Jacques Chenevière. Un écrivain genevois témoin du crépuscule de l’humanité

Loin des projecteurs, certaines personnes connaissent des existences frappées au coin de la Grande Histoire. Méconnues puisqu’ignorées, ces destinées se révèlent pourtant fascinantes, façonnées par des circonstances parfois exceptionnelles, grains de sable sans lesquels le cours du temps aurait pu être dévié. C’est le cas du Genevois Jacques Chenevière.

Jacques Chenevière, 1920 [CIG]

Bien né, Jacques Chenevière naquit en 1886 à Paris. Ses parents y avaient élu domicile de longue date, son père, Adolphe, étant alors l’un des écrivains genevois les plus en vogue de la capitale française. Évoluant entre la Ville lumière et la cité de Calvin, Jacques côtoya ainsi inévitablement dès son adolescence la plupart des grands intellectuels parisiens de son temps de passage chez ses parents ; Zola, Alphonse Daudet, le bijoutier Alfred Cartier, le poète François Coppée ou l’essayiste Paul-Gabriel Othenin, comte d’Haussonville. Apprenant les codes et les manières d’un monde traversé par les passions artistiques, la satire politique et les polémiques sociales, fréquentant à l’occasion Proust et Liane de Pougy, Jacques Chenevière ferait vite la connaissance de Sarah Bernhardt avant de s’en faire une amie proche. A vingt ans, il publiait ses premiers vers dans la Revue de Paris.

A Genève, Jacques, en jeune dandy de la capitale, développerait un entourage raffiné, conviant à sa table une grande partie de la jeunesse littéraire de la première avant-guerre, des artistes internationaux mais aussi les puissants de l’aristocratie, et plus particulièrement des femmes, telle la princesse de Metternich ou la comtesse de Pourtalès, amoureuses des arts et des Lettres. En quelques années, ce fut un véritable cercle d’auteurs et d’artistes comptant nombre de Suisses qui devait se créer entre Paris et les terres romandes : Gonzague de Reynold, Guy de Pourtalès, Robert de Traz, Igor Stravinsky, Denis de Rougemont, François Mauriac, Leon Paul Fargue, Jacques de Lacretelle, le guitariste Andrés Segovia Torres ou le peintre André Albert Marie Dunoyer de Segonzac. Tous avaient en commun le fringuant jeune homme qui avait réussi à gagner le cœur de chacun.

 

François Mauriac en visite chez Jacques, à Hauterive, Cologny, en 1928 [Fonds Chenevière BGE]

 

Et ce fut sous le regard de cette pléiade que Jacques entama véritablement son œuvre littéraire, trouvant une grande part de son inspiration au sein de ses voyages. De l’Adriatique à la mer Noire en passant par les Carpathes, de Trieste à Constantinople, il s’alanguirait au gré de ses envies et des horizons défilant devant ses yeux jusqu’à écrire l’un de ses premiers essais en 1913, La Chambre et le jardin. Sur les rives du Bosphore, Jacques allait encore s’étourdir dans les ruelles orientales de Balat peuplées de Turcs, d’Arméniens et de Levantins, et arpenter les rues européennes du quartier de Pera, fréquentant ses salons de peinture et ses théâtres qui attiraient journalistes et intellectuels, français et britanniques. Il resterait un temps dans la plus occidentale des métropoles du Levant, croisant l’écrivain Adolphe Thalasso au pied de la grande muraille de Byzance. Sur le pont de Galata, il entendrait retentir les sirènes des bateaux traversant le miroir des eaux de la Corne d’Or sur lesquelles se reflétaient le ciel d’Orient, les coupoles et les minarets de la cité millénaire. Sous le regard de dignitaires turcs coiffés de turbans ornés d’agrafes et d’aigrettes, rappelant aux voyageurs la richesse et le despotisme de la Sublime Porte, il échangerait quelques mots avec le poète français cyclopéen Henri de Régnier venu se perdre entre Cihangir et les îles des Princes.

Mais c’est dans son univers intime des bords du Léman, entre confrontations et émulation que Jacques écrirait la plupart de ses ouvrages. De débats orageux aux agapes se terminant au petit matin, en passant par les sorties à la voile sur les eaux du lac, nombreux furent les intellectuels de son cercle qui collaborèrent aux mêmes revues littéraires.

Le Gigolo, voilier lémanique de Jacques Chenevière [Fonds Guy de Pourtalès, Centre des littératures en Suisse romande (UNIL)]

Guy de Pourtalès et Denis de Rougemont se retrouvèrent ainsi à l’occasion dans « La Nouvelle Revue française ». Gonzague de Reynold, l’ennemi farouche du Radicalisme, se rapprocha pour sa part de la Ligue du Gothard que Denis de Rougemont allait cofonder durant la Seconde Guerre mondiale. Jacques Chenevière et Robert de Traz, quant à eux, devaient publier les plus grands écrivains européens de l’entre-deux-guerres dans la « Revue de Genève » sous l’égide bienveillante de Gonzague de Reynold qui appartiendrait dès 1922 à la Commission internationale de coopération intellectuelle chargée de renforcer les relations intellectuelles entre les pays.

Pourtant, rares parmi eux avaient été ceux qui, comme Michelet le pressentait quelques années auparavant dans sa critique du machinisme, avaient perçu les relents de la guerre qui éclaterait en 1914 en une apocalypse joyeuse, devenant en quelques semaines à peine une boucherie innommable.

Cette année-là, Jacques était appelé par son père, Adolphe, qui avait besoin de son énergie pour venir en aide à Gustave Ador. Il allait ainsi passer les quatre années du conflit derrière les murs du Musée Rath, dans l’ambiance animée de l’Agence internationale des prisonniers de guerre, « véritable « usine » de douze cents ouvriers, avec ses immenses fichiers, ses listes officielles, ses dossiers d’enquêtes, ses innombrables rapports de délégués, sa correspondance incessante avec les autorités et les Sociétés de la Croix-Rouge de presque tous les États du Monde ».

