DAMNATIO MEMORIAE

 

Je publiais il y a quelques jours un article sur les archives disparues de la P-26, entraînant commentaires et prises de position sur la nature et la légitimité de cette armée de l’ombre d’un autre temps. Un article, toutefois, sur la disparition d’archives et non sur la P-26 à proprement parlé !

Car ce n’est certes pas dans un article que l’on pourrait dépeindre tous les facteurs historiques sociologiques, économiques certainement, ou stratégiques qui ont prévalu à la création de cette entité que certains considèrent comme l’œuvre de patriotes, et d’autres comme une force armée illégitime promue par des mouvances nationalistes. L’histoire jugera, pourrait-on dire. Mais comment en faire l’histoire si les archives ont disparu ? Bien sûr, Martin Matter avait publié un livre sur le sujet « Le faux scandale de la P-26 », aux éditions Slatkine en 2013. L’auteur réhabilitait ce « projet de résistance clandestine en cas d’invasion ». Mais que cette entité ait été légitime ou pas, la disparition d’archives comportant des informations essentielles à la compréhension de ce passé fausse inévitablement notre vision de ce dernier.

Car oblitérer les témoignages du passé n’empêche pas l’histoire de remonter à la surface, une histoire dès lors très largement partielle et donc partiale, dont le degré de fantasmes se mesure à l’aune des disparitions de sources ! Et les exemples ne manquent pas.  Nul n’ignore que l’entreprise genevoise Tavaro, malgré les éliminations des archives concernant la période de la Seconde guerre mondiale, livra à l’Allemagne nazie des fusées d’obus anti-aériens pour un montant de 52 millions de francs suisses[1]. La destruction d’une partie des archives de cette entreprise devait entraîner une aura extrêmement négative noircissant un tableau qui ne l’aurait peut-être pas été autant puisque ce commerce n’avait rien d’illégal, la neutralité de la Suisse et l’interdiction d’exporter des armes ne concernant alors que le pays et non les entreprises privées.

A contrario, certains jouèrent le jeu, comme BMW ou Hugo Boss qui, en lieu et place d’une tabula rasa peu constructive de leur passé, préférèrent faire amende honorable en le reconnaissant et en finançant des recherches sur leur histoire[2]. Ces aveux, loin d’attirer l’opprobre sur ces entreprises, allaient au contraire servir leur image de marque. Un pari sur le patrimoine identitaire oscillant entre les contraintes du passé et le marketing commercial diront certains, mais un exercice permettant de faire taire toute reconstruction déformée, tout fantasme dessinant les contours d’un passé sombre et peu glorieux.

L’histoire de la P-26 ne plonge évidemment pas dans les abîmes auxquels ces trois exemples se réfèrent, mais il n’en demeure pas moins, pour le cas qui nous occupe, que cacher certains pans du passé ne peut qu’attiser curiosité, fût-elle malsaine, polémiques basées sur des jugements à l’emporte-pièce, et postulats invérifiables impliquant toute et n’importe qui. La destruction d’archives sensibles ne peut être donc qu’une « pratique à rebours de toute éthique historique », disais-je dans mon article précédent, mais également une pratique pouvant se révéler dangereuse.

 

[1] Benedict Frommel, L’usine Tavaro, Étude patrimoniale d’un ancien site industriel, t. 1, Genève, 2002.

[2] Joachim Scholtyseck, L’ascension des Quandt, Munich, 2011. Roman Köster, Hugo Boss, 1924-1945: die Geschichte einer Kleiderfabrik zwischen Weimarer Republik und Drittem Reich, Munich, 2011.

La mémoire volée de la Suisse

Le Président de la Société Suisse d’Histoire et par ailleurs directeur du Centre de recherche des Documents diplomatiques (Dodis), l’excellent Sacha Zala, tire la sonnette d’alarme. Interviewé dans le Bund le 8 février, dans l’article intitulé «In den Bundesämtern gilt das Prinzip: In dubio pro Zensur» [1], et répercuté par le Tages Anzeiger, l’historien met le doigt sur la disparition des archives de la P26 du Département de la Défense.

 

Pour rappel, la P 26 était un projet d’armée secrète helvétique, du temps de la guerre froide, devant organiser la résistance en cas d’invasion du territoire. Révélée par le scandale des fiches en 1990, l’investigation menée alors avait mis en lumière les relations étroites de cette organisation avec le MI6 anglais, et certainement entraîné l’assassinat d’Herbert Alboth, l’un des responsables de la P 26, à Liebefeld, le 18 avril 1990. La P 26 fut officiellement dissoute le 21 novembre 1990. On retrouva quatre entrepôts d’armes et de munitions disséminés en Suisse, dont celui de Gstaad qui allait être dévoilé au public.

 

Perdus, détruits, volés, aucune raison n’est avancée pour le moment pour expliquer la disparition de ces documents, une disparition qui place le Département de la Défense dans une position délicate.

Et l’on se souvient de la volonté du Conseil fédéral, en 2017, de garder secrets les dossiers du Service de renseignement de la Confédération (SRC) 30 ans de plus que prévu par la loi. Un délai de protection qui devait passer de 50 à 80 ans, couvrant, notamment les dossiers portant sur les relations avec les régimes d’apartheid d’Afrique du Sud[2], et bien entendu l’affaire de la P 26 dont on estime les origines à 1957 avec la constitution d’un réseau clandestin sous l’égide du divisionnaire Franz Fey. Les émissions de télévision[3], de radio et les articles de presse ont été nombreux, bien sûr, à s’intéresser à cette organisation occulte. L’on se souvient d’ailleurs des difficultés que l’équipe de Temps présent avait rencontrées pour tourner son émission sur la P 26 dans l’ancien quartier-général de l’armée secrète, le bunker Schweizerhof[4].

