Démocraties échouées

Le pouvoir interroge, le pouvoir inquiète.

Durant des décennies, l’Occident ne s’est guère préoccupé des réalités du pouvoir politique car ce dernier, policé depuis la guerre, ne remettait plus en question les fondements démocratiques qui sont les socles de nos pays européens et nord-américains. Nous avons bien connu Mai 68 et ses revendications. Nous avons évidemment suivi quelques scandales dignes de sitcoms, oscillant entre boudoirs dorés et pourboires évaporés. Nous avons bien vu des dérives dans les États de l’ancienne Europe de l’Est…, mais enfin, rien de véritablement problématique de notre côté de l’hémisphère. Et puis, du temps de la guerre froide, le monde était évidemment divisé entre le bien et le mal, une vision manichéenne permettant de fixer clairement des repères et de dénoncer les Mauvais autant que de célébrer les Gentils. Mais le monde a changé. L’éclatement du bloc de l’Est, il y a près de trente ans, a redistribué les cartes. Le grand théâtre des nations a réparti depuis lors maintes fois les rôles pour de nouveaux actes auxquels nous assistons, avec à présent comme décor une Union européenne en perdition, un printemps arabe raté, un intégrisme religieux mortifère, et une montée des extrémismes.

L’avènement de Donald Trump aux États-Unis, le renforcement du président Erdogan en Turquie dont la victoire au referendum du 16 avril dernier vient remettre en question les libertés démocratiques de son pays qui assiste aujourd’hui, impuissant, à la fermeture des accès à l’encyclopédie Wikipedia[1], autant que la course à la présidence française de Marine Le Pen, sont les résultantes faites « hommes » de ces tensions. Des visages menaçants, issus d’un gruau de frustrations et d’inculture, incarnant les pulsions les plus funestes de l’humanité dont de nombreux partis sur notre continent – comme le parti conservateur catholique polonais (PiS) ou le Nationaldemokratische Partei Deutschlands – sont porteurs. Ce club des « damnés » fonctionnant sur un principe d’opportunisme, imposant des dynamiques réactionnaires, fait naître des craintes quant à la liberté de l’individu et des peuples. « Il n’y a pas de dictature sans consentement » prétend l’écrivain algérien Kamel Daoud dans la revue des Deux Mondes du mois de mai consacré au rapport de l’écrivain au pouvoir. Là résident l’enjeu et la crainte à l’égard du pouvoir politique. Les peuples tomberont-ils tous dans le piège d’un populisme justifiant par l’absurde et l’hypocrisie des lois d’exception conçues pour faire taire les oppositions réelles ou potentielles, ou préféreront-ils un principe de liberté telle que prônée par un pape se profilant de plus en plus comme un leader humaniste en marge de son magistère[2] ?

Pourtant les lois d’exception, en-deçà des tyrannies de la Syrie de Bachar el-Assad ou de la Coré du Nord de Kim Jong-un, nous rappellent quelles peuvent être les faces du pouvoir. Pouvoirs décrétant des purges en Turquie en 2016, ou un Patriot Act aux USA en 2001, laissant toute latitude à l’interprétation discrétionnaire des dirigeants. Chateaubriand observait qu’une loi d’exception introduite dans une constitution libre, est toujours une loi dangereuse. L’histoire lui a donné raison à bien des reprises tout au long du XXe siècle. Et malgré les souvenirs de honte et de souffrance, les lois d’exception deviennent la norme en Europe[3], car les masses se moquent du passé. Seul compte le présent et la harangue d’écornifleurs forts en gueule et prodigues en promesses. Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir se plaisait à commenter le maréchal Foch… Nous verrons bien de quoi sera fait demain. La France le découvrira dans peu de temps, elle, si fière de ses lumières, de sa culture et de ses maquis de résistance.

[1] http://www.tdg.ch/monde/ankara-bloque-acces-wikipedia/story/29784302

[2]https://www.ted.com/talks/pope_francis_why_the_only_future_worth_building_includes_everyone?utm_campaign=social&utm_medium=referral&utm_source=facebook.com&utm_content=talk&utm_term=global-social%20issues

[3] https://www.franceculture.fr/geopolitique/letat-durgence-nouvelle-normalite-en-europe

Les ombres d’Alexandrie

 

Alexandrie, ville cosmopolite à la croisée de plusieurs mondes. Plus de deux fois millénaires, la cité a vu bien des merveilles, bien des misères. De dominations en soumissions, la belle Égyptienne a rayonné des siècles durant sur la Méditerranée et un Proche-Orient rival et pourtant si proche. Les Alexandrins comptent aujourd’hui leurs morts, comme les Parisiens ou les Bruxellois il y a peu, après une frappe gratuite mais pas si aveugle, ordonnée par les satrapes d’un Islam perverti en religion de mort. Une boucherie à consonance religieuse visant la communauté copte en représailles à la déroute de Daesh en Syrie et en Irak, ou un acte calculé pour attiser les braises toujours rougeoyantes au sein des courants radicaux égyptiens que la répression venue du Caire ne manquera pas de raviver ? Un acte qui intervient peu après la première opération militaire officielle des États-Unis contre le gouvernement de Damas, un gouvernement dont les liens avec Daesh que l’on pouvait supputer dès 2015[1], semblent de plus en plus étroits, comme le relève l’historien Jean-Pierre Filiu[2].

