Faut-il raser le Monument international de la Réformation à Genève ?

La polémique portant sur les statues de figures historiques, mais également sur les noms de rue baptisées en l’honneur de personnages de notre passé enfle à travers le monde dans le sillage du mouvement Black Lives Matter. Au Groenland, c’est la représentation de l’évangélisateur Hans Egede, père de la colonisation danoise de l’île en 1721, qui est remise en question. En Martinique, la statue de Joséphine de Beauharnais a été jetée à terre, n’en déplaise aux mânes de Napoléon et d’Alexandre de Beauharnais. Dans les pays anglo-saxons, la statue de Winston Churchill a été vandalisée à Londres, et celle de Christophe Colomb, décapitée à Boston. En Suisse, Neuchâtel s’interroge sur le devenir de la statue de David de Pury.

Les historiens le savent tous, il ne faut pas juger les événements passés avec nos valeurs contemporaines sous peine d’un anachronisme crasse. Pourquoi ? Car les valeurs et les champs de référence évoluent inéluctablement à travers le temps et ce qui était « normal » hier ne l’est plus forcément de nos jours.

Reste à déterminer le « normal » de « l’anormal » diront certains ! C’est en fin de compte l’acceptation d’une pratique, d’un usage par une large partie de la société – ou des sociétés – qui permet de percevoir ces différences. L’esclavage était-il accepté et dès lors normal pour la très grande majorité des populations au XVIIe siècle ? Oui, et ce tant en Europe qu’en Afrique ou aux Amériques. Cette « normalité » devait quelque peu refluer au siècle suivant, l’opinion générale considérant toujours cet usage tolérable.

Faut-il dès lors maintenir les statues de ces individus dans notre monde du XXIe siècle en partant du principe que leurs actes n’eurent rien de répréhensible en leur temps malgré toute la cruauté que ces derniers pouvaient impliquer ? Il y a là un choix non seulement politique mais avant tout philosophique. Car éradiquer ces monuments pour des actes jugés intolérables revient certes à supprimer l’exemplarité d’un personnage passé constitutif de la conscience nationale ou d’une identité locale, mais également à occulter un événement ou une pratique appartenant à l’histoire collective. Ces monuments ne sont-ils pas également – ou ne devraient-ils pas le devenir – des symboles rappelant sur quelles bases et avec quel arbitraire notre société s’est constituée. Déboulonner ou débaptiser est un geste fort, une forme de damnatio memoriae, un rejet d’un passé qui dérange et que la plupart d’entre nous ne perçoit que sous la lentille déformante d’un manichéisme non seulement absurde mais surtout mortifère par essence. C’est également bien souvent l’expression d’une méconnaissance totale de notre passé.

Car en fin de compte, nous pourrions nous tourner vers la plupart de nos grandes figures historiques représentées dans nos villes pour les interroger. Prenons ainsi par exemple le célèbre Mur des Réformateurs, érigé au cœur de Genève au début du XXe siècle et inauguré en 1917, en pleine guerre mondiale mais également en pleine période coloniale.

Qu’y voit-on ? Les grandes figures de la Réformation, porteurs d’un renouveau de l’église et du christianisme tout autant que des dogmatiques instigateurs, à l’instar de leurs homologues catholiques, des guerres de religion qui déchirèrent l’Europe du XVIe au XVIIe siècle.

Et parmi ces grands hommes, Jean Calvin évidemment, qui envoya Michel Servet au bûcher en 1553 pour avoir écrit un livre déplaisant aux yeux de ses contemporains, et qui n’appréciait guère plus les Juifs qu’il considérait comme des individus qui « dévorent stupidement toutes les richesses de la terre avec leur cupidité insatiable »[1] et que leur « obstination éperdue et indomptable mérite qu’ils soient opprimés sans mesure ni fin et qu’ils meurent dans leur misère sans la pitié de personne »[2]. Le monument honore également Oliver Cromwell, lord-protecteur d’Angleterre de 1653 à 1658, un régicide qui parvint à dissoudre le parlement et qui déploya des mesures que plus d’un historien[3] considèrent génocidaires contre les catholiques irlandais colonisés par les Anglais. Évoquons également Frédéric-Guillaume de Brandebourg, qui figure sur le Mur. Ce n’est pas tant le goût pour les armes du Grand Électeur ni même la traque des fuyards d’une armée suédoise au cœur de l’hiver 1678-1679 dans les forêts de Livonie que l’on pourrait lui reprocher, mais bien sa politique d’expansion maritime qui le mena à fonder trois comptoirs en Afrique d’où ses navires marchands allaient vite trafiquer des esclaves vers les Antilles. L’amiral de Coligny également appartient au groupe statuaire du Mur, cette grande figure du protestantisme qui fut assassinée lors de la Saint-Barthélemy en 1572 et qui organisa l’expédition de Villegagnon en 1555 dont le but était de créer une colonie au Brésil. Une expédition coloniale, soit dit en passant, qui s’adjoignit la présence de pasteurs genevois dépêchés par Jean Calvin. Coligny, en 1562, renouvelait l’expérience des aventures exotiques avec la création d’une colonie en Floride.

Voilà donc que l’un des plus grands monuments de Genève, visité par des milliers de touristes, expose des colonisateurs, des antisémites, des évangélisateurs intolérants et des fauteurs de guerres ! Ne faudrait-il pas raser une œuvre aussi insupportable ? … Vous aurez compris l’ironie et la boutade ! Car supprimer cette évocation d’un pan aussi important de l’histoire genevoise supposerait oublier le passé – tant il est vrai que la lecture est devenue un effort insurmontable pour les générations les plus jeunes – menant à très court terme à une incompréhension de la société genevoise contemporaine.

Alors, pour citer Marcel Achard, l’oubli est peut-être le suprême refuge, mais faut-il tout oublier des générations qui nous ont précédé pour mieux accepter la nôtre ?

 

Illustration : le martyre d’Hypatie d’Alexandrie

[1] Robert Michael, Holy hatred : Christianity, Antisemitism, and the Holocaust, 2006, p. 106-107.

[2] Gerhard Falk, The Jew in Christian Theology, 1992, p. 84.

[3] David Hume et Christopher Hill par exemple. Voir à ce propos God’s Englishman: Oliver Cromwell and the English Revolution, 1970, 1972.

Les scandales helvétiques sous la loupe des historiens

Paru en 2016 aux éditions Antipodes, une année avant l’affaire Weinstein qui allait libérer la parole des femmes, et deux ans avant que n’éclate l’affaire Maudet à Genève, ce livre dirigé par Malik Mazbouri et François Vallotton, Scandale et Histoire, propose onze contributions portant sur des « affaires » ayant donné lieu à des scandales. Un ouvrage captivant à plus d’un titre puisque les sujets évoqués, résolument contemporains, n’ont guère fait l’objet de travaux universitaires – ou du moins ces derniers sont-ils restés dans l’orbite de quelques spécialistes – et que l’optique du livre vise à expliciter les rouages ayant présidé à l’émergence de ces scandales. Des histoires sulfureuses, donc, qui nous reviennent en mémoire et qui attisent inévitablement la curiosité des lecteurs. Pierre Jeanneret le faisait très justement remarquer dans un article critique de janvier 2017, publié sur le site Domaine public. Mais l’objectif poursuivi par les instigateurs de ce volume est bien de présenter des analyses multiples qui décryptent le fonctionnement d’un phénomène auquel nous sommes accoutumés sans pour autant en percevoir toutes les subtilités !

À la suite des auteurs du chapitre sur l’affaire des fiches de 1990, Hervé Rayner, Fabien Thétaz et Bernard Voutat, il faut rappeler en effet que le scandale est devenu un objet à part entière des sciences sociales. Sans doute fallait-il bien trois chercheurs pour traiter des répercussions de cette affaire qui ébranla les institutions helvétiques, quand bien même le second acte de cette pièce que n’aurait certainement pas renié Max Frisch, la polémique de la P-26, n’a pas suscité grande attention de leur part ! Ces auteurs procèdent à l’anatomie de ce scandale national, de son expansion et de l’angoisse populaire suscitée par ce que nombre de personnes estimaient alors être une remise en question des libertés fondamentales. De la politique de sécurité à la transgression, l’écart est fragile !

Thématisé par les historiens et les sociologues, le scandale naît donc de la violation d’une norme partagée qui est dénoncée et médiatisée, comme le relèvent les deux auteurs qui traitent de l’affaire DSK, Philippe Gonzalez et Fabienne Malbois. Plaie ouverte dans le tissu moral d’une collectivité, le scandale tend in fine à renforcer des valeurs sociales lésées qui doivent être recousues, parvenant même parfois à entraîner une modification des liens entre société civile, professionnels du domaine incriminé, administration, justice et media. C’est du moins l’avis que Sophie Chauveau nous démontre dans son développement sur les crises sanitaires françaises de la fin du XXe siècle. Le scandale provoque ainsi une réponse institutionnelle et politique faisant de temps à autre évoluer brutalement des pratiques comme dans le cas des maisons d’éducation helvétiques au cours des années 1970, évoquées par Sara Galle et Gisela Hauss qui ont déterré la sombre affaire de l’établissement zurichois de Uitikon.

Olivier Dard dans sa contribution sur la corruption laisse, quant à lui, entendre que la fin du XXe siècle représente le début d’une nouvelle ère, compte tenu des désirs de transparence, de l’explosion des réseaux sociaux via le Web et de la judiciarisation croissante des rapports sociaux, diminuant d’autant le seuil de tolérance vis-à-vis des incartades de nos politiciens et générant une nouvelle fonction, celle du lanceur d’alerte. Une période de transition, donc, comme le relèvent Joëlle Droux et Véronique Czaka dans le chapitre sur le placement des enfants en Suisse au cours du XXe siècle, deux auteures qui observent à leur égard qu’il n’y avait aucune reconnaissance du statut de victime dans les sociétés occidentales jusque dans les années 1980, un statut officialisé en Suisse en 1991 au travers de la loi fédérale sur l’aide aux victimes. Et il y a fort à parier que le scandale financier de l’Investors Overseas Services (IOS), à la charnière des années 1960-1970, que Marc Perrenoud fait ressurgir du passé avec élégance, ne pourrait plus de nos jours se développer sur autant d’années. L’affaire des Panama Papers, dévoilée l’année même de la publication de ce livre, nous le laisse du moins envisager.

