La déshumanisation de l’adversaire

Le livre de Christian Ingrao, Les chasseurs noirs, la brigade Dirlewanger, s’il ne constitue pas une parution récente, sa première édition datant de 2006, reste d’actualité à plus d’un titre.

De l’homme à la bête, du chasseur au gibier, du bourreau à la victime, voilà le fil conducteur de cet ouvrage qui met en lumière les mécanismes et les dynamiques de la brigade Dirlewanger, cette unité SS dépourvue d’insignes distinctifs, marginale et taxée d’inhumaine par la hiérarchie SS elle-même.

Composée de braconniers, de criminels de droit commun et de Waffen SS condamnés pour indiscipline levés sur ordre du Reichsführer Himmler dans les prisons allemandes, cette Sondereinheit allait être engagée dans une guerre de partisans en Biélorussie, devenir gardienne de camps de concentration et former le fer de lance de la répression à Varsovie. Un commando devenu brigade commandée par un chien de guerre, un lansquenet rappelant l’apocalypse de la Guerre de Trente Ans, Oskar Dirlewanger, vétéran de la Grande Guerre, des corps franc et de la légion Condor, alcoolique, escroc et pillard doté d’un charisme diabolique. C’est l’odyssée d’épouvante de cette unité et l’évocation des procès d’après-guerre la concernant – procès sans guère de résultats compte-tenu de l’absence de documents et de protagonistes – que l’auteur nous propose au travers d’une approche d’anthropologie historique.

Remarquablement bien documenté, ce livre permet de mettre en perspective l’appréciation de l’altérité, lors de guerres fondées sur des idéologies raciales, menant à la déshumanisation de l’autre, un autre pas forcément ennemi au demeurant mais dont l’existence renvoie à la négation d’une croyance formant un univers mental d’intolérance. C’est dire l’importance de la propagande, de l’information forgeant des réalités comme autant de « faits alternatifs », devenant des vérités uniques agitées par des gauleiters d’opérette. De « Real news » à « fake news », cette autre dégradation instillée par nombre de régimes consacrant leur suprématie dans la peur et la haine, l’hégémonie avant de s’exprimer dans le sang s’instaure dans les Völkischer Beobachter nationaux !

La dimension cynégétique de cette brigade SS met d’autant plus en évidence ce processus de déshumanisation permettant aux bourreaux de s’affranchir d’un sentiment de culpabilité affectant les logiques d’extermination. Des logiques à l’œuvre depuis des siècles ayant trouvé dans le XXe siècle leur apothéose, et leur mise en spectacle au XXIe siècle dans un terrorisme rampant.

Un livre à lire pour qui veut saisir les phénomènes de pogroms auquel fait écho un autre ouvrage, paru il y a une année, L’honneur au service du diable, crime de guerre et cruauté ordinaire, paru aux éditions Slatkine, écrit par le collectif d’historiens Claude Bonard, Olivier Meuwly, Hervé de Weck et Christophe Vuilleumier et préfacé par le célèbre Dick Marty.

 

 

 

Christian Ingrao, Les chasseurs noirs, la brigade Dirlewanger, Perrin, 2006.

Les archives de famille

 

Nous sommes tous les récipiendaires du passé, conservateurs d’occasion, gardiens d’héritages, de souvenirs contraints à des cercles restreints de personnes, détenteurs de documents provenant d’aïeuls devenus légendaires ou tombés dans l’oubli. Et pour ceux d’entre nous dont les passés familiaux se sont évaporés, orphelins de parents et d’une mémoire partagée, adoptés par amour sans plus aucun lien ancestral, cette absence mène parfois à une quête identitaire acharnée.

Quel trésor dès lors que des archives de famille ! Bien souvent modestes et trop intimes pour dépasser les frontières de quelques cousins, ces témoignages historiques peuvent en certaines occasions receler de véritables sources d’informations intéressant plus loin que la tribu des tantes et des marraines. C’est le cas, ainsi, de cet album de cartes postales militaires datant de la Première Guerre mondiale que Madame C. ouvre devant les yeux d’historiens suffisamment curieux et pas encore blasés pour avoir pris le temps de se déplacer.

Là, sur ces quelques centimètres carrés de papier portant des images et des photographies approuvées par la censure officielle de la Grande Muette, s’enroulent des mots écrits il y a cent ans par un soldat suisse mobilisé à la frontière. Son histoire rappelle celle de biens d’autres hommes dans sa situation : l’ennui du cantonnement, le manque de l’être aimé, l’angoisse d’un avenir pouvant ressembler à la réalité des armées en guerre, l’inquiétude pour les finances de la famille. Et, au détour d’une page, un courrier provenant de Bourg en Bresse, d’un ami français appelé sous les drapeaux de la République, persuadé d’une victoire rapide et glorieuse, suivi quelques feuillets plus loin, d’une seconde lettre signée de la même main, venant d’Allemagne cette fois, d’un camp d’internement pour prisonniers militaires.