Les agendas des belligérants ne connaissent pas de hasard, mais seulement une suite d’opportunités sanglantes.

Le chaos oriental rentre à l’évidence dans une nouvelle phase qui mènera certainement à la perte du gouvernement mortifère syrien, mais qui entérine par ailleurs un antagonisme exacerbé entre Russes et Américains. Une rivalité d’autant plus délicate que des bâtiments militaires US croisent à portée des navires de guerre russes. On ne peut certes rien attendre de bon de cette proximité, ni du voisinage sur le terrain entre forces spéciales américaines et spetsnaz moscovites, même si les deux molosses se sont confrontés à maintes reprises en Indochine, au Viêt Nam ou en Afghanistan au cours de la guerre froide, sans que le monde connaisse l’apocalypse. La situation glisse à nouveau inexorablement vers ce que Raymond Aron appelait une « paix belliqueuse », ce d’autant plus que les enjeux véritables se mesurent en barils et en m3 de gaz.

Que les Européens soient entrés en guerre contre le régime syrien eut été une voie peut-être moins dangereuse, mais encore aurait-il fallu que les nations du vieux continent en aient eu l’audace et la volonté ! Et cet aplomb qui a manqué aux gouvernements européens, voilà que le Pape en fait la démonstration en maintenant sa visite en Égypte pour prouver au monde que la guerre de religion entre Islam et Chrétienté n’est rien d’autre qu’un simulacre destiné à masquer des réalités sonnantes et trébuchantes. Une leçon de courage du Pape François qui, espérons-le, ne se terminera pas en messe funèbre.

 

[1] https://blogs.letemps.ch/christophe-vuilleumier/page/9/

[2] https://www.rts.ch/info/monde/6595984–bachar-al-assad-et-daesh-sont-les-deux-faces-du-meme-monstre-.html

L’omertà des universités suisses

 

Quel est l’avenir des universités suisses ?

La Confédération a ratifié les accords de Bologne, issus des négociations des ministres européens de l’éducation menées en 1999, et dont le but était l’harmonisation de l’enseignement supérieur tout en renforçant la mobilité des étudiants et en facilitant la reconnaissance des diplômes. Ces objectifs ont été atteints en partie avec, pour conséquence, une explosion des tâches administratives pour les corps enseignants. Des tâches encore accrues par les incessantes modifications du règlement du Fonds national de la Recherche autant que par la politique, ô combien louée par les rectorats, du Ranking, cette course à la reconnaissance des établissements dans laquelle l’université de Genève s’est classée à la 58ème place mondiale en 2015 et l’université de Lausanne dans le rang des 201 à 200 meilleures[1].

Un score remarquable ?

On est loin des universités américaines d’Harvard, de Stanford, de l’Institut de Technologie du Massachusetts ou de Berkeley qui occupent respectivement les première, seconde, troisième et quatrième places. On est loin surtout d’une gestion saine de nos établissements qui, au nom du sacro-saint Ranking, sont les promoteurs d’un mercenariat international de professeurs laissant pour compte un nombre extraordinaire de chercheurs suisses au profit d’éminentes vieilles barbes venant lisser leur fonds de retraite dans le pays. Une balance économique entre cerveaux et prestige pesant largement du côté du paraître. Voilà un domaine dans lequel le développement durable ne s’est pas attardé !

Un système consumériste dont la matière première n’est autre que les doctorants dont les plus entêtés peuvent atteindre le stade de professeur boursier FNRS avant d’éventuellement postuler quelque part dans le monde mais rarement en Suisse. Et pour quels salaires ? 800 Euros à Milan dans tel institut, 1’300 Euros comme maître de conférences à Bordeaux…. ! Quant aux autres, le recyclage les attend. Et pour les plus courageux d’entre eux qui sollicitent un rattachement scientifique sans solde à la faculté des Lettres de l’Université de Genève, par exemple, le glas du grand inquisiteur, pardon du grand administrateur, résonne : « Ce n’est pas possible, ce statut n’existe pas dans nos tabelles administratives ». Un rattachement scientifique impliquant zéro dépense pour l’université, si ce n’est une adresse mail, et 100% de retour scientifique pour elle ! Faut-il que l’activité administrative domine l’activité scientifique jusqu’à lui nuire ? « On peut mesurer le degré de civilisation d’une société en visitant ses prisons » disait Dostoievski. Qu’aurait-il prophétisé en visitant nos universités ?