La disparition de ces archives pose ainsi de multiples problèmes puisqu’elle replace non seulement la discussion sur les délais de protection des archives au centre de l’échiquier, mais également celle du pouvoir des Archives fédérales. Sacha Zala estime en l’occurrence qu’un renforcement des prérogatives des Archives fédérales, en les rattachant à la Chancellerie fédérale plutôt qu’au Département de l’Intérieur, permettrait de pallier, en partie du moins, les égarements d’administrations préférant appliquer la censure en cas de problèmes éventuels. Une mesure qui augmenterait  certainement le poids de l’institution face aux différents départements fédéraux mais qui  faciliterait également la vie des chercheurs. Un aspect d’autant plus important que les conditions de recherche en histoire contemporaine sont devenues de plus en plus difficiles au cours de ces vingt dernières années.

Le problème, sans doute plus fondamental, relève bien évidemment du principe même de la censure qui, si elle est une alternative rapide et radicale pour effacer des informations, demeure une pratique déontologiquement douteuse mais aussi onéreuse. Onéreuse en termes financiers, comme le relève Sacha Zala qui évoque l’armée d’avocats s’occupant de ces questions en lien avec la P 26, mais également en termes politiques puisqu’en définitive les éliminations ciblées de documents, destinées à protéger des intérêts spécifiques, entraînent obligatoirement une amnésie, voire un tabou, que la recherche met tôt ou tard en lumière, une amnésie dont la responsabilité est inévitablement imputée. Une pratique donc, à rebours, de toute éthique historique – dont la fonction est éminemment démocratique – se basant le plus souvent sur des motifs politiques peu glorieux.

 

 

 

 

 

[1] www.derbund.ch/schweiz/standard/je-hoeher-die-juristendichte-desto-kafkaesker/story/24241558

[2] www.tdg.ch/suisse/Les-archives-du-SRC-scellees-30-ans-de-plus/story/28732917

[3] www.rts.ch/archives/tv/information/tell-quel/3471794-la-p-26.html

[4] www.rts.ch/emissions/temps-present/9194234-il-etait-une-fois-l-armee-secrete-suisse-epilogue.html

La consécration de nouveaux avocats dans la Cité

La cérémonie en l’honneur des avocats vaudois brevetés en 2017 se tenait ce mercredi 31 janvier au Palais de Rumine. Se succédaient à la barre des orateurs Mme la Conseillère d’État Béatrice Métraux, la Bâtonnière de l’Ordre des avocats vaudois Me Antonella Cereghetti, M. le Président du Tribunal cantonal Eric Kaltenrieder et votre serviteur en train de rédiger ces lignes. Une invitation pour avoir écrit un livre sur l’histoire de l’Ordre des avocats vaudois, qui paraîtra en mars prochain.

Mais que dire à un parterre de jeunes avocats lorsque l’on est historien ?

« Avocat ? Un métier, une passion surtout, du travail beaucoup ! C’est ce qui ressort des feuillets provenant des registres et des carnets de l’Ordre comme autant de grimoires conservant la mémoire de cette association. Quel labeur en effet ! Que d’heures passées dans les dossiers à explorer les plis d’affaires dans lesquelles vices et erreurs doivent être mesurés à l’aune d’un droit en constante évolution. Que de pages noircies à tenter de dégager des solutions. Et que de séances passées à discuter et évaluer le bien-fondé de décisions prises parfois en d’autres lieux, en d’autres temps. Plus qu’un travail, un sacerdoce pour nombre d’avocats dont les noms de certains sont devenus des références. Chacun d’entre nous a en tête quelques célébrités du barreau français comme Edgar Demange, Robert Badinter ou Jacques Vergès. Et des Suisses également tels Louis Secretan, Paul Cérésole, Louis Ruchonnet ou Louis Guisan pour ne parler que des morts. Tous, au-delà de leurs qualités respectives, ont en commun la faculté d’abattre un travail énorme, de s’imposer un labeur quotidien hors des cadres habituellement tolérés, si bien que l’avocat pourrait aisément endosser le rôle de la figure tutélaire d’Emerson lorsque ce dernier écrit que « Les hommes parlent de la victoire comme d’une chance. C’est le travail qui fait la victoire ».

C’est que la profession d’avocat n’est pas anodine. Tous les auteurs s’accordent à le reconnaître. Chaque personne ayant eu affaire à un avocat en ressent la dimension, littéralement extraordinaire. On aimerait dire « sacrale », mais la laïcité, largement établie en Suisse, nous en empêche. Une profession renvoyant à l’État de droit et à la démocratie, et donc à la première de nos valeurs occidentales, le libre arbitre. Avocat, défenseur de la liberté faisant face aux injustes et aux iniques, gardien des égarements éventuels de l’autorité, interprète des lois, intercesseur de la justice. Une profession de foi déclinée au fur et à mesure du dernier siècle dans de multiples spécialisations parfois très éloignées de l’idée d’un chevalier Bayard défendant la veuve et l’orphelin. On mesure dès lors toute l’importance de cette profession rassemblée au sein d’une association à laquelle nul autre titre ne pouvait être donné que celui d’Ordre. Un cercle restreint dont le nom évoque inévitablement les ordres romains regroupant des individus dotés d’un statut social déterminé et réglementé, mais également la sacralité du pouvoir souverain édictant les lois, voire même l’Ordo Mundi du théologien médiéval. Des références en partie enfouies dans l’inconscient collectif qui forcent à une dignité que l’Ordre des avocats et son Conseil défendent et soutiennent depuis cent vingt ans.

