Plaidoyer pour l’histoire

Il semble curieux à certains de s’intéresser encore de nos jours à l’histoire alors que notre temps se mesure de plus en plus souvent sur le court terme, et se décline en enjeux, économiques ou idéologiques avant tout. La recherche historique, la quête d’une origine, quelle qu’elle soit, contraste ainsi avec notre monde ultra connecté dont les informations qui le parcourent se succèdent à un rythme effréné. Un monde ponctué d’événements qui parfois l’ébranlent et qui tout aussi rapidement disparaissent, recouverts par l’amnésie collective que génèrent nos modes de vie contemporains !

Pourtant, la place du passé, si elle a longtemps interrogé, s’avère maintenant fondamentale. Car le fugace, le transitoire, l’éphémère, le ponctuel ne cessent de fracturer nos identités jusqu’à la nauséeuse perte des référents qui nous permettent de nous situer dans la société qui est la nôtre.

Comment et pourquoi ? Des questions simples que tous les enfants du monde posent dès leur plus jeune âge. Des interrogations auxquelles il convient de répondre. Tous les parents le savent bien. Mais lorsque ces enfants devenus adultes n’ont du passé que la saveur de la galimafrée prise la veille, ignorant tout du sordide du régime de Vichy ou de l’hypocrisie post-coloniale et que leur esprit critique se borne à une conviction forgée dans des feux tisonnés par la rumeur, peut-être convient-il de se poser une autre question, celle de la faillite de nos systèmes de société actuels ?

Mais à l’évidence, tout le monde se fout de cet effondrement duquel émergent ceux qui hier encore se tenaient terrés : les fachos de la 25ème heure, les serviteurs du règlement et de l’ordonnance, les orants de l’omnipotence verte, les serfs de la sourate, de la Halakha et du verset, les éblouis du complot, les terrifiés du hidjab et du masque, les promoteurs d’une culture aseptisée sur les bûchers du politiquement correct, les opportunistes de la plus-value et du dividende, les moulés du cervelet mesurant leur semblable à l’aune d’une taxinomie politique évidemment rivale, les provocateurs de l’inutile.

Et lorsque là-bas, au bout du chemin, nous nous demanderons ce que serons devenues nos libertés révolues, il sera alors trop tard pour nous rappeler de ce que hier pouvait nous apprendre.

Gravir les Alpes, une histoire d’hommes et… de femmes

Une nouvelle publication, sous l’égide de la Société d’Histoire de la Suisse Romande et de l’Institut des sciences du sport de l’Unil, vient de paraître : « Gravir les Alpes du XIXème siècle à nos jours, pratiques, émotions, imaginaires ». Ce livre, réalisé sous la direction de Patrick Clastres, Delphine Debons, Jean-François Pitteloud et Grégory Quin, est un recueil de textes issus d’un colloque international sur le sujet, organisé en 2016 aux Marécottes.

Il apporte, comme il se doit, de nouveaux éclairages sur les explorateurs des sommets, et notamment sur les guides ainsi que sur les femmes qui ont pris une part active dans cette conquête et qui pourtant sont restées très longtemps dans l’ombre. Il propose également une iconographie originale et passionnante. Accessible à tous, cet ouvrage est à mettre surtout entre les mains des amoureux de la montagne !

 

 

Le petit livre des peines

Voici enfin l’ouvrage, sur lequel le professeur d’histoire médiévale de l’Université de Neuchâtel Jean-Daniel Morerod a longuement travaillé, sortir de presse sous l’égide de la Société d’Histoire de la Suisse romande. Son titre, le Libellus Penarum, soit le petit livre des peines ou le récit d’une captivité à Neuchâtel en 1415 dont l’humaniste Benedetto da Piglio fut la victime.

« On savait depuis 150 ans que cette œuvre était centrée sur Neuchâtel, telle que la ville apparaissait en 1415 : sa vieille tour et ses prisons – où l’auteur est enfermé pendant des mois – son gouvernement et la défense de l’ordre public. Un reportage si l’on veut, mais écrit dans le latin poétique le plus exigeant, pourtant compatible avec les mensurations de la Tour ou le compte exact des jours sans lumière. Ila donc fallu attendre un siècle et demi pour qu’on puisse le lire, en latin et en français, grâce aux efforts conjugués de latinistes de l’Université catholique de Milan et de la Faculté des lettres et sciences humaines de Neuchâtel. C’est en quelque sorte un cadeau inattendu qu’ils font au public romand, tandis que le Petit livre des peines s’apprête sans doute à devenir un classique de la littérature carcérale… Jean-Daniel Morerod ».

Le renseignement dans les pays neutres

Cet ouvrage qui vient de paraître est le fruit d’un colloque organisé en 2018 sur le renseignement dans les pays neutres sous l’égide de l’Association Suisse d’Histoire et de Sciences Militaires. Il aborde une question d’actualité particulièrement sensible, celle des pratiques de l’espionnage dans les pays neutres, et plus particulièrement en Suisse.

Rappelons tout d’abord que l’histoire des services de renseignement et de l’espionnage, plus connue sous l’appellation Intelligence Studies, s’attache à la création, à l’évolution et aux développements des services de renseignement ainsi qu’aux conséquences de leurs activités. Militaire, économique ou politique, les services de renseignement ont connu au cours du XXème siècle des phases successives, inhérentes aux époques, aux tensions internationales, aux nationalités des services concernés ainsi qu’aux pays dans lesquels ils ont étendu leurs activités. Les pays neutres, comme la Belgique avant la Première Guerre mondiale, ou la Suisse, durant les deux guerres mondiales autant que pendant la Guerre froide, ont joué en l’occurrence des rôles éminemment importants en raison des espaces de négociation qu’ils représentent. L’affaire récente de Crypto AG en est sans doute un exemple particulièrement emblématique à l’égard de la Suisse !

Quant à la sacro-sainte neutralité helvétique, celle-ci a été déclarée le 20 mars 1815 lors du Congrès de Vienne. Perpétuelle, cette neutralité a ensuite été codifiée par le droit international en 1907 au travers du traité de neutralité de La Haye, la Suisse ayant alors ratifié la « Convention concernant les droits et les devoirs des puissances et des personnes neutres en cas de guerre sur terre ». Un droit de neutralité qu’il faut distinguer d’une politique de neutralité et qui oblige ou permet – c’est selon – au pays neutre d’adopter un devoir d’impartialité et de non-intervention dans un conflit et de rester étranger à ce dernier. Ce droit de neutralité s’est en l’occurrence révélé bien relatif au cours du XXème siècle car si la Suisse a pu être en large partie préservée des deux guerres mondiales, tel ne fut pas le cas de la Belgique par exemple, déclarée neutre pourtant depuis 1831, et envahie par les armées allemandes au mois d’août 1914. Une neutralité soumise donc au bon vouloir des pays belligérants et aux puissances avançant sur des échiquiers géostratégiques continentaux ou planétaires des pions jugés utiles !