On ne peut que douter de la pertinence d’adresser cette question au Secrétaire d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation Mauro Dell’Ambrogio, cet avocat-notaire et ancien commandant de la police cantonale tessinoise, très introduit à Berne, qui chapeaute depuis bientôt dix ans le destin de la science dans notre pays. On imagine, sans doute trop aisément, ses réponses de maréchal des logis chef. Plus intéressants, par contre, ces retours de professeurs, à la sortie de colloques organisés « ailleurs », qui critiquent le mercenariat du Ranking autant que la loterie du Fonds national de la Recherche et la tyrannie des administratifs des universités – qui sont ceux par qui transitent les budgets des facultés lorsque ce ne sont pas eux qui les répartissent – et qui regrettent l’omerta régnant au sein des collèges professoraux. Un silence oblitérant toute critique du système !

 

 

[1] www.shanghairanking.com/fr/index.html

Parution “La Révolution culturelle nazie” de Johann Chapoutot

 

Les évolutions du cadre européen autant que la fin de la guerre froide, l’ouverture d’archives inédites et la cristallisation de nouvelles problématiques politico-idéologiques au cours de ces dernières décennies ont instillé de nouvelles tendances et de nouvelles approches dans l’écriture de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Après de nombreuses analyses purement politiques ou militaires, c’est la guerre vue d’en bas qui intéresse le plus souvent les historiens du XXIe siècle qui, dans le courant des Holocaust Studies, réifient les principes du nazisme en proposant des angles d’étude originaux, tout en peinant à se détacher de la dialectique définie par Saul Friedländer entre historiens intentionnalistes et historiens fonctionnalistes.
Parmi la nouvelle génération de têtes pensantes, les germanophones Wolfram Wette (Les Crimes de la Wehrmacht, Perrin, Paris, 2009) qui remet en question le mythe d’une Wehrmacht propre, Christian Gerlach (Extremely Violent Societies: Mass Violence in the Twentieth-Century World, Cambridge University Press, Cambridge 2010) et Dieter Pohl (Zwangsarbeit in Hitlers Europa. Besatzung, Arbeit, Folgen, Metropol, Berlin 2013) qui tous deux travaillent sur l’exploitation des régions occupées pour les besoins du Reich et les interactions entre autorités allemandes et sociétés locales. Une réviviscence historiographique illustrée également par l’historien américain Timothy Snyder (Terres de sang, l’Europe entre Hitler et Staline, Gallimard, Paris, 2012) qui, à l’instar de l’australien Christopher Clark pour la Première Guerre mondiale (Les Somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre, Flammarion, Paris, 2013), change de focale en proposant une causalité novatrice, et démontre la crispation entre national-socialisme et stalinisme induisant un Holocauste comme produit de la défaite allemande et substitut de victoire. Son dernier ouvrage (Terre noire. L’Holocauste, et pourquoi il peut se répéter, Gallimard, Paris, 2016) qui soulève des polémiques quant à ses limites historiographiques ne soutient pas la comparaison avec le monument Ian Kaershaw dont la biographie en deux tomes d’Adolf Hitler (Hitler, 1889-1945, 2 t. Flammarion, Paris, 1999-2000) demeure l’une des principales références, et qui vient de signer un nouvel ouvrage décrivant l’explosion de nationalismes ethno-centrés, les convulsions d’une Europe des frontières, la montée en puissance des conflits sociaux et les effets d’une crise économique prolongée (L’Europe en Enfer 1914-1949, Seuil, Paris, 2016).
Chez les francophones Christian Ingrao, avec son ouvrage très remarqué (Croire et détruire. Les intellectuelles dans la machine de guerre SS, Fayard, Paris, 2010), s’insère avec plus de force encore que Laurent Olivier (Nos ancêtres les Germains. Les archéologues au service du nazisme, Tallandier, Paris, 2012) dans les dernières tendances de la recherche en mettant en exergue les implications divergentes des élites traditionnelles dans l’avènement du national-socialisme. Johann Chapoutot qui s’inscrit dans la lignée d’historiens comme Eberhard Jäckel ou George Mosse, dans un courant fortement emprunt des thèses « intentionnalistes », n’est, quant à lui, pas le dernier venu. Son étude (La loi du sang : penser et agir en nazi, Gallimard, Paris, 2014) décrivant « l’univers mental dans lequel les crimes du nazisme prennent place et sens » avait marqué. Son dernier livre (La Révolution culturelle nazie, Gallimard, collection Bibliothèque des Histoires, 2017) revient de manière tout aussi pluridisciplinaire sur cette paedeia nationale-socialiste. Et pour cause, cet ouvrage est un assemblage d’articles remaniés portant sur l’histoire des idées en Allemagne, offrant une juxtaposition d’analyses de la pensée nazie comme autant de strates archéologiques.
Ce travail de composition aborde résolument ce que Mosse nommait « l’oeil du nazisme », en révélant l’importance de la philosophie platonicienne pour des historiens, des philologues et des juristes nazis comme Fritz Schaehermeyr, Hans Bogner, Roland Freisler, ou Hans Günther, maître d’une anthropologie raciale alors réputée, ou de philosophes comme, Erns Krieck ou Kurt Hildebrandt qui tous voient dans l’oeuvre de Platon une démonstration de l’idéal d’un corps social guerrier. Un Platon vu comme une antithèse du « savant de cathèdre » et considéré comme le promoteur d’un racisme scientifique et d’un eugénisme actif. Un point de vue plus originel qu’original puisque la réception de l’antiquité dans l’Allemagne nazie fut l’une des thèses explorées par l’historien allemand Karl Christ (Volker Losemann Alte Geschichte zwischen Wissenschaft und Politik. Gedenkschrift Karl Christ, Harrassowitz, Wiesbaden, 2009).
Au fil des chapitres, Johann Chapoutot appelle à la barre les avocats du nazisme, une élite intellectuelle universitaire, qui justifient dans leur champ d’expertise respectif l’idéologie mortifère du IIIe Reich au travers de textes témoignant d’un esprit immanent à la culture nazie, « irriguant les pratiques de violence en les accompagnants plus qu’en les provoquant». Remise en question du droit romain au profit d’un droit germanique mythifié, réfutation des Lumières et de l’Humanisme, glorification du nazisme comme science antirévolutionnaire, lutte contre le Christianisme, les normes occidentales traditionnelles sont évincées au profit des normes supposées d’une Antiquité teutonne prise en référence par les Nazis qui tentent de conjurer aliénation culturelle autant que raciale. Ces fourriers du nazisme qui, à une Antiquité magnifiée, ajoutent la théorie social-darwiniste promouvant la race, et qui dévoient la philosophie kantienne en détournant les yeux lorsque le philosophe Kurt Huber est guillotiné en 1943, cèdent à cette culture obsidionale et eschatologique du Blut und Boden que les nazis sacralisent pour donner sens à leurs actions génocidaire. Une thématique explorée non seulement par Johann Chapoutot mais également par des auteurs tels Christian Ingrao (Les Chasseurs noirs. La brigade Dirlewanger, Perrin, Paris, 2006) ou Peter Fritzsche (Vivre et mourir sous le IIIe Reich, André Versaille, Paris, 2012), qui met en lumière la dimension dite völkisch, à la fois nationaliste et raciste, constituant l’ADN du nazisme, lequel « fut d’abord un projet, et ce projet, celui d’une révolution culturelle ».

