Les Juifs autrichiens de 1938 et leurs descendants réhabilités dans leur nationalité

 

En 1938, l’Allemagne nazie envahissait l’Autriche et l’intégrait au Reich. Une Autriche alors largement traversée par des courants nationaux-socialistes depuis plusieurs années qui allait accueillir les troupes de la Wehrmacht sans velléité de résistance. Et avec l’Anschluss débutait une vague de persécutions contre les Juifs d’une violence encore inégalée en Allemagne jusque-là. La répression allait être vite hors de contrôle forçant Reinhard Heydrich – celui qui deviendrait Obergruppenführer et vice-gouverneur du protectorat de Bohême-Moravie et qui joua un rôle majeur dans l’organisation de la Shoah – à intervenir et à annoncer qu’il ferait arrêter les nazis autrichiens responsables de ces exactions. Bien sûr, on connaît la suite ! Les persécutions entraînèrent plusieurs vagues d’émigration de Juifs qui fuirent le pays, abandonnant de facto leurs biens aux Nazis. Et le 20 août 1938, cinq mois après l’intégration de l’Autriche à l’Allemagne, Adolf Eichmann mettait en place le Bureau central d’émigration juive afin de vider le pays de sa communauté israélite. 128’000 personnes, au total, devaient prendre le chemin de l’exil au cours de ces années alors que plus de 65’000 personnes étaient exterminées. Ces réfugiés, avec le temps, se disséminèrent sur les cinq continents où eux et leurs descendants bâtirent de nouvelles vies.

Il est notoirement connu que l’Autriche, contrairement à l’Allemagne, n’a guère entrepris de devoir de mémoire et que les études, s’il en existe[1], ne supportent que difficilement la comparaison avec l’examen de conscience auquel s’est livrée l’Allemagne durant ces dernières décennies au travers d’une multitude de publications ou de reportages.

Il faut dès lors sans doute considérer comme historique la décision du gouvernement autrichien qui a adopté en septembre 2019 une loi rendant la nationalité autrichienne aux descendants des exilés de la guerre. Les arrière-petits-enfants de Juifs autrichiens établis en Californie, en Angleterre ou en Suisse pourront dès lors se réclamer de l’Autriche si tel est leur souhait.

Une reconnaissance de ce passé sinistre étonnante alors que l’Autriche oscille sur le fil de l’extrémisme de droite. Car si le gouvernement est actuellement transitoire après l’implosion de la coalition de Sébastian Kurz au printemps dernier, les mouvances populistes demeurent extrêmement vivaces.

Mais l’aspect le plus étonnant de cette décision relève de la géographie politique. En effet, cette loi s’appliquera, dès l’année prochaine, à tous les descendants d’anciens résidents juifs de l’Empire austro-hongrois, de fait à tous les Juifs ayant demeuré entre les frontières du territoire impérial tel qu’il existait encore en 1918. Les personnes ayant dès lors vécu à Prague ou à Budapest sont donc pris en compte, leurs descendants pouvant ainsi se réclamer autrichien sans pour autant habiter en Autriche.

 

 

 

 

 

 

 

 

La loi adoptée il y a deux mois se révèle ainsi symboliquement très forte. Certes, elle reconnaît la répression exercée contre les Juifs durant la guerre, mais elle nie par ailleurs la partition du territoire impérial intervenue en 1919. C’est en fin de compte une forme de prévarication, de négation du traité de Saint-Germain-en-Laye, signé le 10 septembre 1919 entre les Alliés et établissant la paix avec l’Autriche. Un traité qui consacrait la dislocation de l’empire en sept États. Il est vrai que les Autrichiens, en tant que peuple vaincu, subirent la vexation de l’exclusion des négociations de paix, entraînant inévitablement, à l’instar du traité de Versailles à l’égard des Allemands, frustrations, humiliation et colère. Et il est piquant, dans ce contexte, de rappeler que le traité original de 1919, volé par les Allemands en 1940, a disparu depuis lors, sans doute détruit lors des bombardements alliés.

N’y a-t-il donc pas une forme d’instrumentalisation de ce passé mis en œuvre par le gouvernement autrichien ultra-conservateur qui, en utilisant le drame juif de la Seconde guerre mondiale, manipule habilement et de manière éhontée la noblesse d’une démarche se voulant responsable et résipiscente, dans le but de soutenir une idéologie hybris qui, semble-t-il, de nationaliste tend de plus en plus à un impérialisme au sens premier du terme ?

 

 

[1] Par exemple Oliver Rathkolb, Maria Wirth, Michael Wladika, Die “Reichsforste” in Österreich 1938-1945, Wien, 2002. Ou Dirk Hänisch, Die österreichischen NSDAP-Wähler: eine empirische Analyse ihrer politischen Herkunft und ihres Sozialprofils, Wien, 1998.

Bons baisers d’Ankara

En 1922, Smyrne, l’actuelle Izmir, brûlait alors que les communautés arménienne et grecque étaient massacrées par les troupes kémalistes. Dans la rade, face aux quartiers en feu, nombre de navires battant pavillon occidental assistaient au drame sans réagir pour autant. Leurs équipages devaient même repousser les quelques malheureux qui avaient eu l’idée de trouver refuge à leur bord.

Moins d’un siècle plus tard, l’Occident reste tout aussi impassible devant l’attaque brutale menée par la Turquie sur les Kurdes, les alliés inaliénables de l’Europe et des États-Unis dans la guerre contre l’État islamique. Les uns condamnent, les autres conseillent, certains menacent, mais sur le terrain, ceux qui étaient hier en première ligne pour combattre la Grande Menace et éradiquer les promoteurs des vagues d’attentats en Europe et en Afrique, sont bel et bien lâchés.

