LE CONSEIL FÉDÉRAL PRIÉ D’EXAMINER LES PRATIQUES DES DÉPARTEMENTS FÉDÉRAUX EN MATIÈRE D’ARCHIVAGE ET DE PROTECTION DE LA MÉMOIRE

Suite au scandale portant sur les documents disparus concernant l’armée P-26 et la réaction du Président de la Société suisse d’histoire, Sacha Zala, le Conseiller aux États bâlois Claude Janiak déposait il y a peu un postulat (le postulat 18.3029). Celui-ci demandait au Conseil fédéral d’évaluer dans un rapport l’exécution de la loi fédérale du 26 juin 1998 sur l’archivage (LAr), d’identifier les nouveaux défis et d’émettre des recommandations pour le développement de la loi et pour la pratique de l’archivage. En lien avec cette problématique, la Société suisse d’histoire avait en effet signalé la prolifération incontrôlée de différentes pratiques d’archivage dans les Départements, et exigé des modifications fondamentales dans le traitement des documents fédéraux ainsi que, en particulier, un renforcement des Archives fédérales, en réclamant une extension des droits des chercheurs et chercheuses et une consultation des sociétés professionnelles compétentes.

Ce postulat a en l’occurrence été accepté par le Conseil des États le 13 juin dernier. La Société suisse d’histoire a en conséquence publié sa prise de position à propos de ce rapport :

  1. Les Archives fédérales suisses doivent être renforcées d’un point de vue institutionnel.

Les Archives fédérales doivent obtenir des instruments efficaces pour imposer l’obligation légale de proposer les documents aux Archives fédérales. Elles devraient être dotées d’un statut similaire au Contrôle fédéral des finances, ce qui signifie qu’elles devraient avoir la compétence de mener des contrôles. Comme organe indépendant, les Archives fédérales devraient faire leurs rapports directement auprès des Commissions de gestion des Chambres fédérales.

  1. Les pratiques d’archivage doivent être uniformisées.

Les Archives fédérales doivent obtenir des instruments efficaces pour imposer au sein des Départements une uniformisation des pratiques d’archivage et, en particulier, de la gestion des demandes de consultation. Pour aller dans le sens d’un «Gouvernement ouvert» («Open Government»), il faudrait viser à la création d’un code de conditions facilement intelligible, comparable aux licences «Creative Commons».

  1. Les droits des chercheurs et chercheuses doivent être développés.

Une commission de conciliation doit être créée pour les demandes de consultation selon la LAr, de la même manière qu’il existe dans la loi fédérale sur le principe de la transparence dans l’administration (LTrans) la possibilité d’adresser des demandes de médiation auprès du Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence.

Les demandes de consultation (jusqu’aux éventuelles décisions sujettes à recours) doivent être traitées par tous les services soumis à la LAr sans encourir de frais pour les requérants et requérantes.

  1. Des délais de protection prolongés doivent être appliqués de manière proportionnée.

Pour les demandes des Départements de soumettre des inventaires à un délai de protection prolongé, doit être créée une commission consultative dans laquelle seront représentés à côté des Départements les sociétés professionnelles comme la Société suisse d’histoire et l’Association des archivistes suisses, ainsi que des experts externes.

  1. L’accès aux documents selon la LTrans ne doit pas compliquer l’accès aux documents selon la LAr.

L’accès immédiat aux fichiers administratifs actuels, accès défini selon la LTrans, a paradoxalement rendu beaucoup plus difficile l’accès aux anciens documents après l’expiration du délai de protection de 30 ans (LAr). Les deux lois sont importantes, mais, en raison de leurs champs d’application très différents, leur application doit être strictement séparée: les services qui traitent les requêtes faites dans le cadre de la LTrans ne doivent pas traiter les requêtes faites dans le cadre de la LAr.

  1. La LAr doit être appliquée de manière différente selon les divers objectifs de consultation.

La LAr prévoit que, pour des «recherches [qui] ne portent pas expressément sur des personnes», «le Département compétent peut autoriser la consultation pendant le délai de protection prolongé» (art. 11, al. 3). Selon cet article, les demandes de consultation doivent être examinées quant à leur objectif et faire en conséquence l’objet d’un traitement différencié. La recherche qualifiée en histoire ne porte jamais sur des personnes au sens de la loi, mais se fonde sur un questionnement historiquement pertinent.

  1. L’accès aux documents originaux doit en tout temps être garanti dans les Archives fédérales.

La numérisation ne doit pas compliquer l’accès aux documents originaux dans les Archives fédérales ou même le rendre impossible. Les documents doivent pouvoir être consultés pour la recherche en tout temps dans leur forme originale.

  1. Davantage de moyens doivent être mis à disposition de l’archivage.

Les moyens qui sont engloutis actuellement par la pratique administrative coûteuse des demandes de consultations doivent être investis dans le développement de l’archivage professionnel au sein de tous les Départements ainsi que dans les Archives fédérales.

 

 

 

L’Académie suisse des sciences humaines et sociales au chevet des chercheurs

Le 1er et 2 juin se tenait à Winterthur l’assemblée générale des délégués de l’Académie suisse des sciences humaines et sociales http://www.sagw.ch/fr/sagw/aktuelles.html. Les points à l’ordre du jour étaient nombreux. Ont ainsi été déclinés les projets poursuivis par l’Académie, notamment : la politique “Open Data “, le “Global Strategy and Action Plan on Ageing and Health“, et les “Sustainable Development Goals“. Occasion également pour Thomas Hildbrand de présenter son rapport, commandé par le comité de l’Académie, “Next Generation, pour une promotion efficace de la relève”.