Car, il fallait bien créer un temple ou réunir les gens du métier, leur donner une maison pour les abriter et les défendre. Les avocats vaudois se donnèrent ce lieu le 10 décembre 1898, gage de leur respect mutuel d’usages et de coutumes parfois anciennes, serments de loyauté renouvelés. Ils créèrent ainsi à la fin d’un siècle de révolutions et de progrès, ayant largement modifiés les contours de la société, leur représentation institutionnelle. L’Ordre des Avocats vaudois naissait l’année même ou Zola publiait dans l’Aurore son « J’accuse » en faveur de Dreyfus, l’année de l’assassinat de l’impératrice d’Autriche Sisi à Genève, un an avant la tenue de la Conférence internationale de La Haye, première des grand’messes visant réguler les guerres.

L’Ordre apparaissait ainsi en un temps où le droit s’imposait de plus en plus fortement dans toutes les couches de la société, offrant aux premières pages des journaux leurs meilleurs articles. Une époque de modification du droit avec la Constitution vaudoise de 1885 et la Constitution suisse de 1874. Celle-ci consolidait un État fédéral, dont les compétences législatives élargies devaient unifier une pratique juridique placée sous le sceau d’un Tribunal fédéral désormais permanent. Et pour la première fois dans l’histoire du pays, les libertés de conscience et de croyance étaient garanties de manière durable, tout comme la liberté du commerce ou le droit au mariage. Pour la première fois, les châtiments corporels étaient abolis. C’était il y a moins de 150 ans ! Une éternité sans doute pour un avocat, mais un bref clin d’œil pour un historien. Une infime fraction de temps, mesurée à l’aune de l’histoire, dont vous, Nouveaux Maîtres du Droit, êtes les héritiers directs. Plus que les héritiers, les légataires garants des promesses inscrites dans ces textes et dans ceux qui leur ont succédés. Promesses de loyauté, d’éthique et d’équité ! Aloïs de Meuron, un illustre Bâtonnier, le rappelait ainsi en 1917, en pleine Guerre mondiale, envoyant aux orties la sacro-sainte neutralité imposée par le Conseil fédéral alors même qu’il était le président de la Commission de neutralité du Conseil national. Je le cite :

« Il faut savoir placer les intérêts moraux au-dessus des intérêts matériels. Et puis, à ceux qui ont peur, nous dirons qu’il ne faut jamais hésiter à remplir un devoir moral de la conscience quelles qu’en puissent être les conséquences » .

Hier comme aujourd’hui, rares sont ceux qui peuvent se prévaloir de pareil héritage humaniste. Les avocats sont de ceux-là ! Vos aïeux furent de ceux qui prêtèrent assistance aux réfugiés belges durant la Première Guerre mondiale, participant encore en 1920 à la reconstruction de la bibliothèque de Louvain détruite au cours du conflit. Ils furent de ceux qui refusèrent l’antisémitisme omniprésent dans les années 30 et les années 40. Ils furent également de ceux qui s’élevèrent en 1944 contre l’arbitraire de l’internement administratif en obtenant du Conseil d’État la possibilité qu’un défenseur d’office puisse être désigné pour les personnes dénoncées.

Dans une société trop souvent en perte de repères qui trouve dans le consumérisme une échappatoire à la vacuité de ses références, entraînée par une mondialisation débridée fractionnant les identités, les avocats demeurent l’un des derniers recours pour les libre-penseur et les égarés en lutte contre des dynamiques les submergeant. Héros sans capes et habillés de robes, synégores jouissant de l’indépendance que leurs règles leur imposent, soumis à la seule raison de leur jugement devant l’autel de la justice où siège le juge, ils restent bien souvent l’ultime espoir des blessés de la vie, l’unique oreille des scélérats les plus vicieux.

Et face aux évolutions de notre monde et du droit, ces hommes et ces femmes du barreau se référeront peut-être à L’esprit des lois, aux Comédies d’Aristophane, au 1984 de George Orwell ou au monologue d’Edward Norton dans la 25ème heure de Spike Lee, car l’avocat, comme tout un chacun, jouit de son libre-arbitre. Un choix pouvant le mener à adopter le manteau du parvenu ou l’élégance intellectuelle d’un Cicéron prononçant ses Catilinaires, l’extravagance conservatrice d’un Jules Barbey d’Aurevilly ou l’idéalisme d’un André Breton instruisant les « crimes contre la sûreté de l’esprit » des Maurice Barrès de notre temps.

Mais quel que soit ce choix, les « anciens » du barreau, les Louis Berdez, Ernest Correvon ou Aloïs de Meuron, figures tutélaires de l’Ordre vaudois, porteraient un regard, si celui-ci leur était rendu, empli de fierté et de tendresse sur vous, nouvelle génération d’avocat ! Et quel étonnement serait le leur face aux transformations rapides de leur profession qui en moins de vingt ans a vu adoptées la libre circulation des avocats et l’unification des procédures civiles et pénales sur l’ensemble du territoire helvétique.

Quelle stupéfaction au spectacle des technologies venues révolutionner le quotidien, permettant de télécharger des formulaires de procédures automatiquement mis en forme ou de consulter des codex de lois et des arrêts fédéraux depuis leur bureau ! Quelle satisfaction de constater les progrès réalisés au cours du siècle, de la ratification en 1974 de la Convention européenne des droits de l’homme à la nomination de commissions d’éthique ! Et quelle excitation de se rendre compte qu’à l’aube du nouveau millénaire, le droit n’est pas un ensemble fini, qu’il n’a de cesse de s’ouvrir sur de nouvelles perspectives, des perspectives allant de l’harmonisation du droit fédéral avec les normes de l’Union européenne aux défis que notre monde, de plus en plus connecté, soumet aux hommes de lois.

Depuis leur temps, deux Guerres mondiales, suivie d’une guerre froide, ont remodelé les équilibres mondiaux. La chute du mur de Berlin, la mondialisation et l’avènement de l’informatique ont encore participé à une mutation en profondeur de notre monde, et des modalités de nombreuses professions. La bibliothèque de l’Ordre des avocats qui revêtait une importance stratégique de premier plan il y a encore quelques décennies ne représente plus qu’une préoccupation mineure de nos jours. En parallèle, le développement des cadres légaux et réglementaires a connu une inflation sans précédent depuis la fin de la guerre. Autant de paramètres qui ont pesé directement ou indirectement sur la vie de l’avocat.

