Un Maître-espion en Suisse (1915-1932)

En 2015, je consacrais un ouvrage sur l’espionnage en Suisse durant la Première Guerre mondiale, et, à cette occasion, je mettais en lumière un aventurier du renseignement, une ombre fuyante influent sur de nombreux destins qui à plusieurs reprises était parvenu à modifier le cours de l’histoire[1]. Un espion allemand, du nom de Hans Schreck, travaillant au cours des années de guerre pour le compte de l’Abteilung IIIb, qui avait été actif en Suisse comme chef du contre-espionnage des armées de Guillaume II. La Suisse, au cours de la guerre, avait été une plaque-tournante de l’espionnage en raison de sa neutralité et de sa position géographique particulière, littéralement sur le seuil des pays belligérants. Et l’existence et le rôle de Hans Schreck avaient été dévoilés lors du procès portant sur l’affaire des bombes de la Nordstrasse, à Zurich en 1918[2].

Suite à ce procès retentissant dans l’univers de l’espionnage, les services de renseignement français tinrent Hans Schreck, la cheville ouvrière de l’affaire des bombes, sous étroite surveillance. Hans Schreck, alias Roehm, alias Faust, alias Nitsche, alias Hermann Schmidt, était né à Berlin en 1880 au sein d’une famille ouvrière. Particulièrement intelligent, il avait réussi à se hisser dans la société malgré la perte de ses parents alors qu’il n’était âgé que de 12 ans. Devenu ingénieur, mais un ingénieur de fortune puisqu’il s’avérerait plus tard qu’il avait falsifié des documents et créé son propre diplôme en 1910, notre homme avait quitté l’Allemagne pour la Suisse peu avant la guerre pour échapper à des affaires d’escroquerie dont il était accusé. Et c’est à Zurich qu’il avait offert ses services au consul allemand comme agent de renseignement au début du conflit. Faisant preuve d’aptitudes hors du commun, il avait obtenu rapidement des responsabilités. Des aptitudes qui le conduisirent à des succès retentissants. Le SR français en ferait d’ailleurs la liste quelques années plus tard. Il avait ainsi conçu une opération depuis la Suisse visant le dreadnouhg italien Victor-Emmanuel, un vaisseau de première classe capitale pour la marine italienne qui fut neutralisé dans l’Adriatique et qui ne put jamais prendre part aux combats.

C’est également Hans Schreck qui anima la propagande contre le marchand de canons suisse Jules Bloch dont les usines neuchâteloises alimentaient l’armée française en fusée d’obus. Et ce fut également lui, faussaire de génie, qui participa à la confection de la fameuse lettre de Zinoviev, un faux qui avait été adressé en 1924 aux communistes anglais et qui avait été publiée par le Daily Mail quatre jours avant les élections de 1924, impactant largement la politique britannique intérieure.

Mais l’affaire de Nordstrasse à Zurich fut sans doute la première machination aussi importante à laquelle il fut mêlé. Une affaire complexe impliquant des dizaines de personnes, des agents allemands évidemment mais également des anarchistes italiens, des révolutionnaires indiens en lutte contre les Anglais et exilés sur le territoire de la Confédération, ainsi que des Suisses recrutés pour exécuter des basses œuvres. Le complot formé par l’Allemagne à partir de 1915 visait à déstabiliser l’Italie qui s’était rangée du côté des Français et des Anglais en instrumentalisant des anarchistes. Entre 1915 et fin 1917, la Légation allemande de Zurich avait peu à peu constitué un arsenal dans ses caves se montant à plusieurs tonnes d’explosifs, d’armes à feu diverses et d’un large éventail de matériel de guerre. C’est à la fin de l’année 1917 que les Allemands décidèrent de déplacer ce matériel dans une écurie de la Nordstrasse, plus discrète, avant de l’envoyer en Italie. Le transfert de ces armes allait devoir se faire en plusieurs fois, éveillant l’attention des espions français qui surveillaient la légation. Ces derniers attendirent le moment le plus opportun pour dénoncer le complot à la police zurichoise. 120 personnes devaient être arrêtées et écrouées dans la prison de Regensdorf dans l’attente de leur procès. Mais lors de l’instruction, plusieurs prévenus se suicidèrent. Peut-être les avait-on aidé… seule une étude historique du passé de cette prison pourrait éventuellement le révéler. On sait en effet que le réseau allemand de Zurich bénéficiait d’accointances au sein des autorités locales, notamment au sein de la police. Le juge fédéral Samuel Bickel lui-même, l’un des juges fédéraux extraordinaires nommés en 1916 par le Tribunal fédéral pour instruire les enquêtes dans les affaires d’espionnage, avait quant à lui joué un rôle suffisamment ambigu pour que le Service de renseignement français le relève.

Hans Schreck, avait été l’un des organisateurs principaux de ce complot, en constituant des faux papiers pour les agents de son réseau et en gérant l’ensemble de la machination. Celle-ci, si elle avait abouti aurait entraîné plusieurs assassinats de personnalités italiennes, et la destruction de structures stratégiques comme des arsenaux, des gares, des banques ou des ponts, de quoi paralyser le pays et permettre à l’Autriche-Hongrie de reprendre la main dans le conflit se déroulant dans les Alpes.

L’opération fut toutefois un échec et Hans Schreck, à l’instar de ses complices, fut arrêté. Il ne fut pourtant pas enfermé à Regensdorf comme les membres de son réseau mais dans une clinique médicale dépendant de l’hôpital cantonal de Zurich. Le juge avait en effet estimé que le personnage était mentalement instable et avait préféré le confier aux médecins. Ce faisant, il plaçait le responsable du contre-espionnage allemand en Suisse dans un établissement dénué de surveillance. Et bien entendu, Hans Schreck n’eut aucune peine à s’évader, un soir, à l’issu d’une partie de billard joué dans les salons de l’institution et d’un cigare. L’homme montait dans une voiture qui l’attendait et qui allait le conduire en Allemagne !

C’est ainsi que disparaissait de mon radar Hans Schreck puisqu’en 2015, lorsque je terminais mon livre, je n’avais pas encore eu connaissance de nouvelles pièces d’archives. C’est grâce à un collègue[3] qu’il m’allait être possible de prendre connaissance d’un nouveau lot de documents conservés à Vincennes et provenant des fameuses archives du Deuxième Bureau saisies par les Allemands en 1940 puis par les Russes en 1945 et rapatriées en France au début des années 2000[4]. Des documents, constitués par les Services de renseignement français et portant sur Hans Schreck mais datant des années vingt et des années trente. L’affaire des bombes de la Nordstrasse s’était déroulée à Zurich et aurait pu avoir une portée considérable si elle avait été couronnée de succès. Les opérations dans lesquelles Hans Schreck allait être impliquées au cours des quinze années suivantes devaient avoir une ampleur tout aussi importante, avec comme toile de fonds la Suisse, encore une fois.

Schreck, en 1918, avait donc regagné l’Allemagne. Une Allemagne vaincue et humiliée par le traité de Versailles, soumise à de nombreuses contraintes, et notamment sa démilitarisation. Schreck, à l’issue de la guerre et durant quelques années se reconvertit dans le commerce, mais il conserva inévitablement ses anciens réseaux et continua très certainement à servir l’Allemagne et notamment la Reichswehr qui était venue remplacer la Deutsches Heer en février 1919.

Rappelons que la république de Weimar avait alors succédé à l’empereur exilé en Hollande, et que de nombreuses mouvances socialistes et communistes ébranlaient le pays alors que la Rhénanie était occupée par 250’000 soldats français jusqu’en 1930, 1935 pour la Sarre. La fin de la guerre en Europe inaugurait une guerre civile et une révolution en Allemagne et de nombreux affrontements entre des mouvements considérés alors comme révolutionnaires et les Freikorps, ces milices paramilitaires et nationalistes, constituées de civils et de nombreux vétérans. La révolte spartakiste de Berlin et la mort de Rosa Luxemburg tuée par les corps francs le 15 janvier 1919 devait en être l’un des sommets.

De nombreuses organisations secrètes virent le jour au cours de ces années à travers l’Allemagne, ultranationalistes, radicales, revanchardes, et souvent violentes. Parmi elles, le Stahlhelm, les fameux casques d’aciers issus des Freikorps et composé de vétérans de la Première Guerre mondiale, équivalent des croix de feux français, mais également le Bund Oberland, la Ligue de Bismarck, le Pavillon d’Empire, les Wehrwolfs, Olympia, ou encore l’Opération consul, active en 1921 et 1922 et qui avait réussi à assassiner le ministre Walter Rathenau en 1922. Citons encore la Ligue Viking qui avait succédé à l’Opération Consul, sans parler bien évidemment des Hitlériens. Des organisations qui toutes appartenaient au milieu völkisch. L’armée, quant à elle, avait été largement réduite par le Traité de Versailles et les officiers autant que les soldats de la Reichswehr considéraient que le gouvernement de Weimar,… les Scheidegger, Ebert et Walter Rathenau, avait poignardé dans le dos l’armée allemande qui résistait sur le terrain en signant l’armistice de 1918. Un officier, Bruno Ernst Buchrucker, avait créé en réaction à la démilitarisation forcée de l’Allemagne, une armée secrète, appelée Reichswehr noire entraînant des hommes à la guerre et reconstituant des stocks d’armes. Il devait lancer un putsch avec 500 hommes et tenter en vain de s’emparer des dépôts d’arme de Kustrin et de Spandau en octobre 1923, quelques semaines avant un autre putsch, celui de la brasserie du 8 novembre 1923 organisé par Hitler. L’échec de Buchrucker n’avait pourtant pas mis un terme aux activités de la Reichswehr noire opposée à la politique de Gustav Streseman chancelier depuis 1923. Gustav Streseman reste méconnu tant les événements précédant et suivant son gouvernement sont venus occulter son mandat. Gustav Stresemann avait pourtant permis à l’Allemagne de retrouver un poids diplomatique et économique perdu après la guerre et à faire entrer l’Allemagne dans la SDN en 1926, en menant une politique de compromis. Une politique pragmatique qui l’avait mené, avec Aristide Briand, à entamer un rapprochement franco-allemand et qui lui vaudrait le Prix Nobel de la paix, mais également de très nombreux ennemis.