Sans concession, le rapport Hildbrand évoque les difficultés rencontrées par les post-doc dont la précarité des situations ne fait qu’augmenter – alors qu’en parallèle le personnel administratif des universités se multiplie -, impasses professionnelles pour nombre d’entre eux, brièveté des postes générant une recherche constante de nouveaux moyens de financement au détriment de la recherche, etc… Si les questions abordées dans ce rapport sont nombreuses, les pistes de réflexion existent.

Raison pour laquelle une table ronde, formée notamment de Matthias Egger, président du Fonds National Suisse de la Recherche et de Michael Hemgartner, président de Swissuniversities, suivait la présentation dans le but d’esquisser des solutions. Un débat soutenu par de louables intentions mais relativement vain tant il est vrai que les velléités, chez certains, ne parviennent pas à dépasser le stade du constat, et que les thématiques abordées auraient sans doute mérité un colloque pour chacune d’entre elles : reconversion des scientifiques hors de l’université ; place des femmes dans les postes de professeur (21% de femmes seulement occupent des fonctions de professeur ordinaire alors qu’elles partagent pour moitié avec les hommes les postes dans le corps intermédiaire) ; filières académiques à redéfinir, etc.. ! Autant de questions inhérentes notamment à une pression démographique grandissante dans les universités pour un nombre de postes n’évoluant guère depuis des années, attisant plus encore la compétition.

Les “cultures scientifiques” apparaissent ainsi en mutation constante, stigmatisées par un impératif d’excellence provoquant bien souvent une fuite en avant des chercheurs qui publient articles sur articles, au détriment parfois d’une originalité pourtant essentielle. Une fuite en avant des universités également, lesquelles se montrent plus soucieuses de leur ranking que du destin de leurs chercheurs, et surtout du FNS dont les procédures de sélection, n’en déplaise à Matthias Egger, relèvent trop souvent d’un artisanat provincial et d’un manque de réalisme à l’égard des scientifiques de ce pays dont les horizons se retrouvent souvent définitivement bouchés en raison des modifications très rapprochées des instruments de soutien à la recherche. Une évolution permanente ne permettant que difficilement de mettre en place une planification cohérente.

Et si les sciences humaines et sociales sont en proie à de nombreux problèmes que le responsable du FNS regrette, son aveu d’incompréhension à ce propos ne peut qu’inquiéter et témoigner de la déconnexion grandissante des instances finançant la science, des scientifiques eux-mêmes. Une inadéquation dramatique pour de nombreuses personnes mais également pour l’ensemble de notre société qui, comme le relevait la professeur Simona Pekarek Doehler, y perd en fin de compte une masse colossale de savoirs et de compétences, puisqu’inexploitées faute de moyens suffisants et d’une politique pertinente. Un scandale à l’air du développement durable !

Mais que Matthias Egger se rassure, le FNS n’est pas seul en cause. Les universités suisses, à l’instar des universités étrangères, peinent en effet à trouver des “architectures” pour la relève du corps professoral qui soient efficaces et moins impactant pour les scientifiques écartés de la course académique. Les sacrifices sur l’autel d’Alta Mater ne semblent donc pas prêts de s’arrêter.

 

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LA PORTE HELVÉTIQUE DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

Il y a cent ans, le 26 mai 1918, se terminait la bataille de Sardarapat, une victoire arménienne sur les forces turques bloquant à ces dernières l’accès à Erevan. En Russie débutait la guerre civile entre armées rouges et armées blanches. Et le 27 mai, commençait l’offensive allemande du Chemin des Dames dans l’Aisne.

En Afrique, le général allemand von Lettow-Vorbeck résistait encore et toujours en Rhodésie face aux Belges et aux Anglais alors que dans le Pacifique, le major Hermann Philipp Detzner n’en finissait pas d’échapper à la Force expéditionnaire australienne. Ses derniers 24 soldats se rendraient le 5 janvier 1919 en Nouvelle-Guinée.

La guerre est alors globale, totale, le monde vacille. Il vacille car les plaques tectoniques des grands Empires s’entrechoquent depuis quatre années, emportant avec elles les petites nations, les colonies, les protectorats, les tribus d’Afrique et celles du Tonkin, les clans berbères du Proche-Orient et les hordes cosaques du Don. Le séisme est complet. Il mènera à la perte de la Sainte Russie des Tsars et à celle de l’empire pluriséculaire des Sultans, il écrasera l’Allemagne de Guillaume II forgée par Bismarck, et fera de la France le grand vainqueur du conflit, la championne républicaine des pays où règne la démocratie…. À la fin de l’année 1918, les Empires ont vécu ! Les Empires mais pas l’impérialisme qui échoit principalement à deux nouveaux titans, les USA bien entendu, et bientôt l’Union soviétique, à côté desquels la vieille Angleterre et ses possessions ne tardent pas à faire pâle figure.

L’échiquier mondial est alors complètement modifié, ses équilibres se sont transformés, faisant du Proche-Orient, libéré du joug turc, une mosaïque de revendications et de peuples éclatés dont les ambitions et les rivalités feront le jeu des Occidentaux durant un âge. L’Allemagne, quant à elle, humiliée par le traité de Versailles, déchirée par des luttes intestines, étrillée par les nations européennes, se relèvera ivre de vengeance et subjuguée par la passion d’un nouveau tyran baroque et sanglant sorti des ombres des tranchées.