Celui-ci, au XXIe siècle est ainsi tout autant l’héritier d’une culture humaniste qui l’oblige, que le pionnier d’un univers en constante évolution, un arpenteur de lois, dont la trame tissée par les Parques de la raison et de la justice, se déroule à travers le temps. Il reste hier comme aujourd’hui le Maître appliqué à la cause défendue, récipiendaire de la noblesse de sa fonction, un Démosthène préférant aux paroles qui plaisent les paroles qui sauvent.

Je vous remercie ! »

La Suisse et les nazis, 17 ans après la Commission Bergier

La Suisse et la Shoah, un sujet brûlant il y a quelques années, lorsque les résultats de la Commission Bergier, mandatée en 1996 par le Conseil fédéral pour faire la lumière sur cette question, avaient été publiés. On se souvient de la polémique qui fut alors engagée et des livres qui avaient ensuite été écrits dans le sillage du Rapport Bergier, tel Le contre Rapport Bergier: anatomie d’une falsification de l’histoire (2000) dont l’auteur préféra rester discret, Pour en finir avec le Rapport Bergier de Frank Bridel (2009), La Suisse face aux nazis de Stephen Halbrook (2011) ou Les Justes Suisses, Des actes de courage méconnus au temps de la Shoah de François Wisard (2008).

Le temps a passé, les recherches se sont poursuivies, et vingt-deux ans après la mise en place de la Commission Bergier, un nouveau constat va être réalisé, mettant en perspective les conclusions de plusieurs historiens, et non des moindres ! La thématique est viscérale, elle engage la Suisse. Aussi n’est-ce que les spécialistes les plus pointus et les « archontes » de l’histoire helvétique qui s’exprimeront lors du colloque La Suisse face au génocide. Nouvelles recherches et perspectives qui se tiendra le 4 février prochain[1]. Thomas Maissen, le directeur suisse en charge de l’Institut historique allemand à Paris, Jakob Tanner, professeur émérite de l’université de Zurich, Mauro Cerutti, professeur émérite de l’université de Genève, Daniel Palmieri, chargé de recherches historiques au CICR, Serge Klarsfeld, Marc Perrenoud, Georg Kreis, Christian Rossé ou Ruth Fivaz-Silbermann sont de ceux-là.

Un panel d’historiens, suisses pour la plupart, qui feront le voyage à Paris puisque c’est le Mémorial de la Shoah qui est l’instigatrice de ce colloque. À n’en pas douter, la thèse de doctorat de Ruth Fivaz-Silbermann La fuite en Suisse. Migrations, stratégies, fuite, accueil, refoulement et destin des réfugiés juifs de France durant la Seconde Guerre mondiale soutenue en 2017, largement médiatisée ces derniers mois, ne doit pas être la dernière des raisons pour avoir décidé les organisateurs de ce cycle de conférences. Mais c’est surtout la présidence de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA)[2] que la Suisse a endossée l’année passée qui a porté ce projet. Une présidence qui n’a guère été relayée dans les medias, sollicitée par notre pays, et que certains, comme Hans Ulrich Jost, considèrent comme une démarche “visant surtout à améliorer l’image de la Suisse à l’étranger”[3]. Une remarque sévère si l’on considère non seulement le peu de médiatisation faite autour de cette présidence mais encore la conférence sur l’holocauste proposée à Berne en octobre 2017, organisée conjointement par l’IHRA, le DFAE et la Haute École Pédagogique bernoise, et maintenant ce colloque programmé dans quelques jours.

Peut-être faudrait-il organiser un tel événement en Suisse également qui est la principale intéressée ? Quoi qu’il en soit, on ne peut qu’espérer que des actes seront publiés pour ceux qui ne pourront pas assister à ces conférences à moins que quelques journalistes ne soient du voyage et proposent des comptes rendus étoffés de cette journée.

[1] www.memorialdelashoah.org/evenements-expositions/colloques/colloques-colloque/suisse-face-genocide-nouvelles-recherches-perspectives.html

[2] www.holocaustremembrance.com/commemorate

[3] https://www.lematin.ch/suisse/suisse-veut-souvenir-shoah/story/11993066

Les maquisards de la pensée

La présidence de Donald Trump suscite, semaine après semaine, des réactions oscillant entre dégoût, consternation, révolte ou stupéfaction dans la plupart des pays du globe, mais en premier lieu aux États-Unis. De long mois passés dans une angoissante expectative pour de nombreux Américains !

Certains historiens ont toutefois décidé de résister à la déferlante des alternative facts et de références historiques tronquées par l’administration Trump en répliquant sur les blogs de grands medias[1]. Une réaction épidermique qui a mené plusieurs universitaires ès Lettres à prendre conscience de l’importance des nouvelles technologies de l’information et de leur portée sociale au point que certains, comme Jason Steinhauer de l’Université de Villanova[2], estiment qu’il n’est plus possible, pour les historiens, et plus largement pour les universitaires, de laisser le champs des medias les plus populaires aux seuls chroniqueurs et politiques dont les opinions, au mieux simplistes et au pire faussées, contribuent à une vision erronée du passé, entraînant inévitablement des conséquences sociales et politiques à moyen terme.

Et parmi ces maquisards de la pensée – que certains, qui ne les auront pas lu et qui ne font guère preuve d’esprit critique, considéreront comme des bien-pensants – Brian Rosenwald qui publie dans le Washington Post tout en étant membre de l’Université de Pennsylvanie[3], ou Brian Balogh de l’Université de Virginie[4].