Des évocations fugaces d’un temps, pas si lointain et pourtant si vite oublié. Disparus des mémoires ces soldats sanitaires de l’armée belge accueillis aux Verrières en 1915, dont les visages qui apparaissent sur l’un des clichés de l’album de Mme C. témoignent du soulagement ! Oblitéré ce photographe, lui-même immortalisé par un compagnon de focal, positionnant son appareil dans le but de figer sur ses plaques la cavalcade de dragons helvétiques. Un trésor donc qui sommeillait dans des malles depuis un peu moins d’un siècle, renfermant les traces d’une multitude de vies depuis longtemps éteintes.

Les archives de famille constituent ainsi parfois des sources de renseignements inédits justifiant leur conservation. Tel n’est malheureusement pas toujours le cas puisque certains, contrairement à Mme C., sont lestes à s’en débarrasser lorsqu’il s’agit de vider un grenier ou une cave. Un geste malencontreux alors qu’il suffit de demander l’avis de spécialistes, qu’ils soient historiens ou archivistes.

Genève et ses frontières à l’examen de l’année 1917

Les frontières, délimitant les souverainetés nationales, sont des projections issues de constructions identitaires, résultantes des aléas de l’histoire, forgées sur les feux d’anciens pouvoirs régionaux autant que par des négociations inhérentes à des intérêts stratégiques, économiques ou religieux de gouvernements parfois contraints. Le traité de Turin de 1754, conclu entre Genève et le roi de Sardaigne permit ainsi d’apaiser les relations entre la Cité de Calvin et la Savoie grâce à des échanges de terres devant rationnaliser les territoires respectifs. Le Congrès de Vienne de 1815, suivi du traité de Paris quelques mois plus tard et du second traité de Turin en 1816 finalisèrent le troc entamé des décennies plus tôt en redistribuant les localités et les terroirs.

Genève recevait ainsi de la France les communes de Versoix, Collex-Bossy, Grand-Saconnex, Pregny, Vernier et Meyrin, alors que le roi de Sardaigne lui cédait les villages d’Avusy, Laconnex, Soral, Perly-Certoux, Plan-les-Ouates, Bernex, Aire-la-Ville, Onex, Confignon, Lancy, Bardonnex, Compesières, Troinex, Veyrier, Chêne-Thônex, Puplinge, Presinge, Choulex, Meinier, Collonge-Bellerive, Corsier, Hermance, Anières et Carouge. Genève renonçait, quant à elle, au littoral s’étendant au-delà d’Hermance ainsi qu’à Saint-Julien et au pied du Salève.

On perçoit dans ce jeu, fait de règles et de cartes, toute la subjectivité des identités respectives, soumises aux artifices d’une diplomatie répondant à la raison d’État, modifiant en l’espace d’une génération les sentiments de dépendance et de loyauté. On ressent également les liens organiques de régions s’enlaçant depuis des siècles dans des liaisons parfois dangereuses, voire incestueuses, et dont les équilibres concourent non seulement à la stabilité politique de l’ensemble du bassin lémanique – c’est une évidence – mais également à sa prospérité.

Les ambitions poursuivies par les promoteurs contemporains du projet du Grand Genève, bâtissant une agglomération transfrontalière franco-valdo-genevoise, ne sont rien d’autre que la suite des reconfigurations négociées au XVIIIe et au XIXe siècle, une tentative d’harmoniser un vaste territoire et d’en accorder les multiples intérêts sur une partition pour laquelle il reste à inventer les paroles.

Démonstration historique des interdépendances – et peut-être des antagonismes potentiels – régnant au sein d’une aire géographique cohérente mais toutefois divisée par deux souverainetés, le projet de colloque organisé par l’Université de Savoie-Mont Blanc sur les Pays de Savoie et les territoires voisins au cours de la Grande Guerre et plus particulièrement de l’année 1917. Une émulsion scientifique, que l’on espère émulation, devant réunir historiens français et suisses à Chambéry les 27 et 28 novembre prochains.

De Calvin au Christ de Corcovado

Pour celui qui aurait une petite heure à tuer en Vieille ville de Genève et qui chercherait le frais en ces périodes de canicule, il lui faut se rendre à la maison Tavel qui accueille une exposition fort intéressante et particulièrement « genevoise ». Une exposition sur le Mur des réformateurs !

Celui-ci aura nécessité sept ans de réflexion, huit ans pour être réalisé et fait l’objet de septante et un projets différents pour voir le jour. Certains auront fait pression sur les autorités genevoises, en pure perte, pour que le régicide Cromwell, un personnage historique un peu trop dérangeant du temps de l’époque victorienne, ne soit pas représenté. Quant à Calvin, alors qu’il avait honni les images et les représentations religieuses de son vivant, il allait se retrouver statufié en 1917, devant les murailles de la Cité de Genève. Un paradoxe ! On omit par contre le nom de la théologienne Marie Dentière, que l’on ne connaissait pas au début du XXe siècle !

