L’histoire inconnue d’une dynastie genevoise maintenant publiée. Les Chenevière

Lorsqu’un livre d’histoire portant sur un passé encore inconnu est publié, c’est une porte de notre inconscient collectif que l’on ouvre!  Peut-être est-ce le cas avec cette nouvelle publication? C’est, quoi qu’il en soit, à une démarche de quasi archéologie historique que je me suis attaché au cours de ces trois dernières années en arpentant des territoires d’encre et de papiers encore inexplorés jusqu’à présent.

Artisans, bourgeois, militaires, citoyens, pasteurs, banquiers, conseiller d’État, écrivains : l’histoire de la famille Chenevière est en l’occurrence une saga genevoise de plus de quatre cents ans ; une lignée qui vint s’établir dans la Cité de Calvin au crépuscule du XVIème siècle. Comme pour bien d’autres familles de la vieille Genève, l’épopée Chenevière s’inscrit dans les grands événements du passé de la cité, dans ses guerres et ses révolutions, dans ses succès et ses mutations, dans ses équilibres financiers et ses gloires intellectuelles.

Un voile a pourtant été jeté sur ce passé, obscurcissant les mémoires jusqu’à l’oubli. La rivalité qui opposa plusieurs membres de cette famille à James Fazy et ses partisans au cours de la seconde partie du XIXème siècle en fut sans doute l’une des causes principales.

« L’élection, en plein coeur de l’été 1864 avait effectivement fait l’effet d’une bombe. James Fazy, après avoir été battu l’année précédente par Jacques Fol-Bry, était à nouveau vaincu par Arthur Chenevière. Ce dernier était donné gagnant par 337 voix ! La faiblesse de l’écart enflamma les esprits des Radicaux les plus acharnés, et leurs membres qui avaient la main sur la commission électorale ne tardèrent pas à déclarer dès le lendemain le scrutin invalide en alléguant des fraudes. Des placards, bientôt, ornèrent les murs de la ville appelant à se mobiliser.

L’accusation était de trop. Ce dernier outrage, jugé abusif, voire tyrannique, fut considéré comme une déclaration de guerre par les indépendants qui entrèrent en insurrection. L’émeute gagna de nombreuses rues de la cité, suffisamment effrayante pour que Élie Ducommun, le futur Prix Nobel de la paix, alors chancelier de l’État de Genève, se décide à télégraphier d’urgence au Conseil fédéral. L’alerte était ainsi donnée à 13h10 de ce 22 août 1864. Il était trop tard. Les deux clans politiques étaient présents au même moment dans la rue, les indépendants investissant l’arsenal et prenant à partie les Conseillers d’État, menèrent les Radicaux à sortir les armes. Une fusillade éclata sur le coup des 16h30, du côté de Chantepoulet, faisant plusieurs morts dans un cortège conservateur.

Apprenant les événements, les autorités fédérales réagirent immédiatement, ce d’autant plus que ce même jour, la première Convention de Genève portant sur l’amélioration du sort des blessés et des malades dans les forces armées en campagne était signée par seize États dans l’Hôtel de Ville. Une simultanéité incroyable et l’on ne peut que se demander quel fut le bruit qui régnait dans la salle où les plénipotentiaires, interloqués, se réunissaient alors qu’à quelques mètres faisait rage une émeute. Le conseiller fédéral vaudois Constant Fornerod, alors en charge du Département militaire fédéral, était nommé commissaire pour Genève et, le 23 août, un jour après les émeutes, des troupes fédérales investissaient Genève et ramenaient l’ordre ». Voilà l’un des nombreux événements qui ont ponctué le destin de cette famille.

En faire l’histoire aura été un véritable plaisir tant les archives, documents photographiques, correspondances et autres artefacts de ces temps parfois lointains ont été nombreux. Car, comme en 1864, la mobilisation a été générale dans les différentes branches de cette famille alliée à une grande majorité des anciennes dynasties patriciennes de la Cité de Calvin, nombre d’entre elles venant y contribuer en ouvrant des archives le plus souvent jamais consultées puisque privées.