Au fil des pages, le lecteur perçoit rapidement le rôle éminemment important de la presse, puisque – c’est une évidence – sans presse, pas de scandale. Opérant comme un révélateur essentiel à l’éclatement d’une ou de vérités, les media sont ainsi l’arène où se font et se défont les opinions publiques en fonction des mobilisations d’émotions quelque fois savamment orchestrées. C’est l’une des constatations de Coralie Fournier-Neurohr qui traite de la problématique sanitaire du fluor en Valais, avec pour toile de fonds deux industries lourdes, Alusuisse et Aluminium Martigny SA qui, lorsque le scandale éclata en 1975, déployèrent diverses tactiques pour le juguler, entraînant de multiples réactions et une émission spéciale de Temps présent. Cette affaire intervenait quatorze ans après celle des « vignes maudites », ce western valaisan fait de contestations, de fusillades et d’une intervention musclée des forces de l’ordre ourdie dans le secret, rappelée par Grégoire Luisier. Ce dernier met également en lumière dans cette affaire l’importance de la presse et la dimension médiatique que prit l’histoire des vignerons valaisans lorsque l’ATS s’en empara. Et, à l’instar de l’auteur précédent, il pointe du doigt les sphères d’intérêts économiques liées à ces événements en déclinant les rivalités croisées de deux régions, Martigny et Sion, de deux tendances politiques divergentes, et de deux sociétés concurrentes, Provins et Orsat.

Ces oppositions faites de compétitions et de dénonciations qui modifient les perceptions des enjeux, ont inévitablement une dimension imprévisible entraînant une part de risque lors d’une intervention publique, celle-ci pouvant même devenir matière à scandale. Charlotte Dichy le démontre dans son étude sur la création de la fondation Alberto Giacometti à Zurich en mettant en regard les visions contraires d’experts reconnus qui s’affrontèrent dans les colonnes de la NZZ et de la Zürcher Zeitung au cours des années 1960.

C’est également et prioritairement de presse dont il est question dans la contribution de Léonore Cabin dont l’attention s’est portée sur le traitement de l’affaire Assange par le journal Le Temps. Mais, alors que la plupart des auteurs de cet ouvrage soulignent le rôle de catalyseur des medias – rappelons que lorsque ce livre était publié, la presse romande était en train de vivre des heures sombres – Léonore Cabin laisse entrevoir une instrumentalisation ou du moins un parti pris de la part du plus grand quotidien romand. Selon elle, ce media entremêla les déboires judiciaires que Julian Assange rencontrait en Suède avec les attaques subies par Wikileaks. Reprises et priorisées par Le Temps, les explications, évoquant une machination politique états-unienne, que le fondateur de Wikileaks avait avancées pour décrire le scandale sexuel dont il était l’objet, allaient atténuer inévitablement ce dernier. L’auteure s’expose alors, peut-être un peu trop, en parlant d’un « travail de décrédibilisation » mené par des journalistes telle Joëlle Kuntz, allant même jusqu’à prétendre que, si cette dernière avait été un homme, elle eut été « taxée de misogyne ». D’autres estimeront sans doute que la journaliste en question, pour plagier Philippe Gonzalez et Fabienne Malbois, avait mené « un travail de mise en sens et en forme des événements » successifs. Que penser dès lors des rebondissements récents dans l’affaire Assange dont la temporalité permet difficilement de porter un regard historique pour le moment ? L’occasion de revenir sur cette histoire sera peut-être donnée à des historiens qui, « en tant qu’auteurs responsables des paroles et des opinions émises » pour reprendre les mots de Léonore Cabin, se pencheront sur les culpabilités individuelles, sur l’attitude de la presse ainsi que sur les modalités de pouvoirs intervenant dans ce scandale, lorsque ce dernier ne sera plus sujet à conflit d’intérêts ! C’est que, pour citer Simone de Beauvoir, « ce qu’il y a de scandaleux dans le scandale, c’est qu’on s’y habitue ».

(paru dans Revue historique vaudoise 127/2019)

 

Scandale et Histoire, sous la direction de Malik Mazbouri et François Vallotton, 240 p, Antipodes, Lausanne, 2016.

Ecrire un livre sur l’histoire des épidémies en 6 jours

 

Alors que notre confinement national battait son plein, un coup de téléphone me tirait de mes recherches un lundi après-midi. Un ami éditeur s’enquérait de ma santé. Après quelques considérations dont on devine la teneur, mon interlocuteur me demanda à brûle-pourpoint : « Penses-tu que tu pourrais écrire un livre sur l’histoire des pandémies en Suisse que nous sortirions en librairie à leur réouverture ? » Nous étions alors dans la seconde quinzaine du mois d’avril… Un défi, une gageure !!!

Ma réponse pouvait-elle être autre que : Oui !

Cela étant, il n’était question d’écrire que 60 pages, rien d’encyclopédique, pas de recherche fondamentale, uniquement un point de situation de nos connaissances. Et par chance, deux ans auparavant, j’avais organisé un colloque sur la grippe espagnole et avais une bonne idée du sujet. Je venais en outre d’écrire un article sur la grippe de 1957 qui m’avait coûté de longues heures de recherches. Bref, le coup était jouable. Ni une, ni deux, à 17h de ce même lundi je m’attelais à la tâche.

Celle-ci durerait presque une semaine. Au soir du sixième jour, je remettais mon texte à mon éditeur. Je profitais d’ailleurs, au cours de cette semaine, de demander à un spécialiste des épidémies de me signer l’avant-propos ; nul mérite à cela, mon voisin étant une sommité dans le domaine.

Voilà donc le résultat qui vient de me parvenir, un petit ouvrage de la collection Presto aux éditions Infolio dont je suis fort aise : Les pandémies à travers les âges. Le cas suisse. Un livre, précédé par un texte magnifique du professeur Laurent Kaiser, évoquant notamment la peste de Justinien, la mort rampante du XIVe siècle et les pandémies modernes dont nous avons perdu le souvenir comme la grippe russe, ainsi que les effets que ces fléaux ont provoqué sur notre société.

Bonne lecture et Santé !

 

Un intellectuel genevois trop peu connu : Jean-Jacques-Caton Chenevière (1783-1871)

En 1802, à dix-neuf ans, assistant de loin à la fin de la Guerre des bâtons menée par les insurgés fédéralistes contre la République helvétique, le Genevois et fils de pasteur Jean-Jacques-Caton entamait ses études de théologie qu’il poursuivrait jusqu’en 1806. Son inscription à l’Académie allait en l’occurrence lui permettre d’échapper à la conscription militaire qui était instaurée cette année-là à Genève, et lui épargner les affres des guerres napoléoniennes.

En 1807, âgé d’à peine vingt-quatre ans, il obtenait son doctorat, une année après avoir été consacré pasteur. Doté du verbe et de la parole de Dieu, il devait être envoyé quelques semaines plus tard à Marseille. Jean-Jacques-Caton traversa donc la France au cours de cette année qui avait vu la victoire de l’Empereur sur les champs de Friedland contre les Russes et la fin de la guerre de la Quatrième Coalition. Jean-Jacques-Caton prêcherait jusqu’en 1809 dans la cité phocéenne, essentiellement à une communauté protestante composée de Suisse et de Genevois[i].

Jean-Jacques-Caton Chenevière, 1820 [CIG Rig 0968]

En 1809, alors que le brasier de la guerre était à nouveau allumé en Europe entre l’Empire français et le reste du monde, Napoléon vainquait les Autrichiens à Wagram le 6 juillet. Jean-Jacques-Caton, quant à lui, s’en retournait à Genève. La Compagnie des pasteurs lui avait en effet demandé d’occuper la chaire de Dardagny dès la fin de l’année. Fort de son expérience méditerranéenne, il quittait une ville de centaines de milliers d’âmes, baignée de lumière, pour gagner un modeste village de la campagne genevoise.

Si c’était un jeune homme qui était jadis parti pour les lumières d’une ville cosmopolite, c’était un homme qui, deux ans plus tard, rentrait dans sa patrie. Déjà profondément habité par une vie spirituelle intense, et animé par la volonté de faire de la théologie une science, il allait progressivement jeter les bases de sa pensée en prônant une forme de supranaturalisme rationnel. Jean-Jacques-Caton, au demeurant, découvrait la Genève de 1809, plus ouverte qu’elle ne l’avait été au cours des années précédentes.

Le groupe de Coppet, réunissant intellectuels et écrivains était actif dans la diffusion des Lumières depuis des années, et la cité, dans un élan consensuel, avait rétabli dans ses traditions le vieil Exercice de l’Arquebuse dont le titre de roi avait été naguère porté par quelques-uns des aïeux de Jean-Jacques-Caton. Écarté de l’effervescence citadine, le jeune pasteur ne put se suffire d’un village éloigné bien longtemps, et il n’hésita pas lorsque proposition lui fut faite d’intégrer la loge maçonnique de “L’Union des cœurs” fondée à Genève en février 1768[ii]

Genève, la rue de Coutance et la place de Saint-Gervais, vers 1811, Christian Gottlieb [CIG 20P Cout 01]

Jean-Jacques-Caton en resterait membre toute sa vie. Il est indéniable que le pasteur Chenevière allait devenir rapidement l’un des piliers fondamentaux de la loge et participerait de près aux modifications apportées à ses rites[iii]. En 1812, il quittait enfin sa charge pastorale à Dardagny et s’installait à Genève. Il espérait être appelé à endosser une nouvelle fonction de pasteur, en ville cette fois, espoir qui ne se concrétiserait qu’en 1814.

C’est derrière les murs de la ville que Jean-Jacques-Caton allait déployer toute la mesure de sa pensée. Il réintégrait la cité à un moment clé de son histoire. La garnison française avait quitté Genève le 30 décembre 1813 et peu après les troupes autrichiennes du général Bubna y faisaient leur entrée. Et alors que l’Empire était passé sur les bords du Léman, Genève se dotait d’un gouvernement réactionnaire dirigé par l’ancien syndic Ami Lullin, lequel se dépêcha d’annoncer la restauration de la république d’Ancien régime. Genève devait alors entamer une remise en question et admettre un mariage de raison avec les cantons confédérés. Le premier juin 1814, un contingent de soldats suisses débarquait au Port noir, épisode bien connu de l’histoire genevoise ; spectacle haut en couleur annonçant le rattachement définitif de Genève à la Confédération le 19 mai 1815.