Délaissant la plume pour l’action, Jacques devait œuvrer sans relâches, assurant encore après 1918 la mission délicate du rapatriement des prisonniers de guerre des différentes nationalités. Le 6 novembre 1919, il entrait au sein du Comité international puis a la direction des Services de l’Entente, avant d’être nommé à la fonction de directeur général du Comité international en 1923.

Jacques Chenevière était alors véritablement l’homme de la situation, lui, un homme du monde dont le réseau s’étendait des salons littéraires parisiens aux couloirs feutrés de la SDN, pour animer le haut-lieu de sociabilité que représenta rapidement la Revue de Genève que Robert de Traz avait fondée en 1920. On pourrait même prétendre, dans un certain sens, que sans Jacques la Revue, à laquelle Robert de Traz avait insufflé son idéal européiste inspiré de « l’esprit de Genève », n’aurait pu prétendre à sa portée internationale ni voir émerger les larges débats sur les problèmes qui divisaient la communauté internationale.

Mais si entre ses missions et les salons, l’écrivain voyageur avait trouvé le temps d’écrire à nouveau, publiant en 1926 Daphné ou l’Ecole des sentiments, son investissement dans les grands événements de son temps fut trop lourd pour lui permettre d’être prolifique. Jacques avait ainsi participé aux tentatives de résolution de la guerre du Chaco entre 1932 et 1935, l’une des guerres les plus meurtrières de tous les temps ayant servi de banc d’essai à de nouvelles armes et tactiques d’engagement, à celle de la campagne d’Abyssinie de 1936 et à celle de la guerre civile espagnole.

En septembre 1938, alors que les ombres s’étendaient à nouveau sur le monde, Jacques prenait la tête de la Commission des œuvres de guerre quelques jours avant qu’Hitler n’annexe les Sudètes de Tchécoslovaquie. L’Allemagne avait déjà englouti l’Autriche six mois au préalable, la Conférence d’Évian du mois de juillet précédent devant venir en aide aux réfugiés juifs allemands avait été un échec et les instances de la Croix-Rouge, se fiant aux événements mais également aux bruits des couloirs du Palais Wilson, imaginaient alors le pire. L’histoire leur donnerait raison. La guerre était à nouveau sur le point d’éclater et la Croix-Rouge anticipait la catastrophe en s’assurant du soutien de collaborateurs en nombre suffisants et des locaux nécessaires à l’ouverture, une fois encore, de l’Agence centrale des prisonniers de guerre.

Jacques prendrait en l’occurrence la présidence de la Commission centrale chargée de gérer l’ensemble des organes du Comité international de la Croix-Rouge, chapeautant inévitablement la Commission des prisonniers, internés et civils. À l’issue du conflit, Jacques n’abandonnerait pas l’institution. En 1945, il était nommé vice-président du Comité international de la Croix-Rouge et membre de la Commission des secours tout en assumant la direction de la Commission des délégations. En 1959, il serait encore élu vice-président d’honneur du Comité international de la Croix-Rouge. Son implication ne devait toutefois plus être aussi intense qu’au préalable. Car si malgré le poids de ses responsabilités, il avait pu publier Connais ton cœur en 1935 et Les Captives en 1943, et même participer en 1941 au jury du Prix de la Guilde du Livre, créée en 1936 à Lausanne par Albert Mermoud, renouant des liens d’amitié à cette occasion avec l’écrivain et très discutable Edmond Jaloux, la quiétude nécessaire à l’écriture lui faisait cruellement défaut, et la fatigue surtout se faisait sentir.

Après une vie d’une rare intensité, témoin des catastrophes de son temps, acteur prépondérant du Comité international de la Croix-Rouge, membre aux côtés de Marcel Pagnol et Georges Duhamel du jury du Prix littéraire de Monaco que le prince Rainier III avait institué en 1951, honoré du Prix Schiller en 1959, et du prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises de l’Académie française en 1968, Jacques devait rendre son dernier souffle à 90 ans, le 22 avril 1976.

 

Christophe Vuilleumier, Les Chenevière. Une famille genevoise (1582-2021), 240 p., éd. Slatkine, Genève, 2021

Kharkov, ville martyre

Signature du Pacte germano-soviétique, Staline serrant la main de Joachim von Ribbentrop le 23 août 1939  [Bundesarchiv_Bild_183-H27337,_Moskau,_Stalin_und_Ribbentrop_im_Kreml]

 

Etrange comme l’histoire se répète de manière si précise.

Il y a 80 ans, au printemps 1942 plus exactement, les forces de l’Armée rouge sous le commandement du maréchal Selion Timochenko lançaient une offensive à Kharkov contre la 6e armée allemande, laquelle devait remporter la victoire avant d’être laminée à Stalingrad.

Une année plus tard, Kharkov était à nouveau le théâtre d’affrontements avec la contre-attaque allemande impliquant la première division SS Leibstandarte, conduite par l’Obersturmbannführer Fritz Witt, ainsi que la seconde division SS Das Reich, commandée alors par l’Oberführer SS Herbert-Ernst Vahl, et tristement célèbre pour le massacre d’Oradour-sur-Glane commis le 10 juin 1944. Kharkov devait ainsi changer de mains à quatre reprises au cours de la Seconde guerre mondiale jusqu’au 23 août 1943, lorsque les Allemands et les forces SS quittèrent définitivement la région après y avoir commis de nombreux crimes de guerre contre des civils considérés comme partisans, des militaires blessés et la communauté juive qui vit 15’000 de ses membres assassinés. Une ville martyre qui avait été fondée en 1654 et qui dans les années trente avait déjà vu des horreurs en grand nombre.

Panzer de la Division « Das Reich » dans Kharkov, mars 1943 [Archives fédérales allemandes, Bild 101 III-Zschaeckel-189-13]

Entre 1931 et 1933, la collectivisation des terres agricoles décrétée par Staline en 1929 et l’établissement de kolkhozes conçus pour augmenter l’augmentation de la production avait entraîné l’expropriation des paysans dont les réfractaires – notamment dans le Kouban et l’Ukraine, grenier à blé de l’Europe – avaient été arrêtés et déportés. Démultiplié par une série de récoltes médiocres et une violente répression ponctuée par un véritable blocus alimentaire de l’Ukraine suivi d’une épidémie de typhus, le nombre de victimes enregistrées au cours de ces années se monta à près de 5 millions de morts.

