Le bal des tarlouzes et des pucelles

Nous avons eu en Suisse, au cours de la Seconde Guerre mondiale, un certain nombre de compatriotes subjugués par la folie hitlérienne : le Lucernois Franz Riedweg, Obersturmbannführer de la Waffen SS, le Tessinois Léonardo Conti, SS-Obergruppenführer, ou l’eugéniste saint-gallois Ernst Rüdin, psychiatre mandaté par Hitler pour la rédaction de la loi du 14 juillet 1933 sur la stérilisation contrainte, en sont trois exemples célèbres.

On sait que la pestilence brune du IIIe Reich étend encore ses effets septante ans après sa chute, et la dénoncer relève d’une action citoyenne et démocratique importante. Des propos aussi nauséabonds que ceux tenus par le suprématiste Piero San Giorgio, engagé par Oskar Freysinger comme spécialiste sécurité, ne peuvent ni ne doivent passer par le filtre de notre indifférence forgée sous le flux constant des medias.

Le survivaliste évolue visiblement dans une mouvance clairement fasciste, comme le laisse à penser son interview qui a fait le buzz sur les réseaux sociaux, ou on le voit répondre aux questions du néo-nazi Daniel Conversano[1]. D’ailleurs, en demi-teinte ironique, ne se présente-t-il pas lui-même comme un nazi fasciste… gentil ?

Sous des dehors bonhomme, le consultant déclare soutenir un principe de fraternité…, entre les meilleurs éléments. Les autres ? Au diable ! Et quels sont-ils ces autres…. ? Mais ceux qui ne pensent pas de la même manière, et surtout les faibles considérés comme tels par ce « Ernst Röhm » valaisan.

L’expert ès Survie, ès Sécurité, SS tout court Piero San Giorgio affirme ainsi la suprématie de la force de l’Homme européen. Cet eugénisme crasse évacue une très large partie de la population, puisque selon lui, je le cite « ‘l’immense majorité des Européens sont irrécupérables, ce sont des tarlouzes, et c’est une bonne nouvelle, ils vont mourir… Ces gens-là ne devraient même pas exister car le socialisme et le gauchisme et l’humanisme et le droit de l’hommisme, et toutes ces merdes, ont fait en sorte que des gens qui n’auraient pas dû exister, existent. On sauve les malades, les handicapés, très bien, ça donne bonne conscience, mais ce n’est pas comme ça que tu bâtis une civilisation ». Heinrich Himmler n’en pensait pas moins et le disait également, mais, en fin de compte, avec un vocabulaire beaucoup plus riche !

Multipliant les références pseudo-historiques, en les tronquant, en les déformant, Piero San Giorgio soutient qu’un jour ou l’autre, il faudra «  passer de la main tendue au bras tendu ».

Il est ahurissant d’entendre de tels propos à peine estompés par un second degré qui se veut « politiquement correct », et que le président de l’UDC du Valais romand Jérôme Desmeules minimise, de manière tout aussi insupportable, en envoyant bouler les réactions d’indignation, qu’il traite de «bal des habituelles pucelles qui pleurent». Peut-on véritablement tolérer de telles affirmations appelant à la haine, niant les souffrances de millions d’êtres humains, insultant le genre humain, et son histoire ?

À se demander quelle est la force de persuasion de cet individu qui a réussi à se faire mandater par un Conseiller d’État, fût-il nommé Oskar Freysinger. Ce dernier aurait peut-être dû songer à engager un expert en marketing politique en lieu et place d’un nazillon promouvant la haine raciale !

Piero San Giorgio prétend donc défendre la civilisation occidentale tout en s’attaquant à ses fondements, rejetant aux abîmes les faibles que nos constitutions défendent depuis des éons, autant que l’humanisme ! Un véritable amicus humani generis !

Jetons au bûcher les livres qui ont permis les bases de nos Etats de droit et défini le bien du mal. Condamnons à l’autodafé Érasme, Montaigne, Montesquieu, Kant, Thomas Jefferson, Condorcet, Victor Hugo, Henri Dunant et Zola. À bas les idées, vive le règne de la force ! Voilà l’avenir que ces extrémistes nous proposent, un enfer, à bien y réfléchir, très voisin de celui des Djihadistes.


