Le Congrès de Vienne et le Canton de Vaud

25 historiens se réunissaient en novembre 2014 pour évoquer lors d’un colloque le destin du Canton de Vaud au début du XIXe siècle. L’ouvrage des actes paraît à présent dans la collection de la Bibliothèque historique vaudoise, sous la direction du très excellent Olivier Meuwly !

Ce livre réunit donc les recherches de ces spécialistes qui abordent des thématiques croisées sur ce coin de pays ayant subi l’aventure napoléonienne. L’occupation française de la Suisse à la fin du XVIIIe siècle avaient mis fin à l’Ancien régime. La chute de l’Aigle, en 1815, menait l’Europe à se réinventer. Le Congrès de Vienne devait ainsi régler le chaos laissé par la disparition de l’Empire français et sceller le sort de la Suisse et avec elle, celui de ses cantons dont le Canton de Vaud né au travers de l’Acte de médiation de 1803.

Période de bouleversement politique entraînant des tensions entre partisans bernois, nostalgiques napoléoniens et indépendantistes, la définition de la relation de l’individu à l’État allait être repensée, et reformulée au travers d’une succession de constitutions et de lois. Quelles furent alors les équilibres politiques du canton et plus largement de l’arc lémanique ? Quels furent les acteurs de cette « révolution », méconnus du grand public, qui jouèrent un rôle éminemment important non seulement pour le canton mais également pour la Confédération ? Ce livre décline ainsi 25 approches, toutes différentes, sur un contexte tumultueux et passionnant, évoquant inévitablement – Pierre-Yves Maillard le rappelle dans la préface – les interrogations de la Suisse « sur ses liens avec l’Union européenne et son ancrage dans l’économie mondialisée ». Alors même que nous assistons aux convulsions d’une Catalogne hantée sans doute moins par sa crise d’identité que par la situation économique de l’Espagne et qui remet en question son appartenance nationale, voilà un ouvrage qui propose a contrario une perspective très fouillée sur la création d’un État moderne inséré au sein d’une Confédération, laquelle allait être irriguée par la dynamique vaudoise tout au long du XIXe siècle.

 

Et 1917 devient Révolution… c’est à Paris !

Pour le centenaire de la révolution d’octobre 1917, la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) présente cet automne à Paris une exposition intitulée « Et 1917 devient Révolution… ». Réputée pour la richesse de ses fonds, cette institution est née au cours de la Première Guerre mondiale, avec pour vocation de réunir témoignages et documents relatifs au conflit. Parmi ces archives, les collections d’images et de manuscrits que le baron de Baye, archéologue et ethnologue, parvint à réunir sur les événements russes d’octobre 1917.

Le centenaire de la Révolution bolchevique coïncide donc avec celui de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine qui a souhaité profiter de l’occasion ainsi que d’une historiographie très dense – qui offre depuis une vingtaine d’années des approches nouvelles, voire inédites sur cet événement historique – pour proposer une exposition originale. Gageons que cette dernière le sera tout autant que le livre de Jean-Jacques Marie sur la guerre des Russes blancs ou celui d’Olivier Besancenot (Que faire de 1917 ?) parus récemment, puisque son originalité relève des documents annoncés en prime time qui offrent une perspective moins orthodoxe que ce à quoi nous a accoutumé la cohorte des jubilés de ces dernières années.

L’exposition est en l’occurrence coiffée par une volée de spécialistes comme Sophie Coeuré et Sabine Dullin, respectivement professeures à Paris Diderot et Science Po Paris, ou encore Jean-François Fayet, professeur à l’université de Fribourg. On se souvient que celui-ci avait publié en 2014 son ouvrage VOKS : le laboratoire helvétique : histoire de la diplomatie culturelle soviétique durant l’entre-deux-guerres (Georg) salué par la communauté scientifique. On ne peut que se réjouir de voir les collaborations internationales se développer pour donner naissance à des projets de qualité telle cette exposition.

À noter également que la Suisse ne reste pas en retrait. Plusieurs expositions ont été programmées dont celle du Musée national à Zurich qui a été proposée cet été. Fruit d’une collaboration avec le Musée historique allemand de Berlin, la démarche a également joué la carte de l’originalité en présentant de nombreux aspects méconnus de cet événement et de ses répercussions en Suisse. Répercussions mais également prémices puisque la Suisse a abrité un nombre particulièrement important d’anarchistes et de révolutionnaires poursuivis ou non par l’Okhrana avant la Première Guerre mondiale. On se souvient ainsi des séjours de Lénine en Suisse et son retour dans la mère-patrie en 1917 dans un wagon plombé. On connaît moins bien le rôle d’Alexandre Gelfand Parvus, cet aventurier politique promoteur de révolution, financier de Lénine et maître-espion à ses heures, dont Arthur Conan Doyle aurait pu s’inspirer pour créer son personnage du docteur Moriarty.

Quoi qu’il en soit, le centenaire de la Révolution russe, vingt-huit ans après la chute du Mur de Berlin, se révèle aussi intense que celui de la Première Guerre mondiale ! Tout comme celle-ci, la révolution, après avoir été commémorée année après année, s’est muée en un objet d’analyse historicisé. Espérons qu’elle ne sera pas gainée par un marketing historique reléguant l’un des événements majeurs du XXe siècle au niveau d’une série télévisée coincée entre le Docteur Jivago et Michel Strogoff. Aux antipodes de cette vision consumériste, l’exposition parisienne du BDIC nous promet un regard autrement plus approfondi sur le bouleversement d’octobre 1917 dont les effets ont secoué la planète entière jusqu’à nos jours.