Enfant, alors que la révolution française changeait la face de l’Europe, ayant grandi dans une Genève vibrant aux accents de la Marseillaise avant d’être napoléonienne, Jean-Jacques-Caton ne devait pas voir d’un œil très amène le retour des prérogatives et des castes. Et lorsque le gouvernement Lullin proposa une nouvelle constitution conservatrice incluant le retour du suffrage censitaire, il prit une position ferme en signant avec quelques amis la pétition datée du 20 août 1814 demandant que soit reporté de quelques jours le vote sur le projet de Constitution[iv]. Et si Etienne Dumont en fut l’auteur, le texte allait être écrit de la main de Jean-Jacques Caton Cheneviere[v]. Ces notables espéraient infléchir suffisamment les magistrats pour que ces derniers renoncent au suffrage censitaire : parmi les réfractaires de l’ordre ancien, l’avocat Jean-François Rocca[vi], membre du conseil restreint en 1792 ; l’astronome Marc-Auguste Pictet[vii] ; Jean-Marc-Jules Pictet-Diodati, membre du conseil militaire[viii] ; le juriste-pasteur Etienne Dumont, un libéral républicain appelé par ses concitoyens à siéger dans le Conseil souverain en 1814 ; le médecin Louis Odier, membre du Conseil représentatif en 1814 ; l’économiste Jean Charles de Sismondi et l’avocat Pierre-François Bellot membre du Conseil représentatif en 1814. Malgré la résistance de ces esprits que l’on considérerait plus tard « éclairés », la nouvelle constitution qui ignorait la plupart des droits démocratiques acquis depuis 1789 était adoptée quelques jours plus tard[ix].

Cet épisode met en évidence les cercles que fréquentait Jean-Jacques-Caton dont les représentants, francs-maçons ou non-initiés, appartenaient aux élites intellectuelles de son temps. Des personnalités avec lesquelles le pasteur allait entretenir des échanges épistolaires soutenus des années durant[x]. C’est que Jean-Jacques-Caton s’était déjà fait connaître dans le giron des libre-penseur genevois en entamant une œuvre littéraire abondante ! Convaincant, doté d’une rhétorique sans faille et mu par des convictions théologiques affirmées, il devait être nommé très facilement en 1817 professeur de théologie dogmatique à l’Académie de Genève, fonction qu’il conserverait jusqu’en 1865. Du haut de la chaire du temple Saint-Pierre, il prononça cette année-là un discours inaugural qui laissait préfigurer qu’elle allait être son positionnement théologique. Le titre de sa harangue était à lui seul une gageure : Les causes qui retardent chez les réformés les progrès de la théologie.

Jean-Jacques-Caton [CIG]

Sa nomination intervenait dans un contexte de crise économique profonde entraînée par la chute du Premier Empire, générant des tensions sociales, et au lendemain du traité du 3 mai 1817 arrêté par la Vénérable Compagnie qui interdisait à tout pasteur de faire allusion à des dogmes « très controversés » tels que la Trinité ou encore la divinité du Christ, lors de leurs prédications et de leurs enseignements. Cette réaction forte à l’encontre du Réveil – mouvement religieux protestant en opposition au rationalisme des Lumières qui s’était répandu dans les Églises au cours du XVIIIe siècle – promu à Genève depuis 1810 par la Société des amis, devait inévitablement générer une controverse dans laquelle Jean-Jacques-Caton serait impliqué.

Adversaire du Réveil, qu’il accusait de déchirer le protestantisme genevois et faire le jeu du catholicisme, et agacé par l’ambiance délétère environnant le pastorat à Genève – ce d’autant plus qu’il était le maître à penser de la théologie dogmatique de la Vénérable Compagnie – Jean-Jacques-Caton se lança dans une œuvre littéraire destinée à asseoir sa pensée et à convaincre ses opposants.

En 1819, il faisait publier chez l’imprimeur Paschoud, à Paris, à la rue Mazarine où Jean-Jacques Paschoud possédait des presses, son livre qui reprenait le discours inaugural qu’il avait prononcé lors de sa nomination à l’Académie. Un ouvrage mordant à l’égard des zélateurs du Réveil qui serait réédité l’année suivante, entraînant de nouvelles réactions.

Respecté, aimé par les uns, craint et détesté par les autres, Jean-Jacques-Caton s’était ainsi attelé à la diffusion de ses idées en multipliant livres et opuscules dès sa nomination à la chaire de théologie dogmatique. En 1824, il faisait traduire et éditer à Londres, chez Smallfield, un précis des débats théologiques qui, depuis des années, agitaient la ville de Genève sous le titre « A summary of the theological controverses which of late years have agitated the city of Geneva, by J.J. Chenevière ».

L’homme était entêté, au faîte de son acuité intellectuelle. Nul ne s’était étonné lorsqu’en 1825, il avait été nommé recteur de l’Académie, charge qu’il devait occuper jusqu’en 1830, puis à deux autres reprises, de 1852 à 1854, et de 1856 à 1858. En lutte constante contre une orthodoxie calviniste fleurtant avec les milieux les plus conservateurs de la cité, Jean-Jacques Caton fondait en juin 1831 le journal « Le Protestant » de Genève en réponse à la Société Évangélique, émanation du Réveil ; une publication qui, sans être l’expression officielle de la Compagnie des pasteurs, devait soutenir les thèses de celle-ci et défendre une « religion de la liberté au nom du principe de la liberté religieuse »[xi]. Commencerait alors une guerre de tranchées faite d’encre et de plumes durant plusieurs années avec le journal catholique “La Sentinelle catholique”.

Le 5 janvier 1838, alors que des grèves avaient éclaté au cours des années précédentes contre le gouvernement conservateur, Jean-Jacques-Caton, s’exprimant comme orateur de la Vénérable Compagnie des pasteurs, prononçait un discours extrêmement critique devant le Conseil d’État, reprochant à ce dernier son attitude à l’égard de l’Église protestante et son favoritisme envers les catholiques. Sa harangue allait susciter l’ire du Premier Syndic Rieu qui l’interrompit de force et le renvoya séance tenante[xii]. Les autorités étaient d’autant plus agacées par l’activisme religieux mais également politique de Jean-Jacques-Caton que celui-ci avait été interdit de prêche dans son office de pasteur pour une période de six mois. La cité était en effet en proie à une polémique remontant à l’occupation napoléonienne portant sur le jeûne, un jeûne considéré comme un événement patriotique réaffirmant l’identité genevoise et protestante de la population à un moment de profondes tensions entre les autorités et les milieux populaires. Une ambiance compliquée donc, causée en partie par la décision de la Diète fédérale en 1832 qui avait décrété que le jeûne, célébré également en Suisse, se tiendrait dorénavant le troisième dimanche de septembre, entraînant la suppression du jeûne genevois. Et, en 1837, après cinq ans de critiques et de rebuffades, de nombreux protestants genevois s’étaient opposés à cette décision œcuménique et avaient décidé d’instaurer à nouveau le jeûne genevois le jeudi suivant le premier dimanche de septembre[xiii], attisant inévitablement les braises de la dispute entre conservateurs et libéraux, au point tel que Jean-Jacques-Caton, qui était monté illégalement en chaire pour le jeûne genevois cette année-là[xiv], avait dû intervenir auprès de ses partisans pour leur demander de mettre un terme à leur action[xv].

Des partisans d’ancienne date au demeurant puisque Jean-Jacques-Caton s’était attiré une grande sympathie au sein du quartier ouvrier de Saint-Gervais – un quartier qui se souvenait également de son père, Nicolas Chenevière, qui en avait été également le pasteur – en défiant les ordres du gouvernement au cours des années précédentes. James Fazy, en 1842, rappellerait ces événements dans le Nouvelliste Vaudois :

« Quoi qu’il en soit, ce vœu fut d’abord mal accueilli par l’ancien Conseil d’Etat ; il refusa pendant plusieurs années d’autoriser le service public qu’on réclamait pour cette fête. Vous vous souvenez qu’alors une fois, toutes les boutiques se fermèrent spontanément au retour de ce jeûne, et que le peuple afflua dans les temples pour entendre un pasteur courageux qui osa prêcher dans deux des principales églises de Genève. Ce pasteur était M. Chenevière, il souffrit cruellement de cet acte de dévouement ; il fut suspendu pendant six mois par arrêté du Conseil d’Etat »[xvi]

En 1838, l’atmosphère était donc explosive et la suspension dont Jean-Jacques-Caton était victime devait créer au sein de ses ouailles un profond sentiment d’injustice. Si bien que le 22 avril 1838, lorsque le pasteur put enfin revenir en chaire et prononcer son premier sermon à l’église de Saint-Gervais depuis « la suspension arbitraire dont il a été victime »[xvii], un grand nombre de personnes devaient l’attendre ce jour-là devant son domicile. La foule allait l’accompagner jusqu’au temple où se bousculaient des centaines de fidèles impatients de l’entendre. Après le sermon, plus de mille personnes du faubourg Saint-Gervais lui emboîtèrent encore le pas jusqu’au pont de l’Ile où cinq cents personnes supplémentaires l’attendaient pour l’acclamer[xviii].

« En résumant toute la question du jeûne dans la personne de M. le pasteur Chenevière, le pouvoir en a fait une question de liberté religieuse unie à celle de la liberté politique, digne drapeau d’une noble nationalité »[xix].

Les passions n’en restèrent toutefois pas là ! Car si Jean-Jacques-Caton put monter en chaire pour célébrer le jeûne cette année-là ainsi que les trois années suivantes, tel ne serait pas le cas en 1842. Une émeute avait éclaté en novembre 1841 soutenant le mouvement révolutionnaire de l’Association du Trois-Mars qui réclamait un nouveau gouvernement. L’association avait en l’occurrence obtenu l’élection d’une assemblée constituante qui allait rédiger la Constitution du 7 juin 1842 prévoyant, notamment, le suffrage universel masculin. Le suffrage censitaire qui garantissait le monopole du pouvoir à une élite aristocratique et bourgeoise disparaissait. La révolution était en marche !