[1] www.letemps.ch/suisse/2016/12/02/survivaliste-indigne-presidente-gouvernement-valaisan

 

La Turquie, une bombe à retardement

Depuis cet été, la Turquie procède, dit-on, à des purges dans le but d’éliminer les partisans de Fethullah Gülen, ou les personnes susceptibles d’avoir de la sympathie pour la tentative de putsch du 15 juillet dernier. Une réaction autoritaire renvoyant les principes de la démocratie loin dans les ornières.

Selon France Info, 50'000 personnes auraient été arrêtées, 110'000 personnes renvoyées de leur poste de travail, 19 universités auraient fermé leurs portes, tout comme 1'000 écoles. 28'000 fonctionnaires, enseignants et universitaires auraient été licenciés et 3'400 magistrats démis de leurs fonctions. 4'500 militaires auraient été limogés, 12'800 policiers renvoyés. Le gouvernement aurait encore interdit 170 medias et fait arrêter 200 journalistes turcs, ainsi qu’une dizaine de députés du parti pro-kurde HDP. 500 entreprises, par ailleurs, auraient vu leurs biens confisqués, pendant que 1'200 organisations caritatives auraient été fermées, 370 ONG suspendues, et 19 syndicats fermés. France Info n’évoque pas les passeports retirés d’un nombre de plus en plus important de citoyens turcs que ces derniers doivent ensuite racheter à prix d’or !

Une purge consiste en l’élimination de la société des membres jugés indignes d’en faire partie ou considérés comme indésirables. Historiquement, on parle de purge pour plusieurs événements historiques, sanglants pour la plupart. On pensera aux Grandes Purges d’Union soviétique en 1930, à l’épuration commise par le régime de Vichy, à l’épuration communiste en Europe de l’Est, ou aux purges maoïstes en Chine communiste, par exemple.

Les universitaires, des enfants que l’on souhaite éduqués, sans compter des juges ou des journalistes doivent dès lors être considérés comme des éléments indésirables en Turquie. Et pour cause ! Tous les tyrans craignent le sens critique qui nourrit l’opposition, voire la résistance. Le gouvernement Erdogan étouffe ainsi toutes voix pouvant le critiquer et contester sa politique arbitraire, jusqu’aux ONG que l’on étrangle.

Et alors qu’Ankara propose à présent un projet de loi permettant aux violeurs d’épouser leur victime rappelant des pratiques esclavagistes et le temps des harems, Recep Tayyip Erdogan demandait il y a peu à Bruxelles de se décider, et ce rapidement, pour l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne.

l’Europe, sommée de se positionner en fin de compte sur la politique intérieure du sultan d’Ankara, va devoir mesurer dans la balance les principes démocratiques qu’elle défend aux enjeux relevant non seulement des réfugiés qui transitent par la Turquie mais encore de projets de gazoducs comme Nabucco qui doit permettre à l’Europe de diversifier ses sources d'approvisionnement énergétique et qui est soutenu par l’Union européenne. Une alternative à l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, détenu par un consortium de compagnies emmenées par BP et dont la sécurité n’est guère assurée.

Accepter la Turquie dans l’Union européenne reviendrait toutefois à avaliser les pratiques arbitraires du gouvernement Erdogan, quoi qu’en disent certains analystes imaginant que cette intégration permettrait de dulcifier la situation.

Une évidence, c’est le danger à long terme que pourrait représenter une Turquie vidée de son héritage de laïcité et qui se replierait sur des valeurs ultra-conservatrices. Si l’Europe n’y prend pas garde, elle risque d’appuyer sur un détonateur dont les effets se feront ressentir d’ici quelques malheureuses années. 

L’extase totale: drogue, guerre et totalitarisme

Voilà un livre sinistre, mais ô combien captivant, qui nous vient d’Allemagne dont le passé recèle des secrets qui n’ont pas fini d’être dévoilés ; L’extase totale, Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue de Norman Ohler.