 

Et 1917 devient Révolution…

Exposition du 18 octobre 2017 au 18 février 2018

Hôtel national des Invalides, 75007 Paris

 

Sorties littéraires sur les 100 ans de la révolution russe

La révolution d’octobre 1917 a un siècle. Un événement dont les causes sont disputées depuis cent ans et dont les conséquences auront été mondiales. La désintégration de l’empire des tsars, véritable séisme dont les effets se sont répercutés jusqu’à nos jours, devait permettre l’application d’une utopie vieille alors de près de soixante ans et qui allait devenir un cauchemar pour les uns, un exemple pour les autres ! Le centenaire de ce grand bouleversement suscite évidemment de nombreuses publications.

Parmi elles, le livre de Jean-Jacques Marie, La Guerre des Russes blancs, l’échec d’une restauration inavouée, qui revient sur un épisode relativement méconnu du grand public occidental, celui de la résistance des armées fidèles au Tsar. Cette épopée, faite de batailles, d’alliances, de trahisons et d’aventuriers tels le général Wrangel, est dépeinte par un spécialiste de l’histoire russe au fait d’une historiographie destinée à des universitaires. L’auteur ne se prive pas d’évoquer le « culte actuel des Blancs », en vogue à Moscou depuis le temps de Boris Eltsine, une reviviscence liée aux mouvements nationalistes russes et à la politique de Vladimir Poutine qui vise à « célébrer la grandeur passée de la Russie ». Mais la force de cette monographie relève moins de la mise en perspective de l’actualité de notre monde que d’une analyse fouillée et maîtrisée, donnant les clés de lecture nécessaires à la compréhension de la révolution bolchevique.

Olivier Besancenot a opté, quant à lui, pour une approche que l’on imagine volontiers originale avec son essai Que faire de 1917 ? La révolution confisquée. Que faire de cette révolution qui a réussie ? S’agit-il d’une révolution ou d’un vulgaire coup d’État ? Cette relecture de l’un des événements fondateurs de l’histoire du XXe siècle que nous propose l’auteur se révèle bien argumentée mais moins audacieuse que l’on aurait pu l’espérer. Car opposer stalinisme et communisme n’est pas une réflexion inédite. On connaît les dérives que le petit père du peuple a fait prendre à l’idéologie du parti : nationalisme contre internationalisme, libertés publiques contre autoritarisme, travail réduit à la notion d’exploitation contre stakhanovisme. Boris Souvarine, dans sa biographie sur Staline, évoquait déjà ces aspects en 1935. Par ailleurs, l’opposition n’est pas aussi évidente car si Staline exerça une influence sur le fonctionnement du parti, il se borna à développer et renforcer le diktat déjà mis en place par Lénine. La contre-révolution bureaucratique, initiée au cours des années vingt, mise en avant par l’auteur n’apparaît donc pas aussi inédite qu’il n’y paraît.

Dans la même veine, l’essai critique sur l’historiographie récente de la révolution russe de Lucien Sève, Lénine et la terreur, qui cible plus particulièrement l’historien Nicolas Werth – un rival ? – en reprenant et en critiquant les arguments de ce dernier. Des arguments tendant à démontrer une filiation entre Staline et Lénine, succombant tous deux à la violence et à la terreur. Lucien Sève entend ainsi déconstruire une historiographie idéologisée, tout en sombrant dans une autre forme d’appréciation. Un petit livre stimulant pour ceux qui se délectent des discussions de salons parisiens.

Si la biographie est un genre qui a été battu en brèche des années durant, il revient en force, notamment sous la plume de Stéphane Courtois qui, dans son Lénine, l’inventeur du totalitarisme, en manie l’art avec brio. L’auteur nous plonge avec passion dans la vie du révolutionnaire né à Simbirsk dans une famille noble, en nous menant sur les chemins de traverse que celui que l’on appelait encore Vladimir Oulianov emprunta. Un cheminement à travers les plaines de Russie jusqu’à Krasnoiarsk et dans la lointaine Sibérie, à Chouchenskoïé, ou Lénine, après son arrestation par l’Okhrana, purgea une déportation confortable « sans commune mesure avec le calvaire de Dostoievski ». Le lecteur suit également un autre parcours, celui d’un éveil, véritable quête psychologique que l’avocat de Samara, impressionné par des penseurs rejetant l’ordre établi comme Netchaiev, Marx ou Plekhanov, allait accomplir. Un Gueorgui Plekhanov que Lénine rencontra le 24 août 1900 à Genève, entraînant une formidable déception pour Lénine qui vénérait l’inventeur du mouvement social-démocrate en Russie. Cette quête « n’allait pas tarder à semer une formidable pagaille dans la bergerie des marxistes russes. Désormais, Vladimir Oulianov allait devenir son propre héros », assassinant la démocratie russe et faisant de son rêve d’absolu un absolutisme menant à la réification de ses peuples.

C’est à une autre biographie que l’écrivain français Christian Salmon s’est attelé dans son ouvrage Le projet Blumkine. Celui-ci se dévore comme un roman. Il en prend d’ailleurs la forme oscillant entre les observations d’un narrateur contemporain sur la piste d’un mythe vieux d’un siècle, et la mise en récit de son sujet, Iakov Grigorievitch Blumkine. Une biographie d’investigation, pourrait-on dire, sur le personnage o combien énigmatique de cet agent de la Tchéka dont certains estiment qu’il fut inventé de pied en cape par les services secrets soviétiques. Blumkine, à qui l’on prêta des dons exceptionnels, « les prouesses physiques d’un cascadeur, l’instinct d’un fauve, la sensibilité d’un poète, l’érudition d’un vieux rabbin […] parlant plusieurs langues parmi lesquelles l’allemand, le français et l’hébreu sans oublier l’arabe, le chinois et le persan ancien », aurait ainsi participé à l’assassinat d’un ambassadeur d’Allemagne avant de réorganiser le réseau d’espions soviétiques du Proche-Orient, opérant de la Turquie à l’Égypte, créant à Jaffa une blanchisserie ou l’on chiffrait les rapports, allant jusqu’à conseiller le bandit révolutionnaire persan Koutchouk-Khan. L’auteur se plait à laisser planer le doute, évoquant à la fin de son livre les recherches menées à Vincennes dans les documents des services de renseignement français confisqués par les Russes à Berlin en 1945 et rendus à la France en 2001, tout en tendant le voile diaphane de l’intrigue sur un personnage appartenant au panthéon alternatif du bolchevisme.