C’est dans ce contexte trouble que Hans Schreck allait évoluer, fréquentant, pour évoquer Ian Kershaw, des cercles dans lesquels la démocratie apparaissait comme “le plus grand malheur” qui se fut abattu sur l’Allemagne[5]. Il est difficile pourtant de renouer tous les fils et d’apprécier toutes les implications tant le personnage avait fait du mensonge un principe de vie, et de l’escroquerie une religion. Il est toutefois évident, au vu de ses états de service, qu’il resta fidèle à l’Allemagne. Mais à une Allemagne impériale et volontiers pangermanique plutôt qu’à la nouvelle république de Weimar. Hans Schreck restait ainsi dans le sillage des mouvements ultra-nationalistes. Lors de son procès en 1927, un témoin rapporterait d’ailleurs que Hans Schreck était à Munich lors du putsch d’Hitler et qu’il aurait proposé à ce dernier à la veille du coup de main, au restaurant Platel, de prendre en charge tous ses frais s’il devait être emprisonné. Hitler avait refusé poliment !

Deux ans plus tard, en 1925, Hans Schreck, après avoir influencé la politique britannique par le biais de la fausse lettre de Zinoviev, vendait des documents secrets au gouvernement polonais en se faisant passer pour un membre dissident du Frontbann, l’organisation d’Ernst Roehm qui était venue remplacer la SA après que celle-ci ait été interdite temporairement après le putsch de la Brasserie. Des documents falsifiés également mais comportant des éléments de vérité sur des fortifications souterraines allemandes en Silésie. Cette nouvelle opération d’Hans Schreck intervenait après que des documents officiels aillent disparu, des documents compromettant la Reichswehr, lesquels démontraient clairement les collusions entre les milieux officiels et la Reichswehr noire ainsi qu’avec des associations paramilitaires. Des informations qui étaient parvenues à la Pologne et qui avaient déclenché l’indignation au sein du gouvernement, quelques mois avant le coup d’état de mai 1926 de Józef Piłsudski, et surtout une série d’opposition à la France de la part de la Pologne au cours des travaux de la Commission préparatoire de la conférence du désarmement de mars 1926, des difficultés que l’historien Richard Fanning avaient déjà relevées en 1995 en indiquant les craintes polonaises pour ses frontières occidentales[6].

C’était là tout l’enjeu des efforts déployés par Hans Schreck, à savoir neutraliser les effets des documents volés à la Reichswehr se trouvant entre les mains du gouvernement polonais et calmer les suspicions de ce dernier alors que des négociations diplomatiques étaient menées à Genève sous l’égide de la SDN, devant parvenir à une réduction et une limitation des armements. Des négociations débutées en 1926 avec les travaux de la Commission préparatoire qui se réunit régulièrement entre le mois de mai 1926 et le mois de mai 1929, et qui allait se poursuivre de 1932 à 1934 par la Conférence réunissant les anciens belligérants de la Grande Guerre. Des négociations entamées alors que l’Allemagne et la France connaissaient une embellie de leur relation. Hans Schreck devait ainsi vendre des faux à la Pologne puis se faire arrêter pour divulgation de secrets militaires et pour falsification. C’était là le plan et c’est ce qui advint à la fin de l’année 1926. Hans Schreck était arrêté et enfermé derrière les murs de la prison de Brandebourg. Une arrestation d’opérette, tout comme le procès qui suivrait. Un procès largement public et relayé dans la presse qui ferait estimer au SR français qu’il s’agissait là d’un coup monté, le but étant : « l’armée allemande aurait voulu donner aux puissances étrangères et notamment à la Pologne l’impression que les papiers en question étaient faux. Dans ce but, des faux auraient été très habilement fabriqués à base de documents authentiques ». Hans Schreck servait dès lors de bouc émissaire. Une incarcération toutefois relativement confortable puisque le coupable pouvait circuler librement la plupart du temps, allant même à se servir des camions de la Reichswehr pour déménager son appartement. Le tribunal ne ménagea pourtant pas sa peine pour faire illusion, faisant venir devant lui Ernst Roehm, le chef des SA hitlériennes, pour obtenir publiquement son témoignage selon lequel Hans Schreck avait falsifié le tampon du Frontbann. Tout était bon pour enfumer la Pologne dont la frontière occidentale était considérée comme une ignominie par les Allemands.

Hans Schreck fut condamné, bien sûr, mais il ne continua guère à fréquenter les geôles de la prison de Brandebourg. Ses services étaient trop précieux.

En 1932, la Conférence pour le Désarmement commença à siéger à partir du 2 février. Quatre jours plus tard, le 6 février 1932, le colonel Chapoully, attaché militaire à l’ambassade de France à Berlin écrivait à Paris avoir reçu la visite d’un certain Heinrich Simader, appartenant à la Deutscher Rechtsbund München, une association pacifique, qui proposait de donner aux Français des documents prouvant l’existence d’armements secrets et des preuves de la collusion de la Reichswehr avec des organismes interdits qui « pourraient, s’ils étaient rapidement et opportunément utilisés à Genève, prouver ouvertement que le désarmement est un leurre et la préparation de ce pays à la guerre certaine ». Simader proposait encore que Hans Schreck s’entretienne de ces questions avec une personnalité française à Bâle. Le maître espion allait encore se fendre d’un mémoire adressé au colonel Chapoully apportant des précisions à ces allégations, notamment sur les effectifs potentiels, les stocks d’armes et les relations militaro industrielles entretenues par la Reichswehr noire et l’URSS ainsi qu’avec les USA, et proposer qu’il apporte des preuves matérielles à ces observations. Les informations contenues dans le mémoire Schreck étaient toutefois dépourvues de valeur car les services de renseignement français n’étaient pas dupes des efforts menés par l’Allemagne en matière de réarmement. Les relations avec l’URSS étaient également connues puisque les deux pays avaient signé le traité de Rapallo en avril 1922 prévoyant une collaboration militaire secrète qui durerait jusqu’en 1933, et des camps d’entraînement allemands sur le territoire russe dont une école des gaz de combat à Saratov, une école de pilote à Lipetsk et un camp d’entraînement pour tankistes à Kazan. De même, les gouvernements européens connaissaient les accords passés en 1927 entre des entreprises américaines et allemandes, notamment entre Krupp et General Electric que l’historien Alfred Wahl a mis en lumière en 1993[7].

Hans Schreck ne vint jamais apporter de preuves tangibles aux Français dans la commune de Saint-Louis, comme il en avait été convenu, ne faisant que confirmer les convictions de ces derniers qui avaient reconnu celui qui avait fomenté l’affaire de 1925 avec la Pologne et qui estimaient que le but de sa manœuvre était de déstabiliser la France lors de la conférence de désarmement de Genève en jetant la suspicion sur ses représentants. On peut en l’occurrence aisément imaginer que Hans Schreck, commandité par la Reichswehr noire, avait pour mission d’atténuer les appréhensions européennes en diminuant les chiffres. C’est ainsi qu’il avait indiqué un effectif de 220’000 hommes pour le Stahlhelm alors que l’historien George Mosse a estimé ce chiffre à un million de membres en 1930[8]. De même Schreck observait un effectif de 275’000 hommes pour la SA alors que nous savons que la réalité des chiffres se montait plutôt à 400’000 hommes.

Le 21 juin 1932, le chef du Service des communications militaires à Belfort, le chef d’escadron Schütz signalait au Deuxième bureau à Paris que l’agent allemand Hans Schreck avait été « liquidé comme escroc ». Ainsi se terminait une vie de mystifications au service de l’Allemagne. Assez bêtement d’ailleurs. Un an plus tard, le 14 octobre 1933, l’Allemagne se retirait de la Conférence du Désarmement et annonçait son retrait de la Société des Nations.

La Suisse, alors qu’elle avait été le terrain de jeux des services de renseignement étrangers durant la Première Guerre mondiale était devenue avec la SDN l’antichambre de l’équilibre international, attisant les activités de renseignement sur son sol et à l’étranger, faisant d’elle un théâtre de marionnettes manipulées depuis des cabinets étrangers. Un phénomène permettant d’avancer, pourquoi pas, que la neutralité fonctionne comme catalyseur du renseignement. C’est du moins ce qui ressort de l’exemple helvétique dont le paysage de neutralité bucolique dissimulant les réalités cyniques et unilatérales d’intérêts impérialistes ne furent plus contenus par les conventions policées de la diplomatie à partir de 1933. La Pologne en ferait l’amer expérience six ans plus tard.

 

 

[1] La Suisse face à l’espionnage, 1914-1918, Slatkine, Genève, 2015.

[2] Émile Thilo, La répression de l’espionnage en Suisse : Etude systématique des jugements rendus par la Cour pénale fédérale en 1916 et 1917, Lausanne, 1917.

Archives fédérales allemandes, Coblence, Sicherung der Südgrenze Deutschlands, II Kriegsakten 1914-1918, Reichskanzlei, R 43/2461a ().

Archives fédérales allemandes, Bonn, Politisches Archiv des Auswärtigen Amtes, Personnalités militaires, Schweiz, 54 3.

Archives fédérales suisses, Schreck Hans, 1880, E4320B #1990/133 #2123*.

Gazette de Lausanne : 1er janvier 1914 au 31 décembre 1918.

[3] Jean-Michel Gilot.

[4] « Archives russes », Vincennes, Carton 422.

[5] L’Europe en enfer, 1914-1949, Seuil, Paris, 2016.

[6] Peace and Disarmament, Naval Rivalry and Arms Control, 1922-1933, The University Press of Kentucky, Lexington, 1995.

[7] L’Allemagne de 1918 à 1945, Paris, Armand Colin, 1993.

[8] Les racines intellectuelles du Troisième Reich : la crise de l’idéologie allemande, Paris, Calmann-Levy, coll. « Histoire », 18 octobre 2006.

Un monde à la dérive

2018, le monde couche avec sa décadence, les problèmes sociétaux sont légions. De la précarité du 3e âge au gavage des assurances, de l’asphyxie de nos voies de communication au réchauffement planétaire, de l’appauvrissement des médias à la désintégration progressive de certaines démocraties placées sous la férule de gouvernements oublieux des principes de Montesquieu, nombreuses sont nos sociétés qui se sont éloignées des idéaux de liberté, d’émancipation et d’humanité qui prévalaient il y a quelques décennies. Inefficace pour résoudre les conflits ravageant le Yemen, la Syrie ou le Donbass, désarmée pour gérer la crise des migrants ou contrer les effets du réchauffement climatique, l’ONU proclamait récemment le début de la décennie internationale d’action sur le thème de « L’eau et le développement durable », s’engageant encore pour l’élimination de la pauvreté. Ses résultats se révèlent pourtant aussi médiocres que ceux de la SDN en son temps. Certains, comme l’économiste François Bourguignon, font ainsi remarquer que les méthodes de calcul de la banque mondiale pour évaluer l’évolution de la pauvreté sont basées sur des seuils ridiculement bas. En d’autres termes, une méthodologie d’estimation qui, si elle devait être basée sur des critères plus humains que mathématiques, viendrait nous démontrer que la pauvreté dans le monde s’est en réalité multipliée par trois depuis le début du siècle[1].

