Les seigneurs du Léman fêtent leurs 50 ans

Les Seigneurs du Léman seront à Morges le 11 septembre. Quelques vingt voiliers mythiques régateront dans la Baie des Dieux à l’occasion de leur 50ème anniversaire.

Emblématique du lac Léman, le Toucan avait été imaginé par l’architecte naval André Fragnière et Pierre Noverraz justement à Morges en 1970. Leur idée était alors de créer un voilier de régate monotype révolutionnaire permettant d’embarquer un équipage de trois à quatre personnes. L’idée devenue projet, les deux hommes s’adjoignirent Bernard Dunand, un autre navigateur chevronné médaillé des Jeux olympiques de 1968, pour élaborer les esquisses et les plans du bateau. La réalisation devait être confiée au constructeur naval René Luthi, à Crans.

Pour ces rêveurs, le planning était serré puisque leur espoir était d’aligner le nouveau venu sur la ligne de départ du Bol d’Or du 12 juin 1971. Les efforts furent à n’en point douter considérables, mais l’équipe allait parvenir à respecter les délais… ou presque. Mis à l’eau à la veille de la régate sans banc d’essai préalable, le premier Toucan baptisé « Toucan XI » était encore largement dégarni de son accastillage. L’équipage de régate composé de Marcel Stern, Philippe Durr, André Fragnière et Daniel Girardet allait donc devoir terminer de poser winchs et taquets en début de course…, une gageure.

Le pari était gagné, le Toucan allait être une réussite incontestée puisque le Bol d’Or serait dès lors dominé par les voiliers de cette classe de 1971 à 1978, skippés par les premiers acteurs de cette aventure mais également par René Luthi, Jean-Jacques Eternod, Henri Breitenmoser ou Jean Psarofaghis. « Toucan XI », « Samaoui », « Méphisto, », « Altaïr » deviendraient rapidement des noms de course craints par leurs concurrents.

De nos jours, ces magnifiques oiseaux demeurent performants malgré leur âge puisqu’ils parviennent encore à tenir tête aux classes plus récentes et inévitablement plus technologiques.

Mais le Toucan n’est pas qu’une affaire de compétition, c’est également une histoire à part entière faite d’aventures et d’hommes forts en caractère. En 1972, Alain Gliksman, navigateur, journaliste, coureur océanique, se lançait dans un défi inconcevable pour plus d’un marin, participer à la Transat anglaise en solitaire à bord du Toucan bien nommé « Le Transat » ; une course de géants entre deux continents ayant assuré le succès de plus d’un de ses vainqueurs comme Tabarly qui l’a gagna en 1964 et en 1976, Alain Colas, en 1972 ou Loïck Peyron en 1992. Gliksman se lançait ainsi contre les vents dominants et les fréquentes dépressions de l’Atlantique à bord d’un voilier lacustre conçu pour les régimes de vent du Léman, coiffé d’un casque de moto pour pouvoir affronter les paquets de mer de face … L’aventurier survivrait !

Le Toucan deviendrait vite une légende d’ampleur internationale dans le monde de la voile, notamment grâce à Alain Gliksman, mais aussi en raison de ses performances et de ses lignes esthétiques inimitables.

Des amoureux en firent venir un modèle à New-York, d’autres estimant que ce voilier pouvait concourir à Cannes, en Méditerranée, aux côtés de dragon et de yachts classiques tel le célébrissime “Elena of London”.

En 1986, deux monstres sacrés allaient encore donner à ce bateau ses lettres de noblesse au cours d’un événement resté dans les mémoires de nombreux Morgiens. Pierre Fehlmann et Eric Tabarly s’affrontaient cet été là dans un match amical à bord de deux Toucan sous les yeux de plusieurs milliers de spectateurs médusés qui avaient envahi les quais de la petite cité vaudoise pour assister au duel des champions.

Le 11 septembre, ce voilier sera donc mis à l’honneur en un lieu emblématique pour son histoire, avec parade et régate, grâce notamment à plusieurs membres actifs de l’association Asprotoucan et du Club Nautique Morgien dont le président Jean-Marie Salina et son excellent comité ont accepté bien volontiers de jouer le rôle d’hôte. On leur souhaite bon vent.

Une nouvelle hérésie architecturale pourrait plomber une part de notre patrimoine

Au sommet d’un éperon rocheux formé à la confluence de la Mérine et de la Broye, Moudon domine les terres environnantes depuis des millénaires. Le vieux bourg, célèbre pour son bâti et sa topographie médiévale, et érigé vers 1330 en centre administratif et judiciaire vit mainte fois se réunirent les Etats de Vaud, ce qui lui valut parfois le titre de capital. Loin de l’agitation des grandes cités suisses, Moudon demeure un lieu emprunt d’histoire, une perle patrimoniale que les touristes – voire les Suisses eux-mêmes – découvrent toujours avec émerveillement.