Ce droit de neutralité dont jouit la Suisse ne pourrait se suffire à lui seul sans le déploiement d’une politique de neutralité devant concrétiser et garantir cette valeur en la crédibilisant aux yeux de la communauté internationale. L’accueil des «Bourbaki», durant la guerre franco-allemande de 1870-1871, ainsi que, véritable coup marketing, l’internement dans le pays de militaires étrangers blessés en 1916, furent indéniablement des mesures inhérentes à la politique de neutralité réfléchies par la Suisse permettant à celle-ci de renforcer son image de neutralité, comme le colonel Hauser, médecin-chef de l’armée suisse en charge des internements en 1917, devait le relever « l’internement constitue une sérieuse garantie de notre neutralité ».

La neutralité, pourtant, ne constitue pas une fin en soi. Elle est un outil, un instrument servant le principe supérieur que représente l’intérêt du pays. Théophile Sprecher von Bernegg, le chef de l’état-major helvétique en 1916, devait l’exprimer de manière explicite lors d’un autre scandale, celui des colonels, en déclarant que « le service de renseignement peut entrer en conflit avec les exigences de la neutralité », cette dernière « impliquant bien évidemment des devoirs mais également des droits comme l’échange d’informations ». Un discours que cet officier ne renierait certainement pas dans le scandale de Crypto AG !

Cette vision pragmatique, opposée à l’évidence à une acception plus idéologique de la neutralité, s’attache aux réalités mouvantes des tensions internationales, tensions pouvant potentiellement impacter directement ou indirectement la Suisse. C’est là la raison fondamentale pour laquelle la politique de neutralité développée par la Suisse s’adapte aux circonstances extérieures, en adoptant des positions pouvant être flexibles permettant d’assurer sa politique de sécurité et sa politique extérieure. Cette diplomatie, au demeurant, n’est ni nouvelle ni spécifique. Au cours des siècles précédents, les régiments capitulés servant les souverains étrangers étaient proposés par les cantons suisses selon une logique relativement similaire, le principe supérieur relevant alors d’un intérêt économique.

Souvent ambiguë, floue, mal comprise, la neutralité de la Suisse – qu’il faut également distinguer des Suisses eux-mêmes qui ont démontré à bien des reprises des partis pris et des engagements personnels – soulève de nombreuses questions alors qu’il est question d’espionnage ou de ventes d’armes. Bien entendu, la question qui brûle les lèvres de nombreuses personnes est de connaître le niveau d’instrumentalisation du pays, ce d’autant plus dans un contexte historique comme celui de la Guerre froide, la Suisse faisant alors partie du Bloc de l’Ouest tant sur le plan idéologique qu’économique. Et puis, doctrine et propagande allant de pair, notre vision contemporaine est inévitablement soumise non seulement à l’évolution de nos champs de références mais encore au positionnement manichéen dans lequel nous nous projetons plus fréquemment de manière inconsciente que consciente. Les collaborations entre les services de renseignement suisse et les résistants français durant la Seconde guerre mondiale, évoquées dans ce livre par Hervé de Weck ou Yves Mathieu, seraient sans aucun doute saluées et glorifiées par les mêmes qui remettent en question la neutralité de la Suisse dans d’autres contextes. Mais, il faut bien le reconnaître, si ces derniers varient, la position de la Suisse reste invariablement similaire : une adaptation à des situations particulières devant garantir sa neutralité et, tant que peut se faire, les droits de l’homme ! Tant que peut se faire ! Une nuance sibylline dont les conséquences peuvent s’avérer d’une gravité extrême. La décision du Conseil fédéral en 1942 de fermer les frontières aux réfugiés fuyant le régime nazi nous le rappelle périodiquement.

La Suisse est-elle sous couverture, comme se plaisent à l’exprimer les medias helvétiques ? Peut-être un peu plus que d’autres pays, mais pas beaucoup moins que de nombreux états occidentaux ! Car s’il est un aspect que les Intelligence Studies nous apprennent, c’est bien l’interaction continuelle entre les différents services de renseignement qui se surveillent mutuellement et les échanges d’informations, fragmentaires ou pas en fonction des intérêts respectifs, qui sont opérés communément depuis des décennies. Christian Rossé propose ainsi quelques reflets de cette réalité en esquissant dans cet ouvrage la communauté internationale du renseignement qui fonctionnait en Suisse durant la Seconde Guerre mondiale, Pierre Streit évoquant pour sa part l’affaire Masson, le fondateur des services de renseignement helvétiques au début de la Seconde Guerre mondiale, qui allait faire l’objet de critiques et d’attaques à l’issue du conflit le faisant sombrer dans une tragédie personnelle. Évoquer l’affaire de la P-26 semble inévitable alors qu’il est question de réseaux souterrains et de Guerre froide en Suisse dont les différentes facettes sont étudiées par Titus Meier dans son article sur la P 27.

La neutralité, quoi qu’il en soit, apparaît comme un vecteur extraordinaire de l’espionnage dont les opérations se déroulent moins à l’égard du « pays hôte » que d’acteurs tiers présents sur le territoire pour des raisons diplomatiques ou économiques. Une neutralité représentant ainsi une plateforme tant pour les organisations internationales – dont la première, le Bureau de l’Union télégraphique internationale, s’installait en Suisse en 1868 – que pour des organisations de renseignement telle l’unité polonaise établie à Berne au cours de Seconde guerre mondiale analysée par Tadeusz Panecki, ou pour des agents isolés comme le « maître espion » allemand Hans Schreck qui développa ses manigances entre Zurich et Genève de 1915 à 1928. L’espion soviétique Victor Louis, actif en Suisse durant la Guerre froide, et relevé par Jean-Christophe Emmenegger, illustre particulièrement bien la dimension de carrefour que revêt en l’occurrence la Suisse, et plus généralement les pays neutres.

Le jeu consistant le plus souvent pour ces acteurs du renseignement à tromper les regards indiscrets et les réseaux rivaux avec des rideaux de fumée et des stratagèmes aussi complexes que variés, des montages institutionnels alliant, en fonction des configurations, diplomatie, commerce, voire activités culturelles, allaient rapidement être conçus par des tacticiens de la dissimulation pour dissimuler des activités de renseignement. Ainsi devait naître à Berne la Metallum en 1915, imaginée par Walther Rathenau, alors commissaires à l’approvisionnement militaire de Guillaume II, ou Crypto AG établi par les services d’espionnage américain durant la Guerre froide. Une réalité qui ne se dément pas depuis plus d’un siècle et qui se confirme presque mois après mois depuis plusieurs années avec, encore très récemment, une nouvelle affaire d’un agent de renseignement militaire russe, sous couverture de l’OMC, ayant tenté d’éliminer un marchand d’armes bulgare à Genève.

Cette évidence est telle d’ailleurs que le code pénal suisse, de 1937, prévoit en l‘occurrence cinq articles portant sur l’espionnage, soit les articles 272, 273 et 274 qui préviennent des tentatives d’espionnage politique, économique ou militaire au préjudice de la Suisse, et les articles 300 et 301 qui interdisent tout acte d’hostilité contre un belligérant étranger et toute activité visant à recueillir « des renseignements militaires pour un État étranger au préjudice d’un autre État étranger ». Dès lors, ceux qui évoquent une trahison de la neutralité ou un déshonneur de la Suisse, alors qu’il est question d’espionnage en lien avec la Confédération, martèlent des mots dans un théâtre médiatique comme on agite des marottes devant des enfants, démontrant surtout leur méconnaissance de tensions internationales sous-jacentes a des enjeux auxquels la Suisse est inévitablement confrontée, et la réalité de ce que l’on peut parfois nommer des « guerres secrètes ».