Faut-il considérer que les universitaires ont une part de responsabilité dans l’avènement de certaines dynamiques politiques lorsqu’ils se taisent ? Qui ne dit mot consent précise l’adage… C’est du moins l’avis de Jason Steinhauer, un avis somme toute empreint d’une certaine logique puisque les universitaires en poste fonctionnent – et c’est le cas en Suisse contrairement aux États-Unis – sur des deniers publics. Ne doit-on pas dès lors attendre de leur part la probité morale exemplaire dont l’université se veut le récipiendaire depuis un âge, mais également un rôle de gardien d’une raison frappée au coin de références académiques difficilement contestables sous l’angle scientifique ? Car se taire revient à tolérer les manipulateurs d’opinion, pour ne pas dire à collaborer avec eu ad silentio. Chacun d’entre nous sait ce que le silence peut avoir de criminel. L’histoire nous donne assez d’exemples évidents pour éviter de gagner un point Godwin dans ces quelques lignes en évoquant le passé européen du XXe siècle. Plusieurs universités américaines en sont convaincues et ont mis sur pied une nouvelle formation intitulée « History Communication », aux confins de l’histoire et du journalisme, afin de permettre aux historiens, la plupart ne sachant pas s’exprimer autrement que dans l’hermétique langage académique, d’apprendre à s’adresser aux foules. Un cours de vulgarisation, en d’autres termes, prenant en compte également les aspects spécifiques des nouvelles technologies de l’information.

Que des professeurs d’université suisses s’expriment dans les medias est une pratique ancienne, la presse du XIXe siècle et de la première partie du XXe siècle conservant nombre de communications, de prises de position ou de réactions. Et si cette tendance a diminué au cours de ces dernières décennies, on constate une réviviscence des velléités de communication de leur part depuis quelques années. Jacques Neirynck[5], Michel Porret[6], Jakob Tanner[7] ou Leila el-Wakil[8] en sont des exemples – il serait évidemment possible de rallonger cette liste en évoquant des scientifiques appartenant au corps intermédiaire des universités tel Martin Grandjean – et l’on ne peut qu’espérer qu’ils montrent la voie à d’autres professeurs.

 

 

 

 

[1] https://motherboard.vice.com/en_us/article/gyd5b9/historians-calling-out-trump-online

[2] https://www.jasonsteinhauer.com

[3] http://www.brianrosenwald.com

[4] http://history.as.virginia.edu/people/bb9s

[5] https://blogs.letemps.ch/jacques-neirynck

[6] https://blogs.letemps.ch/michel-porret

[7] http://www.zeit.de/2015/44/historiker-jakob-tanner-schweiz

[8] http://lelwakil.blog.tdg.ch/archive/2017/10/20/demeures-genevoises-xixe-et-debut-xxe-s-c-est-l-hecatombe-287235.html

M. Mélenchon exagère

Jean-Luc Mélenchon, à la tribune d’une Assemblée nationale désertée par ses membres, dénonçait lundi dernier le comportement de la Suisse à l’égard de son imposition fiscale, de son taux de TVA, de ses ports francs, traitant le pays de « paradis fiscal », taxant le gouvernement helvétique de « moralement suspect »  et terminant sur les mots « la relation fiscale avec la Suisse doit changer » [1]! Une violente diatribe que le rhéteur a développé suite à l’approbation du Parlement français d’un accord, envisagé depuis 1949, portant sur le statut de l’aéroport de Bâle-Mulhouse qui place les entreprises qui y sont implantées sous un mélange de règles fiscales françaises et helvétiques.

“Moralement suspect “! Des termes bien peu respectueux qui rappellent le comportement peu courtois de Nicolas Sarkozy lors du Swiss Economic Forum d’Interlaken, en 2014, lorsque l’ex-président de la République s’était permis de critiquer le système fédéral helvétique.

Il est vrai que chaque pays possède une culture politique différente et que le modèle républicain français, héritier d’une histoire largement monarchique, peine à comprendre le fonctionnement démocratique qui régit la Suisse. Tout comme il est vrai que chaque pays développe ses lois, ses institutions et ses dynamiques en fonction du droit international mais également de ses réalités propres et de son histoire. Des réalités parfois locales, comme pour l’aéroport de Bâle-Mulhouse, ou pour la Polynésie française qui ne connaît pas d’impôt sur le revenu, ni d’impôt de solidarité sur la fortune, ni même de droits de succession. En d’autres termes, une région française disposant d’un pavillon de complaisance à l’instar de l’ensemble des Terres australes et antarctiques françaises tel Wallis-et-Futuna !

Des réalités divergentes, donc, à l’intérieur du même pays, la France, et de ses colonies…, pardon, de ses territoires d’outre-mer…. Il est vrai que la sémantique diverge parfois tout autant que les situations fiscales.

Et que les moralisateurs se rassurent, il reste des arguments à l’encontre de la Suisse puisqu’il aurait été possible pour M. Mélenchon d’évoquer Pilatus et ses exportations. Mais peut-être aura-t-il préféré s’abstenir sur le sujet, conscient que nombre d’ouvriers votant pour la “France insoumise” sont de ceux qui ont permis à l’industrie française d’exporter pour plus de 20 milliards d’euros de matériels militaires en 2016 selon le Figaro[2], faisant du pays des droits de l’homme l’un des champions mondiaux de la promotion des conflits, alimentant, par exemple et selon le Point, la guerre au Yemen en livrant des armes à Riyad[3]. Un marché auquel chaque million exporté correspondraient quelques 9 emplois en France, pour environ 165’000 postes, en large partie d’ouvriers[4].

