La flexibilité, une juste revendication

Travail.Suisse a choisi une approche musclée pour célébrer le 1er Mai, cette année. La faîtière syndicale a présenté 28 revendications relatives à l’égalité hommes-femmes, dont l’introduction d’une liste noire des entreprises pratiquant la discrimination salariale. Dans le cadre usuel du dialogue social tel qu’on le pratique en Suisse, ce ton quasi martial détonne. C’est d’autant plus regrettable que cette façon de procéder ne saurait contribuer à faire avancer les choses.

Dans son catalogue, et c’est là notre première source d’étonnement, Travail.Suisse réclame une série de mesures dont un certain nombre sont déjà en vigueur de plein droit, à l’image de la mise sur pied du processus de gestion de conflits. Les entreprises ont l’obligation de le faire, et la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie propose d’ailleurs ce service à ses membres depuis 2013.

La principale revendication syndicale présentée ce mardi, à savoir l’introduction d’une liste noire, soulève un sérieux problème, car il n’existe pas de base légale pour la mettre en œuvre. C’est pour cette raison que nous avons dû renoncer, avec les entreprises, à établir une telle liste à l’encontre des employeurs qui recourent au travail au noir. En outre, cette démarche pose des questions épineuses au niveau de la protection des données comme de la sphère privée.

Une balle dans le pied

Avec sa liste de revendications, la faîtière syndicale se tire par ailleurs une balle dans le pied, car la moitié des salariés de notre pays bénéficient de conventions collectives. Cela fait tout de même plus de 2 millions de travailleurs pour lesquels les inégalités salariales ne doivent pas avoir cours, vu que les organisations syndicales prennent part aux négociations. De plus, il faut relever que l’établissement d’une telle liste s’avère extrêmement compliqué, car les outils actuels mesurant l’égalité salariale sont adaptés aux entreprises comptant 50 employés et plus. Or, en Suisse, près de la moitié d’entre elles sont des PME qui en comptent moins.

Au-delà de ces différents aspects, le problème de fond demeure que les femmes sont surreprésentées dans les métiers à bas salaires, une réalité que les syndicats admettent eux-mêmes. C’est pourquoi il faut avancer non pas en faisant de l’esbroufe autour de cette thématique, mais en facilitant la promotion des femmes dans l’encadrement intermédiaire et supérieur des entreprises. Car c’est bien à ce niveau que se trouve l’une des explications des écarts salariaux en leur défaveur.

À ce propos, Travail.Suisse fait fausse route dans sa volonté de cadrer le travail à domicile, en le limitant à deux jours par semaine pour un poste à 100%, par exemple. Comment parviendrons-nous à intégrer mieux les femmes dans le monde professionnel si l’on n’introduit pas une certaine souplesse organisationnelle? D’ailleurs, le télétravail n’est pas du ressort des syndicats, mais bien des employeurs et des employés, en fonction de la stratégie de l’entreprise.

La promotion des femmes passe incontestablement par la flexibilisation du travail. Le monde de l’économie, n’en déplaise aux syndicats, a compris l’intérêt de les intégrer davantage, notamment en raison du départ à la retraite annoncé des baby-boomers et du tarissement de l’immigration.

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Le long terme, c’est (aussi) l’avenir des entreprises

C’est sans doute un hasard, mais il est frappant et il tombe au bon moment. Le 23 novembre dernier, la 4e édition du Prix vaudois des entreprises internationales (PVEI) – que co-organise la CVCI – a récompensé trois sociétés qui ont deux éléments forts en commun : un ancrage familial et une vision à très long terme. Deux facteurs a priori désuets, mais qui prennent tout leur sens lorsqu’on considère le succès impressionnant de ces entreprises. Chacune dans leur domaine, elles sont des leaders et ne cessent d’innover.