 

 

Introduction

Première Guerre mondiale

Jean-Michel Gilot

Organisation et articulation des services de renseignement français en Suisse en 1918

Olivier Lahaie

La guerre du service de renseignements français en Suisse (1914-1918)

Gérald Sawicki

Le service de renseignement de Belfort et la Suisse pendant la Première Guerre mondiale

Christophe Vuilleumier

Hans Schreck, Maître espion allemand, 1915-1932

Gérald Arboit

Mata Hari Un escroc au renseignement

Emmanuel Debruyne / Elise Rezsöhazy

Les Pays-Bas base arrière de l’espionnage et du contre-espionnage en pays occupé en 14-18

Seconde Guerre mondiale

Hervé de Weck

Saillant de Porrentruy 1939-1945… Service de renseignement stratégique de l’Armée et Service de renseignement de la brigade frontière 3

Christian Rossé

La communauté internationale du renseignement en Suisse durant la Seconde Guerre mondiale

Pierre Streit

L’affaire Masson (1945-1967) : genèse et effets d’une affaire d’Etat devenue une tragédie personnelle

Yves Mathieu

Une résistance franco-suisse : le réseau Micromégas

Tadeusz Panecki

Les services de renseignement polonais en Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale

Guerre froide

Jean-Christophe Emmenegger

Victor Louis. Un «agent du KGB» en Suisse (1962-1989)

Titus J. Meier

Geheime Nachrichtendienste in der Schweiz während des Kalten Krieges – vom System ZOL zum Projekt 27

Autoren/Auteurs

 

 

 

 

 

Le renseignement dans les pays neutres, Christophe Vuilleumier (dir.), Arès V, Association Suisse d’Histoire et de Sciences Militaires, Slatkine/Hier&Jetzt, 288 pages, Genève/Zurich, 2020.

 

Covid, le fossoyeur de libertés

La chape de plomb qui scelle une fois encore notre société n’est-elle pas aussi dangereuse que l’arche de Tchernobyl qui confine le réacteur no 4 de la centrale nucléaire ? On pourrait s’étonner de la facilité avec laquelle nos autorités fédérales sont parvenues par simple ordonnance à figer la population, à en restreindre ses mouvements et sa liberté de réunion, sans pour autant qu’une situation « extraordinaire » accordant tous les pouvoirs au Conseil fédéral soit avalisée par les Chambres fédérales, comme en mars 2020 ou durant les deux Guerres mondiales. La peur est l’un des moteurs les plus puissants au monde dit-on, et elle génère en outre bien souvent aveuglement et son cortège de malheurs. On pourrait donc s’étonner de cette mise sous cloche, mais rares sont ceux qui s’en émeuvent, tant le monde est persuadé que la situation sanitaire semble faire glisser l’humanité dans un précipice dont personne ne saurait revenir. Hypnotique, cette peur entraîne une conception de plus en plus manichéenne de nos enjeux de société. Que l’on pense seulement à la polémique sur la gravité de l’épidémie ou sur la pertinence des vaccins que l’on nous promet !

Bien entendu, nous avons en Suisse la chance d’avoir un gouvernement raisonnable et bienveillant, mais l’histoire nous démontre que lorsque des situations socio-économiques se crispent, des tendances radicales apparaissent, pouvant aller jusqu’à s’imposer momentanément dans les cénacles politiques. Qui nous dit que dans vingt ou trente ans, un gouvernement un peu moins bienveillant, comme nous en avons connu jadis, ne pourrait pas user de cette possibilité de restriction de nos libertés pour des motifs politiques ? La « mesure de nécessité » est si pratique ! J’entends déjà ceux qui me répondront qu’à situation extraordinaire, mesure extraordinaire… et je leur répondrais qu’en 1935 ils auraient certainement été de ceux qui auraient appliqué les lois de Nuremberg sans autre forme de réflexion.

La situation est certes compliquée – on pourrait toutefois se demander combien de temps la crise sanitaire durerait encore si les médias qui rivalisent à distiller des spiritueux informatifs contraires dans une surenchère d’angoisse morbide étaient à leur tour confinés durant quelques semaines – mais à force d’aberrations, de mesures arbitraires, de frustrations, d’interdictions économiques ressenties comme des agressions, le gouvernement ne parvient à terme qu’à une forme virulente de décrédibilisation de son autorité et à générer une intolérance grandissante.

Notre société se retrouve ainsi confrontée à deux problématiques, l’une médicale puisque l’essentiel de la question relève en fin de compte de la capacité de traitement de nos hôpitaux dont les structures et le personnel ont été soumis des années durant à des contraintes organisationnelles et financières certaines, et l’autre de police sanitaire qui paralyse nos libertés, notre économie, notre capacité de réflexion menant certains à croire que les épidémies apparaissent telles les crues centenaires tous les 100 ans, et in fine nos champs de références.

Que l’on prenne donc garde qu’à terme notre appréciation diminuée de la liberté et de l’altérité, fût-elle intellectuelle, n’aboutisse pas à des violences. Au cours des siècles passés, dans nos régions, la peste avait conduit les Juifs sur les bûchers. Et puis lorsqu’ils eurent complètement disparu, le choléra et le typhus envoyèrent à leur tour dans les flammes ceux que l’on suspectait de sorcellerie. Avec la grippe espagnole de 1918, le coupable était l’Allemand, inévitablement. Et demain, vers qui se tourneront les doigts accusateurs lorsque nous ferons le compte des dommages ?

La création du parti nazi genevois en 1933

Le 12 décembre 1932, tambours et fifres n’avaient pas résonné dans les rues de Genève car le cortège de l’Escalade avait été annulé à la suite des événements dramatiques qui avaient eu lieu à Plainpalais le 9 novembre précédent, lorsqu’une fusillade avait tué treize personnes durant une manifestation ouvrière défilant contre le fascisme.

Eugen Link avait-il choisi délibérément d’adresser son courrier ce jour-là, le jour le plus patriotique de Genève, un mois à peine après le bain de sang ? Envoyé à Genève par Berlin, il résidait dans la ville depuis plusieurs semaines et avait eu le temps de prendre ses marques, d’assister de loin sans doute à la tuerie du 9 novembre, et d’observer que Genève était scindée entre une gauche très remuante emmenée par des chefs de file emblématiques comme Léon Nicole, et une droite conservatrice dont les extrêmes pouvaient partager des idées particulièrement tranchées. Eugen, responsable de la future section genevoise du NSDAP, écrivait donc au Conseil d’État ce 12 décembre 1932 pour demander aux autorités la permission de développer les activités politiques de sa section à Genève, soit de louer un local et d’y tenir des assemblées en allemand destinées uniquement à des Allemands résidant à Genève. Il sollicitait en outre la possibilité de publier l’annonce de ces assemblées dans la presse locale. Rien de plus ni de moins que pour les associations ordinaires ! C’est ce que nous apprend le dossier relevant des services de la police administrative et judiciaire et portant sur le Genfer Ortsgruppe der NSDAP, conservé aux Archives d’État, qui, à ma connaissance, n’a guère été consulté à ce jour et encore moins évoqué[i].

