«Radio Paris ment…» (1942): souvenons-nous avant d’aller voter

27 février 1942: la radio française libre égrène depuis Londres les célèbres «messages personnels» du jour, transmettant de fait des informations aux réseaux de la résistance: «Le manchot la serre dans ses bras; le fantôme n’est pas bavard; l’abbé est nerveux; la bibliothèque est en feu…». Précédés du célèbre refrain «Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand». A écouter sur youtube, surtout si vous n’avez plus la mélodie en tête.

Ce refrain a bercé aussi les oreilles des Suisses romands durant les années de guerre. Il était le lien ténu avec un autre monde, qui préparait la résistance pour et avec ceux qui étaient au seul bénéfice de «Radio Paris». Pour moi, il suffit de nous replonger quelques instants dans ce contexte pour savoir immédiatement à quel point des médias d’information payés par la collectivité publique sont indispensables. Nous ne sommes pas en temps de guerre, rispoteront d’aucun, relativisant le contexte particulier dont il est question. Mais sommes-nous en temps de paix?

On reste sidéré de lire que Charlie Hebdo doit verser le gain d’un numéro vendu sur deux pour assurer la sécurité de ses locaux et de ses employés, désormais. Fabrice Nicolino, membre de l’équipe rédactionnelle, demande dans cet article du 6 janvier dernier : «Est-il juste que la République française ne garantisse pas réellement le droit de Charlie à réunir son équipe, à réaliser son travail hebdomadaire sous la protection efficace de policiers de la République ? ». Au point que l’ancienne secrétaire d’État française chargée de l’Aide aux victimes, Juliette Méadel, a proposé le 9 janvier de créé un «impôt Charlie Hebdo» pour financer la liberté d’expression. En France, on soulève donc la question des fonds publics même pour un représentant de la presse écrite.

… et nous, au contraire, nous supprimerions l’information subventionnée par la collectivité en acceptant l’initiative «No Billag» le 4 mars prochain? Nous aurions cette inconscience, vraiment? Les derniers sondages de décembre nous l’annoncent, semble-t-il. Que la RTS doive s’adapter, investir bien davantage les réseaux sociaux, cela va de soi. Mais, il faut le redire, il n’y a pas de plan B : si vous en doutez, écoutez l’interview de Jean-Philippe Gay-Fraret, vice-président des Jeunes UDC, au  journal de la RTS du 10 janvier. Il capitule très vite sur l’argument de la publicité, pour souligner essentiellement des apports financiers potentiels via l’abonnement individuel aux émissions.

Or c’est exactement là que se joue notre rapport à la démocratie. Si nous ne sommes plus capables de nous mettre d’accord sur une information commune, publique, en libre accès, c’est le début de la cohabitation des informations et des voix, celle de «Radio Paris ment» et les autres. L’enjeu est capital: en effet, la culture digitale montre chaque jour davantage l’importance et l’impact de l’oralité, comme je l’ai déjà souligné dans ce blog. C’en est au point qu’en France, on songe désormais à faire payer y compris les auteurs qui souhaiteraient faire une lecture publique de leur texte! Par-delà le côté hubuesque de cette proposition, qui suscite une pétition à son encontre, elle signale que plusieurs acteurs sociaux ont désormais fort bien compris la valeur et le pouvoir lié à l’oralité et aux informations qu’elle transmet, accompagnée d’images ou non.

Parce que la culture digitale donne le pouvoir de disséminer à loisir discours et images politques, nouvelles vérifiées et fake news, je souhaite et espère que nous continuerons à avoir le repère clair d’une parole publique commune, libre et gratuite, subventionnée par notre collectivité. Souvenons-nous, avant d’aller voter le 4 mars, de ceux et celles qui ont lutté pour une telle radio libre, aux jours de guerre.

A visage découvert. Du masque de fer à la burqa

Lorsque nous étions enfants, la grille télévisée des fêtes nous rassurait avec son rituel immuable de films, dont L’homme au masque de fer, qui nous effrayait ce qu’il fallait. Paul Sonnino a livré en 2016 l’une des plus récentes interprétations historiques de ce fait poussé au mythe [1]. Le masque aurait été plutôt de velours, porté en intermittence, mais quoi qu’il en soit, l’effet du récit et de toutes ses variantes dit bien notre angoisse culturelle liée au fait de ne plus pouvoir montrer son visage.

Ce sentiment est ravivé aujourd’hui à chaque fois que nous contemplons des images de prisionniers torturés sous d’autres latitudes que les nôtres, souvent les visages recouverts ou masqués. Réfléchir au visage, à sa place dans notre culture, c’est bien sûr aussi faire mémoire de la pensée du philosophe Emmanuel Lévinas qui estimait notamment que « l’épiphanie du visage suscite cette possibilité de mesurer l’infini de la tentation du meurtre, non pas seulement comme une tentation de destruction totale, mais comme impossibilité – purement éthique – de cette tentation et tentative » [2]. Martin Grandjean, doctorant en histoire à l’Université de Lausanne, a fait une analyse synthétique de la pensée de Lévinas sur ce thème dans un billet de blog de 2013.

