Une histoire de la Suisse blanche

C’est à une thématique sensible que nous convie Patricia Purtschert, codirectrice du Centre interdisciplinaire d’études sur le genre de l’Université de Berne, dans son dernier livre intitulé Colonialisme et genre au 20ème siècle, Une histoire de la Suisse blanche (Kolonialität und Geschlecht im 20. Jahrhundert, Eine Geschichte der weißen Schweiz). Un sujet délicat mais ô combien d’actualité!

L’auteur – à moins qu’à la suite de l’Académie française il ne faille parler d’autrice, voire d’auctrix si l’on en revient aux origines du mot – nous propose une étude historique portant sur les liens entre la « formation du genre », autrement dit sur la discrimination de la femme, et la mouvance colonialiste dominante jusqu’à l’issue de la Seconde guerre mondiale. Pour ce faire, Patricia Purtschert invoque dans son texte deux figures emblématiques, la « femme au foyer » et « l’alpiniste », deux personnages ayant joué des rôles symboliques importants dans la constitution identitaire helvétique, en rappelant d’une part la soumission de la femme au travail domestique, mais une femme blanche, civilisée et consumériste se distinguant par sa « race » tout en étant subordonnée à l’homme, et en mettant en lumière d’autre part la masculinité blanche de l’alpiniste, conquérant des grands sommets du monde, vecteur de colonialisme, dans l’Himalaya notamment.

La chercheuse établit ainsi des liens entre racisme et sexisme, faisant un crochet au détour de son texte par le zoo de Zurich qui naguère présentait un « village sénégalais », ou encore par la publicité dont le credo reste bien souvent la femme blanche, en insistant sur cette part d’altérité non acceptée d’une nation qu’elle définit comme profondément sexiste.

Si certains choix de l’universitaire relèvent inévitablement de partis pris inhérents à des postures intellectuelles, voire méthodologiques, le texte convainc, frappe même le lecteur confronté à des réalités égrenées au fil des pages tant il est vrai que l’acceptation de l’autre, quel qu’il soit, demeure aujourd’hui encore – ou peut-être aujourd’hui surtout ? – un défi quotidien !

 

Patricia Purtschert, Kolonialität und Geschlecht im 20. Jahrhundert, Eine Geschichte der weißen Schweiz, Transcript independent academic publishing, 2019, 370 p.

Un pharaon genevois

Un égyptologue, découvreur de pyramide, archéologue du désert, explorateur d’oasis, professeur d’université, académicien également, Michel Valloggia est de cette trempe d’hommes que l’on aime à nommer « aventurier ». Non pas un Indiana Jones parodique, mais un spécialiste méthodique, scientifique et distingué sachant s’adapter aux contraintes d’un terrain parfois difficile, complexe même si l’on considère la dimension humaine des contrées qu’il parcouru : Tell el-Hajj, Abu Rawash ou Balat.

 

Cet arpenteur de hiéroglyphes, successeur lointain du mythique Édouard Naville, illustre avec rigueur et chaleur l’école genevoise d’égyptologie qu’il a mené vingt ans durant. À la retraite depuis quelques années, sans que le temps n’ait visiblement de prise sur lui, notre pharaon genevois vient d’être glorifié d’un livre réalisé en son honneur. Deux de ses anciens étudiants, Sandrine Vuilleumier et Pierre Meyrat, ont sacrifié à la coutume académique des Mélanges, en réunissant dans cet ouvrage les contributions de quelques vingt-sept égyptologues internationaux ayant travaillé avec le professeur genevois, déclinant à l’envi des thématiques portant sur des papyrus, des textes médicaux, de la céramique, des pyramides ou de l’archéozoologie…

Au-delà de l’ouvrage spécialisé que les initiés du copte et du hiératique pourront apprécier, les deux éditeurs ont réussi un tour de force en plaçant sur les fonts baptismaux de l’université leur livre qui témoigne en fin de compte d’un héritage, celui de l’illustre professeur, bien entendu, mais également celui de l’université de Genève.