Au début du XXe siècle, des entreprises allemandes bâtissent un leaderschip mondial dans l’industrie pharmaceutique, produisant la plus grande partie des composants chimiques nécessaires à l’élaboration des médicaments. Des sociétés comme Bayer ou Merck, plus connue de ce côté de la Suisse sous l’appellation Merck Serono, qui contrôle 80% du marché de la cocaïne destiné alors à des anesthésies locales.

Cette culture de la chimie, dans une Allemagne confrontée aux extrémismes de tous bords et à une économie désastreuse, s’exprimera au cours des années 20 par une consommation toujours plus grandissante de drogues et autres psychotropes, jusqu’à l’accession au pouvoir d’Hitler qui, d’une part interdira ces substances avant d’autoriser ce qui est alors considéré comme un simple médicament, la méthamphétamine, soit le tristement célèbre crystal meth américain. Breveté en 1937 par la société pharmaceutique Temmler sous le nom Pervitin, ce produit sera vendu encore et encore à la population allemande, passant le cap en 1941 des 100 millions de doses vendues. L’armée allait bien évidemment mettre la main sur cette drogue hautement addictive, provoquant tant une forme d’euphorie qu’une très forte stimulation mentale, ainsi qu’une extraordinaire résistance à la fatigue.

Les troupes de Guderian et de Rommel en seront gorgées lors de la Blitzkrieg menée sur la France !

D’avril à juin 1940, ce sont ainsi plus de 35 millions de comprimés de Pervitin qui sont consommés par la Wehrmacht et la Luftwaffe. En 1944, la marine de guerre développe une nouvelle substance plus efficace encore, la D-IX, grâce à des essais menés sur les déportés du camp de concentration de Sachsenhausen, mélange de multiples opiacés permettant aux sous-mariniers de supporter plusieurs jours sans sommeil.

Le livre de Norman Ohler met en lumière un autre aspect méconnu de cette Allemagne des Surhommes, la dépendance du Führer lui-même à de multiples produits aussi toxiques qu’excitants que son médecin personnel, le Dr Morell, dealer d’occasion et plus alchimiste que chimiste, lui administrera quasiment quotidiennement.

Un ouvrage, accessible à tous, qui se lit passionnément et dont le célèbre historien spécialiste de la République de Weimar et de l’Allemagne nazie, Hans Mommsen, remarque avec justesse qu’il modifie en profondeur le tableau d’ensemble du IIIe Reich.

Cela étant, l’Allemagne n’a pas eu le monopole des armées dopées. Les Américains et les Anglais également, ont fait usage de methedrine et de benzedrine. En seulement 3 ans, les Britanniques avalèrent 3 millions de doses et les boys américains, 180 millions, fournies par les gouvernements respectifs, of course !

Des stupéfiants qui viennent encore de nos jours en renfort de la guerre, en Syrie notamment ou le captagon, une amphétamine de synthèse, est utilisé par les criminels de Daesh[1], et dont les effets selon les témoignages sont très similaires à ceux de la Pervitin de 1941. Drogue, guerre et totalitarisme, un triptyque infernal qui risque de ne pas s’arrêter !

 

 

Norman Ohler, L’extase totale, Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue, La Découverte, Paris, 2016, 255 pages.


[1] http://www.reuters.com/article/us-syria-crisis-drugs-insight-idUSBREA0B04H20140112

 

L’extase totale: drogue, guerre et totalitarisme

Voilà un livre sinistre, mais ô combien captivant, qui nous vient d’Allemagne dont le passé recèle des secrets qui n’ont pas fini d’être dévoilés ; L’extase totale, Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue de Norman Ohler.

Au début du XXe siècle, des entreprises allemandes bâtissent un leaderschip mondial dans l’industrie pharmaceutique, produisant la plus grande partie des composants chimiques nécessaires à l’élaboration des médicaments. Des sociétés comme Bayer ou Merck, plus connue de ce côté de la Suisse sous l’appellation Merck Serono, qui contrôle 80% du marché de la cocaïne destiné alors à des anesthésies locales.