 

Soldats bolchéviques confisquant du grain à Novo Krasne, Ukraine, 1932 [Photo: history.org.ua]

Les historiens allaient appeler cet événement l’Holodomor, un véritable génocide réfuté par certains et dissimulé pendant des décennies, jusqu’à l’ouverture des archives soviétiques. Son souvenir hantait pourtant la mémoire collective ukrainienne. En 1973, Alexandre Soljenitsyne l’avait décrite, dans son livre L’Archipel du Goulag. 1918-1956, dans lequel il allait rappeler les cas de cannibalisme et toute la cruauté de ces années.

Et huit ans après ces morts par million, l’Ukraine était envahie par les troupes de l’Axe le 25 octobre 1941 dans le cadre de l’opération Barbarossa ! On ne peut qu’imaginer la cristallisation de tensions et de ressentiments issus de ces atrocités successives qui allaient bouillonner durant des années dans ce chaudron du diable.

Les impacts de la météo sur l’épidémie de grippe espagnole

L’Office fédérale de météorologie suisse a publié un article fort intéressant établissant des liens entre la météo et l’épidémie de grippe espagnole de 1918 qui me semble intéressant de republier tant ce texte est passé inaperçu[1].

« Un récent article publié dans la revue « Advancing Earth and Space Science » par Prof. A. More a mis en corrélation la surmortalité durant les combats de la première guerre mondiale ainsi que la propagation de la grippe espagnole dûs aux conditions climatiques exceptionnelles durant cette période.

La grippe espagnole qui sévit de 1917 à 1919 aurait causé entre 50 et 100 millions de morts dont 2.64 millions pour l’Europe. Elle aurait été apportée en Europe par le recrutement de troupes britanniques en Asie au printemps 1917. Certaines études suggèrent que le virus aurait muté dans une forme plus virulente par l’utilisation de gaz de combats sur les champs de bataille de la première guerre mondiale. Les conditions météorologiques extrêmes ; fortes précipitations et basses températures n’ont juste ici que peu été étudiées tant que pour la période précédant la pandémie en 1917 et durant la période la plus mortelle en 1918.

D’autre part, les pluies torrentielles qui se sont abattues sur les champs de bataille ont entraîné une mortalité supplémentaire due aux noyades dans la boue, aux pneumonies, au froid etc …

Dans cette étude, Pr. A More et son équipe ont mis en corrélation les concentrations de Na et Cl- dans un glacier des Alpes suisses italiennes avec la mortalité en Europe et les mesures de précipitations et température. Les concentrations élevées de NA et Cl- montrent un maximum entre les années 1914 et 1918 indiquant un afflux extrême d’air polaire maritime en provenance de l’Atlantique Nord.

La mortalité en Europe présente 3 maxima simultanément ou juste après des températures très froides et de fortes précipitations.

Les concentrations les plus élevées de Na et Cl- se sont produites durant l’été et l’automne 1915 et l’hiver 1915-1916.  Durant la bataille de Gallipoli (novembre 1915), les conditions hivernales et les précipitations furent extrêmes; durant l’évacuation le 26 novembre, un violent orage provoqua des glissements de terrain qui ensevelirent les soldats et fut suivi d’une tempête de neige. A partir de janvier 1916, les précipitations augmentèrent tout au long de l’année avec un maximum en décembre qui correspondit aux batailles de la Somme et de Verdun ; l’eau remplissait les tranchées et les cratères créés par les bombes ensevelissant tanks, chevaux et troupes. Ces conditions affectèrent aussi les cultures, durant l’hiver 1916-1917, les troupes allemandes durent se nourrir que de légumes racines à cause du manque de pommes de terre et de céréales.

La première vague de grippe espagnole émergea en Europe au printemps 1918 mais avais probablement son origine durant l’automne et l’hiver 1917. Les fortes précipitations, la concentration de troupes sur les champs de bataille, les conditions sanitaires ainsi que l’usage de gaz de combats ont contribué à la mutation et l’émergence d’une vague plus mortelle durant l’hiver 1917-1918 après une période plus humide et froide.

Un facteur supplémentaire qui a accentué la pandémie fut l’effet de la situation météorologique sur les migrations d’oiseaux, par exemple le canard colvert qui est un porteur du virus. Il est établi que durant les automnes 1917 et 1918, leur population augmenta en Europe à proximité des populations civiles et militaires, la contamination s’est faite à travers les déjections de l’animal dans l’eau.

L’effet des pluies diluviennes et des températures froides présenta un terrain idéal à la survie et la propagation du virus. Des études épidémiologiques ont montré que des infections pneumoniques ont augmenté la mortalité durant la grippe espagnole de 34%. »

Référence :

« The Impact of a Six-Year Climate Anomaly on the « Spanish Flu » Pandemic and WWI » Advancing Earth and space science  ».

[1] https://www.meteosuisse.admin.ch/home/actualite/meteosuisse-blog.subpage.html/fr/data/blogs/2020/10/anomalie-climatique-durant-la-premiere-guerre-mond.html

Michel Ier de Roumanie, un roi en Suisse

Lorsque l’on n’est pas expert d’une question, mieux vaut laisser la parole, ou la plume, à ceux qui savent. C’est le cas avec Michaël Flaks qui fait autorité à l’égard du roi Michel Ier de Roumanie.

Et pour cause ?

Il en fut l’avocat, l’ami et l’exégète privilégié. En octobre 2016, le Genevois publiait un article à propos du souverain dans la revue mensuelle romande d’histoire et d’archéologie maintenant bien connue Passé simple : « Un roi en Suisse, le long exil de Michel Ier de Roumanie ». Et c’est pour commémorer la mémoire de ce roi en Suisse que je lui laisse ici l’espace d’expression sur mon blog.