Moins romanesque, le livre de Claire et Claude Torracinta-Pache sur les lettres de Julien Narbel est touchant de sincérité. Le témoignage émouvant de ce Vaudois parti comme précepteur à la fin du XIXe siècle dans la Russie des Tsars nous relate une révolution observée par des yeux étrangers. Un regard porté depuis la résidence du prince Orloff à Saint-Pétersbourg, là-même ou devait éclater les premières insurrections en février 1917. Les auteurs ne font pas œuvre d’historien dans cet ouvrage Ils ont pris le palais d’hivers car sa dimension analytique en est réduite à sa portion congrue, mais c’est bien plutôt un documentaire historique qui sous-tends à l’ensemble de ces lettres écrites entre 1917 et 1919.

En perspective à cette relation épistolaire, l’ouvrage de Victor Serge, L’an 1 de la révolution russe, paru en France en 1930, propose la vision d’un dissident du parti aux prises avec le Stalinisme à Leningrad. Une œuvre qui paraît à nouveau aux éditions Agone, pourvu d’une préface de Wilebaldo Solano, révolutionnaire antistalinien espagnol qui fut l’ami de Serge, et d’une postface que l’auteur rédigea en 1947, peu de temps avant sa mort. Ce texte que l’on peut considérer à certains égards comme une source fait écho à un autre livre historique, l’essai autobiographique de Trotsky, intitulé Ma vie, réédité par Alfred Rosmer. Fresque s’étalant sur des décennies, le récit du célèbre révolutionnaire idéologue doit être lu avec recul quand bien même il constitue une mine d’informations.

 

Jean-Jacques Marie, La guerre des Russes blanc : l’échec d’une restauration inavouée : 1917-1920, Tallandier, 2017.

Léon Trotsky, Ma vie, Alfred Rosmer (dir.), Folio, (1929), 2017.

Victor Serge, L’an 1 de la révolution russe, Agone, (1930), 2017.

Claire et Claude Torracinta-Pache, Ils ont pris le Palais d’hiver, Slatkine, 2013

Olivier Besancenot, Que faire de 1917 ?: La révolution confisquée, Autrement, 2017.

Stéphane Courtois, Lénine, l’invention du totalitarisme, Perrin, 2017.

Christian Salmon, Le projet Blumkine, La Découverte, 2017.

Lucien Sève, Lénine et la terreur, Éditions sociales, 2017.

 

 

(Paru dans Aimer Lire, septembre 2017)

Les USA, pays belligérant par excellence

Les États-Unis ont mené près de 70 guerres depuis leur création jusqu’à l’éclatement de la Première Guerre mondiale, des conflits parmi lesquels les guerres indiennes occupent une place prépondérante. Des opérations de police selon certains historiens américains qui occultent d’autres guerres oubliées comme la confrontation américano-philippine, qui se déroula à la suite de la guerre hispano-américaine de 1898 ou des opérations militaires exécutées par des corps expéditionnaires comme lors de la Révolte des Boxers en Chine entre 1899 et 1901 ou, plus connue, la guerre de l’Opium des années 1850.

Washington n’est pas resté passif au cours du XXe siècle, loin s’en faut, avec l’engagement des États-Unis dans les deux guerres mondiales, puis de la Guerre de Corée, de 1950 à 1953, de la Guerre du Viêt Nam, de la Guerre du golfe, de la Guerre civile somalienne, de la Guerre d’Afghanistan, de la Guerre d’Irak et de la Guerre contre ISIS. Il faudrait encore évoquer les multiples interventions onusiennes auxquelles les USA prirent part comme en Yougoslavie ou à Beyrouth entre 1982 et 1984, ainsi que des opérations multipartites contre des régimes d’obédiences communistes. La répression de la rébellion Simba au Congo en 1964 qui avait mis en place la sanguinaire République populaire du Congo en est un exemple méconnu de nos jours. Depuis 1783, les États-Unis n’ont connu officiellement que 52 ans sans aucune guerre. L’armée américaine est donc restée sur le pied de guerre pendant 182 années. Une omniprésence façonnant de nombreuses mentalités, participant au succès de la National Rifle Association et à la défense du Deuxième amendement de la Constitution.

Une guerre quasi permanente qui est entrée dans l’ADN de l’économie américaine. Le président Eisenhower annonçait en 1961 l’avènement d’une industrie offrant de nombreux postes de travail et des profits importants, une industrie de défense contre laquelle il mettait en garde la nation : « Dans les conseils du gouvernement, nous devons prendre garde à l’acquisition d’une influence illégitime, qu’elle soit recherchée ou non, par le complexe militaro-industriel. Le risque d’un développement désastreux d’un pouvoir usurpé existe et persistera [1] ». Une position tranchant avec la politique à laquelle il avait contribuée, démontrant que sa mise en garde se fondait déjà en 1961 sur une certaine réalité.

Complexe militaro-industriel, une appellation désignant les relations spécifiques entre forces armées, législateurs et industrie, impliquant inévitablement des problématiques de financements de campagnes politiques, de lobbying, de budgets, voire de corruption. Un système auquel les spécialistes allaient donner le nom d’Iron triangle. Un mode de fonctionnement issu des années d’efforts de guerre nécessaires pour remporter la victoire contre l’Allemagne nazie et le Japon impérial.