 

Accueillie par Fernand Chenevière, alors à la tête de l’Arrondissement territorial de Genève, la délégation soviétique, constituée du général Alexandre Ivanovitch Vicariev, du colonel Novikov et de quatre officiers, franchissait la frontière genevoise du Petit-Saconnex le 27 juillet 1945 pour venir enquêter sur le sort des internés militaires russes en Suisse [Arch. privées]

 

Christophe Vuilleumier, Les Chenevière. Une famille genevoise (1582-2021). Préface d’Ivan Pictet, 240 pages, Slatkine, Genève, 2021

 

Le nouveau lobby des historiens suisses

Cela faisait longtemps que plusieurs historiens l’espéraient alors que d’autres groupements d’intérêts diffusaient depuis des décennies des informations au sein des Chambres fédérales : le groupe parlementaire interparti «Histoire» vient d’être créé !

La Société suisse d’histoire, fondée en 1841 et appartenant à l’Académie suisse des sciences humaines et sociales, entité faîtière regroupant une douzaine d’associations historiques nationales, et patronnant les Documents Diplomatiques Suisses ainsi que la fondation « Dictionnaire historique de la Suisse », vient en effet de constituer un groupement de parlementaires issus de différents partis et de plusieurs cantons. Celui-ci, placé sous la présidence de la Conseillère nationale Nadine Masshardt et du Conseiller aux Etats Jakob Stark, représente un espace d’échanges devant permettre de sensibiliser les Chambres fédérales aux problématiques de la discipline : renforcement de l’histoire, des sciences historiques et de la formation en histoire au niveau national, amélioration de l’accessibilité aux archives fédérales, avenir de la Loi fédérale sur l’archivage, etc…

Des questions de spécialistes, certes, mais qui, pourtant, concernent l’ensemble de notre société tant il est vrai que sans connaissance du passé, notre présent demeure sans conscience. La création de ce groupe parlementaire semble d’autant plus importante que de nos jours règnent trop souvent la désinformation et les « fake News », comme le rappelait Jakob Stark lors de la séance inaugurale du 28 septembre dernier, tenue à Berne à deux pas du palais fédéral. Une assertion sans doute plaisante aux oreilles des historiens même si l’histoire n’est le plus souvent qu’affaire d’interprétation.

Quoi qu’il en soit, voilà un « pas historique » – espérons-le – non seulement pour l’histoire mais également pour l’ensemble des sciences humaines et sociales qui permettra de rappeler à nos élus que les paysans, les banques et les assurances ne sont pas les seuls domaines à devoir être pris en compte !

Les seigneurs du Léman fêtent leurs 50 ans

Les Seigneurs du Léman seront à Morges le 11 septembre. Quelques vingt voiliers mythiques régateront dans la Baie des Dieux à l’occasion de leur 50ème anniversaire.

Emblématique du lac Léman, le Toucan avait été imaginé par l’architecte naval André Fragnière et Pierre Noverraz justement à Morges en 1970. Leur idée était alors de créer un voilier de régate monotype révolutionnaire permettant d’embarquer un équipage de trois à quatre personnes. L’idée devenue projet, les deux hommes s’adjoignirent Bernard Dunand, un autre navigateur chevronné médaillé des Jeux olympiques de 1968, pour élaborer les esquisses et les plans du bateau. La réalisation devait être confiée au constructeur naval René Luthi, à Crans.

Pour ces rêveurs, le planning était serré puisque leur espoir était d’aligner le nouveau venu sur la ligne de départ du Bol d’Or du 12 juin 1971. Les efforts furent à n’en point douter considérables, mais l’équipe allait parvenir à respecter les délais… ou presque. Mis à l’eau à la veille de la régate sans banc d’essai préalable, le premier Toucan baptisé « Toucan XI » était encore largement dégarni de son accastillage. L’équipage de régate composé de Marcel Stern, Philippe Durr, André Fragnière et Daniel Girardet allait donc devoir terminer de poser winchs et taquets en début de course…, une gageure.