Un monde à la dérive acceptant les noyades collectives de migrants en Méditerranée pour qui les moyens déployés par l’Otan ou la Russie ne sont pas à l’ordre du jour, tolérant par ailleurs l’existence de media ouvertement nazis établis aux Etats-Unis où le Premier Amendement interdit de limiter la liberté d’expression[2]. Car alors que l’Otan d’une part[3], et la Russie et ses alliés chinois et mongoles d’autre part[4], exhibaient il y a quelques semaines leurs capacités militaires respectives au travers d’une rivalité onaniste, la fange brune d’une extrême-droite de plus en plus fasciste, de moins en moins marginalisée – qu’elle soit brésilienne, polonaise, italienne ou allemande – souille régulièrement notre quotidien surconnecté qui ne parvient plus à distinguer informations réelles et fake news.

Nos champs de références s’effritent ainsi progressivement, modifiant peu à peu nos valeurs, nous faisant admettre doucement la perte de nos libertés sapées plus encore par un éréthisme sécuritaire engendré par des cohortes de promoteurs de violence, une dérive inconsciente occultée par des sensations de normalité nous faisant accorder à des instances privées une légitimité dans l’exercice d’un pouvoir par nature régalien, celui de de la surveillance de nos concitoyens.

Pouvons-nous espérer, comme le mélioriste Jacques Attali qui estime qu’il est des solutions permettant de résoudre simultanément des problématiques comme celles de la pauvreté, du réchauffement climatique, de l’identité européenne et de la prochaine crise financière ? On peut en douter comme le laissent pressentir le durcissement des relations entre les USA et la Chine, ou entre la Russie et l’Ukraine. Nul examen de conscience ne permettra de modifier le cours des choses tant que le monde admettra à la table des puissants des individus faisant primer l’opposition à la conciliation, cherchant dans le court terme des solutions à des problèmes s’étalant sur des temps moyens ou longs, et faisant prévaloir le matérialisme à la culture.

 

[1] https://live.worldbank.org/experts/fran%C3%A7ois-bourguignon

[2] https://democratieparticipative.biz/category/emissions

[3] http://www.leparisien.fr/international/norvege-les-grandes-manoeuvres-de-l-otan-fachent-la-russie-23-10-2018-7925748.php

[4] http://www.leparisien.fr/international/la-russie-organise-ses-plus-grandes-manoeuvres-militaires-depuis-la-guerre-froide-11-09-2018-7884303.php

Le plus grand fléau du XXe siècle

Le rapport de l’OMS du 17 septembre dernier faisait état de la situation épidémiologique en République Démocratique du Congo suite à la dixième épidémie d’Ébola qui s’est déclenchée cet été et qui a tué jusqu’à présent 97 personnes. http://www.who.int/ebola/situation-reports/drc-2018/fr/

Une énième épidémie à laquelle les organisations internationales apportent une réponse efficace et rapide en déployant un arsenal devant faire office de contre-feu : structures de coordination, plan de riposte, mobilisation de partenaires techniques, financiers et opérationnels, mise en œuvre d’interventions de santé publique classique et innovantes, missions sur le terrain.

Mais qu’en était-il en 1918?

Cette année-là, la grippe espagnole, originaire d’Asie, causait à travers le monde 50 millions de morts selon l’Institut Pasteur, et peut-être jusqu’à 100 millions selon de nouvelles estimations, soit 2,5 à 5 % de la population mondiale. Considérée comme la pire catastrophe démographique du XXe siècle, la grippe espagnole eut un impact humain bien plus lourd que celui de la Première Guerre mondiale avait ses dix millions de morts et environ huit millions d’invalides.

La Suisse, quant à elle, était touchée par le fléau en deux vagues, infectant quelques deux millions de personnes et entraînant le décès de 24’449 personnes entre juillet 1918 et juin 1919. Les réactions et les conséquences furent multiples dans les différents cantons. Pourtant, un siècle plus tard, les enjeux et les questionnements historiographiques aussi bien qu’épidémiologiques ou biologiques, posés par cette célèbre pandémie demeurent à évaluer.

Voilà donc le thème du colloque interdisciplinaire qui se déroulera le 16 novembre prochain à l’Institut des humanités en médecine de l’Université de Lausanne, dès 9h, libre et ouvert à tous, organisé conjointement par la Société d’histoire de la Suisse romande, l’IHM et la Société suisse d’histoire de la médecine et des sciences naturelles.

 

La Grippe espagnole de 1918 en Suisse

16 novembre 2018

IHM, Avenue de Provence 82, Lausanne

Organisation du colloque:

ihm@chuv.ch

chris.vuilleumier@gmail.com

 

09:00 Accueil
Session 1
Modérateur: Fred Paccaud
09:30 Vincent Barras
(IHM)
L’historiographie de la grippe espagnole
10:00 Laurent Kaeser
(Service des maladies infectieuses et du laboratoire de virologie HUG)
La grippe et sa biologie : un virus qui dicte l’histoire
10:40 Frédéric Vagneron
(Institut für Biomedizinische Ethik und Medi-zingeschichte, UZH )
La grippe, une histoire aux frontières de la maladie
11:20 Laura Marino
(Département d’endocrinologie, diabétologie et métabo-lisme, CHUV)
Effets et réactions dans le Valais : la pandémie de 1918
12:00 Pause repas
Session 2
Modérateur: Laurent Kaeser
13:50 Andreas Tscherrig
La grippe espagnole en Suisse allemande—Expériences de la pandémie à Nidwald, Bâle-Campagne et Bâle-Ville
14:30 Christophe Vuilleumier
(SHSR/SSH)
Les conséquences de la grippe espagnole à Genève
15:10 Kaspar Staub & Joel Floris
(Institute of Evolutionary Medicine UZH)
Were Language Borders “Cultural” Barriers for the Spread of Influenza 1889-94 and 1918-19 in the Canton of Bern
15:50 Pause café
16:00 Alain Bosson
(Université de Fribourg))
La grippe espagnole dans le canton de Fri-bourg : expériences et bilan
16:40 Fred Paccaud
(Faculté de biologie et de médecine, Unil)
La grippe au temps des maladies chroniques
17:20 Débat de clôture
Modérateur: Christophe Vuilleumier

La tentation du sabre

Nouvel opus de la collection “Etudes historiques” paraissant fin octobre, le livre de Maurizio Binaghi et Roberto Sala, La tentation du sabre nous emmène au Tessin à la veille et au cours de la Première Guerre mondiale. L’occasion de découvrir les plans d’annexion militaires helvétiques de l’Italie du Nord d’avant-guerre, et la situation politique de ce canton ô combien stratégique il y a 100 ans!

« Ici, le soleil est plus fort et plus chaud, les montagnes sont plus rouges, ici poussent les châtaigniers, la vigne, les amandiers et les figuiers. Ici les gens sont gentils et courtois ». Ainsi s’exprimait Hermann Hesse à propos du Tessin en 1919.

Canton frontière, constitué de vallées et de lacs, isolé du reste de la Suisse, difficilement défendable et appartenant à un État dont les dernières assises fédérales, au début du XXe siècle, n’avaient guère plus de cinquante ans, le Tessin toisait, à la sortie du XIXe siècle, une Italie digérant un Risorgimento ayant fait de Rome, en 1871, la capitale d’un pays unifié mais traversé par de multiples tensions politiques entraînant des relations difficiles avec la Confédération helvétique. En 1884, le Conseil fédéral avait ainsi expulsé le consul italien Francesco Grecchi de Lugano en raison de desseins irrédentistes sur le Tessin, deux ans après la mise en œuvre du projet de la ligne de défense Cadorna, formée de tranchées, de fortins et de redoutes, face à la Suisse et à un ennemi venu du nord. Un nouveau mur d’Hadrien annonçant plus de trente ans au préalable la guerre de position de 1914-1918 ! Et l’affaire Silvestrelli, au début du XXe siècle, n’avait guère amélioré les relations puisqu’elle avait mené à une rupture momentanée de la diplomatie entre la Suisse et l’Italie. Celle-ci, en outre, alarmée par la construction des puissantes fortifications suisses au sud du Gothard, comme le fort Airolo achevé en 1889, demeurait extrêmement suspicieuse à l’égard des liens entre Berne et Vienne, tant et si bien qu’en 1911, les rumeurs d’alliance entre la Confédération et l’Empire austro-hongrois contre l’Italie se propagèrent très facilement.

Faisant tampon, le Tessin, isolé par rapport au reste de la Suisse et ouvert sur la péninsule italienne se trouvait à l’évidence dans une situation particulière. Une position devenue stratégique déjà bien avant la Première Guerre mondiale, que plusieurs officiers de l’armée fédérale avaient relevée dès la fin du XIXe siècle. Arnold Keller, chef de l’état-major général de 1890 à 1905, rédigerait son livre sur la Géographie militaire de la Suisse à partir de 1906, insistant sur les enjeux que posait le Tessin. Non des moindres, le tunnel du Gothard, inauguré en 1882, en ouvrant un axe de communication nord-sud, de l’Allemagne à l’Italie, était venu placer sur le devant de la scène le Tessin et, ce faisant, lui avait donné une importance internationale, en tant que lieu de passage, qui n’avait pas échappé aux officiers suisses. Carl Spitteler soulignerait de son talent l’importance de ce tunnel en 1897, et la guerre viendrait encore en démontrer la portée, le 10 août 1914, avec le passage de 118’000 Italiens, refoulés de France et d’Allemagne à travers la Suisse et le Gothard.

Évoquer les terres méridionales de la Suisse revient donc à mettre en lumière les relations entre la Confédération et l’Italie dont le renouveau historiographique, à l’égard de la Première Guerre mondiale, a connu ces dernières années un spectaculaire bon en avant – centenaire oblige – comme a pu le montrer Daniel Ceschin dans son article de 2014 « La mémoire de la Grande Guerre en Italie », paru dans la revue Matériaux pour l’histoire de notre temps. Époque de tensions, d’intérêts contraires, de contractions pour l’Italie, plaçant le Tessin dans une position délicate alors même que ce canton entamait une prise de conscience identitaire, si bien décrite par le poète Francesco Chiesa, tiraillée entre italianité et appartenance fédérale. N’allait-il pas proposer en 1918 d’adopter l’appellation « Italie suisse » en lieu et place de « Suisse italienne » ?