Cette culture de la chimie, dans une Allemagne confrontée aux extrémismes de tous bords et à une économie désastreuse, s’exprimera au cours des années 20 par une consommation toujours plus grandissante de drogues et autres psychotropes, jusqu’à l’accession au pouvoir d’Hitler qui, d’une part interdira ces substances avant d’autoriser ce qui est alors considéré comme un simple médicament, la méthamphétamine, soit le tristement célèbre crystal meth américain. Breveté en 1937 par la société pharmaceutique Temmler sous le nom Pervitin, ce produit sera vendu encore et encore à la population allemande, passant le cap en 1941 des 100 millions de doses vendues. L’armée allait bien évidemment mettre la main sur cette drogue hautement addictive, provoquant tant une forme d’euphorie qu’une très forte stimulation mentale, ainsi qu’une extraordinaire résistance à la fatigue.

Les troupes de Guderian et de Rommel en seront gorgées lors de la Blitzkrieg menée sur la France !

D’avril à juin 1940, ce sont ainsi plus de 35 millions de comprimés de Pervitin qui sont consommés par la Wehrmacht et la Luftwaffe. En 1944, la marine de guerre développe une nouvelle substance plus efficace encore, la D-IX, grâce à des essais menés sur les déportés du camp de concentration de Sachsenhausen, mélange de multiples opiacés permettant aux sous-mariniers de supporter plusieurs jours sans sommeil.

Le livre de Norman Ohler met en lumière un autre aspect méconnu de cette Allemagne des Surhommes, la dépendance du Führer lui-même à de multiples produits aussi toxiques qu’excitants que son médecin personnel, le Dr Morell, dealer d’occasion et plus alchimiste que chimiste, lui administrera quasiment quotidiennement.

Un ouvrage, accessible à tous, qui se lit passionnément et dont le célèbre historien spécialiste de la République de Weimar et de l’Allemagne nazie, Hans Mommsen, remarque avec justesse qu’il modifie en profondeur le tableau d’ensemble du IIIe Reich.

Cela étant, l’Allemagne n’a pas eu le monopole des armées dopées. Les Américains et les Anglais également, ont fait usage de methedrine et de benzedrine. En seulement 3 ans, les Britanniques avalèrent 3 millions de doses et les boys américains, 180 millions, fournies par les gouvernements respectifs, of course !

Des stupéfiants qui viennent encore de nos jours en renfort de la guerre, en Syrie notamment ou le captagon, une amphétamine de synthèse, est utilisé par les criminels de Daesh[1], et dont les effets selon les témoignages sont très similaires à ceux de la Pervitin de 1941. Drogue, guerre et totalitarisme, un triptyque infernal qui risque de ne pas s’arrêter !

 

 

Norman Ohler, L’extase totale, Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue, La Découverte, Paris, 2016, 255 pages.


[1] http://www.reuters.com/article/us-syria-crisis-drugs-insight-idUSBREA0B04H20140112

 

« In God we trust »

Les dés sont jetés. Le nouvel empereur est nommé. La plus puissante nation de notre monde n’aura eu d’autre option que de s’infliger un choix entre la peste et le choléra. On pourra toujours se perdre en arguties, en pronostiques et en politiques fictions en tentant d’envisager les effets positifs et négatifs sur un avenir à court et moyen terme de l’élection Trump. Mais, à n’en pas douter, les miasmes de cette purpura risquent d’étendre rapidement leurs effets dès l’Inauguration Day, le 20 janvier prochain.

Occupant le congrès et la Maison Blanche, les Républicains auront beau jeu de faire ce qui leur plait, une réalité politique n’impliquant pas obligatoirement un blanc-seing des sénateurs sur l’ensemble des positions ou des propositions d’un président ayant démontré sa vision borgne de la société. Le parti n’a d’ailleurs pas fait preuve d’une cohésion absolue derrière Donald Trump durant la course à la présidence.

« In God we trust » clame fièrement le dollar. De foi, il en faudra certainement beaucoup en leur nouveau président à nos cousins américains au cours de ces prochaines années ! 

