Les maquisards de la pensée

La présidence de Donald Trump suscite, semaine après semaine, des réactions oscillant entre dégoût, consternation, révolte ou stupéfaction dans la plupart des pays du globe, mais en premier lieu aux États-Unis. De long mois passés dans une angoissante expectative pour de nombreux Américains !

Certains historiens ont toutefois décidé de résister à la déferlante des alternative facts et de références historiques tronquées par l’administration Trump en répliquant sur les blogs de grands medias[1]. Une réaction épidermique qui a mené plusieurs universitaires ès Lettres à prendre conscience de l’importance des nouvelles technologies de l’information et de leur portée sociale au point que certains, comme Jason Steinhauer de l’Université de Villanova[2], estiment qu’il n’est plus possible, pour les historiens, et plus largement pour les universitaires, de laisser le champs des medias les plus populaires aux seuls chroniqueurs et politiques dont les opinions, au mieux simplistes et au pire faussées, contribuent à une vision erronée du passé, entraînant inévitablement des conséquences sociales et politiques à moyen terme.

Et parmi ces maquisards de la pensée – que certains, qui ne les auront pas lu et qui ne font guère preuve d’esprit critique, considéreront comme des bien-pensants – Brian Rosenwald qui publie dans le Washington Post tout en étant membre de l’Université de Pennsylvanie[3], ou Brian Balogh de l’Université de Virginie[4].

Faut-il considérer que les universitaires ont une part de responsabilité dans l’avènement de certaines dynamiques politiques lorsqu’ils se taisent ? Qui ne dit mot consent précise l’adage… C’est du moins l’avis de Jason Steinhauer, un avis somme toute empreint d’une certaine logique puisque les universitaires en poste fonctionnent – et c’est le cas en Suisse contrairement aux États-Unis – sur des deniers publics. Ne doit-on pas dès lors attendre de leur part la probité morale exemplaire dont l’université se veut le récipiendaire depuis un âge, mais également un rôle de gardien d’une raison frappée au coin de références académiques difficilement contestables sous l’angle scientifique ? Car se taire revient à tolérer les manipulateurs d’opinion, pour ne pas dire à collaborer avec eu ad silentio. Chacun d’entre nous sait ce que le silence peut avoir de criminel. L’histoire nous donne assez d’exemples évidents pour éviter de gagner un point Godwin dans ces quelques lignes en évoquant le passé européen du XXe siècle. Plusieurs universités américaines en sont convaincues et ont mis sur pied une nouvelle formation intitulée « History Communication », aux confins de l’histoire et du journalisme, afin de permettre aux historiens, la plupart ne sachant pas s’exprimer autrement que dans l’hermétique langage académique, d’apprendre à s’adresser aux foules. Un cours de vulgarisation, en d’autres termes, prenant en compte également les aspects spécifiques des nouvelles technologies de l’information.

Que des professeurs d’université suisses s’expriment dans les medias est une pratique ancienne, la presse du XIXe siècle et de la première partie du XXe siècle conservant nombre de communications, de prises de position ou de réactions. Et si cette tendance a diminué au cours de ces dernières décennies, on constate une réviviscence des velléités de communication de leur part depuis quelques années. Jacques Neirynck[5], Michel Porret[6], Jakob Tanner[7] ou Leila el-Wakil[8] en sont des exemples – il serait évidemment possible de rallonger cette liste en évoquant des scientifiques appartenant au corps intermédiaire des universités tel Martin Grandjean – et l’on ne peut qu’espérer qu’ils montrent la voie à d’autres professeurs.

 

 

 

 

[1] https://motherboard.vice.com/en_us/article/gyd5b9/historians-calling-out-trump-online

[2] https://www.jasonsteinhauer.com

[3] http://www.brianrosenwald.com

[4] http://history.as.virginia.edu/people/bb9s

[5] https://blogs.letemps.ch/jacques-neirynck

[6] https://blogs.letemps.ch/michel-porret

[7] http://www.zeit.de/2015/44/historiker-jakob-tanner-schweiz

[8] http://lelwakil.blog.tdg.ch/archive/2017/10/20/demeures-genevoises-xixe-et-debut-xxe-s-c-est-l-hecatombe-287235.html

M. Mélenchon exagère

Jean-Luc Mélenchon, à la tribune d’une Assemblée nationale désertée par ses membres, dénonçait lundi dernier le comportement de la Suisse à l’égard de son imposition fiscale, de son taux de TVA, de ses ports francs, traitant le pays de « paradis fiscal », taxant le gouvernement helvétique de « moralement suspect »  et terminant sur les mots « la relation fiscale avec la Suisse doit changer » [1]! Une violente diatribe que le rhéteur a développé suite à l’approbation du Parlement français d’un accord, envisagé depuis 1949, portant sur le statut de l’aéroport de Bâle-Mulhouse qui place les entreprises qui y sont implantées sous un mélange de règles fiscales françaises et helvétiques.