 

J. Chapoutot, La Révolution culturelle nazie, Gallimard, collection Bibliothèque des Histoires, 2017

 

paru dans “Aimer lire” (fév. 2017)

Les femmes, une population en danger

La tolérance cède le pas à un radicalisme de plus en plus marqué à tous les niveaux. Les différences confessionnelles engendrent des tensions qui, bien souvent, confinent à une xénophobie mortifère. Un constat que l’actualité mondiale de ces dernières années relaye très souvent, faisant fréquemment état de cette haine de l’autre, de celui dont les prières se déclinent autrement.

De profonds clivages entre ethnies mènent à un racisme anthropologique que l’on pensait dépassé depuis longtemps, promouvant une conception biologique de la communauté politique autant que l’élimination physique de populations entières. Le drame du Darfour, si souvent oublié, est là pour le rappeler.

Les positions politiques se durcissent dans de nombreux pays européens, soufflant sur les braises idéologiques de partisans frustrés, excitant l’esprit soudard de plus d’un quidam, figeant des personnes, que l’on aurait supposées être formées à la philosophie de nos démocraties occidentales, dans des dynamiques déterministes et intransigeantes.

Cet atavisme clanique, forgé sur l’enclume de l’ignorance et du populisme, exhortant au repli identitaire et prétendant à des guerres de race en leur donnant pour nom Histoire, fait naître dans son sillage une autre pulsion discriminante bien plus intime, ayant pour objet les femmes.