A l’occasion du PVEI, à l’IMD à Lausanne, Alexandre Pesci (CEO de LEMO), André Wider (CEO de Wider SA) et Thibaud Stoll (dir. des sites de production biotechnologique de Merck), ont reçu leur prix des mains de Claudine Amstein (Directrice de la CVCI), Jean-Frédéric Berthoud (Directeur du DEV) et Philippe Leuba (Conseiller d’Etat – DEIS, à dr.). (Photo: Christian Brun)

La plus petite d’entre elles, Wider SA, « coup de cœur du jury », a démarré comme simple menuiserie à Morges voici bientôt septante ans. L’actuel directeur, André Wider, l’a reprise des mains de son père alors qu’il était encore très jeune. Aujourd’hui, cet agencier d’intérieur, qui conçoit des cuisines, des showrooms pour l’horlogerie, des salles de conférence et toutes sortes de réalisations en bois mais aussi dans d’autres matériaux, livre en six semaines ses conceptions Swiss made sur mesure aux quatre coins de la planète. Comment fait-il dans un marché si concurrentiel, où chaque centime compte ? Il investit. Il innove, en misant à fond sur la 3D, afin de pouvoir appliquer une logique industrielle à la fabrication de pièces uniques. Il forme ses employés. Il mise sur le canton de Vaud, où il trouve de la compétence, de la clientèle et du soutien. En vingt ans, il a ainsi créé plus de 200 emplois.

L’histoire de LEMO SA est du même ordre. Le grand-père de l’actuel patron, Alexandre Pesci, a inventé le connecteur « push-pull » il y a cinquante ans et, depuis, cette entreprise discrète et méconnue du grand public équipe les instruments médicaux les plus sophistiqués, les grandes chaînes de télévision, la Formule 1… en internalisant presque tout ! Mis à part la fourniture de matière première, LEMO contrôle toute sa chaîne de production, en Suisse. Pour assurer une qualité optimale et un Swiss made indispensable aux yeux des clients. Là aussi, il a fallu consentir à d’importants investissements, payants à long terme, et qui contribuent à sa distinction dans la catégorie « entreprise suisse » du PVEI 2017.

Quant à « l’entreprise internationale »  de l’année en terre vaudoise, elle s’appelle Merck. C’est un géant de 350 ans d’âge, toujours contrôlé à 70% par sa famille fondatrice. Sa division biotechnologie avait repris, il y a une décennie, les sites de Serono dans le canton de Vaud. Depuis cette intégration, qui avait fait couler beaucoup d’encre, Merck a investi environ un milliard de francs sur ses sites de Corsier-sur-Vevey et d’Aubonne, et a accru de 350 son nombre d’employés (ils sont 1500 dans le canton de Vaud). Une tendance qui devrait se poursuivre. Car Merck est engagé pour une longue durée dans l’environnement très favorable de la « Health Valley » lémanique, avec l’objectif d’y réaliser sa révolution numérique.

Comme quoi, entreprise familiale et vision à long terme n’ont jamais été aussi modernes qu’à l’heure de l’industrie 4.0 ! Une belle leçon.

Immigration et économie, un couple indissociable

Ce sont des chiffres qui n’ont pas fait les gros titres, mais ils sont significatifs d’une réalité têtue : en Suisse, l’immigration est un indicateur de la marche de l’économie. Les statistiques fédérales de septembre 2017 – les plus récentes que l’on puisse consulter en libre accès – montrent, sur une année, un recul net de près de 5% de la population immigrée résidente permanente, une baisse de l’immigration effective de 5,6% et une chute du solde migratoire de près de 17%.

En trois ans et demi, le contexte qui avait vu l’initiative « Contre l’immigration de masse » être adoptée par le peuple suisse, à une courte majorité, a donc passablement changé. Et s’il est probable que l’accroissement des contrôles visant les abus en matière de travailleurs détachés a pu jouer un rôle, c’est d’abord la baisse de la demande de main-d’œuvre qui est en cause.

Bonne ou mauvaise nouvelle ? Tout est affaire de point de vue. L’économie suisse poursuit une croissance légère, et certains de ses secteurs durement touchés – par la fin du taux plancher avec l’euro, les excédents de stocks ou une chute des ventes (l’horlogerie en l’occurrence) – montrent des signes encourageants de reprise. Cependant, la pression sur les marges et la mutation numérique accroissent un climat de tension sur la place économique suisse, qui, plus que jamais, doit créer de la valeur ajoutée si elle veut conserver sa solidité.

