L’historien américain Timothy Snyder dénonce le péril D. Trump

L’excellent historien américain Timothy Snyder, professeur à la Yale University vient de signer un article dans le Bostonglobe (November 11, 2020) sur les conséquences potentielles des élections américaines. L’auteur, spécialiste reconnu de l’histoire de l’Europe de l’Est et de l’Holocauste, lâche une bombe en intitulant son article « Le grand mensonge électoral de Trump pousse l’Amérique vers l’autocratie ». Il est devenu rare de lire dans la presse des prises de position politique de professeurs d’université tant la doxa en la matière peut être étouffante dans le monde universitaire qui préfère le plus souvent s’en tenir à la stratégie des trois singes. Dès lors, lorsqu’une sommité académique se décide à sauter le pas, peut-être est-il raisonnable de penser que ses motivations sont criantes ! Je livre donc ci-dessous une traduction de l’article de Timothy Snyder :

« Le grand mensonge électoral de Trump pousse l’Amérique vers l’autocratie

Lorsque vous perdez, il est bon et sain de savoir pourquoi. Lors de la Première Guerre mondiale, le conflit qui a défini notre monde moderne, les Allemands ont perdu à cause de la force écrasante réunie par leurs ennemis sur le front occidental. Après l’entrée en guerre des Américains, la défaite allemande était une question de temps. Pourtant, les autorités militaires allemandes trouvaient plutôt commode de parler de «coup de poignard dans le dos» par les gauchistes et les juifs. Ce grand mensonge était un problème pour la nouvelle démocratie allemande créée après la guerre, car il suggérait que le principal parti politique, les sociaux-démocrates, et une minorité nationale, les juifs, étaient en dehors de la communauté nationale. Le mensonge a été repris par les nazis, et il est devenu un élément central de leur version de l’histoire après leur prise de pouvoir….

Il est toujours tentant de rejeter la faute sur les autres. Pourtant, pour un dirigeant national, un tel comportement et injecter un mensonge dans le système place la démocratie en grand danger. Exclure les autres de la communauté nationale rend la démocratie impossible en principe, et refuser d’accepter la défaite la rend impossible dans la pratique. Ce à quoi nous sommes confrontés maintenant aux États-Unis est une nouvelle incarnation américaine du vieux mensonge: que la défaite de Donald Trump n’était pas ce qu’il semble, que des votes lui ont été volés par des ennemis internes – par un parti de gauche. «Là où cela importait, ils ont volé ce qu’ils avaient à voler», tweete-t-il. Il prétend que ses votes étaient tous des «votes légaux», comme si par définition ceux de son adversaire ne l’étaient pas.

Sous-estimer Donald Trump est une erreur que les gens ne devraient pas continuer à faire. Rire de lui ne le fera pas partir. Si c’était le cas, il aurait disparu il y a des décennies. Les normes de longue date sur le comportement des présidents ne le feront pas non plus partir. Il est acteur et va s’en tenir à ses répliques: tout était une fraude, et il a gagné «par beaucoup». Il n’a jamais été vaincu, raconte l’histoire; il a été victime d’une conspiration. Ce mythe du coup de poignard dans le dos pourrait devenir une caractéristique permanente de la politique américaine, tant que Trump a un mégaphone, que ce soit sur Fox ou sur RT (anciennement Russia Today) – ou, bien que les démocrates puissent trouver cela impensable, en tant que président non élu restant au pouvoir.

Après tout, prétendre qu’une élection était illégitime est une prétention à rester au pouvoir. Un coup d’État est en cours et le nombre de participants ne diminue pas mais augmente. Peu de républicains de premier plan ont reconnu que la course était terminée. Les plus importants, tels que Mitch McConnell et Mike Pompeo, semblent être du côté du coup d’État. Nous aimerions penser que tout cela est une stratégie pour trouver au président une rampe de sortie. Mais c’est peut-être un vœu pieux. Le bureau de transition refuse de commencer ses travaux. Le secrétaire à la défense, qui ne voulait pas que l’armée attaque les civils, a été limogé. Le ministère de la Justice, dépassant son mandat traditionnel, a autorisé des enquêtes sur le décompte des voix. Les talk-shows sur Fox cette semaine contredisent les nouvelles publiées par Fox la semaine dernière. Les législateurs républicains trouvent de nouvelles formulations verbales qui soutiennent directement ou indirectement les affirmations de Trump. Plus cela dure, plus le danger pour la République est grand.

Ce que Trump dit est faux, et les politiciens républicains le savent. Si les votes contre le président étaient frauduleux, alors les victoires républicaines à la Chambre et au Sénat étaient également frauduleuses: les votes se faisaient sur les mêmes bulletins. Pourtant, les théories du complot, comme le coup de poignard dans le dos, ont une force qui dépasse la logique. Ils s’éloignent d’un monde de preuves et se dirigent vers un monde de peurs. Les recherches psychologiques suggèrent que les citoyens sont particulièrement vulnérables aux théories du complot au moment des élections. Trump le comprend, c’est pourquoi sa présentation de la théorie du complot est pleine de majuscules et dépourvue de faits. Il sait mieux que d’essayer de prouver quoi que ce soit. Son allié Newt Gingrich atteint le pire quand il blâme un riche juif pour quelque chose qui ne s’est pas produit en premier lieu.

L’histoire montre où cela peut aller. Si les gens croient qu’une élection a été volée, cela fait du nouveau président un usurpateur. En Pologne, en 1922, une élection serrée amena un candidat centriste à la présidence. Décrié par la droite dans la presse en tant qu’agent des Juifs, il a été assassiné après deux semaines de mandat. Même si l’effet n’est pas si immédiat, l’effet persistant d’un mythe de la victimisation, de l’idée d’un coup de couteau dans le dos, peut être profond. Le mythe allemand d’un coup de couteau dans le dos n’a pas condamné immédiatement la démocratie allemande. Mais la théorie du complot a aidé les nazis à faire valoir que certains Allemands n’étaient pas vraiment membres de la nation et qu’un gouvernement véritablement national ne pouvait pas être démocratique.

La démocratie peut être enterrée dans un gros mensonge. Bien sûr, la fin de la démocratie en Amérique prendrait une forme américaine. En 2020, Trump a reconnu ouvertement ce qui était de plus en plus clair depuis des décennies: le Parti républicain ne vise pas tant à gagner les élections qu’à les jouer. Cette stratégie a ses tentations: plus vous vous souciez de la suppression des votes, moins vous vous souciez de ce que veulent les électeurs. Et moins vous vous souciez des électeurs, plus vous vous rapprochez de l’autoritarisme. Trump a franchi la prochaine étape logique: essayez de priver les électeurs de leurs droits non seulement avant mais après les élections.

Les résultats des élections de 2020 pourraient être interprétés comme signifiant que les républicains peuvent se battre et gagner sur ces questions. Lire les résultats comme frauduleux entraînera plutôt les républicains et le pays dans un voyage très différent, à travers un maelstrom de pensées magiques entraînant la violence.

Si vous avez été poignardé dans le dos, tout est permis. Prétendre qu’une élection juste était une faute est une préparation à une élection qui est une faute. Si vous convainquez vos électeurs que l’autre camp a triché, vous leur promettez que vous tricherez vous-même la prochaine fois. Après avoir plié les règles, vous devez les enfreindre. L’histoire illustre ce danger avec l’exemple bien connu d’Hitler. Lorsque les politiciens brisent la démocratie, comme l’ont fait les conservateurs dans l’Allemagne de Weimar au début des années 1930, ils ont tort de penser qu’ils contrôleront ce qui se passera ensuite. Quelqu’un d’autre émergera, mieux adapté au chaos et qui l’utilisera d’une manière qu’il ne veut ni n’attend. Le mythe de la victimisation ne peut qu’engendrer des victimes.

Ce n’est pas le moment de mâcher ses mots. Dans l’intérêt de la République et de leur propre parti, les républicains devraient accepter les résultats. »

 

https://www.bostonglobe.com/2020/11/11/opinion/trumps-big-election-lie-pushes-america-toward-autocracy/

 

 

 

Scandale, histoire et codes cryptés

Malgré les épidémies mondiales, les couvre-feux et les quarantaines, la littérature perdurera. J’ai ainsi le plaisir d’annoncer la sortie d’un nouvel ouvrage dans la collection que j’ai la chance de diriger Études Historiques, au sein des éditions Slatkine. Un livre portant sur l’un des plus gros scandales que la Suisse n’ait jamais connu, l’affaire des colonels, en pleine Première Guerre mondiale, et qui révise largement l’histoire officielle grâce à de nouveaux documents d’archives auxquels l’auteur, Fritz Stoeckli, a eu accès.