On se souvient évidemment de Cabu et de ses collègues, tués dans la rédaction de Charlie Hebdo en janvier 2015, de la tuerie du Bataclan la même année, des attentats suicides en Belgique l’année suivante, de Westminster en 2017, et de tant d’autres. Mais qui se souvient de ceux qu’il nous faut bien appeler « combattants de la liberté », mourant sur de lointaines lignes de front dans un désert proche-orientale pour défendre, en fin de compte, les valeurs qui sont les nôtres, la liberté d’expression et la démocratie ?

Et voilà que soumis à un revers à l’issue d’une guerre plus manichéenne que d’autres, nos défenseurs peuvent compter sur notre profonde et sincère réprobation à l’encontre de leur assaillant. D’aucun, en d’autres temps, auraient estimé cette passivité comme un acte de trahison. Est-ce là le signal que l’Occident veut donner à ses alliés à travers le monde ? En juillet 2015, je m’entretenais avec un Peshmerga en guerre contre les djihadistes dans le but de lui demander ce que lui et ses frères d’armes pensaient alors de la situation. Qu’en serait-il aujourd’hui ? https://blogs.letemps.ch/christophe-vuilleumier/2015/07/09/les-combattants-de-loubli/

À force de tourner le dos, la solitude restera la seule compagne de route des quelques démocraties qui se targuent encore d’éthique et de tolérance.

Cette agression met en lumière la peur, peur que les bouchers qui faisaient régner la terreur il y a peu de temps encore, recouvrent une partie de leur pouvoir de nuisance. C’est en tout cas là l’essentiel de l’analyse des experts, relayés par les media, qui, le plus souvent, placent pudiquement au second plan l’isolement des Kurdes. Quant à l’odieuse prise d’otage de plus de 3 millions de personnes, utilisées comme du bétail et moyen de pression pour exercer un chantage sur l’Europe, nul ne semble s’en soucier à l’exception d’ONG déjà débordées par les crises humanitaires qui se succèdent depuis des années. 60 millions de réfugiés, c’est le nombre de malheureux chassés de leurs terres à travers le monde. 3 millions de plus ou de moins, finalement … ! « L’exil, c’est la nudité du droit » disait Victor Hugo. Faut-il que nos sociétés modernes, technologiques et consuméristes en soient restées à un stade d’évolution morale aussi archaïque pour évaluer le prix d’une vie humaine à l’aune de son utilisation politique ? Or, à l’évidence, voilà des années que la Turquie d’Erdogan nous démontre son repli sur des valeurs ultra-conservatrices et nationalistes, la tentative de renversement du pouvoir d’Ankara, en juillet 2016, en était d’ailleurs un signale d’alarme spectaculaire. Et si l’on pouvait se demander alors « quelles seraient à terme les conséquences internationales d’une puissance nationaliste aussi imposante que la Turquie sur le Proche-Orient complètement déstabilisé par les criminels de Daesh, et où certains vieillards se souviennent que leurs parents craignaient les Ottomans et leur empire séculaire », https://blogs.letemps.ch/christophe-vuilleumier/2016/07/, nous commençons à peine à en percevoir la réponse.

Les temps obscurs de la Romandie révélés

Publié à l’occasion des expositions de Sion et de Lausanne, de juin 2019 à juin 2020, le livre Aux sources du Moyen âge, entre Alpes et Jura décline sur plus de 280 pages la vie de nos ancêtres, de l’an 350 au XIe siècle.

En l’année 350, alors que l’encre du Codex Vaticanus, la bible rédigée en grec avec des lettres onciales, n’est pas encore sèche, et que le royaume de Méroé s’effondre en Nubie, le territoire recouvrant l’actuelle Suisse romande vit toujours à l’heure de Rome. Quarante-cinq années supplémentaires seront nécessaires pour que l’Empire d’Occident s’évanouisse. C’est bientôt le temps des Burgondes venus de la lointaine île brumeuse de Bornholm, dans le septentrion, puis des royaumes francs et carolingien et, enfin, des héritiers de Charlemagne, près de sept siècles d’histoire, soit la durée qui nous sépare de nos aïeux contemporains de la peste noire de 1347.

C’est une constellation d’auteurs pour une multitude de thématiques différentes qui se succèdent tout au long du livre : paysages urbains, toponymie, voies de communication, artisanat, christianisme et survivances païennes, monastères, langages, musique, écriture, tsunami de 563 ! Cet ouvrage, accessible à tous, fourmille d’informations, de photographies, de restitutions infographiques et d’illustrations particulièrement frappantes.

Dirigé par l’archéologue Lucie Steiner, en collaboration avec Justin Favrod, le rédacteur/éditeur bien connu de la revue d’histoire Passé simple, ce livre magnifique ne peut que passionner. Il aborde non seulement une période de notre histoire peu évoquée, mais il cumule encore l’excellence scientifique à l’art difficile de la vulgarisation.

Mais attention, que la lecture de ces textes n’empêche pas pour autant les amateurs de visiter l’exposition en cours.

https://www.musees-valais.ch/musee-histoire/expositions/item/1387-aux-sources-du-moyen-age-des-temps-obscurs.html

 

 

Aux sources du Moyen âge, entre Alpes et Jura de 350 à l’an 1000, sous la direction de Lucie Steiner, en collaboration avec Justin Favrod, Infolio, 2019.

 

Chêne-Bourg, entre passé et avenir

Il est des territoires particuliers, marqués par une géographie spécifique, des frontières politiques, des contraintes physiques ou des passés déterminés donnant aux villes et à l’urbanisme des traits et des morphologies reconnaissables. Qui a vu Berlin, New-York ou Hong-Kong en sera convaincu. Autant de cités dont les verticalités viennent pallier l’exiguïté des terres disponibles.

