Lire Dürrenmatt en été : Meine Schweiz

Par l’heureux hasard d’une partie du jeu Geocaching, entraînée par la jeune génération, je me suis retrouvée en possession d’un ouvrage publié en 1998, Friedrich Dürrenmatt. Meine Schweiz. Il rassemble, huit ans après le décès du célèbre auteur, plusieurs essais, poésies, discours théâtraux ou discussions, dont certains ont été traduits en français [1]. Abandonné sans doute depuis un certain temps près de la cache indiquée par le jeu, mais sans lien à cette dernière, l’ouvrage était conséquemment imprégné d’humidité et de soleil, mais tout de même encore apte à la lecture. Il m’invitait à l’emmener, pour le délivrer de son abandon. Parcourir Meine Schweiz en cet été 2020, marqué à la fois par la pesanteur et l’incertitude de la crise du COVID-19 et les votations de fin septembre, fait mouche à plus d’un titre.

Tout à la fin de l’ouvrage, juste avant quelques derniers vers poétiques, se trouve un essai Vom Ende der Schweiz, De la fin de la Suisse, publié à l’origine vers 1950. Dans l’ambiance de l’après seconde guerre mondiale, Dürrenmatt affirme que « la neutralité n’a de seul sens que si elle est utile à l’Europe. […] Ce n’est que dans la justice que se trouve la possibilité d’une liberté qui ne soit pas de l’arbitraire » [2]. Qu’il est adéquat de lire ces lignes à l’instant où nous allons être appelés à revoter sur notre relation à l’Europe. Félix Brun, membre du mouvement pro-Européen suisse Nomes, commentait ainsi en 2016 ce même ouvrage: « au premier coup d’œil, la dimension européenne de la pensée de Friedrich Dürrenmatt ne va pas de soi. [Mais…] Dürrenmatt a toujours été présenté comme un penseur critique qui dressait dans ses ‘étoffes’, comme il se plaisait à appeler ses pièces de théâtre, l’image d’une Suisse internationalement intégrée et consciente de ses responsabilités. Une Suisse qui aurait pu servir de modèle à l’Europe ».

C’est exactement là que réside la force de l’essai De la fin de la Suisse : sans dire rien de plus des pays qui nous entourent, Dürrenmatt réussit en cinq pages à la fois à évoquer l’attachement qu’éprouvent la plupart d’entre nous à notre pays, et la fragilité qu’engendre, paradoxalement, cet attachement. On est sous sa plume, dans les années cinquante, à l’opposé exact de la vacuité du slogan des années 90 « la Suisse n’existe pas », arboré à l’exposition universelle de 1992, et qui avait suscité bien des réactions, comme le rappelle cette archive de la RTS. Avec les étudiants de ma génération, nous assistions quelque peu stupéfaits, dans ces années nonante, aux digressions artistiques d’une Suisse post-soixante-huitarde qui s’exposait au lieu de nous exposer. L’exposition nationale 02 me parut faite du même bois, à y casser des assiettes pour rien, sans dire un seul mot des travaux de la commission Bergier sur les fonds en déshérence, alors qu’elle avait terminé ses travaux en décembre 2001. On attend toujours un faire mémoire circonstancié et collectif de ces pages d’histoire suisse, peut-être lors de la prochaine exposition nationale 2027, espérons-le.

L’essai De la fin de la Suisse se laisse lire de lui-même, en plein été de post-pré-pandémie COVID-19, alors même que nous traversons une fragilisation économique que nous aurions difficilement imaginée possible et dont les contours sont encore bien incertains : « Pour la plupart de nos concitoyens, l’existence de la Suisse paraît être ce qui va le plus de soi au monde. Ils croient que l’état auquel ils appartiennent, rend l’avenir sécure pour tous, tel le sol sur lequel ils se tiennent, et tels les cieux sous lesquels ils marchent. […Or] nous ne savons pas ce qu’il en sera, dix ans de plus ou de moins ne jouent pas un grand rôle dans l’histoire […]. Il en est des états comme des êtres humains : ils peuvent mourir de toutes les manières, à la fois imaginables et inimaginables, de maladie, de malheureux incidents, de suicide, ou alors être tués, telles des mouches contre le mur. […] Nous savons si peu du futur » [2]. Ces propos, d’apparence sévère, le conduisent à faire appel en finale à la justice comme seul lieu possible « d’une liberté qui ne soit pas de l’arbitraire » [3].

Tout est dit : si le récent plan de relance européen réjouit nos entreprises, cet avantage doit d’autant aiguiser notre sens de la justice et de la responsabilité envers les pays qui nous entourent. Dans l’héritage de Dürrenmatt, on cultivera à profit une claire conscience du fait que la stabilité de notre état, loin d’être un sol immuable sous nos pieds, est à regagner chaque jour dans un subtil équilibre avec l’Europe. 

Vor blauen Tramwagen manchmal

Bewegen sich die Vorhänge

Geisterhaft auf die gleiche Scheibe gespiegelt

Erscheint aber auch

Mein Gesicht und die fernere Theke

Schiebt sich

Der Hintergrund vor den Vordergrund.

 Friedrich Dürrenmatt, Kronenhalle [4]

 

[1] Heinz Ludwig Arnold, Anna von Planta & Ulrich Weber (éd.), Friedrich Dürrenmatt. Meine Schweiz. Ein Lesebuch, Diogenes, Zurich, 1998.

[2] Ibid., p. 241 et 242.