La Ville-Haute et ses abords sont donc un haut lieu de l’histoire romande, et sont classés « site d’intérêt national depuis 1945 », époque à laquelle les sensibilités en termes de patrimoine étaient pour ainsi dire inexistantes. C’est dire l’importance que revêt ce site !

Le bourg, couronné de plusieurs maisons seigneuriales, abrite par ailleurs de nos jours le musée du Vieux-Moudon, le musée Eugène Burnand et la fondation Mérine, hébergée au sein du château de Carrouge. Et comme il se doit, les bâtisses existantes sont toutes protégées.

Et pourtant…

L’une de ces bâtisses, le Grand-Air, ancien QG du Registre foncier cantonal, est disputée depuis des années entre le canton et la commune, la question étant de savoir qui en payera la restauration. Et voilà qu’en 1990, les deux entités s’étaient mises d’accord pour élaborer un concours d’architecture visant dans l’un de ses volets la création de logements d’habitations. Un projet qui ressort des cartons actuellement et qui soulève un tôlé d’indignations.

En effet, les projeteurs envisagent ni plus ni moins que la construction de quatre villas à toit plat – malgré la demande du Conseil communal des années 1990 qui proposait des toits traditionnels – et d’un immeuble de quatre niveaux, également à toit plat, au cœur même du site, de quoi le défigurer pour longtemps et faire perdre à la commune une large part de son attrait touristique et peut-être même le label décerné par l’association à vocation touristique « Les plus beaux villages de Suisse ».

Une pétition a dès lors été lancée par un groupe d’historiens et d’archéologues, pétition dont le nombre de signatures ne fait qu’enfler jour après jour, pour préserver ce site patrimonial d’importance majeure afin de demander de rendre inconstructible le sommet du bourg de Moudon.

 

Le vieux bourg de Moudon et le projet “hérétique” [@Matthew Richards]

Espérons que les autorités vaudoises entendront raison et refuseront une telle aberration.

Image de titre: [Les plus beaux villages de Suisse ]

La nouvelle “verrue” de Morges ?

Morges voit la fin du chantier pharaonique du quartier des Halles, dans le périmètre de sa gare; de nouveaux immeubles dont le propriétaire n’est autre que CFF Immobilier. Un projet sensible à bien des égards, notamment en raison des nuisances de bruit et surtout de trafic qui ont pénalisé la petite cité durant de nombreux mois.

Le projet touche donc à sa fin sans entraîner de véritable soulagement puisque les critiques sont vives et multiples. L’ensemble conçu par le bureau d’architectes genevois Aeby Perneger&Associés domine en l’occurrence la ville médiévale, donnant à ce petit quartier des aires de Manhattan avec ses tours de 16 à 17 étages et ses barres locatives : un ensemble décrié donc par de nombreux habitants qui lui comparent le palais de Ceausescu ou le siège du KGB et lui reprochent son aspect massif et bétonné étouffant, son absence de verdure, sa froideur disgracieuse et son absolu manque de cohésion dans l’ensemble architectural environnant. Une « grosse verrue » dénaturant l’ensemble de la ville de Morges que l’on verrait mieux dans un quelconque downtown américain !

Mais, comme le relève le journaliste Cédric Jotterand dans 24H[1], ces critiques n’empêchent pas de « susciter l’intérêt des professionnels puisque le projet du bureau d’architectes Aeby Perneger & Associés figure parmi une douzaine de récipiendaires du prix «Best architects 22» », un prix donné à des architectes par des architectes que la Ville de Morges et CFF Immobilier ont bien évidemment mis en avant pour réaffirmer tout le bien que ces derniers pensaient dudit projet…! On en reste pantois d’extase!

Un projet qui semble donc conçu pour les professionnels, empreint d’une rigueur toute technocratique, et non pour la population qui, pour sa part, pourra en apprécier toute l’étendue lorsque le montant des loyers de ces espaces influera sur l’ensemble du marché local. Mais il est vrai que CFF Immobilier n’a pas comme priorité la préservation du charme des sites que cette régie occupe, ni la qualité de vie de ses habitants, mais bien plutôt les profits pouvant être inscrits dans les colonnes de ses bilans.