D’Ephialtès de Trachis qui trompa les Grecs aux Thermopyles à Talleyrand qui servit tous les régimes de la France révolutionnaire, les affaires de trahison sont légions au cours des siècles. Certains de ces actes sont passés inaperçus alors que d’autres se sont transformés en scandale, notamment au cours du XIXème et du XXème siècles, parvenant parfois à ébranler certaines valeurs constitutives des sociétés concernées. L’affaire Dreyfus en est sans doute un bon exemple. En Suisse, éclatait en 1916 la fameuse affaire des colonels. Fameuse du moins pour les historiens travaillant sur le destin de la Suisse contemporaine puisqu’après un siècle, rares sont les personnes pouvant prétendre connaître cet épisode peu glorieux qui, s’il n’avait pas été maîtrisé par le Conseil fédéral, aurait pu mener le pays dans une situation dramatique. La presse de l’époque en fit ses gros titres, provoquant inévitablement un scandale international autant que la colère des autorités françaises civiles et militaires. Comment des officiers supérieurs suisses appartenant à l’État-major général d’Ulrich Wille avaient pu livrer des informations potentiellement sensibles aux Empires centraux alors que la Confédération était neutre ?

Le scandale finirait par se tasser, la Suisse devant toutefois accepter un arrangement militaire contraignant avec la France en lui apportant son soutien et une liberté de passage sur son territoire si l’hypothétique manœuvre stratégique d’un corps d’armée français prévoyant de contourner les lignes allemandes par le plateau helvétique avait été activée. Le cours de la guerre devait toutefois éviter à la Confédération cette humiliation alors que le statut de la Suisse était confirmé et que le chef de l’État-major général, Théophile Sprecher von Bernegg, justifiait les actes de ses deux officiers en dissertant sur la politique de neutralité armée du pays.

L’affaire était-elle terminée pour autant ? Non, car bientôt chroniqueurs et historiens s’en empareraient en utilisant cet événement pour illustrer des argumentaires en marge de discours sur la neutralité helvétique sacralisée à l’issue de la Première Guerre mondiale. Les deux colonels « fautifs » allaient ainsi devenir omniprésents jusqu’à nos jours dans la littérature consacrée d’une histoire devenue, sous le poids des décennies, largement officielle. Ainsi devait se constituer l’historiographie de l’Affaire ! Et pourtant, toutes les archives n’avaient pas émergé des abysses de l’oubli dans lesquelles près de cent ans les avaient plongées. Manquaient encore les documents du renseignement russe, plombés par des décennies soviétiques, littéralement impossibles à consulter.

Négociations, interventions diplomatiques discrètes et pugnacité devaient mener l’auteur de ce livre, Fritz Stoeckli, à obtenir ces archives. Durant plusieurs années, il allait ainsi analyser et passer au crible de la critique ces nouvelles sources qui, en s’ajoutant aux archives existantes permettent d’éclairer d’une lumière nouvelle non seulement cette affaire qui secoua la Suisse mais aussi les codes cryptés dont l’auteur a pu percer les mystères.

 

Fritz Stoeckli, L’affaire des colonels, 1915-1916, révélations des archives, Études historiques, éd. Slatkine, Genève, 2020, 282 pages.

 

 

Covid: une angoisse hypnotique

Épidémies, pandémies, endémies, l’homme a toujours vécu avec des fléaux entraînant sa mort, modifiant ses sociétés, parfois de manière durable. Que ce soit, la peste, le choléra, le typhus, la fièvre jaune, la méningite, la variole, la rougeole, la tuberculose, le sida, Ébola, les grippes, toutes ces maladies ont ébranlé l’humanité au même titre que les guerres et les famines. La science, depuis un peu plus d’un siècle, a permis de conjurer, bien entendu, un grand nombre de ces calamités, en inventant des vaccins et des médicaments révolutionnaires comme les antibiotiques dont la pénicilline, créée en 1928 par Alexandre Fleming et utilisée dès 1941, est le plus célèbre. Des progrès encore décuplés par la généralisation de l’hygiène que la Croix-Rouge développa au sortir de la Première Guerre mondiale et une alimentation qui devait progressivement s’améliorer au cours du XXème siècle, du moins dans le monde occidental.

En cent ans, l’humanité est ainsi parvenue à battre en brèche un nombre considérable d’infections qui durant des millénaires avaient pesé sur sa survie, menant au bord du gouffre des civilisations en décimant non seulement les populations mais en sapant inéluctablement les économies et les équilibres politiques. S’estompa alors, au cours des dernières septante années, la mémoire de ces fléaux de jadis : la « peste antonine », qui avait plongé l’empire romain dans un « âge d’angoisse » au IIème siècle de notre ère entraînant dans la mort 7 millions à 21 millions de personnes ; la « peste de Justinien » de 542 qui allait sévir jusqu’en 767 et qui tua 25 à 100 millions d’individus, une pestilence « qui manqua d’emporter la race humaine toute entière » nous dit Procope de Césarée.

Seul demeura dans le subconscient populaire le plus grand fléau de l’histoire, la Peste noire de 1347 qui se répandit en Europe en quelques mois, atteignant Genève à la fin de l’été 1348, et Lausanne au mois de novembre, avant de se répandre à Vevey et à Moudon au cours de l’hiver 1349. L’épidémie allait balayer 25 à 45 millions de personnes sur l’ensemble du continent entre 1347 et 1352, 75 à 200 millions de morts sur l’ensemble de la planète : une rupture démographique terrifiante s’inscrivant profondément dans les mentalités, une apocalypse telle que l’on peut parler aisément de fracture psychologique chez les contemporains de cette épidémie ! En France, où les conséquences de la peste ont été largement étudiées, la population chuta de 17 à 10 millions d’habitants pour atteindre un volume humain similaire à celui de l’ancienne Gaule.

Bien sûr, les méthodes de lutte restèrent succinctes durant des siècles. : incisions entraînant des infections, onguents multiples et divers, cataplasmes composés de substances supposées curatives comme la chaire de crapauds, des asticots, de la bile ou de la fiente, saignées également, régimes spécifiques, fumigations de bois et de plantes aromatiques comme la valériane et la verveine, thériaques à base de pavot et d’une cinquante de drogues et d’ingrédients – pour lesquels certains apothicaires genevois étaient célèbres – messes, bien entendu, textes de prière suspendus autour du cou, talismans ornés de pierres précieuses : voilà l’arsenal que les contemporains utilisèrent pour tenter de soigner les malades.

À cela s’ajoutèrent des mesures de police qui se développèrent progressivement. Des villes italiennes, telles Venise ou Parme, furent les premières à prendre des mesures sanitaires, interdisant aux voyageurs venant de régions infestées de pénétrer à l’intérieur de leurs murs. Certaines s’enfermèrent littéralement derrière leurs remparts comme Milan, d’autres prohibant la vente d’objets appartenant à des pestiférés. Raguse, Venise et Marseille devaient être les premières cités à instaurer des quarantaines préventives, en 1377 pour les deux premières et en 1383 pour la troisième, une mesure qui deviendrait courante en Europe au cours du XVème siècle tant elle s’avéra efficace. Genève devait également à partir du XVIème siècle établir une « quarantaine hors les murs de toute personne soupçonnée d’avoir été en contact direct ou indirect avec un foyer contagieux ». Une distanciation sociale jugée parfois insuffisante comme en 1529, année durant laquelle « un certain nombre de pestiférés s’étaient retirés dans des cabanes qu’ils s’étaient construites aux Pâquis, on trouva qu’ils étaient trop près de la ville, et on envoya les guets renverser ces cabanes et chasser les malheureux ». La coutume, dans la cité de Calvin était en effet de reléguer les personnes susceptibles d’être atteintes dans des « capites » dans les environs de la ville, non loin des fosses où étaient enterrés les cadavres des pestiférés. « Il fut même un temps où on les chassait à coups de pierre, et où il leur était recommandé de sortir de la ville à peine de “trois traits de cordes” ». En 1615, Genève se dotait enfin d’un organe de « veille médicale », intitulée « Chambre de la Santé » qui s’accompagnerait d’ordonnances très complètes en 1720 afin de protéger la ville de la peste ravageant alors Marseille.

Car seules les mesures de police étaient alors en mesure de protéger les populations, la médecine demeurant encore impuissante. Il fallut attendre le début du XVIIIème siècle pour voir la première maladie infectieuse, la variole, contenue par un procédé médical, l’inoculation. La vaccination ne devait pas tarder à être inventée en 1796 par Edward Jenner. La vaccination devenait l’alternative révolutionnaire à la régulation naturelle que l’humanité avait dû accepter. Plus question alors d’attendre que les épidémies consument les êtres les plus faibles avant de s’éteindre, ou mènent les populations à un taux d’immunité suffisant pour s’estomper. Encore fallait-il pouvoir inventer le vaccin dans les temps. En 1918, celui-ci fit défaut, laissant à la Grippe espagnole le champ pour se développer sur l’ensemble du globe, balayant sur son passage 50 à 100 millions de personnes.