 

« Dernier commandant en chef de la Seconde Guerre mondiale et dernier souverain régnant de la Roumanie Michel Ier aurait eu 100 ans le 24 octobre 2021. Ses liens avec la Suisse sont anciens et solides. Il a fait figure d’exception en préservant son honneur de toute compromission.

 

Troisième et cinquième roi de Roumanie, roi-enfant à six ans, Michel succède le 20 juillet 1927 directement à son grand-père Ferdinand Ier, issu de l’illustre et très ancienne famille des Hohenzollern. Son père Carol, déchu de ses droits à la couronne en 1926, vit à l’étranger, sous le nom de Carol Caraiman. Trois ans plus tard, le 5 juin 1930, le petit Michel est renversé par son propre père, proclamé roi de Roumanie sous le nom de Carol II. Michel retrouve le trône le 6 septembre 1940, à l’âge de dix-neuf ans, quelques heures après que Carol II a suspendu la Constitution, nommé le général Antonescu, conducator de l’État puis abdiqué durant la nuit. Michel, souverain titulaire de la Roumanie, règne alors sans pouvoir, dans un pays dorénavant allié de l’Axe. Il refuse toutefois de contresigner l’annexion de la Transnistrie et les lois de persécution contre les Juifs. Sa mère, la Reine Hélène, lui avait expliqué que tout ce qui se passait n’était pas bien. Il se souvient de deux rencontres avec Hitler. La première se passe en 1938. Il accompagne alors son père Carol II dans une tournée européenne, qui les mènent à Londres, à Paris, puis à Berchtesgaden. C’est lors de ce voyage qu’il prend réellement la mesure, à Munich, raconte-t-il, de l’ampleur oppressante du nazisme. La seconde fois, c’est en janvier 1941, à la nouvelle Chancellerie à Berlin. Antonescu impose cette visite à Michel, redevenu formellement roi de Roumanie, l’armée roumaine combattant aux côtés des forces allemandes sur le front russe. Cette fois-ci, il est accompagné de sa mère. Il se souvient de l’agitation d’Hitler, de cet homme qui dégageait quelque chose de viscéralement déplaisant, de son regard à vous donner le frisson. Michel refuse aussi de se rendre sur le front, lorsque celui-ci se trouve au-delà des limites du territoire roumain.

Le 23 août 1944, Michel Ier dirige personnellement un coup d’État, prévu de longue date, dès 1943, pour sortir de la guerre, en concertation secrète avec les Alliés. Il arrête le Conducator, l’enferme dans l’armoire blindée de son bureau, et, avec quelques officiers et soldats fidèles, quitte Bucarest, ordonne le cessez-le-feu avec l’URSS, déclare la guerre à l’Allemagne, l’armée roumaine le suit, l’ambassadeur d’Allemagne, Manfred von Killinger se tire une balle dans la bouche. Michel, à vingt-trois ans, renverse ainsi les alliances. Son acte royal le fera vraiment roi et rentrer dans la grande Histoire. En représailles de cette « trahison » Hitler déporte les princes de Hohenzollern-Sigmaringen et attribue le château tutélaire de la famille à ce qui reste du gouvernement déchu de l’Etat français de Vichy. En 1946, les États-Unis d’Amérique confèrent au roi Michel la plus haute décoration américaine, la Légion of Merit, au grade de Chief Commander. A cette occasion, le président Truman put dire de Michel Ier qu’il contribua remarquablement, au péril de sa vie, à la cause de la liberté et de la démocratie. Staline, de son côté, honore également le courage de Michel, ce jeune homme, pour qui il a une certaine admiration et lui octroie l’Ordre de la Victoire, destiné uniquement aux chefs militaires victorieux. Sous la menace du gouvernement communiste de Roumanie de tuer un millier d’étudiants, le roi abdique finalement le 30 décembre 1947. Le 4 janvier 1948, le train aux armes royales roumaines s’arrête en gare de Lausanne. Le passeport diplomatique roumain du jeune exilé, délivré le 2 janvier 1948, l’est au nom de Sa Majesté Mihai I, roi de Roumanie à Michel, prince de Hohenzollern, roi de Roumanie, voyageant à l’étranger. Il est frappé du tampon humide de la République populaire roumaine.

Une indifférence de plomb entoure progressivement le jeune monarque dans son exil suisse. Michel doit prendre en main les finances quotidiennes et se mettre aux tâches domestiques. Pour Anne de Roumanie, née princesse de Bourbon-Parme, son époux peut être un bon roi constitutionnel, s’il en a la possibilité, mais il peut aussi devenir un bon ingénieur, mécanicien, pilote ou photographe. C’est à cette époque qu’intervient la rencontre avec William Lear, l’avionneur précurseur. Michel devient son directeur des essais en vol des instruments. Il est appelé par les employés suisses « Monsieur Michel » et par les Américains « King Michael ». Il s’abstient aussi de participer outre mesure à la vie publique, sauf lors de circonstances exceptionnelles, Ses enfants suivent les écoles locales. Les Versoisiens croisent la Reine à la Migros et les fonctionnaires du bureau genevois des autos expertisent les jeeps de « Monsieur Michel », dont celle de commandement offerte par le Général Patton. Elles sont démontées et remontées dans le petit atelier de mécanique, attenant à la maison des Roumanie. Parfois, un car de voyageurs venus de Roumanies s’arrête à Versoix, pour observer, de loin, cet homme, en bleu de mécanicien, qui sort du garage pour les saluer. D’autres observent différemment l’ancien souverain : des agents de la Securitate roumaine ont progressivement investi certaines maisons alentours. La police fédérale a informé et des rondes sont faites quelquefois.

