1989-2019 : la génération qui a oublié

C’est arrivé. Les lettres jaunes Juden sur une vitrine parisienne, le cimetière dévasté par la profanation, des actes antisémites publics, récurrents, violents. C’est de retour, c’est revenu. On peut écouter en boucle la chanson que Louis Chedid avait écrite en 1985, «Anne ma sœur Anne» :

Anne, ma sœur Anne
Si je te disais ce que je vois venir

J’arrive pas à y croire, c’est comme un cauchemar
Sale cafard![…]
Tu pensais qu’on n’oublierait jamais, mais
Mauvaise mémoire!

Elle ressort de sa tanière, la nazi-nostalgie
Croix gammée, bottes à clous, et toute la panoplie
Elle a pignon sur rue, des adeptes, un parti
La voilà revenue, l’historique hystérie!

En 1985, on s’exhortait encore mutuellement à ne pas oublier, on se disait clairement et explicitement que «l’historique hystérie» pouvait revenir. C’était le temps où Bruno Ganz incarnait l’ange des Ailes du désir contemplant Berlin divisée, en 1987. Durant ces années-là, dans la classe du gymnase vaudois que je fréquentais, la professeur d’allemand mettait toute son énergie de berlinoise non seulement à nous faire ânonner nos conjugaisons verbales correctement, mais surtout à nous interpeler sur notre responsabilité dans la société. Que de fois ne nous a-t-elle pas invités à être le grain de sable qui bloquerait la mécanique du système, nous faisant lire Draussen vor der Tür de Berthold Brecht, Sansibar oder der letzte Grund d’Alfred Andersch, ou encore Die neue Leiden des jungen W. d’Ulrich Plenzdorf. Elle s’obstinait : nous l’avions écoutée, enfin m’avait-il semblé.

Peu avant, au collège, on nous avait fait voir Nuit et Brouillard d’Alain Renais : je ne me rappelle pas que mes enfants, jeunes adultes aujourd’hui, ait vu ce film en classe. Quand est-ce que la génération 1989-2019 a perdu la mémoire ? Quand est-ce que cela s’est tu, du moins assez massivement pour qu’on puisse assister ces derniers jours à ce déferlement d’antisémitisme ? Est-ce dans l’effervescence du mur de Berlin tombé qu’il faut discerner la naissance d’une insouciance néfaste ? Est-ce la génération férue d’aire du verseau et de peace and love qui a provoqué l’effacement de nos archives mémorielles pourtant dûment informées ?

Il me paraît urgent que nous mobilisions nos énergies intellectuelles, historiques, affectives et intuitives pour comprendre les racines de l’oubli, et parfois même de la négation, de la Shoah. En grains de sable avisés, il nous appartient de gripper la mécanique déjà si bien réenclenchée de la peste brune qui «ressort de sa tanière». Parmi les étapes qui ont conduit à cette amnésie, il y en a en tous cas une une qui m’avait frappée à l’orée du 21èmesiècle : les intellectuels n’étaient plus d’accord sur le type de sentiments qui devaient accompagner le faire mémoire de ces événements. D’un côté, en 2001, l’historien Frank Ankersmit écrivait qu’à ses yeux, le souvenir de la Shoah devait rester «une maladie, un désordre mental à propos duquel nous pourrions ne jamais cesser de souffrir», un tel génocide restant «à jamais un possible dans l’histoire future de l’humanité» [1]. De l’autre côté, le philosophe Paul Ricoeur, en 2000, plaidait pour une «mémoire heureuse et apaisée», car la «hantise est à la mémoire collective ce que l’hallucination est à la mémoire privée, une modalité pathologique de l’incrustation du passé au cœur du présent» [2].

J’ai lu ces auteurs peu après la parution de leurs ouvrages, et je me rappelle être restée interloquée de cette divergence : mémoire souffrance ou mémoire apaisée ? J’entendais encore au loin l’exhortation au grain de sable de ma professeur d’allemand. Quelques vingt ans plus tard, le constat est amer : on n’a pas écouté Ankersmit. Nous nous sommes précipités collectivement dans le soulagement de la mémoire heureuse. C’est nous la génération qui aura oublié, dansant à la chute du mur, telles des cigales assoiffées d’été. Voici l’hiver de retour: il est temps d’entrer en résistance.

[1] Frank Ankersmit, Historical Representation (Cultural Memory in the Present), Standford: Standford University Press, 2001, p. 193.

[2] Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli (L’ordre philosophique), Paris: Seuil, 2000, p. 595 et p. 65.

Vers la contraception alternée : une manière de fêter le 1er février 1959 ?

Pour une fois, cédons à la modalité vaudoise du “y’en a point comme nous” : c’est une fierté d’appartenir au premier canton suisse où les hommes ont accordé démocratiquement le droit de vote aux femmes, le 1erfévrier 1959. Et ce d’autant plus que le dernier demi-canton suisse à le faire, Appenzell Rhodes-Intérieures, attendra 1990, et par décision du Tribunal fédéral.