Notre monde de 2020 est confronté lui aussi à une épidémie globalisée qui a emporté pour l’heure – selon des statistiques que l’on sait être discutées – plus d’un million de personnes sur les cinq continents, et attend le vaccin qui le libérera des régulations naturelles dont il ne veut pas ainsi que des mesures de police qui érodent son économie, ses libertés et les principes qui forgent ses démocraties. Des mises en garde contre les mesures liberticides qui allaient advenir avaient déjà été exprimées au cours du printemps 2020, et elles n’avaient eu d’autres échos que l’angoisse hypnotique diffusée par les medias et nombre d’autorités confrontées à une problématique inconnue depuis plusieurs générations, un mal épidémique incontrôlable. Au pire, ces « oiseux » de mauvaise augure ne récoltèrent qu’objurgations et mépris tant nos sociétés opulentes placent la sécurité au-dessus de la liberté. Que valaient ces prédictions par rapport au Covid, créature immaîtrisable déclenchant une peur viscérale et l’exigence d’y remédier quitte à hypothéquer les libertés les plus constitutionnelles par des mesures disproportionnelles ? Bien peu ! Et étaient-elles – sont-elles, disproportionnelles ces mesures, à moins que ce ne soient les opinions des sceptiques qui le soient…, disproportionnelles ? Affaire de génération sans doute ! Il n’en demeure pas moins que ceux qui dénoncent la prévarication dont nous serions les acteurs en faveur des générations les plus vénérables au détriment des plus jeunes et de leur avenir, sont le plus souvent relégués au rang de troublions. Alors, si disproportion il y a, espérons – pour évoquer le médecin andalou Averroès – qu’elle ne fera pas gonfler les peurs au point de faire germer des bubons de haine et de violence.

 

L’histoire de l’ONU et les 44 auteurs, un livre ambitieux sans concessions

44 auteurs, pas moins, historiens pour les uns, fonctionnaires internationaux pour les autres, anciens Conseillers d’Etat pour certains, ont pris part à ce livre en deux volumes sur l’histoire des organisations internationales. Depuis leurs origines, avec la fondation de la SDN en 1919, jusqu’aux derniers défis que l’ONU relève à présent, les organisations internationales sont passées au crible d’observateurs qui ont su garder une objectivité remarquable. Car si les actions extraordinaires développées force de négociations et d’efforts sont évoquées avec parfois de nombreux détails, les échecs et les ornières dans lesquels la SDN et l’ONU se sont enfoncées ne sont pas non plus oubliés. Programmes visant au maintien de la paix, décolonisation, implication dans la lutte contre l’esclavage, migration, désarmement, place de Genève sur l’échiquier international, entrée de l’URSS dans le multilatéralisme, etc…, le livre fourmille de thématiques et de précisions qui relèvent toutes de la grande Histoire. Que ce soit la création du passeport Nansen, la tenue de la honteuse Conférence d’Evian de juillet 1938, le développement de l’OIT ou l’assassinat du secrétaire général de l’ONU Dag Hammarskjöld le 18 septembre 1961, les textes évoquent sous des angles multiples l’un des projets les plus ambitieux de l’humanité, soit la tentative de créer et maintenir une cohésion des peuples dans un monde – pour évoquer Fabienne Servan-Schreiber – ressemblant plus à une tour de Babel en feu depuis des siècles. Bien entendu, certains regretteront le caractère très occidental des auteurs entraînant sans doute un regard européocentré et l’on pourrait se demander quelle serait la vision d’un historien aborigène ou algonquin sur cette construction dominée par un conseil de sécurité au sein duquel seules les grandes puissances disposent du droit de veto. Mais il convient également de noter que ce projet est né de sphères presque exclusivement genevoises et qu’il a dès lors concentré les forces disponibles à sa portée. Un bien beau résultat que ce livre, quoi qu’il en soit, publié aux éditions Suzanne Hurter.

 

Olga Hidalgo-Weber et Bernard Lescaze (s.d.), 100 ans de multilatéralisme à Genève. De la SDN à l’ONU, Genève, Editions Suzanne Hurter, 2020

Auteurs : Burrin Philippe – Cendre Anne – Clavin Patricia – Courtiau Catherine – Cramer Robert – Droux Joëlle – Finaud Marc – Guieu Jean-Michel – Gurry Francis – Hanhimaki Jussi – Herrmann Irène – Hidalgo-Weber Olga – Hoehtker Dorothea – Hofstetter Rita – Jarraud Michel – Karaman Ece – Keese Alexander – Kickbusch Ilona – Kökény Mihály – Kolb Robert – Kossar Kamran – Kott Sandrine – Lescaze Bernard – Lynch Dungy Madeleine – Møller Michael – Niggli Nicholas – Paillette Céline – Pernet Corinne – Piguet Myriam – Roth Antoine – Schulz Matthias – Segond Guy-Olivier – Stinsky Daniel – Tapiola Kari – Thébaud Françoise – Tournès Ludovic – Valovaya Tatiana – Viney-Wood Rebecca – Vuilleumier Christophe – Warner Daniel – Yeddes Samir – Yilmaz Ozcan – Zellweger Valentin – Zoller Adrien-Claude

 

https://www.editions-hurter.ch/produit/100-ans-de-multilateralisme-a-geneve-de-la-sdn-a-lonu/

Faut-il raser le Monument international de la Réformation à Genève ?

La polémique portant sur les statues de figures historiques, mais également sur les noms de rue baptisées en l’honneur de personnages de notre passé enfle à travers le monde dans le sillage du mouvement Black Lives Matter. Au Groenland, c’est la représentation de l’évangélisateur Hans Egede, père de la colonisation danoise de l’île en 1721, qui est remise en question. En Martinique, la statue de Joséphine de Beauharnais a été jetée à terre, n’en déplaise aux mânes de Napoléon et d’Alexandre de Beauharnais. Dans les pays anglo-saxons, la statue de Winston Churchill a été vandalisée à Londres, et celle de Christophe Colomb, décapitée à Boston. En Suisse, Neuchâtel s’interroge sur le devenir de la statue de David de Pury.

Les historiens le savent tous, il ne faut pas juger les événements passés avec nos valeurs contemporaines sous peine d’un anachronisme crasse. Pourquoi ? Car les valeurs et les champs de référence évoluent inéluctablement à travers le temps et ce qui était « normal » hier ne l’est plus forcément de nos jours.

Reste à déterminer le « normal » de « l’anormal » diront certains ! C’est en fin de compte l’acceptation d’une pratique, d’un usage par une large partie de la société – ou des sociétés – qui permet de percevoir ces différences. L’esclavage était-il accepté et dès lors normal pour la très grande majorité des populations au XVIIe siècle ? Oui, et ce tant en Europe qu’en Afrique ou aux Amériques. Cette « normalité » devait quelque peu refluer au siècle suivant, l’opinion générale considérant toujours cet usage tolérable.

Faut-il dès lors maintenir les statues de ces individus dans notre monde du XXIe siècle en partant du principe que leurs actes n’eurent rien de répréhensible en leur temps malgré toute la cruauté que ces derniers pouvaient impliquer ? Il y a là un choix non seulement politique mais avant tout philosophique. Car éradiquer ces monuments pour des actes jugés intolérables revient certes à supprimer l’exemplarité d’un personnage passé constitutif de la conscience nationale ou d’une identité locale, mais également à occulter un événement ou une pratique appartenant à l’histoire collective. Ces monuments ne sont-ils pas également – ou ne devraient-ils pas le devenir – des symboles rappelant sur quelles bases et avec quel arbitraire notre société s’est constituée. Déboulonner ou débaptiser est un geste fort, une forme de damnatio memoriae, un rejet d’un passé qui dérange et que la plupart d’entre nous ne perçoit que sous la lentille déformante d’un manichéisme non seulement absurde mais surtout mortifère par essence. C’est également bien souvent l’expression d’une méconnaissance totale de notre passé.

Car en fin de compte, nous pourrions nous tourner vers la plupart de nos grandes figures historiques représentées dans nos villes pour les interroger. Prenons ainsi par exemple le célèbre Mur des Réformateurs, érigé au cœur de Genève au début du XXe siècle et inauguré en 1917, en pleine guerre mondiale mais également en pleine période coloniale.

Qu’y voit-on ? Les grandes figures de la Réformation, porteurs d’un renouveau de l’église et du christianisme tout autant que des dogmatiques instigateurs, à l’instar de leurs homologues catholiques, des guerres de religion qui déchirèrent l’Europe du XVIe au XVIIe siècle.

Et parmi ces grands hommes, Jean Calvin évidemment, qui envoya Michel Servet au bûcher en 1553 pour avoir écrit un livre déplaisant aux yeux de ses contemporains, et qui n’appréciait guère plus les Juifs qu’il considérait comme des individus qui « dévorent stupidement toutes les richesses de la terre avec leur cupidité insatiable »[1] et que leur « obstination éperdue et indomptable mérite qu’ils soient opprimés sans mesure ni fin et qu’ils meurent dans leur misère sans la pitié de personne »[2]. Le monument honore également Oliver Cromwell, lord-protecteur d’Angleterre de 1653 à 1658, un régicide qui parvint à dissoudre le parlement et qui déploya des mesures que plus d’un historien[3] considèrent génocidaires contre les catholiques irlandais colonisés par les Anglais. Évoquons également Frédéric-Guillaume de Brandebourg, qui figure sur le Mur. Ce n’est pas tant le goût pour les armes du Grand Électeur ni même la traque des fuyards d’une armée suédoise au cœur de l’hiver 1678-1679 dans les forêts de Livonie que l’on pourrait lui reprocher, mais bien sa politique d’expansion maritime qui le mena à fonder trois comptoirs en Afrique d’où ses navires marchands allaient vite trafiquer des esclaves vers les Antilles. L’amiral de Coligny également appartient au groupe statuaire du Mur, cette grande figure du protestantisme qui fut assassinée lors de la Saint-Barthélemy en 1572 et qui organisa l’expédition de Villegagnon en 1555 dont le but était de créer une colonie au Brésil. Une expédition coloniale, soit dit en passant, qui s’adjoignit la présence de pasteurs genevois dépêchés par Jean Calvin. Coligny, en 1562, renouvelait l’expérience des aventures exotiques avec la création d’une colonie en Floride.