Armatus Corpus ou l’art de la guerre

Le château de Morges expose depuis le 10 juin et jusqu’au 30 novembre une collection magnifique d’objets patrimoniaux rares et uniques, ainsi que de pièces reconstituées, sur les princes et les chevaliers de Savoie pour le jubilé des 600 ans du vieux duché. Une manifestation qui mérite que l’on s’y attarde, non seulement pour la qualité des pièces qui sont dévoilées au public mais encore pour sa dimension interactive digne des meilleurs musées allemands !

Démonstration d’une parfaite coordination, à moins qu’il ne s’agisse très exactement de l’inverse, cette exposition intitulée « Armatus corpus, princes et chevaliers, 600 ans du Duché de Savoie », se révèle complémentaire, ou rivale – chacun y verra ce qu’il souhaite – à l’exposition genevoise du Musée d’art et d’histoire « Châteaux forts et chevaliers, Genève et la Savoie au XIVe siècle ».

Mais c’est surtout le catalogue d’exposition, appellation bien fade à l’égard de cet ouvrage extraordinaire que l’historien et commissaire d’exposition Nicolas Baptiste a réalisé, que l’on peut relever.

L’auteur a poussé la passion à des hauteurs vertigineuses, décochant même une préface de l’illustre Tobias Capwell, le curateur de la Wallace Collection de Londres. Derrière cette histoire de l’arme et de l’armement se devine en filigrane l’histoire de l’arc lémanique, du Pays de Vaud et des terres genevoises, jadis savoyards, et d’un monde perdu depuis l’apparition des armes à feux et la déchéance des anciennes noblesses. Ce livre, d’une richesse iconographique en faisant un véritable festival autant qu’une référence esthétique, est un condensé impressionnant de savoirs que l’on égrène avec plaisir, découvrant au fil des pages armuriers milanais et seigneurs d’antan.

À lire et à découvrir !

 

 

Nicolas P. Baptiste, Armatus corpus, Princes & Chevaliers (1330-1530), Infolio, 2016.

Armatus Corpus ou l’art de la guerre

Le château de Morges expose depuis le 10 juin et jusqu’au 30 novembre une collection magnifique d’objets patrimoniaux rares et uniques, ainsi que de pièces reconstituées, sur les princes et les chevaliers de Savoie pour le jubilé des 600 ans du vieux duché. Une manifestation qui mérite que l’on s’y attarde, non seulement pour la qualité des pièces qui sont dévoilées au public mais encore pour sa dimension interactive digne des meilleurs musées allemands !

Démonstration d’une parfaite coordination, à moins qu’il ne s’agisse très exactement de l’inverse, cette exposition intitulée « Armatus corpus, princes et chevaliers, 600 ans du Duché de Savoie », se révèle complémentaire, ou rivale – chacun y verra ce qu’il souhaite – à l’exposition genevoise du Musée d’art et d’histoire « Châteaux forts et chevaliers, Genève et la Savoie au XIVe siècle ».

Mais c’est surtout le catalogue d’exposition, appellation bien fade à l’égard de cet ouvrage extraordinaire que l’historien et commissaire d’exposition Nicolas Baptiste a réalisé, que l’on peut relever.

L’auteur a poussé la passion à des hauteurs vertigineuses, décochant même une préface de l’illustre Tobias Capwell, le curateur de la Wallace Collection de Londres. Derrière cette histoire de l’arme et de l’armement se devine en filigrane l’histoire de l’arc lémanique, du Pays de Vaud et des terres genevoises, jadis savoyards, et d’un monde perdu depuis l’apparition des armes à feux et la déchéance des anciennes noblesses. Ce livre, d’une richesse iconographique en faisant un véritable festival autant qu’une référence esthétique, est un condensé impressionnant de savoirs que l’on égrène avec plaisir, découvrant au fil des pages armuriers milanais et seigneurs d’antan.

À lire et à découvrir !

 

 

Nicolas P. Baptiste, Armatus corpus, Princes & Chevaliers (1330-1530), Infolio, 2016.

De profundis

Nous avons vu le marxisme échouer là où l’on rêvait égalité ; nous avons constaté que le fascisme n’était qu’un funeste succédané aux empires de jadis, embrasant le monde et avilissant plus encore l’homme dont les vices les plus sombres avaient pourtant pu s’exprimer des siècles durant. Quant à la démocratie, cette idée fragile a nécessité de la patience pour parvenir à maturité et être comprise. Et l’est-elle vraiment ?