Alors oui, nous avons en Suisse un système bancaire permettant la confidentialité et dont certains abusent, ainsi que des individus pour qui l’éthique est une notion abstraite. Le scandale HSBC, en 2015, l’a démontré. Mais nous avons surtout un fonctionnement libéral permettant aux entreprises d’exister. Et de là à traiter les autorités helvétiques de « moralement suspectes ! », il ferait beau voir ! Que la zététique de M. Mélenchon s’applique à la France qui, de scandales politico-financiers, en a connu plus de trente depuis le début des années 2010, telles l’affaire de l’hippodrome de Compiègne, celle du financement occulte du parti républicain, l’affaire Balkany, l’affaire Total, l’affaire Sarkozy-Kadhafi, sans oublier Cahuzac, Fillon et les eurodéputés du MoDem.

 

 

 

[1] https://www.tdg.ch/suisse/melenchon-charge-violemment-suisse/story/10826022

[2] http://www.lefigaro.fr/societes/2017/02/28/20005-20170228ARTFIG00302-ventes-d-armes-la-france-a-battu-un-record-historique-en-2016.php

[3] http://www.lepoint.fr/editos-du-point/jean-guisnel/armement-la-france-supermarche-de-l-arabie-saoudite-20-03-2017-2113291_53.php

[4] http://www.ledauphine.com/defense/2017/10/24/la-france-exporte-ses-armes

 

Le roi est mort, vive la reine

Michel Ier de Roumanie, prince de Hohenzollern, est mort par cette froide journée de décembre 2017. Il avait 96 ans et était l’un des descendants de la reine Victoria.

Monarque à deux reprises, de 1927 à 1930 une première fois, puis de 1940 à 1947, il traversa le régime autoritaire de son père Carol II pour tomber entre les griffes du maréchal Ion Antonescu, proche de l’Allemagne nazie. Michel, à 23 ans, devait renverser le dictateur en 1944 et déclarer la guerre à Hitler, entraînant les représailles du Führer sur les Hohenzollern et la perte du château ancestral de Sigmaringen ou Pétain, Pierre Laval et Céline seraient relégués.

Sa mère, Hélène de Roumanie, allait être honorée de la médaille des Justes parmi les Nations pour avoir protégé les Juifs de Roumanie durant la guerre. Le fils, lui, recevrait la Legion of Merit de la part des États-Unis une année avant de devoir accepter une abdication forcée par les communistes. Sa renonciation au trône en décembre 1947 devait le jeter sur les chemins de l’exil, en Angleterre d’abord ou il devint un temps fermier, puis en Suisse à partir de 1954.

Le roi est mort. Dieu ait sont âme, les historiens se chargeront bien de sa mémoire! Car nous assistons là à la disparition du dernier dirigeant ayant déclaré la guerre à l’Allemagne nazie!

Quant à sa succession, Margareta, la fille aînée de Michel de Roumanie, demeure « princesse héritière de Roumanie » et « gardienne de la Couronne de Roumanie », récipiendaire légitime du trône d’un royaume aujourd’hui disparu.

Quelle sera la position de la République roumaine, de son président Klaus Iohannis et de son peuple ? Condoléances officielles, deuil national ou absence de réaction ? Une chose est certaine. Lorsqu’un roi meurt, une guerre de succession éclate bien souvent !

 

 

En octobre 2016, la revue d’histoire « Passé simple » a consacré un long dossier au roi Michel de Roumanie, sous la plume de Michaël Flaks.

 

La chute des empires

Critique historique des dernières parutions en histoire

Parfait exemple d’un courant historiographique à la mode nommé avec emphase « Histoire globale », l’ouvrage dirigé par Pierre Singaravelou et Sylvain Venayre est une tour de Babel. Cette Histoire du monde au XIXe siècle fait appel, en effet, à 89 auteurs qui signent 94 contributions différentes portant sur des événements, des découvertes, des tendances, des réformes, des conquêtes, des pays et tant d’autres aspects connus ou inconnus. Ces quelques 700 pages forment un kaléidoscope génial s’ouvrant sur un XIXème siècle dont les contours et les limites s’estompent au fur et à mesure de la lecture, du voyage aimerait-on écrire. On retrouve un peu de l’esprit de Jules Vernes dans cet universalisme exotique, quand bien même les textes proposés sont le résultat de recherches érudites et académiquement fondées. L’on se perd dans ce livre avec délice, du royaume de Mataram à la cote de Malaguette, en passant par le Parlement mondial des religions de Chicago ou l’atelier de Louis Daguerre.

Dans Décadence fin de siècle, Michel Winock, honoré du prix Medicis en 1997 et du prix Goncourt trois ans plus tard, nous propose un regard plus philosophique sur les hantises d’une société française de la fin du XIXème siècle, persuadée de sa décadence. Une obsession de la fin, soutenue par de nombreux écrivains, avec en filigrane les souvenirs de la guerre de 70 et ceux de la Commune de Paris de 1871. Invoquant tour à tour Zola et Hugo, mais également les manipulateurs de l’opinion publique tels la figure de proue du nationalisme français Maurice Barrès, l’antisémite Édouard Drumont ou encore le dandy ultra-conservateur Jules Amédée Barbey d’Aurevilly, l’auteur dépeint un paysage intellectuel commun à de nombreux écrivains et peintres des années précédant le temps de la Belle Époque. « Des prophètes de malheur attendant l’apocalypse » que Michel Winock pointe du doigt pour, en fin de compte, décrypter la peur, celle du changement, celle de l’évolution d’un monde en proie à des tensions antagonistes sans doute symbolisées au mieux par l’affaire Dreyfus et dont les implications évoquent inévitablement notre époque contemporaine.