Et la Suisse dans tout cela ?

Au cœur d’une Europe en guerre, neutre, épargnée, dénuée d’enjeux coloniaux, ce petit pays allait échapper à la mitraille. Est-ce là un miracle, un « coup de chance majeur du destin fédéral » pour plagier l’historien zurichois Ernst Gagliardi ? Ce dernier écrivait ces mots en 1937. Et sa remarque, Edgar Bonjour allait la reprendre à son compte après la Seconde guerre mondiale ! C’est, bien évidemment poser la question de la neutralité, une question largement étudiée sous l’angle historique, juridique, voire philosophique depuis un siècle. Neutralité active, neutralité souhaitée, neutralité imposée ? Une question éminemment délicate qui implique à l’évidence les relations de la Suisse avec l’étranger, son activité diplomatique, sa politique intérieure, ses stratégies de défense de sa souveraineté et les réalités de la société dite civile.

Il semble de prime abord que la Suisse et sa neutralité aient été respectées par les belligérants, contrairement à la Belgique dont l’invasion souleva les passions en Suisse romande. L’offensive allemande n’avait effectivement pas prévu de passer par la Suisse. Et si les Français imaginèrent le Plan H, que l’historien militaire Hervé de Weck (Des deux côtés de la frontière 2012) a mis en lumière, soit une invasion du plateau helvétique calculée par le général Joffre pour prendre l’Allemagne par son travers méridional, en occupant le massif du Gempen, jamais ce projet ne fut appliqué. La guerre terrestre, à l’Ouest, se livrerait ainsi sur une ligne de front s’étendant de la mer du Nord, obstacle naturel, jusqu’au mur invisible de la frontière helvétique.

Irène Hermann et Georges Andrey le rappelaient il y a peu lors d’une table ronde organisée lors du Salon du livre de Genève (2018). Les nations d’Europe, en 1815, avaient voulu faire de la Suisse un glacis contre une France belliqueuse sortant à peine de l’aventure napoléonienne. Cent ans plus tard, la promesse serait tenue, la Suisse devait faire office de tampon entre les deux grands belligérants, l’Allemagne et la France, écrasant encore du poids de ses montagnes toute velléités éventuelles que l’Italie ou l’Autriche auraient pu nourrir.

Et pourtant, bien que neutre, la Suisse allait jouer un rôle prépondérant au milieu du choc colossal de la Première Guerre mondiale. Elle allait être la Porte, volontairement laissée entrouverte par les nations en guerre, permettant de servir les intérêts des uns et des autres.

À la suite de Georg Kreis, nous pouvons ainsi nous demander si la Suisse fut cette île de paix et de neutralité, ou cette Insel der unsicheren Geborgenheit (2014), en français, cette Île de sécurité insécurisée. Car si les internés militaires, allemands, belges, français et anglais y trouvèrent soins et repos, mais également parfois haine et mépris de la part de Suisses dont les cœurs battaient pour l’adversaire, la société helvétique se scinda en deux camps, germanophile d’un côté et francophile de l’autre, dans une rivalité interne reflétant la guerre extérieure, simulacre de conflit soutenu par la presse et la propagande. Un antagonisme devenu un fossé linguistique durant lequel de nombreux enjeux liés à la guerre se résolurent en Suisse. Alors, plutôt que de parler d’île, peut-être serait-il plus judicieux d’évoquer une autre image, celle d’un paravent sur lequel, en ombres chinoises, se déroula le théâtre d’une guerre de mots, et derrière lequel, négociations, enjeux et machinations se succédèrent.

Gaston Pageot, l’attaché militaire français à Berne durant presque tout le conflit, devait l’écrire : « La Suisse a été le principal centre de renseignement et de propagande » (Vuilleumier La Suisse face… 2015). Propagande distillée quotidiennement par des agences et des réseaux se livrant une guerre souterraine d’influences pour, selon Alexandre Elsig (Les shrapnels… 2017) « l’embrigadement moral des neutres ». Une recherche de légitimité forcée auprès de neutres faisant office de caution morale sur le front de la guerre psychologique dans un pays – pour reprendre les mots de Landry Charrier (L’émigration allemande en Suisse… 2018) – un pays qui faisait office de centre intellectuel de l’Europe pendant ce conflit. Une position avantageuse selon Landry qui nous indique que la Suisse était « un balcon privilégié depuis lequel il était possible d’espérer agir sur le monde, en fournissant l’inspiration à l’organisation d’une paix durable pour les uns, et en renouant les fils rompus de l’Internationale ouvrière, voire en en préparant une nouvelle mouture pour les autres ». Landry évoque bien évidemment la conférence de Zimmerwald, organisée par le socialiste suisse Robert Grimm, lequel avait réuni, du 5 au 8 septembre 1915, trente-huit délégués de différents pays d’Europe afin d’appeler au travers d’un manifeste à l’union des travailleurs de tous les pays dans la lutte contre la guerre considérée comme une barbarie capitaliste. C’est évoquer également l’affaire Grimm-Hoffmann de 1917 dont François Bugnon a dénoué tous les fils dans sa contribution lors du colloque de Penthes en 2014 (L’affaire… 2015).

Je n’entrerai pas à présent dans la thématique de la Grève générale et des clivages sociaux qui se développèrent durant les années de guerre pour en rester à cette idée de Porte helvétique. La question de cette grève a en effet été très largement étudiée, encore très récemment par Bernard Degen avec sa contribution « Die Schweiz als Zentrum des internationalen Sozialismus », paru début 2018 à Berlin dans l’ouvrage collectif de Frank Jacob « Krieg und Frieden im Spiegel des Socialismus ».