En 1989, les événements se précipitent à l’Est. La plupart des jeunes Roumains ignorent tout de Michel et de son combat pour la démocratie, car longtemps, l’histoire officielle de la République populaire de Roumanie avait effacé jusqu’à son existence ! Le roi tente un retour à l’occasion des fêtes de Pâques 1990. Voyage inopportun et prématuré, décrètent les autorités roumaines et le roi est débarqué de l’avion Swissair en partance de Zurich pour Bucarest. Le roi a vécu en exil pendant 43 ans, il peut bien attendre encore un peu, souligne Petre Roman, le premier ministre. Autre tentative en décembre 1990. En route pour Curtea de Arges, lieu de sépulture de la famille royale, un barrage de véhicules militaires et de tracteurs bloque le convoi et le roi est refoulé en Suisse par avion militaire roumain. Les images de cette expulsion manu militari font le tour du monde et de la Roumanie. Le 26 avril 1992, le souverain est enfin autorisé par le président Iliescu à se rendre en Roumanie pour les célébrations de Pâques. A Bucarest, plus d’un million de personnes l’acclament. Inquiet de son immense popularité, les autorités roumaines interdisent à nouveau l’entrée de Michel de Roumanie dans son pays.

Le 4 novembre 1993 le roi Michel reçoit la médaille de Juste parmi les Nations. Elle est conférée par l’Institut Yad Vashem de Jérusalem à titre posthume à sa mère, la reine Hélène de Roumanie. Commencé plus tôt qu’ailleurs, en 1938, le processus d’anéantissement des Juifs de Roumanie s’est arrêté plus tôt, dès l’automne 1942. Alexandre Safran, jeune grand rabbin de Roumanie âgé de 28 ans, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, puis grand rabbin de Genève après la chute de la monarchie roumaine, a toujours relevé l’intercession constante du roi Michel Ier et de la reine mère de Roumanie pour tenter de protéger les Juifs de Roumanie.

Ce n’est qu’en 1997, sous l’égide du nouveau président Emil Constantinescu, que la situation se normalise. Le 25 octobre 2011, à l’occasion de son 90ème anniversaire, les deux chambres du Parlement reçoivent en séance solennelle l’ancien souverain. Décédé à Aubonne le 5 décembre 2017 ses funérailles en Roumanie sont d’État et royales. La Roumanie s’est réconciliée avec son Histoire ».

 

Michaël Flaks

L’histoire inconnue d’une dynastie genevoise maintenant publiée. Les Chenevière

Lorsqu’un livre d’histoire portant sur un passé encore inconnu est publié, c’est une porte de notre inconscient collectif que l’on ouvre!  Peut-être est-ce le cas avec cette nouvelle publication? C’est, quoi qu’il en soit, à une démarche de quasi archéologie historique que je me suis attaché au cours de ces trois dernières années en arpentant des territoires d’encre et de papiers encore inexplorés jusqu’à présent.

Artisans, bourgeois, militaires, citoyens, pasteurs, banquiers, conseiller d’État, écrivains : l’histoire de la famille Chenevière est en l’occurrence une saga genevoise de plus de quatre cents ans ; une lignée qui vint s’établir dans la Cité de Calvin au crépuscule du XVIème siècle. Comme pour bien d’autres familles de la vieille Genève, l’épopée Chenevière s’inscrit dans les grands événements du passé de la cité, dans ses guerres et ses révolutions, dans ses succès et ses mutations, dans ses équilibres financiers et ses gloires intellectuelles.

Un voile a pourtant été jeté sur ce passé, obscurcissant les mémoires jusqu’à l’oubli. La rivalité qui opposa plusieurs membres de cette famille à James Fazy et ses partisans au cours de la seconde partie du XIXème siècle en fut sans doute l’une des causes principales.

« L’élection, en plein coeur de l’été 1864 avait effectivement fait l’effet d’une bombe. James Fazy, après avoir été battu l’année précédente par Jacques Fol-Bry, était à nouveau vaincu par Arthur Chenevière. Ce dernier était donné gagnant par 337 voix ! La faiblesse de l’écart enflamma les esprits des Radicaux les plus acharnés, et leurs membres qui avaient la main sur la commission électorale ne tardèrent pas à déclarer dès le lendemain le scrutin invalide en alléguant des fraudes. Des placards, bientôt, ornèrent les murs de la ville appelant à se mobiliser.

L’accusation était de trop. Ce dernier outrage, jugé abusif, voire tyrannique, fut considéré comme une déclaration de guerre par les indépendants qui entrèrent en insurrection. L’émeute gagna de nombreuses rues de la cité, suffisamment effrayante pour que Élie Ducommun, le futur Prix Nobel de la paix, alors chancelier de l’État de Genève, se décide à télégraphier d’urgence au Conseil fédéral. L’alerte était ainsi donnée à 13h10 de ce 22 août 1864. Il était trop tard. Les deux clans politiques étaient présents au même moment dans la rue, les indépendants investissant l’arsenal et prenant à partie les Conseillers d’État, menèrent les Radicaux à sortir les armes. Une fusillade éclata sur le coup des 16h30, du côté de Chantepoulet, faisant plusieurs morts dans un cortège conservateur.

Apprenant les événements, les autorités fédérales réagirent immédiatement, ce d’autant plus que ce même jour, la première Convention de Genève portant sur l’amélioration du sort des blessés et des malades dans les forces armées en campagne était signée par seize États dans l’Hôtel de Ville. Une simultanéité incroyable et l’on ne peut que se demander quel fut le bruit qui régnait dans la salle où les plénipotentiaires, interloqués, se réunissaient alors qu’à quelques mètres faisait rage une émeute. Le conseiller fédéral vaudois Constant Fornerod, alors en charge du Département militaire fédéral, était nommé commissaire pour Genève et, le 23 août, un jour après les émeutes, des troupes fédérales investissaient Genève et ramenaient l’ordre ». Voilà l’un des nombreux événements qui ont ponctué le destin de cette famille.

En faire l’histoire aura été un véritable plaisir tant les archives, documents photographiques, correspondances et autres artefacts de ces temps parfois lointains ont été nombreux. Car, comme en 1864, la mobilisation a été générale dans les différentes branches de cette famille alliée à une grande majorité des anciennes dynasties patriciennes de la Cité de Calvin, nombre d’entre elles venant y contribuer en ouvrant des archives le plus souvent jamais consultées puisque privées.