Et, deux mois plus tard, lorsque la Vénérable Compagnie mit au vote les noms des pasteurs devant assurer le prêche du jeûne du mois de septembre, Jean-Jacques-Caton fut exclu, certains pasteurs n’étant guère favorables aux mutations profondes que Genève était en train de vivre et que Jean-Jacques-Caton soutenait. La décision de la Vénérable Compagnie fit scandale dans la presse, enflant de semaine en semaine lorsque les paroissiens de Saint-Gervais déposèrent au mois d’août une pétition pour lui permettre de prêcher[xx]. Pourtant, Jean-Jacques-Caton s’en tint à l’interdit dont il était frappé, l’opportunité pour lui de s’expliquer de la situation dans une lettre ouverte dénonçant les foudres de la Compagnie qu’il encourait, étant trop belle[xxi].

La situation de Jean-Jacques-Caton, tout en délicatesse à l’égard de la Compagnie des pasteurs, ne devait pas perdurer très longtemps. En octobre 1846, lorsque le gouvernement genevois refusa de soutenir à la Diète fédérale la dissolution du Sonderbund, les révolutionnaires radicaux du quartier ouvrier de Saint-Gervais se soulevèrent. Des barricades furent dressées pour empêcher les troupes de la milice de pénétrer plus avant dans le fief radical. Et le 7 octobre 1846, deux pièces d’artillerie étaient mises en batterie pour abattre les obstacles. Les affrontements allaient faire plus de vingt morts à la fin de la journée et aboutir à l’échec des troupe gouvernementales. Refusant de voir plus de sang versé, le Conseil d’État décida alors de démissionner, laissant à James Fazy la liberté d’entrer dans l’Hôtel de Ville et de constituer un nouveau gouvernement. Le conservatisme dont Jean-Jacques-Caton faisait les frais était battu en brèche !

Âgé de soixante-trois ans, Jean-Jacques-Caton, celui que l’on nommerait bientôt le pasteur radical, l’ami particulier de James Fazy[xxii], suivit bien évidemment avec attention les événements, accueillant avec satisfaction la victoire des Radicaux mais avec plus de circonspection la nouvelle constitution de 1847 qui supprimait le caractère dominant du protestantisme.

Fatigué, il n’officierait plus très longtemps comme pasteur puisqu’il se retira en 1851 tout en conservant sa chaire de théologie dogmatique jusqu’en 1865. Il allait par-dessus tout continuer à jouer un rôle de conseiller avisé auprès d’un grand nombre de personnes en entretenant une correspondance épistolaire substantielle[xxiii]. Le cercle de ses correspondants s’était en effet progressivement élargi avec les années, intégrant des personnalités du monde entier appartenant aux milieux les plus divers, allant du simple fidèle à des princes régnants. Jean-Jacques-Caton échangerait ainsi quelques 53 lettres avec le Conseiller d’État radical vaudois Henri Druey de 1845 à 1851, le Genevois soutenant le Vaudois dans le conflit entre l’Église et l’Etat entraîné par la nouvelle loi d’organisation ecclésiastique supprimant la confession de foi helvétique et subordonnant l’Église à l’État conçue par Druey[xxiv]. Au cours de l’année 1846, Jean-Jacques-Caton devait également entamer une correspondance avec le prince Charles de Linange de la lignée des Leiningen-Dagsburg-Hartenburg[xxv] et, indirectement, avec le Premier ministre britannique Lord Palmerston[xxvi].

Référence religieuse internationale, correspondant des puissants de son temps, populaire, influenceur politique et franc-maçon, Jean-Jacques-Caton Chenevière, mettait un terme à sa fonction de recteur en 1858, prolongeant son enseignement de théologie dogmatique jusqu’en 1865. Celui qui était né en 1783 du temps des Magnifiques Seigneurs syndics devait encore voir la mutation profonde de la cité entreprise à la suite de la révolution fazyste, avec la destruction ô combien symbolique des fortifications, et l’édification de nouveaux quartiers au Tranchées et aux Pâquis ainsi que de la gare Cornavin en 1858. Il assisterait ainsi à l’entrée à Genève de la première ligne de chemin de fer mais aussi au durcissement de la politique contre l’église avec l’arrivée à la tête du Parti radical d’Antoine Carteret qui succédait à James Fazy en 1865 et qui, en plein Kulturkampf, allait faire voter des lois anticléricales. Tout en réfutant la dogmatique traditionnaliste calviniste, Jean-Jacques-Caton Chenevière serait avec David-François Munier (1798-1872) l’un des pasteurs les plus brillants du XIXe siècle genevois[xxvii]. Il devait s’éteindre paisiblement le 5 février 1871.

 

[i] Cinq siècles de protestantisme à Marseille et en Provence, Actes du Colloque tenu à Marseille (Mai 1976), Église réformée de Marseille et Fédération de Provence, Archives départementales, Marseille.

[ii] Collection de fac-similés 1578-2003 / SÉRIE 10 Facs 13 / L’Union des Coeurs 1804-1815 : Archives de la loge maçonnique de Genève et de la chapelle / CH BGE Facs 1-109.

[iii] Jean-Michel Monod, “Approche de la Franc-Maçonnerie genevoise /1786-1865)”, mémoire de licence présenté à la Faculté des Lettres de l’Université de Genève, 1976.

[iv] Très-humble et très-respectueuse pétition adressée à nos très-honorés Seigneurs les Syndics et Conseil-provisoire [sic] : Très-honorés Seigneurs, instruits du…, BGE.

[v] Francois Ruchon, Histoire politique de Genève 1813-1907. Genève, Jullien, 1953, et W. Rappard, Avènement de la démocratie moderne à Genève 1814-1847, Genève, Jullien, 1942.

[vi] Edouard Burnet, Le premier tribunal révolutionnaire genevois, juillet-août 1794, études critiques, Julien, Genève, 1925.

[vii] Marc-Auguste Pictet était un modéré. Élu en 1782 au Conseil des Deux-Cents, il en démissionna face à un conservatisme ambient qu’il ne cautionnait pas. Il allait être élu en 1793 à l’Assemblée nationale dont il démissionna également en raison des abus du jacobinisme. Membre du tribunal durant le Consulat, il serait encore nommé inspecteur général de l’instruction publique en 1807 et inspecteur général de l’Université impériale l’année suivante. En 1815, il fut l’un des fondateurs de la Société Helvétique des Sciences naturelles.

[viii] Notice sur feu M. Pictet-Diodati, membre du conseil représentatif de Genève, 1832.

[ix] La Constitution de 1814 supprimait l’antique Conseil général des citoyens et concentrait les pouvoirs entre les mains d’un Conseil d’Etat de 25 membres, avec un Conseil représentatif aux attributions limitées permis aux seuls citoyens disposant d’un revenu élevé.

[x] Collection de fac-similés 1578-2003 / SÉRIE 2 Facs 2-3 Jean-Charles-Léonard Simonde de Sismondi 1797-1842 2 / CH BGE Facs 1-109 ; Facs 19, f. 83-106 Correspondance adressée à Etienne Dumont/ CH BGE Facs 1-109

[xi] Olivier Fatio, éd., Genève protestante en 1831, Actes du colloque tenu en commémoration des 150 ans de la création de la Société évangélique de Genève et de la parution du journal Le Protestant de Genève, Labor. et Fides, Genève, 1983.

[xii] Jean-Jacques-Caton Chenevière. Discours prononcé, en partie, en janvier 1838, en présence du Conseil d’Etat / par M. Chenevière, pasteur et professeur, parlant comme orateur de la Vénérable Compagnie, Lausanne : Samuel Delisle, 1838.

[xiii] Olivier Fatio, « Jeûne genevois, réalité et mythe », Bulletin de la Société d’histoire et d’archéologie de Genève, tome 14, 1971, p. 391-435.

[xiv] Jean-Jacques-Caton Chenevière, La puissance des souvenirs : sermon prêché à Genève au Jeûne improvisé, à la demande du troupeau, le 7 septembre 1837, E. Carey, Genève, 1837.

[xv] Jean-Jacques-Caton Chenevière, La lettre suivante, adressée jeudi 12 octobre aux rédacteurs d’une adresse au Conseil d’Etat, Genève, 1837.

[xvi] Journal de Genève, 14.09.1842.

[xvii] Journal de Genève, 21.04. 1838, p. 1.

[xviii] Journal de Genève, 25.04.1838, p. 1.

[xix] Journal de Genève, 28.04.1838, p. 1

[xx] Elie Couriard, De la pétition pour faire prêcher Mr Chenevière, Genève, 1842. Journal de Genève, 30.08.1842, p. 2

[xxi] Jean-Jacques-Caton Chenevière, Lettre de M. le pasteur et professeur Chenevière sur un incident du Jeûne de 1842, Genève : chez les principaux libraires et dans les cabinets littéraires, 1842

[xxii] Journal de Genève, 30.10.1849, p. 2.

[xxiii] Papiers Chenevière 1631 – 1989 CH BGE Ms. fr. 5864 Jean-Jacques-Caton Chenevière (1783-1871), 10 enveloppes dans 1 carton: Correspondance, textes autographes et documents divers Personne(s) : Chenevière, Jean-Jacques-Caton

[xxiv] Bernard Reymond, « Un document, la correspondance entre Henri Druey et Jean-Jacques-Caton Chenevière : (1845-1851) », Revue historique vaudoise (1984), p. 73-222.

[xxv] Marc Chenevière, « En marge du Sonderbund : une correspondance inédite entre le prince Charles de Linange et le professeur genevois Jean-Jacques-Caton Chenevière », Revue suisse d’histoire 40/4 (1990), p. 434-441.

[xxvi] Correspondance, Jean-Jacques Caton, archives du prince Albert, château de Windsor.

[xxvii] Sarah Scholl, En quête d’une modernité religieuse. La création de l’Église catholique-chrétienne de Genève au cœur du Kulturkampf (1870-1907), Alphil, 2012. Simon Butticaz, Christian Grosse (éd.), Unité et diversité des Réformes. Du XVIe siècle à aujourd’hui, Genève, Labor et Fides, 2018. Sarah Scholl, « Gestion du religieux et construction de l’État moderne. Les hésitations du XIXe siècle au prisme de l’expérience suisse », Histoire, monde et cultures religieuses, 2017/3 (n° 43), p. 65-78.