Impossible donc de penser à la burqa, au visage caché, sans que ne reviennent en mémoire ces souvenirs culturels, cette matrice culturelle, du masque de fer à Lévinas. Et cela sans même encore avoir abordé la question du statut de la femme. A mon sens, cacher un visage touche à des fondamentaux qui englobent certes la question féminine, mais la dépasse en exprimant aussi notre rapport à la sécurité, à la menace, à l’altérité, comme le montrent les exemples ci-dessus. Devant la complexité de la thématique, qui touche toute une société et ne peut se satisfaire de la réponse de quelques-uns, je ne peux que me réjouir de voir le Conseil Fédéral proposer un contre-projet indirect à l’initiative visant à interdire la burqa. Mais si ce premier pas était indispensable, il reste encore un énorme travail à faire de concertation politique et sociale sur cette thématique.

C’est pourquoi on écoutera à profit les propos clairs de la conseillère nationale Géraldine Savary, dans le journal télévisé de la RTS du 20 décembre dernier. Elle y affirme que « c’est une évidence qu’on doit s’opposer à la burqua, c’est une première chose, mais il faut élargir le débat ». Ce débat doit porter sur « le respect des femmes, des inégalités, de la sécurité publique. Tous ces domaines-là sont à discuter peu ou prou dans un contre-projet indirect », ponctue-t-elle. Il s’agit là d’un travail concernant toute notre société, tous les partis et opinions, tant il est fondamental.

Pour s’en convaincre, il suffit de regarder cette vidéo de l’action I’m here, « Un selfie pour un innocent », d’Amnesty International, lancée début décembre. Elle propose d’aider à libérer un prisionnier en téléchargeant un selfie, avec cette injonction : « accomplissez quelque chose d’incroyable avec votre visage ».

Espérons que 2018 offrira aux acteurs politiques nationaux et cantonaux l’espace nécessaire à ce débat fondamental.

En mémoire de Raimondo Natalino, mon grand-père né un jour de Noël, postier et chef du parti socialiste de Cagliari sous Mussolini, à visage découvert.

 

[1] Paul Sonnions, The Search for the Man in Iron Mask, Rowman & Littlefield Publishers, 2016.

[2] Emmanuel Lévinas, Totalité et infini, Livre de Poche, Paris, 2006, p. 217.

 

On redessine les frontières des savoirs

Il y a un peu plus de deux ans, la Finlande avait annoncé vouloir remplacer les matières par un enseignement par sujets, comme l’expliquait cet article publié en mars 2015 dans The Independent. Dans une video de la BBC news, postée sur YouTube en mai dernier, on se demande à nouveau si les matières pourraient devenir un souvenir du passé. Elle montre notamment comment l’histoire de l’Antiquité et les données économiques de la Finlande peuvent se croiser dans un enseignement par thèmes.

Sous nos latitudes, on semble encore loin de vouloir en arriver à de telles décisions de restructuration des matières d’enseignement. Mais la reconfiguration des frontières des savoirs peut adopter des formes moins visibles, mais non moins efficaces. Par exemple, la passionnante Wellcome library [1].

Consacrée principalement à des ressources liées à la médecine, elle accueille par ce biais-là de plus en plus de documents portant non seulement sur l’histoire de la médecine, mais sur différents champs culturels, qui, pour certains, ne sont que peu liés à la médecine elle-même. Par exemple, cette base de données sur l’histoire locale du Royaume-Uni et de l’Irlande. De fait, la Wellcome library devient encyclopédique, à l’image de l’extraordinaire Codex Gigas, 13ème siècle, le plus grand manuscrit que nous ayons, et qui contient les textes les plus divers. Le regard encyclopédique sur le savoir n’a jamais été limité à une forme ou à une période.

Dans la ligne de la Wellcome library, une nouvelle réjouissante a été annoncée brièvement cette semaine par l’Université de Lausanne: la création d’un institut d’Humanités médicales, dirigé par le prof. Vincent Barras. Ethique, sociologie, philosophie, histoire sont annoncées notamment au sein de ce nouvel institut, dont le nom évoque des initiatives développées déjà depuis plusieurs années, par exemple au MIT à Boston. L’académie suisse des sciences naturelles empoigne du reste avec enthousiasme l’interdisciplinarité avec les sciences sociales et humaines autour d’une journée à Berne le 8 février prochain qu’elle annonce consacrée à l’informatique: «Importance de l’informatique aujourd’hui – visions pour demain». Quel meilleur exemple que la Wellcome library pour montrer à quel point le support numérique invite à l’interdisciplinarité.

On le voit, les sciences médicales et les sciences naturelles en Suisse n’attendent pas: elles partent à la conquête du dialogue et de la recherche collaborative avec les sciences humaines et sciences sociales. Gageons que de belles surprises et chamboulements sont au rendez-vous. La Finlande n’a qu’à bien se tenir!