Dans combien de pays cette pauvre vierge est-elle encore respectée ? L’indice de démocratie créé par The Economist Group en 2006 – dont la portée significative et la « crédibilité » concurrencent certainement celles des évaluations Pisa, des classements des villes les plus agréables à vivre, et des reality shows – définit que seuls vingt pays au monde jouissent d’une démocratie pleinement satisfaisante. Un club très select auquel la Suisse appartient, à côté de la Norvège, de l’Allemagne ou de la Nouvelle-Zélande, et dont ont été jetées la France ou l’Italie, rétrogradées dans le rang des démocraties dites imparfaites, avec le Sri Lanka et la Papouasie-Nouvelle Guinée. Soit vingt pays, pour la plupart occidentaux, sur les 197 états existant dans le monde et reconnus par l'ONU en 2012, vingt pays dans lesquels Montesquieu et les deux derniers siècles ont servi à quelque chose !

Voilà donc septante ans que l’Occident, reposant sur les bases de la démocratie et du capitalisme, n’a plus connu de guerre – en-dehors de ses conflits post ou néocoloniaux – une ère de paix dont la singularité tout à fait extraordinaire, si l’on se réfère au fil de l’histoire, échappe aux générations européennes de notre temps.

Une anomalie historique, si l’on veut bien, qui pourrait bien parvenir à son terme.

L’ONU, en vertu du sacro-saint droit de veto accordé aux cinq membres permanents du Conseil de sécurité, se révèle une fois de plus aussi désemparée que l’était en son temps la Société des Nations. Ni l’Ukraine, ni la Syrie, terres outragées par l’hypocrisie et la folie d’hommes dont le souvenir hantera les futures cours de la justice internationale, ne peuvent contredire cette impuissance.

Ce bal des eunuques reste impotent devant le duel de plus en plus ouvert auquel se livrent Washington et Moscou depuis des mois. Accusation de sabotage démocratique pour les uns, roulage de mécanique à Kaliningrad pour les autres. Et toujours autant d’enfants déchiquetés et désossés dans des villes fumantes et hideuses, livrées en pâture ou en prétexte aux deux molosses les plus méchants de la basse-cour, devant un parterre de poulets tremblants et de canards boiteux.

« Les temps actuels sont différents, plus dangereux que l’ancienne guerre froide » faisait remarquer le ministre allemand des Affaires étrangères dans la presse de ce samedi. Une évidence ! En 1962, à Cuba, le monde était passé à côté de ce qui aurait pu être la dernière catastrophe de l’humanité. Mais en ce temps-là, J.F. Kennedy était au début de son mandat présidentiel et ne considérait ni l’Europe ni l’Union soviétique comme de lointaines banlieues sous-développées. Et son homologue russe, Nikita Khrouchtchev, menait une politique libérale dont les réformes allaient influencer celles de Mikhail Gorbatchev. Point de Vladimir Poutine aux penchants impérialistes, ou de candidats au trône américain scandant des credo sécuritaires. Point d’économie vacillante, de faillites mondialisées et de monopoles grandissants estompant l’application des thèses d’un Milton Friedman qui démontrait dans son Capitalisme et liberté que le retrait de l’État en faveur de l’économie de marché était le seul moyen d’obtenir la liberté politique et économique.

Instrumentalisées par des intérêts financiers devenus raison d’état, les puissances de notre monde se heurtent, nourrissant des rivalités de plus en plus dangereuses dans la course aux ressources d’énergie dont la domination demeure plus que jamais stratégique tant en termes militaires que politiques. 

L’homme est un tortionnaire

Voilà un nouveau livre, bien singulier ; un ouvrage né autour de plusieurs conversations. D’abord celles que Claude Bonard a menées avec les deux officiers généraux, le premier français et le second allemand, qui se livrèrent bataille à Marseille en 1944. Ensuite, celle au cours de laquelle il allait m’expliquer les rebondissements de sa recherche sur le général allemand Hans Schaefer qui devait rendre les armes le 28 août 1944 sur le boulevard des Dames en plein cœur de la cité phocéenne.