Quinze ans, un délai qui n’étonne pas de nos jours à Genève mais qui semble démesuré pour ces années d’avant-guerre.

Et sans doute aurait-il fallu encore plus de temps si les deux sculpteurs français de l’œuvre, Henri Bouchard et Paul Landowski, n’avaient pas été démobilisés en 1914 à la demande du canton pour venir terminer leur travail. Cette requête permit peut-être à Paul Landowski de survivre à la guerre et de créer le Christ de Corcovado à Rio de Janeiro quinze ans plus tard.

L’exposition qui prend place dans les caves de la Maison Tavel est forte d’une centaine de pièces et d’un film charmant dans l’esprit « années folles ». L’on y apprend les déboires des organisateurs, les projets rejetés, mais également les images impertinentes que le monument a générées pendant un siècle. Une exposition originale qui ne va pas droit dans le mur !

 

(texte paru dans Passé simple, juin 2017)

 

 

Faire le mur ? Le monument international de la Réformation à 100 ans !

Maison Tavel, 28 avril-29 octobre 2017

 

Champ-Dollon, 40 ans de détention

La prison de Champ-Dollon, construite en 1977 est, à bien des égards, le récipiendaire d’un héritage, d’une expérience et d’une réflexion qui s’est développée au cours du XXe siècle et qui s’est accélérée après la Seconde Guerre mondiale. Les années Foucault l’ont déterminé en partie, à l’instar d’une vague philosophique interrogeant l’homme et son avenir. La décision de scinder l’unité médicale de la prison, alors Saint-Antoine, des autorités pénitentiaires et judiciaires en 1964, et de refondre le service de patronage la même année ne sont pas un hasard. Ces évolutions étaient les fruits de cette mouvance intellectuelle. 1964, la Guerre froide battait alors son plein, la Chine annonçait la création de sa première bombe atomique, et une nouvelle édition des Rencontres Internationales se tenait à Genève du 2 au 11 septembre, portant sur le thème « Comment vivre demain ? »[i]. Un événement réunissant des scientifiques comme le célèbre physicien Robert Oppenheimer ou Victor Frederick Weisskopf, le directeur du CERN, ainsi que des philosophes et des écrivains dont Jean Starobinski, Jeanne Hersch et Francis Jeanson n’étaient pas les derniers venus, et qui posaient la question de la condition humaine. Et si André Malraux était absent cette année-là, du moins aurait-il pu se reconnaître dans l’énoncé du programme des conférences :

« Nos sociétés, dans la situation révolutionnaire qu’elles vivent : promotion historique des peuples autrefois colonisés, accroissement des populations, inégalité dans la répartition des biens de consommation, accumulation d’armes nucléaires dont la puissance même interdit aux États d’envisager la guerre comme ultima ratio, sont simultanément la proie de techniques bouleversant toutes les conditions sociales et les relations humaines, tant publiques que privées : surindustrialisation, aéronautique, automobile, cinéma, radiotélévision… Tant et si bien que les hommes d’aujourd’hui doivent, pour survivre, non seulement s’adapter à des modes de vie sans précédent historique, mais surtout, s’ingénier à trouver des solutions neuves à des problèmes entièrement nouveaux »[ii].

Ce texte, à lui-seul, résume les défis et les problématiques sociales des années précédant la création de Champ-Dollon. Mais, ces observations pourraient tout aussi bien s’appliquer à notre époque contemporaine tant il est vrai que les hommes d’aujourd’hui, confrontés à des degrés de complexité sans équivalent, doivent s’adapter à des dynamiques évolutives si l’on considère seulement les ressacs de cultures multiples se mélangeant dans le creuset d’un univers mondialisé, les flux de population, l’Internet ou les fossés sociaux devenus les tranchées d’une guerre économique de plus en plus agressive. Un contexte dans lequel faire respecter les valeurs de notre société exprimées au travers de lois, dont la densité des corpus aurait fait grimacer Grotius, est devenu un défi constant, mettant sous pression tant les forces de l’ordre que le ministère public, et dont les effets influent directement et de manière très concrète sur la prison.

Car enfermer l’homme, le punir, le mettre hors d’état de nuire lorsqu’il viole certaines limites n’est pas de la responsabilité de la prison, mais bien des juges. Et la politique appliquée en matière de justice et de répression force à la hausse ou à la baisse le nombre de condamnations et, par effets successifs, les possibilités de réinsertion des détenus, autant que les finances publiques. Une équation dont les résultats divergent dans les pays européens en fonction des choix opérés par les gouvernements respectifs[iii].