Une Italie travaillée par un irrédentisme ardent, formalisé en 1877 par la création de l’Associazione in pro dell’Italia irredenta, fondée par un groupe de garibaldiens et de mazziniens défenseurs des mouvements de gauche, démocratiques et républicains, et souhaitant le retour dans le giron de l’Italie des terres italophones soumises aux Autrichiens. Une mouvance aisément confondue avec le nationalisme qu’Angelo Vivante différenciait déjà en 1912 avec son Irrédentisme adriatique, contrastant avec le discours radical diffusé dans une presse largement nationaliste, et que Robert Paris distinguerait à son tour en 1996 dans son article « Nationalisme et irrédentisme en Italie de l’unité à la Première Guerre mondiale », paru dans la revue Matériaux pour l’histoire de notre temps et repris en 2015 par Armando Pitassio dans les Cahiers Irice.

Une distinction subtile mise en exergue avec véhémence en 1910 par la constitution de l’Associazione Nazionaliste Italiana, mouvement germanophile, puisant aux mêmes sources que le fascisme des années d’après-guerre, dont les théoriciens militaires helvétiques n’avaient cure, ne considérant que l’instabilité politique du pays pouvant entraîner la perte du Tessin, victime potentielle de menées irrédentistes dans un contexte litigieux entre l’Italie et l’Empire austro-hongrois. Une opinion qui n’était pas dénuée de sagesse comme le démontrerait l’aventure éphémère de l’État libre de Fiume que Gabriele D’Annunzio avait forgé en 1920, et l’annexion à l’Italie, à l’issue de la guerre, de Trieste, de l’Istrie et du Sud Tyrol.

Consacrer un livre sur le Tessin et ses relations à la veille et durant la Première Guerre mondiale avec le reste de la Suisse et l’Italie fait sens, évidemment, dans le cadre du centenaire du conflit, mais les lignes de forces qui parcourent le livre de Maurizio Binaghi impliquent également un inévitable renvoi à la question d’un nationalisme contemporain exprimé au travers de partis politiques, dont la Ligue du Nord est le mouvement italien le plus connu, dans le voisinage direct du Tessin. Un parti appelant de ses vœux à un régionalisme, voire à une indépendance du nord de l’Italie, œuvrant progressivement pour le primat d’une identité ethno-nationale, dont les dynamiques s’apparentent à l’irrédentisme de la fin du XIXe siècle tout en s’en distançant sur le plan des velléités d’unification. Et si le paysage politique actuel n’est évidemment pas similaire à celui de 1914, ses composantes – avec la mise à l’écart en 2018 d’un ministre italien germanophobe et une Europe dominée économiquement par l’Allemagne et fissurée par les eurosceptiques – laissent un sentiment de déjà-vu fort singulier. L’auteur s’écarte de ces problématiques actuelles pour s’en tenir à la période durant laquelle la guerre allait éclater, parvenant avec brio à contextualiser une problématique qui, si elle fut exacerbée il y a cent ans, a démontré sa pérennité depuis lors à bien des reprises.

 

Maurizio Binaghi, Roberto Sala, La tentation du sabre. La Suisse, l’Italie et le canton du Tessin de l’âge des empires à la Grande Guerre, Etudes historiques, éd. Slatkine, Genève, 226 pages, 2018.

L’affaire genevoise

… Il est probable que sa réussite et sa fortune rendirent le conseiller orgueilleux et firent de lui un homme jalousé…, Philibert Blondel.

C’est durant son mandat de syndic de l’Arche et de la garde, en 1602, que les Savoyards tentèrent leur coup de main contre Genève. L’événement était considérable et les esprits en restaient choqués. Le magistrat n’avait pas tardé à être accusé de négligence dans sa tâche et à devoir se justifier, devant le Conseil des Deux Cents, des dispositions qu’il avait prises à la veille de l’Escalade. D’abord mise en lumière par l’auditeur Jean Sarasin, la responsabilité du magistrat dans cette affaire s’avéra importante…. Philibert Blondel.

Durant l’été 1603, nourrie par des membres du Conseil des Deux Cents, la polémique contre le magistrat atteignit son paroxysme. Les libelles placardés sur les portes trouvaient d’autant plus facilement créance que le Conseiller n’était guère apprécié des débiteurs de l’État à qui il avait ordonné de rembourser la Seigneurie. Un procès s’en suivit qui exclut les quatre syndics en poste lors de l’Escalade. Le Conseil des Deux Cents constitua alors une commission d’enquête qui procéda à plusieurs auditions entraînant la déposition du magistrat et la vente d’une partie de ses biens…., Philibert Blondel.

Tenace, le magistrat fit réouvrir son affaire en 1605 en imputant une large part de responsabilité aux conseillers Dominique Chabrey, Claude Andrion et Jean Lullin. Celui-ci, considérant alors les intérêts en jeu, n’hésita pas à demander que le procureur général, frère de l’ancien magistrat, soit remplacé, une requête à laquelle les autorités accédèrent…, Philibert Blondel.

Emprisonné malgré la tentative de conciliation de Jacob Anjorrant, l’ancien magistrat fit l’objet d’une nouvelle enquête instruite par David l’Archevêque. Celle-ci mit au jour l’existence d’un témoin, qui n’était pas apparu au préalable, qui aurait porté des lettres de la part de l’ancien syndic au chef savoyard D’Albigny. Malgré l’absence dudit témoin, le Genevois fut condamné, cette fois, à dix ans de prison et à une forte amende…. Philibert Blondel.

L’année suivante le témoin était retrouvé et enfermé à l’Evêché, à la grande satisfaction de l’ancien magistrat qui espérait que la vérité éclate enfin. Cependant, au lendemain de sa capture, le témoin était retrouvé mort, étranglé dans sa cellule. Torturé, le gardien avoua avoir été corrompu et avoir tué le témoin…, Philibert Blondel.

Réelle ou non, sa culpabilité dans l’attaque savoyarde fut établie par ses juges. C’était donner à Genève le nom d’un traître en permettant d’une part au Petit Conseil de recouvrer sa crédibilité et, d’autre part, débarrasser ses adversaires d’un sérieux rival. Roué, son corps fut démembré et exposé…, Philibert Blondel.

Les sources demeurent silencieuses à bien des égards. Était-il condamnable ? Peut-être ! Il n’en demeure pas moins que nombre de ses détracteurs étaient en rivalité de longue date avec le syndic le plus puissant du conseil, et que certains d’entre eux ne se privèrent pas de profiter du revirement de situation. Après la mort de Philibert Blondel, les Lullin, famille appartenant aux accusateurs, entraient en possession des fiefs et des rentes rière le village de Meinier, un patrimoine relevant de la mouvance de la seigneurie de Compois lorsque celle-ci appartenait au Conseiller au temps de sa splendeur et que les Lullin avaient racheté lors de la mise aux enchères des biens du condamné.

Philibert Blondel.

 

 

tiré de Christophe Vuilleumier, Les élites politiques genevoises, 1580-1652, Slatkine-SHSR, 2009, p. 77-106.

 

 

AU RENDEZ-VOUS DES HISTORIENS ET DES ESPIONS

L’espionnage…, le renseignement, fait l’objet de nombreux films et sans doute d’autant de romans. Des histoires fictives, fantasmées, mais qui parfois recèlent des bribes de vérité ou du moins un fonds de réalisme dont nous percevons rapidement les limites.

Le domaine reste évidemment obscur par nature, mais il n’en reste pas moins un rouage opérationnel s’inscrivant dans le cadre de stratégies politiques, économiques ou militaires depuis des décennies, dont des échos parviennent au grand public lors de scandales dévoilés, d’indiscrétions ou d’échecs spectaculaires. Qui ne se souvient de l’affaire du Rainbow Warrior en 1985, des micros de l’hôtel Intercontinental à Genève en 2016 ou de l’espion suisse démasqué en Allemagne en 2017 ?

S’il est largement illusoire de vouloir sonder ces profondeurs pour la seconde partie du XXe siècle, non seulement en raison de la proximité temporelle mais également de la démultiplication des technologies brouillant plus encore les cartes, il reste envisageable pour les chercheurs de se pencher sur les pratiques, les réseaux et les acteurs du renseignement de la première partie du siècle des grands conflits.

Tel est l’objectif du colloque qui se déroulera à Genève, les 19 et 20 octobre prochain, à la Maison de la Paix, et qui ciblera les pays neutres. Des nations comme la Suisse qui, au cours des deux guerres mondiales mais également lors des périodes de paix, a connu de nombreuses affaires d’espionnage en raison de sa neutralité et des avantages que cette dernière procure.

L’affaire Masson que Pierre Streit viendra éclairer, le réseau Micromégas qu’Yves Mathieu nous dévoilera, les services de renseignement polonais en Suisse en 1940 que Tadeusz Panecki évoquera, ou encore Hans Schreck, cet aventurier du renseignement actif à travers l’Europe de 1915 à 1933, dont j’aurai le plaisir de brosser le portrait, appartiennent tous à cette communauté du renseignement active en Suisse que Christian Rossé détaillera pour les années de la Seconde Guerre mondiale. Un prélude à l’intensification des opérations d’espionnage sur le territoire helvétique durant les années de guerre froide que Titus Meier esquissera.

Un colloque destiné non seulement aux spécialistes mais également au grand public !