Travailler sur l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale n’est pas chose aisée, tant ce conflit a laissé une empreinte d’horreur dans nos mémoires. Sa dimension de guerre totale menée sur le sol européen, l’annihilation systématique de populations, les camps d’extermination et le nombre de morts ont ainsi souvent impliqué des angles de recherches marqués par une forme de manichéisme de la part des historiens. S’en extraire nécessite un effort, au risque de se soumettre aux feux de la critique.

Révéler, mettre à jour le corps nu de l’événement, sans son habit dessiné de manière à masquer des flétrissures dérangeantes, remettre en question ce que l’on tenait pour acquis, esquisser des potentialités allant parfois à l’encontre des histoires nationales ou supranationales, c’est là l’un des axes primordiaux de la tâche des historiens, qu’il s’agisse de cette guerre ou de tout autre événement dramatique récent. En Suisse, le Rapport Bergier, réalisé à la fin des années 90, devait ainsi faire ressurgir du passé des aspects peu glorieux pour la Confédération helvétique. En Allemagne, Wolfram Wette devait, en 2002, rappeler les heures les plus sinistres de la Wehrmacht que l’on tenait précédemment pour moins impliquée dans les crimes de guerre. En France également, certaines recherches, comme celle de l’historien Claude Barbier sur le maquis de Glières, décortiquent l’histoire pour en exposer les faits et les ajouts ultérieurs.

A la question du regard de l’historien s’ajoute bien évidemment celle des sources. Quel crédit apporter à l’Odyssée d’Homère sans les découvertes archéologiques d’Heinrich Schliemann, le découvreur de Troie ? Quelle confiance accorder au témoignage d’un ancien officier supérieur allemand combattant sur le front de l’Est en 1943, comme Hans Schaefer, sans l’analyse méthodique permettant de recouper les faits relatés ? C’est le travail que Claude Bonard a réalisé, accumulant pendant plusieurs années, rapports, lettres, archives, consignant les explications des uns, puis des autres, revenant auprès des premiers pour confirmer certains détails. Un travail important, donc, qui présente en outre la particularité malheureuse d’être en adéquation avec l’actualité la plus récente, ou du moins la plus médiatisée, puisqu’il porte en définitive sur le crime de guerre.

La guerre en Syrie fait ainsi régulièrement la Une de la presse. En février 2016, le Brésilien Paulo Pinheiro et la Tessinoise Carla Del Ponte, les responsables de la Commission d’enquête indépendante de l’ONU créée en 2011, dénonçaient l’enlisement de la situation internationale au Proche-Orient, entraînant une impunité de fait pour les responsables des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre perpétrés dans cette région du monde. L’homme est-il donc frappé par une malédiction le condamnant à continuellement s’entre-tuer dans l’abominable tragédie de son histoire ?

C’est de cette histoire dont il est question dans cet ouvrage qui prend comme exemple concret le cas du général Schaefer. Une histoire pour laquelle plusieurs regards me semblaient nécessaires, raison pour laquelle les historiens Hervé de Weck et Olivier Meuwly ont bien voulu me faire l’amitié d’apporter leur expertise à ce projet auquel s’est joint le procureur Dick Marty, célèbre pour son enquête de 2005 concernant les prisons secrètes de la CIA sur le territoire européen, autant que pour ses rapports de 2009 sur la situation dans le Caucase du Nord, ou de 2010 sur le trafic d’organes dans le Kosovo. Qu’ils soient tous trois remerciés ici pour leur concours inestimable.

 

L’honneur au service du diable, crime de guerre et cruauté ordinaire, éd. Slatkine, septembre 2016

La nouvelle loi sur le renseignement, un mal nécessaire

La loi proposée au peuple sur les services de renseignement, le 25 septembre, est longue et fouillée, démontrant que le sujet est particulièrement sensible. Collecte d’informations, port d’armes, fausses identités, investigations, un lexique rappelant des films d’actions hollywoodiens. Au-delà de cet exotisme romanesque pour lequel nous devons passer aux urnes, il est question pour la Suisse de se doter d’un instrument déployant des effets concrets et importants permettant de contrer des actes belliqueux et discrètement organisés.