Les exemples de la Hollande et de la Suède sont bien connus avec les chutes spectaculaires de leurs populations carcérales, rendues possibles par la mise en place de mesures alternatives à la peine d’enfermement, comme les bracelets électroniques, des injonctions de soins ou les peines d’intérêts généraux, et par les faibles taux de récidive. Des résultats qui sont expliqués en partie par les politiques sociales optées par ces pays qui ont développé des thérapies de «décriminalisation» en misant prioritairement sur la réhabilitation, mais également – pour ne pas dire surtout – par une baisse générale de la criminalité ordinaire. Une diminution dont les causes restent très disputées et qui est expliquée tantôt par des actions soutenues de la police et le développement des systèmes de surveillance, plus rarement par le vieillissement de la population ou l’éducation[iv]. Des résultats dépendant donc d’un faisceau de raisons qui ne sont pas toutes objectivables et qui ne prennent pas forcément en compte toutes les facettes d’une problématique s’étendant au-delà du seul condamné et des institutions, comme les attentes légitimes du besoin de justice des victimes et de leurs familles.

Genève, à l’instar de la France, s’est basé sur un principe de réalité mathématique et a opté pour un scénario de développement de ses infrastructures carcérales pour lutter contre la surpopulation de la prison qui, pour citer le ministre de la justice français Jean-Jacques Urvoas, contribue à un « ensauvagement » de la détention et des personnes détenues[v]. S’en tenir à ce constat serait partial puisque le système de probation développé à Genève depuis bientôt deux siècles s’axe dans le même sens que les modèles de réinsertion utilisés dans le Nord de l’Europe, avec des « sas » de sortie, des encadrements évolutifs dépendant du statut de la personne détenue puis libérée, et un travail de réseaux important. L’histoire de Champ-Dollon reste fortement marquée par les problèmes de surpopulation que l’établissement rencontre depuis les années 90. Et rien ne permet de conjecturer qu’il en ira différemment dans le futur comme le démontre l’histoire de l’enfermement qui met en lumière ce problème de surpopulation à de nombreuses époques. Un problème dont les variables sont nombreuses et difficilement maîtrisables.

Dès lors, l’univers des détenus, des agents de détention et de l’ensemble des intervenants qui évoluent « dedans », entre des murs créés pour obliger et protéger, revêt une dimension éminemment symbolique pour chaque personne intéressée par la gouvernance politique et judiciaire, mais également pour le simple citoyen dont la société, si l’on se rappelle de la phrase d’Albert Camus, se juge à l’état de ses prisons.

Il sera possible demain d’invoquer les figures emblématiques de l’histoire de la prison de Champ-Dollon ; le directeur Denis Choisy, le pasteur Barde, le gardien chef Philippe Schaller ou le directeur Constantin Franziskakis qui, tous, ont marqué de leur empreinte cette institution et qui ont tous démontré que « le temps passé en prison doit être appréhendé comme un temps de vie à investir »[vi].

 

[Photographies Victor Fatio]

 

[i] Rencontres internationales de Genève, Comment vivre demain ? Histoire et société d’aujourd’hui, éd. de la Baconnière, Neuchâtel, 1964.

[ii] Ibid.

[iii] Julien Morel d’Arleux, « Les prisons françaises et européennes : différentes ou semblables », Pouvoirs 135 (2010), pp. 159-170.

[iv] Franklin M. Zimring, The City That Became Safe : New York’s Lessons for Urban Crime and Its Control, Studies in Crime and Public Policy, Oxford University Press, 2012.

[v] En finir avec la surpopulation carcérale, Rapport au Parlement sur l’encellulement individuel, Ministère de la Justice, Paris, 2016, p. 8. Thérèse Delpech, L’ensauvagement, le retour de la barbarie au XXIe siècle, Grasset, 2005.

[vi] En finir avec la surpopulation carcérale, Rapport au Parlement sur l’encellulement individuel, Ministère de la Justice, Paris, 2016, p. 33.

 

Démocraties échouées

Le pouvoir interroge, le pouvoir inquiète.

Durant des décennies, l’Occident ne s’est guère préoccupé des réalités du pouvoir politique car ce dernier, policé depuis la guerre, ne remettait plus en question les fondements démocratiques qui sont les socles de nos pays européens et nord-américains. Nous avons bien connu Mai 68 et ses revendications. Nous avons évidemment suivi quelques scandales dignes de sitcoms, oscillant entre boudoirs dorés et pourboires évaporés. Nous avons bien vu des dérives dans les États de l’ancienne Europe de l’Est…, mais enfin, rien de véritablement problématique de notre côté de l’hémisphère. Et puis, du temps de la guerre froide, le monde était évidemment divisé entre le bien et le mal, une vision manichéenne permettant de fixer clairement des repères et de dénoncer les Mauvais autant que de célébrer les Gentils. Mais le monde a changé. L’éclatement du bloc de l’Est, il y a près de trente ans, a redistribué les cartes. Le grand théâtre des nations a réparti depuis lors maintes fois les rôles pour de nouveaux actes auxquels nous assistons, avec à présent comme décor une Union européenne en perdition, un printemps arabe raté, un intégrisme religieux mortifère, et une montée des extrémismes.

