité de l’Église, ce dont les évêques et le pape n’ont pas été capables d’assumer jusqu’à ce jour ».

… « trahison de la confiance, trahison de la morale, trahison de l’enfant, de l’innocence, de votre propre peuple, trahison de l’Évangile, du message originel. (…) Il y a eu la lâcheté, il y a eu la faiblesse, il y a eu la dissimulation, il y a eu la stratégie, il y a eu le silence, l’hypocrisie, la ruse, le mensonge, il y a eu des compromis abjects ». « Il y a eu une soigneuse interaction entre ces nombreuses défaillances… ou devrais-je dire malveillances… ».

« La procrastination des dernières décennies permet toutefois de ne laisser aucun doute : les solutions sont aussi lourdes qu’évidentes, il faut refonder le système dans une proportion considérable »

« Ce qu’il vous faut comprendre messieurs, c’est que vous êtes une honte pour notre humanité. Vous avez piétiné par votre comportement “l’obligation de droit divin naturel de la protection de la vie et de la dignité de la personne” ; alors que c’est l’essence même de votre institution… ».


Intervention intégrale

François Devaux, fondateur de l’association “La Parole libérée” s’adressant aux membres de la Ciase 

C’est une très forte émotion pour moi que d’être ici dans un instant si grave.

Je crois que nous vivons en ce moment précis, un tournant dans notre histoire.

Rares sont les moments de vérité si traumatisants et si prégnants.

Être à vos côtés en ce jour, si proche de l’histoire qui s’écrit sous nos yeux, je le reçois comme une courageuse reconnaissance.

Tout au long de ce parcours j’ai eu la chance de vous observer, votre cheminement, votre méthodologie. Si je n’ai pas une connaissance précise du contenu de ce rapport, je n’ai toutefois aucun doute sur ce qu’il va révéler.

Je le sais, c’est de l’enfer dont vous revenez, vous, membres de cette commission. Vous avez exploré les détails les plus sombres et les plus abjects que l’homme sait parfois engendrer dans sa névrose.

C’est bien dans les méandres les plus vicieux et insupportables que vous êtes descendu, si bas, si nauséabond, ce qui ressemble à s’y tromper à une fosse commune des âmes déchiquetées de l’Église, pour essayer d’en comprendre les terribles mécanismes et dérives.

C’est cette lourde mission que vous avez acceptée, dont il ne faut pas minimiser le trauma et l’empreinte qu’elle laisse dans un esprit. Vous n’êtes plus les mêmes hommes et femmes que le jour de votre adhésion à cette commission, et cela vous habitera sans doute jusqu’au dernier jour de votre existence.

Il commence ici le tournant que j’évoquais en préambule.

Je suis votre premier témoin et notre permanente collaboration, collective et individuelle, m’oblige à vous dire toute mon admiration que j’ai pour chacun de vous.

Vos visages en disent long sur ce que vous avez vu, entendu, et votre épuisement à la tâche à quelque chose d’héroïque, de l’ordre du sacrifice, pour le bien commun.

Ainsi, vous apportez enfin aux victimes une reconnaissance institutionnelle de toute la responsabilité de l’Église, ce dont les évêques et le pape n’ont pas été capables d’assumer jusqu’à ce jour.

C’est bien la transversalité de votre science qui était attendue !

Soyez profondément remerciés pour votre énorme travail !

Dans cet enfer il y a eu des crimes et des délits atroces, en masse. Pendant des décennies.

Je salue ici les victimes du monde entier.

Mais il y a eu plus grave encore.

Il y a eu la trahison.

Trahison de la confiance, trahison de la morale, trahison de l’enfant, de l’innocence, de votre propre peuple, trahison de l’Évangile, du message originel.

Trahison de tout en somme.

Il y a eu la lâcheté, il y a eu la faiblesse, il y a eu la dissimulation, il y a eu la stratégie, il y a eu le silence, l’hypocrisie, la ruse, le mensonge, il y a eu des compromis abjects.

Il y a eu la sanction de ceux qui ont osé se révolter…

Il y a eu une soigneuse interaction entre ces nombreuses défaillances… ou devrais-je dire malveillances…

C’est ce qu’on appelle la terrible mécanique systémique d’une institution qui dysfonctionne totalement.

Le système est déviant, il manque d’équilibres essentiels, des garde-fous fiables.

Cette réforme du système est d’une telle ampleur, d’une telle profondeur, qu’un Vatican III ne peut être qu’un point d’étape.

On parle de théologie, de droit canonique, de fondements élémentaires de justice, de l’exercice du pouvoir, de transparence, d’honnêteté intellectuelle, de simple humanité, de la sincérité d’un engagement spirituel…

La tâche est abyssale.

Nous savons bien sûr qu’une réflexion a été amorcée sous la pression des victimes et que quelques “mesurettes” ont été prises.

Je vous avais déjà alerté sur la nécessité d’un travail en profondeur, dès 2017, à la suite “d’un testing” sur près de 35 diocèses, en remettant à la Cef mais aussi à l’ensemble des évêques, individuellement, un rapport sur l’insuffisance des mesures prises, à cette date, par l’Église Catholique de France, pour lutter contre les violences sexuelles en son sein, rappelant la nécessité évidente de méthodologie, de contrôle et de transparence.