La Suisse… Une porte, donc, qui permit aux deux camps d’obtenir du matériel de guerre et des marchandises. Les exemples sont à cet égard nombreux. Qu’il s’agisse de l’entreprise Piccard & Pictet qui fournit des grenades pour l’armée française, de Brown-Boveri qui livrait des éléments de torpilles à la marine allemande, d’Hispano-Suiza dont les moteurs vinrent équiper les chasseurs français et anglais, ou encore de Jules Bloch dont les fusées d’obus créées dans ses usines alimentèrent l’armée française, des entreprises helvétiques furent ainsi les fourriers des belligérants tout au long du conflit.

Une activité commerciale et industrielle largement tolérée par les uns et les autres, quand bien même, l’Entente imposa à la Suisse, par le biais du projet de Francis Oppenheimer, un organe de surveillance devant centraliser les commandes passées à l’étranger par des sociétés helvétiques et s’assurer de leur utilisation dans le pays. Cette Société suisse de surveillance économique, tel en était le nom, ressort diplomatique concédé à la Confédération, devait permettre à celle-ci de ne pas perdre les livraisons allemandes de charbon et de fer dont elle dépendait dans une large mesure. Les Allemands feraient de même avec un office fiduciaire créé à Zurich et avec la Metallum, une entité commerciale autant que de renseignement dont l’objectif officiel était de promouvoir les échanges économiques entre la Suisse et l’Allemagne.

Cette perte de liberté économique qui intervint en 1915 illustre bien la volonté des pays belligérants de conserver à la Suisse sont statut d’État tampon, puisqu’à cette surveillance aurait pu se substituer des mesures autrement plus efficaces ! Une Confédération salonnière, telle Anna Eynard-Lullin en 1815 à Vienne, qui mena à un business juteux pour des industriels. En 1919, en proie à quelques déboires avec le fisc helvétique, Jules Bloch se verrait ainsi confisquer treize millions et payerait près de trois millions d’impôts de guerre. Des sommes faramineuses qui démontrent les bénéfices qu’une guerre peut procurer et qui, en l’occurrence, permit de sauver en partie le tissu économique de l’Arc jurassien. Un business intéressant également des banquiers tel Adolf Jöhr, secrétaire général de la Banque nationale suisse qui, en 1912 déjà, déclarait qu’en cas de guerre « des valeurs significatives pourraient se réfugier dans les banques suisses » (Tanner Plaidoyer pour… 2014). Des valeurs non seulement financières mais également des œuvres d’art, comme ces œuvres pillées en Belgique par des profiteurs de guerre allemands et revendues en Suisse. Un Adolf Jöhr qui deviendrait directeur du Crédit suisse, la même banque, curieusement, qui parvint à maintenir une ligne télégraphique avec la Deutsche Bank à Berlin, lorsque la censure coupa le monde industriel suisse de tout lien direct avec l’étranger. Et pour cause ? Les deux banques étaient partenaires depuis septembre 1914 dans un projet visant à accroître leur influence sur le marché suisse du pétrole. Un projet pour lequel Pierre Luciri relevait en 1976 (Prix de la neutralité…) l’intervention de l’industriel et Conseiller national Ernest Schmidheiny, lequel s’était rendu en Roumanie et à Vienne pour sa mise en œuvre. Et Dominique Dirlewanger de relever encore dans son étude (L’Allemagne a-t-elle encore besoin de la Suisse 2008) que les deux banques s’étaient « associées pour créer l’Orientbank et ainsi investir les marchés ottomans et balkaniques, dans les chemins de fer principalement, avant de fonder l’Elektrobank, spécialisée dans le financement et le développement des entreprises actives dans le secteur de l’électricité ».

Une porte helvétique donc volontairement conservée par les uns et les autres qui n’impliqua pas forcément d’instrumentalisation de la neutralité par la Suisse elle-même, comme nous le propose Jakob Tanner dans son chapitre « Plaidoyer pour une histoire transnationale » qui assène une expression forte : « la neutralité proclamée sert à camoufler une partialité prononcée ». Mais une neutralité conservée pour un utilitarisme par les pays tiers. Non seulement pour des motifs d’industrie de guerre, comme indiqué précédemment, mais également pour des perspectives commerciales anciennes impliquant l’Allemagne. Celle-ci, par le biais principalement d’un magna de l’industrie impériale, Walther Rathenau, patron de l’Allgemeine Elektrizitäts Gesellschaft (AEG), avait entamé, bien avant le commencement de la Guerre mondiale, une guerre économique contre la Suisse. Des actions et des parts de nombreuses entreprises helvétiques avaient en effet été acquises avant le conflit. La banque suisse de crédit de Zurich, celle d’Argovie, la Motorbankgesellschaft de Baden étaient ainsi tombées sous sa coupe, à l’instar de multiples fabriques de Rheinfelden, de Chippis, d’Olten ou d’Aarburg produisant de l’aluminium, de l’acide nitrique ou du ferrosilicium (Vuilleumier La Suisse face… 2015). André Soulange-Bodin remarquait déjà en 1918 que Walther Rathenau siégeait dans le conseil d’administration de Brown-Boveri (L’Avant-guerre allemande…) !