“Moralement suspect “! Des termes bien peu respectueux qui rappellent le comportement peu courtois de Nicolas Sarkozy lors du Swiss Economic Forum d’Interlaken, en 2014, lorsque l’ex-président de la République s’était permis de critiquer le système fédéral helvétique.

Il est vrai que chaque pays possède une culture politique différente et que le modèle républicain français, héritier d’une histoire largement monarchique, peine à comprendre le fonctionnement démocratique qui régit la Suisse. Tout comme il est vrai que chaque pays développe ses lois, ses institutions et ses dynamiques en fonction du droit international mais également de ses réalités propres et de son histoire. Des réalités parfois locales, comme pour l’aéroport de Bâle-Mulhouse, ou pour la Polynésie française qui ne connaît pas d’impôt sur le revenu, ni d’impôt de solidarité sur la fortune, ni même de droits de succession. En d’autres termes, une région française disposant d’un pavillon de complaisance à l’instar de l’ensemble des Terres australes et antarctiques françaises tel Wallis-et-Futuna !

Des réalités divergentes, donc, à l’intérieur du même pays, la France, et de ses colonies…, pardon, de ses territoires d’outre-mer…. Il est vrai que la sémantique diverge parfois tout autant que les situations fiscales.

Et que les moralisateurs se rassurent, il reste des arguments à l’encontre de la Suisse puisqu’il aurait été possible pour M. Mélenchon d’évoquer Pilatus et ses exportations. Mais peut-être aura-t-il préféré s’abstenir sur le sujet, conscient que nombre d’ouvriers votant pour la “France insoumise” sont de ceux qui ont permis à l’industrie française d’exporter pour plus de 20 milliards d’euros de matériels militaires en 2016 selon le Figaro[2], faisant du pays des droits de l’homme l’un des champions mondiaux de la promotion des conflits, alimentant, par exemple et selon le Point, la guerre au Yemen en livrant des armes à Riyad[3]. Un marché auquel chaque million exporté correspondraient quelques 9 emplois en France, pour environ 165’000 postes, en large partie d’ouvriers[4].

Alors oui, nous avons en Suisse un système bancaire permettant la confidentialité et dont certains abusent, ainsi que des individus pour qui l’éthique est une notion abstraite. Le scandale HSBC, en 2015, l’a démontré. Mais nous avons surtout un fonctionnement libéral permettant aux entreprises d’exister. Et de là à traiter les autorités helvétiques de « moralement suspectes ! », il ferait beau voir ! Que la zététique de M. Mélenchon s’applique à la France qui, de scandales politico-financiers, en a connu plus de trente depuis le début des années 2010, telles l’affaire de l’hippodrome de Compiègne, celle du financement occulte du parti républicain, l’affaire Balkany, l’affaire Total, l’affaire Sarkozy-Kadhafi, sans oublier Cahuzac, Fillon et les eurodéputés du MoDem.

 

 

 

[1] https://www.tdg.ch/suisse/melenchon-charge-violemment-suisse/story/10826022

[2] http://www.lefigaro.fr/societes/2017/02/28/20005-20170228ARTFIG00302-ventes-d-armes-la-france-a-battu-un-record-historique-en-2016.php

[3] http://www.lepoint.fr/editos-du-point/jean-guisnel/armement-la-france-supermarche-de-l-arabie-saoudite-20-03-2017-2113291_53.php

[4] http://www.ledauphine.com/defense/2017/10/24/la-france-exporte-ses-armes

 

Le roi est mort, vive la reine

Michel Ier de Roumanie, prince de Hohenzollern, est mort par cette froide journée de décembre 2017. Il avait 96 ans et était l’un des descendants de la reine Victoria.