Vous l’avez publiquement balayé d’un revers de main dans une entreprise de discrédit.

Benoît XVI n’a pas supporté et le pape François est aux éternels absents, comme inconscient de l’immensité de la responsabilité, préférant protéger ceux qui ont contribué à cette mécanique plutôt que les victimes.

C’est pourtant la problématique la plus grave depuis plusieurs décennies déjà, et sa conscience est pleine et entière grâce à la création de ces différentes commissions à travers le monde.

L’ONU ou la commission européenne elles-mêmes peinent à obtenir des réponses sérieuses.

Nous avons une pensée pour le peuple amérindien au Canada : un génocide de plusieurs centaines d’enfants dans des couvents catholiques pour lequel le pape… refuse de s’excuser…

On peut citer aussi cet évêque de New York, blanchi par une enquête vaticane début septembre : “pas un semblant de vérité” conclut-elle.

Les victimes se battent toujours pour leur dignité.

Cela se passe en ce moment même !

La procrastination des dernières décennies permet toutefois de ne laisser aucun doute : les solutions sont aussi lourdes qu’évidentes, il faut refonder le système dans une proportion considérable.

Dans l’Église, cela prend effectivement a minima la forme d’un Vatican III (…en attendant que les évêques terminent leur débat sur la sémantique du nom qui sera utilisé pour l’indemnisation accordée aux victimes). Soyez à l’aise, on a tous bien compris la stratégie fétide qui se cache derrière. Ayez au moins la décence de nous faire l’économie de vos discours pharisiens et de vos belles publications.

Ce qu’il vous faut comprendre messieurs, c’est que vous êtes une honte pour notre humanité.

Vous avez piétiné par votre comportement « l’obligation de droit divin naturel de la protection de la vie et de la dignité de la personne » ; alors que c’est l’essence même de votre institution…

Savez-vous par exemple que dans le procès Preynat, le diocèse de Lyon refuse aujourd’hui d’indemniser les victimes non prescrites sur le prétexte qu’elles n’ont pas fait appel au fonds d’indemnisation de la République Française (le Civi) : faire payer le contribuable français pour une déviance connue par le diocèse depuis cinq décennies ?

On en est là de la repentance et de la quête de pardon, sur un dossier aussi emblématique, juridiquement soldé.

Vous – devez – payer – pour – tous – ces – crimes !

On va redire cela tous ensemble si vous le voulez bien, pour que ce soit bien clair dans tous nos esprits :

Vous – devez – payer – pour – tous – ces – crimes

Ce chiffre, il se compte en plusieurs milliards…–

La bonne nouvelle, c’est que votre fonds de dotation de cinq millions va permettre de construire tout le processus d’indemnisation, dans un délai raisonnable pour toutes les victimes déjà identifiée par la Ciase.

Il va vous falloir trouver beaucoup, beaucoup, d’argent.

Pensez-vous que le gouvernement français puisse s’affranchir de sa responsabilité pour tous ces crimes commis sur son sol ?

Vous en êtes là…

C’est vous dire si le chemin sera long et laborieux…

À la lumière de cet effroyable constat, la question ultime que je vous pose à tous avec franchise, est la suivante :

Peut-on raisonnablement penser que l’Église en est capable ?

Capable de porter un tel programme de réformes aussi fondamentales et sur des points aussi singuliers ?

Je vous pose la question ?

Et quoique nous disent les responsables religieux aujourd’hui et dans les semaines à venir, le doute restera entier, tant que le système restera défaillant…

Autrement dit, (et je vais m’arrêter là,) en attendant que la rédemption vous traverse éventuellement un jour, le mieux que vous auriez à faire, ne serait-ce que pour la survie de l’Église avant même celle de votre âme, serait encore de vous taire et de commencer à vous exécuter avec ardeur et célérité…

Merci pour votre écoute.

Dominique Fabien Rimaz

D'origine fribourgeoise et italienne, né à Bôle (Neuchâtel), Dominique Fabien Rimaz se rêvait pilote militaire. Il passera d'abord par une formation en chimie puis en sciences politiques pour devenir un jour journaliste. Rattrapé par la vocation, il est aujourd’hui prêtre en Veveyse et aumônier des hôpitaux à Fribourg.

Une réponse à “Le rapport de la commission de la Ciase publié en France: un puissant tsunami déferle sur les évêques

  1. MERCI pour votre article!
    Pourquoi ce travail n’a pas été fait en Suisse ? A la lecture des résultats, du chiffre abominable de 330’000 abusé(e)s ont peut en déduire qu’en Suisse il y en aurait 30’000 ?
    En Suisse proportionnellement à la France il existe autant de lieux où ont du sévir ces personnages, dans les collèges, les séminaires, les retraites, les lieux de cultes, etc….. Donc pourquoi les évêques ne font pas ce travail? Notre église est encore au dessus des lois en 2020 ?
    Par exemple, en Valais, tout se cache sous le tapis de l’omerta dans ce domaine, il n’y a que trés peu de cas officialisé, les grands collèges comme St Maurice sont donc si exemplaire que ça? Pourquoi l’église ne ferait pas officiellement cette démarche?

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