La Première Guerre mondiale avait déjà constitué un jalon important dans la création de l’industrie de l’armement américain. Le Président Wilson avait dès 1916 instauré le Council of National Defense dont la mission première visait à réorganiser la production d’armement militaire. Une économie dirigée vers la guerre était en train de se mettre sur pied, mobilisant de nombreuses administrations fédérales, à l’instar des exemples français et britannique d’alors. Le bon réalisé par les États-Unis entre 1916 et 1919 devait être spectaculaire, le parc de camions passant de 3’000 unités à près de 90’000. De 3 millions de dollars dépensés quotidiennement avant 1917 par l’État, les investissements passèrent en août 1918 à 60 millions. Un effort colossal encore renforcé au début 1918 par la nomination de Bernard Baruch à une fonction similaire à celle d’un commissaire à l’armement. Doté de pouvoirs spéciaux, l’industriel développa de son mieux l’économie de guerre, réquisitionnant en cas de besoin des usines. Le Congrès parachevait cette volonté en votant le 4 juin 1920 le National Defence Act, permettant à la Maison Blanche d’axer l’économie du pays vers la guerre en cas de conflit.

Et c’est bien ce qui allait se passer au cours des années 30 avec la menace allemande n’ayant de cesse d’inquiéter les gouvernements occidentaux. Les États-Unis actualisèrent leur politique en entamant une conversion industrielle qui allait permettre l’effort de guerre sans précédent développé au cours des années 40. Des programmes scientifiques furent mis en place menant notamment au projet Manhattan, employant plus de 130’000 personnes, dont la résultante allait éclater à Hiroshima. Une nouvelle loi fut édictée le 11 mars 1941, la loi Lend-Lease, permettant de fournir les pays alliés en matériel de guerre. La défaire de Pearl Harbour en décembre de cette même année venait justifier cette politique belligérante. Le pays vota alors des budgets astronomiques, levant par ailleurs des bons de souscriptions. Les États-Unis devinrent dès lors les fourriers des nations en guerre tout en assumant le front du Pacifique et celui de l’Europe. Les arsenaux de la baie de San Francisco se muèrent au cours de ces années en un gigantesque chantier naval ou plus de 100’000 ouvriers travaillaient à la fin de la guerre. Boeing, Douglas Aircraft, Lockheed, Bell, Curtiss, autant d’entreprises actives dans l’aéronautique allaient par ailleurs devenir les fers de lance de l’armée de l’air américaine.

La fin du conflit ouvrait un nouveau chapitre, celui de la Guerre froide permettant à l’industrie de l’armement de se renouveler. Celle-ci, devenu un secteur économique permanent profitant de crédits fédéraux était assurée d’un avenir radieux. Avec l’avènement de Reagan au pouvoir en 1981, le budget des contrats et des subventions accordées aux firmes du complexe militaro-industriel explosèrent. Ce flux constant s’atténua sous l’ère Clinton avant de reprendre de l’ampleur avec le président Bush. Les programmes antimissiles développés par Washington auront coûté, de 1957 à 1999 quelques 122 milliards de dollars.

Si les investissements accordés à l’armement américain de ces vingt dernières années n’atteignent plus les sommets des budgets militaires de la Guerre froide, ils alimentent toujours des centaines de milliers d’ouvriers travaillant sur des sites comme Los Alamos, Hanford, l’usine de Raytheon à Tucson, celle de Lockheed Martin à Marietta, le chantier naval Northrop Grumman de Newport News, le chantier naval Avondale en Louisiane, celui de Bath Iron Works dans le Maine, ou le fameux chantier naval de Portsmouth Naval Shipyard. Des ouvriers qui étaient au nombre de 1’300’000 en 1989, diminuant à plus de 540’000 en 2004. Ces dernières années connaissent une nouvelle embellie dans ce domaine, les États-Unis restant largement en tête des exportations d’armes à destination de 96 États entre 2006 et 2010[2]. De 2000 à 2010, les prestataires de services sont passés de 60’000 à 157’000, et les premiers d’entre eux, Lockheed Martin, Northrop Grumman, Boeing, Raytheon et General Dynamics, détiennent près de 20 % d’un budget se montant à 198 milliards de dollars. Un volume financier pharaonique qui permet de prétendre que les dépenses publiques consenties à l’armement constituent un pilier fondamental de l’économie du pays et de sa croissance.

La guerre représente dès lors le débouché naturel de cette industrie, consommant ses productions et justifiant son existence. La guerre, sans laquelle les profits encaissés par de nombreuses entreprises disparaîtraient, envoyant dans les bureaux de chômage des centaines de milliers d’ouvriers et asséchant les portefeuilles d’actionnaires avides de dividendes, est devenue depuis la Seconde Guerre mondiale un marché fondamental. Un business offrant en outre de nombreux « produits dérivés ». La reconstruction de pays comme l’Irak a ainsi profité à des entreprises américaines tel KBR, ancienne filiale de Halliburton dirigée jusqu’en 2000 par Dick Cheney, qui a obtenu de 2003 à 2013 plus de 39 milliards de dollars des autorités américaines[3]. Un univers ou compromission règne volontiers avec corruption. C’est du moins ce qu’indique le rapport de l’inspecteur américain pour la reconstruction de l’Irak, Stuart Bowen, soumis au Sénat en mars 2013[4], évoquant inévitablement le discours annonciateur d’Eisenhower en 1961.

Les États-Unis semblent à présent prospecter puisque le débouché du Proche-Orient semble se tarir. La Corée pourrait offrir un marché sans doute intéressant, remportant une adhésion internationale compte-tenu du régime à la tête de ce pays. Un conflit entre la Mer du Japon et la Mer Jaune paraît également moins déstabilisateur qu’une confrontation entre la Mer d’Azov et la Mer Noire à moins que le Soudan ou le Yémen ne soient des voies plus praticables pour le président Trump.