Monarque à deux reprises, de 1927 à 1930 une première fois, puis de 1940 à 1947, il traversa le régime autoritaire de son père Carol II pour tomber entre les griffes du maréchal Ion Antonescu, proche de l’Allemagne nazie. Michel, à 23 ans, devait renverser le dictateur en 1944 et déclarer la guerre à Hitler, entraînant les représailles du Führer sur les Hohenzollern et la perte du château ancestral de Sigmaringen ou Pétain, Pierre Laval et Céline seraient relégués.

Sa mère, Hélène de Roumanie, allait être honorée de la médaille des Justes parmi les Nations pour avoir protégé les Juifs de Roumanie durant la guerre. Le fils, lui, recevrait la Legion of Merit de la part des États-Unis une année avant de devoir accepter une abdication forcée par les communistes. Sa renonciation au trône en décembre 1947 devait le jeter sur les chemins de l’exil, en Angleterre d’abord ou il devint un temps fermier, puis en Suisse à partir de 1954.

Le roi est mort. Dieu ait sont âme, les historiens se chargeront bien de sa mémoire! Car nous assistons là à la disparition du dernier dirigeant ayant déclaré la guerre à l’Allemagne nazie!

Quant à sa succession, Margareta, la fille aînée de Michel de Roumanie, demeure « princesse héritière de Roumanie » et « gardienne de la Couronne de Roumanie », récipiendaire légitime du trône d’un royaume aujourd’hui disparu.

Quelle sera la position de la République roumaine, de son président Klaus Iohannis et de son peuple ? Condoléances officielles, deuil national ou absence de réaction ? Une chose est certaine. Lorsqu’un roi meurt, une guerre de succession éclate bien souvent !

 

 

En octobre 2016, la revue d’histoire « Passé simple » a consacré un long dossier au roi Michel de Roumanie, sous la plume de Michaël Flaks.

 

La chute des empires

Critique historique des dernières parutions en histoire

Parfait exemple d’un courant historiographique à la mode nommé avec emphase « Histoire globale », l’ouvrage dirigé par Pierre Singaravelou et Sylvain Venayre est une tour de Babel. Cette Histoire du monde au XIXe siècle fait appel, en effet, à 89 auteurs qui signent 94 contributions différentes portant sur des événements, des découvertes, des tendances, des réformes, des conquêtes, des pays et tant d’autres aspects connus ou inconnus. Ces quelques 700 pages forment un kaléidoscope génial s’ouvrant sur un XIXème siècle dont les contours et les limites s’estompent au fur et à mesure de la lecture, du voyage aimerait-on écrire. On retrouve un peu de l’esprit de Jules Vernes dans cet universalisme exotique, quand bien même les textes proposés sont le résultat de recherches érudites et académiquement fondées. L’on se perd dans ce livre avec délice, du royaume de Mataram à la cote de Malaguette, en passant par le Parlement mondial des religions de Chicago ou l’atelier de Louis Daguerre.

Dans Décadence fin de siècle, Michel Winock, honoré du prix Medicis en 1997 et du prix Goncourt trois ans plus tard, nous propose un regard plus philosophique sur les hantises d’une société française de la fin du XIXème siècle, persuadée de sa décadence. Une obsession de la fin, soutenue par de nombreux écrivains, avec en filigrane les souvenirs de la guerre de 70 et ceux de la Commune de Paris de 1871. Invoquant tour à tour Zola et Hugo, mais également les manipulateurs de l’opinion publique tels la figure de proue du nationalisme français Maurice Barrès, l’antisémite Édouard Drumont ou encore le dandy ultra-conservateur Jules Amédée Barbey d’Aurevilly, l’auteur dépeint un paysage intellectuel commun à de nombreux écrivains et peintres des années précédant le temps de la Belle Époque. « Des prophètes de malheur attendant l’apocalypse » que Michel Winock pointe du doigt pour, en fin de compte, décrypter la peur, celle du changement, celle de l’évolution d’un monde en proie à des tensions antagonistes sans doute symbolisées au mieux par l’affaire Dreyfus et dont les implications évoquent inévitablement notre époque contemporaine.