L’avènement d’un autoritarisme américain renvoyant dans les cordes la liberté pour les femmes d’avorter, femmes dont on prétend par ailleurs défendre l’indépendance au travers d’un encouragement entrepreneurial suggéré par le gouvernement canadien, reflète une vision que la Russie ne désavouerait certainement pas. Une Russie qui vient, sous la pression de l’Église orthodoxe, de légitimer les maris battant leur femme en dépénalisant leur violence, pour « éviter la destruction de la famille ». Ne doutons pas que ces exemples ne manqueront pas de pousser certains hommes à s’émanciper de principes difficilement acquis au cours du XXe siècle et vécus comme le joug d’un cadre politiquement correct artificiellement imposé. La Hongrie et la Pologne n’ont-elles d’ailleurs pas vu également au cours de ces derniers temps des tentatives pour interdire l’avortement[1] ?

À la trappe, donc, les 10’000 femmes russes qui succombent chaque année aux coups de leur « tendre moitié », aux oubliettes ce million d’Américaines qui avortent chaque année. Quant aux femmes musulmanes, indiennes ou d’ethnies exotiques, que dire de l’intérêt qu’elles pourraient bien revêtir aux yeux de nos cadors forts en gueule et en poing face à plus frêle ?

Certes, nos démocraties européennes – puisqu’il devient difficile de parler de démocraties occidentales – laissent toujours à la femme son droit à l’auto déterminisme. Mais si celle-ci n’a souvent que faire des « e » à la fin des mots que le Littré et le Larousse ont jadis figé dans une posture couillue, elle est évidemment beaucoup plus sensible au harcèlement auquel elle est si souvent confrontée. Un article récent du Temps le démontrait[2], corroboré par un second article du magazine La Cité[3]. Bien sûr, nous sommes loin de ces malheureuses réduites en esclavage dans un Proche-Orient rendu à toutes les abominations, et nous peinons à mesurer la mécanique de régression qui dicte sa marche prussienne dans un nombre grandissant de sociétés, et dont les rouages broient de plus en plus d’individus. Mais il ne fait aucune doute que de toutes les communautés, la plus asservie ne sera pas celle se réclamant d’une croyance ou d’une autre, ou celle ayant adopté une idéologie minoritaire, mais bien cette moitié de l’humanité que constituent nos mères, nos femmes, nos sœurs et nos filles.

 

 

[1] http://www.liberation.fr/debats/2016/10/20/en-pologne-et-en-hongrie-les-droits-des-femmes-en-peril_1523171

[2] https://www.letemps.ch/societe/2017/02/15/sexisme-ordinaire-gagne-milieux-universitaires

[3] https://www.lacite.info/politiquetxt/uni-geneve-anticorps-sexisme

Le jour des fous, les masques tombent !

L’accession de Donald Trump à la Maison blanche semble avoir permis de briser les barrières de la décence de beaucoup qui se déchaînent à présent sur les media sociaux, attisant la violence et l’animosité, appelant à l’incarcération de Michael Moore, criant à la trahison d’Eveline Widmer-Schlumpf, allant jusqu’à remettre en question la Shoah. La disparition de l’Hebdo sert bien évidement aussi de champ de bataille. On ne peut être que stupéfait de lire toute la haine, toute la satisfaction que certains, trop nombreux, ne parviennent plus à contenir à la nouvelle de la disparition de ce journal. Les réactions que cet événement entraîne sont les échos d’une crise plus profonde, plus ancrée et représentent sans doute l’une des dernières batailles symboliques de l’Hebdo.

Or donc, les masques tombent. Non pas ceux des élus qui entretiennent une culture politique démocratique fondée sur le débat et l’échange d’idées, et qui font preuve pour la très grande majorité d’entre eux de retenue et de décence à l’annonce de la fin d’un media. Mais tel n’est pas le cas de nombreux individus qui, se sentant protégés dans une meute de pseudo-amis Facebook ou de piliers du Café du commerce, se permettent tous les excès, toutes les dérives, se faisant pour l’occasion un peu juriste, un peu historien, un peu journaliste. Je lis avec horreur les commentaires de biens petites gens qui insultent et vomissent ceux qui ne partagent pas leur opinion, certains allant même jusqu’à inverser le sens des propos pour mieux attaquer, mélangeant à l’envi les thématiques et passant sans plus de logique d’une agression verbale à l’encontre d’une tendance politique ou d’un journal d’idées à l’expression d’un racisme atavique. Non pas ce racisme de pacotille, dont le sens échappe le plus souvent au vulgaire, mais cette croyance en une anthropologie de la race au sens où l’entendait Hans Günther, le maître incontesté de ce qui était une discipline scientifique sous le IIIe Reich. Mais les excès ne sont pas l’apanage de ceux-ci, car bien d’autres empruntent des raccourcis tout aussi faciles et outranciers. À vouloir se complaire dans cette vision du ptit intello, du ptit socialo, du ptit fascho, du ptit bobo, du ptit coco, nous finirons tous en salauds dans un monde un peu crado.