 

 

 

Sandrine Vuilleumier, Pierre Meyrat (éd.), Sur les pistes du désert. Mélanges offerts à Michel Valloggia, Gollion, Infolio, 2019. 352 p. ISBN/9782884744867

Table des matières :

https://www.academia.edu/40982418/Sur_les_pistes_du_d%C3%A9sert._M%C3%A9langes_offerts_%C3%A0_Michel_Valloggia?fbclid=IwAR22X3JkD_0HJL-GgWIimYKCJdIklD3en7aAWRV5o-Y97a2-2RCZLxEOHuY

Un livre romand “mis à l’honneur” par le Musée national à Zurich

En 2016, nous publiions le livre au titre provocateur « Quel est le salaud qui m’a poussé ? Cent figures de l’histoire suisse », galerie de personnages du passé que l’historiographie habituelle, celle des manuels scolaires et des annales institutionnelles, ne retient guère. Ces hommes et ces femmes qui, malgré leur implication dans la « Grande histoire », étaient passés inaperçus recevaient ainsi l’onction historique grâce à des chercheurs qui, au gré de leurs travaux, les avaient découvert.

Bien entendu, réunir une vingtaine d’historiens, tous spécialistes de sujets spécifiques au travers desquels émergent ces personnages oubliés, fut une gageure en soi. Mais enfin, le projet devait aboutir à la satisfaction de ses promoteurs et, trois ans plus tard, démonstration que le livre avait trouvé son public, nombre de librairies allaient encore le proposer sur leurs rayonnages.

Et voilà que le Landesmuseum de Zurich s’intéresse à présent à ce livre et entend en republier une large partie sur son site Web. Je pense que l’on peut parler dès lors de consécration pour cet ouvrage dont le titre avait suscité quelques débats amusés, tant il est vrai que la Romandie peine souvent à se faire voir du côté de la Limmat. Car si ce livre dépeint des portraits issus de tous les cantons, aussi bien romands qu’alémaniques et même tessinois, le texte est décliné en français. Une partie de celui-ci sera donc accessible en 2020 sur le site du musée national – en français, allemand et anglais – qui propose par ailleurs d’ores et déjà au public des sujets, notamment historiques, d’excellente facture.

https://blog.nationalmuseum.ch/fr/

 

Quel est le salaud qui m’a poussé ? Cent figures de l’histoire suisse, sous la direction de Frédéric Rossi et Christophe Vuilleumier, Infolio, 2016, 240 p.

Les Juifs autrichiens de 1938 et leurs descendants réhabilités dans leur nationalité

 

En 1938, l’Allemagne nazie envahissait l’Autriche et l’intégrait au Reich. Une Autriche alors largement traversée par des courants nationaux-socialistes depuis plusieurs années qui allait accueillir les troupes de la Wehrmacht sans velléité de résistance. Et avec l’Anschluss débutait une vague de persécutions contre les Juifs d’une violence encore inégalée en Allemagne jusque-là. La répression allait être vite hors de contrôle forçant Reinhard Heydrich – celui qui deviendrait Obergruppenführer et vice-gouverneur du protectorat de Bohême-Moravie et qui joua un rôle majeur dans l’organisation de la Shoah – à intervenir et à annoncer qu’il ferait arrêter les nazis autrichiens responsables de ces exactions. Bien sûr, on connaît la suite ! Les persécutions entraînèrent plusieurs vagues d’émigration de Juifs qui fuirent le pays, abandonnant de facto leurs biens aux Nazis. Et le 20 août 1938, cinq mois après l’intégration de l’Autriche à l’Allemagne, Adolf Eichmann mettait en place le Bureau central d’émigration juive afin de vider le pays de sa communauté israélite. 128’000 personnes, au total, devaient prendre le chemin de l’exil au cours de ces années alors que plus de 65’000 personnes étaient exterminées. Ces réfugiés, avec le temps, se disséminèrent sur les cinq continents où eux et leurs descendants bâtirent de nouvelles vies.

Il est notoirement connu que l’Autriche, contrairement à l’Allemagne, n’a guère entrepris de devoir de mémoire et que les études, s’il en existe[1], ne supportent que difficilement la comparaison avec l’examen de conscience auquel s’est livrée l’Allemagne durant ces dernières décennies au travers d’une multitude de publications ou de reportages.