Genève présente également des singularités, de même nature, ce canton-ville formant une enclave chez son grand voisin, la France. Son arrière-pays limité, son attraction économique, son histoire prestigieuse sont autant d’aspects que chacun d’entre nous connaît. La destruction des fortifications de la ville, en plein XIXe siècle, l’établissement de la Société des Nations à l’issue de la Première Guerre mondiale puis la création de son aéroport en 1920 avec l’ouverture de la première ligne transatlantique en 1947 ont été autant de révolutions dans son destin, déployant leurs impacts à travers les décennies. En ce début de XXIe siècle, Genève n’est plus le canton de jadis. Cent ans d’évolutions ont modifié son profil, sa population et sa portée régionale et internationale. Les vertes campagnes qui entouraient encore la ville il y a quelques décades, ont cédé la place à de nouveaux quartiers s’inscrivant dans une urbanisation faisant souvent polémique de nos jours.

Qu’en est-il dès lors de Chêne-Bourg, aux portes de Genève ? Qui, en 1869, lors de la création de la commune, aurait pu en deviner le destin et sa croissance ? Sur le chemin de la cité de Calvin depuis les temps les plus anciens, le bourg est soumis à de profondes mutations depuis la fin du XXe siècle qui s’inscrivent naturellement dans son histoire et déterminent une nouvelle appréhension de l’environnement communal et régional, contractant les temps de déplacement en facilitant les accès à Genève et à la Suisse, mais également à la France voisine. Ses enjeux actuels sont, paradoxalement, étrangement et largement similaires à ceux des époques précédentes, tournés notamment vers des questions de circulation. Lieu de passage depuis le Moyen-âge pour les voyageurs venant du Chablais savoyard à Genève, ou inversement, Chêne-Bourg profita de sa situation de « relais » tout en étant la victime des travers en découlant. Il n’en va pas autrement aujourd’hui puisque la commune demeure, en plus des flux de ses propres habitants, sur le chemin de ceux venant de plus loin avec tous les maux inhérents au trafic de transit, au bruit et à la pollution. Autrefois village-rue le long d’une route aux dénominations variant dans le temps, la commune demeure un espace traversé de part en part par des voyageurs journaliers souvent indifférents à la ligne d’horizon qui défile devant leurs yeux. Depuis la fin du XXe siècle, de grands débats se succèdent à cet égard, impliquant plus particulièrement le centre historique de Chêne-Bourg et bouleversant parfois un paysage séculaire, comme lorsque le dossier épineux du « Goulet » trouva son terme en 2002 avec le remplacement d’un bâti ancien et peu entretenu par un nouveau bâtiment abritant commerces, ateliers d’artistes et logements. Dans le même temps, Chêne-Bourg, proche de la cité, bénéficie de cette proximité et des mannes que l’autorité cantonale accorde pour les aménagements multiples des joyaux de sa couronne.

Ce nouvel ouvrage, qui a constitué pour moi une belle aventure à travers le temps, fera l’objet d’un vernissage à Chêne-Bourg le 22 juin prochain en présence de M. le Conseiller d’État Thierry Apothéloz et de Mme le maire Beatriz de Candolle.

 

 

Christophe Vuilleumier, Chêne-Bourg, entre passé et avenir, Slatkine, Genève, 2019. Disponible en librairie dès le 28 juin.

Smartphone, un lent poison ?

En 1454, Gutenberg inventait l’imprimerie. Une révolution technologique qui devait inéluctablement modifier l’évolution de l’Occident puisque dès lors, la multiplication et la diffusion de textes imprimés, de livres et de gravures allaient irriguer de savoirs et de connaissances des populations ancrées dans l’oralité. Dès lors, écriture et lecture devinrent progressivement usuelles, permettant l’accès aux sciences et aux idées à un nombre grandissant de personnes. Une invention avait créé une opportunité, générant en peu de temps un besoin, modifiant finalement des normes sociales, concourant notamment à la redécouverte d’une érudition antique, à un schisme religieux et à l’émergence d’une conscience de l’individu.

En 1992, IBM inventait le premier smartphone qui serait commercialisé deux ans plus tard. On sait ce qu’il adviendrait ! De progrès technologiques en campagnes marketing, la téléphonie mobile allait être popularisée, devenant le compagnon de tous les instants de l’écrasante majorité de la population. Et pour cause ? Téléphonie bien sûr, mais également accès à de multiples messageries, et, évidemment, Internet.

Omniprésent, presque omniscient, Internet, nouveau « dieu », ne devait pas être celui de la sagesse puisque tout, des plus belles réalisations aux aspects les plus sombres et les plus vils de l’humanité, allaient en constituer les épitres et les versets. Un catalyseur extraordinairement efficace, une porte dont nous avons donné les clés à nos enfants puisque ceux-ci à présent possèdent, parfois dès leur dixième anniversaire, un smartphone. Cet outil sans précédent, autorisant des jeux sans cesse renouvelés, abrutissants pour la plupart, violents et dénués de cohérence, permet les réseaux sociaux, bien souvent caniveaux des aspirations les pires, et le spectacle de Youtubeurs, nouvelles stars numériques balançant aux quatre vents des contenus se voulant attractifs et dépassant rarement le niveau du vulgaire.

Tous les parents le savent, le smartphone est devenu une « drogue » profondément addictive dont les enfants sont les victimes les plus sensibles. Sensibles car les dynamiques d’émulation, de construction identitaire et d’appartenance au groupe auxquelles sont soumis les enfants ne permettent guère aux parents de faire l’économie de cette technologie qui, à défaut, est génératrice d’exclusion. Et tout comme la presse de Gutenberg, le smartphone modifie inéluctablement les champs de références, les valeurs et les normes sociales rendues bien plus perméables à la violence, au sexe et au cynisme qu’elles ne l’étaient jadis par l’effet conjugué d’Internet et du premier de ses media, le smartphone.