[1] Merci à mon collègue Martial Sankar pour m’avoir fait découvrir cette bibliothèque en ligne.

La mémoire et les maux. Collecter les individus

Que signifie porter un regard le plus complet et lucide possible sur l’histoire de son pays, de sa famille? Voir sur les deux en même temps? Est-il possible de «collecter les individus» dans ce qui serait une mémoire au moins partagée, à défaut de commune? De telles questions sont particulièrement vives dans un pays comme la Roumanie, qui a traversé les transformations politiques que l’on sait dans les dernières décennies. Au gré du premier colloque roumain consacré aux humanités digitales à fin novembre, à l’Université de Cluj, j’ai pris connaissance d’un projet à la fois enthousiasmant et questionnant, A collective memory 1950-2000.

Colloque DigiHubb, Cluj, Roumanie, projet Collective Memory 1950-2000; 29.11.2017 © Claire Clivaz

D’une manière coutumière dans les humanités numériques, ce projet transgresse les frontières disciplinaires et mêle histoire, anthropologie, art, sociologie. Une large moisson d’images, privées ou publiques, a été faite dans les archives des citoyens roumains souhaitant participer au projet: familles, cités, régions, événements, individus se croisent. Comme le site l’indique, «cette archive n’est pas juste un assemblage d’images et d’histoires dans un grand album nostalgique de la Roumanie. Notre but est de récupérer, rassembler et faire connaître un nombre d’images considérable, et de faire usage de l’importante charge mnémotechnique de l’archive, propre à être la ressource de futures études culturelles-anthropologiques, artistiques, historiques, sociologiques».

Andrada Catavei, Cluj, colloque DigiHubb, 29.11.2017; © Claire Clivaz

Une exposition organisée le 25 mai 2012 a en particulier sollicité le potentiel numérique pour différentes performances et mises en scènes artisitiques, le public étant convié à interagir numériquement avec les images, à traverser un rideau d’eau digital, etc. Les réactions des visiteurs ont été filmées et analysées: les émotions sont au rendez-vous, et la conférencière a reconnu le potentiel de manipulation d’une telle présentation historique, pointée dans le débat. Mais n’empêche qu’une telle exposition-performance réussit, en partie au moins, à permettre à des citoyens de connecter leurs mémoires individuelles à celle de leur pays.

J’attends toujours qu’on nous aide à faire de même à propos de notre mémoire suisse de la deuxième guerre mondiale. J’avais été sidérée de voir qu’Expo 02 n’avait pas laissé place à une reprise quelconque de notre mémoire de cette période en Suisse. En ce qui me concerne, je trimballe toujours dans ma mémoire individuelle un hiatus entre les récits transmis par ma famille – ce petit Michel, réfugié juif des bombardements français, accueilli pendant deux ans chez mes grand-parents, et qui faisait des cauchemars toutes les nuits, laissant ses hôtes suisses dans un profond sentiment d’impuissance à l’aider – et l’attitude globale de notre pays durant ces années de guerre, que nous n’avons pas fini de digérer collectivement, malgré la vaste enquête menée au plus haut niveau en 2001-2002.

Tenter une exposition-performance qui ose aller sur le terrain de l’émotionnel, reste absolument à expérimenter pour notre mémoire suisse de la deuxième guerre mondiale. Il y a tout le matériel nécessaire à un tel événement historico-artistique dans le fabuleux site «Notre Histoire» de la RTS, qui nous fait prendre conscience de ce que permet un service d’information publique, pour le bien de notre mémoire collective.

Allier l’indivu et le collectif, l’émotionel et la rigueur, est l’équilibre qui me paraît avoir été tenu de main de maître par l’historien français Ivan Jablonka dans sa thèse d’habilitation: il l’a retraversée hier dans une conférence de haute teneur à l’Université de Lausanne [1]. Ne lâchant pas d’une semelle l’honnêteté scientifique prônée en 1954 par Henri-Irénée Marrou, Jablonka a mené un long travail d’enquête pour restituer la vie de deux de ses grand-parents qu’il n’a pas connus, décédés à Auschwitz en 43/44. C’est par le travail de mécanique d’orfèvre de l’écriture qu’il parvient à dépasser les oppositions qu’il juge fausses entre grande et petite histoire, histoire et mémoire, émotion et rigueur.

Replaçant ses deux grand-parents «dans la chaîne des vivants», Jablonka parvient à connecter les individus à la mémoire collective, en racontant «comment deux jeunes gens ont été détruits en moins de 30 ans dans l’Europe du 20ème siècle». A l’heure où la digitalité émancipe l’écriture hors des couvertures, il se pourrait bien que nous ne fassions que commencer à faire histoire de cette manière, en misant sur la collecte des individus, des mémoires et des maux.

[1] Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus. Une enquête, Seuil, 2012 (rééd. poche 2013).