Voilà donc que l’un des plus grands monuments de Genève, visité par des milliers de touristes, expose des colonisateurs, des antisémites, des évangélisateurs intolérants et des fauteurs de guerres ! Ne faudrait-il pas raser une œuvre aussi insupportable ? … Vous aurez compris l’ironie et la boutade ! Car supprimer cette évocation d’un pan aussi important de l’histoire genevoise supposerait oublier le passé – tant il est vrai que la lecture est devenue un effort insurmontable pour les générations les plus jeunes – menant à très court terme à une incompréhension de la société genevoise contemporaine.

Alors, pour citer Marcel Achard, l’oubli est peut-être le suprême refuge, mais faut-il tout oublier des générations qui nous ont précédé pour mieux accepter la nôtre ?

 

Illustration : le martyre d’Hypatie d’Alexandrie

[1] Robert Michael, Holy hatred : Christianity, Antisemitism, and the Holocaust, 2006, p. 106-107.

[2] Gerhard Falk, The Jew in Christian Theology, 1992, p. 84.

[3] David Hume et Christopher Hill par exemple. Voir à ce propos God’s Englishman: Oliver Cromwell and the English Revolution, 1970, 1972.

Les scandales helvétiques sous la loupe des historiens

Paru en 2016 aux éditions Antipodes, une année avant l’affaire Weinstein qui allait libérer la parole des femmes, et deux ans avant que n’éclate l’affaire Maudet à Genève, ce livre dirigé par Malik Mazbouri et François Vallotton, Scandale et Histoire, propose onze contributions portant sur des « affaires » ayant donné lieu à des scandales. Un ouvrage captivant à plus d’un titre puisque les sujets évoqués, résolument contemporains, n’ont guère fait l’objet de travaux universitaires – ou du moins ces derniers sont-ils restés dans l’orbite de quelques spécialistes – et que l’optique du livre vise à expliciter les rouages ayant présidé à l’émergence de ces scandales. Des histoires sulfureuses, donc, qui nous reviennent en mémoire et qui attisent inévitablement la curiosité des lecteurs. Pierre Jeanneret le faisait très justement remarquer dans un article critique de janvier 2017, publié sur le site Domaine public. Mais l’objectif poursuivi par les instigateurs de ce volume est bien de présenter des analyses multiples qui décryptent le fonctionnement d’un phénomène auquel nous sommes accoutumés sans pour autant en percevoir toutes les subtilités !

À la suite des auteurs du chapitre sur l’affaire des fiches de 1990, Hervé Rayner, Fabien Thétaz et Bernard Voutat, il faut rappeler en effet que le scandale est devenu un objet à part entière des sciences sociales. Sans doute fallait-il bien trois chercheurs pour traiter des répercussions de cette affaire qui ébranla les institutions helvétiques, quand bien même le second acte de cette pièce que n’aurait certainement pas renié Max Frisch, la polémique de la P-26, n’a pas suscité grande attention de leur part ! Ces auteurs procèdent à l’anatomie de ce scandale national, de son expansion et de l’angoisse populaire suscitée par ce que nombre de personnes estimaient alors être une remise en question des libertés fondamentales. De la politique de sécurité à la transgression, l’écart est fragile !

Thématisé par les historiens et les sociologues, le scandale naît donc de la violation d’une norme partagée qui est dénoncée et médiatisée, comme le relèvent les deux auteurs qui traitent de l’affaire DSK, Philippe Gonzalez et Fabienne Malbois. Plaie ouverte dans le tissu moral d’une collectivité, le scandale tend in fine à renforcer des valeurs sociales lésées qui doivent être recousues, parvenant même parfois à entraîner une modification des liens entre société civile, professionnels du domaine incriminé, administration, justice et media. C’est du moins l’avis que Sophie Chauveau nous démontre dans son développement sur les crises sanitaires françaises de la fin du XXe siècle. Le scandale provoque ainsi une réponse institutionnelle et politique faisant de temps à autre évoluer brutalement des pratiques comme dans le cas des maisons d’éducation helvétiques au cours des années 1970, évoquées par Sara Galle et Gisela Hauss qui ont déterré la sombre affaire de l’établissement zurichois de Uitikon.

Olivier Dard dans sa contribution sur la corruption laisse, quant à lui, entendre que la fin du XXe siècle représente le début d’une nouvelle ère, compte tenu des désirs de transparence, de l’explosion des réseaux sociaux via le Web et de la judiciarisation croissante des rapports sociaux, diminuant d’autant le seuil de tolérance vis-à-vis des incartades de nos politiciens et générant une nouvelle fonction, celle du lanceur d’alerte. Une période de transition, donc, comme le relèvent Joëlle Droux et Véronique Czaka dans le chapitre sur le placement des enfants en Suisse au cours du XXe siècle, deux auteures qui observent à leur égard qu’il n’y avait aucune reconnaissance du statut de victime dans les sociétés occidentales jusque dans les années 1980, un statut officialisé en Suisse en 1991 au travers de la loi fédérale sur l’aide aux victimes. Et il y a fort à parier que le scandale financier de l’Investors Overseas Services (IOS), à la charnière des années 1960-1970, que Marc Perrenoud fait ressurgir du passé avec élégance, ne pourrait plus de nos jours se développer sur autant d’années. L’affaire des Panama Papers, dévoilée l’année même de la publication de ce livre, nous le laisse du moins envisager.

Au fil des pages, le lecteur perçoit rapidement le rôle éminemment important de la presse, puisque – c’est une évidence – sans presse, pas de scandale. Opérant comme un révélateur essentiel à l’éclatement d’une ou de vérités, les media sont ainsi l’arène où se font et se défont les opinions publiques en fonction des mobilisations d’émotions quelque fois savamment orchestrées. C’est l’une des constatations de Coralie Fournier-Neurohr qui traite de la problématique sanitaire du fluor en Valais, avec pour toile de fonds deux industries lourdes, Alusuisse et Aluminium Martigny SA qui, lorsque le scandale éclata en 1975, déployèrent diverses tactiques pour le juguler, entraînant de multiples réactions et une émission spéciale de Temps présent. Cette affaire intervenait quatorze ans après celle des « vignes maudites », ce western valaisan fait de contestations, de fusillades et d’une intervention musclée des forces de l’ordre ourdie dans le secret, rappelée par Grégoire Luisier. Ce dernier met également en lumière dans cette affaire l’importance de la presse et la dimension médiatique que prit l’histoire des vignerons valaisans lorsque l’ATS s’en empara. Et, à l’instar de l’auteur précédent, il pointe du doigt les sphères d’intérêts économiques liées à ces événements en déclinant les rivalités croisées de deux régions, Martigny et Sion, de deux tendances politiques divergentes, et de deux sociétés concurrentes, Provins et Orsat.

Ces oppositions faites de compétitions et de dénonciations qui modifient les perceptions des enjeux, ont inévitablement une dimension imprévisible entraînant une part de risque lors d’une intervention publique, celle-ci pouvant même devenir matière à scandale. Charlotte Dichy le démontre dans son étude sur la création de la fondation Alberto Giacometti à Zurich en mettant en regard les visions contraires d’experts reconnus qui s’affrontèrent dans les colonnes de la NZZ et de la Zürcher Zeitung au cours des années 1960.

C’est également et prioritairement de presse dont il est question dans la contribution de Léonore Cabin dont l’attention s’est portée sur le traitement de l’affaire Assange par le journal Le Temps. Mais, alors que la plupart des auteurs de cet ouvrage soulignent le rôle de catalyseur des medias – rappelons que lorsque ce livre était publié, la presse romande était en train de vivre des heures sombres – Léonore Cabin laisse entrevoir une instrumentalisation ou du moins un parti pris de la part du plus grand quotidien romand. Selon elle, ce media entremêla les déboires judiciaires que Julian Assange rencontrait en Suède avec les attaques subies par Wikileaks. Reprises et priorisées par Le Temps, les explications, évoquant une machination politique états-unienne, que le fondateur de Wikileaks avait avancées pour décrire le scandale sexuel dont il était l’objet, allaient atténuer inévitablement ce dernier. L’auteure s’expose alors, peut-être un peu trop, en parlant d’un « travail de décrédibilisation » mené par des journalistes telle Joëlle Kuntz, allant même jusqu’à prétendre que, si cette dernière avait été un homme, elle eut été « taxée de misogyne ». D’autres estimeront sans doute que la journaliste en question, pour plagier Philippe Gonzalez et Fabienne Malbois, avait mené « un travail de mise en sens et en forme des événements » successifs. Que penser dès lors des rebondissements récents dans l’affaire Assange dont la temporalité permet difficilement de porter un regard historique pour le moment ? L’occasion de revenir sur cette histoire sera peut-être donnée à des historiens qui, « en tant qu’auteurs responsables des paroles et des opinions émises » pour reprendre les mots de Léonore Cabin, se pencheront sur les culpabilités individuelles, sur l’attitude de la presse ainsi que sur les modalités de pouvoirs intervenant dans ce scandale, lorsque ce dernier ne sera plus sujet à conflit d’intérêts ! C’est que, pour citer Simone de Beauvoir, « ce qu’il y a de scandaleux dans le scandale, c’est qu’on s’y habitue ».