Ne pourrait-on pas se poser la question d’une législation prohibant le smartphone pour les mineurs, à l’instar de l’alcool ? Une telle interdiction ne serait pas la panacée, mais du moins permettrait-elle aux enfants d’éviter l’usage de ces objets dans les lieux publics et les écoles et ainsi d’en restreindre quelque peu les effets. Car en définitive, il serait également possible à contrario de se demander ce qu’il en sera des normes sociales qui seront celles de nos enfants une fois devenus adultes en laissant à l’addiction aux démons du Net la possibilité de s’étendre sans entraves.

Au trou!

Au trou ! Perspectives romandes sur les prisons d’hier et d’aujourd’hui. Voilà un livre, publié par la Société d’histoire de la Suisse romande, qui embrasse sur le long terme la problématique de société que constitue l’emprisonnement dans l’espace romand, une première en Suisse puisque les monographies portant sur le sujet se sont attachées jusqu’à présent à des établissements spécifiques et non à un ensemble de lieux au cours d’époques différentes.

Cet ouvrage recueille les contributions d’une dizaine d’historiens qui travaillent sur la problématique carcérale, toutes périodes confondues, et c’est Irène Herrmann, professeure à l’Université de Genève, qui en signe la conclusion. Celle-ci relève l’irrégularité des processus inhérents à la prison au cours des siècles, prisons qui forment « une image mosaïque, voire même kaléidoscopique », une singularité résultant de la dispersion de pouvoirs cantonaux s’adaptant à des réalités régionales, temporelles et financières.

Et ce livre est à la semblance de sa thématique générale, varié ! Quelle fut la nature des emprisonnements au Moyen-âge dans l’ancien comté de Neuchâtel – de quelle réalité relevait la « prison de guerre » au XVe siècle – et quel fut le lien organique entre religion et emprisonnement ? Des sujets auxquelles s’ajoutent des contributions portant sur la fonction de l’architecture carcérale dans les modalités d’évolution de la justice, sur les mesures disciplinaires prises par l’armée, ou sur l’internement administratif.

Et si les conceptions de la prison varient entre hier et aujourd’hui, avec, de nos jours des régimes plus humains et des temps de détention généralement plus longs, le lecteur remarquera sans doute le rôle que jouèrent les prisons dans le renforcement de la puissance des pouvoirs publics, véritable marketing étatique sur le monopole régalien de l’usage de la répression, longtemps remis en question par des pouvoirs locaux ou le principe de la guerre privée. Une affirmation du pouvoir, à la vue de tous, que les exemples que furent Saint-Antoine à Genève ou la prison de l’Évêché à Lausanne viennent démontrer. La disparition des bâtiments carcéraux de l’espace urbain – les prisons ayant été pour la plupart repoussées aux confins de la ville et de la campagne pour de multiples raisons entre la fin du XIXe siècle et le XXe siècle – a sans doute entraîné un effacement, du moins partiel, de la fonction dissuasive que la geôle exerçait jadis. Un livre portant à la réflexion à plus d’un titre !

 

 

Table des matières

Avant-propos

Françoise Vannotti

Introduction

Jean-Daniel Morerod

La typologie de l’emprisonnement à la fin du Moyen-âge et son application dans le comté de Neuchâtel

Olivier Silberstein

La prison de guerre à la fin du Moyen-âge

Rémy Ambühl

Entre purgatoire terrestre et enjeu de souveraineté : rôle et fonction des geôles lausannoises (fin XVe-début XVIes)

Lionel Dorthe

La nouvelle prison de Neuchâtel (1826-28) : moderniser l’architecture pou réformer la justice

Claire Piguet

Le Bois-Mermet, du concept à l’usage. Création et évolution d’une prison romande

Christophe Vuilleumier

Mesures disciplinaires et justice militaire : la prison dans l’armée suisse (1874-1918)

Ignace Cuttat

Naissance du système pénal et carcéral du canton de Vaud

Léa Berger-Kolopp

Lettres de cachet républicaines ? L’internement administratif pour inconduite et fainéantise dans le canton de Neuchâtel (1939-1963)

Matthieu Lavoyer

Conclusion

Irène Herrmann

 

Au trou ! Perspectives romandes sur les prisons d’hier et d’aujourd’hui, sous la direction de Jean-Daniel Morerod et Olivier Silberstein, SHSR, 200 p, 2019.

Historiens contre politiciens

Entre 1990 et 1994, le Rwanda sombrait dans l’enfer d’une guerre civile et ethnique. Le génocide des Tutsis fut alors largement relayé par la presse devant les yeux de l’Occident qui découvrait avec effarement que le massacre de masse n’était pas l’apanage de son histoire. La France, championne des commémorations, a souhaité marquer ce funeste événement en opérant un devoir de mémoire. Une entreprise louable que de nombreux pays, notamment d’Europe de l’Est, n’ont jamais entamé à propos d’autres épisodes historiques aussi macabres.

On pourrait toutefois se demander pourquoi le gouvernement français a décidé de commémorer des événements s’étant déroulés à des milliers de kilomètres de ses frontières. Quel fut le rôle de la France dans cette sombre affaire, en sus de son intervention du 4 octobre 1990 pour aider à évacuer des occidentaux et de son soutien militaire (Opération Noroît) au régime du président Habyarimana jusqu’à la mise en place des troupes de l’ONU en 1993 ? Faut-il que des fantômes hantent les corridors de l’Elysée ou que la constitution du gouvernement intérimaire rwandais sous l’égide de l’Ambassade de France à Kigali en 1994[1], quelques jours avant le déclenchement des massacres, ne nécessitent quelques éclaircissements, quelques justifications, aux yeux de certains[2] !