Pendant ces quelque trente années se déroulait une révolution invisible, mais tout autant importante, et qui désigne aujourd’hui un lieu où l’égalité est encore à conquérir : la contraception. C’est en effet en 1960 que sera commercialisée aux Etats-Unis la première pilule orale contraceptive. En mai 1968 sera inscrit dans la Déclaration des droits de l’Homme des Nations Unies que «les couples ont le droit fondamental de décider librement et en toute responsabilité du nombre d’enfants qu’ils veulent avoir et du moment de leur naissance». Il est à relever que ce droit n’est aujourd’hui de loin pas respecté partout. Pour prendre deux exemples, après avoir drastiquement limité le nombre d’enfant à un par couple, la Chine s’apprête aujourd’hui à taxer les couples qui se limiteraient à un seul enfant. Quant à l’Eglise catholique romaine, elle n’a jamais admis l’usage de la susdite pilule.

Auteur: Béria L. Rodríguez @ Wikimedia Commons      © CC BY-SA 3.0

 

La contraception reste un lieu d’enjeux, de pouvoir et de tensions. Les premières suissesses, vaudoises notamment, à demander la pilule à leur gynécologue, au tournant des années septante, n’en recevaient souvent l’autorisation qu’après avoir mis dignement au monde deux enfants, m’ont raconté des aînées. Il a fallu beaucoup de temps pour que la mention de mai 68 dans la Déclaration des droits de l’Homme devienne un peu plus concrète dans le quotidien des vaudoises et des vaudois. Aujourd’hui, la contraception est encore et toujours un lieu d’inégalité. D’abord parce qu’à cette heure, ni la pilule, ni les préservatifs ne sont remboursés par les caisses maladies, alors que toute la société bénéficie de la régulation des naissances. Le parlement en discute régulièrement, à l’occasion notamment d’un projet de motion relayé par les médias à fin décembre : affaire à suivre.

L’égalité a mal à la pilule, dont plusieurs femmes relèvent l’effet de castration chimique. Ce médicament reste le souci d’un seul des deux partenaires hétérosexuels, sauf exception : il y a parfois des hommes qui proposent à leur partenaire de partager les frais contraceptifs, mais c’est rare. Il est d’usage que la femme « se débrouille » avec cette marque de sa condition, priée de ne jamais l’oublier, et d’éviter tout accident fâcheux. Et si la contraception pouvait devenir partagée, alternée, négociée entre les partenaires ? Les universités d’Edinburgh et de Manchester viennent de lancer un appel à couples prêts à tester un gel inhibant la production de sperme. C’est une vraie révolution en marche, si cela fonctionne.

Les hommes y ont certainement intérêt : les tests de paternité ne permettent plus aujourd’hui la marge de manœuvre d’antan. Et si tout médicament peut avoir des effets inconnus et à vérifier, il est simplement grand temps de partager la responsabilité contraceptive, des implications financières aux implications physiques. En écrivant ce blog, il me semble que la génération qui découvre l’âge adulte en ce moment sera vite prête à une gestion alternée de la contraception. Tout autant que les générations précédentes y auraient été réfractaires. C’est du moins mon vœu en hommage aux pionnières qui ont permis l’advenue du 1erfévrier 1959.

Le temps des présents

Sous nos latitudes, et pour ceux dont l’âge n’a pas trop altéré le cœur d’enfant, Noël demeure le temps des cadeaux, des présents. Dans le sud de l’Europe, en Italie par exemple, on avait toutefois l’habitude d’offrir les cadeaux le 6 janvier plutôt qu’à Noël, du temps où la Befana, sorte de sorcière Mère Noël, munie d’un balai et de cadeaux, n’avait pas encore été détrônée par le barbu blanc popularisé par Coca-Cola.

Basilique de Sant’Apollinare Nuovo à Ravenne, “I tre Re Magi”, 526 CE. © CC BY-SA 2.5 ; auteur: Nina-no ; wikicommons.

On soulignait ainsi le moment où, dans les récits du christianisme, les mages amenaient leurs présents à l’enfant Jésus, une manifestation – ou épiphanie – commémorée le 6 janvier. Or parmi les cadeaux bibliques des mages se trouvent non seulement l’or et l’encens, mais aussi la myrrhe, utilisée pour prendre soin du corps des morts au début de notre ère au Proche-Orient [1]. Dans les présents destinés à l’enfant de Noël a donc pris place un rappel de la grande faucheuse : le cadeau du temps mortel fait tache, à moins qu’il n’ajoute au tableau une touche de réel qui rassure.