On m’a fait l’honneur et la gentillesse de me donner l’occasion d’écrire dans les blogs de l’Hebdo et même d’être parfois publié dans le magazine. Et pourtant je ne suis pas en faveur de l’entrée de la Suisse dans l’Europe. Les thèses de Denis de Rougemont auraient sans doute pu fonctionner s’il avait été question d’une autre Europe, fondée sur d’autres valeurs. Mais voilà, cette Europe-ci ne convainc pas, du moins ma modeste personne. Et je ne suis, au demeurant, pas plus de gauche que de droite car je n’aime pas les idéologies. Celles-ci, n’en déplaise et quelles qu’elles soient, contiennent en leur sein les germes d’une hégémonie que seul l’esprit démocratique peut contrer. Un esprit de plus en plus crispé.

Cette polarisation ne surgit pas soudainement et il faut sans doute considérer ses origines dans la guerre du Golfe de 1990-1991 et ses conséquences, jusqu’aux dernières crises proche-orientales ponctuées de nombreuses attaques terroristes sur le sol occidental. Une histoire récente réarticulant les champs de références, entraînant une banalisation de la violence et une « brutalisation » des postures politiques, condamnant des mots comme « élite » ou « patriotisme » à la géhenne du politiquement incorrect, et promouvant dans une mauvaise foi généralisée des concepts néologiques tels « pensée unique » ou « alternative facts » ! Et pour continuer sur la référence à l’historien américain George Mosse, on ne peut que constater que cette évolution constitue une « matrice des totalitarismes » que Daech a matérialisé, et que l’archange de la démagogie de la Maison devenue si blanche a commencé à mettre en œuvre.

Cet article de blog sera le dernier que je signe pour l’Hebdo et je tiens à vous remercier de m’avoir lu, d’avoir parfois réagi, d’avoir été « curieux ». Merci également à la rédaction de l'Hebdo de m'avoir permis de m'exprimer au-delà d'un petit cercle de personnes versées dans les sciences historiques. Bonne route aux uns et aux autres.

Imperator Caesar D. J. Trump

En mars 180 de notre ère, l’empereur philosophe Marc Aurèle mourait, laissant Rome aux mains de son héritier, Commode. Cultivé et réfléchi, le monarque stoïcien avait fait face à des guerres sur tous les fronts, protégeant les frontières de son empire contre les invasions tout en ne parvenant pas à juguler le conflit contre les germains Marcomans. Inquiet des questions de santé publique, Marc Aurèle avait déployé des moyens considérables pour enrayer la peste qui faisait alors des ravages. Humaniste, concerné par les questions de l'exclusion, de l’éducation et de l'indigence, il avait fondé des écoles afin d’y accueillir cinq mille jeunes filles pauvres.

Son successeur, Commode, prit l’exact contre-pied de son père en consacrant son règne dans le sang et la folie. Flattant les habitants de Rome, favorisant l’armée autant que la plèbe, dépensant des fortunes en cadeaux pour s’attirer les faveurs, il signa plusieurs décrets pour assurer la stabilité de l’approvisionnement de la capitale, n’hésitant pas à sacrifier ses préfets en 189 par une foule ivre de colère. Le pouvoir allait aggraver la mégalomanie du despote. Il renomma non seulement toutes les institutions, mais encore le nom des mois, jusqu’à Rome qu’il rebaptisa Colonia Lucia Annia Commodiana. Ses délires de grandeur trouvèrent leur quintessence sur le sable de l’arène ou, pour plaire à une foule adulant un empereur féroce, il allait achever fauves et gladiateurs. En 192, le tyran devenu dangereux même pour les siens, devait trouver la mort dans son bain, étranglé par un esclave payé par ses proches !

Voilà une succession qui en rappelle d’autres, plus proches de nous. L’intronisation de l’Imperator Caesar D. J. Trump, aura sans été celle soulevant le plus de craintes dans l’histoire des États-Unis. Non pas que le nouveau président américain veuille rebaptiser Washington en Trumpcity ou catcher au Madison Square Garden, mais ses promesses électorales, qui résonnent comme des menaces pour de nombreux Américains autant que pour les peuples du monde, prophétisent une potentielle apocalypse. Les choix du milliardaire pour son cabinet sont d’ailleurs des plus emblématiques avec un vice-président, Mike Pence, évangéliste, considéré comme un soutien inconditionnel d’Israël ayant passé une loi homophobe dans l’Indiana ; un Attorney General, Jeff Sessions, ayant reproché à un avocat blanc de faire « honte à sa race » en défendant des clients noirs ; ou une secrétaire à l’éducation, Betsy DeVos, dont le frère est le fondateur de la société de mercenaires Blackwater. Trump représente-t-il donc un risque pour l’espèce humaine comme le prétend Noam Chomsky ? Il semblerait que le président mexicain qui compare la «rhétorique stridente» de Trump à l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler se soit fait un avis sur la question, tout comme les centaines de milliers de personnes qui protestent dans toutes les grandes cités des cinq continents. Et à entendre le discours de l’Imperator, cela semble une évidence :