Le pari était gagné, le Toucan allait être une réussite incontestée puisque le Bol d’Or serait dès lors dominé par les voiliers de cette classe de 1971 à 1978, skippés par les premiers acteurs de cette aventure mais également par René Luthi, Jean-Jacques Eternod, Henri Breitenmoser ou Jean Psarofaghis. « Toucan XI », « Samaoui », « Méphisto, », « Altaïr » deviendraient rapidement des noms de course craints par leurs concurrents.

De nos jours, ces magnifiques oiseaux demeurent performants malgré leur âge puisqu’ils parviennent encore à tenir tête aux classes plus récentes et inévitablement plus technologiques.

Mais le Toucan n’est pas qu’une affaire de compétition, c’est également une histoire à part entière faite d’aventures et d’hommes forts en caractère. En 1972, Alain Gliksman, navigateur, journaliste, coureur océanique, se lançait dans un défi inconcevable pour plus d’un marin, participer à la Transat anglaise en solitaire à bord du Toucan bien nommé « Le Transat » ; une course de géants entre deux continents ayant assuré le succès de plus d’un de ses vainqueurs comme Tabarly qui l’a gagna en 1964 et en 1976, Alain Colas, en 1972 ou Loïck Peyron en 1992. Gliksman se lançait ainsi contre les vents dominants et les fréquentes dépressions de l’Atlantique à bord d’un voilier lacustre conçu pour les régimes de vent du Léman, coiffé d’un casque de moto pour pouvoir affronter les paquets de mer de face … L’aventurier survivrait !

Le Toucan deviendrait vite une légende d’ampleur internationale dans le monde de la voile, notamment grâce à Alain Gliksman, mais aussi en raison de ses performances et de ses lignes esthétiques inimitables.

Des amoureux en firent venir un modèle à New-York, d’autres estimant que ce voilier pouvait concourir à Cannes, en Méditerranée, aux côtés de dragon et de yachts classiques tel le célébrissime “Elena of London”.

En 1986, deux monstres sacrés allaient encore donner à ce bateau ses lettres de noblesse au cours d’un événement resté dans les mémoires de nombreux Morgiens. Pierre Fehlmann et Eric Tabarly s’affrontaient cet été là dans un match amical à bord de deux Toucan sous les yeux de plusieurs milliers de spectateurs médusés qui avaient envahi les quais de la petite cité vaudoise pour assister au duel des champions.

Le 11 septembre, ce voilier sera donc mis à l’honneur en un lieu emblématique pour son histoire, avec parade et régate, grâce notamment à plusieurs membres actifs de l’association Asprotoucan et du Club Nautique Morgien dont le président Jean-Marie Salina et son excellent comité ont accepté bien volontiers de jouer le rôle d’hôte. On leur souhaite bon vent.

Une nouvelle hérésie architecturale pourrait plomber une part de notre patrimoine

Au sommet d’un éperon rocheux formé à la confluence de la Mérine et de la Broye, Moudon domine les terres environnantes depuis des millénaires. Le vieux bourg, célèbre pour son bâti et sa topographie médiévale, et érigé vers 1330 en centre administratif et judiciaire vit mainte fois se réunirent les Etats de Vaud, ce qui lui valut parfois le titre de capital. Loin de l’agitation des grandes cités suisses, Moudon demeure un lieu emprunt d’histoire, une perle patrimoniale que les touristes – voire les Suisses eux-mêmes – découvrent toujours avec émerveillement.

La Ville-Haute et ses abords sont donc un haut lieu de l’histoire romande, et sont classés « site d’intérêt national depuis 1945 », époque à laquelle les sensibilités en termes de patrimoine étaient pour ainsi dire inexistantes. C’est dire l’importance que revêt ce site !

Le bourg, couronné de plusieurs maisons seigneuriales, abrite par ailleurs de nos jours le musée du Vieux-Moudon, le musée Eugène Burnand et la fondation Mérine, hébergée au sein du château de Carrouge. Et comme il se doit, les bâtisses existantes sont toutes protégées.

Et pourtant…

L’une de ces bâtisses, le Grand-Air, ancien QG du Registre foncier cantonal, est disputée depuis des années entre le canton et la commune, la question étant de savoir qui en payera la restauration. Et voilà qu’en 1990, les deux entités s’étaient mises d’accord pour élaborer un concours d’architecture visant dans l’un de ses volets la création de logements d’habitations. Un projet qui ressort des cartons actuellement et qui soulève un tôlé d’indignations.