Morges Avenir [www.morgesavenir.ch/projets/aujourd-hui/le-quartier-des-halles-55]

Certains pourront rétorquer que porter un avis sur l’esthétique d’un bâtiment n’est pas possible puisque la beauté est subjective. Un argument massue répété à l’envi par les promoteurs et les concepteurs dont le seul horizon se résume généralement aux plans financiers de ces projets. Mais, cette opinion si souvent répétée est-elle vraie ? L’histoire ne démontre-t-elle pas que des canons d’esthétisme ont existé par le passé, dans la peinture, la sculpture, la poésie et bien entendu l’architecture ? Et si ces canons d’esthétisme étaient par nature subjectifs, du moins remportaient-ils l’adhésion de la plupart. Et n’y a-t-il pas également des tendances générales dans notre monde contemporain nous portant de préférence vers des réalités que nous estimons plus agréables que d’autres? Qui, ainsi, pourrait considérer laide une aube naissance au-dessus des Alpes ou de l’océan ? Qui jugerait innommable un paysage champêtre ? Et dès lors, qui aurait envie d’élire domicile dans une ancienne prison réhabilitée en logement plutôt que dans une maison de maître du XIXème siècle ? Cette subjectivité de l’esthétisme architectural n’est rien d’autre en fin de compte qu’une hypocrisie crasse, un feu devant lequel faire danser quelques fous.

L’objectivité dans cette affaire, c’est bel et bien la dimension disproportionnée du projet d’Aeby Perneger & Associés autant que l’appétit gargantuesque de CFF Immobilier qui péjorent la ville de Morges et ses habitants. Espérons que cet exemple malheureux dont l’ancienne municipalité porte une large responsabilité ne sera pas suivi par d’autres !

 

 

[1] https://www.24heures.ch/le-quartier-des-halles-divise-le-public-pas-les-professionnels-361962001827

Libertaires et liberticides à l’ombre du Covid

J’ai longuement hésité à écrire sur les derniers développements sociaux et politiques de la crise du Covid tant les avis sont multiples, les chroniques nombreuses et les informations de nature sanitaire éclatées. L’hésitation a du bon, elle permet de prendre un peu de recul, de réfléchir, de tenter de s’affranchir des inepties qui bourdonnent à nos oreilles… Mais pourquoi apporter encore de l’eau à ce moulin débordant, et en vertu de quelle légitimité ? Mon livre sur l’histoire des pandémies en Suisse est publié depuis presque une année – quelques médias m’ont sollicité à cet égard – rien de plus que des constats historiques sur des événements passés, en résonnance à un présent aux accents extraordinaires. Dès lors, pourquoi donc revenir sur ce sujet ?

Je n’ai guère de réponse pertinente si ce n’est une propension naturelle à tourner le regard vers d’autres horizons temporels pour tâcher d’objectiver ce qui peut l’être. Car la polarisation du Covid devient de plus en plus étouffante et prend en otage – contamine pour rester synchrone avec le sujet – la plupart des individus, faisant de nous des libertaires ou des liberticides, des geignards ou des gueulards, des coronasceptiques ou des ultraorthodoxes de la seringue, des bourreaux ou des victimes ; allant même jusqu’à brouiller les cartes que les politiciens se plaisent normalement à jouer. Il suffit pour s’en rendre compte d’écouter les affirmations de Mélenchon défendant les libertés individuelles et les sonnets dissonants de Nantermod favorables au contrôle social. Tous égaux devant la mort nous dit le proverbe. Peut-être est-ce le cas pour les maladies épidémiques, mais rien n’est plus faux pour les bouc-émissaires que furent les malheureux accusés de sorcellerie ou les Juifs du temps de la peste noire, pour les Russes lorsque la grippe russe sévissait à la fin du XIXème siècle, pour les Allemands au cours de la Grippe espagnole de 1918 et bientôt pour les antivax, jugés par certains comme irresponsables et coupables de faire perdurer le mal.

Fermons les yeux, haut les masques, l’écume de la vague ne nous submergera pas… À se laisser bercer pour cette houle, on se penserait dans un Bateau ivre, n’en déplaise à Arthur, une Nef des fous moins pittoresque que celle de Sébastien mais tout aussi philosophique. Car la question de la liberté est belle et bien philosophique. Je ne vous ferai pas la gageure de relire Hobbes, Locke et même Rousseau dont le Contrat social alchimise les fondations les plus chtoniennes de nos valeurs démocratiques. Mais que voilà un sujet fort confortable pour un historien : la liberté, ou plutôt les libertés !