Si Alfred Krupp et ses aciéries formaient le fer de lance du complexe militaro-industriel allemand, Walther Rathenau et AEG en étaient assurément l’âme d’autant plus facilement que Rathenau avait été nommé commissaire du ministère de la Guerre allemand, chargé de l’office d’approvisionnement. Or, pour Walther Rathenau, la Suisse représentait un marché stratégique puisqu’il souhaitait négocier avec la Confédération l’électrification des chemins de fer suisses sous l’égide de son entreprise avec à la clé, en guise de compensation, des tarifs ferroviaires et douaniers favorables à l’Allemagne. Un projet qui s’inscrivait à la suite de la création du tunnel ferroviaire du Saint-Gothard inauguré le 25 mai 1882, dont la gestion avait été confiée à la Compagnie du chemin de fer du Saint-Gothard, créée en décembre 1871 et dirigée par Alfred Escher. On sait le rôle joué par ce dernier depuis les travaux de l’historien Félix Bossard en 1973 (Der GotthardVertrag…). Alfred Escher, fondateur du Crédit suisse dont les liens avec l’Allemagne impériale mériteraient décidemment d’être approfondis par des recherches historiques avait fait appel à l’Italie et à l’Allemagne pour financer ce projet de tunnel, n’hésitant pas à corrompre un député allemand pour qu’il soutienne le projet devant le Reichstag.

Pour rappel la participation italienne s’était montée à quarante-cinq millions de francs, et l’apport allemand, à vingt millions !

La Confédération devait nationaliser cette ligne en 1909 malgré le désaccord allemand et italien, entraînant une série de négociations qui allaient aboutir en 1913 à la Convention du Gothard prévoyant pour les deux pays des avantages tarifaires sur l’ensemble du réseau ferroviaire suisse servant au trafic de transit contre l’abandon de leurs doléances. Cette convention avait été mal acceptée en Allemagne pour qui la perspective de l’électrification des chemins de fer suisses aurait permis de reprendre la main sur cet axe Nord-Sud. L’implication de l’Allemagne dans l’économie suisse poursuivait cet objectif, tout en captant des marchés afin de profiter de l’internationalité du marché suisse et utiliser ce réseau pour étendre ses propres activités, assujettissant inéluctablement les cantons à leur grand voisin. Une vassalité rappelée par l’empereur Guillaume II en 1912 lorsque ce dernier visita la Suisse, arrivant dans le pays revêtu de l’uniforme des officiers du bataillon neuchâtelois qui servit la Prusse jusqu’en 1848 ! En 1914 encore, plusieurs patriciens neuchâtelois servaient comme officier dans ce bataillon composé alors presque exclusivement de Prussiens….

Outre ces intérêts économiques multiples, la Suisse représenta également une porte pour de toutes autres motivations. Intellectuels pacifistes – 30’000 dissidents trouvèrent ainsi asile en Suisse au cours de la guerre – anarchistes dont la Suisse était le refuge depuis la fin du XIXe siècle ; déserteurs de tous horizons – en 1918, la police des étrangers recensait plus de quatre mille déserteurs originaires de France, d’Allemagne et d’Italie ayant trouvé un abri à Genève – passèrent ainsi le seuil du pays. Déserteurs tellement nombreux qu’un comité se format en janvier 1916 à Genève, sous la houlette du député Marcel Guinand, afin de proposer au Conseil fédéral un projet de loi visant à interner dans des camps ces déserteurs étrangers qui n’avaient pas de domicile en Suisse avant la guerre…. La Suisse, une terre promise pour tous les insoumis autant qu’un pays de cocagne pour les services de renseignement des pays en guerre.

Car la Suisse devait être le principal terrain d’actions des espions. Gaston Pageot l’avait évoqué. Son rival allemand, le colonel Walter Nicolaï l’officialiserait au travers de deux livres parus dans les années 20 (Nachrichtendienst, 1920 / Geheime Mächte 1923). Voisin direct des belligérants, la Confédération helvétique ne pouvait être qu’une opportunité extraordinaire pour les services de renseignement français et allemands, une voie sûre et ne présentant que peu de difficultés pour accéder chez l’ennemi et pour recruter du personnel dédié à des tâches subalternes, enrôlé au sein d’une population subissant les affres d’une paupérisation grandissante…. La Suisse, boulevard de l’espionnage !

Plusieurs études sont venues en effet démontrer ce phénomène avec, en dernière date, l’ouvrage de l’historien français Olivier Lahaie (La Guerre secrète 2017). Je me contenterai de rappeler qu’entre 1914 et début 1919, alors que les derniers procès pour espionnage dans le pays se terminaient, plus de 120 affaires ont été dévoilées, de la plus modeste à la plus spectaculaire. J’aimerais rappeler l’une d’entre elles, sans doute l’affaire la plus considérable, dont les enjeux furent autrement plus importants que la médiatique affaire des colonels, soit l’affaire des bombes de la Nordstrasse. Un cas qui démontre particulièrement bien le rôle de boulevard que la Suisse joua au cours de ce conflit.

En 1918 s’ouvre en effet un grand procès à Zurich, celui de la Nordstrasse. Sur le banc des accusés, des officiers du contre-espionnage allemand, des anarchistes italiens, et des complices suisses. Près de 200 personnes impliquées dans un large complot dévoilé lorsque des espions français avaient dénoncés à la police zurichoise la cache abritant plusieurs tonnes d’armes que les agents allemands utilisaient depuis de nombreux mois. Le procès était particulièrement important et compliqué, puisque étaient mêlés de nombreux intervenants d’horizons différents dont le but était d’organiser une révolution désespérée en Italie. L’affaire n’était en outre pas récente puisqu’elle avait débuté en 1915 avec un réseau anarchiste italien actif depuis plusieurs années en Suisse (Vuilleumier La Suisse face… 2015).