Par ce rappel de la mort en plein Noël, nos regards d’adultes sont conviés à considérer autrement les « présents ». Ce pluriel exprime aussi notre besoin de déchiffrer un présent désormais bigarré, multiple et multivalent, chamarré, hachuré et composite, bref, pluriel. C’est à ce geste que vient de se livrer l’historien François Hartog dans un article du journal AOC, un texte écrit en prélude à la nuit des idées, le 31 janvier prochain. Il y a une vingtaine d’années, il avait publié un ouvrage phare sur le « présentisme » qui déterminait désormais la condition de l’historien et du discours historique [2].

Le constat d’Hartog se fait encore plus pressant aujourd’hui, car augmenté de l’alerte écologique et de la précarisation sociale :  « Faire face au présent, le diagnostiquer, c’est aussi percevoir qu’il n’y a pas qu’un seul présent, le même pour tous, mais des présents. Et, de plus en plus, ces présents sont désaccordés. L’économie est en marche, mais tout le monde ne peut la suivre : les plus pauvres s’appauvrissent ; les ressources terrestres s’épuisent. Cela nourrit des mouvements de repli, de refus, de colère. Rediffusion d’hiver ».

L’anthropocène et le Système-terre en crise nous interdisent de fuir le présentisme, quand bien même il nous faut constamment réinterroger le passé, martèle-t-il.  Nous sommes conviés à nous extraire de la « bulle du présentisme » pour mieux la considérer, tels des astronautes contemplant la planète Terre comme de l’extérieur, ce « clair-de-Terre » offert au monde par la NASA voici cinquante ans, le 24 décembre 1968.

Befane, Italie ; auteur: Square87; © CC BY-SA 3.0; wikicommons.

A ces déplacements qui font éclater en une mosaïque plurielle nos présents, j’ajouterai bien sûr celui de la diversification des genres qui conduit à des innovations telles l’introduction par l’Eglise d’Angleterre d’une cérémonie de transition pour personnes transgenres, ou à des interrogations sur un Père Noël qui pourrait être « neutralisé ».  En effet, un sondage humoristique de l’Independent révèle que 17% des sondés souhaiteraient un Père Noël de genre neutre, tandis que 11% en feraient une femme et 72% le maintiendraient dans son identité masculine.

Pour situer cette bulle typique de présentisme à sa juste place, on méditera à profit les présents du passé en faisant mémoire de la truculente Befana de Noël, sorcière désarmée devenue donatrice bienfaisante, au jour où elle s’est enfin avouée son rêve d’enfant : devenir fée.

[1] La Bible, Evangile selon Matthieu 2,11.

[2] François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps(La librairie du XXIe siècle), Seuil, 2003 (réédité en 2015).

Ce que les autres veulent pour nous : de 1918 à 2018

En ce dimanche de commémoration du centenaire de la grève générale en Suisse et de l’armistice de la première guerre mondiale, nous nous retrouvons comme citoyens plus que jamais au cœur de cette problématique : ce que les autres veulent pour nous. De ce point de vue, il semble que nous soyons très proches des jours vécus il y a cent ans : nous nous coltinons la volonté des autres et sa répercussion sur notre quotidien.

Grève générale en Suisse de 1918 : Photo prise sur la place Paradeplatz de Zurich avec des manifestants et des cavaliers de l’armée face à face. © Domaine public, wikicommons

Comme le rappelait l’historienne Irène Hermann au téléjournal RTS du 10 novembre, la grève générale de 1918 a cristallisé des mouvements déjà en cours et dont certains ne trouveront leur épilogue que bien plus tard, tel le suffrage féminin en 1971 au plan national. L’événement reste toutefois marquant comme lieu de mémoire : on se souvient encore d’un arrière-grand père qui «y était», comme le signale un reportage de cette même émission. La grève générale aura été l’occasion pour de nombreux citoyens anonymisés économiquement de faire entendre leurs voix, par-delà ce que l’élite des autres voulait pour eux. Quant à l’armistice de 1918, la seconde guerre mondiale en manifestera trop rapidement tout ce qu’elle n’avait pas réglé dans le jeu des coups de sang guerriers des uns et des autres.

Au grand brassage des forces un siècle auparavant, nous voici toutes et tous mises au pied du mur de la volonté des «autres pours nous» avec les votations qui s’annoncent dans deux semaines. Plus les semaines passent, et plus les arguments intelligents s’additionnent pour montrer que l’initiative dite du « droit suisse au lieu des juges étrangers » serait de fait l’imposition de la volonté de quelques autres sur notre destinée commune. L’engagement clair et fort du Fonds National Suisse souligne à quel point le bien commun est en jeu dans cette votation, par exemple dans cette interview d’Angelika Kalt, directrice.