(paru dans Revue historique vaudoise 127/2019)

 

Scandale et Histoire, sous la direction de Malik Mazbouri et François Vallotton, 240 p, Antipodes, Lausanne, 2016.

Ecrire un livre sur l’histoire des épidémies en 6 jours

 

Alors que notre confinement national battait son plein, un coup de téléphone me tirait de mes recherches un lundi après-midi. Un ami éditeur s’enquérait de ma santé. Après quelques considérations dont on devine la teneur, mon interlocuteur me demanda à brûle-pourpoint : « Penses-tu que tu pourrais écrire un livre sur l’histoire des pandémies en Suisse que nous sortirions en librairie à leur réouverture ? » Nous étions alors dans la seconde quinzaine du mois d’avril… Un défi, une gageure !!!

Ma réponse pouvait-elle être autre que : Oui !

Cela étant, il n’était question d’écrire que 60 pages, rien d’encyclopédique, pas de recherche fondamentale, uniquement un point de situation de nos connaissances. Et par chance, deux ans auparavant, j’avais organisé un colloque sur la grippe espagnole et avais une bonne idée du sujet. Je venais en outre d’écrire un article sur la grippe de 1957 qui m’avait coûté de longues heures de recherches. Bref, le coup était jouable. Ni une, ni deux, à 17h de ce même lundi je m’attelais à la tâche.

Celle-ci durerait presque une semaine. Au soir du sixième jour, je remettais mon texte à mon éditeur. Je profitais d’ailleurs, au cours de cette semaine, de demander à un spécialiste des épidémies de me signer l’avant-propos ; nul mérite à cela, mon voisin étant une sommité dans le domaine.

Voilà donc le résultat qui vient de me parvenir, un petit ouvrage de la collection Presto aux éditions Infolio dont je suis fort aise : Les pandémies à travers les âges. Le cas suisse. Un livre, précédé par un texte magnifique du professeur Laurent Kaiser, évoquant notamment la peste de Justinien, la mort rampante du XIVe siècle et les pandémies modernes dont nous avons perdu le souvenir comme la grippe russe, ainsi que les effets que ces fléaux ont provoqué sur notre société.

Bonne lecture et Santé !

 

Un intellectuel genevois trop peu connu : Jean-Jacques-Caton Chenevière (1783-1871)

En 1802, à dix-neuf ans, assistant de loin à la fin de la Guerre des bâtons menée par les insurgés fédéralistes contre la République helvétique, le Genevois et fils de pasteur Jean-Jacques-Caton entamait ses études de théologie qu’il poursuivrait jusqu’en 1806. Son inscription à l’Académie allait en l’occurrence lui permettre d’échapper à la conscription militaire qui était instaurée cette année-là à Genève, et lui épargner les affres des guerres napoléoniennes.

En 1807, âgé d’à peine vingt-quatre ans, il obtenait son doctorat, une année après avoir été consacré pasteur. Doté du verbe et de la parole de Dieu, il devait être envoyé quelques semaines plus tard à Marseille. Jean-Jacques-Caton traversa donc la France au cours de cette année qui avait vu la victoire de l’Empereur sur les champs de Friedland contre les Russes et la fin de la guerre de la Quatrième Coalition. Jean-Jacques-Caton prêcherait jusqu’en 1809 dans la cité phocéenne, essentiellement à une communauté protestante composée de Suisse et de Genevois[i].

Jean-Jacques-Caton Chenevière, 1820 [CIG Rig 0968]

En 1809, alors que le brasier de la guerre était à nouveau allumé en Europe entre l’Empire français et le reste du monde, Napoléon vainquait les Autrichiens à Wagram le 6 juillet. Jean-Jacques-Caton, quant à lui, s’en retournait à Genève. La Compagnie des pasteurs lui avait en effet demandé d’occuper la chaire de Dardagny dès la fin de l’année. Fort de son expérience méditerranéenne, il quittait une ville de centaines de milliers d’âmes, baignée de lumière, pour gagner un modeste village de la campagne genevoise.

Si c’était un jeune homme qui était jadis parti pour les lumières d’une ville cosmopolite, c’était un homme qui, deux ans plus tard, rentrait dans sa patrie. Déjà profondément habité par une vie spirituelle intense, et animé par la volonté de faire de la théologie une science, il allait progressivement jeter les bases de sa pensée en prônant une forme de supranaturalisme rationnel. Jean-Jacques-Caton, au demeurant, découvrait la Genève de 1809, plus ouverte qu’elle ne l’avait été au cours des années précédentes.

Le groupe de Coppet, réunissant intellectuels et écrivains était actif dans la diffusion des Lumières depuis des années, et la cité, dans un élan consensuel, avait rétabli dans ses traditions le vieil Exercice de l’Arquebuse dont le titre de roi avait été naguère porté par quelques-uns des aïeux de Jean-Jacques-Caton. Écarté de l’effervescence citadine, le jeune pasteur ne put se suffire d’un village éloigné bien longtemps, et il n’hésita pas lorsque proposition lui fut faite d’intégrer la loge maçonnique de “L’Union des cœurs” fondée à Genève en février 1768[ii]

Genève, la rue de Coutance et la place de Saint-Gervais, vers 1811, Christian Gottlieb [CIG 20P Cout 01]

Jean-Jacques-Caton en resterait membre toute sa vie. Il est indéniable que le pasteur Chenevière allait devenir rapidement l’un des piliers fondamentaux de la loge et participerait de près aux modifications apportées à ses rites[iii]. En 1812, il quittait enfin sa charge pastorale à Dardagny et s’installait à Genève. Il espérait être appelé à endosser une nouvelle fonction de pasteur, en ville cette fois, espoir qui ne se concrétiserait qu’en 1814.

C’est derrière les murs de la ville que Jean-Jacques-Caton allait déployer toute la mesure de sa pensée. Il réintégrait la cité à un moment clé de son histoire. La garnison française avait quitté Genève le 30 décembre 1813 et peu après les troupes autrichiennes du général Bubna y faisaient leur entrée. Et alors que l’Empire était passé sur les bords du Léman, Genève se dotait d’un gouvernement réactionnaire dirigé par l’ancien syndic Ami Lullin, lequel se dépêcha d’annoncer la restauration de la république d’Ancien régime. Genève devait alors entamer une remise en question et admettre un mariage de raison avec les cantons confédérés. Le premier juin 1814, un contingent de soldats suisses débarquait au Port noir, épisode bien connu de l’histoire genevoise ; spectacle haut en couleur annonçant le rattachement définitif de Genève à la Confédération le 19 mai 1815.

Enfant, alors que la révolution française changeait la face de l’Europe, ayant grandi dans une Genève vibrant aux accents de la Marseillaise avant d’être napoléonienne, Jean-Jacques-Caton ne devait pas voir d’un œil très amène le retour des prérogatives et des castes. Et lorsque le gouvernement Lullin proposa une nouvelle constitution conservatrice incluant le retour du suffrage censitaire, il prit une position ferme en signant avec quelques amis la pétition datée du 20 août 1814 demandant que soit reporté de quelques jours le vote sur le projet de Constitution[iv]. Et si Etienne Dumont en fut l’auteur, le texte allait être écrit de la main de Jean-Jacques Caton Cheneviere[v]. Ces notables espéraient infléchir suffisamment les magistrats pour que ces derniers renoncent au suffrage censitaire : parmi les réfractaires de l’ordre ancien, l’avocat Jean-François Rocca[vi], membre du conseil restreint en 1792 ; l’astronome Marc-Auguste Pictet[vii] ; Jean-Marc-Jules Pictet-Diodati, membre du conseil militaire[viii] ; le juriste-pasteur Etienne Dumont, un libéral républicain appelé par ses concitoyens à siéger dans le Conseil souverain en 1814 ; le médecin Louis Odier, membre du Conseil représentatif en 1814 ; l’économiste Jean Charles de Sismondi et l’avocat Pierre-François Bellot membre du Conseil représentatif en 1814. Malgré la résistance de ces esprits que l’on considérerait plus tard « éclairés », la nouvelle constitution qui ignorait la plupart des droits démocratiques acquis depuis 1789 était adoptée quelques jours plus tard[ix].