En été 1914 déjà, des membres de cette organisation avaient essayé de faire passer en Italie des bombes et de la dynamite sans y parvenir. Aussi furent-ils faciles à convaincre lorsque des agents de l’Allemagne impériale les approchèrent en 1915. Ces agents étaient en l’occurrence bien peu germaniques puisqu’il s’agissait de partisans indiens du leader indépendantiste Lala Har Dayal, ennemi juré des Anglais, réfugié en Californie en 1912. Considéré comme chef du parti révolutionnaire indien aux États-Unis, Lala Har Dayal avait été arrêté en mars 1914 par les autorités américaines à la demande du gouvernement anglais et, libéré sous caution, il était parvenu à s’enfuir chez un compatriote à Zurich. Lorsque la guerre éclata, Dayal envisagea le soutien potentiel pour sa cause que pouvait représenter l’Allemagne et décida de rentrer dans le service de renseignement impérial, lequel n’était pas insensible à la perspective de déstabiliser l’Empire britannique dans ses colonies.

Les services de renseignement allemands souhaitaient en effet non seulement soutenir sa cause en lui mettant à disposition des fonds, mais également s’en servir dans des opérations en lien avec des anarchistes européens. L’argent, et bien évidemment les instructions, étaient remis des mains mêmes du consul général allemand de Zurich Georg Friedrich von Faber du Faure aux activistes indiens. C’est ainsi que Dayal demanda à ses complices, sur ordre de l’Empire, de rentrer en contact avec le fameux Louis Bertoni à Genève et son réseau d’anarchistes italiens. Bertoni refusa de s’impliquer dans le projet d’insurrection en Italie, mais permit aux révolutionnaires indiens achetés à la cause allemande de rentrer en contact avec une autre cellule anarchiste italienne qui poursuivait un projet de déstabilisation en Italie.

L’affaire fut vite conclue et validée par l’Allemagne qui ne tarda pas, par le biais de la valise diplomatique, à livrer à son consulat zurichois explosifs, mines, grenades, capsules explosives, cordeaux Bickford, poisons et bactéries, ainsi que des appareillages de mise à feu à retardement. Le but poursuivi dans cette opération était l’assassinat des ministres italiens Salandra et Sonnino, la destruction de la gare centrale de Milan, de la Banque de Roma et d’une fabrique de poudre à Gênes.

En 1918, Les Allemands, estimant sans doute que le stock d’armes était suffisant, intervinrent alors directement, en prenant le pas sur leurs complices indiens et chargèrent les anarchistes, italiens, de faire passer un premier chargement d’armes en Italie. La première partie consistait à transférer un lot d’armes du Consulat général d’Allemagne à Zurich dans une écurie de la Nordstrasse. Le transport était compliqué à réaliser compte tenu de son importance et plusieurs mois furent nécessaires pour le réaliser progressivement. Ces allées et venues n’échappèrent pas aux réseaux de renseignement français qui attendirent le moment le plus opportun pour dénoncer les activités de leurs ennemis aux autorités helvétiques. Une première vague d’arrestation intervint le 20 avril 1918. Nombre de comparses furent alors interrogés et envoyés à la prison de Regensdorf.

Ce réseau de différentes cellules, pour les unes anarchistes, pour les autres au service de nations étrangères, allait être condamné en vertu des lois fédérales sur les matières explosives et sur le maintien de la neutralité. Dayal, quant à lui, ne devait pas être arrêté dans cette affaire qui aurait pu changer le cours des événements européens. Après la guerre, il allait s’installer à Stockholm quelque temps en tant que professeur de philosophie indienne avant de devenir professeur de sanskrit à Berkeley. Voilà une affaire, relativement romanesque qui fit tout de même un certain nombre de victimes parmi les complices eux-mêmes, plusieurs d’entre eux ayant été retrouvés suicidés dans leur cellule de la prison Regensdorf. Elle démontre quoi qu’il en soit à quel point la Suisse servit de plate-forme pour des opérations stratégiques de premier ordre.

Cette voie ouverte entre nations en guerre, la Suisse allait également l’exploiter en usant de sa neutralité comme d’une arme de paix, quand bien même celle-ci fut parfois bien peu respectée par des personnages publics, comme le lieutenant-colonel et avocat vaudois Aloïs de Meuron qui, en mars 1917, s’élevait au sein du Conseil national, dont il était membre depuis 1899, contre les déportations en Allemagne de civils français et belges en prononçant un vibrant discours qui n’est pas sans rappeler dans l’esprit celui d’André Malraux en 1964. Je le cite : « Il faut savoir placer les intérêts moraux au-dessus des intérêts matériels. Et puis, à ceux qui ont peur, nous dirons qu’il ne faut jamais hésiter à remplir un devoir moral de la conscience supérieure quelles qu’en puissent être les conséquences. » (Vuilleumier L’ordre… 2018). Le Vaudois participa à l’œuvre de Mary Widmer-Curtat qui permit d’accueillir en Suisse au cours de ces années de guerre plus de neuf mille enfants et exilés belges. Un épisode mieux connu depuis la parution du livre de Jean-Pierre Wauters (Mary Widmer-Curtat et le Comité suisse 2015).