Les ouvrages de Michel De Jaeghere et Bryan Ward-Perkins, Les derniers jours. La fin de l’Empire romain d’Occident et La chute de Rome, fin d’une civilisation traitent tous deux, on l’aura compris, de la fin de la civilisation romaine. Et l’un comme l’autre abordent cette thématique sous un angle similaire, remettant en question les thèses de l’historien irlandais Peter Brown. Si pour ce dernier la désintégration de l’empire romain fut progressive et même douce à certains égards, De Jaeghere et Ward-Perkins insistent sur la portée des invasions barbares et la montée en puissance des populations germaniques ayant entraîné un recul des conditions de vie, de la culture et de l’économie. Le livre de Michel De Jaeghere – dont les afficionados se souviennent qu’il est directeur du Figaro Histoire – auquel est annexée une imposante bibliographie largement francophone, est de prime abord impressionnant de détails, embrassant un nombre incalculable d’aspects de cette ère de déclin. L’auteur fonde son approche sur l’ouvrage de l’historien archéologue Bryan Ward-Perkins qui démontre, pour sa part de manière plus concise, le repli des conditions de vie, des arts, ainsi que « de la paix et du bien-être ». Ces deux ouvrages rejettent ainsi le concept d’une « antiquité tardive » en mettant en opposition une civilisation certes décadente mais évoluée et des peuplades barbares jouissant au mieux d’une sous-culture formée selon le principe de l’ethnogenèse. Si on ne peut nier un certain nombre « d’invasions » barbares tout comme l’on se souvient des « conquêtes » romaines – deux termes communément consacrés par l’historiographie évoquant des implications également violentes mais différemment valorisées – peut-être aurait-il fallu que Michel De Jaeghere lise plus attentivement Georges Dumézil à défaut des auteurs allemands pour appréhender ces peuples venus du Nord avec plus de recul. Si l’étude de Ward-Perkins expose factuellement les mutations du crépuscule de la civilisation romaine, celle de Michel De Jaeghere comporte une dimension idéologique d’autant plus discutable que sa première édition date de 2014, année paroxysmique de la crise des migrants en Europe !

L’ouvrage de Magali Coumert et Bruno Dumézil, Les royaumes barbares en Occident, s’inscrit dans un courant de pensées opposé à celui des livres des deux auteurs précédents, rejetant la thèse des « Grandes invasions » et préférant évoquer un choc de civilisations fait d’événements violents mais également d’adaptations et de négociations. Une approche privilégiant donc un glissement culturel évolutif qui, en regard des analyses de De Jaeghere et Ward-Perkins, permet de se faire une opinion sur les causes de la disparition de l’empire romain.

Attention, le livre de Jerry Toner n’est à mettre entre les mains que des lecteurs dotés d’un sérieux second degré. Et ceux-ci développeront une addiction certaine pour son ouvrage cynique et décalé L’art de gouverner ses esclaves par l’illustre Marcus Sidonius Falx. Il faut reconnaître à l’auteur, professeur à Cambridge tout de même, un certain génie. Traitant de l’esclavage dans l’ancienne Rome, il endosse le rôle d’un riche patricien romain qu’il fait parler. Et ce dernier dresse un véritable manuel du bon maître ! Pourquoi préférer une solide Batave ou jeter son dévolu sur un éphèbe égyptien ? Comment nourrir son esclave, l’affranchir ou le punir. Comment en disposer sexuellement ou le vendre… ! Jerry Toner analyse ainsi toutes les facettes de l’esclavage sous l’angle de ce que pouvait être la normalité romaine, évidemment très éloignée de la nôtre.

Si le livre de Christophe Badel est édité pour la seconde fois cette année, c’est qu’il s’agit d’une référence. Un ouvrage qui doit beaucoup à Claire Levasseur, la cartographe qui a réalisé les nombreuses cartes donnant au texte de l’auteur le relief si particulier qui caractérise ce livre. Ce dernier a la prétention de réfléchir sur la construction impériale romaine, sur sa formation, sa gestion et ses processus d’intégration et d’acculturation. Et il y parvient avec succès ! Il faut dire, il est vrai, que Christophe Badel n’est pas le premier venu. Non seulement spécialiste de la Rome antique et auteur de nombreuses contributions, il réussit en outre à marier trois aspects que peu d’historiens parviennent à équilibrer, un discours académique fondé, une simplicité de langue appréciable pour le profane et un souffle donnant à son texte âme et profondeur. Son Atlas de l’Empire romain, Construction et apogée : 300 av. JC- 200 apr. JC en est un parfait exemple que l’éditeur a mis en forme dans une présentation didactique pouvant séduire collégiens, universitaires et amateurs de l’histoire romaine.

(paru dans Aimer lire)

 

 

Christophe Badel, Atlas de l’Empire romain, Construction et apogée : 300 av. JC- 200 apr. JC, Autrement, Paris, 2012, 2017.

Michel Winock, Décadence fin de siècle, Gallimard, Paris, 2017.

Histoire du monde au XIXe siècle, Pierre Singaravelou et Sylvain Venayre (dir), Fayard, Paris, 2017.

Jerry Toner, L’art de gouverner ses esclaves par l’illustre Marcus Sidonius Falx, Flammarion, Paris, 2017.

Michel De Jaeghere, Les derniers jours. La fin de l’Empire romain d’Occident, Perrin, Paris, 2014, 2016.

Magali Coumert, Bruno Dumézil, Les royaumes barbares en Occident, PUF/Que sais-je ? Paris, 2017.

Bryan Ward-Perkins, La chute de Rome, fin d’une civilisation, Flammarion, Oxford, Paris, 2005, 2014, 2017.

Les mutations de l’histoire, enjeu de société

Les historiens bien connus Olivier Meuwly et Dominique Dirlewanger débattront mardi 7 novembre au Théâtre de l’Octogone à Pully sur un sujet plus sensible que d’aucun ne pourrait croire. Le conservatisme ou le progressisme de la discipline « histoire ». Ce duel Meuwly/Dirlewanger n’est pas le premier puisque le duo avait déjà organisé une première table ronde, les Assises de l’Histoire, en 2015 ou l’un et l’autre s’étaient exprimés avec d’autres intervenants devant une salle comble sur un sujet tout aussi polémique « À quoi sert l’histoire aujourd’hui ? ». Un échange évidemment marqué du sceau de maisons politiques divergentes puisque l’un et l’autre appartiennent à des obédiences opposées, mais un échange qui sera, à n’en pas douter, chaleureux et amical !