L’Elysée a donc voulu instituer une commission d’enquête constituée d’historiens pour investiguer dans les archives de la République sur le rôle de la France au Rwanda entre 1990 et 1994, une commission d’experts comme la Suisse en a l’habitude. Celle-ci a vu en effet des commissions similaires se créer notamment la fameuse commission Bergier en 1995, celle sur les relations de la Suisse avec l’Afrique du Sud quelques années plus tard[3], ou encore celle sur l’internement administratif qui est en train de boucler ses travaux[4].

La France débute ainsi un exercice fort respectable. Mais voilà, avant même la constitution de son cénacle d’experts, que la polémique faisait déjà rage. Deux historiens, Stéphane Audoin-Rouzeau et Hélène Dumas, des spécialistes du sujet salués par leurs pairs, étaient en effet récusés par la présidence alors même que leur implication dans cette commission semblait naturelle. Cette décision, dans le contexte de la crise des gilets jaunes, ne pouvait que déclencher l’ire d’un grand nombre d’historiens français, soutenus par plusieurs de leurs collègues étrangers.

Aussi, Christian Ingrao, chercheur au CNRS et historien dont la renommée internationale est incontestée, s’est-il attelé à la rédaction et à la diffusion d’un manifeste pour s’insurger contre une décision qui n’a de cesse d’étonner et de soulever des questions dérangeantes pour la France de Mitterrand[5]. « Quelle légitimité aura une commission qui se prive ici de la seule chercheuse française spécialiste du génocide parlant le Kinyarwanda ? Quelle perspective peut avoir une commission qui exclut un historien dont la très grande expérience en matière d’anthropologie historique des violences de masse et partout reconnue ? ».

Un questionnement qui tombe sous le sens et qui met en lumière soit les jeux de clientélisme régnant dans les universités, soit une véritable volonté politique confinant à une instrumentalisation du passé. Or, parmi les quelques centaines de signataires du manifeste, Henry Rousso dont la notoriété s’étend au-delà du cercle des historiens pour ses travaux autour de la présence et des usages du passé ! Un historien qui, lors du procès de Maurice Papon, avait été cité à comparaître en tant que spécialiste de la Shoah et qui avait refusé de se présenter à la barre, soulignant le risque d’une confusion entre le rôle de l’historien et celui du juge. Un historien faisant office pour beaucoup de référence déontologique, et dont le soutien à la démarche critiquant la constitution de cette commission d’enquête laisse entendre la pertinence de la revendication.

L’anthropologue Pierre Clastres s’exclamait « l’histoire des peuples dans l’histoire, c’est l’histoire de leur lutte contre l’Etat ». Il semblerait qu’il en aille de même pour les historiens. Mais ces derniers pourront-ils suffisamment se faire entendre ?

 

 

[1] Le gouvernement intérimaire rwandais est mis en place après la mort du président Habyarimana, le 6 avril 1994, dans l’attentat visant son avion.

[2] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/04/05/genocide-au-rwanda-personne-ne-peut-obliger-bertinotti-a-ouvrir-les-archives-mitterrand_5446343_3212.html

[3] Rapport final de synthèse du PNR 42+, rédigé par le Professeur Georg Kreis.

[4] https://www.uek-administrative-versorgungen.ch/la-cie#Equipe. Cela sans compter encore les études spécifiques telle celle dirigée sur l’affaire des fiches par Georg Kreis, Staatsschutz in der Schweiz, die Entwicklung von 1935-1990, Bern, Stuttgart, Wien : Haupt, 1993.

[5] https://medium.com/@christianingrao/le-courage-de-la-v%C3%A9rit%C3%A9-a50534b3d3bb?fbclid=IwAR2gyMV2ujEnL3HbabqR2UTcXBwR_BZNGi1UFtRWC9z0mRzKdLinf4hcHZo

L’Internationale fascisante

Il suffit de consulter un site nauséeux de droite extrême croisé au détour d’un réseau social pour que les algorithmes dédiés révèlent bientôt un panel de sites de nature tout aussi abjecte se dissimulant parfois sous des atours éducatifs ou culturels. Les réseaux sociaux contribuent ainsi indéniablement mais sans velléité particulière à la constitution d’une « Internationale fascisante » se dérobant dans les replis insaisissables du Web. Car c’est bien de cela dont il est question. Xénophobes, racistes, eugénistes, islamophobique, antisémites, néo-païens, identitaires, faisant l’apologie de personnages comme Guillaume Faye, l’un des promoteurs du GRECE – cette entité rappelant inévitablement le sinistre Ahnenerbe nazi – ces sites suivis par des milliers d’internautes distillent pour les uns des messages dont les connotations raciales ne laissent aucun doute, et pour les autres des flots d’insanités injurieuses, tous dénués, bien sûr, d’appareil critique et de référencement scientifique. Idéologiques, beuglant des imprécations haineuses et ségrégationnistes, allant même parfois jusqu’à prôner des thèses négationnistes entre deux intermèdes musicaux néo-nazis lorsqu’il s’agit de podcasts, ces sites participent au rapprochement d’individus partageant des opinions similaires et à des dynamiques de prosélytisme en conférant, grâce au soutien d’une communauté de pensées fut-elle virtuelle, un sentiment de légitimité. Le petit nazillon jadis caché dans sa cave à remâcher sa haine, dans l’intimité de ce que nous pensions être une marginalité dépourvue de tout sens critique cohérent et historique, peut maintenant apostropher notre société de toute sa morgue, avec l’assurance d’appartenir à une cohorte de groupuscules véhéments ayant d’autant plus d’aplomb que les Bolsonaro, Trump, Poutine, Andrzej Duda ou Matteo Salvini, notamment, champions d’une radicalité élevée au niveau de gouvernements dits démocratiques déplacent les curseurs d’une moralité qui, hier encore, admettait l’altérité.