Les ouvrages de Michel De Jaeghere et Bryan Ward-Perkins, Les derniers jours. La fin de l’Empire romain d’Occident et La chute de Rome, fin d’une civilisation traitent tous deux, on l’aura compris, de la fin de la civilisation romaine. Et l’un comme l’autre abordent cette thématique sous un angle similaire, remettant en question les thèses de l’historien irlandais Peter Brown. Si pour ce dernier la désintégration de l’empire romain fut progressive et même douce à certains égards, De Jaeghere et Ward-Perkins insistent sur la portée des invasions barbares et la montée en puissance des populations germaniques ayant entraîné un recul des conditions de vie, de la culture et de l’économie. Le livre de Michel De Jaeghere – dont les afficionados se souviennent qu’il est directeur du Figaro Histoire – auquel est annexée une imposante bibliographie largement francophone, est de prime abord impressionnant de détails, embrassant un nombre incalculable d’aspects de cette ère de déclin. L’auteur fonde son approche sur l’ouvrage de l’historien archéologue Bryan Ward-Perkins qui démontre, pour sa part de manière plus concise, le repli des conditions de vie, des arts, ainsi que « de la paix et du bien-être ». Ces deux ouvrages rejettent ainsi le concept d’une « antiquité tardive » en mettant en opposition une civilisation certes décadente mais évoluée et des peuplades barbares jouissant au mieux d’une sous-culture formée selon le principe de l’ethnogenèse. Si on ne peut nier un certain nombre « d’invasions » barbares tout comme l’on se souvient des « conquêtes » romaines – deux termes communément consacrés par l’historiographie évoquant des implications également violentes mais différemment valorisées – peut-être aurait-il fallu que Michel De Jaeghere lise plus attentivement Georges Dumézil à défaut des auteurs allemands pour appréhender ces peuples venus du Nord avec plus de recul. Si l’étude de Ward-Perkins expose factuellement les mutations du crépuscule de la civilisation romaine, celle de Michel De Jaeghere comporte une dimension idéologique d’autant plus discutable que sa première édition date de 2014, année paroxysmique de la crise des migrants en Europe !

L’ouvrage de Magali Coumert et Bruno Dumézil, Les royaumes barbares en Occident, s’inscrit dans un courant de pensées opposé à celui des livres des deux auteurs précédents, rejetant la thèse des « Grandes invasions » et préférant évoquer un choc de civilisations fait d’événements violents mais également d’adaptations et de négociations. Une approche privilégiant donc un glissement culturel évolutif qui, en regard des analyses de De Jaeghere et Ward-Perkins, permet de se faire une opinion sur les causes de la disparition de l’empire romain.

Attention, le livre de Jerry Toner n’est à mettre entre les mains que des lecteurs dotés d’un sérieux second degré. Et ceux-ci développeront une addiction certaine pour son ouvrage cynique et décalé L’art de gouverner ses esclaves par l’illustre Marcus Sidonius Falx. Il faut reconnaître à l’auteur, professeur à Cambridge tout de même, un certain génie. Traitant de l’esclavage dans l’ancienne Rome, il endosse le rôle d’un riche patricien romain qu’il fait parler. Et ce dernier dresse un véritable manuel du bon maître ! Pourquoi préférer une solide Batave ou jeter son dévolu sur un éphèbe égyptien ? Comment nourrir son esclave, l’affranchir ou le punir. Comment en disposer sexuellement ou le vendre… ! Jerry Toner analyse ainsi toutes les facettes de l’esclavage sous l’angle de ce que pouvait être la normalité romaine, évidemment très éloignée de la nôtre.

Si le livre de Christophe Badel est édité pour la seconde fois cette année, c’est qu’il s’agit d’une référence. Un ouvrage qui doit beaucoup à Claire Levasseur, la cartographe qui a réalisé les nombreuses cartes donnant au texte de l’auteur le relief si particulier qui caractérise ce livre. Ce dernier a la prétention de réfléchir sur la construction impériale romaine, sur sa formation, sa gestion et ses processus d’intégration et d’acculturation. Et il y parvient avec succès ! Il faut dire, il est vrai, que Christophe Badel n’est pas le premier venu. Non seulement spécialiste de la Rome antique et auteur de nombreuses contributions, il réussit en outre à marier trois aspects que peu d’historiens parviennent à équilibrer, un discours académique fondé, une simplicité de langue appréciable pour le profane et un souffle donnant à son texte âme et profondeur. Son Atlas de l’Empire romain, Construction et apogée : 300 av. JC- 200 apr. JC en est un parfait exemple que l’éditeur a mis en forme dans une présentation didactique pouvant séduire collégiens, universitaires et amateurs de l’histoire romaine.