Et bien sûr, la Suisse allait offrir par ailleurs ses services aux pays belligérants au travers d’un accord humanitaire pour, à partir du 2 mars 1915, permettre de convoyer à travers le pays des blessés sous l’égide de la Croix Rouge, puis pour admettre sur son sol des soldats blessés ou tuberculeux, détenus dans les camps de prisonniers allemands et français, en échange d’un financement. Ce sujet est à présent mieux connu depuis les travaux et la publication de la thèse de doctorat de Cédric Cotter (S’aider pour survivre 2017). Le principe était simple. Les pays belligérants prenaient en charge les frais d’hospitalisation de leurs ressortissants, la Suisse quant à elle, pourvoyant à l’installation matérielle, à la nourriture, et aux soins médicaux apportés aux internés. Paris allait accepter dès le 18 février 1915 cette nouvelle offre, alors que Berlin devait se montrer plus réticente malgré l’intervention du Pape Benoît XV. L’Allemagne allait céder au mois d’août afin de soulager ses camps de prisonniers dont l’approvisionnement devenait de plus en plus difficile. Au final, de 1916 à fin 1918, la Suisse allait accueillir près de 75’000 hommes, civils et militaires, dont 35’515 soldats français, 4’326 Belges et 4’081 Anglais.

Acte de neutralité, acte démontrant aux yeux du monde cette neutralité, cet effort humanitaire de la Suisse est l’une des facettes, seulement, du rôle de la Suisse…

Issue commerciale, échappatoire pour les déserteurs et les proscrits, lieu de rassemblement pour une intelligencia révolutionnaire, couloir humanitaire, voie de passage pour les espions, seuil depuis lequel Lénine devait faire s’écrouler l’empire des Tsars, la Porte helvétique allait être officialisée comme le Guichet diplomatique des nations puisque la Sociétés des Nations devait y élire domicile. Car si le grand projet pour la paix avait tenu sa première réunion à Londres le 10 janvier 1920, ses instances dirigeantes devaient s’établir à Genève le premier novembre de la même année et y tenir une assemblée générale deux semaines plus tard sous la présidence du ministre des affaires étrangères belge Paul Hymans. L’aura de Gustave Ador et de son initiative promue par le CICR, soit l’Agence internationale des prisonniers de guerre, contribuèrent à cette élection genevoise du siège de la SDN, étayée encore par les réseaux belges d’Aloïs de Meuron dont Charles Dejongh, chef de cabinet du ministre belge de la guerre-intendance, Emile Vandervelde, était l’un des pivots principaux.

Cette dimension internationale n’allait dès lors qu’augmenter. Trois exemples simples permettent de le démontrer, d’abord de manière institutionnelle avec le traité de Lausanne de 1923.

Cette grand-messe visant à réviser les dispositions de Sèvres et enterrer le vieil Empire ottoman, durant laquelle le chef de la délégation soviétique fut assassiné par le fameux Maurice Conradi, se tint en Suisse. À Lausanne, quelques mois à peine après le sanglant massacre de Smyrne du 22 septembre 1922 commis par les troupes de Mustafa Kemal, le destin du Proche-Orient devait être arrêté avec les suites que l’on connaît. L’affaire Conradi, quant à elle, et le procès qui s’en suivi, devint une geste politique. Un procès historique que l’on considérerait plus tard comme le procès du Bolchevisme et qui donna du grain à moudre à Théodore Aubert – et c’est là le seconde exemple – puisque Théodore Aubert fut le fondateur et la principale cheville ouvrière d’un mouvement antibolchevique fondé à Genève qui devait vite prendre des dimensions internationales, et dont nous connaissons à présent l’histoire grâce à l’ouvrage de Michel Caillat (L’entente internationale anticommuniste 2016). Dernier exemple pour illustrer la portée que la Suisse avait acquis au travers de la Première Guerre mondiale, celui de l’activisme bulgare auprès de la SDN dans les années vingt et trente, qu’Oliver Schulz a mit en lumière dans sa contribution au colloque sur l’émigration politique en Suisse tenu à Reims en 2017 (Die bulgarisch-makedonische … 2018).

Le centenaire de la Première Guerre mondiale a permis de renouveler les études sur la Suisse au cours de cette période, dont nous comprenons aujourd’hui mieux les enjeux. Mais le centenaire n’en est pas la seule raison puisque les transformations de notre monde au cours des dernières décennies nous permettent, pour reprendre les mots de Christopher Clark, de mieux appréhender ces années : « De toute évidence, juillet 1914, nous est moins lointain, moins illisible aujourd’hui qu’il ne l’était dans les années 1980 » (Les somnambules 2013). Clark évoque bien évidemment la désagrégation du bloc soviétique illustrée par l’emblématique chute du mur de Berlin en 1989, et les logiques nationalistes qui en ont découlées… !

La Première Guerre mondiale, au-delà de ses impacts à court terme sur la Suisse, devait promouvoir celle-ci sur le plan international en raison de sa position géographique, de sa neutralité maintenue par les nations en guerre, de sa position économique soutenue par ses banques, de son rôle humanitaire, de sa tolérance vis-à-vis des dissidents politiques et de ses aptitudes diplomatiques baignées par une culture fédéraliste. Et, en faisant disparaître les grands empires, le conflit devait encore brouiller les cartes géopolitiques de larges parties du monde. Une instabilité confortant la Suisse, pacifique et neutre, dans le rôle de « Porte » inaugurée au cours de la Première Guerre mondiale, rôle qui, de nos jours encore, est criant d’actualité.