Du CEVA au Léman Express. Le chantier du siècle

Le CEVA, devenu Léman Express, aura nécessité 169 ans d’attente pour voir le jour. Le projet du siècle, bien mal mené depuis son ouverture avec une grève suivie par une pandémie historique, n’a pas encore pu démontrer toute l’ampleur de son potentiel, bien sûr. Mais, à n’en pas douter, cette infrastructure rendra les services tant espérés tant il est vrai que la mobilité est devenue un élément impondérable de notre société, une contrainte générée par la volatilité des emplois, la pénurie de logements et parfois des exigences spécifiques. Le télétravail entraîné par la pandémie deviendra peut-être dans un futur proche une réalité partagée par un grand nombre d’individus – ne le faudrait-il pas d’ailleurs pour une multitude de raisons moins dramatiques qu’une épidémie anxiogène ? – mais l’utilité de ce tronçon ferroviaire reliant la Suisse à la Haute-Savoie par Genève demeurera incontournable.

Alors, l’avenir nous dira si le Léman Express deviendra un jour aussi connu que certains de ses prédécesseurs, l’Orient-Express, le Flying Scotsman, le Riviera Express, le Nord-Express ou l’Oiseau Bleu mais, en tout état de cause, la réalisation de cette infrastructure confirme la prévision du célèbre ingénieur et résistant né à Cruseilles, Louis Armand : « Le chemin de fer sera le moyen de transport du XXIème siècle, s’il parvient à survivre au XXème siècle ».

Pour l’historien, cette aventure ferroviaire représente une opportunité séduisante puisqu’elle permet de mettre en lumière presque deux siècles d’histoire sous de multiples facettes : politique, économique, technologique. Un livre devait donc être écrit ! C’est chose faite. Et j’ai en l’occurrence eu la chance d’avoir la collaboration de mon confrère Gérard Duc pour réaliser cet ouvrage et le concours du journaliste Marc Moulin, célèbre s’il en est à Genève, ainsi que du non moins célèbre artiste Exem qui signe l’extraordinaire couverture. Et puis, pour faire bonne mesure, quelques mots des représentants officiels, de Laurent Wauquiez, président du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes, et de Serge dal Busco, Conseiller d’État, qui signent tous deux des préfaces, semblaient nécessaires.

Il aura fallu plus d’une année pour réaliser ce livre, fouiller les archives et recueillir les témoignages d’un grand nombre d’acteurs du projet CEVA, provenant de tous les horizons politiques, mais également des milieux de la construction et associatifs, ainsi que des pro et des anti-CEVA. L’écriture est maintenant terminée, les mots ont été imprimés. Nous faisons le deuil d’un vernissage, COVID-19 oblige, mais il n’en demeure pas moins que le livre est à présent publié et attend ses lecteurs.

 

Du CEVA au Léman Express. Le chantier du siècle

272 pages

Slatkine

2020

 

Le livre est disponible sur le site de l’éditeur Slatkine et en librairies dès le 11 mai.

L’épidémie de 1957 en Suisse

A la fin de l’année 1956, une épidémie de grippe éclatait en Asie du Sud-Est alors que l’Europe était encore sous le choc de l’insurrection de Budapest et de la crise de Suez, et suivait semaine après semaine la situation en Algérie avec l’opération Djenad menée par les Français dans la forêt d’Adrar au mois d’octobre.

Et lorsque l’épidémie s’étendit à Singapour au mois de février 1957, infectant quelques 250’000 personnes, rares furent les personnes en Occident à remarquer la découverte réalisée par des scientifiques de Melbourne, Londres et Washington qui venaient d’identifier un nouveau virus, une grippe A de type (H2N2). L’actualité tout entière était portée vers d’autres préoccupations !

Et pourtant, la catastrophe était en marche et ne pouvait plus être stoppée. L’épidémie atteignait les États-Unis au mois de juin, entraînant en quelques semaines prêt de 70’000 morts.

Le monde était contaminé en six mois !

Fièvre, pneumonie, œdème pulmonaire, insuffisance respiratoire, un lexique qui nous est aujourd’hui familier allait être décliné sur les cinq continents. En France, la maladie devait causer la mort, selon les estimations réalisées à cette époque, de plus de 10’000 personnes. Des chiffres à prendre avec précaution tant il est vrai que si les décomptes réalisés de nos jours dans le cadre de la pandémie de Coronavirus sont soumis à des appréciations et des méthodologies fluctuantes selon les pays, ils l’étaient d’autant plus il y a soixante ans ! L’OMS allait ainsi estimer le nombre de morts de la grippe de 1957 à environ 2 millions, certains spécialistes avançant le chiffre de 4 millions, avec environ 20% de la population mondiale infectée.

L’épidémie de virus A (H2N2) communément appelée « Grippe asiatique » après avoir été baptisée « Grippe A/Singapour/57 » puis « Grippe A/Tokyo/57 » devait flamber jusqu’en 1958, et circuler durant encore onze ans à travers le monde avant de voir une mutation générant une nouvelle pandémie en 1968, dite « grippe de Hong Kong », bien moins mortelle.

Et en Suisse

En Suisse, le virus de la grippe asiatique était identifié pour la première fois le 9 septembre 1957 chez des écoliers bernois. Dès lors, le service fédéral de l’hygiène public allait recenser régulièrement de nouveaux foyers à travers l’ensemble du pays[1]. Dans la semaine du 29 septembre au 5 octobre 1957, la Confédération annonçait 13’726 cas de grippe, contre 5’931 la semaine précédente, et cinq morts[2]. La semaine suivante, le nombre de personnes infectées se montait à 25’580. Sept malades devaient mourir[3]. Une situation bien meilleure qu’en Angleterre par exemple, qui, le 22 octobre déplorait 591 morts, cumulant ainsi un résultat sinistre de 1787 morts depuis le début de la crise[4].

Les autorités fédérales répliquèrent rapidement en faisant produire dès le mois d’octobre un vaccin polyvalent contre l’influenza par l’Institut sérothérapique et vaccinal suisse de Berne dans le but d’entamer une vaccination de masse[5].

Du temps pour produire suffisamment de vaccins était toutefois nécessaire, délai durant lequel la maladie ne chôma pas. A Genève, à la fin du mois de novembre 430 nouveaux cas étaient enregistrés, puis 241 la semaine suivante avec treize morts en ville et dans les campagnes[6]. Et si l’épidémie semblait être enrayée à Genève à la veille de Noel, alors qu’un Genevois sur sept avaient été atteint[7], tel n’était pas le cas à Zurich qui au même moment décomptait 1’046 cas[8].

Malgré la pandémie, ni la Confédération, ni les cantons ne devaient prendre de mesure de quarantaine – à l’exception de quelques classes d’école dans lesquelles des cas s’étaient déclarés – le médecin-chef du service des écoles du canton de Genève résumant ainsi la situation :

 

« L’épidémie de grippe ne justifie pas pour le moment la fermeture des écoles. Cette mesure serait même défavorable, beaucoup d’enfants dont les parents travaillent risqueraient d’incuber la grippe en jouant dans la rue »[9]. Évidemment la PS4 n’existait pas encore !

 

Les systèmes sanitaires helvétiques suivaient toutefois de prêt l’épidémie et communiquaient avec moult précisions ses différents aspects. En septembre, le Journal de Genève publiait ainsi un très long article scientifique du docteur Pierre Rentchnik dans sa rubrique « Vie médicale »[10]. La télévision suisse dont le service régulier avait débuté le premier janvier 1958 dans trois studios, à Genève, Zurich et Lugano devait également relayer les informations concernant la grippe.

Le calme, tout au long de ces mois de maladie, devait prédominer dans la société helvétique. 1% des malades seraient pourtant hospitalisés, mais l’inexistence de réseaux sociaux, évidemment, permit d’éviter d’attiser les peurs au sein de la population dont le comportement ne changea guère. Il est vrai que l’absence de mesures fortes, comme cela avait été le cas en 1918 lors de la grippe espagnole, n’avait pas mis les esprits en ébullition. Et l’épidémie, au demeurant, devait rester bégnine avec, par exemple, cinquante morts à Genève entre l’automne 1957 et le printemps 1958[11].

La létalité de la grippe de 1957, qui s’éleva à 0,37 %, devait pourtant servir de référence, notamment pour l’élaboration du Plan suisse de pandémie Influenza [12].

 

 

 

[1] Gazette de Lausanne, 21.07.1957.

[2] Journal de Genève, 11.10.1957.

[3] Journal de Genève, 18.10.1957.

[4] Journal de Genève, 22.10.1957.

[5] Journal de Genève, 24.10.1957.

[6] Journale de Genève, 04.12.1957.

[7] Journal de Genève, 03.01.1958.

[8] Journal de Genève, 06.12.1957.

[9] Journal de Genève, 19.10.1957.

[10] Journal de Genève, 28.09.1957.

[11] Journal de Genève, 11.02.1959.

[12] Plan suisse de pandémie Influenza. Stratégie et mesures pour la préparation à une pandémie d’Influenza, 5e édition, Confédération suisse, 2018.

Planète Virus

L’attente, l’attente pour ceux qui se sont retranchés chez eux, l’attente de voir la vague arriver, de savoir si nous serons submergés par ce tsunami invisible ; l’attente de savoir si, nous aussi, nous serons malades. L’attente pour ceux qui, infectés, parviennent dans l’univers immaculé d’un hôpital et qui espèrent en sortir un jour, l’attente pour leur famille angoissée ; l’attente pour tous ces héros anonymes qui affrontent ce mal et dont les blouses blanches ne sont le garant de rien ; l’attente pour ceux qui, contraints de faire fonctionner notre société, se retrouvent confrontés à une insécurité presque palpable que seule une épidémie est en mesure d’initier. L‘attente également pour ces détenus incarcérés en nombre et dont la promiscuité ne leur promet aucune échappatoire si le virus franchit les murs de leur prison ; l’attente pour ceux qui, coincés dans un pays étranger, songent à Robinson ; l’attente encore pour les politiques devant prendre des décisions lourdes de conséquences en espérant le moment le plus opportun. L’attente d’une fatalité que l’on espère oublieuse d’un rendez-vous auquel chacun d’entre nous est convoqué.

Voilà notre apocalypse, révélant peu ou prou la nature de bon nombre d’individus : volontaires mus par une bienveillance spontanée, inconscients imaginant que la pluie ne mouille que le voisin, renfrognés ne vivant que par la critique, capitaines d’entreprise ou de bataillon se démenant au cœur d’une guerre sans ligne de front, philosophes ne sachant de quoi sera fait le lendemain. Chacun conjure l’angoisse qui, soir après soir, vient peu à peu.