Mais la question du rapport de force entre les uns et les autres est particulièrement tendue autour du «Referendum contre la surveillance démesurée des assurés». Comme le rapporte cet article de humanrights.ch, le professeur de droit Kurt Pärli a souligné que le Parlement n’a pas été jusqu’au bout de sa tâche en la matière : «Si le législateur décide que les assurances sociales doivent avoir le droit de se mêler de la sphère privée des assurés par des surveillances, il est indispensable d’élaborer une loi bien réfléchie qui définisse les bases claires des modalités et limites de la surveillance. L’article 43a de LPGA ne remplit pas ces conditions. En outre, dans chaque cas, une surveillance doit être ordonnée par décision d’un juge. Une assurance n’est pas impartiale et seul un juge garantit un examen objectif de la nécessité d’une surveillance».

Pour chacun de ces deux sujets, aujourd’hui comme en 1918, nous voici donc invités à considérer ce que les «autres veulent pour nous», et quelle sera notre réponse citoyenne. Dans deux semaines, plus que jamais, ayons à cœur d’assumer notre part de responsabilité démocratique par le vote.

La collection digitale, phénomène émergent

La notion de corpus textuel est aussi ancienne que l’émergence du livre, le codex, aux premiers siècles de notre ère. La forme même du livre, close avec ses pages permettant d’aller d’une partie à l’autre rapidement et d’indexer, a promu l’établissement de corpus textuels innombrables à travers les siècles.  La grande majorité des projets de recherche en sciences humaines se sont fondés sur l’étude d’un corpus littéraire, par auteur, par sujet, par genre. Et pourtant, la vénérable institution du corpus textuel semble être en pleine évolution, comme tant d’autres notions passées au moulinet de la culture digitale.

Bibliothèque de rue, Antibes, France: auteur: Tiia Monto; CC BY-SA 3.0; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Book_swap_shelf.jpg

Les chercheurs spécialisés dans l’édition numérique livrent déjà des réflexions poussées sur la question. Elena Pierazzo, professeur à Grenoble, a publié en 2015 une synthèse fort utile sur le sujet. Elle y souligne la multiplicité de noms utilisés désormais pour désigner un ensemble de textes édités en ligne : édition, projet, archive, collection, voir même «arsenal» pour Peter Kenneth ! [1] En effet, les limites de ce qui peut être édité sur un même site semblent extensibles à l’envi. Par ailleurs, la nature souvent collaborative des textes édités en ligne ajoute à leur déploiement et à leur flexibilité. Enfin, ces collections intègrent désormais parfois des images ou du matériel audio-visuel : elles ont largué les amarres loin du port délimité du corpus textuel. Restent toutefois les limites des ressources temporelles et financières pour limiter l’extension de ces «collections digitales», «déconnectées de la valeur institutionnelle des livres», comme le souligne Sarah Mombert [2]. Une impression d’inventaire à la Prévert s’empare toutefois des lecteurs devant le phénomène décrit par ces deux auteurs.

Sarah Mombert résume par cette définition la «collection digitale» : «un ensemble d’objets digitaux susceptible d’évolution, et qui a l’intention de produire une quelconque signification» [3]. A lire cette description, on pourrait éprouver le «vertige le la liste», dont le tableau a été si bien dressé par Umberto Eco [4]. En même temps, cette manière de rebrasser les cartes textuelles a l’avantage de pouvoir mettre en avant des textes méconnus ou jugés comme très secondaires : «Pour les textes non canoniques (par exemple les documents qui n’ont pas été jugés dignes jusqu’à maintenant d’être réédités avec un apparat critique et ont été maintenus hors du circuit traditionnel de livres connus), […] la technologie digitale représente non seulement l’occasion d’être sauvés des ravages du temps, mais signifie aussi la fin d’un statut éditorial marginal» [5]. La collection digitale est une lame de fond susceptible de bouleverser les répartitions du savoir: qu’on prenne l’exemple de celles hébergées par la Wellcome Library. Quelques auteurs précurseurs nous l’annoncent ; à nous de devenir acteurs dans ce bouleversement.

[1] E. Pierazzo, Digital Scholarly Editing. Theories, Models and Methods(Digital Research in the Humanities), Routledge Press, 2015, p. 193.

[2] S. Mombert, « From Books to Collections. Critical Editions of Heterogeneous Documents », dans A. Apollon – C. Bélisle – P. Régnier (éd.), Digital Critical Editions(Topics in the Digital Humanities), University of Illinois Press, 2014, édition Kindle, l. 5143.

[3] Mombert, « From Books to Collections» , l. 5186.

[4] U. Eco, Vertige de la Liste, M. Bouhazer (trad.), Flammarion, 2009.

[5] Mombert, « From Books to Collections» , l. 5128.