Au-delà de la note de bas de page

La culture digitale procure parfois des nostalgies certaines : me voici prise d’une tristesse profonde à l’idée que nous perdons de plus en plus, dans l’écriture digitale, la note de bas de page, du moins dans sa forme clairement cadrée par la page. La page elle-même bat en retrait. La note de bas de page est pourtant au coeur du savoir faire du chercheur en sciences humaines et sociales, et je la pratique avec toujours la même assiduité dans ces articles de recherche de pointe, où parfois l’espace dévolu aux notes l’emporte sur celui dévolu au texte, au sein de la page.

Pourtant, on la sent en sursi. Comment survivrait-elle, du reste, au retrait de la page? Comment survivrait-elle surtout aux infinis possibles de référencement ouverts par l’écriture digitale? La transformation, la métamorphose de la note de bas de page, s’affiche comme un séisme à venir, un de plus. Pour évaluer la perte, pour décrypter un tant soit peu ce qui est en jeu, il faut s’approprier l’objet, lui faire face, et tenter de comprendre s’il mute ou disparait.

La note de bas de page n’a pas toujours été là. Elle est même l’un des signes forts de la gestation de la modernité, née au creuset de la culture imprimée. Anthony Grafton, dans une monographie qui a fait date sur la footnote, rappelle les démélés d’Etienne Pasquier avec ses amis lorsque dans une publication de 1560, celui-ci se lance à rapporter ses informations à des prédécesseurs. C’est l’autorité historique qui est ici en jeu, qu’on se pique de faire de l’histoire comme Pasquier, ou une pièce de théâtre historique, comme Ben Johnson (1605). [1] Par l’étendue des textes mis en circulation, la culture imprimée imposera petit à petit le référence, et la disposition typographique de la note de bas de page.

Cette dernière est pourtant clairement une convention ancrée dans une certaine culture, comme le rappellera le philosophe Jacques Derrida dans une conférence de 1988: «Le concept d’annotation stricto sensu (si une telle signification existe) a des limites imposées par certaines lois, institutions et conventions sociales qui ont leur propre histoire et leurs propres limites culturelles bien déterminées. […] D’autres cultures – même par exemple les cultures juive et arabe, peu éloignées de la nôtre – se servent d’une organisation intertextuelle de la page en élaborant une mise en page topographique suivant des règles et des évaluations d’ordre hiérarchique qui sont très loin de correspondre à ce que nous appelons annotation» [2].

Si notre manière occidentale de référencer est en mutation dans la culture digitale, il faut donc sans doute y voir l’indice d’un au-delà de nos paramètres culturels modernes. L’hyperlien défait l’organisation hiérarchique de la page. Il ajoute de l’information à tout moment, et celle-ci passe ainsi du statut de supplément ou d’ajout, depuis son lieu préservé de l’hors-texte, à celui de «texte en plus», de texte ailleurs, d’intertexte. Cette intertextualité – au sens littéral du terme – permise par l’hyperlien est de fait une gageur pour l’auteur. Il doit céder de sa superbe et de son pouvoir au lecteur, qui d’un clique peut se retrouver lui aussi face à la source, face à l’autre texte. Le lire, l’interpréter et en rendre compte.

La note de bas de page était le filet tendu au milieu du court dans la partie entre l’auteur et le lecteur. L’hyperlien les aligne l’un sur l’autre comme scribe en action et scribe à venir.

[1] Anthony Grafton, The footnote, Harvard University Press, 1999, p. 142-144.

[2] Jacques Derrida, trad. française de S. Pickford, revue par l’auteur, « Ceci n’est pas une note infrapaginale orale », La Licorne, n° 67 (« L’Espace de la note », dir. J. Dürrenmatt et A. Pfersmann), 2004, p. 11-12.

 

“Que les femmes se taisent dans l’assemblée”. Relire un manuscrit chrétien

En plein épisode médiatique des #metoo, entendre la Conseillère fédérale Simonetta Sommaruga faire le point à la télévision sur la femme dans la société suisse, le soir du 100ème anniversaire des femmes socialistes, ce n’est pas anodin. Il faut parler, encourage-t-elle, absolument, semble-t-il. Un tel discours, à ce niveau d’autorité, est si nouveau qu’il vaut la peine, pour chacun et chacune d’entre nous, selon ses compétences professionnelles, de s’interroger sur ce qui aura permis un si long silence imposé aux femmes, cantonnées des siècles durant à la sphère privée.

Certains passages de la Bible et leurs lectures auront contribué – contribuent encore, suivant les Eglises – à assimiler la femme à un être destiné au silence public. Mais ce qui est étonnant, c’est que la lecture même de ces passages dans les manuscrits anciens est en train d’évoluer, grâce notamment à la culture digitale, un facteur décidément prompt à rebrasser les cartes. Qu’on s’arrête à cet exemple.

Dans le Nouveau Testament, dans la première lettre aux Corinthiens 14, 34-35, l’apôtre Paul demande aux femmes de se taire dans l’assemblée: «34. Que les femmes se taisent dans les assemblées, car il ne leur est pas permis d’y parler; mais qu’elles soient soumises, selon que le dit aussi la loi. 35 Si elles veulent s’instruire sur quelque chose, qu’elles interrogent leurs maris à la maison; car il est malséant à une femme de parler dans l’assemblée». Or ce passage est en contradiction directe avec le chapitre 11 de la même lettre, qui invite la femme à se couvrir la tête pour prier et prophétiser en public (1 Co 11,5). 