Le caléidoscope des réactions humaines se mesure à l’aune de notre civilisation, reflétant générosité et égoïsme, talents et bêtises, noblesse et perfidie, efficacité et chaos. D’aucun en observe les portées en ces jours inscrits hors de notre temps séculaire. Et, au gré des heures à venir, des semaines, peut-être des mois, cette attente fera tomber les masques de bien des personnes, de notre société surtout, mettant en lumière nos forces et nos travers de la manière la plus triviale.

Et puis, lorsque tout sera terminé, car ce jour viendra, nous nous souviendrons. Et comme pour le 11 septembre, il y aura le temps d’avant et le temps d’après le virus. Bien sûr, les juges auto-proclamés et les censeurs auront alors beau jeu d’accuser, de compter et de pérorer – ne le font-ils pas déjà à présent ? – mais le plus important résidera dans l’apprentissage qu’il nous faudra entamer et dont chacun d’entre nous voudra bien fixer les enjeux : reconnaître notre force de réorganisation qui, bon an mal an, apparaît incroyablement dans la soudaineté d’une catastrophe planétaire, mais aussi notre fragilité, nous qui pensions que notre civilisation était à l’abri de phénomènes oubliés dans les livres d’histoire ; accepter que l’argent ne doit être qu’un outil au service de l’homme et non une fin en soi ; s’autoriser à admettre que nous ne maîtrisons pas tout et que dès lors nous aussi pouvons être les jouets du destin ; se rappeler comme l’a fait le Conseil fédéral que la devise de notre pays est « Un pour tous, tous pour un » ; et puis, par-dessus tout, faire taire notre arrogance devant l’immensité d’incertitudes où nous plonge notre attente.

Quelles seront les conséquences du Coronavirus lorsque l’épidémie sera terminée ?

Nous assistons, largement impuissants, à l’impact extraordinaire de l’épidémie de Covid-19 sur nos sociétés occidentales, grippant l’économie, les medias, le quotidien de nombreuses personnes et maintenant l’ensemble de l’Italie. Les autorités politiques surréagissent-elles à l’égard de cette maladie qui, comparée à d’autres fléaux, semble bien anodine ? Et, l’est-elle, anodine ? Il est évidement trop tôt pour mesurer toute la portée de cette épidémie dont le nom, Covid-19, rappelle involontairement les titres de quelques films de science-fiction des années septante[1].

Si une frange de la population estime excessives les mesures prises par les autorités, il n’en demeure pas moins que les événements actuels sont phénoménaux et historiques, ne fut-ce que sous l’angle des mesures prises dans les pays occidentaux puisqu’il faut remonter à 1918 pour observer une mobilisation de cette ampleur. Car pour les scientifiques, un grand nombre de médecins et l’OMS, dont les avis influent peu ou prou sur les décisions politiques, l’une des références paroxysmiques en la matière demeure la grippe de 1918 avec ses 50 millions de morts. Une catastrophe redoutée alors qu’un phénomène épidémique présente des inconnues inquiétantes, expliquant largement les mesures de protection prises actuellement. Des mesures qui mettent en lumière l’antagonisme entre le corps de l’individu que ces mesures entendent protéger, et le corps social impacté moins par le virus que par lesdites mesures. Ces moyens de protection, relativement triviaux, notamment la quarantaine, demeurent en l’occurrence les mêmes que jadis tant il est vrai que pour ralentir une expansion de cette nature, les méthodes les plus simples sont généralement les plus efficaces.

Alors, nous avions déjà les djihadistes, les crises financières, les mutations environnementales, les exodes de réfugiés ainsi que les famines et les guerres, et maintenant, pour parachever cette chevauchée des quatre cavaliers de l’Apocalypse, la maladie endémique. En vingt ans, notre monde a connu de multiples contractions remodelant progressivement nos champs de références, nos valeurs et les aspirations d’un grand nombre, générant une volatilité dans la plupart des domaines. L’historienne Anne Rasmussen, dans le Monde[2], revenait ainsi il y a peu sur l’usage des frontières à travers le temps lors de maladies contagieuses, et il est vraisemblable que nous soyons les témoins au cours de ces prochaines années de nouvelles mutations inhérentes à ces multiples facteurs auxquelles l’épidémie actuelle participera : progrès scientifiques notables, évolutions culturelles, prises de conscience, mais également, à contrario, règlements sanitaires liberticides, récupération politique visant des objectifs xénophobes, radicalisations politiques, régulations déshumanisantes. De multiples changements avaient suivi l’épidémie de grippe espagnole en 1918, indépendamment de la guerre qui se terminait alors, et il y a peu de raisons de penser, à priori, qu’il en aille autrement de nos jours.

Il suffit d’un bref survol sur le continent pour constater que tel est déjà le cas avec la prise en otage de milliers de personnes entre la Turquie et l’Union européenne dont le traitement aux confins de la Grèce est une honte pour la Vieille Europe. Celle-ci, pourtant, devrait se souvenir de son histoire mais, bien au contraire, elle semble frappée d’amnésie en faisant le choix de renforcer le dispositif sécuritaire à ses marges en octroyant de nouveaux financements à Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, en oubliant le droit international humanitaire, la convention des droits de l’homme et la convention de 1951 portant sur les réfugiés. Ce glissement des principes humanistes dont nous nous prévalions il y a encore quelques années et qui, à présent, est soumis à une réal-politique odieuse, n’est pas absent de la Suisse dont les chambres fédérales proposent une nouvelle batterie de mesures pour lutter contre le terrorisme[3]. Une initiative louable tant les séides de l’Etat islamique, de Boko Haram et d’autres groupuscules extrémistes ont démontré leur dangerosité et leur folie meurtrière au cours de ces dernières années, mais qui s’exprime en portant atteinte aux droits fondamentaux et aux droits humains comme le dénonce la plate-forme des ONG suisses pour les droits humains. Une loi pouvant entraîner des mesures de police draconiennes sur la simple base de présomptions élargies à des mineurs de 15 ans, voire de 12 ans selon la situation, confinant à l’arbitraire ! Nous pourrions multiplier les exemples !

Si le Covid-19 pèse sur nos existences et pèsera encore quelque temps, le plus grand danger ne relève-t-il pas de nos angoisses eschatologiques qui fluctuent largement au gré des medias et qui nous poussent à nous retrancher dans des citadelles que nous aimerions interdites à toute forme d’altérité ?

[1] THX 1138 de George Lucas.

[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/06/coronavirus-derriere-l-enjeu-de-la-quarantaine-se-profile-toute-l-histoire-de-l-usage-que-les-etats-ont-fait-de-leurs-frontieres_6032090_3232.html

[3] https://www.admin.ch/opc/fr/federal-gazette/2018/6469.pdf

Genève à l’heure de la grippe espagnole de 1918

Si le coronavirus fait trembler le monde sous l’effet catalyseur des medias, alors même que son taux de mortalité semble osciller à moins de 1% selon les médecins, il ne peut guère être comparé à l’épidémie de grippe espagnole de 1918 autrement plus meurtrière ! Quelles furent les conséquences de cette dernière à Genève ?

Au début du XXe siècle, les maladies épidémiques « historiques » comme le choléra ou le typhus étaient encore fréquentes en Europe, mais si les fléaux se succédaient, la Suisse restait largement épargnée. En 1910, le choléra s’était répandu dans le monde comme une traînée de poudre, causant des dizaines de morts en Italie, et près de 80’000 victimes dans l’ancien Empire allemand. La Turquie, l’Empire austro-hongrois, le Yémen, l’Égypte, le choléra était alors partout, ne cédant sa place qu’en Manchourie où la peste pulmonaire faisait des ravages. En 1911, l’Espagne était touchée à son tour par le choléra, entraînant l’exode de centaines de familles dans le sud de la France, avant de voir l’apparition d’un nouveau fléau, le typhus, qui allait frapper près de 2’500 personne en l’espace de quelques jours. Le typhus devait également se répandre en Suisse mais de manière plus modeste parmi les ouvriers du tunnel du Lötschberg, ainsi qu’à Hérémence, dans le cœur du Valais.

En 1912, l’Occident réagissait enfin. Plusieurs pays organisèrent en janvier une conférence sanitaire internationale à Paris. Une convention devait être signée sur la base du rapport du docteur Calmette, alors directeur de l’Institut Pasteur à Lille, réglant les mesures sanitaires afin d’enrailler les propagations, plus particulièrement de trois maladies pestilentielles : la peste, le choléra et la fièvre jaune. La Suisse, quant à elle, devait mettre une année de plus à consolider son système sanitaire. Le peuple allait ainsi devoir se prononcer sur un nouvel article constitutionnel concernant la lutte contre la maladie et les épizooties donnant à la Confédération la possibilité de légiférer de manière centrale sur les mesures de police sanitaire à prendre contre les maladies transmissibles. Des dispositions communes à l’ensemble du pays pourraient dès lors être envisagées pour lutter contre des affections. L’attention portée à la santé de la population venait de passer un nouveau cap !

Et si le conflit qui éclata en 1914 estompa les craintes liées aux épidémies, la crise de la Grippe espagnole replaça abruptement le sujet sur le devant de la scène.

Alors que la guerre avait bouleversé l’Europe, suivie par les déplacements de populations, de soldats démobilisés, de blessés, de prisonniers et de réfugiés entraînant le désordre et la confusion à travers le continent, le nouveau fléau devait tuer près de cinquante millions de personnes, agonisant dans de fortes fièvres entraînées par des pneumonies ou des surinfections bronchiques bactériennes. Cinquante millions de morts en quelques mois à peine, alors que la guerre avait tué près de dix-neuf millions de personnes en quatre ans[1] (Cette estimation réalisée par l’institut Pasteur a depuis lors été réactualisée par de nouvelles recherches démontrant que ce serait près de 100 millions de personnes que l’épidémie aurait tué à travers le monde).

Originaire d’Asie ou des Etats-Unis, les spécialistes se perdent en conjectures, l’épidémie qui aurait débuté au printemps 1918 allait toucher la Suisse en deux vagues, infectant quelques deux millions de personnes et entraînant le décès de 24’449 personnes entre juillet 1918 et juin 1919. Plus meurtrière que la Première Guerre mondiale, cette épidémie, considérée comme la pire catastrophe démographique du XXe siècle, devait générer de multiples réactions dans les différentes régions suisses.