Cet épisode met en évidence les cercles que fréquentait Jean-Jacques-Caton dont les représentants, francs-maçons ou non-initiés, appartenaient aux élites intellectuelles de son temps. Des personnalités avec lesquelles le pasteur allait entretenir des échanges épistolaires soutenus des années durant[x]. C’est que Jean-Jacques-Caton s’était déjà fait connaître dans le giron des libre-penseur genevois en entamant une œuvre littéraire abondante ! Convaincant, doté d’une rhétorique sans faille et mu par des convictions théologiques affirmées, il devait être nommé très facilement en 1817 professeur de théologie dogmatique à l’Académie de Genève, fonction qu’il conserverait jusqu’en 1865. Du haut de la chaire du temple Saint-Pierre, il prononça cette année-là un discours inaugural qui laissait préfigurer qu’elle allait être son positionnement théologique. Le titre de sa harangue était à lui seul une gageure : Les causes qui retardent chez les réformés les progrès de la théologie.

Jean-Jacques-Caton [CIG]

Sa nomination intervenait dans un contexte de crise économique profonde entraînée par la chute du Premier Empire, générant des tensions sociales, et au lendemain du traité du 3 mai 1817 arrêté par la Vénérable Compagnie qui interdisait à tout pasteur de faire allusion à des dogmes « très controversés » tels que la Trinité ou encore la divinité du Christ, lors de leurs prédications et de leurs enseignements. Cette réaction forte à l’encontre du Réveil – mouvement religieux protestant en opposition au rationalisme des Lumières qui s’était répandu dans les Églises au cours du XVIIIe siècle – promu à Genève depuis 1810 par la Société des amis, devait inévitablement générer une controverse dans laquelle Jean-Jacques-Caton serait impliqué.

Adversaire du Réveil, qu’il accusait de déchirer le protestantisme genevois et faire le jeu du catholicisme, et agacé par l’ambiance délétère environnant le pastorat à Genève – ce d’autant plus qu’il était le maître à penser de la théologie dogmatique de la Vénérable Compagnie – Jean-Jacques-Caton se lança dans une œuvre littéraire destinée à asseoir sa pensée et à convaincre ses opposants.

En 1819, il faisait publier chez l’imprimeur Paschoud, à Paris, à la rue Mazarine où Jean-Jacques Paschoud possédait des presses, son livre qui reprenait le discours inaugural qu’il avait prononcé lors de sa nomination à l’Académie. Un ouvrage mordant à l’égard des zélateurs du Réveil qui serait réédité l’année suivante, entraînant de nouvelles réactions.

Respecté, aimé par les uns, craint et détesté par les autres, Jean-Jacques-Caton s’était ainsi attelé à la diffusion de ses idées en multipliant livres et opuscules dès sa nomination à la chaire de théologie dogmatique. En 1824, il faisait traduire et éditer à Londres, chez Smallfield, un précis des débats théologiques qui, depuis des années, agitaient la ville de Genève sous le titre « A summary of the theological controverses which of late years have agitated the city of Geneva, by J.J. Chenevière ».

L’homme était entêté, au faîte de son acuité intellectuelle. Nul ne s’était étonné lorsqu’en 1825, il avait été nommé recteur de l’Académie, charge qu’il devait occuper jusqu’en 1830, puis à deux autres reprises, de 1852 à 1854, et de 1856 à 1858. En lutte constante contre une orthodoxie calviniste fleurtant avec les milieux les plus conservateurs de la cité, Jean-Jacques Caton fondait en juin 1831 le journal « Le Protestant » de Genève en réponse à la Société Évangélique, émanation du Réveil ; une publication qui, sans être l’expression officielle de la Compagnie des pasteurs, devait soutenir les thèses de celle-ci et défendre une « religion de la liberté au nom du principe de la liberté religieuse »[xi]. Commencerait alors une guerre de tranchées faite d’encre et de plumes durant plusieurs années avec le journal catholique “La Sentinelle catholique”.

Le 5 janvier 1838, alors que des grèves avaient éclaté au cours des années précédentes contre le gouvernement conservateur, Jean-Jacques-Caton, s’exprimant comme orateur de la Vénérable Compagnie des pasteurs, prononçait un discours extrêmement critique devant le Conseil d’État, reprochant à ce dernier son attitude à l’égard de l’Église protestante et son favoritisme envers les catholiques. Sa harangue allait susciter l’ire du Premier Syndic Rieu qui l’interrompit de force et le renvoya séance tenante[xii]. Les autorités étaient d’autant plus agacées par l’activisme religieux mais également politique de Jean-Jacques-Caton que celui-ci avait été interdit de prêche dans son office de pasteur pour une période de six mois. La cité était en effet en proie à une polémique remontant à l’occupation napoléonienne portant sur le jeûne, un jeûne considéré comme un événement patriotique réaffirmant l’identité genevoise et protestante de la population à un moment de profondes tensions entre les autorités et les milieux populaires. Une ambiance compliquée donc, causée en partie par la décision de la Diète fédérale en 1832 qui avait décrété que le jeûne, célébré également en Suisse, se tiendrait dorénavant le troisième dimanche de septembre, entraînant la suppression du jeûne genevois. Et, en 1837, après cinq ans de critiques et de rebuffades, de nombreux protestants genevois s’étaient opposés à cette décision œcuménique et avaient décidé d’instaurer à nouveau le jeûne genevois le jeudi suivant le premier dimanche de septembre[xiii], attisant inévitablement les braises de la dispute entre conservateurs et libéraux, au point tel que Jean-Jacques-Caton, qui était monté illégalement en chaire pour le jeûne genevois cette année-là[xiv], avait dû intervenir auprès de ses partisans pour leur demander de mettre un terme à leur action[xv].

Des partisans d’ancienne date au demeurant puisque Jean-Jacques-Caton s’était attiré une grande sympathie au sein du quartier ouvrier de Saint-Gervais – un quartier qui se souvenait également de son père, Nicolas Chenevière, qui en avait été également le pasteur – en défiant les ordres du gouvernement au cours des années précédentes. James Fazy, en 1842, rappellerait ces événements dans le Nouvelliste Vaudois :

« Quoi qu’il en soit, ce vœu fut d’abord mal accueilli par l’ancien Conseil d’Etat ; il refusa pendant plusieurs années d’autoriser le service public qu’on réclamait pour cette fête. Vous vous souvenez qu’alors une fois, toutes les boutiques se fermèrent spontanément au retour de ce jeûne, et que le peuple afflua dans les temples pour entendre un pasteur courageux qui osa prêcher dans deux des principales églises de Genève. Ce pasteur était M. Chenevière, il souffrit cruellement de cet acte de dévouement ; il fut suspendu pendant six mois par arrêté du Conseil d’Etat »[xvi]

En 1838, l’atmosphère était donc explosive et la suspension dont Jean-Jacques-Caton était victime devait créer au sein de ses ouailles un profond sentiment d’injustice. Si bien que le 22 avril 1838, lorsque le pasteur put enfin revenir en chaire et prononcer son premier sermon à l’église de Saint-Gervais depuis « la suspension arbitraire dont il a été victime »[xvii], un grand nombre de personnes devaient l’attendre ce jour-là devant son domicile. La foule allait l’accompagner jusqu’au temple où se bousculaient des centaines de fidèles impatients de l’entendre. Après le sermon, plus de mille personnes du faubourg Saint-Gervais lui emboîtèrent encore le pas jusqu’au pont de l’Ile où cinq cents personnes supplémentaires l’attendaient pour l’acclamer[xviii].

« En résumant toute la question du jeûne dans la personne de M. le pasteur Chenevière, le pouvoir en a fait une question de liberté religieuse unie à celle de la liberté politique, digne drapeau d’une noble nationalité »[xix].

Les passions n’en restèrent toutefois pas là ! Car si Jean-Jacques-Caton put monter en chaire pour célébrer le jeûne cette année-là ainsi que les trois années suivantes, tel ne serait pas le cas en 1842. Une émeute avait éclaté en novembre 1841 soutenant le mouvement révolutionnaire de l’Association du Trois-Mars qui réclamait un nouveau gouvernement. L’association avait en l’occurrence obtenu l’élection d’une assemblée constituante qui allait rédiger la Constitution du 7 juin 1842 prévoyant, notamment, le suffrage universel masculin. Le suffrage censitaire qui garantissait le monopole du pouvoir à une élite aristocratique et bourgeoise disparaissait. La révolution était en marche !

Et, deux mois plus tard, lorsque la Vénérable Compagnie mit au vote les noms des pasteurs devant assurer le prêche du jeûne du mois de septembre, Jean-Jacques-Caton fut exclu, certains pasteurs n’étant guère favorables aux mutations profondes que Genève était en train de vivre et que Jean-Jacques-Caton soutenait. La décision de la Vénérable Compagnie fit scandale dans la presse, enflant de semaine en semaine lorsque les paroissiens de Saint-Gervais déposèrent au mois d’août une pétition pour lui permettre de prêcher[xx]. Pourtant, Jean-Jacques-Caton s’en tint à l’interdit dont il était frappé, l’opportunité pour lui de s’expliquer de la situation dans une lettre ouverte dénonçant les foudres de la Compagnie qu’il encourait, étant trop belle[xxi].