[1] 17 janvier 1961.

[2] https://www.monde-diplomatique.fr/index/sujet/industriedarmement

[3] “Financial Times”, 18 mars 2013.

[4] http://investigations.nbcnews.com/_news/2013/03/19/17362769-waste-fraud-and-abuse-commonplace-in-iraq-reconstruction-effort

La déshumanisation de l’adversaire

Le livre de Christian Ingrao, Les chasseurs noirs, la brigade Dirlewanger, s’il ne constitue pas une parution récente, sa première édition datant de 2006, reste d’actualité à plus d’un titre.

De l’homme à la bête, du chasseur au gibier, du bourreau à la victime, voilà le fil conducteur de cet ouvrage qui met en lumière les mécanismes et les dynamiques de la brigade Dirlewanger, cette unité SS dépourvue d’insignes distinctifs, marginale et taxée d’inhumaine par la hiérarchie SS elle-même.

Composée de braconniers, de criminels de droit commun et de Waffen SS condamnés pour indiscipline levés sur ordre du Reichsführer Himmler dans les prisons allemandes, cette Sondereinheit allait être engagée dans une guerre de partisans en Biélorussie, devenir gardienne de camps de concentration et former le fer de lance de la répression à Varsovie. Un commando devenu brigade commandée par un chien de guerre, un lansquenet rappelant l’apocalypse de la Guerre de Trente Ans, Oskar Dirlewanger, vétéran de la Grande Guerre, des corps franc et de la légion Condor, alcoolique, escroc et pillard doté d’un charisme diabolique. C’est l’odyssée d’épouvante de cette unité et l’évocation des procès d’après-guerre la concernant – procès sans guère de résultats compte-tenu de l’absence de documents et de protagonistes – que l’auteur nous propose au travers d’une approche d’anthropologie historique.

Remarquablement bien documenté, ce livre permet de mettre en perspective l’appréciation de l’altérité, lors de guerres fondées sur des idéologies raciales, menant à la déshumanisation de l’autre, un autre pas forcément ennemi au demeurant mais dont l’existence renvoie à la négation d’une croyance formant un univers mental d’intolérance. C’est dire l’importance de la propagande, de l’information forgeant des réalités comme autant de « faits alternatifs », devenant des vérités uniques agitées par des gauleiters d’opérette. De « Real news » à « fake news », cette autre dégradation instillée par nombre de régimes consacrant leur suprématie dans la peur et la haine, l’hégémonie avant de s’exprimer dans le sang s’instaure dans les Völkischer Beobachter nationaux !

La dimension cynégétique de cette brigade SS met d’autant plus en évidence ce processus de déshumanisation permettant aux bourreaux de s’affranchir d’un sentiment de culpabilité affectant les logiques d’extermination. Des logiques à l’œuvre depuis des siècles ayant trouvé dans le XXe siècle leur apothéose, et leur mise en spectacle au XXIe siècle dans un terrorisme rampant.

Un livre à lire pour qui veut saisir les phénomènes de pogroms auquel fait écho un autre ouvrage, paru il y a une année, L’honneur au service du diable, crime de guerre et cruauté ordinaire, paru aux éditions Slatkine, écrit par le collectif d’historiens Claude Bonard, Olivier Meuwly, Hervé de Weck et Christophe Vuilleumier et préfacé par le célèbre Dick Marty.

 

 

 

Christian Ingrao, Les chasseurs noirs, la brigade Dirlewanger, Perrin, 2006.

Les archives de famille

 

Nous sommes tous les récipiendaires du passé, conservateurs d’occasion, gardiens d’héritages, de souvenirs contraints à des cercles restreints de personnes, détenteurs de documents provenant d’aïeuls devenus légendaires ou tombés dans l’oubli. Et pour ceux d’entre nous dont les passés familiaux se sont évaporés, orphelins de parents et d’une mémoire partagée, adoptés par amour sans plus aucun lien ancestral, cette absence mène parfois à une quête identitaire acharnée.

Quel trésor dès lors que des archives de famille ! Bien souvent modestes et trop intimes pour dépasser les frontières de quelques cousins, ces témoignages historiques peuvent en certaines occasions receler de véritables sources d’informations intéressant plus loin que la tribu des tantes et des marraines. C’est le cas, ainsi, de cet album de cartes postales militaires datant de la Première Guerre mondiale que Madame C. ouvre devant les yeux d’historiens suffisamment curieux et pas encore blasés pour avoir pris le temps de se déplacer.

Là, sur ces quelques centimètres carrés de papier portant des images et des photographies approuvées par la censure officielle de la Grande Muette, s’enroulent des mots écrits il y a cent ans par un soldat suisse mobilisé à la frontière. Son histoire rappelle celle de biens d’autres hommes dans sa situation : l’ennui du cantonnement, le manque de l’être aimé, l’angoisse d’un avenir pouvant ressembler à la réalité des armées en guerre, l’inquiétude pour les finances de la famille. Et, au détour d’une page, un courrier provenant de Bourg en Bresse, d’un ami français appelé sous les drapeaux de la République, persuadé d’une victoire rapide et glorieuse, suivi quelques feuillets plus loin, d’une seconde lettre signée de la même main, venant d’Allemagne cette fois, d’un camp d’internement pour prisonniers militaires.