« Ensemble, nous déterminerons la trajectoire de notre pays et celle du monde pour de nombreuses années à venir… Nous promulguons un nouveau décret qui devra retentir dans toutes les villes et toutes les capitales du monde….L’époque des palabres inutiles est révolue. C’est le moment d’agir. Ne permettez à personne de vous dire que c’est impossible. Aucun défi ne peut être plus grand que l’esprit combatif américain. Nous n’échouerons pas. Notre pays redeviendra de nouveau prospère. Nous sommes au seuil d’un nouveau millénaire; une nouvelle ère commence, qui devra ouvrir de nouveaux horizons et nous permettre de panser nos plaies et de mobiliser nos énergies pour faire prospérer nos industries et concevoir les technologies de demain…Une nouvelle fierté nationale nous étreint pour élargir nos horizons et surmonter nos divisions. Rappelez à votre mémoire cette sagesse ancestrale, que nos soldats n’oublieront jamais, selon laquelle, que nous soyons noirs, basanés ou blancs, nous avons le même sang rouge du patriotisme qui coule dans nos veines. Nous jouissons tous des mêmes libertés glorieuses et nous saluons tous le même drapeau américain ». Les mots d’Hitler (Mein Kampf) flottent indistinctement dans l’air « Le même sang appartient à un même empire ».

Comparaison n’est pas raison diront certains, les principes étayant l’argumentaire de l’archange de la démagogie devenu président étant exprimés par des mots forgés pour plaire à la plèbe. Cela étant, « I dont want to promise that this resurrection of our people will happen by itself. We want work again, but the […] people themselves must help. Everything is rooted in our own will, and our own work. We ourselves have to lead the people back to our own work, our own industry. Give us four years and I swear to you, just as we and just as I have taken this office, I will give it up again ». Cette dernière citation n’est pas de Donald Trump, mais est un extrait du discours d’Adolf Hitler devant le Reichstag en 1933, traduit en anglais par les services de renseignement américain durant la guerre… On pourrait s’y méprendre tant le message donné aux peuples est similaire.

Que nous réserve l’avenir dans ce monde qui vient de basculer et dont nous découvrirons progressivement le nouveau visage ? Personne ne le sait vraiment, mais il semble évident que le Vieux Continent a tout intérêt à s’entendre rapidement pour s’affirmer et défendre ses démocraties et ses cultures face à une Amérique échouée, vouée pour plusieurs années aux démons d’un radicalisme que seuls les plus anciens d’entre nous ont déjà connu. 

Des sciences humaines qui pourraient apporter des solutions aux problèmes de notre temps

Guerres et déstabilisation aux portes de l’Europe ; attentats terroristes ; vague réactionnaire dans de nombreux pays ; crise migratoire sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale ; modification de la politique monétaire entraînant des effets encore largement mésestimés sur les équilibres de notre pays ; délitement de l’Union européenne ; modifications climatiques ; économie vacillante ; explosion des assurances maladies dont la hausse représente une augmentation de 159% au cours de ces vingt dernières années, une crise en soi ; accession à la Maison Blanche d’un homme dont on craint les excès et leurs répercussions sur le Vieux continent ; presse oscillante entre monopoles et rentabilité ; information, désinformation, surinformation, jusqu’à l’espionnage dont le spectre grimaçant revient nous hanter au travers de lois fédérales. Les crises se succèdent ces dernières années à une fréquence de plus en plus rapide, modifiant notre vision de la société et nos champs de références, plongeant dans une pseudo-catharsis nombre de personnes qui trouvent dans les grands débats qui polarisent l’attention des medias des réponses à leurs attentes obsidionales.

Dans une Suisse de plus en plus orthonormée aux contraintes imposées par la Confédération qui développe un arsenal d’ordonnances dont la nature restrictive s’accroît depuis des années – Via Secura est là pour nous le rappeler si besoin était – la délicate illusion de confiance s’estompe peu à peu, dévoilant une part d’ombre que ni nos politiciens, ni les promoteurs de l’entertainment ne parviennent plus à contenir. Le Baromètre des préoccupations du Crédit Suisse 2016 confirme cette tendance avec son inventaire à la Prévert des anxiétés de la population suisse : chômage, question des étrangers, prévoyance sociale, etc…[1].

Et si la médecine fait des progrès tous les cinq ans grâce aux investissements considérables consentis notamment par le Fonds National de la Recherche scientifique[2], ni les écoles polytechniques, ni les universités n’ont encore réussi à dégager des solutions crédibles pour encadrer des phénomènes sociaux jugés pourtant inquiétants par de nombreuses entités publiques. Nombre de ces problèmes sont évidemment pris en charge par les autorités qui appliquent des politiques plus ou moins efficaces, mais il est édifiant de constater que les moyens octroyés aux sciences humaines et sociales par les financiers habituels des disciplines universitaires sont systématiquement marginalisés alors même que plusieurs défis que la Suisse doit relever appartiennent à leurs champs d’expertise.