Mais doit-on véritablement redouter les agissements d’éléments hostiles dissimulés en notre sein ?

Sans doute !

L’histoire démontre que la Suisse a été un terrain de prédilection pour les espions étrangers, notamment lors des deux guerres mondiales. Au cours du premier conflit, la Confédération ne possédait pas de services spécifiques de renseignement, assistant au fur et à mesure des mois de guerre à une multiplication des cas sur son territoire. Des agences étrangères allaient non seulement recruter en Suisse des agents – des mules servant à collecter des renseignements – mais encore concevoir des opérations militaires agressives, ainsi que des mesures de propagande et de déstabilisation de pays tiers d’une portée extraordinairement importante. La chance et la délation permirent à la Suisse d’intervenir en certaines occasions, comme lors de l’affaire de la Nordstrasse à Zurich en 1918, et de circonscrire des actes sanglants[1].

Ce furent les polices cantonales qui neutralisèrent les réseaux étrangers qui leur étaient signalés, le plus souvent par des services secrets antagonistes visant l’éradication d’agents leur étant hostiles. Plus de 120 affaires éclatèrent ainsi entre 1914 et 1918 grâce à des indiscrétions. Mais combien de filières et d’espions échappèrent aux autorités helvétiques, dépourvues, ou presque, de moyens ? La Confédération ignora complètement, par exemple, ces quelque 200 agents de renseignement que la France avait placés stratégiquement au cours de la guerre, qui dans une université, qui dans une usine d’armement[2].

Ce n’est qu’avec la Seconde Guerre mondiale que la Suisse se dota de moyens, bien qu’encore largement rudimentaires[3].

Si les périodes de guerre furent propices aux affaires d’espionnage sur notre territoire, les années d’entre-deux guerres ne furent pas pour autant sereines, comme le prouve l’affaire Ignace Poretski en 1937. Mais faute d’informations, la Suisse resta, sans doute fréquemment, l’hôte bien involontaire d’agents étrangers animés d’intentions peu recommandées au commun des mortels.

Pourtant, la Suisse coopéra avec les pays étrangers en matière de renseignements dès le début du XXe siècle, donnant et recevant des informations en fonction des relations personnelles et des penchants politiques des policiers ou des magistrats en charge des dossiers, une coopération « artisanale » bien évidemment plus efficace en période de conflit permettant à la Suisse de garantir le maintien de sa neutralité. La police zurichoise arrêta ainsi un recruteur allemand en 1917 après avoir appris des autorités françaises son nom, obtenu lors de l’interrogatoire du Genevois Paul Waldé, poursuivi à Paris pour espionnage pour le compte de l’Allemagne. Les bases de cette collaboration internationale avaient été jetées à la suite de la Conférence internationale de Rome de 1898, dans le but d’endiguer l’anarchisme dont l’impératrice Elisabeth de Wittelsbach (Sissi) avait été victime cette année-là.

Les actes organisés par des cellules terroristes qui se sont déroulés ces dernières années en Europe procèdent d’une structure qui, toute proportion gardée, est apparentée aux procédés des services secrets occidentaux du siècle passé (réseaux, confidentialité, organisation, déstabilisation, flux d’informations, cellules autonomes, …). Il ne semble ainsi pas déraisonnable de renforcer les moyens de la Confédération permettant de contrecarrer des tentatives criminelles de cette nature évoqués dans le rapport du SRC du début de l’année[4]. À noter que celui-ci met par ailleurs en lumière d’autres risques qui planent sur la Suisse comme l’espionnage industriel dont la récente agression du patron de la firme Swiss Space Systems (S3) semble être un malheureux écho.

 


[1] Christophe Vuilleumier, La Suisse face à l’espionnage, Gollion, Infolio, 2015.

[2] Christophe Vuilleumier, « Le personnel militaire français détaché en Suisse (novembre 1918) », Revue militaire suisse (avr.2015), pp. 52-54.

[3] Christian Rossé, Guerre secrète en Suisse, 1939-1945, Paris, Nouveau Monde, 2015.

[4] https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/43960.pdf