Des évocations fugaces d’un temps, pas si lointain et pourtant si vite oublié. Disparus des mémoires ces soldats sanitaires de l’armée belge accueillis aux Verrières en 1915, dont les visages qui apparaissent sur l’un des clichés de l’album de Mme C. témoignent du soulagement ! Oblitéré ce photographe, lui-même immortalisé par un compagnon de focal, positionnant son appareil dans le but de figer sur ses plaques la cavalcade de dragons helvétiques. Un trésor donc qui sommeillait dans des malles depuis un peu moins d’un siècle, renfermant les traces d’une multitude de vies depuis longtemps éteintes.

Les archives de famille constituent ainsi parfois des sources de renseignements inédits justifiant leur conservation. Tel n’est malheureusement pas toujours le cas puisque certains, contrairement à Mme C., sont lestes à s’en débarrasser lorsqu’il s’agit de vider un grenier ou une cave. Un geste malencontreux alors qu’il suffit de demander l’avis de spécialistes, qu’ils soient historiens ou archivistes.

Genève et ses frontières à l’examen de l’année 1917

Les frontières, délimitant les souverainetés nationales, sont des projections issues de constructions identitaires, résultantes des aléas de l’histoire, forgées sur les feux d’anciens pouvoirs régionaux autant que par des négociations inhérentes à des intérêts stratégiques, économiques ou religieux de gouvernements parfois contraints. Le traité de Turin de 1754, conclu entre Genève et le roi de Sardaigne permit ainsi d’apaiser les relations entre la Cité de Calvin et la Savoie grâce à des échanges de terres devant rationnaliser les territoires respectifs. Le Congrès de Vienne de 1815, suivi du traité de Paris quelques mois plus tard et du second traité de Turin en 1816 finalisèrent le troc entamé des décennies plus tôt en redistribuant les localités et les terroirs.

Genève recevait ainsi de la France les communes de Versoix, Collex-Bossy, Grand-Saconnex, Pregny, Vernier et Meyrin, alors que le roi de Sardaigne lui cédait les villages d’Avusy, Laconnex, Soral, Perly-Certoux, Plan-les-Ouates, Bernex, Aire-la-Ville, Onex, Confignon, Lancy, Bardonnex, Compesières, Troinex, Veyrier, Chêne-Thônex, Puplinge, Presinge, Choulex, Meinier, Collonge-Bellerive, Corsier, Hermance, Anières et Carouge. Genève renonçait, quant à elle, au littoral s’étendant au-delà d’Hermance ainsi qu’à Saint-Julien et au pied du Salève.

On perçoit dans ce jeu, fait de règles et de cartes, toute la subjectivité des identités respectives, soumises aux artifices d’une diplomatie répondant à la raison d’État, modifiant en l’espace d’une génération les sentiments de dépendance et de loyauté. On ressent également les liens organiques de régions s’enlaçant depuis des siècles dans des liaisons parfois dangereuses, voire incestueuses, et dont les équilibres concourent non seulement à la stabilité politique de l’ensemble du bassin lémanique – c’est une évidence – mais également à sa prospérité.

Les ambitions poursuivies par les promoteurs contemporains du projet du Grand Genève, bâtissant une agglomération transfrontalière franco-valdo-genevoise, ne sont rien d’autre que la suite des reconfigurations négociées au XVIIIe et au XIXe siècle, une tentative d’harmoniser un vaste territoire et d’en accorder les multiples intérêts sur une partition pour laquelle il reste à inventer les paroles.

Démonstration historique des interdépendances – et peut-être des antagonismes potentiels – régnant au sein d’une aire géographique cohérente mais toutefois divisée par deux souverainetés, le projet de colloque organisé par l’Université de Savoie-Mont Blanc sur les Pays de Savoie et les territoires voisins au cours de la Grande Guerre et plus particulièrement de l’année 1917. Une émulsion scientifique, que l’on espère émulation, devant réunir historiens français et suisses à Chambéry les 27 et 28 novembre prochains.

De Calvin au Christ de Corcovado

Pour celui qui aurait une petite heure à tuer en Vieille ville de Genève et qui chercherait le frais en ces périodes de canicule, il lui faut se rendre à la maison Tavel qui accueille une exposition fort intéressante et particulièrement « genevoise ». Une exposition sur le Mur des réformateurs !

Celui-ci aura nécessité sept ans de réflexion, huit ans pour être réalisé et fait l’objet de septante et un projets différents pour voir le jour. Certains auront fait pression sur les autorités genevoises, en pure perte, pour que le régicide Cromwell, un personnage historique un peu trop dérangeant du temps de l’époque victorienne, ne soit pas représenté. Quant à Calvin, alors qu’il avait honni les images et les représentations religieuses de son vivant, il allait se retrouver statufié en 1917, devant les murailles de la Cité de Genève. Un paradoxe ! On omit par contre le nom de la théologienne Marie Dentière, que l’on ne connaissait pas au début du XXe siècle !

Quinze ans, un délai qui n’étonne pas de nos jours à Genève mais qui semble démesuré pour ces années d’avant-guerre.

Et sans doute aurait-il fallu encore plus de temps si les deux sculpteurs français de l’œuvre, Henri Bouchard et Paul Landowski, n’avaient pas été démobilisés en 1914 à la demande du canton pour venir terminer leur travail. Cette requête permit peut-être à Paul Landowski de survivre à la guerre et de créer le Christ de Corcovado à Rio de Janeiro quinze ans plus tard.

L’exposition qui prend place dans les caves de la Maison Tavel est forte d’une centaine de pièces et d’un film charmant dans l’esprit « années folles ». L’on y apprend les déboires des organisateurs, les projets rejetés, mais également les images impertinentes que le monument a générées pendant un siècle. Une exposition originale qui ne va pas droit dans le mur !

 

(texte paru dans Passé simple, juin 2017)

 

 

Faire le mur ? Le monument international de la Réformation à 100 ans !