En effet, les projeteurs envisagent ni plus ni moins que la construction de quatre villas à toit plat – malgré la demande du Conseil communal des années 1990 qui proposait des toits traditionnels – et d’un immeuble de quatre niveaux, également à toit plat, au cœur même du site, de quoi le défigurer pour longtemps et faire perdre à la commune une large part de son attrait touristique et peut-être même le label décerné par l’association à vocation touristique « Les plus beaux villages de Suisse ».

Une pétition a dès lors été lancée par un groupe d’historiens et d’archéologues, pétition dont le nombre de signatures ne fait qu’enfler jour après jour, pour préserver ce site patrimonial d’importance majeure afin de demander de rendre inconstructible le sommet du bourg de Moudon.

 

Le vieux bourg de Moudon et le projet “hérétique” [@Matthew Richards]

Espérons que les autorités vaudoises entendront raison et refuseront une telle aberration.

Image de titre: [Les plus beaux villages de Suisse ]

La nouvelle “verrue” de Morges ?

Morges voit la fin du chantier pharaonique du quartier des Halles, dans le périmètre de sa gare; de nouveaux immeubles dont le propriétaire n’est autre que CFF Immobilier. Un projet sensible à bien des égards, notamment en raison des nuisances de bruit et surtout de trafic qui ont pénalisé la petite cité durant de nombreux mois.

Le projet touche donc à sa fin sans entraîner de véritable soulagement puisque les critiques sont vives et multiples. L’ensemble conçu par le bureau d’architectes genevois Aeby Perneger&Associés domine en l’occurrence la ville médiévale, donnant à ce petit quartier des aires de Manhattan avec ses tours de 16 à 17 étages et ses barres locatives : un ensemble décrié donc par de nombreux habitants qui lui comparent le palais de Ceausescu ou le siège du KGB et lui reprochent son aspect massif et bétonné étouffant, son absence de verdure, sa froideur disgracieuse et son absolu manque de cohésion dans l’ensemble architectural environnant. Une « grosse verrue » dénaturant l’ensemble de la ville de Morges que l’on verrait mieux dans un quelconque downtown américain !

Mais, comme le relève le journaliste Cédric Jotterand dans 24H[1], ces critiques n’empêchent pas de « susciter l’intérêt des professionnels puisque le projet du bureau d’architectes Aeby Perneger & Associés figure parmi une douzaine de récipiendaires du prix «Best architects 22» », un prix donné à des architectes par des architectes que la Ville de Morges et CFF Immobilier ont bien évidemment mis en avant pour réaffirmer tout le bien que ces derniers pensaient dudit projet…! On en reste pantois d’extase!

Un projet qui semble donc conçu pour les professionnels, empreint d’une rigueur toute technocratique, et non pour la population qui, pour sa part, pourra en apprécier toute l’étendue lorsque le montant des loyers de ces espaces influera sur l’ensemble du marché local. Mais il est vrai que CFF Immobilier n’a pas comme priorité la préservation du charme des sites que cette régie occupe, ni la qualité de vie de ses habitants, mais bien plutôt les profits pouvant être inscrits dans les colonnes de ses bilans.

Morges Avenir [www.morgesavenir.ch/projets/aujourd-hui/le-quartier-des-halles-55]

Certains pourront rétorquer que porter un avis sur l’esthétique d’un bâtiment n’est pas possible puisque la beauté est subjective. Un argument massue répété à l’envi par les promoteurs et les concepteurs dont le seul horizon se résume généralement aux plans financiers de ces projets. Mais, cette opinion si souvent répétée est-elle vraie ? L’histoire ne démontre-t-elle pas que des canons d’esthétisme ont existé par le passé, dans la peinture, la sculpture, la poésie et bien entendu l’architecture ? Et si ces canons d’esthétisme étaient par nature subjectifs, du moins remportaient-ils l’adhésion de la plupart. Et n’y a-t-il pas également des tendances générales dans notre monde contemporain nous portant de préférence vers des réalités que nous estimons plus agréables que d’autres? Qui, ainsi, pourrait considérer laide une aube naissance au-dessus des Alpes ou de l’océan ? Qui jugerait innommable un paysage champêtre ? Et dès lors, qui aurait envie d’élire domicile dans une ancienne prison réhabilitée en logement plutôt que dans une maison de maître du XIXème siècle ? Cette subjectivité de l’esthétisme architectural n’est rien d’autre en fin de compte qu’une hypocrisie crasse, un feu devant lequel faire danser quelques fous.