Codex Vaticanus, 4ème siècle; © domaine public; 2 Th 3,11-18 et He 1,1-2,2

Cette contradiction célèbre n’a toutefois pas été suffisamment forte pour qu’on se mette vraiment à l’écoute de l’un des manuscrits les plus importants qui en fait mention, le Codex Vaticanus (4ème siècle de notre ère). Bien des chercheurs l’avaient regardé, lui ou son facsimilé, rangé à l’abri des bibliothèques. Mais ce n’est que depuis quelques années que les spécialistes des manuscrits du Nouveau Testament s’accordent à reconnaître que le passage porte indiscutablement des signes critiques indiquant qu’il a été ajouté au texte [1].

D’une certaine manière, ce manuscrit «parlait» depuis des siècles, sans être entendu. Il a fallu qu’il devienne accessible à beaucoup de personnes pour qu’on l’écoute enfin: aujourd’hui, chacun peut aller voir le folio en question. Cette expérience faite par ce vénérable manuscrit vaut aussi pour les femmes: plusieurs d’entre elles ont tenté de parlé, depuis longtemps, depuis toujours, mais encore fallait-il qu’elles puissent être entendues par beaucoup de personnes – via la culture digitale – pour que leur voix porte enfin. La sortie du silence s’organise, s’accompagne, se prépare. J’espère que ce mois d’octobre aura permis une réelle sortie du silence des femmes. Le chemin sera encore long, sans doute.

Le Codex Vaticanus offre encore un autre lieu de méditation sur le silence des femmes. L’Evangile selon Marc s’y conclut en 16,8 par les femmes qui fuient la tombe de Jésus, vide, et qui «ne dirent rien à personne, car elles avaient peur». Depuis le 4ème siècle, ce manuscrit conclut cet évangile par ce silence féminin apeuré, sauf qu’il laisse ensuite presque deux colonnes vides, un phénomène inattendu dans ce document. Selon un éminent collègue, on aurait là la preuve qu’il y avait une autre fin, ou qu’on aurait voulu en mettre une [2] : on ne saura pas. Mais toujours est-il que ces deux colonnes vides après Mc 16,8 peuvent servir d’image symbolique pour dire la possible sortie du silence, via cette interruption du texte biblique. Ce blanc – littéral – du texte a attendu patiemment son heure: que les lecteurs en ligne le regardent, le scrutent, s’interrogent à son propos. Ces deux colonnes sont autant d’espace laissé aux femmes pour qu’elles puissent une fois surmonter leur peur, briser le silence, et reprendre l’histoire [3].

[1] Philip B. Payne, “Vaticanus Distigme-obelos Symbols Marking Added Text, Including 1 Corinthians 14.34-5”, New Testament Studies 63 (2017), p. 604-625.

[2] Elliott, J. K., “The Last Twelve Verses of Mark: Original or Not?”, in Black, D. A. (ed.), Perspectives on the Ending of Mark, 4 Views,  Nashville, Broadman & Holman Publishers, 2008, 80-102.

[3] Lors d’un tout prochain colloque en sciences bibliques à Boston, Kimberley Wagner (Emory University) commentera ce texte en théologie pratique, comme exemple de sortie d’un traumatisme, dans une conférence intitulée “Le récit de la résurrection chez Marc (Mc 16, 1-8) pour prêcher le réveil d’un violent traumatisme”.

La pomme d’Apple, si tentante à croquer

© CC BY-SA 3.0; auteur: Aleeexfernandez; wikicommons

Le témoignage oral est de retour, et nous ne savons plus faire avec. Mais il est urgent de nous y réhabituer et de nous donner les moyens scientifiques et techniques d’y faire face. C’est ce que démontre l’épisode emblématique de l’explication de l’origine du logo d’Apple, la fameuse pomme croquée. En effet, le philosophe Michel Serres, à l’oeuvre incontournable quant à la culture numérique, en donne une interprétation on ne peut plus nette dans un film du CNRS de Catherine Bernstein sur le mathématicien et cryptologue de génie Alan Turing, tourné en 2012. Pour Michel Serres, «ce logo, c’est toujours la pomme de Turing, il n’y a aucun doute là-dessus» (à la minute 26,21-24).

Pour mémoire, Turing est décédé d’une empoisonnement au cyanure – et l’article Wikipedia français n’en dit pas plus : selon un récit ou légende urbaine bien ancré, il se serait suicidé en croquant une pomme, cherchant à imiter le conte de Blanche-Neige qui l’avait marqué. Michel Serres dit adhérer à ce récit de la mort de Turing qu’on «raconte… et on a raison… et je crois que c’est vrai», souligne-t-il (à la minute 25,9-27). Via les éditions du Pommier, que je remercie chaleureusement, j’ai eu confirmation de Michel Serres lui-même qu’il avait entendu lors de ses années d’enseignement à la Silicon Valley l’explication de la mort de Turing comme étant à l’origine du logo d’Apple. Soit, mais ce qui est un récit oral, non attesté, se retrouve présenté dans ce film avec un poids d’autorité très fort, via un intellectuel reconnu qui conclut: «il n’y a aucun doute là-dessus».