La réponse ne se fit pas tellement attendre puisque le Conseil d’État répondait au Nazi le 11 janvier 1933 en donnant son accord à ses différentes requêtes. Le Genfer Ortsgruppe der NSDAP prenait forme. Dans la semaine, son secrétaire, un étudiant allemand résidant à Cologny nommé Hellmuth von Hasperg, louait un sous-sol au numéro 5 de la rue des Charmilles[ii]. Une affiche arborant le nom du NSDAP et une croix gammée était placardée sur la porte du quartier général du « Cercle » intitulé officiellement National Socialist Deutsche Arbeiter Partei Og. Genf. Quelques jours plus tard, la recevabilité de la cellule nazie était confirmée aux yeux de nombreux Allemands de Genève puisque le 30 janvier 1933, le vieux maréchal Hindenburg confiait à Hitler la Chancellerie de l’Allemagne.

 

Bien entendu, l’établissement du parti ne laissa pas de marbre les partisans de Léon Nicole, certains ayant même protesté auprès de la gendarmerie contre l’existence de la colonie nazie. Le 18 février 1933, la brigade de gendarmerie de Saint-Jean signalait que des communistes avaient collé une affiche de propagande soviétique pour dissimuler la croix gammée et que les jets de peinture et les crachats sur la porte du parti étaient fréquents. Devenue sensible, l’adresse était ainsi placée sous surveillance des gendarmes qui allaient rapporter les allées et venues d’hommes et de femmes portant des costumes bruns avec l’insigne nazi sur le bras.

C’est que la Suisse n’était pas fondamentalement dupe des équilibres qui étaient en train de se modifier en Allemagne, certains se rappelant de la révolte spartakiste et de la guerre civile qui avaient secoué le pays quatorze ans plus tôt, à la sortie de la Première Guerre mondiale. Les craintes sur la radicalisation de toute une frange de la population allemande ne faisaient alors qu’enfler. Le procureur général de la Confédération était en l’occurrence particulièrement inquiet de voir se développer sur le territoire des mouvements nazis provenant d’Allemagne. Le 2 mars 1933, trois jours avant les élections au Reichstag qui allaient entraîner la victoire du parti nazi, le ministère public fédéral avait ainsi écrit à l’ensemble des cantons pour leur indiquer que toute assemblée publique en relation avec des opérations électorales tenues à l’étranger était interdite.

Il allait pourtant falloir faire avec le nouveau pouvoir qui s’était levé à travers l’Allemagne et qui entendait se faire voir et se faire entendre à l’étranger.

Avec la victoire du NSDAP au Reichstag le 5 mars, le ministère public fédéral, conscient de la portée symbolique des emblèmes nazis, télégraphiait dans l’urgence aux cantons l’ordre de prendre les mesures nécessaires pour empêcher les désordres que les manifestations prévues par les consulats allemands à l’occasion de la victoire ne manqueraient pas de susciter, notamment le drapeau nazi qui devait être hissé sur les légations.

Les débordements furent alors contenus. Mais le 11 mars 1933, le Genfer Ortsgruppe der NSDAP sollicitait une nouvelle fois des autorités genevoises la possibilité de porter les uniformes nazis et d’arborer en sus de la croix gammée les couleurs de la Suisse et le drapeau genevois. Décontenancé, le Conseil d’État devait s’adresser au Conseil fédéral pour savoir quelle attitude adopter. Et le procureur général de la Confédération de rappeler alors l’interdiction du port de la chemise brune hitlérienne, tel que publié dans la feuille d’avis fédéral de 1932. Il priait par ailleurs le Conseil d’État de bien vouloir surveiller les activités du parti nazi genevois. Les magistrats du bout du lac allaient se plier à la demande du procureur général et commencer à lui adresser des rapports périodiques, relevant par exemple dans le premier d’entre eux que le comité central du groupement NSDAP suisse se trouvait à Davos sous l’autorité de l’Allemand Wilhelm Gustloff.

La surveillance de la cellule nazie exercée par les autorités genevoises devait également permettre de dénombrer les membres de l’Ortsgruppe, d’en connaître les identités ainsi que les profils. En mars 1933, le groupement NSDAP comptait ainsi 16 personnes âgées de 20 à 25 ans, allemandes pour la plupart à l’exception d’un Roumain. Huit femmes en étaient membres, toutes domestiques sauf une fonctionnaire de la SDN et une étudiante. Quant aux hommes, à l’exception d’Eugen Link qui était employé de bureau, trois étaient étudiants, deux fonctionnaires de la SDN, le dernier coiffeur. Étudiants, fonctionnaires de la SDN, domestiques, des profils qu’un Allen Dulles, chef de station de l’OSS à Berne durant la guerre et futur directeur civil de la Central Intelligence Agency aurait facilement interprété en tant qu’agents de renseignements. Car quoi de mieux qu’une soubrette écoutant les conversations dans une maison importante ou un employé de bureau pouvant subtiliser des documents durant des négociations sur le désarmement ? Au cours du mois d’avril, l’Ortsgruppe  embrigadait de nouveaux membres, notamment deux personnes appartenant au personnel consulaire allemand nouvellement arrivées et qui jouaient un rôle de commissaire politique rendant des comptes à Berlin sur les activités du personnel consulaire[i].

En mai 1933, de nouvelles protestations étaient émises à l’égard du drapeau nazi flottant sur l’hôtel Carlton. L’établissement abritait en effet des observateurs américains et allemands venant participer à la Conférence pour la réduction et la limitation des armements alors en cours sous l’égide de la SDN. Lorsque les délégués militaires nazis étaient arrivés dans l’hôtel, leur première réaction avait été d’ordonner au chef de réception de hisser le drapeau à croix gammée qu’ils avaient apporté dans leurs bagages. Mais le responsable civil de la délégation allemande qui demeurait à Genève ne tarda pas à réagir en faisant retirer le drapeau le jour même. Cinq mois plus tard, Hitler retirait l’Allemagne de la table des négociations et de la Société des Nations[ii].