Il faut dès lors sans doute considérer comme historique la décision du gouvernement autrichien qui a adopté en septembre 2019 une loi rendant la nationalité autrichienne aux descendants des exilés de la guerre. Les arrière-petits-enfants de Juifs autrichiens établis en Californie, en Angleterre ou en Suisse pourront dès lors se réclamer de l’Autriche si tel est leur souhait.

Une reconnaissance de ce passé sinistre étonnante alors que l’Autriche oscille sur le fil de l’extrémisme de droite. Car si le gouvernement est actuellement transitoire après l’implosion de la coalition de Sébastian Kurz au printemps dernier, les mouvances populistes demeurent extrêmement vivaces.

Mais l’aspect le plus étonnant de cette décision relève de la géographie politique. En effet, cette loi s’appliquera, dès l’année prochaine, à tous les descendants d’anciens résidents juifs de l’Empire austro-hongrois, de fait à tous les Juifs ayant demeuré entre les frontières du territoire impérial tel qu’il existait encore en 1918. Les personnes ayant dès lors vécu à Prague ou à Budapest sont donc pris en compte, leurs descendants pouvant ainsi se réclamer autrichien sans pour autant habiter en Autriche.

 

 

 

 

 

 

 

 

La loi adoptée il y a deux mois se révèle ainsi symboliquement très forte. Certes, elle reconnaît la répression exercée contre les Juifs durant la guerre, mais elle nie par ailleurs la partition du territoire impérial intervenue en 1919. C’est en fin de compte une forme de prévarication, de négation du traité de Saint-Germain-en-Laye, signé le 10 septembre 1919 entre les Alliés et établissant la paix avec l’Autriche. Un traité qui consacrait la dislocation de l’empire en sept États. Il est vrai que les Autrichiens, en tant que peuple vaincu, subirent la vexation de l’exclusion des négociations de paix, entraînant inévitablement, à l’instar du traité de Versailles à l’égard des Allemands, frustrations, humiliation et colère. Et il est piquant, dans ce contexte, de rappeler que le traité original de 1919, volé par les Allemands en 1940, a disparu depuis lors, sans doute détruit lors des bombardements alliés.

N’y a-t-il donc pas une forme d’instrumentalisation de ce passé mis en œuvre par le gouvernement autrichien ultra-conservateur qui, en utilisant le drame juif de la Seconde guerre mondiale, manipule habilement et de manière éhontée la noblesse d’une démarche se voulant responsable et résipiscente, dans le but de soutenir une idéologie hybris qui, semble-t-il, de nationaliste tend de plus en plus à un impérialisme au sens premier du terme ?

 

 

[1] Par exemple Oliver Rathkolb, Maria Wirth, Michael Wladika, Die “Reichsforste” in Österreich 1938-1945, Wien, 2002. Ou Dirk Hänisch, Die österreichischen NSDAP-Wähler: eine empirische Analyse ihrer politischen Herkunft und ihres Sozialprofils, Wien, 1998.

Bons baisers d’Ankara

En 1922, Smyrne, l’actuelle Izmir, brûlait alors que les communautés arménienne et grecque étaient massacrées par les troupes kémalistes. Dans la rade, face aux quartiers en feu, nombre de navires battant pavillon occidental assistaient au drame sans réagir pour autant. Leurs équipages devaient même repousser les quelques malheureux qui avaient eu l’idée de trouver refuge à leur bord.

Moins d’un siècle plus tard, l’Occident reste tout aussi impassible devant l’attaque brutale menée par la Turquie sur les Kurdes, les alliés inaliénables de l’Europe et des États-Unis dans la guerre contre l’État islamique. Les uns condamnent, les autres conseillent, certains menacent, mais sur le terrain, ceux qui étaient hier en première ligne pour combattre la Grande Menace et éradiquer les promoteurs des vagues d’attentats en Europe et en Afrique, sont bel et bien lâchés.

On se souvient évidemment de Cabu et de ses collègues, tués dans la rédaction de Charlie Hebdo en janvier 2015, de la tuerie du Bataclan la même année, des attentats suicides en Belgique l’année suivante, de Westminster en 2017, et de tant d’autres. Mais qui se souvient de ceux qu’il nous faut bien appeler « combattants de la liberté », mourant sur de lointaines lignes de front dans un désert proche-orientale pour défendre, en fin de compte, les valeurs qui sont les nôtres, la liberté d’expression et la démocratie ?