«Lire à l’écumoir», ou la diversification de nos manières de lire

CC BY-SA, 4.0; auteur: Jacquitoz; Wikicommons

Maryanne Wolf est une chercheuse américaine qui, en 2008, a délimité d’un ouvrage clé, Proust and the Squid, l’étude du «cerveau lisant» et l’évolution des manières de lire. Elle dirige le centre pour la «dyslexie, les apprentissages diversifiés et la justice sociale» à l’université UCLA, à Los Angeles. Elle vient de publier ce mois d’août un nouvel ouvrage consacré à la manière dont le cerveau lit dans la culture digitale. A voir l’article coup de poing du 25 août dernier dans The Guardian, l’ouvrage va faire parler de lui.

En effet, selon Wolf, nous sommes désormais à l’heure de la «lecture écumoir», cet ustensile de cuisine ancien, mais dont apparemment nous nous servons à notre sauce aujourd’hui. Le constat de Wolf est sans appel : «Parce que le cerveau lit en écumant les textes, nous n’avons plus le temps de saisir la complexité, de comprendre les sentiments des autres ou de percevoir la beauté. Nous avons besoins d’une nouvelle littératie pour l’age numérique». La lecture en profondeur est menacée, et notre cerveau serait en passe de subir un reformatage dont aucun équivalent n’aurait eu lieu depuis 6000 ans, précise-t-elle. L’analyse critique, et même notre capacité d’empathie, partiraient à vau-l’eau.

Elle cite en appui une important étude norvégienne, et la vision quotidienne de nos contemporains inclinés sur l’écran de leur smartphone ne nous laisse guère de doutes quant à la validité des études signalées. La «lecture écumoire» serait donc la nouvelle norme : «beaucoup de lecteurs utilisent maintenant un schéma en F ou en Z en lisant, avec lequel ils attrapent la première ligne, puis quelques mots dans le reste du texte», indique Wolf. Elle conclut sur un appel au développement d’une «bi-littératie», soit rendre nos cerveaux capables d’utiliser les médias traditionnels et numériques.

A n’en pas douter, ce nouvel ouvrage détonnant de Maryanne Wolf, et son rôle institutionnel de leader dans l’éducation, vont avoir un impact sur l’apprentissage outre-atlantique et au-delà. Reste tout ce dont cet article du Guardian ne parle pas, soit les autres manières de lire, les nouvelles manières de lire que permet le média numérique. Je reste toujours surprise qu’un discours sur les nouvelles technologies soit unilatéral, alors que nous faisons l’expérience jour après jour de la difficulté à saisir en temps réel ce qui se passe vraiment.

Dans le domaine qui est le mien, la recherche académique de pointe, je peux dire que je constate, en effet, une profonde évolution de la lecture. Parfois le temps nous est encore donné pour la lecture approfondie d’une monographie ou d’un texte d’une certaine ampleur. D’autres fois, nous «écumons» sans doute, mais surtout, nous sommes en train de développer de nouvelles manières de lire. J’en citerai deux en particulier.

Premièrement, la monographie disponible sur support numérique : elle se lit, à l’évidence, différemment. La table des matières est la porte d’entrée et de référence et, associée à la recherche des mots clés, elle nous fait quitter un mode de lecture linéaire : la monographie numérique peut se parcourir de diverses manières, telle un terrain à la géographie changeante. L’aura-t-on moins bien lue au final ? Pas forcément, à mon sens; nous sommes en train d’expérimenter une nouvelle sorte de lecture cursive de la monographie.

Deuxième exemple, ce que je nommerai la «lecture à tiroirs». La référence sous forme d’un hyperlien nous donne la possibilité d’aller vérifier ce que l’auteur avance, ou le manuscrit dont il est question. Le lecteur va dès lors faire des aller-retour entre le texte qu’il/elle lit et les autres documents. Apparemment, une telle lecture peut donner le sentiment d’une perte de temps ou de concentration. En fait, elle est une prise de pouvoir du lecteur sur l’auteur, car la vérification immédiate des sources révèle très souvent de sacrées surprises. La culture numérique nous rend beaucoup plus critiques face aux notes de bas de page et aux références, car elle nous donne les moyens d’aller vérifier ce qui est affirmé. La culture imprimée nous vouait au contrat de confiance avec l’auteur, maître de la note de bas de page. La culture numérique met dans nos mains les clés du savoir, pour qui est tenace et apprend à lire en profondeur ce que lui apporte la «lecture écumoire». La vérification critique n’a jamais eu d’aussi beaux jours devant elle: maintenant, nous pouvons la plupart du temps vérifier l’information qu’on nous donne, aisément et rapidement.

L’accès ouvert scientifique et le défi du partenariat avec les éditeurs

La toute fin juillet a vu l’annonce de nouvelles importantes sur le front de l’accès ouvert des publications scientifiques en Suisse, dit open access ou OA.