La dynamique du parti prit assez rapidement sa vitesse de croisière, les réunions de la cellule se déroulant tous les jeudis soir et étant ouvertes à tous les Allemands ainsi qu’à des invités…, les fascistes italiens, selon les rapports de police. Des réunions durant lesquelles, les membres portaient bien évidemment la croix gammée sur le bras tout en faisant preuve d’un « esprit militaire très prononcé », toujours selon les témoignages de la police qui tenait les lieux sous surveillance. Celle-ci avait d’ailleurs recentré une partie de son attention sur un dénommé Heinrich Anton Auguste Schneider, un ancien fonctionnaire de la SDN aux ordres du ministre Goebbels, considéré par la police cantonale comme un « élément influent dans les milieux hitlériens de notre ville ». Ce fut en l’occurrence ce Schneider qui parla longuement lors de la conférence que le consulat allemand avait organisée à l’hôtel Métropole le 23 juin 1933, pour vanter les mérites de l’ordre nouveau allemand. Quelques 150 personnes, toutes membres de la colonie allemande de Genève, dont le consul général d’Allemagne, avaient assisté à cette conférence. Beau-parleur, brusque et froid, Schneider avait alors exprimé de vives critiques à l’encontre des autorités suisses et genevoises qui toléraient sur le territoire les juifs expulsés d’Allemagne, ainsi que la SDN jugée trop faible et trop compromise. Son discours avait plu ! Schneider allait reprendre la présidence du Genfer Ortsgruppe der NSDAP après Eugen Link dès le mois d’octobre 1933, ce dernier étant jugé trop mou par le parti et par Goebbels qui était venu à Genève le mois précédent pour prendre la parole devant la SDN.

 

Joseph Goebbels à Genève en septembre 1933, Alfred Eisenstaedt, Life Magasine 1933

Nouveau chef, nouvelles décisions ! Le 1er octobre 1933, le cercle national-socialiste allemand transférait son QG de la rue des Charmilles au 44 rue de la Coulouvrenière. Plus grands, les locaux avaient surtout l’avantage d’appartenir à André Balland[i], un député du parti frontiste de l’Union nationale dont les thèses fascistes étaient défendues par le sinistre Georges Oltramare, et qui serait remplacé sur les bancs du Grand Conseil en mars 1934 par l’ancien Conseiller d’État Edmond Turrettini, également membre de l’Union nationale[ii]. La transition n’avait pas échappé au procureur général de la Confédération puisque ce même mois, ce dernier demandait au Conseil d’État genevois si le cercle national-socialiste allemand de Genève entretenait des rapports avec l’Union nationale. La Berner Tagwacht avait en effet publié peu avant un article intitulé « Oltramare als Hitler-Agent ». Le magistrat fédéral allait encore s’inquiéter de la conférence portant sur le rattachement de la Suisse à l’Allemagne qui s’était tenue en présence de 80 nazis dans les locaux d’André Balland et qui s’était terminée par l’hymne nazi « Horst Wessel ». Bien entendu, les nazis allaient démentir ces allégations. L’enquête menée par les autorités cantonales devait conclure à l’absence de relation entre l’Union nationale et le cercle national-socialiste allemand, estimant qu’il s’agissait là d’une attaque directe de Léon Nicole à l’encontre de Georges Oltramare, patron de l’Union nationale. Les sources de la Berner Tagwacht étaient-elles fausses ? Des historiens affirmeraient pourtant plusieurs décennies plus tard que Georges Oltramare était un agent de l’Abwehr[iii], reprenant ainsi la thèse de la Berner Tagwacht.

 

 

Georges Oltramare en 1931 [CIG]

Le Genfer Ortsgruppe der NSDAP allait encore se renforcer au cours des années suivantes, notamment grâce aux moyens financiers envoyés à partir de l’automne 1934 par la direction de la Gestapo pour couvrir les frais des opérations hitlériennes en Suisse[i], ce qui devait lui permettre de consolider son contrôle sur le Deutsches Heim de Genève[ii], à la rue du Rhône, foyer où les Allemands de Genève, partisans ou non du NSDAP, se regroupaient, en le transformant progressivement en foyer du nazisme. Le parti devait encore se renforcer et s’organiser avec l’établissement d’une Leiterin en charge des jeunes filles hitlériennes ou du Deutscher Hilfsverein[iii]. Le Genfer Ortsgruppe der NSDAP qui servait la politique et la propagande de Goebbels et qui réunissait des informations tout en tenant sous surveillance la communauté allemande résidant à Genève[iv] allait être évacué en 1945 lorsque le Conseil d’État expulsa les Nazis de Genève[v].

 

 

[i] Gazette de Lausanne, 7 avril 1935 p. 4

[ii] AFS. E2001D#1000/1551#3210* Verein deutsches Heim, Genf.

[iii] Organisation nazie de secours pour les tuberculeux allemands établis en Suisse dissoute en 1945 et dont les avoirs saisis par la Confédération allaient être remis à l’ambassade de la RFA en 1953. dodis.ch/9100.

[iv] AEG/2008 vc 50.4.23 Consulat d’Allemagne.

[v] Voir à ce propos https://blogs.letemps.ch/christophe-vuilleumier/2019/12/17/le-consulat-nazi-de-geneve/

[i] Journal Le Travail, 30 octobre 1933.

[ii] Tribune de Genève, 28.03.1934, p. 4.

[iii] Patrice Miannay, Dictionnaire des agents doubles dans la Résistance, éd. Le Cherche Midi, 2005.

[i] Voir à ce propos https://blogs.letemps.ch/christophe-vuilleumier/2019/12/17/le-consulat-nazi-de-geneve/

[ii] Journal Le Travail, 11 mai 1933.

[i] AEG 1993 va 3.4.7.2 Service de la police administrative et judiciaire, 1932-1933. AFS Schweizerbürgerrecht: Einbürgerungen 1941 – 1954. E4800.1#1967/111#304*

[ii] Journal Le Pilori, février 1933.

L’historien américain Timothy Snyder dénonce le péril D. Trump

L’excellent historien américain Timothy Snyder, professeur à la Yale University vient de signer un article dans le Bostonglobe (November 11, 2020) sur les conséquences potentielles des élections américaines. L’auteur, spécialiste reconnu de l’histoire de l’Europe de l’Est et de l’Holocauste, lâche une bombe en intitulant son article « Le grand mensonge électoral de Trump pousse l’Amérique vers l’autocratie ». Il est devenu rare de lire dans la presse des prises de position politique de professeurs d’université tant la doxa en la matière peut être étouffante dans le monde universitaire qui préfère le plus souvent s’en tenir à la stratégie des trois singes. Dès lors, lorsqu’une sommité académique se décide à sauter le pas, peut-être est-il raisonnable de penser que ses motivations sont criantes ! Je livre donc ci-dessous une traduction de l’article de Timothy Snyder :

« Le grand mensonge électoral de Trump pousse l’Amérique vers l’autocratie

Lorsque vous perdez, il est bon et sain de savoir pourquoi. Lors de la Première Guerre mondiale, le conflit qui a défini notre monde moderne, les Allemands ont perdu à cause de la force écrasante réunie par leurs ennemis sur le front occidental. Après l’entrée en guerre des Américains, la défaite allemande était une question de temps. Pourtant, les autorités militaires allemandes trouvaient plutôt commode de parler de «coup de poignard dans le dos» par les gauchistes et les juifs. Ce grand mensonge était un problème pour la nouvelle démocratie allemande créée après la guerre, car il suggérait que le principal parti politique, les sociaux-démocrates, et une minorité nationale, les juifs, étaient en dehors de la communauté nationale. Le mensonge a été repris par les nazis, et il est devenu un élément central de leur version de l’histoire après leur prise de pouvoir….