 

 

Le renseignement dans les pays neutres au cours de la Première partie du XXe siècle

Colloque organisé par l’Association suisse d’histoire et de sciences militaires & le Geneva Centre for Security Policy

Maison de la Paix

19-20 octobre 2018

Renseignements :           https://ashsm.ch/colloque2018

Conférenciers :

19 octobre

11:00 Sioblan Martin

11:30 Alexandre Vautravers

13:30 Christian Rossé

14:00 Hervé de Weck

14:30 Pierre Streit

15:30 David von Felten

16:00 Jean-Jacques Langendorf

16:30 Olivier Lahaie

 

20 octobre

09:00 Yves Mathieu

09:30 Titus Meier

10:30 Jean-Michel Gilot

11:00 Jean-Christophe Emmenegger

11:30 Gérald Sawicki

13:30 Tadeusz Panecki

14:00 Christophe Vuilleumier

14:30 Emmanuel Debruyne / Elise Rezsöhazy

15:30 Gérald Arboit

 

 

 

 

La fuite en Suisse de la fille de Staline, un livre à lire

La Suisse a déployé ses bons offices à bien des reprises au cours des cent dernières années. Neutralité oblige ! Neutralité, mais également proximité avec les pays alignés sur le Traité de l’Atlantique nord. Voisine de table d’États jouant parfois gros à des pokers internationaux toujours menteurs, la Suisse dissimule aujourd’hui encore, aux tréfonds de ses archives, des renseignements qui sommeillent, mieux défendus que le secret fiscal. N’est-ce pas là l’un des savoir-faire helvétiques tant appréciés par le reste du monde ? Des qualités mises à profit dans « l’opération Svetlana » que Jean-Christophe Emmenegger a exhumée.

Passionnante, cette histoire, vieille de 1967 – année de la mort de Che Guevara à La Higuera et de la guerre des Six Jours – est extirpée de l’ombre et de documents confidentiels de ce temps. L’auteur est en effet parvenu à convaincre des acteurs de cette aventure diplomatique, appelée de manière si romanesque « opération Svetlana », comme Cornelio Sommaruga, de témoigner afin que cette histoire ne se perde pas. Issues d’archives privées de la famille Blancpain et de documents conservés au sein des Archives fédérales suisses classés «secrets» jusqu’en 2011, tout autant que basées sur les recherches des Documents diplomatiques suisses ainsi que sur la fiche de surveillance du Ministère public fédéral concernant Svetlana Allilouyeva, les informations recueillies par l’auteur n’ont pas été simples à réunir. Ce dernier s’est en effet heurté à une administration fédérale appliquant à la lettre l’ordonnance sur l’archivage, notamment à l’égard des protocoles secrets du Conseil fédéral, obtenant un accès pour certains d’entre eux après avoir déposé des recours. Le cas relevait tout de même du secret d’État en 1967 ! Des ombres demeurent, bien évidemment, dans cette histoire, des vides que Jean-Christophe Emmenegger se plait à remplir, parvenant avec succès à apposer une réalité potentielle grâce à un travail de reconstitution systématiquement balisé que Michel de Certeau n’aurait certainement pas renié. Cet artifice littéraire, mis en exergue, ne nuit en rien à la démarche historienne qui est développée de manière magistrale, et concourt à la compréhension de cette affaire.

Une histoire qui s’intègre dans le contexte de la Guerre froide, empreinte de clandestinité et de ce même anticommunisme commun à l’ensemble du bloc de l’Ouest. Un récit qui démontre une nouvelle fois et de manière emblématique – une année après la parution de la revue suisse d’histoire Itinera consacrée aux réfugiés du bloc de l’Est (Chercher refuge. Les phases d’exil d’Europe centrale pendant la Guerre froide) – l’assujettissement de la Confédération au camp de l’Otan. Le récit d’une fuite, donc, durant laquelle la Suisse abrita la fille de Staline, « dissidente exceptionnelle », alors que les Etats-Unis étaient en train de mener au Vietnam l’opération Junction City, la plus importante offensive aéroportée depuis la Seconde Guerre mondiale et qu’en juin devaient se dérouler des négociations russo-américaines sur le Moyen-Orient et l’Asie du Sud-Est avec, en filigrane, un traité de non-prolifération des armes atomiques.

Jeu funambulesque auquel se livra la Suisse, à la demande des Etats-Unis par le biais de l’ambassadeur John Hayes qui sollicita le Conseil fédéral le 7 mars 1967 afin d’accueillir momentanément la fille de Staline ; moment perdu, à peine rappelé par quelques documents d’archives, au cours d’une époque que le « spectateur engagé » Raymond Aron qualifia de paix belliqueuse ; ce service rendu – onze ans avant que la Suisse n’accorde l’asile politique au champion d’échec soviétique Viktor Lvovitch Kortchnoï – plaça la Confédération dans une position désagréable à l’égard de l’Union Soviétique. La Suisse ne sortit pourtant pas affaiblie de cette situation puisque, de déplaisante, la situation prit une tournure à son avantage, l’amenant, une fois encore, à confirmer son rôle temporisateur sur l’échiquier international. Car cette diagonal du fou, empruntée par la Suisse, allait lui permettre de préserver des relations relativement harmonieuses avec les deux superpuissances comme l’illustrent les échanges entre Berne et Moscou au cours de cette même année et la visite en Union soviétique, le 12 juillet, du Conseiller fédéral Rudolf Gnägi, accompagné, notamment, de l’ambassadeur suisse Antonino Janner, figure clé du dossier Svetlana. Ce dernier fut l’un des producteurs des archives portant sur la fille de Staline conservées à Berne. Il rédigea à l’intention des historiens futurs des constats et des notes sur les documents compilés dans les dossiers versés aux archives fédérales, démonstration que « l’événement Svetlana » revêtait pour lui une portée historique, à moins que, dans une affaire mêlant de multiples services de renseignement, de subtils subterfuges aient été développés afin de dresser des miroirs sans tain imperceptibles pour le curieux et destinés à masquer quelques confidences fâcheuses. Des informations qui alimentent tous les conflits, et particulièrement les guerres larvées comme la Guerre froide qui, une année après l’épisode helvétique de la fille du Père des peuples, alors que l’Europe découvrait au cours d’un beau mois de mai ses propres dissidents, voyait déferler dans les rues de Prague les troupes du Pacte de Varsovie.

Quant à Svetlana Allilouyeva-Staline, elle allait trouver aux Etats-Unis, après l’intermède helvétique, une forme de rédemption en reniant un père dont le nom demeure, toujours de nos jours, synonyme de goulags, d’Holodomor et de ce que l’historien Norman Naimark a décrit comme une série de génocides. La transfuge devait assister au pays de la liberté, trois mois après son arrivée, aux émeutes raciales de Détroit, les plus violentes dans l’histoire des États Unis, obligeant le président Lyndon Johnson à considérer la ville en état d’insurrection et à lever la garde nationale pour ramener le calme. Des dizaines de morts, des centaines de blessés, des milliers d’arrestation – suivis moins d’une année plus tard par le meurtre de Martin Luther King – devaient être dénombrés dans ce combat contre un arbitraire aussi hypocrite que pouvait l’être le NKVD soviétique, ou une Suisse dont les femmes, en 1967, n’avaient pas encore acquis le droit de vote. Car, pour plagier Nelson Mandela, la haine, les préjugés et l’étroitesse d’esprit sont les chaînes qui entravent les oppresseurs et qui les font agir, quelques soient les nations. Svetlana allait en être le témoin impuissant à deux reprises.

 

Jean-Christophe Emmenegger, Opération Svetlana. Les six semaines de la fille de Staline en Suisse, Slatkine, Genève, 2018.

Les stratégies de la neutralité helvétique (1914-1918)

La neutralité suisse a fait couler beaucoup d’encre au cours du XXe siècle. Jouissant de ce statut depuis le Congrès de Vienne de 1815, garantissant l’intégrité et l’inviolabilité de son territoire, la Suisse a vu sa neutralité codifiée et confirmée par le traité de La Haye de 1907. Un droit, donc, que la Confédération helvétique a appliqué au travers d’une politique de neutralité qu’elle a voulu adaptable au contexte international dans le but d’assurer sa sécurité et de crédibiliser sa diplomatie. Différentes crises au cours du XIXe siècle sont venues, bien évidemment, ébranler cette harmonie. L’affaire de Neuchâtel qui se détachait de la Prusse, en 1856, l’annexion de la Savoie, quatre ans plus tard, et l’accueil des Bourbaki en 1871 ouvrirent ainsi un débat sur la position du pays, qui devait s’amplifier durant la Première Guerre mondiale. Aurait-il pu d’ailleurs en être autrement pour ce pays, coincé entre plusieurs grandes puissances internationales et dont les rivalités allaient entraîner plus de dix-huit millions de morts en quatre années ? Ce conflit mit ainsi la Suisse à l’épreuve sous l’angle de sa neutralité, ce d’autant plus que si le pays conservait sa position d’État neutre, les sensibilités en son sein divergeaient largement entre germanophiles et francophiles, se transformant parfois en passion fort peu diplomatique. Le courrier que le général Ulrich Wille adressa au Conseil fédéral, le 20 juillet 1915, suggérant l’entrée en guerre de la Suisse aux côtés des Empires centraux, la polémique entourant la conférence socialiste de Zimmerwald en septembre de la même année, l’affaire des colonels à la fin de l’année 1915 ou le dossier Hoffmann en 1917, attisèrent les controverses, aiguisant les suspicions jusqu’à Paris et Berlin.

Aborder la question de la neutralité revient non seulement à se poser la question de la posture diplomatique adoptée par la Suisse à cette époque, mais également à prendre en compte les innombrables mesures dans les domaines économique, politique, militaire et policier. Une question qui évoque inévitablement la neutralité d’un autre pays, la Belgique, dont le destin serait autrement plus funeste que celui de la Suisse.

En matière économique tout d’abord…

Le Conseil fédéral se vit attribuer, en parallèle à la nomination d’Ulrich Wille à la tête de l’armée, les pleins pouvoirs afin de prendre les dispositions nécessaires pour garantir le maintien de la neutralité. Il allait ainsi prendre immédiatement en mains la conduite économique du pays, en réduisant considérablement la liberté du commerce et de l’industrie, et en produisant près d’un millier d’ordonnances entre 1914 et 1919 tout en publiant régulièrement un Rapport de neutralité ou Rapport des pleins pouvoirs afin d’expliquer les mesures prises.

On sait que ces ordonnances furent respectées en partie seulement. Pierre Luciri insistait ainsi en 1976[1] sur ce fossé entre les normes que le Gouvernement fédéral avait cru devoir édicter et les transactions qu’il tolérait ou que certains de ses organes encourageaient. L’historien lausannois, en d’autres termes, mettait en lumière une neutralité idéale à laquelle est attachée une valeur morale, et une neutralité appliquée aux évolutions du conflit et de la diplomatie. Une distinction entre théorie et Realpolitik, une tranchée philosophique constituant la ligne de front d’un débat qui ne devait plus cesser au cours du siècle et que la Seconde Guerre mondiale allait renouveler jusqu’à l’après Rapport Bergier !