[3] Ibid., p. 237-239.

[4] Ibid., p. 243.

La liberté de culte des protestants sacrifiée

Il a l’air toujours bien las ce taureau ailé de ma ville, souvenir d’une église protestante désaffectée, joyeusement reconvertie en maison de quartier. Il est aussi l’écho lointain d’un monde pagano-chrétien, mêlant les héritages symboliques pour associer le taureau des sacrifices, l’animal ailé des mythologies et l’un des quatre textes majeurs du Nouveau Testament, l’Evangile selon Luc [1]. Et bien la lassitude de l’animal est de mise en cette veille du 28 mai, car dès demain, les protestants perdent leur liberté de culte.

Lausanne, ©CClivaz

De manière incompréhensible, alors même que les restaurateurs y ont renoncé, il sera demandé à quiconque veut assister à un culte protestant de décliner son identité à l’entrée, une identité soigneusement listée et conservée deux semaines durant. A noter également que les célébrations seront privées de communion, de baptême et de chant : c’est ce qu’annonce le site officiel de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud (EERV). Est-ce là ce qui a été négocié avec les Eglises à Berne pour leur permettre de reprendre les célébrations plutôt ? Faut-il y voir un sacrifice justifié pour la cause commune, et tel ce taureau à terre, courber l’échine avec résignation ? Certes non.

A vrai dire, le bon sens déjà alerté, les lecteurs avisés auront une surprise de taille en allant comparer le donné protestant avec les recommandations de l’évêché catholique de Lausanne-Genève-Fribourg. En effet, son site commente ainsi : « Faut-il dresser une liste de présence des participants ? Selon l’OFSP, le devoir de traçage des chaînes de transmission ne vaut que si le respect des règles de distance ne sont pas assez garanties. Toutefois, dans le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, il est exigé que le respect de la distanciation sociale soit garanti. Dès lors, le recours au traçage est inutile ». Par ailleurs, les catholiques pourront communier, et des solistes chanter à la messe.

Que diantre s’est-il passé dans l’esprit des autorités protestantes pour qu’elles fassent preuve d’un tel zèle policier envers leurs ouailles ? Je laisse la question à qui de droit. Mais il est évident que les protestants font un choix qui pourrait indiquer un tournant dans leur histoire, à l’heure où ils ne sont plus que 24% dans le canton de Vaud, selon l’ouvrage d’Olivier Bauer, professeur de théologie pratique à l’Université de Lausanne [2]. En effet, ce qui distingue une Eglise subventionnée par l’Etat, en prise avec la sphère publique, c’est notamment la liberté de culte. Le droit inaliénable d’entrer dans une église et d’en ressortir sans qu’il ne soit rien demandé, laissant à « Dieu le jugement des cœurs », selon les anciens principes de l’EERV.

L’humour du 28 mai veut que ce jour-là précisément, l’application SwissCovid sera à la disposition d’un plus large public, préparée avec soin par l’EPFL et l’ETH, pour permettre au quidam de conserver l’anonymat via la gestion d’identifiants aléatoires par l’intelligence artificielle, dans un système décentralisé si innovant qu’il a déjà été repris par Google et Apple. Du côté des Eglises, la donne est claire : qui veut désormais entendre des chants, communier et garder sa liberté de culte devra considérer ce dimanche qu’il convient de pousser plutôt la porte de l’Eglise chrétienne majoritaire. A moins de choisir le mode usuel de méditation des vaudois protestants : la promenade en montagne.

[1] L’association entre l’évangéliste et l’animal ailé, image venue du tétramorphe d’Ezechiel 1,1-14 et reprise dans l’Apocalypse 4,7-8, a été faite par le Père de l’Eglise latin Irénée, au 2ème siècle de notre ère (Contre les hérésies III,11,8).

[2] Olivier Bauer, 500 ans de Suisse protestante, Alphil, 2020, p. 152. En libre accès grâce à une bourse du Fonds National Suisse: https://www.alphil.com/freedownload.php?sku=978-2-88950-045-1

Quand les tombes se vident – Hart Island (NY)

Elle s’appelle Hart Islandau large de New York, mais on la surnomme l’« île des morts », car depuis 1869, on y enterre les corps new-yorkais non réclamés par leur famille, ou dont les funérailles ne peuvent être payées, soit près d’un million de décédés. Une vidéo filmée par drone nous a brusquement mis face à la réalité COVID-19 sur cette île : de nouvelles fosses y sont creusées précipitamment pour accueillir en nombres des personnes mortes de la maladie, comme l’explique le journal de La Côte à 8h55 aujourd’hui.

De semblables pratiques ont déjà eu cours dans l’histoire, ne serait-ce que sur Hart Island elle-même, qui a accueilli des personnes décédées du sida dans les années 80, ou comme l’Île des Morts dans le Finistère, au large de Brest, qui servait de cimetière au lazaret de l’île de Trébéron, dévolue à la mise en quarantaine. Nous espérions ces temps révolus, n’est-ce pas ? Les images toutes récentes de Hart Island sont d’autant plus dures qu’elles rappellent les charniers du siècle écoulé, ceux qui nous hantent, et quand bien même les corps reposent ici dans des cercueils de bois léger individuels, et non pas à même la terre, entassés. Il faut comprendre plus loin, et la suite amplifie le premier effroi.