Il est toujours tentant de rejeter la faute sur les autres. Pourtant, pour un dirigeant national, un tel comportement et injecter un mensonge dans le système place la démocratie en grand danger. Exclure les autres de la communauté nationale rend la démocratie impossible en principe, et refuser d’accepter la défaite la rend impossible dans la pratique. Ce à quoi nous sommes confrontés maintenant aux États-Unis est une nouvelle incarnation américaine du vieux mensonge: que la défaite de Donald Trump n’était pas ce qu’il semble, que des votes lui ont été volés par des ennemis internes – par un parti de gauche. «Là où cela importait, ils ont volé ce qu’ils avaient à voler», tweete-t-il. Il prétend que ses votes étaient tous des «votes légaux», comme si par définition ceux de son adversaire ne l’étaient pas.

Sous-estimer Donald Trump est une erreur que les gens ne devraient pas continuer à faire. Rire de lui ne le fera pas partir. Si c’était le cas, il aurait disparu il y a des décennies. Les normes de longue date sur le comportement des présidents ne le feront pas non plus partir. Il est acteur et va s’en tenir à ses répliques: tout était une fraude, et il a gagné «par beaucoup». Il n’a jamais été vaincu, raconte l’histoire; il a été victime d’une conspiration. Ce mythe du coup de poignard dans le dos pourrait devenir une caractéristique permanente de la politique américaine, tant que Trump a un mégaphone, que ce soit sur Fox ou sur RT (anciennement Russia Today) – ou, bien que les démocrates puissent trouver cela impensable, en tant que président non élu restant au pouvoir.

Après tout, prétendre qu’une élection était illégitime est une prétention à rester au pouvoir. Un coup d’État est en cours et le nombre de participants ne diminue pas mais augmente. Peu de républicains de premier plan ont reconnu que la course était terminée. Les plus importants, tels que Mitch McConnell et Mike Pompeo, semblent être du côté du coup d’État. Nous aimerions penser que tout cela est une stratégie pour trouver au président une rampe de sortie. Mais c’est peut-être un vœu pieux. Le bureau de transition refuse de commencer ses travaux. Le secrétaire à la défense, qui ne voulait pas que l’armée attaque les civils, a été limogé. Le ministère de la Justice, dépassant son mandat traditionnel, a autorisé des enquêtes sur le décompte des voix. Les talk-shows sur Fox cette semaine contredisent les nouvelles publiées par Fox la semaine dernière. Les législateurs républicains trouvent de nouvelles formulations verbales qui soutiennent directement ou indirectement les affirmations de Trump. Plus cela dure, plus le danger pour la République est grand.

Ce que Trump dit est faux, et les politiciens républicains le savent. Si les votes contre le président étaient frauduleux, alors les victoires républicaines à la Chambre et au Sénat étaient également frauduleuses: les votes se faisaient sur les mêmes bulletins. Pourtant, les théories du complot, comme le coup de poignard dans le dos, ont une force qui dépasse la logique. Ils s’éloignent d’un monde de preuves et se dirigent vers un monde de peurs. Les recherches psychologiques suggèrent que les citoyens sont particulièrement vulnérables aux théories du complot au moment des élections. Trump le comprend, c’est pourquoi sa présentation de la théorie du complot est pleine de majuscules et dépourvue de faits. Il sait mieux que d’essayer de prouver quoi que ce soit. Son allié Newt Gingrich atteint le pire quand il blâme un riche juif pour quelque chose qui ne s’est pas produit en premier lieu.

L’histoire montre où cela peut aller. Si les gens croient qu’une élection a été volée, cela fait du nouveau président un usurpateur. En Pologne, en 1922, une élection serrée amena un candidat centriste à la présidence. Décrié par la droite dans la presse en tant qu’agent des Juifs, il a été assassiné après deux semaines de mandat. Même si l’effet n’est pas si immédiat, l’effet persistant d’un mythe de la victimisation, de l’idée d’un coup de couteau dans le dos, peut être profond. Le mythe allemand d’un coup de couteau dans le dos n’a pas condamné immédiatement la démocratie allemande. Mais la théorie du complot a aidé les nazis à faire valoir que certains Allemands n’étaient pas vraiment membres de la nation et qu’un gouvernement véritablement national ne pouvait pas être démocratique.

La démocratie peut être enterrée dans un gros mensonge. Bien sûr, la fin de la démocratie en Amérique prendrait une forme américaine. En 2020, Trump a reconnu ouvertement ce qui était de plus en plus clair depuis des décennies: le Parti républicain ne vise pas tant à gagner les élections qu’à les jouer. Cette stratégie a ses tentations: plus vous vous souciez de la suppression des votes, moins vous vous souciez de ce que veulent les électeurs. Et moins vous vous souciez des électeurs, plus vous vous rapprochez de l’autoritarisme. Trump a franchi la prochaine étape logique: essayez de priver les électeurs de leurs droits non seulement avant mais après les élections.

Les résultats des élections de 2020 pourraient être interprétés comme signifiant que les républicains peuvent se battre et gagner sur ces questions. Lire les résultats comme frauduleux entraînera plutôt les républicains et le pays dans un voyage très différent, à travers un maelstrom de pensées magiques entraînant la violence.

Si vous avez été poignardé dans le dos, tout est permis. Prétendre qu’une élection juste était une faute est une préparation à une élection qui est une faute. Si vous convainquez vos électeurs que l’autre camp a triché, vous leur promettez que vous tricherez vous-même la prochaine fois. Après avoir plié les règles, vous devez les enfreindre. L’histoire illustre ce danger avec l’exemple bien connu d’Hitler. Lorsque les politiciens brisent la démocratie, comme l’ont fait les conservateurs dans l’Allemagne de Weimar au début des années 1930, ils ont tort de penser qu’ils contrôleront ce qui se passera ensuite. Quelqu’un d’autre émergera, mieux adapté au chaos et qui l’utilisera d’une manière qu’il ne veut ni n’attend. Le mythe de la victimisation ne peut qu’engendrer des victimes.

Ce n’est pas le moment de mâcher ses mots. Dans l’intérêt de la République et de leur propre parti, les républicains devraient accepter les résultats. »

 

https://www.bostonglobe.com/2020/11/11/opinion/trumps-big-election-lie-pushes-america-toward-autocracy/

 

 

 

Scandale, histoire et codes cryptés

Malgré les épidémies mondiales, les couvre-feux et les quarantaines, la littérature perdurera. J’ai ainsi le plaisir d’annoncer la sortie d’un nouvel ouvrage dans la collection que j’ai la chance de diriger Études Historiques, au sein des éditions Slatkine. Un livre portant sur l’un des plus gros scandales que la Suisse n’ait jamais connu, l’affaire des colonels, en pleine Première Guerre mondiale, et qui révise largement l’histoire officielle grâce à de nouveaux documents d’archives auxquels l’auteur, Fritz Stoeckli, a eu accès.