Nombre des difficultés dans lesquelles s’englue la société pourraient en effet trouver des éléments de solutions au travers des réflexions basées sur des sciences comme la sociologie, l’histoire, l’anthropologie, voire la philosophie, des champs d’étude qui permettent de contextualiser des problématiques et de prendre du recul, et qui pourraient déterminer des pistes menant à des issues s’inscrivant dans le long terme, viables et éthiques, ainsi que respectueuses de nos traditions démocratiques. Sciences humaines et sociales, l’appellation même de ces disciplines évoque la nature de leur champ d’application !

Mais [sic semper tyrannis], savants de cathèdre et vieilles lunes d’un monde universitaire de plus en plus sclérosé, soumis aux volontés d’un Secrétariat d'État à la formation, à la recherche et à l'innovation corsetées dans un schématisme administratif unilatéral, ne développent le plus souvent, pour citer l’écrivain Édouard Alletz, des idées qu’au profit de leur ambition et bien plus rarement de l’ambition au profit de leurs idées.


[1] https://www.credit-suisse.com/ch/fr/about-us/media/news/articles/media-releases/2016/11/fr/credit-suisse-worry-barometer.html

[2] https://www.bfh.ch/fileadmin/docs/campus/international/campus-switzerland-f.pdf

 

L’émigration politique en Suisse au XXe siècle

Les universités de Reims et de Clermont-Ferrand organisent en février prochain un colloque sur l’émigration politique en Suisse au XXe siècle. Un sujet sensible à bien des égards.

Le cas du pédagogue juif Isaac Pougatch, chargé à Genève de s’occuper des enfants réfugiés jusqu’à fin 1945, l’établissement d’intellectuels, de politiques et de mécènes allemands comme Kurd von Hardt, le créateur de la Fondation Hardt, de Viola Riederer résistante allemande et directrice de la clinique des Grangettes au cours de la guerre, ou de Wilhelm Hoegner, le père de la Constitution bavaroise sont quelques-uns des thèmes qui seront abordés au cours de ces conférences.

En parallèle à ces tracés de vie, des phénomènes globaux seront analysés, notamment l’émigration politique bulgare en Suisse durant l’entre-deux-guerres, le refoulement et l’accueil des antifascistes italiens durant la République de Salò, l’émigration politique polonaise en Suisse dans les années 1981-1989, et le refuge de dissidents politiques algériens entre 1956 et 1990.

Des thématiques historiques ayant encore une forte empreinte de nos jours, faisant écho aux Grandes Migrations du XXe siècle qui impactent l’Europe en général et la Suisse en particulier. Des thématiques sur lesquelles s’exprimeront quelques célébrités du monde académique comme Rémi Baudoui, professeur du Département de science politique et relations internationales de l’Université de Genève, ou Georg Kreis, le professeur bâlois qui n’a plus besoin d’être présenté.

C’est une vue en perspective que propose ce colloque, une perspective prenant appui en France et non en Suisse, afin, sans doute, de mieux embrasser un passé helvétique pouvant présenter des aspérités exaspérantes.

Les chartreuses et leur espace

Le monastère du Moyen-âge n’est pas qu’un simple ensemble bâti fait de voûtes romanes ou d’arcs gothiques renfermant plantes médicinales, mystiques, livres rares et chants grégoriens. C’est avant tout un territoire, le plus souvent très étendu, qu’il faut gérer en conciliant un idéal religieux et la survie économique d’un monde hermétique. Un espace parfois complexe en harmonie avec le « monde », ou pas !

Loin de la folie et des passions humaines, les monastères se sont quelques fois retrouvés au centre des préoccupations du « siècle », jouant en plus de leur fonction de gardien des textes anciens, un rôle de moteur économique et d’architecte du paysage.

La Société d’Histoire de la Suisse Romande est heureuse d’annoncer la sortie de l’ouvrage dirigé par Laurent Auberson « Les chartreuses et leur espace », coédité avec les Cahiers d’archéologie romande. Ce livre réunit les contributions de dix-huit chercheurs sur la question de la relation des monastères cartusiens avec leur espace ainsi qu’avec leur temps. Ce livre s’inscrit à la suite des recherches menées sur la chartreuse d’Oujon de 1146, à Arzier sur les hauts de Nyon.

 

 

Les chartreuses et leur espace, Laurent Auberson (dir.), Société d’Histoire de la Suisse Romande – Cahiers d’archéologie romande, 2016, Lausanne.