De fait, un article incisif de Gothamist, journal de la radio publique de New-York, expliquait le 9 avril dernier que « l’augmentation des enterrements a commencé suite au changement sans état d’âme des règlements par le service du Chief Medical Examiner : il suffit de garder les corps seulement 14 jours, au lieu du délai habituel de 30 jours, avant de les enterrer sur Hart Island ». Le délai avait même d’abord été réduit à six jours, avant de revenir à quatorze jours. Une telle décision a-t-elle été prise en consultation avec le projet Hart Island, menée par l’artiste visuelle Melinda Hunt, qui porte depuis plus de vingt ans le souci de redonner des noms à ces tombes et d’en assurer la dignité ? On peut à juste titre se poser la question.

Gustave Doré, « La vision de la vallée des ossements desséchés », 1866; domaine public; auteur: Slick-o-bot; wikicommons

Il faut savoir qu’en avril 2018, l’érosion de Hart Island a provoqué la mise à jour de 174 squelettes, monceaux d’os affleurant au grand jour, prêts à tomber dans la mer, ou déjà emportés par les flots. Les tombes qui se vident, littéralement. Des images dignes d’un tableau de Gustave Doré représentant des « ossements très nombreux sur le sol de la vallée, complètement desséchés » (La Bible, Ezéchiel 37,2). Cet épisode de 2018 a suffisamment choqué l’opinion pour que le Federal Emergency Management Agency de New-York attribue alors 13 millions de dollars au projet pour la réhabilitation de cet espace mortuaire, dès début 2019. Que va-t-il se passer maintenant, alors que la cadence d’enterrements est passée de 25 morts par semaine à 24 morts par jour ?

On n’est jamais préparé aux fosses communes, aux enterrements de masse, aux ossements qui remontent à la surface de nos îles de quarantaine. L’urgence de gérer le cours terme, dans la peur de la contagion, conduit à préparer sur Hart Island des suites difficiles. La perspective officielle est de considérer ces enterrements comme « temporaires, au cas où un membre de la famille ou un proche souhaiterait éventuellement réclamer le corps », comme l’explique l’article du Gothamist. En voyant les empilements de cercueils dans les tranchées, on se demande au monde comment on pourra réclamer son mort… Dans quelques années ou décennies, on risque bien de voir ces tombes se vider de leurs ossements, les rendre à la mer, faute de terre. Le Gothamist conclut laconiquement qu’Hart Island devrait être ouverte au public le 1erjuillet 2021.

Cet épisode du COVID-19 nous met face à l’importance des ossements, alors même que la BBC a annoncé cette nouvelle le jour de la fête chrétienne de Vendredi-Saint, qui commémore la crucifixion de Jésus de Nazareth. Au tournant de notre ère, les corps des crucifiés, mort infamante, étaient privés de tombe, de cérémonie funèbre. Les tombes des crucifiés, par définition, restaient vides. Toutefois, l’archéologie nous a livré un seul reste d’un corps de crucifié, un os du pied transpercé par un clou, trouvé en 1968, dans une tombe juive du premier siècle de notre ère, exhumée au nord-est de Jérusalem. Il s’agit de Jehohanan, fils d’Hagkol, issu d’un milieu plutôt aisé et qui avait entre 24 et 28 ans. La trouvaille a suscité et suscite encore des discussions sur le détail des modalités de crucifixion, comme en témoigne cet article archéologique de Kristina Killgrove. Cet os transpercé d’un clou, seul rescapé de cette pratique antique, confirme qu’en de rares cas, il était malgré tout possible de récupérer le corps d’un crucifié, à l’instar de celui de Jésus de Nazareth (La Bible, Evangile selon Matthieu 27, 57-60).

Ce n’est donc jamais en vain que les ossements du passé reviennent à la surface de notre présent, fût-ce un seul. Les ossements surgis en 2018 sur Hart Island devraient impérativement conduire à un dialogue plus large dans la communauté new-yorkaise sur la prise en charge, en ce moment même, de ceux et celles que leurs proches n’auront pas pu réclamer, faute de temps ou de moyens.

 

La démocratie, bien essentiel

Déjà le Tessin apprend, tout comme l’Italie et la France, à distinguer entre biens de consommation essentiels et non essentiels. Gageons que les Suisses Romands pourraient se mettre prochainement à cet apprentissage. Tout comme l’eau, l’air, le riz et les pâtes, la démocratie appartient de fait et de droit à nos biens les plus essentiels, sans lesquels tout s’arrête, au sens propre du terme.

Le journal radio suisse la 1ère annonçait ce matin qu’à Genève, «le parlement ne siégera plus jusqu’à nouvel avis» (min. 1.12-1.14), sans que cette décision ne soit annoncée comme accompagnée d’une réflexion sur des mesures transitoires à mettre en place. Au contraire, c’est avec fermeté et clarté qu’Isabelle Moret, présidente du Conseil National, expliquait ce matin dans ce même journal radio pourquoi la session parlementaire aura lieu demain : «Le parlement n’est pas une manifestation, nous sommes un lieu de travail. Les parlementaires vont à Berne pour travailler, et nous avons la possibilité, dans ce grand palais fédéral, de respecter les recommandations de l’Office fédéral de la santé»; et la politicienne d’expliquer que le parlement ne serait réuni physiquement dans son entier que pour de brefs moments de vote (min. 1.18-2.22).