D’Ephialtès de Trachis qui trompa les Grecs aux Thermopyles à Talleyrand qui servit tous les régimes de la France révolutionnaire, les affaires de trahison sont légions au cours des siècles. Certains de ces actes sont passés inaperçus alors que d’autres se sont transformés en scandale, notamment au cours du XIXème et du XXème siècles, parvenant parfois à ébranler certaines valeurs constitutives des sociétés concernées. L’affaire Dreyfus en est sans doute un bon exemple. En Suisse, éclatait en 1916 la fameuse affaire des colonels. Fameuse du moins pour les historiens travaillant sur le destin de la Suisse contemporaine puisqu’après un siècle, rares sont les personnes pouvant prétendre connaître cet épisode peu glorieux qui, s’il n’avait pas été maîtrisé par le Conseil fédéral, aurait pu mener le pays dans une situation dramatique. La presse de l’époque en fit ses gros titres, provoquant inévitablement un scandale international autant que la colère des autorités françaises civiles et militaires. Comment des officiers supérieurs suisses appartenant à l’État-major général d’Ulrich Wille avaient pu livrer des informations potentiellement sensibles aux Empires centraux alors que la Confédération était neutre ?

Le scandale finirait par se tasser, la Suisse devant toutefois accepter un arrangement militaire contraignant avec la France en lui apportant son soutien et une liberté de passage sur son territoire si l’hypothétique manœuvre stratégique d’un corps d’armée français prévoyant de contourner les lignes allemandes par le plateau helvétique avait été activée. Le cours de la guerre devait toutefois éviter à la Confédération cette humiliation alors que le statut de la Suisse était confirmé et que le chef de l’État-major général, Théophile Sprecher von Bernegg, justifiait les actes de ses deux officiers en dissertant sur la politique de neutralité armée du pays.

L’affaire était-elle terminée pour autant ? Non, car bientôt chroniqueurs et historiens s’en empareraient en utilisant cet événement pour illustrer des argumentaires en marge de discours sur la neutralité helvétique sacralisée à l’issue de la Première Guerre mondiale. Les deux colonels « fautifs » allaient ainsi devenir omniprésents jusqu’à nos jours dans la littérature consacrée d’une histoire devenue, sous le poids des décennies, largement officielle. Ainsi devait se constituer l’historiographie de l’Affaire ! Et pourtant, toutes les archives n’avaient pas émergé des abysses de l’oubli dans lesquelles près de cent ans les avaient plongées. Manquaient encore les documents du renseignement russe, plombés par des décennies soviétiques, littéralement impossibles à consulter.

Négociations, interventions diplomatiques discrètes et pugnacité devaient mener l’auteur de ce livre, Fritz Stoeckli, à obtenir ces archives. Durant plusieurs années, il allait ainsi analyser et passer au crible de la critique ces nouvelles sources qui, en s’ajoutant aux archives existantes permettent d’éclairer d’une lumière nouvelle non seulement cette affaire qui secoua la Suisse mais aussi les codes cryptés dont l’auteur a pu percer les mystères.

 

Fritz Stoeckli, L’affaire des colonels, 1915-1916, révélations des archives, Études historiques, éd. Slatkine, Genève, 2020, 282 pages.

 

 

Covid: une angoisse hypnotique

Épidémies, pandémies, endémies, l’homme a toujours vécu avec des fléaux entraînant sa mort, modifiant ses sociétés, parfois de manière durable. Que ce soit, la peste, le choléra, le typhus, la fièvre jaune, la méningite, la variole, la rougeole, la tuberculose, le sida, Ébola, les grippes, toutes ces maladies ont ébranlé l’humanité au même titre que les guerres et les famines. La science, depuis un peu plus d’un siècle, a permis de conjurer, bien entendu, un grand nombre de ces calamités, en inventant des vaccins et des médicaments révolutionnaires comme les antibiotiques dont la pénicilline, créée en 1928 par Alexandre Fleming et utilisée dès 1941, est le plus célèbre. Des progrès encore décuplés par la généralisation de l’hygiène que la Croix-Rouge développa au sortir de la Première Guerre mondiale et une alimentation qui devait progressivement s’améliorer au cours du XXème siècle, du moins dans le monde occidental.

En cent ans, l’humanité est ainsi parvenue à battre en brèche un nombre considérable d’infections qui durant des millénaires avaient pesé sur sa survie, menant au bord du gouffre des civilisations en décimant non seulement les populations mais en sapant inéluctablement les économies et les équilibres politiques. S’estompa alors, au cours des dernières septante années, la mémoire de ces fléaux de jadis : la « peste antonine », qui avait plongé l’empire romain dans un « âge d’angoisse » au IIème siècle de notre ère entraînant dans la mort 7 millions à 21 millions de personnes ; la « peste de Justinien » de 542 qui allait sévir jusqu’en 767 et qui tua 25 à 100 millions d’individus, une pestilence « qui manqua d’emporter la race humaine toute entière » nous dit Procope de Césarée.

Seul demeura dans le subconscient populaire le plus grand fléau de l’histoire, la Peste noire de 1347 qui se répandit en Europe en quelques mois, atteignant Genève à la fin de l’été 1348, et Lausanne au mois de novembre, avant de se répandre à Vevey et à Moudon au cours de l’hiver 1349. L’épidémie allait balayer 25 à 45 millions de personnes sur l’ensemble du continent entre 1347 et 1352, 75 à 200 millions de morts sur l’ensemble de la planète : une rupture démographique terrifiante s’inscrivant profondément dans les mentalités, une apocalypse telle que l’on peut parler aisément de fracture psychologique chez les contemporains de cette épidémie ! En France, où les conséquences de la peste ont été largement étudiées, la population chuta de 17 à 10 millions d’habitants pour atteindre un volume humain similaire à celui de l’ancienne Gaule.

Bien sûr, les méthodes de lutte restèrent succinctes durant des siècles. : incisions entraînant des infections, onguents multiples et divers, cataplasmes composés de substances supposées curatives comme la chaire de crapauds, des asticots, de la bile ou de la fiente, saignées également, régimes spécifiques, fumigations de bois et de plantes aromatiques comme la valériane et la verveine, thériaques à base de pavot et d’une cinquante de drogues et d’ingrédients – pour lesquels certains apothicaires genevois étaient célèbres – messes, bien entendu, textes de prière suspendus autour du cou, talismans ornés de pierres précieuses : voilà l’arsenal que les contemporains utilisèrent pour tenter de soigner les malades.