La situation de Jean-Jacques-Caton, tout en délicatesse à l’égard de la Compagnie des pasteurs, ne devait pas perdurer très longtemps. En octobre 1846, lorsque le gouvernement genevois refusa de soutenir à la Diète fédérale la dissolution du Sonderbund, les révolutionnaires radicaux du quartier ouvrier de Saint-Gervais se soulevèrent. Des barricades furent dressées pour empêcher les troupes de la milice de pénétrer plus avant dans le fief radical. Et le 7 octobre 1846, deux pièces d’artillerie étaient mises en batterie pour abattre les obstacles. Les affrontements allaient faire plus de vingt morts à la fin de la journée et aboutir à l’échec des troupe gouvernementales. Refusant de voir plus de sang versé, le Conseil d’État décida alors de démissionner, laissant à James Fazy la liberté d’entrer dans l’Hôtel de Ville et de constituer un nouveau gouvernement. Le conservatisme dont Jean-Jacques-Caton faisait les frais était battu en brèche !

Âgé de soixante-trois ans, Jean-Jacques-Caton, celui que l’on nommerait bientôt le pasteur radical, l’ami particulier de James Fazy[xxii], suivit bien évidemment avec attention les événements, accueillant avec satisfaction la victoire des Radicaux mais avec plus de circonspection la nouvelle constitution de 1847 qui supprimait le caractère dominant du protestantisme.

Fatigué, il n’officierait plus très longtemps comme pasteur puisqu’il se retira en 1851 tout en conservant sa chaire de théologie dogmatique jusqu’en 1865. Il allait par-dessus tout continuer à jouer un rôle de conseiller avisé auprès d’un grand nombre de personnes en entretenant une correspondance épistolaire substantielle[xxiii]. Le cercle de ses correspondants s’était en effet progressivement élargi avec les années, intégrant des personnalités du monde entier appartenant aux milieux les plus divers, allant du simple fidèle à des princes régnants. Jean-Jacques-Caton échangerait ainsi quelques 53 lettres avec le Conseiller d’État radical vaudois Henri Druey de 1845 à 1851, le Genevois soutenant le Vaudois dans le conflit entre l’Église et l’Etat entraîné par la nouvelle loi d’organisation ecclésiastique supprimant la confession de foi helvétique et subordonnant l’Église à l’État conçue par Druey[xxiv]. Au cours de l’année 1846, Jean-Jacques-Caton devait également entamer une correspondance avec le prince Charles de Linange de la lignée des Leiningen-Dagsburg-Hartenburg[xxv] et, indirectement, avec le Premier ministre britannique Lord Palmerston[xxvi].

Référence religieuse internationale, correspondant des puissants de son temps, populaire, influenceur politique et franc-maçon, Jean-Jacques-Caton Chenevière, mettait un terme à sa fonction de recteur en 1858, prolongeant son enseignement de théologie dogmatique jusqu’en 1865. Celui qui était né en 1783 du temps des Magnifiques Seigneurs syndics devait encore voir la mutation profonde de la cité entreprise à la suite de la révolution fazyste, avec la destruction ô combien symbolique des fortifications, et l’édification de nouveaux quartiers au Tranchées et aux Pâquis ainsi que de la gare Cornavin en 1858. Il assisterait ainsi à l’entrée à Genève de la première ligne de chemin de fer mais aussi au durcissement de la politique contre l’église avec l’arrivée à la tête du Parti radical d’Antoine Carteret qui succédait à James Fazy en 1865 et qui, en plein Kulturkampf, allait faire voter des lois anticléricales. Tout en réfutant la dogmatique traditionnaliste calviniste, Jean-Jacques-Caton Chenevière serait avec David-François Munier (1798-1872) l’un des pasteurs les plus brillants du XIXe siècle genevois[xxvii]. Il devait s’éteindre paisiblement le 5 février 1871.

 

[i] Cinq siècles de protestantisme à Marseille et en Provence, Actes du Colloque tenu à Marseille (Mai 1976), Église réformée de Marseille et Fédération de Provence, Archives départementales, Marseille.

[ii] Collection de fac-similés 1578-2003 / SÉRIE 10 Facs 13 / L’Union des Coeurs 1804-1815 : Archives de la loge maçonnique de Genève et de la chapelle / CH BGE Facs 1-109.

[iii] Jean-Michel Monod, “Approche de la Franc-Maçonnerie genevoise /1786-1865)”, mémoire de licence présenté à la Faculté des Lettres de l’Université de Genève, 1976.

[iv] Très-humble et très-respectueuse pétition adressée à nos très-honorés Seigneurs les Syndics et Conseil-provisoire [sic] : Très-honorés Seigneurs, instruits du…, BGE.

[v] Francois Ruchon, Histoire politique de Genève 1813-1907. Genève, Jullien, 1953, et W. Rappard, Avènement de la démocratie moderne à Genève 1814-1847, Genève, Jullien, 1942.

[vi] Edouard Burnet, Le premier tribunal révolutionnaire genevois, juillet-août 1794, études critiques, Julien, Genève, 1925.

[vii] Marc-Auguste Pictet était un modéré. Élu en 1782 au Conseil des Deux-Cents, il en démissionna face à un conservatisme ambient qu’il ne cautionnait pas. Il allait être élu en 1793 à l’Assemblée nationale dont il démissionna également en raison des abus du jacobinisme. Membre du tribunal durant le Consulat, il serait encore nommé inspecteur général de l’instruction publique en 1807 et inspecteur général de l’Université impériale l’année suivante. En 1815, il fut l’un des fondateurs de la Société Helvétique des Sciences naturelles.

[viii] Notice sur feu M. Pictet-Diodati, membre du conseil représentatif de Genève, 1832.

[ix] La Constitution de 1814 supprimait l’antique Conseil général des citoyens et concentrait les pouvoirs entre les mains d’un Conseil d’Etat de 25 membres, avec un Conseil représentatif aux attributions limitées permis aux seuls citoyens disposant d’un revenu élevé.

[x] Collection de fac-similés 1578-2003 / SÉRIE 2 Facs 2-3 Jean-Charles-Léonard Simonde de Sismondi 1797-1842 2 / CH BGE Facs 1-109 ; Facs 19, f. 83-106 Correspondance adressée à Etienne Dumont/ CH BGE Facs 1-109

[xi] Olivier Fatio, éd., Genève protestante en 1831, Actes du colloque tenu en commémoration des 150 ans de la création de la Société évangélique de Genève et de la parution du journal Le Protestant de Genève, Labor. et Fides, Genève, 1983.

[xii] Jean-Jacques-Caton Chenevière. Discours prononcé, en partie, en janvier 1838, en présence du Conseil d’Etat / par M. Chenevière, pasteur et professeur, parlant comme orateur de la Vénérable Compagnie, Lausanne : Samuel Delisle, 1838.

[xiii] Olivier Fatio, « Jeûne genevois, réalité et mythe », Bulletin de la Société d’histoire et d’archéologie de Genève, tome 14, 1971, p. 391-435.

[xiv] Jean-Jacques-Caton Chenevière, La puissance des souvenirs : sermon prêché à Genève au Jeûne improvisé, à la demande du troupeau, le 7 septembre 1837, E. Carey, Genève, 1837.

[xv] Jean-Jacques-Caton Chenevière, La lettre suivante, adressée jeudi 12 octobre aux rédacteurs d’une adresse au Conseil d’Etat, Genève, 1837.

[xvi] Journal de Genève, 14.09.1842.

[xvii] Journal de Genève, 21.04. 1838, p. 1.

[xviii] Journal de Genève, 25.04.1838, p. 1.

[xix] Journal de Genève, 28.04.1838, p. 1

[xx] Elie Couriard, De la pétition pour faire prêcher Mr Chenevière, Genève, 1842. Journal de Genève, 30.08.1842, p. 2

[xxi] Jean-Jacques-Caton Chenevière, Lettre de M. le pasteur et professeur Chenevière sur un incident du Jeûne de 1842, Genève : chez les principaux libraires et dans les cabinets littéraires, 1842

[xxii] Journal de Genève, 30.10.1849, p. 2.

[xxiii] Papiers Chenevière 1631 – 1989 CH BGE Ms. fr. 5864 Jean-Jacques-Caton Chenevière (1783-1871), 10 enveloppes dans 1 carton: Correspondance, textes autographes et documents divers Personne(s) : Chenevière, Jean-Jacques-Caton

[xxiv] Bernard Reymond, « Un document, la correspondance entre Henri Druey et Jean-Jacques-Caton Chenevière : (1845-1851) », Revue historique vaudoise (1984), p. 73-222.

[xxv] Marc Chenevière, « En marge du Sonderbund : une correspondance inédite entre le prince Charles de Linange et le professeur genevois Jean-Jacques-Caton Chenevière », Revue suisse d’histoire 40/4 (1990), p. 434-441.

[xxvi] Correspondance, Jean-Jacques Caton, archives du prince Albert, château de Windsor.

[xxvii] Sarah Scholl, En quête d’une modernité religieuse. La création de l’Église catholique-chrétienne de Genève au cœur du Kulturkampf (1870-1907), Alphil, 2012. Simon Butticaz, Christian Grosse (éd.), Unité et diversité des Réformes. Du XVIe siècle à aujourd’hui, Genève, Labor et Fides, 2018. Sarah Scholl, « Gestion du religieux et construction de l’État moderne. Les hésitations du XIXe siècle au prisme de l’expérience suisse », Histoire, monde et cultures religieuses, 2017/3 (n° 43), p. 65-78.