Berne, palais fédéral; @ GNU GPL; auteur: Aliman5040; wikicommons

Il est capital que l’entier des partis politiques réalisent le bien-fondé de ce choix de la présidente. Le parlement serait sans doute également bien inspiré de réfléchir, pendant qu’il est encore réuni physiquement, à la mise en place d’une procédure intérimaire de débat et de vote virtuels, au cas où la situation d’urgence COVID-19 se prolongerait. La journaliste a conclu en son sujet en signalant que les votations du 17 mai étaient maintenues, précisant «pour l’instant, en tous cas» (min. 2.23-2.27). Considérer la démocratie comme un bien essentiel devrait impérativement nous conduire à tout mettre en oeuvre afin d’éviter un éventuel blocage de notre fonctionnement démocratique. Il repose en effet sur un rythme régulier et un débat constant.

Beaucoup d’entre nous relisent ces jours La peste d’Albert Camus : comme Soshana Felman l’avait si magistralement souligné en 1992, ce roman utilise la métaphore de la maladie et des attitudes de chacun/e pour illustrer la situation politique de la deuxième guerre mondiale [1]. Notre résistance au COVID-19 ne l’emportera qu’appuyée par un fonctionnement démocratique stable, qui sait s’adapter aux contraintes du présent, quoi qu’il advienne. Les paroles d’Albert Camus, citoyen Nobel, lors de son discours à Uppsala en 1957, résonnent de manière plus percutante que jamais : «Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse».

 

[1] Shoshana Felman, “Camus’ The Plague, or a Monument to Witnessing”, dans Reading the Past: Literature and History, Tamsin Spargo (éd.), Houndmills: Palgrave, 2000, p. 127-146 [réédition d’un texte publié en 1992 dans S. Felman – D. Laub, Testimony. Crises of Witnessing in Literature, Psychoanalysis, and History, New York / Londres: Routledge, 1992, p. 93-119].

De la libre circulation, l’autre

Notre pays connaît un important débat politique, à l’approche des votations du 17 mai, sur la libre circulation des travailleurs européens. On ne saurait par trop souligner que monde des employeurs et monde des employés sont unis dans la discussion, et soutiennent avec vigueur cette libre circulation des travailleurs dont nous bénéficions tous économiquement. C’est toutefois de l’autre circulation libre, ou libérée, dont cet article de blog veut parler.

Un reportage du téléjournal de la RTS, mardi soir 25 février, faisait état de ce dont plusieurs d’entre nous ont sans doute déjà pris conscience : les CFF possèdent, via leur application et l’usage des QR-codes sur les abonnements, une immense banque de données sur nos déplacements. Le reportage s’intitulait : «Que connaissent les CFF de votre vie? En utilisant l’application, une immense banque de données est à disposition de l’entreprise» ; à l’heure où j’écris ces lignes, la vidéo ne semble pas accessible.

Source: http://bahnbilder.ch/picture/4148; auteurs: Kabelleger / David Gubler; CC BY-SA 3.0; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:SBB_Re_450_097_ZKB_Nachtnetz.jpg

Le reportage était courageux, mettant à la disposition de la réflexion du plus grand nombre de froides observations déjà faites par certains. On se demande, en l’état, que devient la « puissance du sujet », évoquée dans un billet de blog précédant, face à cette gestion algorithmique implacable.

Le reportage omettait toutefois un paramètre important : la liberté de mouvement demeure possible pour ceux qui ont une marge financière. Il suffit, tant que cela est encore possible, d’acheter un bon vieux billet CFF papier plein tarif, et le trajet ne sera répertorié nulle part. La libre circulation de nos personnes privées devient chaque jour davantage un luxe, monnayable. On ne peut dès lors que se réjouir de l’initiative du Luxembourg qui, dès ce premier mars, libère la circulation des personnes privées en rendant gratuit ses transports publics, et promeut, du même coup, la protection de l’environnement.

On observera aussi, avec humour noir, que le système de reconnaissance faciale qui quadrille la Chine est mis à mal par les simples masques papier en usage pour cause de coronavirus. Comme le souligne un article de la Tribune de Genève du 18 février dernier, « en quelques années, Pékin a mis en place l’un des réseaux de surveillance de masse les plus avancés au monde. Même les toilettes publiques de la capitale en sont équipées, pour lutter contre l’abus de papier WC, disent-ils. Pas plus de trois coupons par personne toutes les neuf minutes, c’est la règle, impossible d’y déroger ». Dès lors, « l’arrivée du masque ‘anti-Covid-19’, dont l’efficacité est toujours discutée, a donc révélé une faille de taille dans le Big Brother chinois. En temps normal, cette technologie de reconnaissance faciale peut identifier un citoyen en quelques secondes avec une précision de plus de 99,9%, explique le South China Morning Post. Selon les experts, le simple port d’un masque sanitaire peut réduire cette précision à 30%, ajoute le quotidien anglophone publié à Hongkong ».

Si le rire est bon pour la santé, on dira qu’en ce dimanche des malades, le coronavirus nous arrache un faible sourire à l’idée du masque papier qui contrecarre la surveillance presque millimétrée des citoyens chinois. Reste à décider ce que nous souhaitons ici pour la liberté de circulation de nos personnes privées dans les transports publics, et pour un choix clair en faveur de la protection du climat : amis luxembourgeois, chapeau bas !

La saga du téléphone : de la cabine perdue à la reconnaissance faciale

Vous souvenez-vous de la dernière fois où vous avez utilisé une cabine téléphonique ? Non ? Et bien de toutes façons, vous n’y téléphonerez plus, du moins sous les cieux helvétiques, car on y a démonté la dernière ce 29 novembre. Le geste pourrait paraître anodin, voir même sympathique, puisque d’aimables cabines à livres ont souvent tendance à se substituer aux cabines téléphoniques.