(paru dans Aimer lire)

 

 

Christophe Badel, Atlas de l’Empire romain, Construction et apogée : 300 av. JC- 200 apr. JC, Autrement, Paris, 2012, 2017.

Michel Winock, Décadence fin de siècle, Gallimard, Paris, 2017.

Histoire du monde au XIXe siècle, Pierre Singaravelou et Sylvain Venayre (dir), Fayard, Paris, 2017.

Jerry Toner, L’art de gouverner ses esclaves par l’illustre Marcus Sidonius Falx, Flammarion, Paris, 2017.

Michel De Jaeghere, Les derniers jours. La fin de l’Empire romain d’Occident, Perrin, Paris, 2014, 2016.

Magali Coumert, Bruno Dumézil, Les royaumes barbares en Occident, PUF/Que sais-je ? Paris, 2017.

Bryan Ward-Perkins, La chute de Rome, fin d’une civilisation, Flammarion, Oxford, Paris, 2005, 2014, 2017.

Les mutations de l’histoire, enjeu de société

Les historiens bien connus Olivier Meuwly et Dominique Dirlewanger débattront mardi 7 novembre au Théâtre de l’Octogone à Pully sur un sujet plus sensible que d’aucun ne pourrait croire. Le conservatisme ou le progressisme de la discipline « histoire ». Ce duel Meuwly/Dirlewanger n’est pas le premier puisque le duo avait déjà organisé une première table ronde, les Assises de l’Histoire, en 2015 ou l’un et l’autre s’étaient exprimés avec d’autres intervenants devant une salle comble sur un sujet tout aussi polémique « À quoi sert l’histoire aujourd’hui ? ». Un échange évidemment marqué du sceau de maisons politiques divergentes puisque l’un et l’autre appartiennent à des obédiences opposées, mais un échange qui sera, à n’en pas douter, chaleureux et amical !

La question retenue par nos duellistes cette fois-ci est éminemment politique puisque derrière l’histoire – ou les histoires – se dessine un enjeu identitaire, enjeu qui n’est pas propre au canton de Vaud et qui pourrait sans doute faire débat dans l’ensemble des cantons helvétiques. Conservatisme ou progressisme ? Il est ici question non seulement de l’enseignement de l’histoire mais également de l’écriture de l’histoire, une écriture sur laquelle Michel de Certeau a largement travaillé (L’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975) et qui insiste sur la part de subjectivité, sur la dimension fictive de toute étude historique. Il est donc question de méthode. L’approche sera-t-elle de nature institutionnelle, prendra-t-elle en compte une dimension plus économique ou se bornera-t-elle à des considérations de micro-histoire, à moins qu’elle ne s’ouvre sur une histoire connectée ou globale, un peu comme l’ouvrage de Pierre Singaravelou et Sylvain Venayre avec leur Histoire du monde au XIXe siècle (Fayard, Paris, 2017) à laquelle ont participé quelques 89 auteurs ? En existe-t-il une plus juste que l’autre ? Et si tel est le cas, qu’en penseront les historiens dans cinquante ans, dans cent ans ? Le disciple de la prosopographie trouvera inévitablement un esprit critique pour remettre en question ses analyses sérielles ! N’est-il pas préférable d’estimer qu’en fin de compte c’est la pluralité des approches qui importe et qui permet d’appréhender sous différents angles un passé commun, reconstruit en fonction de sources partielles et partiales, une multiplication de points de vue permettant d’objectiver au mieux une réalité fictive telle une asymptote tendant vers une vérité jamais atteinte. Une historiographie qui constitue une partie du quotidien des historiens dont la tâche est de prendre en compte ce faisceau de visions pour tenter de restituer une image aussi réelle que le souhaiterait le lecteur ! Le débat auquel vont se livrer Olivier Meuwly et Dominique Dirlewanger ne pourra pas faire l’économie de ces considérations, tout comme il ne pourra pas se départir de la question fondamentale de l’enseignement de l’histoire.