Celle de nos aînés que l’on veut immuniser de l’irrémédiable ; celle du citoyen que l’on souhaite civilement obéissant via un certificat de bonne santé ; celle bien entendu de l’économie que l’on espère éthique mais surtout florissante ; la liberté sociale pour revenir dans nos travers si confortables d’antan ; celle aussi des enfants qui seront lorsque nous ne serons plus et qui viennent dès lors après tous les autres. Un droit à la liberté sacro-saint, gagné par nos ancêtres : Waldstätten contre Habsbourg, syndicalistes contre patrons…, l’étendard sanglant flotte encore dans les méandres de nos mémoires aseptisées, fussent-elles suisses. Liberté également du pays qui nous fait rejeter l’Union européenne et nous fait perdre par là-même les fonds dédiés à la recherche scientifique, une souveraineté nationale que l’Etat pourrait être amené à défendre en cas de guerre, en mobilisant les hommes – et bientôt peut-être les femmes – en les envoyant à une mort certaine. La liberté d’expression encore, notamment des réseaux sociaux où s’écoule tout le miel, tout le fiel de l’humanité. La liberté de penser enfin qu’un Florentin paya jadis sur le bûcher et qui mena Florent – pardon pour la paronomase – en Terre de feu. La liberté se décline ainsi en plusieurs gammes entremêlant inextricablement valeurs et croyances.

Mais à l’évidence, la liberté implique toujours un prix à payer. Et c’est à nous de fixer ce prix. Toute la question revient finalement à essayer de distinguer les nombreuses réalités qui composent notre monde pour ce faire. Et cette observation n’est en l’occurrence pas très aisée puisque tous, nous subissons la pression d’informations parfois contraires, voire fallacieuses, toujours massives et souvent placées sous le signe de la peur. Mais cette peur, tellement médiatisée, ne faudrait-il pas la dépasser pour mieux embrasser la liberté que nous souhaitons ?

Une fille de pape née à Morges

Dire que les historiens ne se sont guère intéressés aux femmes dans leurs études est une réalité. Ou du moins l’était-ce, car nous assistons depuis plusieurs années à une multiplication des recherches sur le rôle des femmes dans nos sociétés passées. Quel universitaire n’a-t-il pas entendu parler des études genres qui analysent les rapports sociaux entre les sexes ?

Les projets, de Genève à Zurich, mettant de plus en plus souvent des femmes en lumière, essaiment, et c’est une bonne chose. Le musée du château de Morges participe également à ce concert avec une exposition emblématique sur un personnage méconnu du grand public qui joua un rôle important pour les arts au cours du XVème siècle, Marguerite de Savoie. Successivement épouse de trois princes, Marguerite soutint la littérature en achetant et commandant de nombreux manuscrits. L’atelier allemand Henfflin devait ainsi travailler pour elle durant près de dix ans.

Cette exposition, organisée conjointement entre le château de Morges, le Landearchiv du Baden-Würtemberg et l’Archivio di Stato de Turin, est en l’occurrence itinérante entre les trois pays. Elle a été l’occasion de réunir des médiévistes allemands, suisses et italiens au sein, notamment, du catalogue d’exposition, reflétant au travers de leur contribution les aires culturelle et politique de cette princesse née à Morges en 1420.

La portée de cette exposition est non seulement européenne, mais elle offre en sus au public la possibilité de voir des pièces rares et étranges comme une bannière de la famille de Blonay du XIVème siècle, des partitions de musique du XVème siècle, une « pomme de senteur », et des pièces défiant l’imagination des ferronniers d’art.

Une visite à ne pas rater pour tous les amoureux du Moyen-âge (du 26 mars au 4 juillet 2021).

 

Catalogue de l’exposition

Sous la direction Peter Rückert, Anja Thaller et Klaus Oschema, en collaboration avec Julia Bischoff.

  1. Stuttgart. Kohlhammer. 248 pages avec CD et Booklet.

Plaidoyer pour l’histoire

Il semble curieux à certains de s’intéresser encore de nos jours à l’histoire alors que notre temps se mesure de plus en plus souvent sur le court terme, et se décline en enjeux, économiques ou idéologiques avant tout. La recherche historique, la quête d’une origine, quelle qu’elle soit, contraste ainsi avec notre monde ultra connecté dont les informations qui le parcourent se succèdent à un rythme effréné. Un monde ponctué d’événements qui parfois l’ébranlent et qui tout aussi rapidement disparaissent, recouverts par l’amnésie collective que génèrent nos modes de vie contemporains !

Pourtant, la place du passé, si elle a longtemps interrogé, s’avère maintenant fondamentale. Car le fugace, le transitoire, l’éphémère, le ponctuel ne cessent de fracturer nos identités jusqu’à la nauséeuse perte des référents qui nous permettent de nous situer dans la société qui est la nôtre.

Comment et pourquoi ? Des questions simples que tous les enfants du monde posent dès leur plus jeune âge. Des interrogations auxquelles il convient de répondre. Tous les parents le savent bien. Mais lorsque ces enfants devenus adultes n’ont du passé que la saveur de la galimafrée prise la veille, ignorant tout du sordide du régime de Vichy ou de l’hypocrisie post-coloniale et que leur esprit critique se borne à une conviction forgée dans des feux tisonnés par la rumeur, peut-être convient-il de se poser une autre question, celle de la faillite de nos systèmes de société actuels ?