CC BY-SA 4.0; auteur: Sebleouf; wikicommons

Mais il vaut la peine de s’arrêter à cette nouvelle qui ne manque pas de se colorer d’une autre teinte, lorsqu’on la contraste avec ce qui se passe en Chine ce 1er décembre. En effet, depuis ce jour, il n’est plus possible de se procurer une carte SIM dans ce pays sans passer par une reconnaissance faciale, indique un article du Siècle digital. Une obligation doublée de l’interdiction de revendre une carte SIM : un numéro, un visage, un nom. Utilisées déjà depuis des années, notamment dans les transports publics, «200 millions de caméras de surveillance recouvrent le territoire chinois, elles devraient être 450 millions d’ici à 2020», nous dit-on.

On voudrait pouvoir considérer que ce type de mise en place se joue seulement dans les lointaines contrées d’un pays qui nous persistons à considérer comme l’altérité, mais de fait la France fait mouche en testant depuis juin «l’application pour smartphone ‘Alicem’ [qui] doit permettre de prouver son identité en ligne de manière sécurisée pour accéder ensuite aux services administratifs».  Le ministère de l’intérieur annonçait le 31 octobre qu’elle pourrait «être proposée au grand public d’ici la fin de l’année 2019». Mais la messe des visages pixellisés n’est pas encore définitivement dite, car la CNIL, Commission nationale de l’informatique et des libertés en France, a émis plus d’une réserve dans sa délibération du 18 octobre dernier.

Il serait en effet souhaitable que nos gouvernements et responsables à tous niveaux y réfléchissent à deux fois, ou même trois, car le fantôme du délit de faciès n’est pas loin : en 2018, l’ACLU, l’association américaine pour la défense de la technologie et des libertés civiles, a défrayé la chronique en testant sur les membres du Congrès l’outil de reconnaissance faciale d’Amazon, utilisé par plusieurs services de police aux Etats-Unis. Vingt-huit membres du Congrès avaient été reconnus comme des criminels par l’engin, qui faisait preuve en prime d’un fort biais raciste.

En d’autres termes, que la reconnaissance faciale fonctionne trop bien et devienne synonyme de cadrage absolu de nos existences physico-numériques, ou qu’elle dysfonctionne et nous assimile à un autre, la question demande la plus grande circonspection. A moins que, comme pour tant d’innovations numériques, nous ne soyons déjà trop engagés pour avoir encore la possibilité d’un moratoire sensé. En prenant un avion des Etats-Unis en Europe récemment, j’ai embarqué en montrant simplement mon visage, ni passeport, ni carte d’embarquement. L’engin a énoncé ainsi mon identité : 24B. J’étais devenue un numéro de place d’avion pour la machine qui m’a autorisée à rentrer dans la mère patrie.

Avec un frisson, j’ai alors repensé à divers moments dramatiques de l’histoire où on a donné un numéro aux individus, ou à cette numérotation standardisée que découvrent les jeunes gens de notre pays aux jours du recrutement. Saurons-nous déployer des trésors d’inventivité et de résistance pour que notre nom, et ce qu’il signifie de particularité, demeure sous les numéros qui nous nomment ? Comment faire pour que demeure l’humain et son droit à l’intimité dans notre univers définitivement pixellisé ? La réponse se trouve peut-être dans un ouvrage non connecté, qui attend son heure dans une cabine téléphonique reconvertie.

 

En finir avec la «faute d’Eve» : 2019, année des femmes en Suisse

A l’heure où tant de populations sont opprimées et privées de leurs droits démocratiques, c’est avec une certaine gravité, mais avec d’autant plus de reconnaissance, que je célèbre l’année politique incroyable que vivent les femmes en Suisse.

En mars, les vaudois se dotaient d’un Conseil d’Etat porté par cinq femmes sur sept membres, un événement que j’avais commenté dans un blog précédant. Le 14 juin, ce furent ces heures historiques d’une foule immense envahissant les rues de Lausanne et des autres villes de Suisse, sous le soleil d’une journée sans précédent, en soutien aux femmes par-delà les appartenances politiques. Et le 20 octobre, non sans voir glané le début d’un congé paternité, nous avons propulsé notre pays au 15ème rang mondial des parlements féminisés, en passant de 32% à 42% de femmes élues au Conseil National. Qu’il est étonnant d’avoir ainsi grimpé dans un palmarès où les trois premières places sont occupées par le Rwanda, Cuba et la Bolivie! Et le phénomène a touché tous les partis, à l’image de cette cohésion nationale qui a déferlé en juin dans les rues.

On pourrait dire que la Suisse, à son heure, à son rythme, vient de tourner la page sur le mythe de la «faute d’Eve», cette femme que l’histoire des symboles a intronisé comme la représentation même du penchant féminin à amener une dégradation de la situation (voir dans la Bible le livre de la Genèse, chapitre 3). Mais si, politiquement, il y aura pour les femmes en Suisse un avant et un après 2019, la mémoire historique devra par contre tourner encore d’innombrables fois les pages de la «faute d’Eve», et dégager les femmes du passé des chaînes qui les ont retenues dans les limbes de notre mémoire collective. A pied d’œuvre, je fais mémoire ici d’une femme scribe au 4e siècle de notre ère, Thècle, morte martyre en Egypte. Sa mémoire est rattachée à la copie d’un des plus anciens codex complets de la Bible, le Codex Alexandrinus, fin du 4e siècle – début du 5e siècle de notre ère.