L’objectivité dans cette affaire, c’est bel et bien la dimension disproportionnée du projet d’Aeby Perneger & Associés autant que l’appétit gargantuesque de CFF Immobilier qui péjorent la ville de Morges et ses habitants. Espérons que cet exemple malheureux dont l’ancienne municipalité porte une large responsabilité ne sera pas suivi par d’autres !

 

 

[1] https://www.24heures.ch/le-quartier-des-halles-divise-le-public-pas-les-professionnels-361962001827

Libertaires et liberticides à l’ombre du Covid

J’ai longuement hésité à écrire sur les derniers développements sociaux et politiques de la crise du Covid tant les avis sont multiples, les chroniques nombreuses et les informations de nature sanitaire éclatées. L’hésitation a du bon, elle permet de prendre un peu de recul, de réfléchir, de tenter de s’affranchir des inepties qui bourdonnent à nos oreilles… Mais pourquoi apporter encore de l’eau à ce moulin débordant, et en vertu de quelle légitimité ? Mon livre sur l’histoire des pandémies en Suisse est publié depuis presque une année – quelques médias m’ont sollicité à cet égard – rien de plus que des constats historiques sur des événements passés, en résonnance à un présent aux accents extraordinaires. Dès lors, pourquoi donc revenir sur ce sujet ?

Je n’ai guère de réponse pertinente si ce n’est une propension naturelle à tourner le regard vers d’autres horizons temporels pour tâcher d’objectiver ce qui peut l’être. Car la polarisation du Covid devient de plus en plus étouffante et prend en otage – contamine pour rester synchrone avec le sujet – la plupart des individus, faisant de nous des libertaires ou des liberticides, des geignards ou des gueulards, des coronasceptiques ou des ultraorthodoxes de la seringue, des bourreaux ou des victimes ; allant même jusqu’à brouiller les cartes que les politiciens se plaisent normalement à jouer. Il suffit pour s’en rendre compte d’écouter les affirmations de Mélenchon défendant les libertés individuelles et les sonnets dissonants de Nantermod favorables au contrôle social. Tous égaux devant la mort nous dit le proverbe. Peut-être est-ce le cas pour les maladies épidémiques, mais rien n’est plus faux pour les bouc-émissaires que furent les malheureux accusés de sorcellerie ou les Juifs du temps de la peste noire, pour les Russes lorsque la grippe russe sévissait à la fin du XIXème siècle, pour les Allemands au cours de la Grippe espagnole de 1918 et bientôt pour les antivax, jugés par certains comme irresponsables et coupables de faire perdurer le mal.

Fermons les yeux, haut les masques, l’écume de la vague ne nous submergera pas… À se laisser bercer pour cette houle, on se penserait dans un Bateau ivre, n’en déplaise à Arthur, une Nef des fous moins pittoresque que celle de Sébastien mais tout aussi philosophique. Car la question de la liberté est belle et bien philosophique. Je ne vous ferai pas la gageure de relire Hobbes, Locke et même Rousseau dont le Contrat social alchimise les fondations les plus chtoniennes de nos valeurs démocratiques. Mais que voilà un sujet fort confortable pour un historien : la liberté, ou plutôt les libertés !