L’avènement de Donald Trump aux États-Unis, le renforcement du président Erdogan en Turquie dont la victoire au referendum du 16 avril dernier vient remettre en question les libertés démocratiques de son pays qui assiste aujourd’hui, impuissant, à la fermeture des accès à l’encyclopédie Wikipedia[1], autant que la course à la présidence française de Marine Le Pen, sont les résultantes faites « hommes » de ces tensions. Des visages menaçants, issus d’un gruau de frustrations et d’inculture, incarnant les pulsions les plus funestes de l’humanité dont de nombreux partis sur notre continent – comme le parti conservateur catholique polonais (PiS) ou le Nationaldemokratische Partei Deutschlands – sont porteurs. Ce club des « damnés » fonctionnant sur un principe d’opportunisme, imposant des dynamiques réactionnaires, fait naître des craintes quant à la liberté de l’individu et des peuples. « Il n’y a pas de dictature sans consentement » prétend l’écrivain algérien Kamel Daoud dans la revue des Deux Mondes du mois de mai consacré au rapport de l’écrivain au pouvoir. Là résident l’enjeu et la crainte à l’égard du pouvoir politique. Les peuples tomberont-ils tous dans le piège d’un populisme justifiant par l’absurde et l’hypocrisie des lois d’exception conçues pour faire taire les oppositions réelles ou potentielles, ou préféreront-ils un principe de liberté telle que prônée par un pape se profilant de plus en plus comme un leader humaniste en marge de son magistère[2] ?

Pourtant les lois d’exception, en-deçà des tyrannies de la Syrie de Bachar el-Assad ou de la Coré du Nord de Kim Jong-un, nous rappellent quelles peuvent être les faces du pouvoir. Pouvoirs décrétant des purges en Turquie en 2016, ou un Patriot Act aux USA en 2001, laissant toute latitude à l’interprétation discrétionnaire des dirigeants. Chateaubriand observait qu’une loi d’exception introduite dans une constitution libre, est toujours une loi dangereuse. L’histoire lui a donné raison à bien des reprises tout au long du XXe siècle. Et malgré les souvenirs de honte et de souffrance, les lois d’exception deviennent la norme en Europe[3], car les masses se moquent du passé. Seul compte le présent et la harangue d’écornifleurs forts en gueule et prodigues en promesses. Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir se plaisait à commenter le maréchal Foch… Nous verrons bien de quoi sera fait demain. La France le découvrira dans peu de temps, elle, si fière de ses lumières, de sa culture et de ses maquis de résistance.

[1] http://www.tdg.ch/monde/ankara-bloque-acces-wikipedia/story/29784302

[2]https://www.ted.com/talks/pope_francis_why_the_only_future_worth_building_includes_everyone?utm_campaign=social&utm_medium=referral&utm_source=facebook.com&utm_content=talk&utm_term=global-social%20issues

[3] https://www.franceculture.fr/geopolitique/letat-durgence-nouvelle-normalite-en-europe

Les ombres d’Alexandrie

 

Alexandrie, ville cosmopolite à la croisée de plusieurs mondes. Plus de deux fois millénaires, la cité a vu bien des merveilles, bien des misères. De dominations en soumissions, la belle Égyptienne a rayonné des siècles durant sur la Méditerranée et un Proche-Orient rival et pourtant si proche. Les Alexandrins comptent aujourd’hui leurs morts, comme les Parisiens ou les Bruxellois il y a peu, après une frappe gratuite mais pas si aveugle, ordonnée par les satrapes d’un Islam perverti en religion de mort. Une boucherie à consonance religieuse visant la communauté copte en représailles à la déroute de Daesh en Syrie et en Irak, ou un acte calculé pour attiser les braises toujours rougeoyantes au sein des courants radicaux égyptiens que la répression venue du Caire ne manquera pas de raviver ? Un acte qui intervient peu après la première opération militaire officielle des États-Unis contre le gouvernement de Damas, un gouvernement dont les liens avec Daesh que l’on pouvait supputer dès 2015[1], semblent de plus en plus étroits, comme le relève l’historien Jean-Pierre Filiu[2].

Les agendas des belligérants ne connaissent pas de hasard, mais seulement une suite d’opportunités sanglantes.

Le chaos oriental rentre à l’évidence dans une nouvelle phase qui mènera certainement à la perte du gouvernement mortifère syrien, mais qui entérine par ailleurs un antagonisme exacerbé entre Russes et Américains. Une rivalité d’autant plus délicate que des bâtiments militaires US croisent à portée des navires de guerre russes. On ne peut certes rien attendre de bon de cette proximité, ni du voisinage sur le terrain entre forces spéciales américaines et spetsnaz moscovites, même si les deux molosses se sont confrontés à maintes reprises en Indochine, au Viêt Nam ou en Afghanistan au cours de la guerre froide, sans que le monde connaisse l’apocalypse. La situation glisse à nouveau inexorablement vers ce que Raymond Aron appelait une « paix belliqueuse », ce d’autant plus que les enjeux véritables se mesurent en barils et en m3 de gaz.