Maison Tavel, 28 avril-29 octobre 2017

 

Champ-Dollon, 40 ans de détention

La prison de Champ-Dollon, construite en 1977 est, à bien des égards, le récipiendaire d’un héritage, d’une expérience et d’une réflexion qui s’est développée au cours du XXe siècle et qui s’est accélérée après la Seconde Guerre mondiale. Les années Foucault l’ont déterminé en partie, à l’instar d’une vague philosophique interrogeant l’homme et son avenir. La décision de scinder l’unité médicale de la prison, alors Saint-Antoine, des autorités pénitentiaires et judiciaires en 1964, et de refondre le service de patronage la même année ne sont pas un hasard. Ces évolutions étaient les fruits de cette mouvance intellectuelle. 1964, la Guerre froide battait alors son plein, la Chine annonçait la création de sa première bombe atomique, et une nouvelle édition des Rencontres Internationales se tenait à Genève du 2 au 11 septembre, portant sur le thème « Comment vivre demain ? »[i]. Un événement réunissant des scientifiques comme le célèbre physicien Robert Oppenheimer ou Victor Frederick Weisskopf, le directeur du CERN, ainsi que des philosophes et des écrivains dont Jean Starobinski, Jeanne Hersch et Francis Jeanson n’étaient pas les derniers venus, et qui posaient la question de la condition humaine. Et si André Malraux était absent cette année-là, du moins aurait-il pu se reconnaître dans l’énoncé du programme des conférences :

« Nos sociétés, dans la situation révolutionnaire qu’elles vivent : promotion historique des peuples autrefois colonisés, accroissement des populations, inégalité dans la répartition des biens de consommation, accumulation d’armes nucléaires dont la puissance même interdit aux États d’envisager la guerre comme ultima ratio, sont simultanément la proie de techniques bouleversant toutes les conditions sociales et les relations humaines, tant publiques que privées : surindustrialisation, aéronautique, automobile, cinéma, radiotélévision… Tant et si bien que les hommes d’aujourd’hui doivent, pour survivre, non seulement s’adapter à des modes de vie sans précédent historique, mais surtout, s’ingénier à trouver des solutions neuves à des problèmes entièrement nouveaux »[ii].

Ce texte, à lui-seul, résume les défis et les problématiques sociales des années précédant la création de Champ-Dollon. Mais, ces observations pourraient tout aussi bien s’appliquer à notre époque contemporaine tant il est vrai que les hommes d’aujourd’hui, confrontés à des degrés de complexité sans équivalent, doivent s’adapter à des dynamiques évolutives si l’on considère seulement les ressacs de cultures multiples se mélangeant dans le creuset d’un univers mondialisé, les flux de population, l’Internet ou les fossés sociaux devenus les tranchées d’une guerre économique de plus en plus agressive. Un contexte dans lequel faire respecter les valeurs de notre société exprimées au travers de lois, dont la densité des corpus aurait fait grimacer Grotius, est devenu un défi constant, mettant sous pression tant les forces de l’ordre que le ministère public, et dont les effets influent directement et de manière très concrète sur la prison.

Car enfermer l’homme, le punir, le mettre hors d’état de nuire lorsqu’il viole certaines limites n’est pas de la responsabilité de la prison, mais bien des juges. Et la politique appliquée en matière de justice et de répression force à la hausse ou à la baisse le nombre de condamnations et, par effets successifs, les possibilités de réinsertion des détenus, autant que les finances publiques. Une équation dont les résultats divergent dans les pays européens en fonction des choix opérés par les gouvernements respectifs[iii].

Les exemples de la Hollande et de la Suède sont bien connus avec les chutes spectaculaires de leurs populations carcérales, rendues possibles par la mise en place de mesures alternatives à la peine d’enfermement, comme les bracelets électroniques, des injonctions de soins ou les peines d’intérêts généraux, et par les faibles taux de récidive. Des résultats qui sont expliqués en partie par les politiques sociales optées par ces pays qui ont développé des thérapies de «décriminalisation» en misant prioritairement sur la réhabilitation, mais également – pour ne pas dire surtout – par une baisse générale de la criminalité ordinaire. Une diminution dont les causes restent très disputées et qui est expliquée tantôt par des actions soutenues de la police et le développement des systèmes de surveillance, plus rarement par le vieillissement de la population ou l’éducation[iv]. Des résultats dépendant donc d’un faisceau de raisons qui ne sont pas toutes objectivables et qui ne prennent pas forcément en compte toutes les facettes d’une problématique s’étendant au-delà du seul condamné et des institutions, comme les attentes légitimes du besoin de justice des victimes et de leurs familles.

Genève, à l’instar de la France, s’est basé sur un principe de réalité mathématique et a opté pour un scénario de développement de ses infrastructures carcérales pour lutter contre la surpopulation de la prison qui, pour citer le ministre de la justice français Jean-Jacques Urvoas, contribue à un « ensauvagement » de la détention et des personnes détenues[v]. S’en tenir à ce constat serait partial puisque le système de probation développé à Genève depuis bientôt deux siècles s’axe dans le même sens que les modèles de réinsertion utilisés dans le Nord de l’Europe, avec des « sas » de sortie, des encadrements évolutifs dépendant du statut de la personne détenue puis libérée, et un travail de réseaux important. L’histoire de Champ-Dollon reste fortement marquée par les problèmes de surpopulation que l’établissement rencontre depuis les années 90. Et rien ne permet de conjecturer qu’il en ira différemment dans le futur comme le démontre l’histoire de l’enfermement qui met en lumière ce problème de surpopulation à de nombreuses époques. Un problème dont les variables sont nombreuses et difficilement maîtrisables.

Dès lors, l’univers des détenus, des agents de détention et de l’ensemble des intervenants qui évoluent « dedans », entre des murs créés pour obliger et protéger, revêt une dimension éminemment symbolique pour chaque personne intéressée par la gouvernance politique et judiciaire, mais également pour le simple citoyen dont la société, si l’on se rappelle de la phrase d’Albert Camus, se juge à l’état de ses prisons.