Et voilà que soumis à un revers à l’issue d’une guerre plus manichéenne que d’autres, nos défenseurs peuvent compter sur notre profonde et sincère réprobation à l’encontre de leur assaillant. D’aucun, en d’autres temps, auraient estimé cette passivité comme un acte de trahison. Est-ce là le signal que l’Occident veut donner à ses alliés à travers le monde ? En juillet 2015, je m’entretenais avec un Peshmerga en guerre contre les djihadistes dans le but de lui demander ce que lui et ses frères d’armes pensaient alors de la situation. Qu’en serait-il aujourd’hui ? https://blogs.letemps.ch/christophe-vuilleumier/2015/07/09/les-combattants-de-loubli/

À force de tourner le dos, la solitude restera la seule compagne de route des quelques démocraties qui se targuent encore d’éthique et de tolérance.

Cette agression met en lumière la peur, peur que les bouchers qui faisaient régner la terreur il y a peu de temps encore, recouvrent une partie de leur pouvoir de nuisance. C’est en tout cas là l’essentiel de l’analyse des experts, relayés par les media, qui, le plus souvent, placent pudiquement au second plan l’isolement des Kurdes. Quant à l’odieuse prise d’otage de plus de 3 millions de personnes, utilisées comme du bétail et moyen de pression pour exercer un chantage sur l’Europe, nul ne semble s’en soucier à l’exception d’ONG déjà débordées par les crises humanitaires qui se succèdent depuis des années. 60 millions de réfugiés, c’est le nombre de malheureux chassés de leurs terres à travers le monde. 3 millions de plus ou de moins, finalement … ! « L’exil, c’est la nudité du droit » disait Victor Hugo. Faut-il que nos sociétés modernes, technologiques et consuméristes en soient restées à un stade d’évolution morale aussi archaïque pour évaluer le prix d’une vie humaine à l’aune de son utilisation politique ? Or, à l’évidence, voilà des années que la Turquie d’Erdogan nous démontre son repli sur des valeurs ultra-conservatrices et nationalistes, la tentative de renversement du pouvoir d’Ankara, en juillet 2016, en était d’ailleurs un signale d’alarme spectaculaire. Et si l’on pouvait se demander alors « quelles seraient à terme les conséquences internationales d’une puissance nationaliste aussi imposante que la Turquie sur le Proche-Orient complètement déstabilisé par les criminels de Daesh, et où certains vieillards se souviennent que leurs parents craignaient les Ottomans et leur empire séculaire », https://blogs.letemps.ch/christophe-vuilleumier/2016/07/, nous commençons à peine à en percevoir la réponse.

Les temps obscurs de la Romandie révélés

Publié à l’occasion des expositions de Sion et de Lausanne, de juin 2019 à juin 2020, le livre Aux sources du Moyen âge, entre Alpes et Jura décline sur plus de 280 pages la vie de nos ancêtres, de l’an 350 au XIe siècle.

En l’année 350, alors que l’encre du Codex Vaticanus, la bible rédigée en grec avec des lettres onciales, n’est pas encore sèche, et que le royaume de Méroé s’effondre en Nubie, le territoire recouvrant l’actuelle Suisse romande vit toujours à l’heure de Rome. Quarante-cinq années supplémentaires seront nécessaires pour que l’Empire d’Occident s’évanouisse. C’est bientôt le temps des Burgondes venus de la lointaine île brumeuse de Bornholm, dans le septentrion, puis des royaumes francs et carolingien et, enfin, des héritiers de Charlemagne, près de sept siècles d’histoire, soit la durée qui nous sépare de nos aïeux contemporains de la peste noire de 1347.

C’est une constellation d’auteurs pour une multitude de thématiques différentes qui se succèdent tout au long du livre : paysages urbains, toponymie, voies de communication, artisanat, christianisme et survivances païennes, monastères, langages, musique, écriture, tsunami de 563 ! Cet ouvrage, accessible à tous, fourmille d’informations, de photographies, de restitutions infographiques et d’illustrations particulièrement frappantes.