Que les Européens soient entrés en guerre contre le régime syrien eut été une voie peut-être moins dangereuse, mais encore aurait-il fallu que les nations du vieux continent en aient eu l’audace et la volonté ! Et cet aplomb qui a manqué aux gouvernements européens, voilà que le Pape en fait la démonstration en maintenant sa visite en Égypte pour prouver au monde que la guerre de religion entre Islam et Chrétienté n’est rien d’autre qu’un simulacre destiné à masquer des réalités sonnantes et trébuchantes. Une leçon de courage du Pape François qui, espérons-le, ne se terminera pas en messe funèbre.

 

[1] https://blogs.letemps.ch/christophe-vuilleumier/page/9/

[2] https://www.rts.ch/info/monde/6595984–bachar-al-assad-et-daesh-sont-les-deux-faces-du-meme-monstre-.html

L’omertà des universités suisses

 

Quel est l’avenir des universités suisses ?

La Confédération a ratifié les accords de Bologne, issus des négociations des ministres européens de l’éducation menées en 1999, et dont le but était l’harmonisation de l’enseignement supérieur tout en renforçant la mobilité des étudiants et en facilitant la reconnaissance des diplômes. Ces objectifs ont été atteints en partie avec, pour conséquence, une explosion des tâches administratives pour les corps enseignants. Des tâches encore accrues par les incessantes modifications du règlement du Fonds national de la Recherche autant que par la politique, ô combien louée par les rectorats, du Ranking, cette course à la reconnaissance des établissements dans laquelle l’université de Genève s’est classée à la 58ème place mondiale en 2015 et l’université de Lausanne dans le rang des 201 à 200 meilleures[1].

Un score remarquable ?

On est loin des universités américaines d’Harvard, de Stanford, de l’Institut de Technologie du Massachusetts ou de Berkeley qui occupent respectivement les première, seconde, troisième et quatrième places. On est loin surtout d’une gestion saine de nos établissements qui, au nom du sacro-saint Ranking, sont les promoteurs d’un mercenariat international de professeurs laissant pour compte un nombre extraordinaire de chercheurs suisses au profit d’éminentes vieilles barbes venant lisser leur fonds de retraite dans le pays. Une balance économique entre cerveaux et prestige pesant largement du côté du paraître. Voilà un domaine dans lequel le développement durable ne s’est pas attardé !

Un système consumériste dont la matière première n’est autre que les doctorants dont les plus entêtés peuvent atteindre le stade de professeur boursier FNRS avant d’éventuellement postuler quelque part dans le monde mais rarement en Suisse. Et pour quels salaires ? 800 Euros à Milan dans tel institut, 1’300 Euros comme maître de conférences à Bordeaux…. ! Quant aux autres, le recyclage les attend. Et pour les plus courageux d’entre eux qui sollicitent un rattachement scientifique sans solde à la faculté des Lettres de l’Université de Genève, par exemple, le glas du grand inquisiteur, pardon du grand administrateur, résonne : « Ce n’est pas possible, ce statut n’existe pas dans nos tabelles administratives ». Un rattachement scientifique impliquant zéro dépense pour l’université, si ce n’est une adresse mail, et 100% de retour scientifique pour elle ! Faut-il que l’activité administrative domine l’activité scientifique jusqu’à lui nuire ? « On peut mesurer le degré de civilisation d’une société en visitant ses prisons » disait Dostoievski. Qu’aurait-il prophétisé en visitant nos universités ?

On ne peut que douter de la pertinence d’adresser cette question au Secrétaire d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation Mauro Dell’Ambrogio, cet avocat-notaire et ancien commandant de la police cantonale tessinoise, très introduit à Berne, qui chapeaute depuis bientôt dix ans le destin de la science dans notre pays. On imagine, sans doute trop aisément, ses réponses de maréchal des logis chef. Plus intéressants, par contre, ces retours de professeurs, à la sortie de colloques organisés « ailleurs », qui critiquent le mercenariat du Ranking autant que la loterie du Fonds national de la Recherche et la tyrannie des administratifs des universités – qui sont ceux par qui transitent les budgets des facultés lorsque ce ne sont pas eux qui les répartissent – et qui regrettent l’omerta régnant au sein des collèges professoraux. Un silence oblitérant toute critique du système !

 

 

[1] www.shanghairanking.com/fr/index.html

Parution “La Révolution culturelle nazie” de Johann Chapoutot

 