Genève, à la fin de l’année 1918, attendait la fin de la guerre. Lieu de passage par où transitaient des blessés rapatriés et des militaires étrangers internés, la cité abritait également une communauté étrangère importante faite de déserteurs, quelques 7’000 en 1917, et d’un milieu plus ou moins interlope se fondant au sein de la population. La ville connaissait par ailleurs une situation économique difficile, comme dans presque l’ensemble du pays, provoquant des tiraillements politiques intenses et des craintes de plus en plus fortes portant sur les syndicalistes et les communistes.

Mais le canton devait être confronté à un défi autrement plus lourd, notamment à l’égard de ses capacités sanitaires, à la fin de l’année 1918. Alors que l’armistice résonnait aux clochers de toutes les églises du Vieux Continent le 11 novembre, l’épidémie la plus dramatique que l’Europe avait connu depuis la peste noire de 1348, la Grippe espagnole, débutée dès le mois de juillet prenait de l’ampleur au courant de l’automne. Au cœur de l’été, le 6 juillet, 500 personnes atteintes de grippe avaient déjà été hospitalisées à Genève entraînant une vague de solidarité au sein de la population. Une campagne de dons avait ainsi été levée au cours de ce mois alors que l’automobile-club demandait quant à lui que les propriétaires de voiture puissent mettre ces dernières à la disposition des médecins avec un chauffeur[2]. D’autres encore, profitèrent de cette épidémie pour développer des médicaments de fortune et gagner de l’argent.

Pour faire face à la monté en puissance de l’épidémie, dont les autorités ne mesurèrent que tardivement la portée, la Commission sanitaire genevoise, au cours de l’automne, devait proposer au Conseil d’État de fermer les écoles, d’interdire les spectacles et les cinémas ainsi que les réunions publiques, et d’autoriser les cultes sous certaines conditions. Si le phénomène n’était pas fondamentalement nouveau – certains vieux médecins, comme Henri-Clermont Lombard, se souvenant des épidémies de grippes estivales de 1831 et 1837, ou encore de 1847 qui avaient touché le tiers de la population genevoise et tué de très nombreuses personnes[3] – personne, pourtant, ne se doutait alors de l’ampleur de cette nouvelle crise.

Les chiffres relevés dans les registres de décès portant sur l’année 1918 et 1919 font écho à cette montée en puissance. On relève en effet une intensification du nombre de morts à partir de l’automne 18. On recense ainsi quelques 2’490 décès entre septembre 1918 et mars 1919, soit plus de 26 morts pour 1’000 personnes, alors que la moyenne du taux brut de décès pour l’ensemble du pays pour ce même intervalle de temps était, selon l’Office fédéral des statistiques, de 23 morts pour 1000[4] (Pour rappel, ce taux de mortalité se monte en 2017 à Genève à 6,8 pour 1000). Une mortalité donc plus importante que les années précédentes et suivantes, inhérente à l’épidémie, et une caractéristique genevoise avec son taux plus élevé que dans le reste du pays, vraisemblablement causée par la concentration de population dans la cité. Certains quartiers furent-ils plus touchés que d’autres ? Difficile de répondre à cette question mais il apparaît que la plupart des décès se déroulèrent au sein de l’hôpital cantonal, lequel devait rapidement être saturé par le nombre de patients.

Aussi, dès le mois de septembre, les autorités cantonales sollicitèrent l’armée afin de pouvoir utiliser la caserne des Vernets pour y installer une partie des « grippés ». L’état-major allait toutefois refuser de se passer de ses bâtiments, craignant de devoir héberger des soldats atteints par l’épidémie. La sollicitation de l’hôpital cantonal qui souhaitait le retour des médecins mobilisés pour lutter contre l’épidémie, allait être tout autant refusée.

Les besoins de la population étaient pourtant criants. Le service d’hygiène genevois recensait ainsi quatre-vingt-trois nouveaux cas le 3 octobre. Dépassé par les événements, l’hôpital cantonal qui enregistrait dans son personnel des victimes, tel le chef de clinique Henry D’Arcis[5], dut se résoudre à prendre des mesures drastiques. Ne disposant pas de suffisamment de lits, on utilisa les corridors pour y loger les malades, mais malgré les solutions de fortunes développées par les médecins, la situation allait tourner au drame, emportant des familles entières comme les Babel qui perdirent cinq de leurs membres au cours de l’hiver 1918, ou les Baud dont huit membres décédèrent entre octobre et novembre 1918. La crise était telle que le service du téléphone fut interrompu entre midi et deux heures, ainsi qu’entre six heures et huit heures du soir, quarante employés sur cent étant alors malades. Le 18 octobre, le service d’hygiène dénombrait trois-cent cinquante nouveaux cas de grippe. Et à la fin du mois, Genève comptait 10’189 cas de grippe espagnole[6], soit environ 7% de sa population. Genève voyait alors près de 160’000 habitants[7].

Faute de place, les autorités ne tardèrent pas à demander aux médecins de n’hospitaliser que les cas les plus graves, laissant les autres entre les mains du hasard. La crise de la Grippe espagnole mettait ainsi en lumière de manière cruelle le manque de place qui régnait au sein de l’hôpital[8].

On pourrait s’étonner que les structures qui avaient servi à l’accueil des blessés de guerre les mois précédents, notamment au Grand-Lancy et à Pregny qui pourtant avaient accueilli plusieurs centaines de soldats étrangers[9], ne furent pas réutilisées lors de cette épidémie. Faute de documents ou d’archives à cet égard, on ne peut que se perdre en conjectures et estimer que la nature de la crise autant que l’absence de financement, lesquels avaient été assurés par les nations étrangères lors de l’internement des soldats français et allemands, n’avaient pas permis ce recours.

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelles furent les conséquences de l’épidémie ?

Palliant le manque de places dans les cliniques et l’hôpital, les infirmières visiteuses de la Croix-Rouge autant que le service de ville de Marguerite Champendal œuvrèrent sans relâche au chevet des malades, recrutant d’aventure les bonnes volontés qui se proposaient spontanément.

Dans une Genève traumatisée par la pandémie et ayant abrité deux ans durant des soldats étrangers blessés hors des cadres hospitaliers, des mesures concrètes ne devaient pas tarder. Le 15 janvier 1920, après de multiples séances menées par le docteur Frédéric Guyot, président de la section genevoise de la Croix-Rouge, celle-ci instituait le dispensaire d’hygiène sociale, à la rue des Corps-Saints, devant soutenir les efforts des trois infirmières-visiteuses fonctionnant depuis 1893. Œuvrant tant au sein du dispensaire qu’à domicile, les trois infirmières allaient dans un premier temps enseigner l’hygiène et la propreté, développant des trésors de prévention et secondant les médecins leurs de leurs consultations gratuites auprès de la population (Dans la seconde partie du XXe siècle, le dispensaire de 1920 après avoir subi plusieurs évolutions devenait le SASCOM et intégrait la Fondation des services d’aide et de soins à domicile, devenue en 2013 l’Institution genevoise de maintien à domicile, plus connue sous le nom d’Imad, l’un des piliers fondamentaux actuel de la politique socio-sanitaire du canton).

Par ailleurs, le Conseil fédéral allait promulguer un arrêté, le 18 juin 1920, créant un service sanitaire aux frontières dépendant de l’armée destiné à « dépister les malades ou les suspects et de les signaler aux services d’hygiène cantonaux qui doivent à leur tour prendre des dispositions pour empêcher la propagation des épidémies dans l’intérieur du pays »[10].

L’épidémie avait provoqué une prise de conscience au sein des autorités, mais également un choc psychologique durable.

En septembre 1940, alors qu’une nouvelle guerre faisait rage en Europe, le Conseil fédéral, dont les membres avaient tous vécu l’épisode de la Grippe espagnole 21 ans auparavant, avait ainsi encore renforcé son dispositif sanitaire aux frontières dans le but d’empêcher la pénétration des maladies contagieuses en Suisse. Une angoisse d’autant plus grande que le spectre de la grippe espagnole et des épidémies était rappelé par la presse qui rapportait régulièrement à l’attention des lecteurs les foyers de maladies infectieuses en Europe et dans le monde.

Ainsi, la Gazette de Lausanne écrivait dans ses colonnes, en 1933, que le typhus avait tué quelques 12’000 personnes en Sibérie, suivi quelques mois plus tard par une épidémie de peste bubonique en Mandchourie emportant 600 personnes. En février 1935, ce journal indiquait encore que la grippe avait causé la mort d’une centaine de personnes à Saragosse. En janvier 1937, la presse allait revenir sur la grippe, signalant que les foyers principaux se trouvaient en Allemagne, en Angleterre, au Danemark et aux Pays-Bas, précisant par ailleurs que le Reich avait enregistré plus de 500 morts. En 1938, c’est à nouveau d’une épidémie de typhus dont il est question, qui se développe alors en Angleterre.

La crainte de la contagion était ainsi une réalité dans la Suisse des années 40. Au sein même du Conseil des États, certains parlementaires s’étaient inquiétés de la situation sanitaire de la Confédération, notamment eu égard au rationnement alimentaire de la population et des épidémies qui pouvaient en découler. Une peur qui allait être instrumentalisée dans le cadre de la politique menée sur la problématique des réfugiés. En 1942, l’un des arguments mit en avant par les autorités fédérales, et plus particulièrement par Éduard von Steiger pour fermer les frontières, serait en effet le danger de propagation de maladies contagieuses susceptibles d’être portées par des populations indigentes.

 

[1] Voir Johnson N.P., Mueller J. « Updating the accounts: global mortality of the 1918-1920 “Spanish” influenza pandemic. », Bull Hist Med., printemps 2002, 76(1), p. 105-15. Hervé de Weck, «Avril 1918 – février 1919, la grippe espagnole a tué plus que la guerre!», in Bulletin de la Société jurassienne des officiers février 2009, p. 39-41.

[2] Journal de Genève, 26 juillet 1918.

[3] Journal de Genève, 12 juillet 1918.

[4] https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/population/naissances-deces/mortalite.html

[5] Journal de Genève, 13 août 1918.

[6] Journal de Genève, 27 septembre 1918, p. 2 / 3 octobre 1918, p. 2 / 8 octobre 1918, p. 2 / 22 octobre 1918, p. 2 / 22 novembre 1918, p. 2.