Mais à l’évidence, tout le monde se fout de cet effondrement duquel émergent ceux qui hier encore se tenaient terrés : les fachos de la 25ème heure, les serviteurs du règlement et de l’ordonnance, les orants de l’omnipotence verte, les serfs de la sourate, de la Halakha et du verset, les éblouis du complot, les terrifiés du hidjab et du masque, les promoteurs d’une culture aseptisée sur les bûchers du politiquement correct, les opportunistes de la plus-value et du dividende, les moulés du cervelet mesurant leur semblable à l’aune d’une taxinomie politique évidemment rivale, les provocateurs de l’inutile.

Et lorsque là-bas, au bout du chemin, nous nous demanderons ce que serons devenues nos libertés révolues, il sera alors trop tard pour nous rappeler de ce que hier pouvait nous apprendre.

Gravir les Alpes, une histoire d’hommes et… de femmes

Une nouvelle publication, sous l’égide de la Société d’Histoire de la Suisse Romande et de l’Institut des sciences du sport de l’Unil, vient de paraître : « Gravir les Alpes du XIXème siècle à nos jours, pratiques, émotions, imaginaires ». Ce livre, réalisé sous la direction de Patrick Clastres, Delphine Debons, Jean-François Pitteloud et Grégory Quin, est un recueil de textes issus d’un colloque international sur le sujet, organisé en 2016 aux Marécottes.

Il apporte, comme il se doit, de nouveaux éclairages sur les explorateurs des sommets, et notamment sur les guides ainsi que sur les femmes qui ont pris une part active dans cette conquête et qui pourtant sont restées très longtemps dans l’ombre. Il propose également une iconographie originale et passionnante. Accessible à tous, cet ouvrage est à mettre surtout entre les mains des amoureux de la montagne !

 

 

Le petit livre des peines

Voici enfin l’ouvrage, sur lequel le professeur d’histoire médiévale de l’Université de Neuchâtel Jean-Daniel Morerod a longuement travaillé, sortir de presse sous l’égide de la Société d’Histoire de la Suisse romande. Son titre, le Libellus Penarum, soit le petit livre des peines ou le récit d’une captivité à Neuchâtel en 1415 dont l’humaniste Benedetto da Piglio fut la victime.

« On savait depuis 150 ans que cette œuvre était centrée sur Neuchâtel, telle que la ville apparaissait en 1415 : sa vieille tour et ses prisons – où l’auteur est enfermé pendant des mois – son gouvernement et la défense de l’ordre public. Un reportage si l’on veut, mais écrit dans le latin poétique le plus exigeant, pourtant compatible avec les mensurations de la Tour ou le compte exact des jours sans lumière. Ila donc fallu attendre un siècle et demi pour qu’on puisse le lire, en latin et en français, grâce aux efforts conjugués de latinistes de l’Université catholique de Milan et de la Faculté des lettres et sciences humaines de Neuchâtel. C’est en quelque sorte un cadeau inattendu qu’ils font au public romand, tandis que le Petit livre des peines s’apprête sans doute à devenir un classique de la littérature carcérale… Jean-Daniel Morerod ».

Le renseignement dans les pays neutres

Cet ouvrage qui vient de paraître est le fruit d’un colloque organisé en 2018 sur le renseignement dans les pays neutres sous l’égide de l’Association Suisse d’Histoire et de Sciences Militaires. Il aborde une question d’actualité particulièrement sensible, celle des pratiques de l’espionnage dans les pays neutres, et plus particulièrement en Suisse.

Rappelons tout d’abord que l’histoire des services de renseignement et de l’espionnage, plus connue sous l’appellation Intelligence Studies, s’attache à la création, à l’évolution et aux développements des services de renseignement ainsi qu’aux conséquences de leurs activités. Militaire, économique ou politique, les services de renseignement ont connu au cours du XXème siècle des phases successives, inhérentes aux époques, aux tensions internationales, aux nationalités des services concernés ainsi qu’aux pays dans lesquels ils ont étendu leurs activités. Les pays neutres, comme la Belgique avant la Première Guerre mondiale, ou la Suisse, durant les deux guerres mondiales autant que pendant la Guerre froide, ont joué en l’occurrence des rôles éminemment importants en raison des espaces de négociation qu’ils représentent. L’affaire récente de Crypto AG en est sans doute un exemple particulièrement emblématique à l’égard de la Suisse !