La modernité avait fait de l’intellectuel un homme des livres. La culture digitale met en pleine lumière le discours oral de ceux et celles qui représentent le savoir. Dans la modernité, on a toujours été plus indulgent face à ce qui était dit par oral que par écrit : normal, on n’en gardait aucune archive. Les innombrables manières numériques d’enregistrer l’oralité repondèrent complètement ce rapport désormais, surtout dans le cadre d’un film labellisé par le CNRS. Le cas laisse au final songeur, car cette déclaration de Serres est contredite de manière frontale dans un ouvrage de Ian Watson, publié en 2012. Celui-ci raconte que le présentateur TV Stephen Fry rapporte dans une émission de la BBC – témoignage oral également – que Steve Jobs, fondateur d’Apple, a nié l’explication de la pomme de Turing comme origine du logo, s’exclamant «It isn’t true, but God we wish it were!», «ce n’est pas vrai, mais Dieu que nous voudrions que cela le fût!». Et Watson de commenter : «A chaque fois que je vois le logo d’Apple, je me rappelle la pensée de Turing, sans les découvertes duquel les produits d’Apple n’existeraient pas». [1]

Logo dessiné par Wayne, domaine public; wikicommons

Cette interprétation du logo n’a donc vraisemblablement pas été présente à son origine, mais elle appartient désormais fortement à l’histoire de sa réception. On court d’un témoignage oral à l’autre pour le discerner, tel l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours! En tous les cas, le premier logo d’Apple, dessiné par le troisième co-fondateur d’Apple, Ronald Gerald Wayne [2], représentait une pomme non croquée, celle de Newton sous son arbre: le registre cognitif était tout autre. Preuve est-elle donc faite que la culture digitale nous balade d’information en information sans qu’on ne puisse plus être sûr de rien, à l’ère de l’oralité à tout craint? J’aurais tendance à tirer une autre leçon de cette symbolique frutière vagabonde, qui appelerait une étude détaillée, on le voit bien.

En effet, j’ai été surprise de constater que l’historien d’Harvard Stephen Greenblatt vient de publier tout un livre sur l’histoire de la réception du récit d’Adam, Eve et du fameux fruit devenu pomme, sans mentionner une seule fois le monde informatique, la compagnie Apple, pas plus que la figure d’Alan Turing. Alors même que comme vous et moi, il doit avoir de nombreuses occasions quotidiennes d’apercevoir le logo d’Apple. Si l’on peut questionner l’enthousiasme sans doute trop spontanné de Michel Serres dans ce film de 2012, combien davantage ne peut-on pas légitimement s’interroger sur la dichotomie culturelle qui s’opère chez un historien qui ne relie pas le monde qui l’entoure à son sujet phare, et ce dans un livre.

Martin Vetterli, digitalswitzerland starting day, SwissTech Center, 02.10.17; © Claire Clivaz

En conclusion, il nous reste impérativement à intégrer le discours oral citable parmi nos sources régulières, à cultiver plus que jamais notre sens critique, et à relier tout le savoir millénaire de l’occident à la symbolique et au langage développés par la culture digitale. C’est ainsi que nous contribuerons, dans les sciences humaines, à construire la «confiance digitale», ou digital trust, si bien soulignée par le président de l’EPFL, Martin Vetterli, dans son discours lors de la journée inaugurale du projet multidisciplinaire digitalswitzerland, lundi dernier.

 

En hommage paradoxal et admiratif à l’écrivain suisse Philippe Rahmy, à qui l’on dit adieu aujourd’hui: il connaissait le poids des mots.

 

[1] Ian Watson, The Universal Machine. From the Dawn of Computing to Digital Consciousness, Springer Verlag, Heidelberg, 2012, Kindle edition l. 1339. Le co-fondateur d’Apple, Wozniak, dit n’avoir jamais demandé à Jobs la raison de ce choix: «Steve Jobs had just come back from one of his trips and we were driving along he said ‘I’ve got a great name: Apple Computer’. Maybe he worked in apple trees. I did’nt even ask. Maybe it had some other meaning to him» (Owen W. Linzmayer, Apple Confidential 2.0: The Definitive History of the World’s Most Colorful Compagny, 2004, p. 5).

[2] Linzmayer, Apple Confidential 2.0, p. 6.