Dirigé par l’archéologue Lucie Steiner, en collaboration avec Justin Favrod, le rédacteur/éditeur bien connu de la revue d’histoire Passé simple, ce livre magnifique ne peut que passionner. Il aborde non seulement une période de notre histoire peu évoquée, mais il cumule encore l’excellence scientifique à l’art difficile de la vulgarisation.

Mais attention, que la lecture de ces textes n’empêche pas pour autant les amateurs de visiter l’exposition en cours.

https://www.musees-valais.ch/musee-histoire/expositions/item/1387-aux-sources-du-moyen-age-des-temps-obscurs.html

 

 

Aux sources du Moyen âge, entre Alpes et Jura de 350 à l’an 1000, sous la direction de Lucie Steiner, en collaboration avec Justin Favrod, Infolio, 2019.

 

Chêne-Bourg, entre passé et avenir

Il est des territoires particuliers, marqués par une géographie spécifique, des frontières politiques, des contraintes physiques ou des passés déterminés donnant aux villes et à l’urbanisme des traits et des morphologies reconnaissables. Qui a vu Berlin, New-York ou Hong-Kong en sera convaincu. Autant de cités dont les verticalités viennent pallier l’exiguïté des terres disponibles.

Genève présente également des singularités, de même nature, ce canton-ville formant une enclave chez son grand voisin, la France. Son arrière-pays limité, son attraction économique, son histoire prestigieuse sont autant d’aspects que chacun d’entre nous connaît. La destruction des fortifications de la ville, en plein XIXe siècle, l’établissement de la Société des Nations à l’issue de la Première Guerre mondiale puis la création de son aéroport en 1920 avec l’ouverture de la première ligne transatlantique en 1947 ont été autant de révolutions dans son destin, déployant leurs impacts à travers les décennies. En ce début de XXIe siècle, Genève n’est plus le canton de jadis. Cent ans d’évolutions ont modifié son profil, sa population et sa portée régionale et internationale. Les vertes campagnes qui entouraient encore la ville il y a quelques décades, ont cédé la place à de nouveaux quartiers s’inscrivant dans une urbanisation faisant souvent polémique de nos jours.

Qu’en est-il dès lors de Chêne-Bourg, aux portes de Genève ? Qui, en 1869, lors de la création de la commune, aurait pu en deviner le destin et sa croissance ? Sur le chemin de la cité de Calvin depuis les temps les plus anciens, le bourg est soumis à de profondes mutations depuis la fin du XXe siècle qui s’inscrivent naturellement dans son histoire et déterminent une nouvelle appréhension de l’environnement communal et régional, contractant les temps de déplacement en facilitant les accès à Genève et à la Suisse, mais également à la France voisine. Ses enjeux actuels sont, paradoxalement, étrangement et largement similaires à ceux des époques précédentes, tournés notamment vers des questions de circulation. Lieu de passage depuis le Moyen-âge pour les voyageurs venant du Chablais savoyard à Genève, ou inversement, Chêne-Bourg profita de sa situation de « relais » tout en étant la victime des travers en découlant. Il n’en va pas autrement aujourd’hui puisque la commune demeure, en plus des flux de ses propres habitants, sur le chemin de ceux venant de plus loin avec tous les maux inhérents au trafic de transit, au bruit et à la pollution. Autrefois village-rue le long d’une route aux dénominations variant dans le temps, la commune demeure un espace traversé de part en part par des voyageurs journaliers souvent indifférents à la ligne d’horizon qui défile devant leurs yeux. Depuis la fin du XXe siècle, de grands débats se succèdent à cet égard, impliquant plus particulièrement le centre historique de Chêne-Bourg et bouleversant parfois un paysage séculaire, comme lorsque le dossier épineux du « Goulet » trouva son terme en 2002 avec le remplacement d’un bâti ancien et peu entretenu par un nouveau bâtiment abritant commerces, ateliers d’artistes et logements. Dans le même temps, Chêne-Bourg, proche de la cité, bénéficie de cette proximité et des mannes que l’autorité cantonale accorde pour les aménagements multiples des joyaux de sa couronne.