 

Accueillie par Fernand Chenevière, alors à la tête de l’Arrondissement territorial de Genève, la délégation soviétique, constituée du général Alexandre Ivanovitch Vicariev, du colonel Novikov et de quatre officiers, franchissait la frontière genevoise du Petit-Saconnex le 27 juillet 1945 pour venir enquêter sur le sort des internés militaires russes en Suisse [Arch. privées]

 

Christophe Vuilleumier, Les Chenevière. Une famille genevoise (1582-2021). Préface d’Ivan Pictet, 240 pages, Slatkine, Genève, 2021

 

Le nouveau lobby des historiens suisses

Cela faisait longtemps que plusieurs historiens l’espéraient alors que d’autres groupements d’intérêts diffusaient depuis des décennies des informations au sein des Chambres fédérales : le groupe parlementaire interparti «Histoire» vient d’être créé !

La Société suisse d’histoire, fondée en 1841 et appartenant à l’Académie suisse des sciences humaines et sociales, entité faîtière regroupant une douzaine d’associations historiques nationales, et patronnant les Documents Diplomatiques Suisses ainsi que la fondation « Dictionnaire historique de la Suisse », vient en effet de constituer un groupement de parlementaires issus de différents partis et de plusieurs cantons. Celui-ci, placé sous la présidence de la Conseillère nationale Nadine Masshardt et du Conseiller aux Etats Jakob Stark, représente un espace d’échanges devant permettre de sensibiliser les Chambres fédérales aux problématiques de la discipline : renforcement de l’histoire, des sciences historiques et de la formation en histoire au niveau national, amélioration de l’accessibilité aux archives fédérales, avenir de la Loi fédérale sur l’archivage, etc…

Des questions de spécialistes, certes, mais qui, pourtant, concernent l’ensemble de notre société tant il est vrai que sans connaissance du passé, notre présent demeure sans conscience. La création de ce groupe parlementaire semble d’autant plus importante que de nos jours règnent trop souvent la désinformation et les « fake News », comme le rappelait Jakob Stark lors de la séance inaugurale du 28 septembre dernier, tenue à Berne à deux pas du palais fédéral. Une assertion sans doute plaisante aux oreilles des historiens même si l’histoire n’est le plus souvent qu’affaire d’interprétation.

Quoi qu’il en soit, voilà un « pas historique » – espérons-le – non seulement pour l’histoire mais également pour l’ensemble des sciences humaines et sociales qui permettra de rappeler à nos élus que les paysans, les banques et les assurances ne sont pas les seuls domaines à devoir être pris en compte !

Les seigneurs du Léman fêtent leurs 50 ans

Les Seigneurs du Léman seront à Morges le 11 septembre. Quelques vingt voiliers mythiques régateront dans la Baie des Dieux à l’occasion de leur 50ème anniversaire.

Emblématique du lac Léman, le Toucan avait été imaginé par l’architecte naval André Fragnière et Pierre Noverraz justement à Morges en 1970. Leur idée était alors de créer un voilier de régate monotype révolutionnaire permettant d’embarquer un équipage de trois à quatre personnes. L’idée devenue projet, les deux hommes s’adjoignirent Bernard Dunand, un autre navigateur chevronné médaillé des Jeux olympiques de 1968, pour élaborer les esquisses et les plans du bateau. La réalisation devait être confiée au constructeur naval René Luthi, à Crans.

Pour ces rêveurs, le planning était serré puisque leur espoir était d’aligner le nouveau venu sur la ligne de départ du Bol d’Or du 12 juin 1971. Les efforts furent à n’en point douter considérables, mais l’équipe allait parvenir à respecter les délais… ou presque. Mis à l’eau à la veille de la régate sans banc d’essai préalable, le premier Toucan baptisé « Toucan XI » était encore largement dégarni de son accastillage. L’équipage de régate composé de Marcel Stern, Philippe Durr, André Fragnière et Daniel Girardet allait donc devoir terminer de poser winchs et taquets en début de course…, une gageure.

Le pari était gagné, le Toucan allait être une réussite incontestée puisque le Bol d’Or serait dès lors dominé par les voiliers de cette classe de 1971 à 1978, skippés par les premiers acteurs de cette aventure mais également par René Luthi, Jean-Jacques Eternod, Henri Breitenmoser ou Jean Psarofaghis. « Toucan XI », « Samaoui », « Méphisto, », « Altaïr » deviendraient rapidement des noms de course craints par leurs concurrents.

De nos jours, ces magnifiques oiseaux demeurent performants malgré leur âge puisqu’ils parviennent encore à tenir tête aux classes plus récentes et inévitablement plus technologiques.

Mais le Toucan n’est pas qu’une affaire de compétition, c’est également une histoire à part entière faite d’aventures et d’hommes forts en caractère. En 1972, Alain Gliksman, navigateur, journaliste, coureur océanique, se lançait dans un défi inconcevable pour plus d’un marin, participer à la Transat anglaise en solitaire à bord du Toucan bien nommé « Le Transat » ; une course de géants entre deux continents ayant assuré le succès de plus d’un de ses vainqueurs comme Tabarly qui l’a gagna en 1964 et en 1976, Alain Colas, en 1972 ou Loïck Peyron en 1992. Gliksman se lançait ainsi contre les vents dominants et les fréquentes dépressions de l’Atlantique à bord d’un voilier lacustre conçu pour les régimes de vent du Léman, coiffé d’un casque de moto pour pouvoir affronter les paquets de mer de face … L’aventurier survivrait !

Le Toucan deviendrait vite une légende d’ampleur internationale dans le monde de la voile, notamment grâce à Alain Gliksman, mais aussi en raison de ses performances et de ses lignes esthétiques inimitables.

Des amoureux en firent venir un modèle à New-York, d’autres estimant que ce voilier pouvait concourir à Cannes, en Méditerranée, aux côtés de dragon et de yachts classiques tel le célébrissime “Elena of London”.