Du CEVA au Léman Express. Le chantier du siècle

Le CEVA, devenu Léman Express, aura nécessité 169 ans d’attente pour voir le jour. Le projet du siècle, bien mal mené depuis son ouverture avec une grève suivie par une pandémie historique, n’a pas encore pu démontrer toute l’ampleur de son potentiel, bien sûr. Mais, à n’en pas douter, cette infrastructure rendra les services tant espérés tant il est vrai que la mobilité est devenue un élément impondérable de notre société, une contrainte générée par la volatilité des emplois, la pénurie de logements et parfois des exigences spécifiques. Le télétravail entraîné par la pandémie deviendra peut-être dans un futur proche une réalité partagée par un grand nombre d’individus – ne le faudrait-il pas d’ailleurs pour une multitude de raisons moins dramatiques qu’une épidémie anxiogène ? – mais l’utilité de ce tronçon ferroviaire reliant la Suisse à la Haute-Savoie par Genève demeurera incontournable.

Alors, l’avenir nous dira si le Léman Express deviendra un jour aussi connu que certains de ses prédécesseurs, l’Orient-Express, le Flying Scotsman, le Riviera Express, le Nord-Express ou l’Oiseau Bleu mais, en tout état de cause, la réalisation de cette infrastructure confirme la prévision du célèbre ingénieur et résistant né à Cruseilles, Louis Armand : « Le chemin de fer sera le moyen de transport du XXIème siècle, s’il parvient à survivre au XXème siècle ».

Pour l’historien, cette aventure ferroviaire représente une opportunité séduisante puisqu’elle permet de mettre en lumière presque deux siècles d’histoire sous de multiples facettes : politique, économique, technologique. Un livre devait donc être écrit ! C’est chose faite. Et j’ai en l’occurrence eu la chance d’avoir la collaboration de mon confrère Gérard Duc pour réaliser cet ouvrage et le concours du journaliste Marc Moulin, célèbre s’il en est à Genève, ainsi que du non moins célèbre artiste Exem qui signe l’extraordinaire couverture. Et puis, pour faire bonne mesure, quelques mots des représentants officiels, de Laurent Wauquiez, président du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes, et de Serge dal Busco, Conseiller d’État, qui signent tous deux des préfaces, semblaient nécessaires.

Il aura fallu plus d’une année pour réaliser ce livre, fouiller les archives et recueillir les témoignages d’un grand nombre d’acteurs du projet CEVA, provenant de tous les horizons politiques, mais également des milieux de la construction et associatifs, ainsi que des pro et des anti-CEVA. L’écriture est maintenant terminée, les mots ont été imprimés. Nous faisons le deuil d’un vernissage, COVID-19 oblige, mais il n’en demeure pas moins que le livre est à présent publié et attend ses lecteurs.

 

Du CEVA au Léman Express. Le chantier du siècle

272 pages

Slatkine

2020

 

Le livre est disponible sur le site de l’éditeur Slatkine et en librairies dès le 11 mai.

L’épidémie de 1957 en Suisse

A la fin de l’année 1956, une épidémie de grippe éclatait en Asie du Sud-Est alors que l’Europe était encore sous le choc de l’insurrection de Budapest et de la crise de Suez, et suivait semaine après semaine la situation en Algérie avec l’opération Djenad menée par les Français dans la forêt d’Adrar au mois d’octobre.

Et lorsque l’épidémie s’étendit à Singapour au mois de février 1957, infectant quelques 250’000 personnes, rares furent les personnes en Occident à remarquer la découverte réalisée par des scientifiques de Melbourne, Londres et Washington qui venaient d’identifier un nouveau virus, une grippe A de type (H2N2). L’actualité tout entière était portée vers d’autres préoccupations !

Et pourtant, la catastrophe était en marche et ne pouvait plus être stoppée. L’épidémie atteignait les États-Unis au mois de juin, entraînant en quelques semaines prêt de 70’000 morts.

Le monde était contaminé en six mois !

Fièvre, pneumonie, œdème pulmonaire, insuffisance respiratoire, un lexique qui nous est aujourd’hui familier allait être décliné sur les cinq continents. En France, la maladie devait causer la mort, selon les estimations réalisées à cette époque, de plus de 10’000 personnes. Des chiffres à prendre avec précaution tant il est vrai que si les décomptes réalisés de nos jours dans le cadre de la pandémie de Coronavirus sont soumis à des appréciations et des méthodologies fluctuantes selon les pays, ils l’étaient d’autant plus il y a soixante ans ! L’OMS allait ainsi estimer le nombre de morts de la grippe de 1957 à environ 2 millions, certains spécialistes avançant le chiffre de 4 millions, avec environ 20% de la population mondiale infectée.

L’épidémie de virus A (H2N2) communément appelée « Grippe asiatique » après avoir été baptisée « Grippe A/Singapour/57 » puis « Grippe A/Tokyo/57 » devait flamber jusqu’en 1958, et circuler durant encore onze ans à travers le monde avant de voir une mutation générant une nouvelle pandémie en 1968, dite « grippe de Hong Kong », bien moins mortelle.

Et en Suisse

En Suisse, le virus de la grippe asiatique était identifié pour la première fois le 9 septembre 1957 chez des écoliers bernois. Dès lors, le service fédéral de l’hygiène public allait recenser régulièrement de nouveaux foyers à travers l’ensemble du pays[1]. Dans la semaine du 29 septembre au 5 octobre 1957, la Confédération annonçait 13’726 cas de grippe, contre 5’931 la semaine précédente, et cinq morts[2]. La semaine suivante, le nombre de personnes infectées se montait à 25’580. Sept malades devaient mourir[3]. Une situation bien meilleure qu’en Angleterre par exemple, qui, le 22 octobre déplorait 591 morts, cumulant ainsi un résultat sinistre de 1787 morts depuis le début de la crise[4].

Les autorités fédérales répliquèrent rapidement en faisant produire dès le mois d’octobre un vaccin polyvalent contre l’influenza par l’Institut sérothérapique et vaccinal suisse de Berne dans le but d’entamer une vaccination de masse[5].

Du temps pour produire suffisamment de vaccins était toutefois nécessaire, délai durant lequel la maladie ne chôma pas. A Genève, à la fin du mois de novembre 430 nouveaux cas étaient enregistrés, puis 241 la semaine suivante avec treize morts en ville et dans les campagnes[6]. Et si l’épidémie semblait être enrayée à Genève à la veille de Noel, alors qu’un Genevois sur sept avaient été atteint[7], tel n’était pas le cas à Zurich qui au même moment décomptait 1’046 cas[8].

Malgré la pandémie, ni la Confédération, ni les cantons ne devaient prendre de mesure de quarantaine – à l’exception de quelques classes d’école dans lesquelles des cas s’étaient déclarés – le médecin-chef du service des écoles du canton de Genève résumant ainsi la situation :

 

« L’épidémie de grippe ne justifie pas pour le moment la fermeture des écoles. Cette mesure serait même défavorable, beaucoup d’enfants dont les parents travaillent risqueraient d’incuber la grippe en jouant dans la rue »[9]. Évidemment la PS4 n’existait pas encore !

 

Les systèmes sanitaires helvétiques suivaient toutefois de prêt l’épidémie et communiquaient avec moult précisions ses différents aspects. En septembre, le Journal de Genève publiait ainsi un très long article scientifique du docteur Pierre Rentchnik dans sa rubrique « Vie médicale »[10]. La télévision suisse dont le service régulier avait débuté le premier janvier 1958 dans trois studios, à Genève, Zurich et Lugano devait également relayer les informations concernant la grippe.

Le calme, tout au long de ces mois de maladie, devait prédominer dans la société helvétique. 1% des malades seraient pourtant hospitalisés, mais l’inexistence de réseaux sociaux, évidemment, permit d’éviter d’attiser les peurs au sein de la population dont le comportement ne changea guère. Il est vrai que l’absence de mesures fortes, comme cela avait été le cas en 1918 lors de la grippe espagnole, n’avait pas mis les esprits en ébullition. Et l’épidémie, au demeurant, devait rester bégnine avec, par exemple, cinquante morts à Genève entre l’automne 1957 et le printemps 1958[11].

La létalité de la grippe de 1957, qui s’éleva à 0,37 %, devait pourtant servir de référence, notamment pour l’élaboration du Plan suisse de pandémie Influenza [12].

 

 

 

[1] Gazette de Lausanne, 21.07.1957.

[2] Journal de Genève, 11.10.1957.

[3] Journal de Genève, 18.10.1957.

[4] Journal de Genève, 22.10.1957.

[5] Journal de Genève, 24.10.1957.

[6] Journale de Genève, 04.12.1957.

[7] Journal de Genève, 03.01.1958.

[8] Journal de Genève, 06.12.1957.

[9] Journal de Genève, 19.10.1957.

[10] Journal de Genève, 28.09.1957.

[11] Journal de Genève, 11.02.1959.

[12] Plan suisse de pandémie Influenza. Stratégie et mesures pour la préparation à une pandémie d’Influenza, 5e édition, Confédération suisse, 2018.