Les évolutions du cadre européen autant que la fin de la guerre froide, l’ouverture d’archives inédites et la cristallisation de nouvelles problématiques politico-idéologiques au cours de ces dernières décennies ont instillé de nouvelles tendances et de nouvelles approches dans l’écriture de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Après de nombreuses analyses purement politiques ou militaires, c’est la guerre vue d’en bas qui intéresse le plus souvent les historiens du XXIe siècle qui, dans le courant des Holocaust Studies, réifient les principes du nazisme en proposant des angles d’étude originaux, tout en peinant à se détacher de la dialectique définie par Saul Friedländer entre historiens intentionnalistes et historiens fonctionnalistes.
Parmi la nouvelle génération de têtes pensantes, les germanophones Wolfram Wette (Les Crimes de la Wehrmacht, Perrin, Paris, 2009) qui remet en question le mythe d’une Wehrmacht propre, Christian Gerlach (Extremely Violent Societies: Mass Violence in the Twentieth-Century World, Cambridge University Press, Cambridge 2010) et Dieter Pohl (Zwangsarbeit in Hitlers Europa. Besatzung, Arbeit, Folgen, Metropol, Berlin 2013) qui tous deux travaillent sur l’exploitation des régions occupées pour les besoins du Reich et les interactions entre autorités allemandes et sociétés locales. Une réviviscence historiographique illustrée également par l’historien américain Timothy Snyder (Terres de sang, l’Europe entre Hitler et Staline, Gallimard, Paris, 2012) qui, à l’instar de l’australien Christopher Clark pour la Première Guerre mondiale (Les Somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre, Flammarion, Paris, 2013), change de focale en proposant une causalité novatrice, et démontre la crispation entre national-socialisme et stalinisme induisant un Holocauste comme produit de la défaite allemande et substitut de victoire. Son dernier ouvrage (Terre noire. L’Holocauste, et pourquoi il peut se répéter, Gallimard, Paris, 2016) qui soulève des polémiques quant à ses limites historiographiques ne soutient pas la comparaison avec le monument Ian Kaershaw dont la biographie en deux tomes d’Adolf Hitler (Hitler, 1889-1945, 2 t. Flammarion, Paris, 1999-2000) demeure l’une des principales références, et qui vient de signer un nouvel ouvrage décrivant l’explosion de nationalismes ethno-centrés, les convulsions d’une Europe des frontières, la montée en puissance des conflits sociaux et les effets d’une crise économique prolongée (L’Europe en Enfer 1914-1949, Seuil, Paris, 2016).
Chez les francophones Christian Ingrao, avec son ouvrage très remarqué (Croire et détruire. Les intellectuelles dans la machine de guerre SS, Fayard, Paris, 2010), s’insère avec plus de force encore que Laurent Olivier (Nos ancêtres les Germains. Les archéologues au service du nazisme, Tallandier, Paris, 2012) dans les dernières tendances de la recherche en mettant en exergue les implications divergentes des élites traditionnelles dans l’avènement du national-socialisme. Johann Chapoutot qui s’inscrit dans la lignée d’historiens comme Eberhard Jäckel ou George Mosse, dans un courant fortement emprunt des thèses « intentionnalistes », n’est, quant à lui, pas le dernier venu. Son étude (La loi du sang : penser et agir en nazi, Gallimard, Paris, 2014) décrivant « l’univers mental dans lequel les crimes du nazisme prennent place et sens » avait marqué. Son dernier livre (La Révolution culturelle nazie, Gallimard, collection Bibliothèque des Histoires, 2017) revient de manière tout aussi pluridisciplinaire sur cette paedeia nationale-socialiste. Et pour cause, cet ouvrage est un assemblage d’articles remaniés portant sur l’histoire des idées en Allemagne, offrant une juxtaposition d’analyses de la pensée nazie comme autant de strates archéologiques.
Ce travail de composition aborde résolument ce que Mosse nommait « l’oeil du nazisme », en révélant l’importance de la philosophie platonicienne pour des historiens, des philologues et des juristes nazis comme Fritz Schaehermeyr, Hans Bogner, Roland Freisler, ou Hans Günther, maître d’une anthropologie raciale alors réputée, ou de philosophes comme, Erns Krieck ou Kurt Hildebrandt qui tous voient dans l’oeuvre de Platon une démonstration de l’idéal d’un corps social guerrier. Un Platon vu comme une antithèse du « savant de cathèdre » et considéré comme le promoteur d’un racisme scientifique et d’un eugénisme actif. Un point de vue plus originel qu’original puisque la réception de l’antiquité dans l’Allemagne nazie fut l’une des thèses explorées par l’historien allemand Karl Christ (Volker Losemann Alte Geschichte zwischen Wissenschaft und Politik. Gedenkschrift Karl Christ, Harrassowitz, Wiesbaden, 2009).
Au fil des chapitres, Johann Chapoutot appelle à la barre les avocats du nazisme, une élite intellectuelle universitaire, qui justifient dans leur champ d’expertise respectif l’idéologie mortifère du IIIe Reich au travers de textes témoignant d’un esprit immanent à la culture nazie, « irriguant les pratiques de violence en les accompagnants plus qu’en les provoquant». Remise en question du droit romain au profit d’un droit germanique mythifié, réfutation des Lumières et de l’Humanisme, glorification du nazisme comme science antirévolutionnaire, lutte contre le Christianisme, les normes occidentales traditionnelles sont évincées au profit des normes supposées d’une Antiquité teutonne prise en référence par les Nazis qui tentent de conjurer aliénation culturelle autant que raciale. Ces fourriers du nazisme qui, à une Antiquité magnifiée, ajoutent la théorie social-darwiniste promouvant la race, et qui dévoient la philosophie kantienne en détournant les yeux lorsque le philosophe Kurt Huber est guillotiné en 1943, cèdent à cette culture obsidionale et eschatologique du Blut und Boden que les nazis sacralisent pour donner sens à leurs actions génocidaire. Une thématique explorée non seulement par Johann Chapoutot mais également par des auteurs tels Christian Ingrao (Les Chasseurs noirs. La brigade Dirlewanger, Perrin, Paris, 2006) ou Peter Fritzsche (Vivre et mourir sous le IIIe Reich, André Versaille, Paris, 2012), qui met en lumière la dimension dite völkisch, à la fois nationaliste et raciste, constituant l’ADN du nazisme, lequel « fut d’abord un projet, et ce projet, celui d’une révolution culturelle ».