On sait également, depuis les travaux de Jean-Claude Favez, que la diplomatie suisse est tributaire de la collaboration du tissu économique helvétique, dépendant de la convergence des intérêts privés[2]. Ces derniers ont fait l’objet de publications notamment de la part de Sébastien Guex[3] et Malik Mazbouri[4], lequel faisait remarquer, dans son article sur la place financière de la Suisse au cours de la Première Guerre mondiale[5], le rôle joué par les crédits officiels ou semi-officiels accordés par la Suisse aux belligérants. Crédits accordé au printemps et à l’automne 1916, de 100 millions, tant à la France qu’à l’Allemagne sur demande expresse du Conseil fédéral en lien avec la politique des compensations, en échange d’autorisations d’exportations.

À la suite de Peter Dürrenmatt[6], il nous faut remarquer que le pays, au travers de la première émanation de la Treuhandstelle crée en juin 1915, et de la Société suisse de surveillance économique, constituée en octobre 1915, allait devoir accepter un contrôle des belligérants, faisant ainsi un nouvel apprentissage de la neutralité. Un apprentissage donnant aux relations interpersonnelles une importance remarquable.

Au-delà du recours traditionnel à la mécanique diplomatique voyant en février 1915 le ministre de Suisse à Rome, von Planta, adresser un rapport au chef du département Hoffmann signalant que les ambassadeurs de France et d’Allemagne donnaient des assurances sur le respect de la neutralité suisse, le Conseil fédéral allait développer une politique de l’antichambre misant sur des réseaux opérant en coulisse. Il plaçait ainsi l’industriel Ernst Schmidheiny, dont les réseaux autrichiens étaient influents, à la tête de la Treuhandstelle, et Johann Hirter, Membre du conseil d’administration des Chemins de fer fédéraux suisses depuis 1900 dont l’électrification était projetée de longue date par Walther Rathenau, le grand patron de l’Allgemeine Elektrizitäts Gesellschaft, par ailleurs commissaire à l’approvisionnement de guerre du Reich, à la tête de la Société suisse de surveillance économique en 1915[7]. Autant Ernst Schmidheiny que Johann Hirter, impliqué dans l’importation de charbon de la Sarre et fin connaisseur du monde économique germanique, constituaient ainsi des choix stratégiques évidents pour l’encadrement des organes de surveillance imposés par les belligérants, permettant de temporiser le partenaire allemand.

Nous pourrions bien évidemment multiplier les exemples, mais il conviendrait également de rappeler que nombre d’entreprises suisses, contrairement à ce qui a pu être dit, ne nourrissaient pas de germanophilie particulière mais étaient tout simplement devenues allemandes grâce aux rachats d’actions opérés par des sociétés germaniques détenant au fil du temps des actionnariats majoritaires. Une réalité pour des banques comme la Schweizerische Kreditanstalt de Zurich, la Motorbankgesellschaft de Baden ou encore la Banque de Crédit d’Argovie, mais également pour des industries lourdes[8]. L’historien André Soulange-Bodin remarquait déjà en 1918 que Walther Rathenau siégeait dans le conseil d’administration de Brown-Boveri[9]. La stricte observance de la neutralité aurait dû entraîner une censure à l’égard de ces entreprises, mais le Conseil fédéral opta pour une raisonnable tolérance afin de ne pas nuire à ses relations avec l’Allemagne et conserver la vitalité économique de ces sociétés ; un substrat économique germano-helvétique important, représentant une interface efficace pour le maintien des équilibres commerciaux, et en fin de compte des équilibres diplomatiques.

Cette tolérance allait être appliquée également à l’égard d’entreprises œuvrant pour l’effort de guerre français, comme Hispano-Suiza ou celle de Jules Bloch, le munitionnaire neuchâtelois qui affréta pendant toute la durée du conflit des convois remplis de fusées d’obus à destination de la France grâce au accords commerciaux que l’industriel avait passé avec Albert Thomas, le ministre de l’armement français[10]. Une marge consentie par la Suisse, mais qui n’échappa pas aux pays belligérants et notamment à l’Entente qui allaient faire mettre certaines entreprises helvétiques sur listes noires, des entreprises comme Brown Boveri, suspectée de construire des éléments de torpilles pour la marine allemande, et dont une cargaison de cuivre avait été bloquée par les Britanniques en 1915. Une souplesse politique restreinte par l’étau entre lequel la Suisse était enserrée, que le Conseil fédéral dut accepter afin de laisser Helvetia inscrite sur les carnets de bal de ses partenaires européens. Mais une limitation à une stricte neutralité moins évidente dans les rangs de l’armée comme en témoigne le rôle du Commissariat des guerres suisse, responsable de l’intendance de l’armée, lequel n’hésita pas à prêter son nom pour couvrir des importations de marchandises pour des sociétés proscrites telles Brown Boveri[11].

La neutralité et l’armée

La neutralité sous l’angle de vue militaire était considérée depuis la fin du XIXe siècle comme une entrave à la sécurité du pays. L’Italie préoccupait alors l’État-major, et certains officiers comme Arnold Keller et Théophile Sprecher von Bernegg envisageaient au début du siècle un rapprochement entre la Suisse et l’Autriche dans une éventuelle stratégie défensive face à une Italie irrédentiste. Ce relativisme dont l’armée faisait preuve à l’égard de la neutralité, et que l’historien Hans Eberhart a mis en lumière pour le début du XXe siècle, allait perdurer au cours du conflit[12].

Véritable apostasie à l’égard des doctrines militaires classiques qui moulaient les conceptions des officiers d’état-major, la neutralité allait être bafouée une première fois en 1915 par le général Wille dont les préférences germaniques lui firent proposer une alliance avec l’Allemagne, mais également une seconde fois, en 1916, lors du procès des colonels, lorsque Théophile Sprecher von Bernegg déclara que « le service de renseignement peut entrer en conflit avec les exigences de la neutralité »[13]. Le chef d’état-major devait nuancer sa prise de position en précisant que le principe de neutralité s’il implique des devoirs permet également des droits comme l’échange d’informations.

Il n’est guère utile de revenir ici sur les désaccords entre Wille et Sprecher von Bernegg, mais il faut par contre relever l’observation de l’historien Maurizio Binhaghi en mentionnant que ce sont les discordances entre le Conseil fédéral et l’État-major qui permirent à la Suisse de garder une politique modérée et patiente durant les mois qui précédèrent l’entrée en guerre de l’Italie[14].

Avec le développement de la guerre de position et l’enlisement des premières lignes sur le front occidental, l’État-major allait nuancer sa position et jouer sur ses acquis. Fortifiée au Sud, gardée sur ses autres frontières, la Suisse allait être conçue par l’armée dont les armes lourdes, comme le rappelait Alexandre Vautravers en 2014, faisaient largement défaut par rapport aux pays belligérants[15], comme une forteresse avec pour dernier bastion de sa souveraineté, l’Alpenställe évoqué par Hervé de Weck[16]. En d’autres termes, une neutralité armée protégée par les défenses naturelles du pays !

L’armée allait par ailleurs garantir la stabilité à l’intérieur du pays en faisant respecter le règne de la neutralité, en se méfiant des démonstrations d’amitié trop soutenue, notamment dans les cantons romands, en faveur des soldats de l’Entente[17]. Démonstrations pouvant dégénérer en portant atteinte au relatif équilibre helvétique à l’égard de sa position politique, comme lorsqu’une manifestation avait réunie 2’000 personnes à la gare de Fribourg en mars 1915 après le passage d’un train de rapatriés français, ou lorsque Marcel Hunziker avait arraché le drapeau du consulat d’Allemagne à Lausanne en 1916. Ces événements incitèrent des mesures de censure et de contrôle de plus en plus fréquentes sous le contrôle du colonel Adolf Obrecht, par exemple la suspension du journal nommé le Courrier de Vevey et de la Tour-de-Peilz, le 24 mars 1916, pour atteintes à la neutralité[18], ou l’intervention du bataillon 1, le 21 mai 1917, qui réprima une manifestation socialiste à la Chaux-de-Fonds en chargeant les manifestants[19].

L’affaire des colonels qui allait faire scandale à Paris devait marquer un tournant, affectant le rigorisme prussien de l’état-major. Plusieurs historiens ont évoqué cet épisode qui devait mener Théophile Sprecher von Bernegg à devoir négocier avec l’attaché militaire français à Berne une éventuelle collaboration militaire en respect du Plan dit H, conçu par Joffre[20]. Une coopération qui, si elle avait été connue par Berlin ou Vienne, aurait constitué pour les Puissances centrales, pour reprendre les mots de Jean-Jacques Langendorf, une intolérable atteinte à la neutralité helvétique autrement plus grave que les informations transmises par les colonels[21].

Stratégie globale ?

Il n’y eut certainement pas de stratégie globale visant au maintien de la neutralité helvétique au cours des premières années de la guerre. Les divergences de points de vue entre le Conseil fédéral et l’État-major nous le démontrent. La réponse semble toutefois devoir être nuancée à partir de 1916, après le scandale de l’affaire des colonels. Non seulement, le commandement de l’armée se plie alors à la diplomatie en acceptant de collaborer avec la France à un éventuel scénario d’intervention conjointe, mais les mesures de coercition développées dans des affaires de renseignement impliquant des pays belligérants – des affaires qui défrayaient quotidiennement la chronique helvétique – restèrent systématiquement très sobres. Cette modération des mesures punitives à l’encontre des actes d’espionnage commis par des agents étrangers, avait été voulue par l’autorité fédérale[22]. Celle-ci s’en était assurée. La Cour pénale fédérale était devenue compétente en février 1916 pour juger les affaires de renseignement, sauf lorsque les inculpés étaient soumis à la juridiction militaire. Dans ces cas, les tribunaux militaires étaient seuls compétents pour instruire les dossiers et rendre les jugements. La direction de la police judiciaire fut par ailleurs transférée au Parquet fédéral, soutenue au besoin par la Police militaire selon les instructions du commandement de l’armée. Le Conseil fédéral allait en outre désigner un procureur général extraordinaire en mars 1916 dans les procès en matière de renseignements, en l’occurrence un parfait fonctionnaire sans grande envergure, un juge d’appel bernois du nom de Hans Bäschlin qui, après avoir pourtant occupé un poste particulièrement délicat, allait retomber dans les rôles des juges suppléants. Démonstration flagrante de cette stratégie de tempérance, la note que le Conseil fédéral allait adresser aux consulats en avril 1918. Une note dans laquelle il attirait l’attention sur le fait que les enquêtes pénales menées pour service illicite de renseignement avaient révélé que le personnel de consulats étrangers avait participé à cette activité. Il rappelait que les consuls et leur personnel ne jouissait pas du privilège d’exterritorialité. L’autorité helvétique annonçait qu’elle ne pourrait plus avoir d’égards vis-à-vis du personnel des consulats commettant des délits relevant de la justice suisse. Le Département politique fédéral priait les légations de ne voir dans cette communication que le sincère désir du Conseil fédéral de maintenir la neutralité de la Suisse et de mettre fin à une incertitude qui avait donné lieu à de fâcheuses controverses[23].