Art designer at PLoS, © CC BY-SA 3.0; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Open_Access_PLoS.svg

C’est d’abord Le Courrier qui, du bout du lac, annonçait le 27  juillet que l’Université de Lausanne souhaitait « arriver à l’objectif de 100% [des publications en accès ouvert] d’ici à 2024 ». L’institution académique avait auparavant signalé son intérêt pour la Déclaration de Berlinet Dora, deux démarches visant à promovoir activement l’OA et « à supprimer la corrélation automatique entre le facteur d’impact d’une revue scientifique et la qualité intrinsèque de la contribution d’un scientifique ».

Cet article s’est trouvé d’autant plus souligné que quatre jours plus tard, le Fonds National Suisse (FNS) faisait part des résultats d’une enquête européenne sur les publications scientifiques en accès ouvert, avec la bonne nouvelle de voir la Suisse au premier rang de cet effort : « Avec 39 % de publications en Open Access (OA), la Suisse occupe la première place en comparaison internationale. A l’échelle mondiale, ce sont tout juste 30 % des résultats de la recherchequi sont accessibles librement ». Et le FNS de redire clairement l’échelle temporelle de sa politique OA : « La recherche financée par le FNS contribue à ce bon résultat de la Suisse : environ 50 % des publications qui en sont issues entre 2011 et 2017 sont librement accessibles, et le FNS entend atteindre un taux de libre accès de 100 % d’ici 2020 grâce à sa politique OA. Il soutient ainsi l’utilisation rapide de nouvelles connaissances par la science, l’économie et la société ».

Cette news synthétique du FNS ne mentionne toutefois pas les éditeurs ; l’article du Courrier le fait, mais essentiellement au titre d’acteurs récalcitrants d’une évolution en cours qu’ils ne feraient que freîner : c’est ainsi que « les universités font pression sur les éditeurs », car la « mainmise des éditeurs privés sur les publications académiques agace de plus en plus le monde académique », dit l’article. C’est exactement ici que la Suisse a le plus de pain sur la planche de l’OA des publications scientifiques. Et ce sont les chercheurs qui doivent le dire, urgemment.

L’éditeur scientifique est un acteur crucial de la mécanique académique. Il certifie et atteste de la qualité d’une recherche, par un réseau bien établi de collections et d’examen des travaux (peer-review). Il fait connaître les publications par ses réseaux de publicité, par le réseau des bibliothèques, par sa présence dans les colloques et auprès des chercheurs. Il est un partenaire pour toutes les questions de copyright, qui ne font que devenir chaque jour plus délicates dans la culture digitale. Il est enfin un garant de régulation entre les partenaires académiques.

Mais à l’heure de l’OA, tous les éditeurs ne sont pas sur pied d’égalité : si le FNS dispose de moyens importants pour permettre aux chercheurs de garder les précieux partenaires que sont les éditeurs scientifiques, tel n’est pas le cas dans la plupart des autres pays européens. Par ailleurs, tous les éditeurs n’ont pas la même sensibilités aux défis numériques : il faut, à l’évidence, des nouveaux modèles de publications pour accompagner les recherches se déroulant de plus en plus souvent dans des « environnements virtuels de recherche », virtual research environments.

Heureux sommes-nous d’être en tête de liste des pays européens pour l’OA : faisons de cette marge encourageante l’occasion de prendre le temps de repenser et redéployer nos partenariats avec les éditeurs scientifiques.

L’open peer-review est en test

Et voilà encore un anglicisme, diront d’aucun ! Si l’expression open peer-review – littéralement « commentaire ouvert aux pairs » – est d’un usage courant en anglais, elle n’a pas encore acquis droit de cité en français. Peut-être tout simplement parce que si cette pratique commence à être répandue, sous diverses formes, dans le monde académique anglo-saxon, il n’en est pas de même en francophonie. Mais quelle est cette pratique ?

L’article Wikipedia en anglais la décrit comme « tout mécanisme d’évaluation académique qui révèle l’identité de l’auteur ou des examinateurs, à un moment ou l’autre du processus d’examen par les pairs ou de la publication ». L’article Wikipedia en français qui y correspondrait n’existe pas encore, mais celui qui porte simplement sur l’évaluation par les pairs signale que « certaines revues scientifiques ont poussé le système du comité de lecture jusqu’à inviter un très grand nombre, voire l’ensemble des chercheurs du domaine à critiquer les articles qu’elles publient : c’est le commentaire ouvert aux pairs (anglais : open peer review) ».

Derrière ce jargon  se révèle une révolution de taille. La procédure habituelle de l’examen d’un article ou d’un livre en vue de la publication, veut que l’auteur ne soit pas informé des noms de ceux et celles qui l’examinent, et dont il ou elle va recevoir les remarques. Dans la procédure dite du « double examen par les pairs à l’aveugle », les examinateurs ne connaissent pas non plus le nom de l’auteur qu’ils examinent. Mais depuis plus d’une vingtaine d’années, d’autres initiatives ont vu le jour, pour tester des procédures transparentes. Par exemple, la revue médicale BMJ va jusqu’à mettre à la disposition des lecteurs tout l’historique de la pré-publication de l’article en ligne.