 

J. Chapoutot, La Révolution culturelle nazie, Gallimard, collection Bibliothèque des Histoires, 2017

 

paru dans “Aimer lire” (fév. 2017)

Les femmes, une population en danger

La tolérance cède le pas à un radicalisme de plus en plus marqué à tous les niveaux. Les différences confessionnelles engendrent des tensions qui, bien souvent, confinent à une xénophobie mortifère. Un constat que l’actualité mondiale de ces dernières années relaye très souvent, faisant fréquemment état de cette haine de l’autre, de celui dont les prières se déclinent autrement.

De profonds clivages entre ethnies mènent à un racisme anthropologique que l’on pensait dépassé depuis longtemps, promouvant une conception biologique de la communauté politique autant que l’élimination physique de populations entières. Le drame du Darfour, si souvent oublié, est là pour le rappeler.

Les positions politiques se durcissent dans de nombreux pays européens, soufflant sur les braises idéologiques de partisans frustrés, excitant l’esprit soudard de plus d’un quidam, figeant des personnes, que l’on aurait supposées être formées à la philosophie de nos démocraties occidentales, dans des dynamiques déterministes et intransigeantes.

Cet atavisme clanique, forgé sur l’enclume de l’ignorance et du populisme, exhortant au repli identitaire et prétendant à des guerres de race en leur donnant pour nom Histoire, fait naître dans son sillage une autre pulsion discriminante bien plus intime, ayant pour objet les femmes.

L’avènement d’un autoritarisme américain renvoyant dans les cordes la liberté pour les femmes d’avorter, femmes dont on prétend par ailleurs défendre l’indépendance au travers d’un encouragement entrepreneurial suggéré par le gouvernement canadien, reflète une vision que la Russie ne désavouerait certainement pas. Une Russie qui vient, sous la pression de l’Église orthodoxe, de légitimer les maris battant leur femme en dépénalisant leur violence, pour « éviter la destruction de la famille ». Ne doutons pas que ces exemples ne manqueront pas de pousser certains hommes à s’émanciper de principes difficilement acquis au cours du XXe siècle et vécus comme le joug d’un cadre politiquement correct artificiellement imposé. La Hongrie et la Pologne n’ont-elles d’ailleurs pas vu également au cours de ces derniers temps des tentatives pour interdire l’avortement[1] ?

À la trappe, donc, les 10’000 femmes russes qui succombent chaque année aux coups de leur « tendre moitié », aux oubliettes ce million d’Américaines qui avortent chaque année. Quant aux femmes musulmanes, indiennes ou d’ethnies exotiques, que dire de l’intérêt qu’elles pourraient bien revêtir aux yeux de nos cadors forts en gueule et en poing face à plus frêle ?

Certes, nos démocraties européennes – puisqu’il devient difficile de parler de démocraties occidentales – laissent toujours à la femme son droit à l’auto déterminisme. Mais si celle-ci n’a souvent que faire des « e » à la fin des mots que le Littré et le Larousse ont jadis figé dans une posture couillue, elle est évidemment beaucoup plus sensible au harcèlement auquel elle est si souvent confrontée. Un article récent du Temps le démontrait[2], corroboré par un second article du magazine La Cité[3]. Bien sûr, nous sommes loin de ces malheureuses réduites en esclavage dans un Proche-Orient rendu à toutes les abominations, et nous peinons à mesurer la mécanique de régression qui dicte sa marche prussienne dans un nombre grandissant de sociétés, et dont les rouages broient de plus en plus d’individus. Mais il ne fait aucune doute que de toutes les communautés, la plus asservie ne sera pas celle se réclamant d’une croyance ou d’une autre, ou celle ayant adopté une idéologie minoritaire, mais bien cette moitié de l’humanité que constituent nos mères, nos femmes, nos sœurs et nos filles.

 

 

[1] http://www.liberation.fr/debats/2016/10/20/en-pologne-et-en-hongrie-les-droits-des-femmes-en-peril_1523171

[2] https://www.letemps.ch/societe/2017/02/15/sexisme-ordinaire-gagne-milieux-universitaires

[3] https://www.lacite.info/politiquetxt/uni-geneve-anticorps-sexisme