Celle de nos aînés que l’on veut immuniser de l’irrémédiable ; celle du citoyen que l’on souhaite civilement obéissant via un certificat de bonne santé ; celle bien entendu de l’économie que l’on espère éthique mais surtout florissante ; la liberté sociale pour revenir dans nos travers si confortables d’antan ; celle aussi des enfants qui seront lorsque nous ne serons plus et qui viennent dès lors après tous les autres. Un droit à la liberté sacro-saint, gagné par nos ancêtres : Waldstätten contre Habsbourg, syndicalistes contre patrons…, l’étendard sanglant flotte encore dans les méandres de nos mémoires aseptisées, fussent-elles suisses. Liberté également du pays qui nous fait rejeter l’Union européenne et nous fait perdre par là-même les fonds dédiés à la recherche scientifique, une souveraineté nationale que l’Etat pourrait être amené à défendre en cas de guerre, en mobilisant les hommes – et bientôt peut-être les femmes – en les envoyant à une mort certaine. La liberté d’expression encore, notamment des réseaux sociaux où s’écoule tout le miel, tout le fiel de l’humanité. La liberté de penser enfin qu’un Florentin paya jadis sur le bûcher et qui mena Florent – pardon pour la paronomase – en Terre de feu. La liberté se décline ainsi en plusieurs gammes entremêlant inextricablement valeurs et croyances.

Mais à l’évidence, la liberté implique toujours un prix à payer. Et c’est à nous de fixer ce prix. Toute la question revient finalement à essayer de distinguer les nombreuses réalités qui composent notre monde pour ce faire. Et cette observation n’est en l’occurrence pas très aisée puisque tous, nous subissons la pression d’informations parfois contraires, voire fallacieuses, toujours massives et souvent placées sous le signe de la peur. Mais cette peur, tellement médiatisée, ne faudrait-il pas la dépasser pour mieux embrasser la liberté que nous souhaitons ?

Une fille de pape née à Morges

Dire que les historiens ne se sont guère intéressés aux femmes dans leurs études est une réalité. Ou du moins l’était-ce, car nous assistons depuis plusieurs années à une multiplication des recherches sur le rôle des femmes dans nos sociétés passées. Quel universitaire n’a-t-il pas entendu parler des études genres qui analysent les rapports sociaux entre les sexes ?

Les projets, de Genève à Zurich, mettant de plus en plus souvent des femmes en lumière, essaiment, et c’est une bonne chose. Le musée du château de Morges participe également à ce concert avec une exposition emblématique sur un personnage méconnu du grand public qui joua un rôle important pour les arts au cours du XVème siècle, Marguerite de Savoie. Successivement épouse de trois princes, Marguerite soutint la littérature en achetant et commandant de nombreux manuscrits. L’atelier allemand Henfflin devait ainsi travailler pour elle durant près de dix ans.

Cette exposition, organisée conjointement entre le château de Morges, le Landearchiv du Baden-Würtemberg et l’Archivio di Stato de Turin, est en l’occurrence itinérante entre les trois pays. Elle a été l’occasion de réunir des médiévistes allemands, suisses et italiens au sein, notamment, du catalogue d’exposition, reflétant au travers de leur contribution les aires culturelle et politique de cette princesse née à Morges en 1420.

La portée de cette exposition est non seulement européenne, mais elle offre en sus au public la possibilité de voir des pièces rares et étranges comme une bannière de la famille de Blonay du XIVème siècle, des partitions de musique du XVème siècle, une « pomme de senteur », et des pièces défiant l’imagination des ferronniers d’art.

Une visite à ne pas rater pour tous les amoureux du Moyen-âge (du 26 mars au 4 juillet 2021).

 

Catalogue de l’exposition

Sous la direction Peter Rückert, Anja Thaller et Klaus Oschema, en collaboration avec Julia Bischoff.

  1. Stuttgart. Kohlhammer. 248 pages avec CD et Booklet.

Plaidoyer pour l’histoire

Il semble curieux à certains de s’intéresser encore de nos jours à l’histoire alors que notre temps se mesure de plus en plus souvent sur le court terme, et se décline en enjeux, économiques ou idéologiques avant tout. La recherche historique, la quête d’une origine, quelle qu’elle soit, contraste ainsi avec notre monde ultra connecté dont les informations qui le parcourent se succèdent à un rythme effréné. Un monde ponctué d’événements qui parfois l’ébranlent et qui tout aussi rapidement disparaissent, recouverts par l’amnésie collective que génèrent nos modes de vie contemporains !