Il aura fallu ainsi deux générations à peine pour que le souvenir des 60 millions de victimes de la Seconde Guerre mondiale, des horreurs de la Shoah et d’une industrie de mort systématique soit écarté du champ de références morales d’un nombre grandissant de personnes, dont certains principes fondamentaux avaient été fixés dans le cadre du procès de Nuremberg. Et s’il est vrai que nombre de pays de l’ex bloc de l’Est, comme la RDA, n’ont pas déployé d’efforts considérables en termes de devoir de mémoire comme l’a fait l’ancienne RFA, atténuant d’autant l’histoire des crimes nazis et la prégnance d’actes indicibles, on peut difficilement dire de même de l’Occident. Faut-il que les racines du mal soient profondément enracinées, un mal qui, s’il était banal dans le IIIe Reich comme l’a si bien relevé Hannah Arendt, ne l’est pourtant plus depuis cette sombre époque. Et pourtant, voilà qu’à nouveau cette idéologie mortifère étend son ombre non seulement sur le Web, mais également dans le monde réel au travers d’une multitude d’actes condamnables.

Et si l’enseignement de l’histoire représente indéniablement une stratégie sur le long terme pour éduquer les personnes et balayer ces vieux démons – un enseignement en perte de vitesse faut-il le rappeler – des mesures de sensibilisation devraient également être développées pour rappeler aux internautes que chacun d’entre nous porte une part de responsabilité personnelle lorsqu’il relaye publiquement un message stigmatisant des minorités.

 

Les vétérans suisses du IIIe Reich

La polémique sur les pensions de guerre allouées à d’anciens combattants du IIIe Reich déclenchée par des députés belges scandalisés prend progressivement de l’ampleur. 2’033 personnes bénéficieraient encore de nos jours, dans une cinquantaine de pays, de ce fonds. Un sujet éminemment sensible, ce d’autant plus que les victimes du Nazisme ont dû attendre des années pour recevoir une compensation.

En Suisse, quarante-neuf personnes toucheraient une retraite complémentaire de la République fédérale allemande pour s’être battu dans les armées de Hitler[1]. La guerre s’étant terminée il y a 74 ans, ces vétérans ne peuvent être que des centenaires, âgés de 92 ans au mieux s’ils se sont engagés en Allemagne en 1945 à 18 ans. De nombreux cas de figure peuvent en l’occurrence exister, une casuistique rendue plus compliquée encore puisque à l’évidence, les preuves écrites et les archives concernant ces personnes, si elles sont existantes – l’Allemagne fédérale s’étant forcément basée sur des documents attestant l’engagement militaire de ces individus – ne sont ni aisément accessibles, ni forcément complètes.

On ne peut guère reprocher l’octroi de pensions d’invalidité à d’anciens combattants de la Wehrmacht. Dieu sait que les guerres propres n’existent pas, mais le service rendu à la nation prime. N’importe quel pays verse en effet à ses vétérans blessés de telles prestations à moins qu’il ne s’agisse de criminels de guerre. Pourquoi en irait-il autrement de l’Allemagne ? On sait toutefois que des unités de la Wehrmacht prirent une part active dans les processus d’extermination en Europe centrale et orientale prétextant une guerre de partisans, vraie en partie seulement. Déterminer toutefois les responsabilités d’individus perdus dans la masse de corps d’armée mobiles dont certains se tinrent éloigner des exactions paraît compliqué.

Restent les SS ! Le procès de Nuremberg a en l’occurrence statué sur la Schutzstaffel en déterminant qu’il s’agissait d’une organisation criminelle à l’exception des Reiter-SS[2] ! Or – et c’est certainement à ce titre que ces 49 Suisses pensionnés peuvent être évoqués – seule la SS engageait dans ses rangs des non-Allemands. Antisémites, animés par une crainte viscérale du bolchevisme, la plupart de ces volontaires étrangers entrèrent dans la SS, devenue une véritable armée internationale au cours de la guerre, pour défendre une idéologie dans laquelle ils se reconnaissaient. Paradoxe malheureux, c’est en l’occurrence le Suisse Franz Riedweg, un proche de Himmler, qui était chargé de recruter les Freiwilligen dans la Waffen SS et dans la SS germanique ainsi que dans les Sturmbanne composés de non-Allemands résidant en Allemagne[3].

Quel était donc le statut de ces 49 Suisses, peut-être binationaux au demeurant ? Tous ne devaient pas avoir le profil de Johan Eugen Corrodi, ce major suisse devenu SS-Oberführer, incorporé sur le front de l’Est, dans le Groupe d’armées centre de Fedor von Bock lors de l’opération Barbarossa, puis en Italie sous les ordres directs de l’Obergruppenführer Lothar Debes[4]. Seule une étude, cas par cas, de ces pensionnés pourrait nous en apprendre plus sur la participation de ces individus dans les armées du IIIe Reich.

Quoi qu’il en soit, cette polémique intervient alors que l’antisémitisme et le néo-nazisme enflent à travers l’Europe entière, prenant des tournures inquiétantes en Pologne, en Ukraine, voire en France, une occasion à saisir peut-être pour rappeler concrètement les horreurs de la Seconde Guerre mondiale dont les générations les plus jeunes semblent de plus en plus oublieuses.