Effet du hasard, la Revue des Deux Mondes évoque dans son dernier numéro le « roman national ». Et Patrick Boucheron de rappeler que la diversité est une valeur, qu’il convient d’assumer l’idée que « l’histoire est diverse, plurielle et complexe » et qu’il ne faut pas craindre d’écrire une « histoire inquiète ». Certes ! Tout comme il ne faut pas craindre le tamis de l’historien qui se doit de cultiver un esprit critique pour éviter de sombrer dans des paradigmes instrumentalisant un passé à des fins idéologiques. Le livre de Michel De Jaeghere, Les derniers jours. La fin de l’Empire romain d’Occident (Perrin, Paris, 2014, 2016) en est un parfait exemple, l’auteur – dont les afficionados se souviennent qu’il est directeur du Figaro Histoire – rejetant le concept d’une « antiquité tardive » en mettant en opposition une civilisation certes décadente mais évoluée et des peuplades barbares jouissant au mieux d’une sous-culture formée selon le principe de l’ethnogenèse.

Si on ne peut nier un certain nombre « d’invasions » barbares tout comme l’on se souvient des « conquêtes » romaines – deux termes communément consacrés par l’historiographie évoquant des implications également violentes mais différemment valorisées – peut-être aurait-il fallu que Michel De Jaeghere lise plus attentivement Georges Dumézil à défaut des auteurs allemands pour appréhender ces peuples venus du Nord avec plus de recul.

Une étude qui comporte une dimension idéologique d’autant plus discutable que sa première édition date de 2014, année paroxysmique de la crise des migrants en Europe ! Un livre qui pourtant participe à notre vision d’un passé et, par-là même, à l’appréciation de notre contemporanéité tant il est vrai que l’apprentissage de l’histoire est enfant de son écriture.

Voilà un second axe au débat Meuwly/Dirlewanger qui a suscité de nombreuses polémiques au cours de ces dernières années non seulement dans le canton de Vaud mais également dans le reste de la Romandie. L’enseignement de l’histoire à l’école a en effet connu une mutation évidente avec le rejet de l’histoire événementielle au profit d’approches thématiques, conceptuelles et problématisées. Une approche prônée par l’éducation nationale française et reprise par nos pédagogues helvétiques qui, très souvent en retard d’une guerre, n’ont pas observé les dérives dénoncées par des Laurent Wetzel ou des Annette Wieviorka. Une évolution qui, selon certains, en confondant école et université s’est révélée involution. Conservatisme ou progressisme ? Le duel des deux historiens permettra de réfléchir plus avant à ces notions dont dépendent nombre de nos références culturelles, éthiques ou intellectuelles.

Lausan’noir, une bouffée de pages dans un monde de livres

Le festival Lausan’noir a fermé ses portes hier. La polémique au sujet du dessinateur Marsault n’aura guère nuit à la manifestation. Au pire, lui aura-t-elle fait un peu de publicité. Chaleureux, original et décalé par rapport à son grand frère, le Salon du livre de Genève, Lausan’noir a été un succès à bien des égards. Et je le sais car j’ai eu la chance d’y signer quelques ouvrages…! Un événement culturel dans un lieu au charme d’antan sur lequel flottait une atmosphère moins commerciale qu’artistique. Avec le Livre sur les Quais qui se déroule au mois de septembre, ce nouveau venu dans le monde des festivals littéraires offre un rendez-vous automnal bienvenu. On ne peut que lui souhaiter longue vie !

Suisse, terre chrétienne depuis quinze siècles

Qui connaît Bubulcus premier évêque des Helvètes, au VIe siècle ? Peu de gens à vrai dire !

C’est sur cette époque que plusieurs historiens se pencheront lors du colloque organisé à l’occasion des 1500 ans de la première attestation d’un évêque en Suisse par la Société d’Histoire de la Suisse Romande en partenariat avec la Gesellschaft für Geschichte du canton de Fribourg. Un colloque en l’occurrence bien fréquenté, avec la présence de Mgr Charles Morerod, Évêque de Fribourg, Lausanne et Genève, qui se déroulera dans la Salle des Cordeliers, à Fribourg (Rue de Morat 8, 1700 Fribourg ), le 4 novembre prochain.

Terre chrétienne depuis quinze siècles, la Suisse a vu la fondation de six évêchés qui ont modelé son territoire au cours du Haut Moyen-âge, en exerçant une influence fondamentale sur la politique, l’organisation administrative mais également l’économie de nos régions. Des sujets peu médiatisés mais pour lesquels des spécialistes existent… encore ! On se réjouit de les entendre.