Folio 41v du Codex Alexandrinus, 4-5e siècles; domaine public; auteur: Tomisti; wikicommons

Kim Haines-Eitzen a rendu compte dans son ouvrage Guardians of the Letters des informations diverses qui lient la mémoire de Thècle à la copie de ce codex, notamment une note en arabe des 13-14e siècles [1]. Si comme tout fait historique antique, la copie de ce codex par Thècle est objet de discussion et ne peut être confirmé, ce qui est de notre devoir aujourd’hui est de dénoncer la manière dont la mémoire historique des femmes peut avoir été entachée de la «faute d’Eve», et Thècle n’en a pas été épargnée. En effet, Johann Jakob Wettstein, par ailleurs éminent théologien bâlois, estima en 1730 dans ses Prolégomènes au Nouveau Testament, que le codex Alexandrinus devait en effet avoir été copié par une femme, car «plein d’erreurs» [2]. Le dire eut son effet, puisque Kim Haines-Eitzen rappelle qu’à la fin du 19e siècle, des moines du monastère Sainte-Catherine examinèrent folio après folio un psautier attribué également au stylet de scribe de Thècle et le proclamèrent victorieusement «complètement libre d’erreurs» [3]. Mieux vaut sourire sans doute de ces perceptions d’autrefois, mais elles auront ralenti jusqu’à aujourd’hui l’émergence d’une société paritaire.

Le première chose que l’avènement des femmes dans la res publica, le fait public et politique, leur apporte, c’est tout simplement leur dignité. Dégagée de la «faute d’Eve».

 

[1] Kim Haines-Eitzen, Guardians of Letters. Literacy, Power, and the Transmitters of Early Christian Literature, Oxford et alii: Oxford University Press, 2000, p. 50-52.

[2] Haines-Eitzen, Guardians of Letters, p. 51. Haines-Eitzen cite Wettstein selon cette source : C. L. Hulbert-Powell, John James Wettstein 1693-1754, London : SPCL, 1938, p. 101.

[3] Haines-Eitzen, Guardians of Letters, p. 51.

Le climat, l’IA et Hypathie à Bruxelles

Il ne manque pas d’être impressionnant de se rendre aux Research & Innovations Days de la recherche européenne, qui a rassemblé une foule conséquente du 24 au 26 septembre à Bruxelles. Venir du lieu des sciences humaines et sociales (SHS) à ces journées, c’est d’entrée adopter la posture du supplément: il a bien fallu constater avec les collègues français que nous étions de fort rares éléments de nos branches à être présents, du moins pour nos deux pays.

R&I days, Bruxelles; ©Claire Clivaz

Et pourtant le document d’orientation stratégique pour la recherche et l’innovation européenne mentionne plusieurs fois les SHS, mais en général comme un élément qu’il ne faut pas manquer «d’intégrer» au reste (p. 20 par exemple). Les voici perçues comme un supplément additionnel plutôt que comme la matière vive de la recherche. On peut avoir l’impression d’entendre encore et toujours la perspective de William Osler, figure fondatrice de la médecine moderne, qui avait comparé en 1919 les sciences humaines à des larves de fourmis, offrant un miel agréable aux nurses des autres domaines qui prennent soin d’elles! [1] Mais qu’importe la définition donnée: l’espace est tout de même donné aux SHS, et c’est à elles de l’occuper.

Des impressions glânées de ces R&I days, je retiendrai la présence claire du souci pour le climat avec l’espoir d’une «neutralité carbone», d’une Europe «propre». Mais quel est le discours susceptible du plus d’effet au final: les marches obstinées de nos jeunes ou les grandes déclarations officielles? On retient sa résignation pour faire bonne figure, mais il y a bien sûr un drôle de contraste entre ces déclarations et le fait que nous étions si nombreux à nous être déplacés pour la plupart en avion pour ces journées. Tout reste à faire pour diminuer les vols rendus nécessaires par les multiples réunions et conférences académiques: le travail à distance est pourtant efficace, c’est à nous d’en explorer les possibles.

L’optimisme était au contraire de mise au workshop sur l’intelligence artificielle (IA), ou l’AI selon l’accronyme anglais à ne pas confondre avec l’accronyme de notre «assurance invalidité»… A moins que justement l’IA ne nous fasse craindre de devenir obsolètes: Goerge Tilesch, chef stratégie et innovation d’IPSOS, apporta l’exposé le plus efficace et indiqua notamment qu’un sondage mené à grande échelle signalait que 42% d’entre nous craignent d’être purement et simplement remplacés par l’intelligence artificielle dans leurs compétences professionnelles. En filigrane de son exposé, c’est l’ambiguïté de notre relation à l’IA qui se laissait percevoir, et que je souligne à titre personnel : en effet, Tilesch expliqua que 78% des sondés avaient une pensée positive lorsqu’on parlait IA, tandis que 53% avaient une pensée négative. Il eût fallu pouvoir discuter plus en avant les propos du conférencier, mais sans être un génie des statistiques, on constate qu’au moins 31% des sondés ont une pensée positive et négative face à l’IA. Peut-être vous retrouverez-vous dans ce tiers à la fois admiratif et sceptique.