 

Voir également l’article de TV5 Monde sur le sujet:

https://information.tv5monde.com/info/ces-collabos-nazis-qui-continuent-de-toucher-des-indemnites-de-l-allemagne-287394

 

 

[1] https://www.letemps.ch/monde/scandale-retraites-nazies-setend?fbclid=IwAR2Uo82lAghycncgGZM5b2BMqTP7OvuAthvXyGXv2z84KpboleFR_uy5UjQ

[2] https://www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2006-3-page-93.htm?fbclid=IwAR2PaqQs557r9hWkItVjKDmV-GW8IQ09rJ63In4YovE63Mf_HxesAUXm-Xc#

[3] [3] Marco Wyss, Un Suisse au service de la SS, Franz Riedweg (1907-2005), Alphil, 2010.

[4] François Wisard, Un officier suisse dans la SS, Johann Eugen Corrodi, Alphil, 2018.

Des cadavres dans les placards

Il n’est pas d’épisode historique important sans qu’un flot de commémorations en découle a posteriori. Et lorsque cent années se sont déroulées, les célébrations revêtent vite les atours d’une Grand’messe. Cent ans, période symbolique dieu sait pour quelle autre raison que la rondeur de ce nombre !

Devoir de mémoire, occasion de regonfler les voiles de la nation à l’heure du réveil des souverainistes en Europe – les deux peut-être – les commémorations historiques sont soutenues par les uns, critiquées par les autres, polémiques lorsque le souvenir d’un général héros d’une guerre et traître lors de la suivante est évoqué. Ces solennités permettent quoi qu’il en soit des regains d’intérêts dans une communauté historique qui se saisit de ce passé pour revivifier les recherches et dégager de nouveaux objets d’étude. Quelle en est la raison ? Les historiens se laissent-ils submerger par une thématique poussée sur le devant de la scène médiatique par des journalistes à l’affût d’un « événement mémoriel » ? Sont-ils conscients des enjeux de mémoires et des dérives potentielles si ce passé était laissé à la seule compétence d’une société civile travaillée par de multiples tendances politiques ? Participent-ils de cet inconscient collectif qui, à l’instar des hirondelles qui prennent instinctivement les routes du sud en automne, les incite à se tourner vers ces moments forts du passé précisément lors de dates anniversaires ? Certains auront peut-être des éléments de réponse à cette question bien que l’on puisse sans doute imaginer que la réponse ne soit ni unique ni bien singulière.

Le centenaire de la guerre de 14-18, puisque c’est de cela dont il est question, a donc été porteur pour la discipline historique. Dans les pays occidentaux, hantés par ces souvenirs de fer et de sang, s’organisèrent bien vite des expositions et des conférences. Des livres allaient paraître et des documentaires plus ou moins bien faits être proposés à l’appétence d’un public attentif aux mots « Guerre mondiale »[1].

En France, championne toutes catégories de la commémoration, le gouvernement mettait sur pied en 2012 le projet « Mission du centenaire » au travers de ses institutions dont l’objectif était de proposer le « programme commémoratif de la Grande Guerre »[2]. Cette vaste Geste patriotique de six ans devait générer d’innombrables recherches basées sur des démarches heuristiques le plus souvent sévères, et un nombre encore plus considérable d’événements, du plus modeste au plus spectaculaire. L’Allemagne, quant à elle, obsédée par une autre guerre, allait rester en retrait, ou du moins évoquer avec moins d’ostentation ce conflit, qui, il est vrai, avait été une défaite pour elle[3].

La Suisse, pour sa part, quand bien même elle n’avait pas été au nombre des belligérants, participa également à l’effort mémoriel en procédant tout d’abord à une forme d’anamnèse au travers d’une exposition proposée par des historiens, zurichois pour la plupart, qui en publièrent l’essentiel en 2014 dans le livre 14/18 La Suisse et la Grande Guerre.

Aucune verbigération de souvenirs coprolithes, comme certains auraient pu s’y attendre, n’était à déplorer dans cet ouvrage se voulant un état des lieux de nos connaissances, mais, au contraire, plusieurs chapitres d’une portée historique passionnante, et notamment celui de Jakob Tanner, « Plaidoyer pour une histoire transnationale », pouvaient être relevés. Dans le même temps sortaient de presse le Insel der unsicheren Geborgenheit, die Schweiz in den Kriegsjahen 1914-1918 de Georg Kreis qui s’inscrivait dans la droite ligne d’Edgar Bonjour, dont le livre de 1952 sur la neutralité helvétique fait encore référence, ainsi que l’ouvrage de Erika Hebeisen, Peter Niederhäuser et Regula Schmid, Kriegs- und Krisenzeit: Zürich während des Ersten Weltkriegs. Konrad Kuhn et Béatrice Ziegler publiaient, quant à eux, un travail fort original sur le souvenir laissé en Suisse par cette guerre Der Vergessene Krieg. Spuren und Traditionen zur Schweiz im Ersten Weltkrieg[4].

 

Et en parallèle à ces initiatives se développait à l’autre bout du pays, un projet de colloque ayant pour but de proposer des sujets moins convenus, telle la propagande à travers les affiches, la dimension littéraire helvétique face à la guerre, la participation des Suisses dans les armées étrangères ou les forces politiques à l’œuvre au sein de la Confédération. Cette fois également, une publication venait ponctuer le florilège de conférences, La Suisse et la guerre de 1914-1918.

Puis, paraissaient successivement trois ouvrages, le premier sous ma plume La Suisse face à l’espionnage, 1914-1918, le second, en 2015, L’émigration allemande en Suisse pendant la Grande Guerre de Landry Charrier, et le troisième, en 2017, d’Alexandre Elsig, sur la propagande effrénée alors développée en Suisse par les pays en guerre et plus particulièrement par l’Allemagne, Les shrapnels du mensonge. Un quatrième travail devait parachever ces thématiques spécifiques, proposé par Olivier Lahaie, La guerre secrète en Suisse (1914-1918) : espionnage, propagande et influence en pays neutre pendant la Grande Guerre.