La question retenue par nos duellistes cette fois-ci est éminemment politique puisque derrière l’histoire – ou les histoires – se dessine un enjeu identitaire, enjeu qui n’est pas propre au canton de Vaud et qui pourrait sans doute faire débat dans l’ensemble des cantons helvétiques. Conservatisme ou progressisme ? Il est ici question non seulement de l’enseignement de l’histoire mais également de l’écriture de l’histoire, une écriture sur laquelle Michel de Certeau a largement travaillé (L’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975) et qui insiste sur la part de subjectivité, sur la dimension fictive de toute étude historique. Il est donc question de méthode. L’approche sera-t-elle de nature institutionnelle, prendra-t-elle en compte une dimension plus économique ou se bornera-t-elle à des considérations de micro-histoire, à moins qu’elle ne s’ouvre sur une histoire connectée ou globale, un peu comme l’ouvrage de Pierre Singaravelou et Sylvain Venayre avec leur Histoire du monde au XIXe siècle (Fayard, Paris, 2017) à laquelle ont participé quelques 89 auteurs ? En existe-t-il une plus juste que l’autre ? Et si tel est le cas, qu’en penseront les historiens dans cinquante ans, dans cent ans ? Le disciple de la prosopographie trouvera inévitablement un esprit critique pour remettre en question ses analyses sérielles ! N’est-il pas préférable d’estimer qu’en fin de compte c’est la pluralité des approches qui importe et qui permet d’appréhender sous différents angles un passé commun, reconstruit en fonction de sources partielles et partiales, une multiplication de points de vue permettant d’objectiver au mieux une réalité fictive telle une asymptote tendant vers une vérité jamais atteinte. Une historiographie qui constitue une partie du quotidien des historiens dont la tâche est de prendre en compte ce faisceau de visions pour tenter de restituer une image aussi réelle que le souhaiterait le lecteur ! Le débat auquel vont se livrer Olivier Meuwly et Dominique Dirlewanger ne pourra pas faire l’économie de ces considérations, tout comme il ne pourra pas se départir de la question fondamentale de l’enseignement de l’histoire.

Effet du hasard, la Revue des Deux Mondes évoque dans son dernier numéro le « roman national ». Et Patrick Boucheron de rappeler que la diversité est une valeur, qu’il convient d’assumer l’idée que « l’histoire est diverse, plurielle et complexe » et qu’il ne faut pas craindre d’écrire une « histoire inquiète ». Certes ! Tout comme il ne faut pas craindre le tamis de l’historien qui se doit de cultiver un esprit critique pour éviter de sombrer dans des paradigmes instrumentalisant un passé à des fins idéologiques. Le livre de Michel De Jaeghere, Les derniers jours. La fin de l’Empire romain d’Occident (Perrin, Paris, 2014, 2016) en est un parfait exemple, l’auteur – dont les afficionados se souviennent qu’il est directeur du Figaro Histoire – rejetant le concept d’une « antiquité tardive » en mettant en opposition une civilisation certes décadente mais évoluée et des peuplades barbares jouissant au mieux d’une sous-culture formée selon le principe de l’ethnogenèse.

Si on ne peut nier un certain nombre « d’invasions » barbares tout comme l’on se souvient des « conquêtes » romaines – deux termes communément consacrés par l’historiographie évoquant des implications également violentes mais différemment valorisées – peut-être aurait-il fallu que Michel De Jaeghere lise plus attentivement Georges Dumézil à défaut des auteurs allemands pour appréhender ces peuples venus du Nord avec plus de recul.

Une étude qui comporte une dimension idéologique d’autant plus discutable que sa première édition date de 2014, année paroxysmique de la crise des migrants en Europe ! Un livre qui pourtant participe à notre vision d’un passé et, par-là même, à l’appréciation de notre contemporanéité tant il est vrai que l’apprentissage de l’histoire est enfant de son écriture.

Voilà un second axe au débat Meuwly/Dirlewanger qui a suscité de nombreuses polémiques au cours de ces dernières années non seulement dans le canton de Vaud mais également dans le reste de la Romandie. L’enseignement de l’histoire à l’école a en effet connu une mutation évidente avec le rejet de l’histoire événementielle au profit d’approches thématiques, conceptuelles et problématisées. Une approche prônée par l’éducation nationale française et reprise par nos pédagogues helvétiques qui, très souvent en retard d’une guerre, n’ont pas observé les dérives dénoncées par des Laurent Wetzel ou des Annette Wieviorka. Une évolution qui, selon certains, en confondant école et université s’est révélée involution. Conservatisme ou progressisme ? Le duel des deux historiens permettra de réfléchir plus avant à ces notions dont dépendent nombre de nos références culturelles, éthiques ou intellectuelles.

Lausan’noir, une bouffée de pages dans un monde de livres

Le festival Lausan’noir a fermé ses portes hier. La polémique au sujet du dessinateur Marsault n’aura guère nuit à la manifestation. Au pire, lui aura-t-elle fait un peu de publicité. Chaleureux, original et décalé par rapport à son grand frère, le Salon du livre de Genève, Lausan’noir a été un succès à bien des égards. Et je le sais car j’ai eu la chance d’y signer quelques ouvrages…! Un événement culturel dans un lieu au charme d’antan sur lequel flottait une atmosphère moins commerciale qu’artistique. Avec le Livre sur les Quais qui se déroule au mois de septembre, ce nouveau venu dans le monde des festivals littéraires offre un rendez-vous automnal bienvenu. On ne peut que lui souhaiter longue vie !