Quant à moi, au sortir de la salle, j’aurais voulu faire un autre sondage auprès des participants, en leur demandant s’ils savaient qui était Hypathie. En effet, nous avons disserté d’IA dans une salle nommée «Hypathie», cette célèbre philosophe et mathématicienne du 4ème siècle de notre ère à Alexandrie, assassinée par des moines chrétiens en 415. Je ne sais si nous aurions été nombreux à connaître cette figure, ni s’il s’agit là du miel propre aux sciences humaines, mais qu’Hypathie ait abrité de manière tutélaire les débats sur l’IA fut un clin d’oeil discret de la culture historique à notre optimisme envers les intelligences du futur.

[1] William Osler, “The Old Humanities and the New Science”, British Medical Journal 5th July 1919, p. 1–7; ici p. 3.

Le corps livré au numérique

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais pour ma part, la première fois que j’ai utilisé mon empreinte digitale pour effectuer un paiement via une application sur mon smartphone, le geste ne m’a pas semblé anodin du tout. Utiliser ces lignes incrustées dans la peau depuis notre naissance pour piloter un flux monétaire m’a paru d’emblée une alliance d’un genre nouveau, inconnu, incertain. Sans utiliser la médiation du mot, du chiffre ou de la lettre, voici que la peau même ordonnait à des espèces, qui n’étaient plus ni sonnantes ni trébuchantes, d’aller ailleurs.

Depuis cette innovation, le corps n’a cessé d’être de plus en plus partenaire de la matière digitalisée. L’usage des mesures biométriques produit des idées «pas si futuristes que cela», comme le commentait en 2016 cet article imaginant que nous puissions payer à la caisse d’un magasin en montrant notre oreille: «“les oreilles sont uniques”, dit Michael Boczek, president et manager de Descartes Biometrics, une compagnie spécialisée dans les applications mobiles sécuritaires de détection auriculaire. “[L’oreille] est stable et persistante, ce qui signifie qu’elle se modifie très peu au cours de la vie d’un individu. C’est vrai également des empreintes digitales, mais beaucoup moins de la reconnaissance faciale». Trois ans plus tard, Descartes Biometrics s’est dévelopée, en partenariat avec l’Université de Calgary (Canada), et on peut voir sur son site l’image d’une personne détectée par son smartphone grâce à la forme de son oreille.

A cela s’ajoute encore «l’oculométrie (en anglais Eye-tracking (suivi oculaire) ou Gaze-tracking)», qui selon Wikipédia, «regroupe un ensemble de techniques permettant d’enregistrer les mouvements oculaires. Les oculomètres les plus courants analysent des images de l’oeil humain enregistrées par une caméra, souvent en lumière infrarouge, pour calculer la direction du regard du sujet. En fonction de la précision souhaitée, différentes caractéristiques de l’œil sont analysées». De fait, ce type de technologie semble apte à servir de mot de passe pour ouvrir son ordinateur, et autres prouesses, comme l’affirme cette vidéo promotionnelle.

On nous y promet que nous allons «contrôler notre ordinateur», mais on se demande bien vite, entre nos empreintes décryptées, notre oreille reconnue et nos yeux suivis, qui maîtrise quoi dans cette affaire. De fait, voici notre corps de plus en plus embedded dans la matière digitale. Ce terme anglais n’a pas d’équivalent exact en français, et signifie que le corps se retrouve enclos, incorporé, encastré, encapsulé, inséré dans les infinis possibles du numériques. C’est un constat, ni une lamentation ni un cri de victoire. Nous arrivons simplement de manière patente à ce que le philosophe Jacques Derrida annonçait il y a plus de vingt ans: «Ce qui se prépare, à un rythme encore incalculable, de façon à la fois très lente et très rapide, c’est un nouvel homme bien sûr, un nouveau corps de l’homme, un nouveau rapport du corps de l’homme aux machines, et on l’aperçoit déjà cette sorte de transformation» [1]. Nous y sommes.

Avons-nous encore la possibilité de nous extraire de cet univers, de nous en couper momentanément? C’est l’expérience proposée aux éleves vaudois qui effectuent dès ce lundi leur rentrée scolaire sans smartphone dans les plages horaires scolaires. Auprès des plus jeunes d’entre nous, nous exprimons ainsi notre espérance de pouvoir encore nous «désencastrer» de la matière numérique. Quel regard porteront ces jeunes sur cette expérience dans vingt ans? Leur semblera-t-elle obsolète ou salutaire? A lire Jean-Claude Domenjoz dans Le Temps, on en rediscutera sans doute. Mais à l’heure du corps qui flirte de si près avec les cables, le carbone et l’électricité de nos engins informatiques, cette décision reflète notre besoin de l’utopie d’une école sans smartphone, de l’utopie «d’îlots, d’archipels» soustraits à cette incorporation digitale, comme les décrit Alain Damasio dans son dernier roman [2].

[1] Jacques Derrida, Sur parole. Instantanés philosophiques, Editions de l’Aube, 2000, édition Kindle, l. 484.

[2] Alain Damasio, Les Furtifs, La Volte, 2019.

Lire Ada Lovelace pour une mémoire vive

Un mois après la grève suisse des femmes 2019, il est bon de continuer à arpenter notre mémoire culturelle pour la rendre vive au bruissement des femmes qui nous ont précédés, souvent anonymisées. Ce blog poursuit le travail de mémoire entamé dans des blogs précédents, cette fois avec un exemple en modernité.