En 1986, deux monstres sacrés allaient encore donner à ce bateau ses lettres de noblesse au cours d’un événement resté dans les mémoires de nombreux Morgiens. Pierre Fehlmann et Eric Tabarly s’affrontaient cet été là dans un match amical à bord de deux Toucan sous les yeux de plusieurs milliers de spectateurs médusés qui avaient envahi les quais de la petite cité vaudoise pour assister au duel des champions.

Le 11 septembre, ce voilier sera donc mis à l’honneur en un lieu emblématique pour son histoire, avec parade et régate, grâce notamment à plusieurs membres actifs de l’association Asprotoucan et du Club Nautique Morgien dont le président Jean-Marie Salina et son excellent comité ont accepté bien volontiers de jouer le rôle d’hôte. On leur souhaite bon vent.

Une nouvelle hérésie architecturale pourrait plomber une part de notre patrimoine

Au sommet d’un éperon rocheux formé à la confluence de la Mérine et de la Broye, Moudon domine les terres environnantes depuis des millénaires. Le vieux bourg, célèbre pour son bâti et sa topographie médiévale, et érigé vers 1330 en centre administratif et judiciaire vit mainte fois se réunirent les Etats de Vaud, ce qui lui valut parfois le titre de capital. Loin de l’agitation des grandes cités suisses, Moudon demeure un lieu emprunt d’histoire, une perle patrimoniale que les touristes – voire les Suisses eux-mêmes – découvrent toujours avec émerveillement.

La Ville-Haute et ses abords sont donc un haut lieu de l’histoire romande, et sont classés « site d’intérêt national depuis 1945 », époque à laquelle les sensibilités en termes de patrimoine étaient pour ainsi dire inexistantes. C’est dire l’importance que revêt ce site !

Le bourg, couronné de plusieurs maisons seigneuriales, abrite par ailleurs de nos jours le musée du Vieux-Moudon, le musée Eugène Burnand et la fondation Mérine, hébergée au sein du château de Carrouge. Et comme il se doit, les bâtisses existantes sont toutes protégées.

Et pourtant…

L’une de ces bâtisses, le Grand-Air, ancien QG du Registre foncier cantonal, est disputée depuis des années entre le canton et la commune, la question étant de savoir qui en payera la restauration. Et voilà qu’en 1990, les deux entités s’étaient mises d’accord pour élaborer un concours d’architecture visant dans l’un de ses volets la création de logements d’habitations. Un projet qui ressort des cartons actuellement et qui soulève un tôlé d’indignations.

En effet, les projeteurs envisagent ni plus ni moins que la construction de quatre villas à toit plat – malgré la demande du Conseil communal des années 1990 qui proposait des toits traditionnels – et d’un immeuble de quatre niveaux, également à toit plat, au cœur même du site, de quoi le défigurer pour longtemps et faire perdre à la commune une large part de son attrait touristique et peut-être même le label décerné par l’association à vocation touristique « Les plus beaux villages de Suisse ».

Une pétition a dès lors été lancée par un groupe d’historiens et d’archéologues, pétition dont le nombre de signatures ne fait qu’enfler jour après jour, pour préserver ce site patrimonial d’importance majeure afin de demander de rendre inconstructible le sommet du bourg de Moudon.

 

Le vieux bourg de Moudon et le projet “hérétique” [@Matthew Richards]

Espérons que les autorités vaudoises entendront raison et refuseront une telle aberration.

Image de titre: [Les plus beaux villages de Suisse ]

La nouvelle “verrue” de Morges ?

Morges voit la fin du chantier pharaonique du quartier des Halles, dans le périmètre de sa gare; de nouveaux immeubles dont le propriétaire n’est autre que CFF Immobilier. Un projet sensible à bien des égards, notamment en raison des nuisances de bruit et surtout de trafic qui ont pénalisé la petite cité durant de nombreux mois.

Le projet touche donc à sa fin sans entraîner de véritable soulagement puisque les critiques sont vives et multiples. L’ensemble conçu par le bureau d’architectes genevois Aeby Perneger&Associés domine en l’occurrence la ville médiévale, donnant à ce petit quartier des aires de Manhattan avec ses tours de 16 à 17 étages et ses barres locatives : un ensemble décrié donc par de nombreux habitants qui lui comparent le palais de Ceausescu ou le siège du KGB et lui reprochent son aspect massif et bétonné étouffant, son absence de verdure, sa froideur disgracieuse et son absolu manque de cohésion dans l’ensemble architectural environnant. Une « grosse verrue » dénaturant l’ensemble de la ville de Morges que l’on verrait mieux dans un quelconque downtown américain !

Mais, comme le relève le journaliste Cédric Jotterand dans 24H[1], ces critiques n’empêchent pas de « susciter l’intérêt des professionnels puisque le projet du bureau d’architectes Aeby Perneger & Associés figure parmi une douzaine de récipiendaires du prix «Best architects 22» », un prix donné à des architectes par des architectes que la Ville de Morges et CFF Immobilier ont bien évidemment mis en avant pour réaffirmer tout le bien que ces derniers pensaient dudit projet…! On en reste pantois d’extase!

Un projet qui semble donc conçu pour les professionnels, empreint d’une rigueur toute technocratique, et non pour la population qui, pour sa part, pourra en apprécier toute l’étendue lorsque le montant des loyers de ces espaces influera sur l’ensemble du marché local. Mais il est vrai que CFF Immobilier n’a pas comme priorité la préservation du charme des sites que cette régie occupe, ni la qualité de vie de ses habitants, mais bien plutôt les profits pouvant être inscrits dans les colonnes de ses bilans.