Privilégier la souplesse

Bien sûr, l’apaisement du débat migratoire est à saluer, mais le contexte qui y préside ne doit absolument pas déboucher sur une nouvelle surenchère de restrictions ou de barrières à la libre circulation des biens, des services et des travailleurs, qui seraient préjudiciables à l’économie suisse. Car si les chiffres de l’immigration baissent, cela ne veut pas dire qu’il sera plus facile de remplir les conditions d’application de la politique acceptée par le peuple le 9 février 2014 (initiative populaire «Contre l’immigration de masse»). Mieux intégrer les seniors et les femmes dans le monde du travail, améliorer la formation continue pour trouver ici les compétences nécessaires à assurer l’avenir de nos entreprises : autant d’objectifs ambitieux qui ne trouveront leurs réponses qu’avec une économie dynamique. Celle-là même qui a justement besoin d’un accès souple à l’immigration pour bien fonctionner.

Mieux observer la société pour réussir la réforme des retraites

Le paquet Prévoyance 2020 a donc été renvoyé à l’expéditeur par une majorité du peuple suisse. Une nouvelle fois, une réforme – partielle ou complète – de notre système de prévoyance a échoué en votations fédérales. La fédération des oppositions l’a emporté sur la réalisation, alors que, tôt ou tard, il faudra procéder à des ajustements, et que personne ne pourra se soustraire à la pression démographique.

Remettre l’ouvrage sur le métier ne doit pas se limiter à reprendre les diverses composantes du paquet et à en renégocier les conditions. Il s’est écoulé huit ans entre les fondements de la réforme et son rejet le 24 septembre dernier. A l’échelle de l’évolution de notre société, c’est beaucoup. En 2009, pour rappel, ni Instagram, ni WhatsApp, ni Snapchat – les principaux canaux numériques d’échange d’information et de conversation des « millenials » – n’existaient encore, et Twitter était embryonnaire. On ne parlait pas beaucoup de crowdfunding ni de coworking, deux terminologies qui occupent de plus en plus l’espace économique.

L’impression de calme et de lenteur que peut dégager la société suisse ne doit tromper personne. Ici aussi, les grandes tendances qui s’observent dans les pays développés modifient le rapport au travail, les attentes des jeunes générations et les comportements, individuels et collectifs. Pour élaborer la réforme de notre système de prévoyance, il est impératif de tenir compte de ces nouvelles réalités. Trois éléments devraient ainsi être retenus.

Gotham – le plus grand espace de coworking de Suisse récemment inauguré à Lausanne – illustre l’une des tendances dont il faut tenir compte sur le marché du travail et, par ricochet, dans la future réforme de la prévoyance. (Photo: www.gothamco.com)

De nouvelles réalités à considérer

Première évolution, la généralisation du travail à temps partiel – ou, plutôt, de la réduction partielle du taux d’activité. Celle-ci ne se limite plus aux femmes qui entrent dans le marché du travail, ou y reviennent après une interruption due à une grossesse, un schéma classique qui commence à être battu en brèche. Les hommes sont de plus en plus nombreux à choisir un travail à 80%, voire moins. Soit pour disposer de plus de temps « pour eux », mais souvent pour le consacrer à une autre activité qui donne du sens à leur vie, et qui n’est pas toujours rémunératrice ou rentable financièrement.

Cette multiplication des sources de revenus, très inégaux, constitue la deuxième tendance forte. Elle s’inscrit aussi dans une individualisation du travail, qui implique une hybridation des statuts, où une même personne peut cumuler un état d’employé d’une structure publique, de salarié d’une entreprise et d’indépendant.

Cette souplesse s’inscrit enfin dans le temps : les carrières bifurquent plus souvent qu’à leur tour, les reconversions sont fréquentes, soit par choix, soit par nécessité, dans un monde très compétitif où les situations acquises se raréfient.

Même si ces tendances restent émergentes, c’est aujourd’hui que les réponses se préparent, pour qu’au moment où ces actifs arriveront à l’âge de la retraite, le système puisse répondre à leurs besoins. Outre la flexibilisation de l’âge de la retraite, qui paraît une évidence, la création d’un taux de cotisation unifié dans le 2e pilier, quel que soit l’âge des cotisants, pourrait être un axe de réflexion intéressant pour faire avancer l’indispensable réforme de la prévoyance.