Ada Lovelace, peinture de Margaret Sarah Carpenter, 1836, domaine public, wikicommons

Le nom d’Ada Lovelace, mathématicienne et poète, fille de Lord Byron, a récolté quelque notoriété via le célèbre article du mathématicien et cryptologue Alan Turing, Computing Machinery and Intelligence (1950). Collaboratrice de Charles Babbage à cet ancêtre de l’ordinateur qu’est la Machine Analytique, Ada Lovelace a acquis ces dernières années un succès symbolique important auprès des femmes engagées dans le monde informatique. Une journée annuelle lui est même consacrée depuis 2009. L’impact de ses travaux est passablement discuté [1], mais une chose est certaine: elle mérite qu’on aille la lire, dans le texte.

Dans Computing Machinery, Alan Turing bataille contre six objections au fait qu’une machine pourrait penser, mais celle qui lui vaut le plus d’efforts est précisément émise par Ada Lovelace : «la Machine Analytique n’aucune prétention à être à l’origine de quoi que ce soit» [2]. Avec ténacité et brio, Turing discute les effets de cet adage tout au long de l’article, soulignant qu’il lui arrive, quant à lui, d’être surpris par les machines [3]. Il conclut qu’il faudra finalement attendre pour être fixé: «Revenons-en pour l’instant à l’affirmation de Lady Lovelace qui soutenait que la machine ne peut faire que ce que nous lui disons de faire. […] Le seul appui réellement satisfaisant qui puisse être donné à cette vision sera fourni par l’attente de la fin du siècle, en faisant alors l’expérience décrite» [4]. De fait, plus d’un siècle auparavant, Ada Lovelace adopte le même point de vue que Turing: elle délègue aux découvertes futures de trancher la question [5].

Pour autant qu’il est possible de le vérifier, Alan Turing cite Lovelace via une autre source et n’a pas lui-même été lire son écrit [5]. Google Books nous donne aujourd’hui un accès facile à Lovelace. La forme même de son écrit montre ce que signifiait pour une femme de s’exprimer sur un sujet scientifique dans la première moitié du 19ème siècle. Elle a en effet traduit du français vers l’anglais un texte de Federico Luigi Menabrea, qui occupe un tiers de l’ouvrage environ, mais sa pensée personnelle, elle l’a glissée dans les notes de la traduction, qui occupent les deux autres tiers du texte. Elle n’a signé son ouvrage que de ses initiales, un régime de semi-anonymat, pour celle qui se présente comme «traductrice» plutôt qu’auteur. Last but not least, la fameuse objection qu’on lui accorde provient en fait de Menabrea pour l’essentiel.

Son opinion personnelle est pondérée et consciente de l’impact du futur: «En considérant tout nouveau sujet, on a souvent tendance, d’une part, à surestimer ce qu’on trouve d’emblée intéressant ou remarquable; et, d’autre part, par une sorte de réaction naturelle, à sous-estimer le véritable état de la question, lorsque nous constatons que nos notions ont dépassé celles qui étaient réellement acceptables» [6]. A plus d’un siècle de distance, Turing adopte une tonalité en harmonie en déclarant dans une émission radio à la BBC en 1951: «Les expériences visant à produire une machine qui pense me semblent appartenir à une catégorie [particulière]. L’ensemble du processus de pensée est encore bien mystérieux pour nous, mais je crois que tenter l’expérience de fabriquer une machine pensante nous aidera grandement à découvrir comment nous pensons nous-mêmes».

Ces descriptions prudentes et nuancées, émises aux 19ème et 20ème siècles, trouvent leur écho contemporain dans cet avis de François Jouen,  Ecole Pratique des Hautes Etudes, Paris : «le jour où on aura des systèmes d’intelligence artificielle qui commenceront à avoir des propriétés relativement proches du fonctionnement humain – dont on ne connaît finalement pas grand-chose – on le comprendra sans doute mieux». Lire Ada Lovelace, en faire une mémoire vive, nous offre donc un chemin de filiation au cours des deux cents dernières années, sous l’étendard de ceux qui tentent de «penser la machine qui pense». Quitte à se glisser dans des notes de bas de pages sous initiales, jusqu’à ce que, deux siècles plus tard, le web leur donne enfin la possibilité d’être présentées au grand jour.

[1] Voir par exemple pour une évaluation plutôt restrictive: T. J. Misa, «Charles Babbage, Ada Lovelace, and the Bernoulli Numbers», dans Ada’s Legacy. Cultures of Computing from the Victorian to the Digital Age, R. Hammerman – A. L. Russell (éd.), ACM Publishers, 2016, p. 11-31.

[2] Ada Lovelace, Notes on Menabrea’s Sketch of the Analytical Engine Invented by Charles Babbage, extracted from the Scientific Memoirsvol. 3, London: Richard & Taylor, 1843, p. 691-731 & 732-735 (1 à 4); ici p. 722.

[3] Alan Turing, «Computing Machinery and Intelligence», Mind 49 (1950), p. 433-460, ici p. 448.

[4] Turing, « Computing Machinery and Intelligence », p. 452 et 455.

[5] Pour le détail de ce qui est présenté ici, voir C. Clivaz, Ecritures digitales. Digital writing, digital Scriptures(DBS4), Brill, 2019, p. 64-73. L’ouvrage est disponible en accès ouvert grâce à une bourse du Fonds National Suisse: https://brill.com/view/title/54748

[6] Lovelace, Notes on Menabrea’s Sketch, p. 722.