Il sera possible demain d’invoquer les figures emblématiques de l’histoire de la prison de Champ-Dollon ; le directeur Denis Choisy, le pasteur Barde, le gardien chef Philippe Schaller ou le directeur Constantin Franziskakis qui, tous, ont marqué de leur empreinte cette institution et qui ont tous démontré que « le temps passé en prison doit être appréhendé comme un temps de vie à investir »[vi].

 

[Photographies Victor Fatio]

 

[i] Rencontres internationales de Genève, Comment vivre demain ? Histoire et société d’aujourd’hui, éd. de la Baconnière, Neuchâtel, 1964.

[ii] Ibid.

[iii] Julien Morel d’Arleux, « Les prisons françaises et européennes : différentes ou semblables », Pouvoirs 135 (2010), pp. 159-170.

[iv] Franklin M. Zimring, The City That Became Safe : New York’s Lessons for Urban Crime and Its Control, Studies in Crime and Public Policy, Oxford University Press, 2012.

[v] En finir avec la surpopulation carcérale, Rapport au Parlement sur l’encellulement individuel, Ministère de la Justice, Paris, 2016, p. 8. Thérèse Delpech, L’ensauvagement, le retour de la barbarie au XXIe siècle, Grasset, 2005.

[vi] En finir avec la surpopulation carcérale, Rapport au Parlement sur l’encellulement individuel, Ministère de la Justice, Paris, 2016, p. 33.

 

Démocraties échouées

Le pouvoir interroge, le pouvoir inquiète.

Durant des décennies, l’Occident ne s’est guère préoccupé des réalités du pouvoir politique car ce dernier, policé depuis la guerre, ne remettait plus en question les fondements démocratiques qui sont les socles de nos pays européens et nord-américains. Nous avons bien connu Mai 68 et ses revendications. Nous avons évidemment suivi quelques scandales dignes de sitcoms, oscillant entre boudoirs dorés et pourboires évaporés. Nous avons bien vu des dérives dans les États de l’ancienne Europe de l’Est…, mais enfin, rien de véritablement problématique de notre côté de l’hémisphère. Et puis, du temps de la guerre froide, le monde était évidemment divisé entre le bien et le mal, une vision manichéenne permettant de fixer clairement des repères et de dénoncer les Mauvais autant que de célébrer les Gentils. Mais le monde a changé. L’éclatement du bloc de l’Est, il y a près de trente ans, a redistribué les cartes. Le grand théâtre des nations a réparti depuis lors maintes fois les rôles pour de nouveaux actes auxquels nous assistons, avec à présent comme décor une Union européenne en perdition, un printemps arabe raté, un intégrisme religieux mortifère, et une montée des extrémismes.

L’avènement de Donald Trump aux États-Unis, le renforcement du président Erdogan en Turquie dont la victoire au referendum du 16 avril dernier vient remettre en question les libertés démocratiques de son pays qui assiste aujourd’hui, impuissant, à la fermeture des accès à l’encyclopédie Wikipedia[1], autant que la course à la présidence française de Marine Le Pen, sont les résultantes faites « hommes » de ces tensions. Des visages menaçants, issus d’un gruau de frustrations et d’inculture, incarnant les pulsions les plus funestes de l’humanité dont de nombreux partis sur notre continent – comme le parti conservateur catholique polonais (PiS) ou le Nationaldemokratische Partei Deutschlands – sont porteurs. Ce club des « damnés » fonctionnant sur un principe d’opportunisme, imposant des dynamiques réactionnaires, fait naître des craintes quant à la liberté de l’individu et des peuples. « Il n’y a pas de dictature sans consentement » prétend l’écrivain algérien Kamel Daoud dans la revue des Deux Mondes du mois de mai consacré au rapport de l’écrivain au pouvoir. Là résident l’enjeu et la crainte à l’égard du pouvoir politique. Les peuples tomberont-ils tous dans le piège d’un populisme justifiant par l’absurde et l’hypocrisie des lois d’exception conçues pour faire taire les oppositions réelles ou potentielles, ou préféreront-ils un principe de liberté telle que prônée par un pape se profilant de plus en plus comme un leader humaniste en marge de son magistère[2] ?

Pourtant les lois d’exception, en-deçà des tyrannies de la Syrie de Bachar el-Assad ou de la Coré du Nord de Kim Jong-un, nous rappellent quelles peuvent être les faces du pouvoir. Pouvoirs décrétant des purges en Turquie en 2016, ou un Patriot Act aux USA en 2001, laissant toute latitude à l’interprétation discrétionnaire des dirigeants. Chateaubriand observait qu’une loi d’exception introduite dans une constitution libre, est toujours une loi dangereuse. L’histoire lui a donné raison à bien des reprises tout au long du XXe siècle. Et malgré les souvenirs de honte et de souffrance, les lois d’exception deviennent la norme en Europe[3], car les masses se moquent du passé. Seul compte le présent et la harangue d’écornifleurs forts en gueule et prodigues en promesses. Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir se plaisait à commenter le maréchal Foch… Nous verrons bien de quoi sera fait demain. La France le découvrira dans peu de temps, elle, si fière de ses lumières, de sa culture et de ses maquis de résistance.

[1] http://www.tdg.ch/monde/ankara-bloque-acces-wikipedia/story/29784302

[2]https://www.ted.com/talks/pope_francis_why_the_only_future_worth_building_includes_everyone?utm_campaign=social&utm_medium=referral&utm_source=facebook.com&utm_content=talk&utm_term=global-social%20issues

[3] https://www.franceculture.fr/geopolitique/letat-durgence-nouvelle-normalite-en-europe