Morges Avenir [www.morgesavenir.ch/projets/aujourd-hui/le-quartier-des-halles-55]

Certains pourront rétorquer que porter un avis sur l’esthétique d’un bâtiment n’est pas possible puisque la beauté est subjective. Un argument massue répété à l’envi par les promoteurs et les concepteurs dont le seul horizon se résume généralement aux plans financiers de ces projets. Mais, cette opinion si souvent répétée est-elle vraie ? L’histoire ne démontre-t-elle pas que des canons d’esthétisme ont existé par le passé, dans la peinture, la sculpture, la poésie et bien entendu l’architecture ? Et si ces canons d’esthétisme étaient par nature subjectifs, du moins remportaient-ils l’adhésion de la plupart. Et n’y a-t-il pas également des tendances générales dans notre monde contemporain nous portant de préférence vers des réalités que nous estimons plus agréables que d’autres? Qui, ainsi, pourrait considérer laide une aube naissance au-dessus des Alpes ou de l’océan ? Qui jugerait innommable un paysage champêtre ? Et dès lors, qui aurait envie d’élire domicile dans une ancienne prison réhabilitée en logement plutôt que dans une maison de maître du XIXème siècle ? Cette subjectivité de l’esthétisme architectural n’est rien d’autre en fin de compte qu’une hypocrisie crasse, un feu devant lequel faire danser quelques fous.

L’objectivité dans cette affaire, c’est bel et bien la dimension disproportionnée du projet d’Aeby Perneger & Associés autant que l’appétit gargantuesque de CFF Immobilier qui péjorent la ville de Morges et ses habitants. Espérons que cet exemple malheureux dont l’ancienne municipalité porte une large responsabilité ne sera pas suivi par d’autres !

 

 

[1] https://www.24heures.ch/le-quartier-des-halles-divise-le-public-pas-les-professionnels-361962001827

Libertaires et liberticides à l’ombre du Covid

J’ai longuement hésité à écrire sur les derniers développements sociaux et politiques de la crise du Covid tant les avis sont multiples, les chroniques nombreuses et les informations de nature sanitaire éclatées. L’hésitation a du bon, elle permet de prendre un peu de recul, de réfléchir, de tenter de s’affranchir des inepties qui bourdonnent à nos oreilles… Mais pourquoi apporter encore de l’eau à ce moulin débordant, et en vertu de quelle légitimité ? Mon livre sur l’histoire des pandémies en Suisse est publié depuis presque une année – quelques médias m’ont sollicité à cet égard – rien de plus que des constats historiques sur des événements passés, en résonnance à un présent aux accents extraordinaires. Dès lors, pourquoi donc revenir sur ce sujet ?

Je n’ai guère de réponse pertinente si ce n’est une propension naturelle à tourner le regard vers d’autres horizons temporels pour tâcher d’objectiver ce qui peut l’être. Car la polarisation du Covid devient de plus en plus étouffante et prend en otage – contamine pour rester synchrone avec le sujet – la plupart des individus, faisant de nous des libertaires ou des liberticides, des geignards ou des gueulards, des coronasceptiques ou des ultraorthodoxes de la seringue, des bourreaux ou des victimes ; allant même jusqu’à brouiller les cartes que les politiciens se plaisent normalement à jouer. Il suffit pour s’en rendre compte d’écouter les affirmations de Mélenchon défendant les libertés individuelles et les sonnets dissonants de Nantermod favorables au contrôle social. Tous égaux devant la mort nous dit le proverbe. Peut-être est-ce le cas pour les maladies épidémiques, mais rien n’est plus faux pour les bouc-émissaires que furent les malheureux accusés de sorcellerie ou les Juifs du temps de la peste noire, pour les Russes lorsque la grippe russe sévissait à la fin du XIXème siècle, pour les Allemands au cours de la Grippe espagnole de 1918 et bientôt pour les antivax, jugés par certains comme irresponsables et coupables de faire perdurer le mal.

Fermons les yeux, haut les masques, l’écume de la vague ne nous submergera pas… À se laisser bercer pour cette houle, on se penserait dans un Bateau ivre, n’en déplaise à Arthur, une Nef des fous moins pittoresque que celle de Sébastien mais tout aussi philosophique. Car la question de la liberté est belle et bien philosophique. Je ne vous ferai pas la gageure de relire Hobbes, Locke et même Rousseau dont le Contrat social alchimise les fondations les plus chtoniennes de nos valeurs démocratiques. Mais que voilà un sujet fort confortable pour un historien : la liberté, ou plutôt les libertés !

Celle de nos aînés que l’on veut immuniser de l’irrémédiable ; celle du citoyen que l’on souhaite civilement obéissant via un certificat de bonne santé ; celle bien entendu de l’économie que l’on espère éthique mais surtout florissante ; la liberté sociale pour revenir dans nos travers si confortables d’antan ; celle aussi des enfants qui seront lorsque nous ne serons plus et qui viennent dès lors après tous les autres. Un droit à la liberté sacro-saint, gagné par nos ancêtres : Waldstätten contre Habsbourg, syndicalistes contre patrons…, l’étendard sanglant flotte encore dans les méandres de nos mémoires aseptisées, fussent-elles suisses. Liberté également du pays qui nous fait rejeter l’Union européenne et nous fait perdre par là-même les fonds dédiés à la recherche scientifique, une souveraineté nationale que l’Etat pourrait être amené à défendre en cas de guerre, en mobilisant les hommes – et bientôt peut-être les femmes – en les envoyant à une mort certaine. La liberté d’expression encore, notamment des réseaux sociaux où s’écoule tout le miel, tout le fiel de l’humanité. La liberté de penser enfin qu’un Florentin paya jadis sur le bûcher et qui mena Florent – pardon pour la paronomase – en Terre de feu. La liberté se décline ainsi en plusieurs gammes entremêlant inextricablement valeurs et croyances.

Mais à l’évidence, la liberté implique toujours un prix à payer. Et c’est à nous de fixer ce prix. Toute la question revient finalement à essayer de distinguer les nombreuses réalités qui composent notre monde pour ce faire. Et cette observation n’est en l’occurrence pas très aisée puisque tous, nous subissons la pression d’informations parfois contraires, voire fallacieuses, toujours massives et souvent placées sous le signe de la peur. Mais cette peur, tellement médiatisée, ne faudrait-il pas la dépasser pour mieux embrasser la liberté que nous souhaitons ?