 

Manquaient encore à ce paysage historiographique des contributions portant sur l’armée helvétique. Certes, Hans Rudolf Fuhrer avait publié son Die Schweizer Armee im 1. Weltkrieg – Bedrohung, Landesverteidigung und Landesbefestigung, mais le livre datait de 1999. Quant à l’ouvrage de Jean-Jacques Langendorf et Pierre Streit, Face à la guerre. L’armée et le peuple suisses 1914-1919/1939-1945, plus récent puisque de 2007, il portait sur un continuum temporel plus long. Aussi, l’Association suisse d’histoire et de sciences militaires décida d’éditer en 2015 et 2018 les actes de deux autres colloques intitulés An der Front und hinter der Front, Der Erste Weltkrieg und seine Gefechtsfelder, et Am Rande des Sturms: Das Schweizer Militär im Ersten Weltkrieg.

 

Vinrent encore participer au concert de ces études les livres d’Hervé de Weck et Bernard Roten Jura et Jura bernois pendant la Première Guerre mondiale, et de Maurizio Binaghi et Roberto Sala, La tentation du sabre. La Suisse, l’Italie et le canton du Tessin de l’âge des empires à la Grande Guerre. Cédric Cotter, quant à lui, allait nous proposer son volumineux S’aider pour survivre, fruit de ses années de doctorat traitant des bons offices de la Confédération au cours de ces sombres années. En 2018 sortait encore de presse les actes du colloque organisé par l’Université Savoie Mont Blanc Les Pays de Savoie et la Grande Guerre : 1917 une année terrible ? dans lesquels la Suisse était évoquée.

Mes lecteurs attentifs auront bien évidemment remarqué mon intérêt pour cette période de l’histoire et ma participation à certains de ces projets. Ils ne s’offusqueront pas dès lors à ce que je renonce à me livrer à un exercice critique, pourtant si souvent jubilatoire, dont le périlleux pour moi serait vite concurrencé par l’abscons pour le profane. Ils ne m’en voudront pas plus de leur avoir épargné la liste des articles scientifiques portant sur le sujet et publiés dans des revues spécialisées !

Et je me contenterai de relever que si l’excellence de la plupart de ces travaux peut et doit être notée, il faut bien reconnaître que nous sommes passés à côté d’un sujet fondamental, celui des relations économiques de la Suisse avec les pays belligérants. Certes, quelques contributions ont abordé les rives touffues de ce sujet, notamment la contribution de Roman Rossfeld sur le matériel de guerre exporté[5], mais sans jamais pourtant forcer l’exploration plus loin que ne l’avaient fait précédemment Sébastien Guex et Malik Mazbouri à propos des banques helvétiques[6]. Serait-ce là les stigmates d’un tabou historique, le signe dramatique d’une capitulation intellectuelle devant le diktat d’une évidence trop bien dissimulée, ou les affres d’une anorexaphobie – que l’on me concède cet hapax – de nos têtes les mieux faites ?

Et pourtant, quels sujets passionnants pourraient être encore développés ! Ainsi, quelles furent, à l’issue de la guerre, les relations de la Suisse avec le Gouvernement provisoire de La Sarre d’où provenait l’essentiel des fournitures de charbons alimentant la Confédération ? Quid des échanges scientifiques et de leurs applications concrètes, entre la Suisse et les belligérants, au travers de sociétés comme Brown&Boveri ou Hispano Suiza[7] ? Et quelles furent les implications helvétiques réelles d’Allgemeine Elektricitäts-Gesellschaft (AEG), seconde mamelle de l’effort de guerre allemand après les industries Krupp, et qui bien avant la Première Guerre mondiale avait commencé à racheter des parts dans de nombreuses entreprises suisses avec comme but l’obtention du marché de l’électrification des chemins de fer du pays ? Paradoxe de l’histoire, cent ans plus tard, AEG fusionnée partiellement dans le groupe Alstom[8] parvenait à inscrire les CFF sur ses listes de clients en fournissant à la régie fédérale des locomotives électriques !

Aussi nous faudra-t-il encore attendre de futures études en relisant le Satrape du Collège de Pataphysique qui nous nargue de sa tirade « le génie est une longue patience, c’est une réflexion de génie pas doué », et se consoler avec les travaux portant sur la grève générale de 1918.

 

[1] A noter l’excellent Apocalypse la 1ere guerre mondiale de l’éternel Daniel Costelle.

[2] http://centenaire.org/fr/la-mission/la-mission-du-centenaire

[3] A noter notamment l’excellent livre de Gerhard Hirschfeld et Gerd Krumeich, Deutschland im Ersten Weltkrieg, 2013.

[4] Il faut également citer le livre d’Urban Fink-Wagner, Der Kanton Solothurn vor Hundert Jahren. Quellen, Bilder und Erinnerungen zur Zeit des Ersten Weltkriegs, Hier&Jetzt, 2014.

[5] «Schweigen ist Gold : Kriegsmaterialexporte der schweizerischen Uhren-, metall- und Maschinenindustrie im Ersten Weltkrieg» in An der Front und hinter der Front, Der Erste Weltkrieg und seine Gefechtsfelder, Hier&Jetzt, 2015.

[6] La Suisse et les Grandes Puissances, 1914-1945, 1999. « L’historiographie des banques et de la place financière suisses aux 19e-20 siècles », Traverse 17 (2010). « Conflits et marchandage autour du secret bancaire en Suisse à l’issue de la Grande Guerre », L’année sociologique 63 (2013/1). « La Première Guerre mondiale et l’essor de la place bancaire helvétique, l’exemple de la Société de Banque Suisse », Histoire, économie et société (2013/1).

[7] On sait que la première fabriquait des éléments de torpilles pour la Kriegsmarine alors que la seconde développa un moteur pour les avions de chasse français.

[8] En 1996.