Ce nouvel ouvrage, qui a constitué pour moi une belle aventure à travers le temps, fera l’objet d’un vernissage à Chêne-Bourg le 22 juin prochain en présence de M. le Conseiller d’État Thierry Apothéloz et de Mme le maire Beatriz de Candolle.

 

 

Christophe Vuilleumier, Chêne-Bourg, entre passé et avenir, Slatkine, Genève, 2019. Disponible en librairie dès le 28 juin.

Smartphone, un lent poison ?

En 1454, Gutenberg inventait l’imprimerie. Une révolution technologique qui devait inéluctablement modifier l’évolution de l’Occident puisque dès lors, la multiplication et la diffusion de textes imprimés, de livres et de gravures allaient irriguer de savoirs et de connaissances des populations ancrées dans l’oralité. Dès lors, écriture et lecture devinrent progressivement usuelles, permettant l’accès aux sciences et aux idées à un nombre grandissant de personnes. Une invention avait créé une opportunité, générant en peu de temps un besoin, modifiant finalement des normes sociales, concourant notamment à la redécouverte d’une érudition antique, à un schisme religieux et à l’émergence d’une conscience de l’individu.

En 1992, IBM inventait le premier smartphone qui serait commercialisé deux ans plus tard. On sait ce qu’il adviendrait ! De progrès technologiques en campagnes marketing, la téléphonie mobile allait être popularisée, devenant le compagnon de tous les instants de l’écrasante majorité de la population. Et pour cause ? Téléphonie bien sûr, mais également accès à de multiples messageries, et, évidemment, Internet.

Omniprésent, presque omniscient, Internet, nouveau « dieu », ne devait pas être celui de la sagesse puisque tout, des plus belles réalisations aux aspects les plus sombres et les plus vils de l’humanité, allaient en constituer les épitres et les versets. Un catalyseur extraordinairement efficace, une porte dont nous avons donné les clés à nos enfants puisque ceux-ci à présent possèdent, parfois dès leur dixième anniversaire, un smartphone. Cet outil sans précédent, autorisant des jeux sans cesse renouvelés, abrutissants pour la plupart, violents et dénués de cohérence, permet les réseaux sociaux, bien souvent caniveaux des aspirations les pires, et le spectacle de Youtubeurs, nouvelles stars numériques balançant aux quatre vents des contenus se voulant attractifs et dépassant rarement le niveau du vulgaire.

Tous les parents le savent, le smartphone est devenu une « drogue » profondément addictive dont les enfants sont les victimes les plus sensibles. Sensibles car les dynamiques d’émulation, de construction identitaire et d’appartenance au groupe auxquelles sont soumis les enfants ne permettent guère aux parents de faire l’économie de cette technologie qui, à défaut, est génératrice d’exclusion. Et tout comme la presse de Gutenberg, le smartphone modifie inéluctablement les champs de références, les valeurs et les normes sociales rendues bien plus perméables à la violence, au sexe et au cynisme qu’elles ne l’étaient jadis par l’effet conjugué d’Internet et du premier de ses media, le smartphone.

Ne pourrait-on pas se poser la question d’une législation prohibant le smartphone pour les mineurs, à l’instar de l’alcool ? Une telle interdiction ne serait pas la panacée, mais du moins permettrait-elle aux enfants d’éviter l’usage de ces objets dans les lieux publics et les écoles et ainsi d’en restreindre quelque peu les effets. Car en définitive, il serait également possible à contrario de se demander ce qu’il en sera des normes sociales qui seront celles de nos enfants une fois devenus adultes en laissant à l’addiction aux démons du Net la possibilité de s’étendre sans entraves.

Au trou!

Au trou ! Perspectives romandes sur les prisons d’hier et d’aujourd’hui. Voilà un livre, publié par la Société d’histoire de la Suisse romande, qui embrasse sur le long terme la problématique de société que constitue l’emprisonnement dans l’espace romand, une première en Suisse puisque les monographies portant sur le sujet se sont attachées jusqu’à présent à des établissements spécifiques et non à un ensemble de lieux au cours d’époques différentes.