[7] Voir Recensement fédéral de la population, 1er décembre 1960, 9ème volume, canton de Genève, Berne, 1963.

[8] Archives de l’Hôpital universitaire du canton de Genève, Commission administrative de l’hôpital cantonal de Genève, PV, No 8, 1917-1922, fo. 43 / fo 46 / fo 60.

[9] Champel 192 / Genève 1690 / Grand-Lancy 160 / Pregny 188 / Troinex 10 / Veyrier 82

[10] Journal de Genève, 3 mars 1942.

Le consulat nazi de Genève

Nous connaissons, assez étonnamment, relativement mal l’histoire du consulat nazi de Genève. Assez étonnement si l’on considère le rôle que joua la Cité de Calvin, ancien siège de la SDN, et véritable « nid d’espions » durant la guerre ! Un projet de recherches spécifique m’a mené à entamer une investigation parallèle portant sur cet établissement consulaire dont je livre ci-dessous quelques résultats.

 

Au Conseil d’Etat Genève

PAR ARRETE DU 8 MAI CONSEIL FEDERAL A ORDONNE LA FERMETURE DES REPRESENTATIONS ALLEMANDES EN SUISSE – STOP – VEUILLEZ PRENDRE LES MESURES FAISANT L’OBJET DE NOS LETTRES 1 MAI ET 7 MAI 1945 CONCERNANT FERMETURE DES CONSULATS – ETABLISSEMENT DE L’INVENTAIRE ET REPRISE DES BIENS DE L’ETAT ALLEMAND AINSI QUE RETRAIT DES PRIVILEGES CONSULAIRES DES FONCTIONNAIRES – STOP

Berne le 8 mai 1945, Département politique fédéral

 

Telle est la teneur du télégramme que le Conseil d’Etat genevois recevait le 8 mai 1945 de la part du Département politique fédéral. Hitler était mort le lundi 30 avril précédent. Le Conseil fédéral avait pris des mesures dès le lendemain, et ordonnait huit jours après le suicide du Führer la fermeture des représentations allemandes sur le territoire helvétique.

Le 9, un inspecteur fédéral accompagné du secrétaire général du département de justice et police genevois, M. Guillermet, d’un commissaire de police, du chef de la sûreté et de plusieurs gendarmes procédait à la fermeture du consulat sis au 6-8 rue Charles Bonnet non sans avoir procédé à une fouille complète des locaux. A 14h45 de ce même jour, les fonctionnaires suisses commençaient à dresser l’inventaire sous les yeux du consul général Herbert Siegfried, qui était venu remplacer le consul Wolfgang Krauel dans la cité lémanique en 1943, et de ses deux collaborateurs directs, les consuls Gottfried von Nostitz et Werner von Holleben. Outre les meubles, le matériel de bureau, des effets personnels, un revolver, des archives et les dossiers courants du consulat, les gendarmes saisirent l’argent contenus dans les coffres, qui fut versé au Département de Justice et police contre quittance, ainsi que la somme de 19’761.55 CHF remise directement par le consul général, un montant non comptabilisé dans les livres du consulat et destiné exclusivement à la Croix-Rouge allemande. Ce pactole allait être confié à M. von Holleben – l’un des anciens collaborateurs de Konstantin von Neurath lorsque ce dernier avait été Reichsprotektor de Bohême-Moravie – responsable des affaires de la Croix-Rouge allemande à Genève [1].

 

Le service allemand de l’agence centrale des prisonniers de guerre de la Croix-Rouge avait en l’occurrence été déplacé dans le bâtiment électoral en juillet 1943 où s’afféraient de nombreux collaborateurs dans les milliers de dossiers en souffrance. En 1943 justement, à l’issue de la campagne de Tunisie menée par les Alliés, entre le 17 novembre 1942 et le 13 mai suivant, le service allemand ouvrait des milliers de nouveaux dossiers. Washington, au mois d’août 1943, avait communiqué à Genève les noms de 45’000 allemands, capturés au cours des combats, entraînant un effort exceptionnel de la part du service allemand de l’agence centrale qui allait photocopier les « radiogrammes » et dresser de nouvelles fiches [2].

Comité international de la Croix-Rouge, agence centrale des prisonniers de guerre: fichiers [Bibliothèque de Genève, vg p 3232]

Des scellés furent alors posés sur le coffre-fort du consul général Siegfried, ainsi que sur les portes du consulat, dont l’écusson à croix gammée fut bien évidemment retiré. Le secrétaire général du département de justice et police genevois communiquait encore au consul général les instructions du Conseil fédéral concernant les mesures à prendre à l’égard des chefs des représentations allemandes en Suisse et du personnel de ces dernières (possibilité de quitter la Suisse ou de se mettre en règle avec les autorités compétentes de la police des étrangers pour un séjour en Suisse sans privilèges et immunité consulaires). Le Deutsches Heim [3], à la rue du Rhône, et les domiciles des chefs de cette association, véritable foyer du nazisme allemand à Genève, allaient être également perquisitionnés par les inspecteurs de la brigade politique qui saisirent des dossiers et apposèrent des scellés sur les portes de l’organisation [4].

Le Contrôle de l’habitant du canton de Genève allait ensuite demander à la police des renseignements spécifiques sur les membres du consulat allemand et leur inclination politique respective. Le consulat comptait alors, en mai 1945, quelques dix-sept fonctionnaires et sur ce nombre six personnes n’étaient pas – pour reprendre les termes utilisés par le département de justice et police – de fervents nazis, l’une, la secrétaire de Werner von Holleben, et ancienne institutrice des enfants du consul précédent Wolfgang Krauel, étant même suspecte aux yeux des nazis du consulat pour ses tendances trop souples. Un autre, Wolfgang L., s’il ne semblait, quant à lui, pas un grand zélateur du national-socialisme avait tout de même été préposé, lors de sa fonction précédente au consulat de Lausanne, à l’engagement de main d’œuvre pour l’Allemagne.

Et sur les onze autres fonctionnaires, le consul Herbert Siegfried, ancien secrétaire de Ernst von Weiszäcker, un collaborateur de Ribbentrop condamné plus tard comme criminel de guerre et jugé coupable de la déportation de Juifs à Auschwitz, était le nazi le plus éminent de la délégation. L’homme partageait ses convictions avec plusieurs de ses employés comme Albert von Bodman, un fervent nazi et admirateur de Mussolini chargé des articles culturels du consulat paraissant dans la presse et dont la fille était responsable de la direction des jeunes filles hitlériennes de Genève ; avec Heinrich Unland également, le responsable du Deutsches Heim de Genève, avec Wilhelm Schaer, dirigeant du Deutscher Hilfsverein [5] de Genève, avec Curt Drescher, reconnu d’espionnage à Genève durant la guerre précédente de 1914-1918, ainsi qu’avec Jacob E., trésorier de la faction NSDAP de Genève et la fille de ce dernier, Greta, épouse d’un membre du Sicherheitdienst [6].

Quant à Gottfried von Nostitz, consul remplaçant du consul général et sa secrétaire Margarete P., leur double jeu les avait mené à éviter toute suspicion de la part des nazis, leur permettant ainsi de poursuivre les actions de résistance entamées par l’ancien consul Wolfgang Krauel [7]. Von Nostitz resta à Genève jusqu’en mars 1946, son homologue Werner von Holleben parvenant également à demeurer sur les rives du Léman grâce à sa nouvelle fonction de secrétaire de la YMCA (Young Men’s Christian Association) [8].

La plupart des membres du consulat rentrèrent toutefois en Allemagne plus tôt, certains plus vite que d’autres puisque le Conseil d’Etat, fort des renseignements établis par la police au sujet, cette fois, de tous les Allemands vivant à Genève, expulsa quarante individus reconnus comme des nazis notoires. On ignore si parmi eux figurait un éventuel gauleiter local (responsable régional politique du NSDAP) [9] [v], mais quoi qu’il en soit, l’influence nazie à Genève, même si elle avait été effective avec de sinistres personnages tel Georges Oltramare, n’avait jamais eu autant de succès que la Colonie allemande de Zurich qui, en 1941, défilait sur le Letzigrund au son d’une marche militaire, étendards à croix gammée au vent.

Quant au consulat, il allait reprendre provisoirement ses activités en attendant que l’Allemagne retrouve un nouveau gouvernement, ce qui adviendrait en 1949 avec la naissance de la RFA. La représentation allemande à Genève n’allait alors pas tarder à déménager, afin de tourner la page sur un passé compliqué.

 

La photographie en tête d’article illustre la Marche nazie: drapeaux à croix gammée et salut hitlérien au festival sportif de la “Colonie allemande” sur le Letzigrund à Zurich en 1941.

 

[1] AEG/2008 vc 50.4.23 Consulat d’Allemagne.

[2] Revue Internationale, Chronique de l’agence centrale des prisonniers de guerre, 1943.

[3] AFS. E2001D#1000/1551#3210* Verein deutsches Heim, Genf.

[4] Journal de Genève, 10 mai 1945, p. 3.

[5] Organisation nazie de secours pour les tuberculeux allemands établis en Suisse dissoute en 1945 et dont les avoirs saisis par la Confédération allaient être remis à l’ambassade de la RFA en 1953. dodis.ch/9100.

[6] Les noms qui sont précisés appartiennent au domaine public puisque cités dans la presse de l’époque. L’anonymat est préservé pour les autres personnes.

[7] Voir https://blog.nationalmuseum.ch/fr/2019/12/un-vice-consul-nazi-et-resistant-a-geneve. Voir également Jeanne Merle d’Aubigné, Violette Mouchon, Les clandestins de Dieu, CIMADE 1939-1945, Labor&Fides, 1968, p. 47, ainsi que: https://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/incroyable-destin-dun-fonctionnaire-nazi-geneve/story/24206909

[8] L’année suivante il était nommé secrétaire pour les prisonniers de guerre au sein de la Evangelischen Jungmännerwerk à Kassel, puis collaborateur de la Croix-Rouge allemande dans cette même ville avant de reprendre des fonctions diplomatiques.

[9] On ne peut que regretter que le dossier d’expulsion de ces quarante individus, conservé aux Archives d’Etat et consultable sur autorisation, ne contienne plus depuis longtemps la liste nominative de ces personnes renvoyées en 1945.