 

Accueil dès 9h15

– Mots de bienvenue et introduction au colloque par Monseigneur Charles MOREROD Évêque de Lausanne, Genève et Fribourg

– Reflets de la christianisation au travers des découvertes archéologiques par Lucie STEINER

– De la cité romaine des Helvètes à l’évêché des Helvètes : les ruptures par Justin FAVROD

– Du vicus antique de Vidy à la capitale épiscopale de la Cité: état des connaissances archéologiques à Lausanne par Clément HERVÉ

– Le diocèse du Valais, aux origines de la christianisation de la Suisse romande par Eric CHEVALLEY

– Cadre urbain et monde rural, l’apport de l’archéologie sur les premiers siècles de l’ancien évêché de Genève par Jean TERRIER

– Die Anfänge der Bistümer Chur und Windisch/Konstanz par Ernst TREMP

– Les origines du diocèse de Bâle : controverses et état de la question par Jean-Claude REBETEZ

– Conclusion Justin FAVROD

Votre inscription au colloque nous en facilitera l’organisation. Merci ! mail@shsr.ch / CP 2012, 1950 Sion / Repas sur réservation (CHF 30.-)

 

(img: fouilles de la cathédrale St-Pierre à Genève / @Christophe Vuilleumier)

 

« L’avenir du passé »

« L’avenir du passé », un titre quelque peu ésotérique pour cet ouvrage signé de la plume alerte d’André Klopmann. Celui-ci a eu la chance de participer de près au projet de nouvel Hôtel des Archives que Genève entend réaliser d’ici peu. C’est non seulement l’histoire des Archives genevoises que l’auteur relate dans son livre, mais également les réflexions du groupe d’experts mandatés pour mener à bien cette tâche que l’on peut qualifier de régalienne. Et quels experts ? L’archiviste fédéral Andreas Kellerhals, le professeur bien connu Michel Porret, l’archiviste cantonal Pierre Flückiger sont en l’occurrence de la partie, sans compter le regard du spécialiste reconnu internationalement Andrea Giovannini.

C’est un panthéon qui a été invoqué pour garantir la préservation du passé genevois !

André Klopmann se fait avocat, défendant la cause d’un patrimoine historique exceptionnel et les raisons d’être d’un projet essentiel pour une mémoire dépassant les frontières cantonales. Essentiel car si le passé permet d’expliquer le présent, sa conservation offre l’espoir d’aider les générations futures à bien des égards.

Ce livre paraît au moment même où Genève recouvre un document signé de la main de Jean Calvin dont la vente aux États-Unis a été gelée par l’action conjuguée du canton, du DFAE et du FBI américain. Et comme si un hasard ne suffisait pas, Genève voit au même instant la création de l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit. Présage d’un heureux destin que les Parques réservent au futur Hôtel des Archives ? Espérons-le !

 

 

André Klopmann, L’avenir du passé. Comment sauver mille ans de patrimoine genevois, Études historiques 2, Slatkine, Genève, 2017.

Le Congrès de Vienne et le Canton de Vaud

25 historiens se réunissaient en novembre 2014 pour évoquer lors d’un colloque le destin du Canton de Vaud au début du XIXe siècle. L’ouvrage des actes paraît à présent dans la collection de la Bibliothèque historique vaudoise, sous la direction du très excellent Olivier Meuwly !

Ce livre réunit donc les recherches de ces spécialistes qui abordent des thématiques croisées sur ce coin de pays ayant subi l’aventure napoléonienne. L’occupation française de la Suisse à la fin du XVIIIe siècle avaient mis fin à l’Ancien régime. La chute de l’Aigle, en 1815, menait l’Europe à se réinventer. Le Congrès de Vienne devait ainsi régler le chaos laissé par la disparition de l’Empire français et sceller le sort de la Suisse et avec elle, celui de ses cantons dont le Canton de Vaud né au travers de l’Acte de médiation de 1803.