Ces mots qu’il nous faut apprendre à mesurer

Donc, il va nous falloir apprendre à parler aux machines. Et de la bonne manière, comme le montre Google Home. Né en 2016, ce «majordome» est arrivé cet été sous nos latitudes. Bien sûr, cet assistant de maison n’est pas encore au top de sa forme, et reste incapable d’écrire la dissertation de votre rejeton, mais n’empêche. Outre le fait que l’objet pourrait à terme relever jusqu’à vos faits et gestes, Anouch Seydtaghia souligne, dans un article du Temps en août dernier, le plus inquiétant de l’appareil, à mon sens : «Un autre prix à payer sera la raréfaction massive des sources d’information. Lorsque vous effectuez une recherche classique sur Google, vous jetez peut-être un œil aux trois, voire aux cinq premiers résultats listés. Mais lorsque vous interrogerez, par la voix, votre HomePod ou votre Echo, a priori un seul résultat vous sera communiqué».

Diantre, il va falloir mûrement réfléchir son propos! Et dire que nous nous sentons déjà tellement menés, guidés par la sélection algorithmique googelienne. Cet épisode, peu réjouissant au demeurant, appartient au retour de plus en plus clair de l’oralité face à l’écrit, comme je l’ai illustré dans des blogs précédents. Heureusement, d’autres signes en sont plus intéressants, bien que non moins interrogeants. L’association des éditeurs américains, annonce un article du 12 septembre publié dans ActuaLitté, «donne le livre audio comme nouvelle tendance. Les revenus liés au téléchargement de ce format ont augmenté de 29,6% sur les quatre premiers mois de l’année, en regard de 2016. Et même de 34, 4% sur le mois d’avril».

Certes, les livres audio existent depuis des décennies, mais la culture digitale nous réhabitue drastiquement à l’oralité. L’écrit doit désormais composer avec ce paramètre. Même les textes de la Bible semblent désormais être appelés au succès de leur écoute orale tout autant – plus? – que de leur lecture silencieuse sous forme écrite. L’application YouVersion, téléchargée plus de 287 millions de fois et mettant à disposition la Bible en 1115 langues, permet de voir en temps réel, dans un pays donné, combien de versets ou chapitres du livre vénérable sont lus dans leur version écrite… ou écoutés en audio. A l’évidence, la Bible s’écoute beaucoup sur YouVersion, même tendance que celle observée plus largement dans l’édition américaine.

Amazon nous propose désormais le «livre» en version tablette, audiolivre, MP3 ou CD… et papier tout de même. Mais la percée est là: l’écriture,  désormais, s’écoute. A quand les versions audio performées des oeuvres littéraires, vendues avec leur version livresque? C’est une Odyssée qui s’annonce: écouter ces mots qui, précisément, ont été mûrement mesurés, avant qu’ils ne parviennent à nos oreilles. Ecouter le mot mesuré, et qui sait, apprendre en miroir à mesurer les nôtres.

 

 

Le vrai, le faux et le virtuel : la réalité online

Avouez-le: vous êtes nombreux à avoir passé une partie de vos vacances à observer sur FaceBook les occupations de vos connaissances, tel un jeu sans fin. Une enquête de 2016 indiquait que 22% des Suisses espionnaient leurs voisins à la jumelle ou à la caméra, alors pensez donc sur le net! Dans ce jeu de micro-observation, il n’est déjà pas simple de savoir ce qui est vrai ou faux, chacun s’appliquant de plus en plus à une mise en scène soignée de ses vacances, ou de son absence de trace de vacances. Badinage, a-t-on envie de dire, l’été est achevé. A moins que vous n’ayez expérimenté dans cette micro-activité combien il devient difficile d’évaluer les frontières entre vrai, faux et virtuel.

Sur un plus large plan, la question du discernement du réel sur le support de communication virtuel devient une nécessité vitale, comme nous le laisse entrevoir l’excellent article de Julie Rambal dans le Temps du 25 août dernier, «Enseigner les fake news aux enfants, nouvel enjeu de l’école». L’urgence est tout aussi forte pour les adultes : tel est le bref message de ce blog.

L’une des raisons qui conduit le monde virtuel à ébranler fortement notre rapport au réel me semble être le fait que nous sommes plongés, avec une rapidité dépassant notre capacité d’absorption, dans une dissociation entre les «mots et les choses», pour reprendre le titre du célèbre ouvrage de Michel Foucault. En témoigne cette scène à l’aéroport bondé de Genève, au passage de la douane: l’employée nous répète de présenter nos «cartes d’embarquement».

CC BY-SA 3.0; auteur: Mtcv

Je regarde autour de moi, et n’en vois pas une seule dans les mains tendues, loin à la ronde. Les feuilles de papier ou les iphone ont remplacé les cartes d’antan. Et pourtant, dans la queue, nous voici tous en porte-à-faux avec notre réel, à décrypter à travers un mot obsolète – les cartes d’embarquement – qu’on nous demande autre chose désormais. Nous avons les «choses», mais pas les mots. Nous ne savons plus nommer, et nous voilà plus démunis qu’Adam et Eve au premier matin.