Cet ouvrage recueille les contributions d’une dizaine d’historiens qui travaillent sur la problématique carcérale, toutes périodes confondues, et c’est Irène Herrmann, professeure à l’Université de Genève, qui en signe la conclusion. Celle-ci relève l’irrégularité des processus inhérents à la prison au cours des siècles, prisons qui forment « une image mosaïque, voire même kaléidoscopique », une singularité résultant de la dispersion de pouvoirs cantonaux s’adaptant à des réalités régionales, temporelles et financières.

Et ce livre est à la semblance de sa thématique générale, varié ! Quelle fut la nature des emprisonnements au Moyen-âge dans l’ancien comté de Neuchâtel – de quelle réalité relevait la « prison de guerre » au XVe siècle – et quel fut le lien organique entre religion et emprisonnement ? Des sujets auxquelles s’ajoutent des contributions portant sur la fonction de l’architecture carcérale dans les modalités d’évolution de la justice, sur les mesures disciplinaires prises par l’armée, ou sur l’internement administratif.

Et si les conceptions de la prison varient entre hier et aujourd’hui, avec, de nos jours des régimes plus humains et des temps de détention généralement plus longs, le lecteur remarquera sans doute le rôle que jouèrent les prisons dans le renforcement de la puissance des pouvoirs publics, véritable marketing étatique sur le monopole régalien de l’usage de la répression, longtemps remis en question par des pouvoirs locaux ou le principe de la guerre privée. Une affirmation du pouvoir, à la vue de tous, que les exemples que furent Saint-Antoine à Genève ou la prison de l’Évêché à Lausanne viennent démontrer. La disparition des bâtiments carcéraux de l’espace urbain – les prisons ayant été pour la plupart repoussées aux confins de la ville et de la campagne pour de multiples raisons entre la fin du XIXe siècle et le XXe siècle – a sans doute entraîné un effacement, du moins partiel, de la fonction dissuasive que la geôle exerçait jadis. Un livre portant à la réflexion à plus d’un titre !

 

 

Table des matières

Avant-propos

Françoise Vannotti

Introduction

Jean-Daniel Morerod

La typologie de l’emprisonnement à la fin du Moyen-âge et son application dans le comté de Neuchâtel

Olivier Silberstein

La prison de guerre à la fin du Moyen-âge

Rémy Ambühl

Entre purgatoire terrestre et enjeu de souveraineté : rôle et fonction des geôles lausannoises (fin XVe-début XVIes)

Lionel Dorthe

La nouvelle prison de Neuchâtel (1826-28) : moderniser l’architecture pou réformer la justice

Claire Piguet

Le Bois-Mermet, du concept à l’usage. Création et évolution d’une prison romande

Christophe Vuilleumier

Mesures disciplinaires et justice militaire : la prison dans l’armée suisse (1874-1918)

Ignace Cuttat

Naissance du système pénal et carcéral du canton de Vaud

Léa Berger-Kolopp

Lettres de cachet républicaines ? L’internement administratif pour inconduite et fainéantise dans le canton de Neuchâtel (1939-1963)

Matthieu Lavoyer

Conclusion

Irène Herrmann

 

Au trou ! Perspectives romandes sur les prisons d’hier et d’aujourd’hui, sous la direction de Jean-Daniel Morerod et Olivier Silberstein, SHSR, 200 p, 2019.

Historiens contre politiciens

Entre 1990 et 1994, le Rwanda sombrait dans l’enfer d’une guerre civile et ethnique. Le génocide des Tutsis fut alors largement relayé par la presse devant les yeux de l’Occident qui découvrait avec effarement que le massacre de masse n’était pas l’apanage de son histoire. La France, championne des commémorations, a souhaité marquer ce funeste événement en opérant un devoir de mémoire. Une entreprise louable que de nombreux pays, notamment d’Europe de l’Est, n’ont jamais entamé à propos d’autres épisodes historiques aussi macabres.

On pourrait toutefois se demander pourquoi le gouvernement français a décidé de commémorer des événements s’étant déroulés à des milliers de kilomètres de ses frontières. Quel fut le rôle de la France dans cette sombre affaire, en sus de son intervention du 4 octobre 1990 pour aider à évacuer des occidentaux et de son soutien militaire (Opération Noroît) au régime du président Habyarimana jusqu’à la mise en place des troupes de l’ONU en 1993 ? Faut-il que des fantômes hantent les corridors de l’Elysée ou que la constitution du gouvernement intérimaire rwandais sous l’égide de l’Ambassade de France à Kigali en 1994[1], quelques jours avant le déclenchement des massacres, ne nécessitent quelques éclaircissements, quelques justifications, aux yeux de certains[2] !