À cela s’ajoutèrent des mesures de police qui se développèrent progressivement. Des villes italiennes, telles Venise ou Parme, furent les premières à prendre des mesures sanitaires, interdisant aux voyageurs venant de régions infestées de pénétrer à l’intérieur de leurs murs. Certaines s’enfermèrent littéralement derrière leurs remparts comme Milan, d’autres prohibant la vente d’objets appartenant à des pestiférés. Raguse, Venise et Marseille devaient être les premières cités à instaurer des quarantaines préventives, en 1377 pour les deux premières et en 1383 pour la troisième, une mesure qui deviendrait courante en Europe au cours du XVème siècle tant elle s’avéra efficace. Genève devait également à partir du XVIème siècle établir une « quarantaine hors les murs de toute personne soupçonnée d’avoir été en contact direct ou indirect avec un foyer contagieux ». Une distanciation sociale jugée parfois insuffisante comme en 1529, année durant laquelle « un certain nombre de pestiférés s’étaient retirés dans des cabanes qu’ils s’étaient construites aux Pâquis, on trouva qu’ils étaient trop près de la ville, et on envoya les guets renverser ces cabanes et chasser les malheureux ». La coutume, dans la cité de Calvin était en effet de reléguer les personnes susceptibles d’être atteintes dans des « capites » dans les environs de la ville, non loin des fosses où étaient enterrés les cadavres des pestiférés. « Il fut même un temps où on les chassait à coups de pierre, et où il leur était recommandé de sortir de la ville à peine de “trois traits de cordes” ». En 1615, Genève se dotait enfin d’un organe de « veille médicale », intitulée « Chambre de la Santé » qui s’accompagnerait d’ordonnances très complètes en 1720 afin de protéger la ville de la peste ravageant alors Marseille.

Car seules les mesures de police étaient alors en mesure de protéger les populations, la médecine demeurant encore impuissante. Il fallut attendre le début du XVIIIème siècle pour voir la première maladie infectieuse, la variole, contenue par un procédé médical, l’inoculation. La vaccination ne devait pas tarder à être inventée en 1796 par Edward Jenner. La vaccination devenait l’alternative révolutionnaire à la régulation naturelle que l’humanité avait dû accepter. Plus question alors d’attendre que les épidémies consument les êtres les plus faibles avant de s’éteindre, ou mènent les populations à un taux d’immunité suffisant pour s’estomper. Encore fallait-il pouvoir inventer le vaccin dans les temps. En 1918, celui-ci fit défaut, laissant à la Grippe espagnole le champ pour se développer sur l’ensemble du globe, balayant sur son passage 50 à 100 millions de personnes.

Notre monde de 2020 est confronté lui aussi à une épidémie globalisée qui a emporté pour l’heure – selon des statistiques que l’on sait être discutées – plus d’un million de personnes sur les cinq continents, et attend le vaccin qui le libérera des régulations naturelles dont il ne veut pas ainsi que des mesures de police qui érodent son économie, ses libertés et les principes qui forgent ses démocraties. Des mises en garde contre les mesures liberticides qui allaient advenir avaient déjà été exprimées au cours du printemps 2020, et elles n’avaient eu d’autres échos que l’angoisse hypnotique diffusée par les medias et nombre d’autorités confrontées à une problématique inconnue depuis plusieurs générations, un mal épidémique incontrôlable. Au pire, ces « oiseux » de mauvaise augure ne récoltèrent qu’objurgations et mépris tant nos sociétés opulentes placent la sécurité au-dessus de la liberté. Que valaient ces prédictions par rapport au Covid, créature immaîtrisable déclenchant une peur viscérale et l’exigence d’y remédier quitte à hypothéquer les libertés les plus constitutionnelles par des mesures disproportionnelles ? Bien peu ! Et étaient-elles – sont-elles, disproportionnelles ces mesures, à moins que ce ne soient les opinions des sceptiques qui le soient…, disproportionnelles ? Affaire de génération sans doute ! Il n’en demeure pas moins que ceux qui dénoncent la prévarication dont nous serions les acteurs en faveur des générations les plus vénérables au détriment des plus jeunes et de leur avenir, sont le plus souvent relégués au rang de troublions. Alors, si disproportion il y a, espérons – pour évoquer le médecin andalou Averroès – qu’elle ne fera pas gonfler les peurs au point de faire germer des bubons de haine et de violence.

 

L’histoire de l’ONU et les 44 auteurs, un livre ambitieux sans concessions

44 auteurs, pas moins, historiens pour les uns, fonctionnaires internationaux pour les autres, anciens Conseillers d’Etat pour certains, ont pris part à ce livre en deux volumes sur l’histoire des organisations internationales. Depuis leurs origines, avec la fondation de la SDN en 1919, jusqu’aux derniers défis que l’ONU relève à présent, les organisations internationales sont passées au crible d’observateurs qui ont su garder une objectivité remarquable. Car si les actions extraordinaires développées force de négociations et d’efforts sont évoquées avec parfois de nombreux détails, les échecs et les ornières dans lesquels la SDN et l’ONU se sont enfoncées ne sont pas non plus oubliés. Programmes visant au maintien de la paix, décolonisation, implication dans la lutte contre l’esclavage, migration, désarmement, place de Genève sur l’échiquier international, entrée de l’URSS dans le multilatéralisme, etc…, le livre fourmille de thématiques et de précisions qui relèvent toutes de la grande Histoire. Que ce soit la création du passeport Nansen, la tenue de la honteuse Conférence d’Evian de juillet 1938, le développement de l’OIT ou l’assassinat du secrétaire général de l’ONU Dag Hammarskjöld le 18 septembre 1961, les textes évoquent sous des angles multiples l’un des projets les plus ambitieux de l’humanité, soit la tentative de créer et maintenir une cohésion des peuples dans un monde – pour évoquer Fabienne Servan-Schreiber – ressemblant plus à une tour de Babel en feu depuis des siècles. Bien entendu, certains regretteront le caractère très occidental des auteurs entraînant sans doute un regard européocentré et l’on pourrait se demander quelle serait la vision d’un historien aborigène ou algonquin sur cette construction dominée par un conseil de sécurité au sein duquel seules les grandes puissances disposent du droit de veto. Mais il convient également de noter que ce projet est né de sphères presque exclusivement genevoises et qu’il a dès lors concentré les forces disponibles à sa portée. Un bien beau résultat que ce livre, quoi qu’il en soit, publié aux éditions Suzanne Hurter.

 

Olga Hidalgo-Weber et Bernard Lescaze (s.d.), 100 ans de multilatéralisme à Genève. De la SDN à l’ONU, Genève, Editions Suzanne Hurter, 2020

Auteurs : Burrin Philippe – Cendre Anne – Clavin Patricia – Courtiau Catherine – Cramer Robert – Droux Joëlle – Finaud Marc – Guieu Jean-Michel – Gurry Francis – Hanhimaki Jussi – Herrmann Irène – Hidalgo-Weber Olga – Hoehtker Dorothea – Hofstetter Rita – Jarraud Michel – Karaman Ece – Keese Alexander – Kickbusch Ilona – Kökény Mihály – Kolb Robert – Kossar Kamran – Kott Sandrine – Lescaze Bernard – Lynch Dungy Madeleine – Møller Michael – Niggli Nicholas – Paillette Céline – Pernet Corinne – Piguet Myriam – Roth Antoine – Schulz Matthias – Segond Guy-Olivier – Stinsky Daniel – Tapiola Kari – Thébaud Françoise – Tournès Ludovic – Valovaya Tatiana – Viney-Wood Rebecca – Vuilleumier Christophe – Warner Daniel – Yeddes Samir – Yilmaz Ozcan – Zellweger Valentin – Zoller Adrien-Claude

 

https://www.editions-hurter.ch/produit/100-ans-de-multilateralisme-a-geneve-de-la-sdn-a-lonu/