Une neutralité effective

On peut admettre une évolution de la politique de neutralité de la Suisse au cours du conflit, qui passe d’une neutralité ouverte en 1914 – 1915, sujette à des prises de position paradoxales en raison de sa politique de conciliation, des affinités germaniques régnant sous la coupole fédérale, et des limites de compétences mal définies entre les autorités civiles et militaires, à une neutralité contrainte au cours de l’année 1915 entraînant la lente mise sur pied d’une stratégie de neutralité effective. Celle-ci allait faire l’objet d’une démonstration spectaculaire, véritable coup marketing, avec le développement de l’aide aux militaires blessés internés en Suisse. Des accords humanitaires avaient déjà prévus le transport des blessés à travers la Suisse sous l’égide de la Croix Rouge au début du conflit. Mais l’arrivée des premiers convois de soldats blessés venant se soigner en Suisse le 26 janvier 1916 allait indéniablement consolider non seulement l’image de neutralité du pays, mais également sa neutralité effective, ce que le troisième rapport du colonel Hauser, le médecin-chef de l’armée suisse, en charge des internements pendant la guerre indique clairement « l’internement constitue une sérieuse garantie de notre neutralité »[24]. Si ce rôle humanitaire de la Suisse dans le maintien de sa posture diplomatique a déjà été relevé à différentes reprises, notamment par Antoine Fleury[25], il convient de mettre en lumière les liens individuels et officieux qui jouèrent une fonction éminemment importante. Le colonel Hauser présidait ainsi un comité d’internement nommé par le Conseil fédéral qui en avait choisi les membres non seulement en raison de leurs aptitudes, mais également en fonction de leur implication dans le monde hôtelier et de leur affiliation politique. Le docteur Tondury de Coire, le directeur Mader de l’hôtel saint-gallois Walhalla-Terminus, le directeur Hafen du Grand Hôtel de Baden, le directeur Spillmann de l’hôtel du lac de Lucerne, M. Hartmann de l’association des hôteliers d’Interlaken, le docteur Seiler de Brigue, Charles-Frédéric Butticaz, propriétaire de l’ancienne pension Victoria et de l’Alexandra Grand Hôtel à Lausanne et président de la Société des hôteliers de Lausanne-Ouchy, M. Delachaux de Neuchâtel, le directeur Lombardi de l’hôtel éponyme à Airolo, et le secrétaire de l’association suisse des hôteliers, M. Stiegeler, composaient ce comité[26]. L’on sait par ailleurs la place qu’occupa Gustave Ador au sein de la Croix Rouge et son action en faveur des internés puis sa nomination au Conseil fédéral en remplacement d’Arthur Hoffmann qui avait démissionné après sa désastreuse affaire russe. Et il semble paradoxal de penser que celle-ci, si elle avait largement remis en question la neutralité du pays, allait générer une évolution décisive du positionnement diplomatique helvétique. La Suisse devait en l’occurrence transformer une affaire catastrophique pour son image de marque en mettant en place dans le Conseil fédéral le Romand Gustave Ador, la cheville ouvrière des accords humanitaires de 1915 et 1916, un homme oint d’une aura politiquement correcte à l’étranger, et jugé providentiel en Suisse. Le naufrage de la neutralité suisse, pour reprendre les mots de François Bugnion, allait donc déboucher sur sa restauration[27], mais également sur l’expression physique d’une diplomatie de neutralité devenue active ne laissant plus de champs aux initiatives intempestives pouvant éclater tant au niveau de l’armée que des départements fédéraux. On allait en effet mettre en place une délégation du Conseil fédéral aux affaires étrangères composée de trois membres chargés d’épauler le chef du département politique fédéral, de manière à garantir le strict respect de la neutralité. Deux ans plus tard, le 28 avril 1919, la Suisse et Genève étaient choisis comme siège de la SDN, en raison du rayonnement international de la cité et de la neutralité helvétique, preuve que celle-ci avait été préservée au-delà des attentes que l’on aurait pu nourrir en 1917.

En conclusion

Le rôle joué par l’armée dans l’établissement d’une politique de neutralité fut évidemment fondamental puisqu’elle lui donna le crédit d’une force militaire pour la défendre au besoin, ainsi que le personnel pour la servir comme le colonel Hauser ou le colonel Adolf Oberst. La dimension conservatrice de l’armée obligea en outre la Suisse à adopter une position plus tranchée sur sa position d’État neutre au milieu d’une Europe des empires. L’armée devait ainsi jouer un rôle de révélateur ! Une réaction qui ne disparut pas avec l’armistice en 1918 puisque dans les années suivantes l’activité du Département politique centrée sur la question de l’adhésion de la Suisse à la SDN susciterait une levée de boucliers parmi les officiers, Théophile Sprecher von Bernegg en tête, lequel allait s’engager contre l’adhésion de la Suisse à la Société des Nations et pour le maintien de la neutralité armée intégrale. Une neutralité qui, si elle devait faire l’objet d’un recueil de mesures, déclinerait une succession de dispositions arrêtées au gré des événements :

  • Les réseaux interpersonnels ;
  • La censure ;
  • La modification de l’architecture administrative judiciaire ;
  • Des déclarations publiques (rapports de neutralité, rappels politique divers) ;
  • Des opérations humanitaires ;
  • Un renforcement du cadre politique chapeautant la diplomatie avec une délégation du Conseil fédéral ;
  • La mise en avant d’une figure providentielle et emblématique tel que Gustave Ador.

Avec la fin de la guerre et le principe de neutralité armée intégrale que la Suisse avait maintenu au cours du conflit, celle-ci entrait dans une ère de neutralité permanente sacralisée sur l’autel d’un nouvel équilibre mondial.

 

(Conférence donnée dans le cadre du colloque „Am Rande des Sturms: Das Schweizer Militar im Ersten Weltkrieg“. Jahrestagung ASHSM/SVMM 2016 vom 21./22. Oktober 2016 (Uni Bern))

 

[1] Pierre Luciri, Le prix de la neutralité. La diplomatie secrète de la Suisse en 1914-1915, Genève, 1976.

[2] Claude Favez (éd.), Les relations internationales et la Suisse, Genève, 1998.

[3] Sébastien Guex, La politique monétaire et financière de la Confédération suisse 1900-1920, Lausanne, 1993. Valentin Groebner, Sébastien Guex, Jakob Tanner (éd.), Kriegswirtschaft und Wirtschaftskriege, Zürich, 2008.

[4] Malik Mazbouri, « Capital financier et politique extérieure à la fin de la Première Guerre mondiale» in : Jean-Claude Favez (éd.), Les relations internationales et la Suisse, Genève, 1998, pp. 45-70.

[5] Malik Mazbouri, « La Première Guerre mondiale et l’essor de la place bancaire helvétique. L’exemple de la Société de Banque Suisse », Histoire, économie & société (1/2013), p. 73-94.

[6] Der Kleinstaat und das Problem der Macht, Basel 1955.

[7] Christophe Vuilleumier, « Il n’y a rien à dire sur l’histoire de la Suisse pendant la Première Guerre mondiale », Revue administrative 396, Paris (déc. 2013) pp. 566-574. La Suisse face à l’espionnage, 1914-1918, Genève, 2015.

[8] Christophe Vuilleumier, « L’espionnage en Suisse pendant la Première Guerre mondiale, Partie I, La Suisse, un nid d’espion », in : Revue administrative 397 (jan 2014), Paris, p. 9-18. « L’espionnage en Suisse pendant la Première Guerre mondiale, Partie II, Au cœur de la tourmente », in : Revue administrative 398, (mars 2014), Paris, p. 119-130.

[9] L’avant-guerre allemande en Europe, Paris, 1918.

[10] Christophe Vuilleumier, « Les munitionnaires suisses de la Grande Guerre, 1914-1918 », in : Revue administrative 393 (sept 2013), Paris, pp. 236-239.

[11] Christophe Vuilleumier, La Suisse face à l’espionnage, 1914-1918, Genève, 2015.

[12] «Ein fallstudie: Italienische pläne eines truppendurchmarsches durch die Schweiz und die massnahmen des Schweizer Generlastabes zur verteidigung der Südfront 1861-1915», in: Actes du Symposium 1983, Lausanne, Centre d’histoire, 1983, p. 93-116. Zwischen Glaubwürdigkeit und Unberechenbarkeit. Politisch-militarische Aspekte der schweizerisch-italienischen Beziehungen 1861-1915, Zürich, 1985.

[13] Daniel Sprecher, Generalstabschef Theophil Sprecher von Bernegg, Zürich, 2000.

[14] Maurizio Binhaghi, « Quelle neutralité pour la Confédération pendant la Grande Guerre ? Le Tessin entre plans offensifs suisses et irrédentisme italien (1905-1918) », in : Christophe Vuilleumier (dir.), La Suisse et la guerre de 1914-1918, Actes du colloque tenu du 10 au 12 septembre 2014 au château de Penthes, Genève, 2015, p. 191-625.

[15] Alexandre Vautravers, « politique d’armement de la Suisse », in : Christophe Vuilleumier (dir.), La Suisse et la guerre de 1914-1918, Actes du colloque tenu du 10 au 12 septembre 2014 au château de Penthes, Genève, 2015, p. 439-451.

[16] Hervé de Weck, « La Suisse craint ses voisins… Aménagement de positions fortifiées dans les Alpes et au nord-ouest du plateau », in : Christophe Vuilleumier (dir.), La Suisse et la guerre de 1914-1918, Actes du colloque tenu du 10 au 12 septembre 2014 au château de Penthes, Genève, 2015, p. 451-479.

[17] Alexandre Elsig, Les shrapnels du mensonge, Lausanne, 2017.

[18] Alain Clavien, La presse romande, Lausanne, 2017.

[19] Marc Perrenoud, « La vie politique de 1914 à 1945 », in: Histoire du Pays de Neuchâtel, Tome 3. De 1815 à nos jours, Hauterive, 1993, p. 68-72.