L’Elysée a donc voulu instituer une commission d’enquête constituée d’historiens pour investiguer dans les archives de la République sur le rôle de la France au Rwanda entre 1990 et 1994, une commission d’experts comme la Suisse en a l’habitude. Celle-ci a vu en effet des commissions similaires se créer notamment la fameuse commission Bergier en 1995, celle sur les relations de la Suisse avec l’Afrique du Sud quelques années plus tard[3], ou encore celle sur l’internement administratif qui est en train de boucler ses travaux[4].

La France débute ainsi un exercice fort respectable. Mais voilà, avant même la constitution de son cénacle d’experts, que la polémique faisait déjà rage. Deux historiens, Stéphane Audoin-Rouzeau et Hélène Dumas, des spécialistes du sujet salués par leurs pairs, étaient en effet récusés par la présidence alors même que leur implication dans cette commission semblait naturelle. Cette décision, dans le contexte de la crise des gilets jaunes, ne pouvait que déclencher l’ire d’un grand nombre d’historiens français, soutenus par plusieurs de leurs collègues étrangers.

Aussi, Christian Ingrao, chercheur au CNRS et historien dont la renommée internationale est incontestée, s’est-il attelé à la rédaction et à la diffusion d’un manifeste pour s’insurger contre une décision qui n’a de cesse d’étonner et de soulever des questions dérangeantes pour la France de Mitterrand[5]. « Quelle légitimité aura une commission qui se prive ici de la seule chercheuse française spécialiste du génocide parlant le Kinyarwanda ? Quelle perspective peut avoir une commission qui exclut un historien dont la très grande expérience en matière d’anthropologie historique des violences de masse et partout reconnue ? ».

Un questionnement qui tombe sous le sens et qui met en lumière soit les jeux de clientélisme régnant dans les universités, soit une véritable volonté politique confinant à une instrumentalisation du passé. Or, parmi les quelques centaines de signataires du manifeste, Henry Rousso dont la notoriété s’étend au-delà du cercle des historiens pour ses travaux autour de la présence et des usages du passé ! Un historien qui, lors du procès de Maurice Papon, avait été cité à comparaître en tant que spécialiste de la Shoah et qui avait refusé de se présenter à la barre, soulignant le risque d’une confusion entre le rôle de l’historien et celui du juge. Un historien faisant office pour beaucoup de référence déontologique, et dont le soutien à la démarche critiquant la constitution de cette commission d’enquête laisse entendre la pertinence de la revendication.

L’anthropologue Pierre Clastres s’exclamait « l’histoire des peuples dans l’histoire, c’est l’histoire de leur lutte contre l’Etat ». Il semblerait qu’il en aille de même pour les historiens. Mais ces derniers pourront-ils suffisamment se faire entendre ?

 

 

[1] Le gouvernement intérimaire rwandais est mis en place après la mort du président Habyarimana, le 6 avril 1994, dans l’attentat visant son avion.

[2] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/04/05/genocide-au-rwanda-personne-ne-peut-obliger-bertinotti-a-ouvrir-les-archives-mitterrand_5446343_3212.html

[3] Rapport final de synthèse du PNR 42+, rédigé par le Professeur Georg Kreis.

[4] https://www.uek-administrative-versorgungen.ch/la-cie#Equipe. Cela sans compter encore les études spécifiques telle celle dirigée sur l’affaire des fiches par Georg Kreis, Staatsschutz in der Schweiz, die Entwicklung von 1935-1990, Bern, Stuttgart, Wien : Haupt, 1993.

[5] https://medium.com/@christianingrao/le-courage-de-la-v%C3%A9rit%C3%A9-a50534b3d3bb?fbclid=IwAR2gyMV2ujEnL3HbabqR2UTcXBwR_BZNGi1UFtRWC9z0mRzKdLinf4hcHZo