Quant à la sacro-sainte neutralité helvétique, celle-ci a été déclarée le 20 mars 1815 lors du Congrès de Vienne. Perpétuelle, cette neutralité a ensuite été codifiée par le droit international en 1907 au travers du traité de neutralité de La Haye, la Suisse ayant alors ratifié la « Convention concernant les droits et les devoirs des puissances et des personnes neutres en cas de guerre sur terre ». Un droit de neutralité qu’il faut distinguer d’une politique de neutralité et qui oblige ou permet – c’est selon – au pays neutre d’adopter un devoir d’impartialité et de non-intervention dans un conflit et de rester étranger à ce dernier. Ce droit de neutralité s’est en l’occurrence révélé bien relatif au cours du XXème siècle car si la Suisse a pu être en large partie préservée des deux guerres mondiales, tel ne fut pas le cas de la Belgique par exemple, déclarée neutre pourtant depuis 1831, et envahie par les armées allemandes au mois d’août 1914. Une neutralité soumise donc au bon vouloir des pays belligérants et aux puissances avançant sur des échiquiers géostratégiques continentaux ou planétaires des pions jugés utiles !

Ce droit de neutralité dont jouit la Suisse ne pourrait se suffire à lui seul sans le déploiement d’une politique de neutralité devant concrétiser et garantir cette valeur en la crédibilisant aux yeux de la communauté internationale. L’accueil des «Bourbaki», durant la guerre franco-allemande de 1870-1871, ainsi que, véritable coup marketing, l’internement dans le pays de militaires étrangers blessés en 1916, furent indéniablement des mesures inhérentes à la politique de neutralité réfléchies par la Suisse permettant à celle-ci de renforcer son image de neutralité, comme le colonel Hauser, médecin-chef de l’armée suisse en charge des internements en 1917, devait le relever « l’internement constitue une sérieuse garantie de notre neutralité ».

La neutralité, pourtant, ne constitue pas une fin en soi. Elle est un outil, un instrument servant le principe supérieur que représente l’intérêt du pays. Théophile Sprecher von Bernegg, le chef de l’état-major helvétique en 1916, devait l’exprimer de manière explicite lors d’un autre scandale, celui des colonels, en déclarant que « le service de renseignement peut entrer en conflit avec les exigences de la neutralité », cette dernière « impliquant bien évidemment des devoirs mais également des droits comme l’échange d’informations ». Un discours que cet officier ne renierait certainement pas dans le scandale de Crypto AG !

Cette vision pragmatique, opposée à l’évidence à une acception plus idéologique de la neutralité, s’attache aux réalités mouvantes des tensions internationales, tensions pouvant potentiellement impacter directement ou indirectement la Suisse. C’est là la raison fondamentale pour laquelle la politique de neutralité développée par la Suisse s’adapte aux circonstances extérieures, en adoptant des positions pouvant être flexibles permettant d’assurer sa politique de sécurité et sa politique extérieure. Cette diplomatie, au demeurant, n’est ni nouvelle ni spécifique. Au cours des siècles précédents, les régiments capitulés servant les souverains étrangers étaient proposés par les cantons suisses selon une logique relativement similaire, le principe supérieur relevant alors d’un intérêt économique.

Souvent ambiguë, floue, mal comprise, la neutralité de la Suisse – qu’il faut également distinguer des Suisses eux-mêmes qui ont démontré à bien des reprises des partis pris et des engagements personnels – soulève de nombreuses questions alors qu’il est question d’espionnage ou de ventes d’armes. Bien entendu, la question qui brûle les lèvres de nombreuses personnes est de connaître le niveau d’instrumentalisation du pays, ce d’autant plus dans un contexte historique comme celui de la Guerre froide, la Suisse faisant alors partie du Bloc de l’Ouest tant sur le plan idéologique qu’économique. Et puis, doctrine et propagande allant de pair, notre vision contemporaine est inévitablement soumise non seulement à l’évolution de nos champs de références mais encore au positionnement manichéen dans lequel nous nous projetons plus fréquemment de manière inconsciente que consciente. Les collaborations entre les services de renseignement suisse et les résistants français durant la Seconde guerre mondiale, évoquées dans ce livre par Hervé de Weck ou Yves Mathieu, seraient sans aucun doute saluées et glorifiées par les mêmes qui remettent en question la neutralité de la Suisse dans d’autres contextes. Mais, il faut bien le reconnaître, si ces derniers varient, la position de la Suisse reste invariablement similaire : une adaptation à des situations particulières devant garantir sa neutralité et, tant que peut se faire, les droits de l’homme ! Tant que peut se faire ! Une nuance sibylline dont les conséquences peuvent s’avérer d’une gravité extrême. La décision du Conseil fédéral en 1942 de fermer les frontières aux réfugiés fuyant le régime nazi nous le rappelle périodiquement.