Période de bouleversement politique entraînant des tensions entre partisans bernois, nostalgiques napoléoniens et indépendantistes, la définition de la relation de l’individu à l’État allait être repensée, et reformulée au travers d’une succession de constitutions et de lois. Quelles furent alors les équilibres politiques du canton et plus largement de l’arc lémanique ? Quels furent les acteurs de cette « révolution », méconnus du grand public, qui jouèrent un rôle éminemment important non seulement pour le canton mais également pour la Confédération ? Ce livre décline ainsi 25 approches, toutes différentes, sur un contexte tumultueux et passionnant, évoquant inévitablement – Pierre-Yves Maillard le rappelle dans la préface – les interrogations de la Suisse « sur ses liens avec l’Union européenne et son ancrage dans l’économie mondialisée ». Alors même que nous assistons aux convulsions d’une Catalogne hantée sans doute moins par sa crise d’identité que par la situation économique de l’Espagne et qui remet en question son appartenance nationale, voilà un ouvrage qui propose a contrario une perspective très fouillée sur la création d’un État moderne inséré au sein d’une Confédération, laquelle allait être irriguée par la dynamique vaudoise tout au long du XIXe siècle.

 

Et 1917 devient Révolution… c’est à Paris !

Pour le centenaire de la révolution d’octobre 1917, la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) présente cet automne à Paris une exposition intitulée « Et 1917 devient Révolution… ». Réputée pour la richesse de ses fonds, cette institution est née au cours de la Première Guerre mondiale, avec pour vocation de réunir témoignages et documents relatifs au conflit. Parmi ces archives, les collections d’images et de manuscrits que le baron de Baye, archéologue et ethnologue, parvint à réunir sur les événements russes d’octobre 1917.

Le centenaire de la Révolution bolchevique coïncide donc avec celui de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine qui a souhaité profiter de l’occasion ainsi que d’une historiographie très dense – qui offre depuis une vingtaine d’années des approches nouvelles, voire inédites sur cet événement historique – pour proposer une exposition originale. Gageons que cette dernière le sera tout autant que le livre de Jean-Jacques Marie sur la guerre des Russes blancs ou celui d’Olivier Besancenot (Que faire de 1917 ?) parus récemment, puisque son originalité relève des documents annoncés en prime time qui offrent une perspective moins orthodoxe que ce à quoi nous a accoutumé la cohorte des jubilés de ces dernières années.

L’exposition est en l’occurrence coiffée par une volée de spécialistes comme Sophie Coeuré et Sabine Dullin, respectivement professeures à Paris Diderot et Science Po Paris, ou encore Jean-François Fayet, professeur à l’université de Fribourg. On se souvient que celui-ci avait publié en 2014 son ouvrage VOKS : le laboratoire helvétique : histoire de la diplomatie culturelle soviétique durant l’entre-deux-guerres (Georg) salué par la communauté scientifique. On ne peut que se réjouir de voir les collaborations internationales se développer pour donner naissance à des projets de qualité telle cette exposition.

À noter également que la Suisse ne reste pas en retrait. Plusieurs expositions ont été programmées dont celle du Musée national à Zurich qui a été proposée cet été. Fruit d’une collaboration avec le Musée historique allemand de Berlin, la démarche a également joué la carte de l’originalité en présentant de nombreux aspects méconnus de cet événement et de ses répercussions en Suisse. Répercussions mais également prémices puisque la Suisse a abrité un nombre particulièrement important d’anarchistes et de révolutionnaires poursuivis ou non par l’Okhrana avant la Première Guerre mondiale. On se souvient ainsi des séjours de Lénine en Suisse et son retour dans la mère-patrie en 1917 dans un wagon plombé. On connaît moins bien le rôle d’Alexandre Gelfand Parvus, cet aventurier politique promoteur de révolution, financier de Lénine et maître-espion à ses heures, dont Arthur Conan Doyle aurait pu s’inspirer pour créer son personnage du docteur Moriarty.

Quoi qu’il en soit, le centenaire de la Révolution russe, vingt-huit ans après la chute du Mur de Berlin, se révèle aussi intense que celui de la Première Guerre mondiale ! Tout comme celle-ci, la révolution, après avoir été commémorée année après année, s’est muée en un objet d’analyse historicisé. Espérons qu’elle ne sera pas gainée par un marketing historique reléguant l’un des événements majeurs du XXe siècle au niveau d’une série télévisée coincée entre le Docteur Jivago et Michel Strogoff. Aux antipodes de cette vision consumériste, l’exposition parisienne du BDIC nous promet un regard autrement plus approfondi sur le bouleversement d’octobre 1917 dont les effets ont secoué la planète entière jusqu’à nos jours.

 

Et 1917 devient Révolution…

Exposition du 18 octobre 2017 au 18 février 2018

Hôtel national des Invalides, 75007 Paris