[20] Olivier Lahaie, La guerre secrète en Suisse (1914-1918), Saint-Denis, 2017.

[21] Jean-Jacques Langendorf, « Le désarroi et l’effort : l’armée suisse en 1914-1918, in : Christophe Vuilleumier (dir.), La Suisse et la guerre de 1914-1918, Actes du colloque tenu du 10 au 12 septembre 2014 au château de Penthes, Genève, 2015, p. 431-439.

[22] Christophe Vuilleumier, « La lutte contre l’espionnage en Suisse pendant la Première Guerre mondiale », in : Guerres mondiales et conflits contemporains 253, (2014/1), Paris, pp. 73-88.

[23] Christophe Vuilleumier, La Suisse face à l’espionnage, 1914-1918, Genève, 2015, p. 51.

[24] Cédric Cotter, S’aider pour survivre. Action humanitaire et neutralité suisse pendant la Première Guerre mondiale, Genève, 2017.

[25] «La politique étrangère de la Suisse et la “Nouvelle Diplomatie”», Itinera 7, Berne (1987), p. 54-75.

[26] Christophe Vuilleumier, « L’asile de l’Europe, les internements helvétiques de la Première Guerre mondiale », Passé simple (jan 2017), p. 2-12.

[27] François Bugnion, « L’affaire Grimm-Hoffmann et l’élection de Gustave Ador au Conseil fédéral : naufrage et restauration de la neutralité suisse », in : Christophe Vuilleumier (dir.), La Suisse et la guerre de 1914-1918, Actes du colloque tenu du 10 au 12 septembre 2014 au château de Penthes, Genève, 2015, p. 513-545.

LE CONSEIL FÉDÉRAL PRIÉ D’EXAMINER LES PRATIQUES DES DÉPARTEMENTS FÉDÉRAUX EN MATIÈRE D’ARCHIVAGE ET DE PROTECTION DE LA MÉMOIRE

Suite au scandale portant sur les documents disparus concernant l’armée P-26 et la réaction du Président de la Société suisse d’histoire, Sacha Zala, le Conseiller aux États bâlois Claude Janiak déposait il y a peu un postulat (le postulat 18.3029). Celui-ci demandait au Conseil fédéral d’évaluer dans un rapport l’exécution de la loi fédérale du 26 juin 1998 sur l’archivage (LAr), d’identifier les nouveaux défis et d’émettre des recommandations pour le développement de la loi et pour la pratique de l’archivage. En lien avec cette problématique, la Société suisse d’histoire avait en effet signalé la prolifération incontrôlée de différentes pratiques d’archivage dans les Départements, et exigé des modifications fondamentales dans le traitement des documents fédéraux ainsi que, en particulier, un renforcement des Archives fédérales, en réclamant une extension des droits des chercheurs et chercheuses et une consultation des sociétés professionnelles compétentes.

Ce postulat a en l’occurrence été accepté par le Conseil des États le 13 juin dernier. La Société suisse d’histoire a en conséquence publié sa prise de position à propos de ce rapport :

  1. Les Archives fédérales suisses doivent être renforcées d’un point de vue institutionnel.

Les Archives fédérales doivent obtenir des instruments efficaces pour imposer l’obligation légale de proposer les documents aux Archives fédérales. Elles devraient être dotées d’un statut similaire au Contrôle fédéral des finances, ce qui signifie qu’elles devraient avoir la compétence de mener des contrôles. Comme organe indépendant, les Archives fédérales devraient faire leurs rapports directement auprès des Commissions de gestion des Chambres fédérales.

  1. Les pratiques d’archivage doivent être uniformisées.

Les Archives fédérales doivent obtenir des instruments efficaces pour imposer au sein des Départements une uniformisation des pratiques d’archivage et, en particulier, de la gestion des demandes de consultation. Pour aller dans le sens d’un «Gouvernement ouvert» («Open Government»), il faudrait viser à la création d’un code de conditions facilement intelligible, comparable aux licences «Creative Commons».

  1. Les droits des chercheurs et chercheuses doivent être développés.

Une commission de conciliation doit être créée pour les demandes de consultation selon la LAr, de la même manière qu’il existe dans la loi fédérale sur le principe de la transparence dans l’administration (LTrans) la possibilité d’adresser des demandes de médiation auprès du Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence.

Les demandes de consultation (jusqu’aux éventuelles décisions sujettes à recours) doivent être traitées par tous les services soumis à la LAr sans encourir de frais pour les requérants et requérantes.

  1. Des délais de protection prolongés doivent être appliqués de manière proportionnée.

Pour les demandes des Départements de soumettre des inventaires à un délai de protection prolongé, doit être créée une commission consultative dans laquelle seront représentés à côté des Départements les sociétés professionnelles comme la Société suisse d’histoire et l’Association des archivistes suisses, ainsi que des experts externes.

  1. L’accès aux documents selon la LTrans ne doit pas compliquer l’accès aux documents selon la LAr.

L’accès immédiat aux fichiers administratifs actuels, accès défini selon la LTrans, a paradoxalement rendu beaucoup plus difficile l’accès aux anciens documents après l’expiration du délai de protection de 30 ans (LAr). Les deux lois sont importantes, mais, en raison de leurs champs d’application très différents, leur application doit être strictement séparée: les services qui traitent les requêtes faites dans le cadre de la LTrans ne doivent pas traiter les requêtes faites dans le cadre de la LAr.

  1. La LAr doit être appliquée de manière différente selon les divers objectifs de consultation.

La LAr prévoit que, pour des «recherches [qui] ne portent pas expressément sur des personnes», «le Département compétent peut autoriser la consultation pendant le délai de protection prolongé» (art. 11, al. 3). Selon cet article, les demandes de consultation doivent être examinées quant à leur objectif et faire en conséquence l’objet d’un traitement différencié. La recherche qualifiée en histoire ne porte jamais sur des personnes au sens de la loi, mais se fonde sur un questionnement historiquement pertinent.

  1. L’accès aux documents originaux doit en tout temps être garanti dans les Archives fédérales.

La numérisation ne doit pas compliquer l’accès aux documents originaux dans les Archives fédérales ou même le rendre impossible. Les documents doivent pouvoir être consultés pour la recherche en tout temps dans leur forme originale.

  1. Davantage de moyens doivent être mis à disposition de l’archivage.

Les moyens qui sont engloutis actuellement par la pratique administrative coûteuse des demandes de consultations doivent être investis dans le développement de l’archivage professionnel au sein de tous les Départements ainsi que dans les Archives fédérales.

 

 

 

L’Académie suisse des sciences humaines et sociales au chevet des chercheurs

Le 1er et 2 juin se tenait à Winterthur l’assemblée générale des délégués de l’Académie suisse des sciences humaines et sociales http://www.sagw.ch/fr/sagw/aktuelles.html. Les points à l’ordre du jour étaient nombreux. Ont ainsi été déclinés les projets poursuivis par l’Académie, notamment : la politique “Open Data “, le “Global Strategy and Action Plan on Ageing and Health“, et les “Sustainable Development Goals“. Occasion également pour Thomas Hildbrand de présenter son rapport, commandé par le comité de l’Académie, “Next Generation, pour une promotion efficace de la relève”.

Sans concession, le rapport Hildbrand évoque les difficultés rencontrées par les post-doc dont la précarité des situations ne fait qu’augmenter – alors qu’en parallèle le personnel administratif des universités se multiplie -, impasses professionnelles pour nombre d’entre eux, brièveté des postes générant une recherche constante de nouveaux moyens de financement au détriment de la recherche, etc… Si les questions abordées dans ce rapport sont nombreuses, les pistes de réflexion existent.

Raison pour laquelle une table ronde, formée notamment de Matthias Egger, président du Fonds National Suisse de la Recherche et de Michael Hemgartner, président de Swissuniversities, suivait la présentation dans le but d’esquisser des solutions. Un débat soutenu par de louables intentions mais relativement vain tant il est vrai que les velléités, chez certains, ne parviennent pas à dépasser le stade du constat, et que les thématiques abordées auraient sans doute mérité un colloque pour chacune d’entre elles : reconversion des scientifiques hors de l’université ; place des femmes dans les postes de professeur (21% de femmes seulement occupent des fonctions de professeur ordinaire alors qu’elles partagent pour moitié avec les hommes les postes dans le corps intermédiaire) ; filières académiques à redéfinir, etc.. ! Autant de questions inhérentes notamment à une pression démographique grandissante dans les universités pour un nombre de postes n’évoluant guère depuis des années, attisant plus encore la compétition.

Les “cultures scientifiques” apparaissent ainsi en mutation constante, stigmatisées par un impératif d’excellence provoquant bien souvent une fuite en avant des chercheurs qui publient articles sur articles, au détriment parfois d’une originalité pourtant essentielle. Une fuite en avant des universités également, lesquelles se montrent plus soucieuses de leur ranking que du destin de leurs chercheurs, et surtout du FNS dont les procédures de sélection, n’en déplaise à Matthias Egger, relèvent trop souvent d’un artisanat provincial et d’un manque de réalisme à l’égard des scientifiques de ce pays dont les horizons se retrouvent souvent définitivement bouchés en raison des modifications très rapprochées des instruments de soutien à la recherche. Une évolution permanente ne permettant que difficilement de mettre en place une planification cohérente.

Et si les sciences humaines et sociales sont en proie à de nombreux problèmes que le responsable du FNS regrette, son aveu d’incompréhension à ce propos ne peut qu’inquiéter et témoigner de la déconnexion grandissante des instances finançant la science, des scientifiques eux-mêmes. Une inadéquation dramatique pour de nombreuses personnes mais également pour l’ensemble de notre société qui, comme le relevait la professeur Simona Pekarek Doehler, y perd en fin de compte une masse colossale de savoirs et de compétences, puisqu’inexploitées faute de moyens suffisants et d’une politique pertinente. Un scandale à l’air du développement durable !

Mais que Matthias Egger se rassure, le FNS n’est pas seul en cause. Les universités suisses, à l’instar des universités étrangères, peinent en effet à trouver des “architectures” pour la relève du corps professoral qui soient efficaces et moins impactant pour les scientifiques écartés de la course académique. Les sacrifices sur l’autel d’Alta Mater ne semblent donc pas prêts de s’arrêter.

 

file:///C:/Users/Christophe/Downloads/SAGW_Foerderung_GEWI_2017_20.pdf