C’est une fois encore notre difficulté à absorber la «matérialité digitale» qui s’exprime ici, alors que beaucoup d’entre nous persistent à assimiler culture digitale à un processus de «dématérialisation». Domestiquer les processus d’attestation du réel en ligne nous demandera d’arriver à apprivoiser la matérialité digitale. C’est dans ce lieu électronique que se passe une partie de notre existence, désormais, fût-elle virtuelle, et nous ne pouvons pas le fuir. Aussi je reformulerai cette affirmation de Julie Rambal, «plus alarmant, 39% préfèrent aujourd’hui s’informer sur Facebook et YouTube plutôt que sur un média traditionnel». L’alarme pourrait être inversée: que s’annonce une équipe de journalistes audacieux produisant une information de qualité via Youtube et Facebook, si c’est là que 39% des adolescents américains lisent l’info.

Quant à l’«éveil de l’esprit critique», présent comme objectif dans le Plan romand d’enseignement, il est à remettre au premier plan des formations pour adultes également. Yves Citton osait déjà écrire en 2010 qu’un bachelor académique généraliste en sciences humaines s’annonçait nécessaire, centré sur la compétence phare des Humanités: l’interprétation. Le défi de la lecture et interprétation des textes, images et sources sera au coeur d’une formation continue co-organisée cet automne par l’Unil et la HEP-Vaud, et dont les inscriptions sont ouvertes jusqu’au 1er septembre prochain.

Il en va, ultimément, de ce lent et incontournable processus collectif de discernement de la réalité, si bien décrit par le philosophe Charles S. Peirce, et commenté ainsi par Umberto Eco: «Il existe une pratique de la vérification qui se fonde sur le travail lent, collectif, public de ce que Charles Sanders Peirce appelait la Communauté. C’est grâce à la foi humaine dans le travail de cette communauté que nous pouvons dire, avec une certaine tranquillité, que le Constitutum Constantini était un faux, que la Terre tourne autour du soleil et que saint Thomas savait au moins qu’elle était ronde» [1].

 

[1] Umberto Eco, De la littérature, M. Bouzaher (trad.), Paris: B. Grasset, 2003, p. 379-380.

De l’encre aux pixels : la mue de l’écriture scientifique

C’est à Montréal que sont rassemblés du 8 au 11 août les chercheurs en Humanités Digitales (DH) du monde entier, pour le colloque annuel DH2017. Innovations et recherche de pointe sont au rendez-vous, et ce 10 août – ou cette orée du 11 août selon l’heure européenne – se conclut par la remise du prix Antonio Zampolli qui récompense tous les trois ans une réussite particulière de chercheurs en DH, à quel que stade de carrière que cela soit.

DH2017, Montréal, conférence du prix Zampolli, Nancy Ide © Claire Clivaz

Antonio Zampolli (1937-2003), linguiste italien, appartient aux pionniers qui ont lancé et créé la méthode principale d’encodage électronique des textes, le Text Encoding Initiative (TEI). Cette méthode reçoit précisément le prix Zampolli en ce 10 août : elle permet à un texte écrit sur support informatique de devenir interopérable dans une base de données, soit de pouvoir être relié à d’autres textes de recherche scientifique.

Ce soir à Montréal, nous fêtons donc la reconnaissance internationale de ce qui a changé dans l’écriture scientifique : le passage de l’encre aux pixels. Cet événement intervient alors même que le Fonds National Suisse vient de prendre un tournant décisif pour tous les domaines de recherche en publiant le 24 juin dernier son formulaire de gestion des données, data management plan, qui devra désormais accompagner toutes les soumissions de projet de recherche.

Cette innovation, qui peut paraître technique aux profanes, est un vrai séisme. En effet, elle postule que le lieu digital est désormais l’environnement naturel de l’écriture scientifique, en exil ou émancipée de l’encre et du papier. Mener un projet de recherche dans un environnement virtuel, sur une plateforme numérique, équivaut à faire de l’écriture une expérience flexible, évolutive, faite de pixels semblabes à des cellules nageant en éprouvette. Il faut prendre soin de cette écriture pixellisée, depuis sa production et sur la durée. Elle est vivante, dans son environnement virtuel.

Tous les acteurs de la production scientifique sont concernés par cette mue, et un dialogue intense doit continuer à être mené entre bibliothèques, chercheurs, institutions et éditeurs. En Suisse romande, ce dialogue est nécessaire en particulier avec les éditeurs scientifiques, dont l’auteure de ces lignes imagine sans peine les soucis et interrogations suscitées par cette transformation. Des éditeurs scientifiques tel Brill sont déjà en quête de nouveaux modèles, et des pistes existent.

Le passage de l’encre aux pixels demande un surcroît de travail à tout le monde : elle exige de la recherche sur la recherche et sur les modèles économiques viables. Tous les acteurs de la production de l’écriture scientifique ont besoin que leur institution ou leur entreprise leur accordent le temps nécessaire à accompagner ce tournant.

  • Pour découvrir le TEI: BURNARD, Lou. Qu’est-ce que la Text Encoding Initiative ? OpenEdition Press, 2015  books.openedition.org/oep/1237
  • Pour s’initier au TEI, module en ligne dans le cadre du projet Erasmus+ #dariahTeach, préparé par Susan Schreibman (teach.dariah.eu)