Ce qui frappe le plus, c’est la différence de culture sur cette question entre le contexte anglo-saxon et la francophonie. Serions-nous plus résistants à tester d’autres systèmes d’évaluation par les pairs ? La première étape est de prendre conscience de ce phénomène anglo-saxon, de le flairer, de le tester, et c’est ce que fait ce billet de blog. Je termine avec un exemple que tous les lecteurs et lectrices à l’aise avec l’anglais peuvent aller regarder : l’éditeur De Gruyter en est à son troisième volume mis en processus d’open peer-review. Il s’agit d’un volume sur le bouddhisme et la culture digitale, Digital Humanities and Buddhism. Il est ouvert pour six semaines à commentaires, avec modération par l’éditeur qui explique le processus.  C’est le test et l’expérience qui l’emportent ici sur les apriori et les cadres théoriques, un renversement classique dans la culture digitale. Open question.

Pourquoi restons-nous attachés aux sociétés de surveillance?

La lecture qui me fut imposée au gymnase de Cent ans de Solitude, de Gabriel Garcia Márquez, a fortement marqué mon imaginaire d’alors. En particulier la description des célèbres « croix violettes », indiquant dans l’agenda de l’héroïne tous les jours interdits au devoir conjugal : «Fernanda portait sur elle un précieux almanach avec des petites clés dorées, dans lequel son directeur de conscience avait marqué à l’encre violette les jours d’abstinence dans les rapports des époux. En retirant la Semaine sainte, les dimanches, les fêtes de précepte, les premiers vendredis du mois, les retraites, les sacrifices et les empêchements périodiques, la partie utile de son annuaire se réduisait à quarante deux jours éparpillés dans une forêt de croix violettes » [1]. Souvenir littéraire d’un temps où l’Eglise catholique aura régi de près une bonne partie du vécu des couples, du moins dans la société bourgeoise.

Wikicommons, CC BY-SA 3.0, auteur: Nicolas Halftermeyer

Mais les croix violettes, qui dans mes souvenirs estudiantins représentaient jusqu’à il y a peu le sommet de la coercition gratuite, viennent d’être largement détrônées par ce qu’a voté le parlement ce printemps dernier, en acceptant les propositions d’assureurs privés pour surveiller les « mauvais » assurés : « Outre les enregistrements visuels et sonores, le projet permet des techniques de localisation de l’assuré, comme les traceurs GPS fixés sur une voiture. A la différence des enregistrements, l’autorisation d’un juge sera nécessaire dans ces cas. Des drones pourraient également être utilisés, à condition qu’ils servent à la géolocalisation et non à une observation. La surveillance ne sera pas limitée à l’espace public, comme les rues ou les parcs. Elle sera effectuée aussi dans des lieux visibles depuis un endroit librement accessible, par exemple un balcon ».

Je reste encore incrédule à lire ces lignes des semaines plus tard, espérant toujours qu’il s’agisse d’un passage d’une nouvelle du K de Dino Buzzati, ou autre récit fictionnel. Mais apparemment, c’est bien ce que notre parlement a voté, et c’est un soulagement de savoir que le référendum concerné a abouti en 62 jours, rapidité record. Nous nous prononcerons donc sur ces règles kafkaïennes. Mais comment est-il possible que des politiciens aient pu considérer comme positive une telle société de surveillance, qui plus est à l’égard des concitoyens déjà fragilisés?

Elle enracine de fait sa légitimé dans la 2ème moitié du 18ème siècle, où la transparence devient un projet politique, juridique et moral, jusque dans les droits de l’homme et du citoyen (1789, art. 15). Comme le résume Michel Foucault, «une peur a hanté la seconde moitié du XVIIIe siècle: c’est l’espace sombre, l’écran d’obscurité qui fait obstacle à l’entière visibilité des choses, des gens, des vérités. Dissoudre les fragments de nuit qui s’opposent à la lumière, faire qu’il n’y ait plus d’espace sombre dans la société, démolir ces chambres noires où se fomentent l’arbitraire politique, les caprices du monarque, les superstitions religieuses, les complots des tyrans et des prêtres, les illusions de­ l’ignorance, les épidémies» [2].

Le drône qui vous suit par monts et vaux n’est finalement que l’acte extrême de cette poussée de la modernité vers la transparence, en régime de continuité culturelle. Le parlement n’a fait qu’aller jusqu’au bout de cette logique en votant ces nouvelles mesures. Heureusement, un groupe de citoyens, soutenu ensuite par les partis de gauche, se sont mobilisés, laissant ainsi à tous les citoyens le temps de réfléchir à ces propositions. Pour moi, c’est sans appel: elles sont à bannir à l’instar des croix violettes. Le seul usage du drône qui pourrait commencer à me convaincre de l’utilité de cet instrument est cette vidéo publiée par le Temps. L’attention tendre apportée à ces petits faons accorde au drône un droit de cité malgré tout.

https://www.letemps.ch/images/video/suisse/drones-sauver-faons

[1] Gabriel Garcia Márquez, Cent ans de solitude, Paris, Point Seuil, 2007, p. 237.