La Suisse est-elle sous couverture, comme se plaisent à l’exprimer les medias helvétiques ? Peut-être un peu plus que d’autres pays, mais pas beaucoup moins que de nombreux états occidentaux ! Car s’il est un aspect que les Intelligence Studies nous apprennent, c’est bien l’interaction continuelle entre les différents services de renseignement qui se surveillent mutuellement et les échanges d’informations, fragmentaires ou pas en fonction des intérêts respectifs, qui sont opérés communément depuis des décennies. Christian Rossé propose ainsi quelques reflets de cette réalité en esquissant dans cet ouvrage la communauté internationale du renseignement qui fonctionnait en Suisse durant la Seconde Guerre mondiale, Pierre Streit évoquant pour sa part l’affaire Masson, le fondateur des services de renseignement helvétiques au début de la Seconde Guerre mondiale, qui allait faire l’objet de critiques et d’attaques à l’issue du conflit le faisant sombrer dans une tragédie personnelle. Évoquer l’affaire de la P-26 semble inévitable alors qu’il est question de réseaux souterrains et de Guerre froide en Suisse dont les différentes facettes sont étudiées par Titus Meier dans son article sur la P 27.

La neutralité, quoi qu’il en soit, apparaît comme un vecteur extraordinaire de l’espionnage dont les opérations se déroulent moins à l’égard du « pays hôte » que d’acteurs tiers présents sur le territoire pour des raisons diplomatiques ou économiques. Une neutralité représentant ainsi une plateforme tant pour les organisations internationales – dont la première, le Bureau de l’Union télégraphique internationale, s’installait en Suisse en 1868 – que pour des organisations de renseignement telle l’unité polonaise établie à Berne au cours de Seconde guerre mondiale analysée par Tadeusz Panecki, ou pour des agents isolés comme le « maître espion » allemand Hans Schreck qui développa ses manigances entre Zurich et Genève de 1915 à 1928. L’espion soviétique Victor Louis, actif en Suisse durant la Guerre froide, et relevé par Jean-Christophe Emmenegger, illustre particulièrement bien la dimension de carrefour que revêt en l’occurrence la Suisse, et plus généralement les pays neutres.

Le jeu consistant le plus souvent pour ces acteurs du renseignement à tromper les regards indiscrets et les réseaux rivaux avec des rideaux de fumée et des stratagèmes aussi complexes que variés, des montages institutionnels alliant, en fonction des configurations, diplomatie, commerce, voire activités culturelles, allaient rapidement être conçus par des tacticiens de la dissimulation pour dissimuler des activités de renseignement. Ainsi devait naître à Berne la Metallum en 1915, imaginée par Walther Rathenau, alors commissaires à l’approvisionnement militaire de Guillaume II, ou Crypto AG établi par les services d’espionnage américain durant la Guerre froide. Une réalité qui ne se dément pas depuis plus d’un siècle et qui se confirme presque mois après mois depuis plusieurs années avec, encore très récemment, une nouvelle affaire d’un agent de renseignement militaire russe, sous couverture de l’OMC, ayant tenté d’éliminer un marchand d’armes bulgare à Genève.

Cette évidence est telle d’ailleurs que le code pénal suisse, de 1937, prévoit en l‘occurrence cinq articles portant sur l’espionnage, soit les articles 272, 273 et 274 qui préviennent des tentatives d’espionnage politique, économique ou militaire au préjudice de la Suisse, et les articles 300 et 301 qui interdisent tout acte d’hostilité contre un belligérant étranger et toute activité visant à recueillir « des renseignements militaires pour un État étranger au préjudice d’un autre État étranger ». Dès lors, ceux qui évoquent une trahison de la neutralité ou un déshonneur de la Suisse, alors qu’il est question d’espionnage en lien avec la Confédération, martèlent des mots dans un théâtre médiatique comme on agite des marottes devant des enfants, démontrant surtout leur méconnaissance de tensions internationales sous-jacentes a des enjeux auxquels la Suisse est inévitablement confrontée, et la réalité de ce que l’on peut parfois nommer des « guerres secrètes ».

 

 

Introduction

Première Guerre mondiale

Jean-Michel Gilot

Organisation et articulation des services de renseignement français en Suisse en 1918

Olivier Lahaie

La guerre du service de renseignements français en Suisse (1914-1918)

Gérald Sawicki

Le service de renseignement de Belfort et la Suisse pendant la Première Guerre mondiale

Christophe Vuilleumier

Hans Schreck, Maître espion allemand, 1915-1932

Gérald Arboit

Mata Hari Un escroc au renseignement

Emmanuel Debruyne / Elise Rezsöhazy

Les Pays-Bas base arrière de l’espionnage et du contre-espionnage en pays occupé en 14-18