Pourtant, la place du passé, si elle a longtemps interrogé, s’avère maintenant fondamentale. Car le fugace, le transitoire, l’éphémère, le ponctuel ne cessent de fracturer nos identités jusqu’à la nauséeuse perte des référents qui nous permettent de nous situer dans la société qui est la nôtre.

Comment et pourquoi ? Des questions simples que tous les enfants du monde posent dès leur plus jeune âge. Des interrogations auxquelles il convient de répondre. Tous les parents le savent bien. Mais lorsque ces enfants devenus adultes n’ont du passé que la saveur de la galimafrée prise la veille, ignorant tout du sordide du régime de Vichy ou de l’hypocrisie post-coloniale et que leur esprit critique se borne à une conviction forgée dans des feux tisonnés par la rumeur, peut-être convient-il de se poser une autre question, celle de la faillite de nos systèmes de société actuels ?

Mais à l’évidence, tout le monde se fout de cet effondrement duquel émergent ceux qui hier encore se tenaient terrés : les fachos de la 25ème heure, les serviteurs du règlement et de l’ordonnance, les orants de l’omnipotence verte, les serfs de la sourate, de la Halakha et du verset, les éblouis du complot, les terrifiés du hidjab et du masque, les promoteurs d’une culture aseptisée sur les bûchers du politiquement correct, les opportunistes de la plus-value et du dividende, les moulés du cervelet mesurant leur semblable à l’aune d’une taxinomie politique évidemment rivale, les provocateurs de l’inutile.

Et lorsque là-bas, au bout du chemin, nous nous demanderons ce que serons devenues nos libertés révolues, il sera alors trop tard pour nous rappeler de ce que hier pouvait nous apprendre.

Gravir les Alpes, une histoire d’hommes et… de femmes

Une nouvelle publication, sous l’égide de la Société d’Histoire de la Suisse Romande et de l’Institut des sciences du sport de l’Unil, vient de paraître : « Gravir les Alpes du XIXème siècle à nos jours, pratiques, émotions, imaginaires ». Ce livre, réalisé sous la direction de Patrick Clastres, Delphine Debons, Jean-François Pitteloud et Grégory Quin, est un recueil de textes issus d’un colloque international sur le sujet, organisé en 2016 aux Marécottes.

Il apporte, comme il se doit, de nouveaux éclairages sur les explorateurs des sommets, et notamment sur les guides ainsi que sur les femmes qui ont pris une part active dans cette conquête et qui pourtant sont restées très longtemps dans l’ombre. Il propose également une iconographie originale et passionnante. Accessible à tous, cet ouvrage est à mettre surtout entre les mains des amoureux de la montagne !

 

 

Le petit livre des peines

Voici enfin l’ouvrage, sur lequel le professeur d’histoire médiévale de l’Université de Neuchâtel Jean-Daniel Morerod a longuement travaillé, sortir de presse sous l’égide de la Société d’Histoire de la Suisse romande. Son titre, le Libellus Penarum, soit le petit livre des peines ou le récit d’une captivité à Neuchâtel en 1415 dont l’humaniste Benedetto da Piglio fut la victime.

« On savait depuis 150 ans que cette œuvre était centrée sur Neuchâtel, telle que la ville apparaissait en 1415 : sa vieille tour et ses prisons – où l’auteur est enfermé pendant des mois – son gouvernement et la défense de l’ordre public. Un reportage si l’on veut, mais écrit dans le latin poétique le plus exigeant, pourtant compatible avec les mensurations de la Tour ou le compte exact des jours sans lumière. Ila donc fallu attendre un siècle et demi pour qu’on puisse le lire, en latin et en français, grâce aux efforts conjugués de latinistes de l’Université catholique de Milan et de la Faculté des lettres et sciences humaines de Neuchâtel. C’est en quelque sorte un cadeau inattendu qu’ils font au public romand, tandis que le Petit livre des peines s’apprête sans doute à devenir un classique de la littérature carcérale… Jean-Daniel Morerod ».