[2] Merci à Sandrine Baume, professeur associée au Centre de droit comparé à l’Université de Lausanne, pour cette citation: M. Foucault, « L’œil du pouvoir », in Dits et écrits II, 1976-1988, Paris, Gallimard, 2001, p.

Les humanités digitales à Paris: l’Europe de DARIAH

C’est dans le pittoresque chalet de la Porte Jaune, bois de Vincennes à Paris, que se réunissent pendant deux jours des chercheurs de nombreux pays européens sous l’étendard de l’infrastructure de recherche européenne – l’ERIC – nommé DARIAH, Digital Research Infrastructure for Arts and Humanities, infrastructure de recherche pour les arts et humanités, ou pour les sciences humaines, comme nous avons encore l’habitude de les nommer [1].

Cet événement annuel permet chaque année à quelques chercheurs suisses de croiser leurs collègues et de prendre la mesure des nouveautés et avancées scientifiques à la croisée de la recherche fondamentale et des infrastructures de recherche. A DARIAH, infrastructure rime en effet avec recherche, ainsi qu’avec enseignement, selon le nom que porte l’un des secteurs de DARIAH, «Recherche et Education ». Penser et écrire dans la matière digitale conduit à mettre constamment en synergie recherche, enseignement et infrastructure.

A quoi sert donc ce genre d’événement? Premièrement, à découvrir des projets et prendre la mesure du travail de fourmi au quotidien pour faire émerger les humanités digitalisées, par exemple dans le projet Women writers, conduit par la professeur de littérature française Amelia Del Rosario Sanz Cabrerizo (Madrid). Animé par des chercheurs et étudiants enthousiastes, ce projet en libre accès met en évidence l’apport méconnu et fascinant des femmes dans la littérature européenne. Les échanges furent nourris dans la rencontre sur ce thème, notamment sur ce qui stimule ou freîne les étudiants à entrer dans ce type de démarche. Toute transformation de l’enseignement demande du temps et une mise en place au jour le jour. Le résultat est là, accessible à chacune et chacun. Avec la culture digitale, les humanités sortent des murs académiques.

Deuxièmement, ce type d’événement est un bouillon à idées. Que de perspectives intéressantes sur l’Open Science, la «Science Ouverte». Parfois, on est aussi surpris: un orateur nous a demandé si nous considérions les articles scientifiques comme encore nécessaires, et s’il ne convenait pas plutôt d’encourager la mise à disposition de nos données en libre accès! Le propos, bien qu’extrême, m’a fait réaliser une fois de plus l’absence des éditeurs dans ce type de rencontres. Autour de la publication numérique, de nouvelles alliances sont à imaginer, le partenariat aux éditeurs restant un lieu essentiel de l’expression des humanités, de leur évaluation et certification, de leur lien à la société. Il y a encore des networks à construire, mais c’est bien à cela que sert DARIAH, l’ERIC des networks pour les humanités en voie de digitalisation [2].

Enfin ce colloque annuel permet de se familiariser avec la dimension européenne de la recherche, la diversité de ses langues et de ses idées, de ce qu’elle promeut et encourage. Avec Matthieu Honegger (Université de Neuchâtel), nous sommes partenaires pour la Suisse du projet de recherche H2020 DESIR, dont l’un des nombreux objectifs est de construire la candidature suisse à l’ERIC DARIAH, sous le lead de l’Académie Suisse des Sciences Humaines et Sociales. Les humanités digitales en Suisse sont en train de se mettre en réseau grâce à ce partenariat, qui rassemble désormais huit institutions académiques suisses (Bâle, Berne, EPFL, Lausanne, Genève, Neuchâtel, SAGW, Zurich). Un workshop sera la vitrine de ces activités suisses et de leurs liens à DARIAH, les 29 et 30 novembre prochains à l’Université de Neuchâtel, save the date!

[1] Les humanités numériques ou digitales sont en train de parvenir à faire revenir d’un usage courant en français le terme d’«humanités» au pluriel, qui était devenu désuet. Voir par exemple la nouvelle revue Les Cahiers d’Agora: revue d’humanités.

[2] CLARIN est le second ERIC en humanités digitalisées. Il n’y a pas d’ERIC pour les humanités sans la dimension informatique. L’ERIC des sciences sociales est CESSDA; la Suisse en est membre observateur. Sciences humaines et sociales se trouvent parfois associées à certains ERIC, comme SHARE.