Seconde Guerre mondiale

Hervé de Weck

Saillant de Porrentruy 1939-1945… Service de renseignement stratégique de l’Armée et Service de renseignement de la brigade frontière 3

Christian Rossé

La communauté internationale du renseignement en Suisse durant la Seconde Guerre mondiale

Pierre Streit

L’affaire Masson (1945-1967) : genèse et effets d’une affaire d’Etat devenue une tragédie personnelle

Yves Mathieu

Une résistance franco-suisse : le réseau Micromégas

Tadeusz Panecki

Les services de renseignement polonais en Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale

Guerre froide

Jean-Christophe Emmenegger

Victor Louis. Un «agent du KGB» en Suisse (1962-1989)

Titus J. Meier

Geheime Nachrichtendienste in der Schweiz während des Kalten Krieges – vom System ZOL zum Projekt 27

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Le renseignement dans les pays neutres, Christophe Vuilleumier (dir.), Arès V, Association Suisse d’Histoire et de Sciences Militaires, Slatkine/Hier&Jetzt, 288 pages, Genève/Zurich, 2020.

 

Covid, le fossoyeur de libertés

La chape de plomb qui scelle une fois encore notre société n’est-elle pas aussi dangereuse que l’arche de Tchernobyl qui confine le réacteur no 4 de la centrale nucléaire ? On pourrait s’étonner de la facilité avec laquelle nos autorités fédérales sont parvenues par simple ordonnance à figer la population, à en restreindre ses mouvements et sa liberté de réunion, sans pour autant qu’une situation « extraordinaire » accordant tous les pouvoirs au Conseil fédéral soit avalisée par les Chambres fédérales, comme en mars 2020 ou durant les deux Guerres mondiales. La peur est l’un des moteurs les plus puissants au monde dit-on, et elle génère en outre bien souvent aveuglement et son cortège de malheurs. On pourrait donc s’étonner de cette mise sous cloche, mais rares sont ceux qui s’en émeuvent, tant le monde est persuadé que la situation sanitaire semble faire glisser l’humanité dans un précipice dont personne ne saurait revenir. Hypnotique, cette peur entraîne une conception de plus en plus manichéenne de nos enjeux de société. Que l’on pense seulement à la polémique sur la gravité de l’épidémie ou sur la pertinence des vaccins que l’on nous promet !

Bien entendu, nous avons en Suisse la chance d’avoir un gouvernement raisonnable et bienveillant, mais l’histoire nous démontre que lorsque des situations socio-économiques se crispent, des tendances radicales apparaissent, pouvant aller jusqu’à s’imposer momentanément dans les cénacles politiques. Qui nous dit que dans vingt ou trente ans, un gouvernement un peu moins bienveillant, comme nous en avons connu jadis, ne pourrait pas user de cette possibilité de restriction de nos libertés pour des motifs politiques ? La « mesure de nécessité » est si pratique ! J’entends déjà ceux qui me répondront qu’à situation extraordinaire, mesure extraordinaire… et je leur répondrais qu’en 1935 ils auraient certainement été de ceux qui auraient appliqué les lois de Nuremberg sans autre forme de réflexion.

La situation est certes compliquée – on pourrait toutefois se demander combien de temps la crise sanitaire durerait encore si les médias qui rivalisent à distiller des spiritueux informatifs contraires dans une surenchère d’angoisse morbide étaient à leur tour confinés durant quelques semaines – mais à force d’aberrations, de mesures arbitraires, de frustrations, d’interdictions économiques ressenties comme des agressions, le gouvernement ne parvient à terme qu’à une forme virulente de décrédibilisation de son autorité et à générer une intolérance grandissante.

Notre société se retrouve ainsi confrontée à deux problématiques, l’une médicale puisque l’essentiel de la question relève en fin de compte de la capacité de traitement de nos hôpitaux dont les structures et le personnel ont été soumis des années durant à des contraintes organisationnelles et financières certaines, et l’autre de police sanitaire qui paralyse nos libertés, notre économie, notre capacité de réflexion menant certains à croire que les épidémies apparaissent telles les crues centenaires tous les 100 ans, et in fine nos champs de références.

Que l’on prenne donc garde qu’à terme notre appréciation diminuée de la liberté et de l’altérité, fût-elle intellectuelle, n’aboutisse pas à des violences. Au cours des siècles passés, dans nos régions, la peste avait conduit les Juifs sur les bûchers. Et puis lorsqu’ils eurent complètement disparu, le choléra et le typhus envoyèrent à leur tour dans les flammes ceux que l’on suspectait de sorcellerie. Avec la grippe espagnole de 1918, le coupable était l’Allemand, inévitablement. Et demain, vers qui se tourneront les doigts accusateurs lorsque nous ferons le compte des dommages ?