 

 

Dr. Christophe Vuilleumier

Membre du Comité directeur de la Société suisse d’histoire

Président de la Société d’Histoire de la Suisse Romande

Membre du Comité de l’Association Suisse d’Histoire et de Sciences militaires

 

Une histoire suisse inhabituelle

L’histoire suisse, comme celle de n’importe quel pays, n’est pas une et indivisible. Ce sont le plus souvent les manuels scolaires, emprunts d’un discours patriotique, qui imposent une HISTOIRE, déclinant périodes, seigneurs, batailles ou révolutions comme dénominateurs communs d’une nation. Des référents soumis à des choix semblant évidents mais ô combien arbitraires qui forgent une vision historique collective.

Toutefois, l’histoire est multiple, recouvrant différents aspects et des dimensions plurielles autant que les destins – lorsqu’il est question d’un pays – de nombreux territoires. Aussi est-il toujours intéressant d’envisager une thématique en mettant en place une problématique spécifique, une méthodologie de recherche cohérente, ou un angle de traitement original.

C’est le cas de ce dernier ouvrage « J’aime la Suisse et ses villages » qui évoque la Suisse et son passé au travers de ses communautés les plus modestes. La rivalité entre villes et campagnes est ancienne. Et si elle se mesure à des enjeux de mobilité de nos jours, elle vit au cours des siècles précédents des formes bien différentes, faites d’exodes, de dominations arbitraires, de massacres et d’expéditions militaires comme lors de la Guerre des paysans du XVIIe siècle. Évoquer les villages de nos cantons revient, en quelque sorte, à parler d’histoires qui s’inscrivent en filigrane d’une histoire officielle plus largement médiatisée. Une dynamique évidemment tout aussi arbitraire que n’importe quelle autre démarche puisque des choix s’imposent. Quel village choisir ? Comment synthétiser pour le plus grand nombre des passés complexes ? Ce sont les défis que ce livre a relevés.

Celui-ci, s’il s’affranchit des règles académiques habituelles en bannissant notes de bas de page, références et renvois bibliographiques – puisque destiné à un large public – se base pourtant sur des sources et des ouvrages reconnus tels le DHBS! Il propose une vision kaléidoscopique de l’histoire helvétique. Une mosaïque de terroirs et de villages, à travers les siècles, composent ainsi le récit. Ce projet a bénéficié en outre du talent de deux artistes, l’aquarelliste Daniel Lanoux qui a réussi à mettre en images paysages et architectures, et Daniel Bernard, un poète qui a transcendé les différents récits avec ses évocations suggestives. Un exercice littéraire original procurant une dimension supplémentaire à cet opus.

La rédaction de ce livre fut un plaisir, que j’ai partagé en l’occurrence avec l’historien tessinois Francesco Ceréa, membre de l’Association des plus beaux villages de Suisse, qui signe quelques contributions. Voilà donc un nouveau projet qui s’achève, et qui a été dignement fêté avec le Sénateur Filippo Lombardi qui nous a honoré de son parrainage.

Christophe Vuilleumier, Filippo Lombardi, Francesco Céréa

Reportage de la Télévision suisse italienne:

https://www.rsi.ch/play/tv/telegiornale/video/15-05-2018-i-borghi-piu-belli-in-svizzera?id=10475504&station=rete-uno

 

L’histoire suisse est au rendez-vous du Salon du livre

Les sociétés d’histoire s’exposent cette année au Salon du livre de Genève. Pas toutes ! Seules trois d’entre elles, la Société d’histoire de la Suisse romande, la Société d’histoire et d’archéologie de Genève et la Société jurassienne d’émulation, fondées toutes trois entre 1837 et 1847, auxquelles s’est associée la revue d’histoire Passé Simple, seront présentes.

L’occasion pour les unes et les autres de montrer leur production, souvent très confidentielle mais toujours d’excellente qualité. Des livres d’histoire, académiques, qui représentent l’un des fers de lance de la recherche pour l’histoire de nos cantons, souvent délaissée par la plupart des universités. Et une revue, dédiée quant à elle à un grand public, qui égrène depuis trois ans, mois après mois, les histoires si riches de nos régions.

L’occasion également pour les historiens jurassiens d’un questionnement, lors d’un débat le jeudi après-midi, sur le passé de leur canton. Une table ronde aussi, le dimanche, qui verra les historiens biens connus Georges Andrey, Olivier Meuwly et Irène Herrmann discuter, sous la houlette de la journaliste Chantal Tauxe, de l’intégration des cantons romands dans la Confédération de 1815 mais également dans l’Europe de 2018.

Un programme bien étoffé, rehaussé encore de différentes séances de dédicaces sous le regard attentif d’un garde des Cent-Suisses recruté pour l’aventure !

Bonne visite à celles et ceux qui se rendront au Salon du livre, et surtout, bonne lecture !

La Syrie, une nouvelle « Oil War »

En septembre 1922, alors que des navires occidentaux mouillaient dans la rade de Smyrne, l’actuel Izmir, les forces d’Atatürk entraient dans la ville, massacrant une partie des habitants et incendiant l’ensemble de la cité. Devant les yeux horrifiés des spectateurs français, anglais, allemands ou italiens, le nouvel ordre turc déclarait au monde sa domination dans une démonstration de force impitoyable. Aucun dreadnought occidental n’intervint pour tenter de mettre fin à la tuerie. Et si les survivants furent nombreux à essayer de chercher refuge sur les bateaux européens, rares furent ceux qui sauvèrent leur vie. Les équipages avaient reçu l’ordre de repousser les malheureux à la mer.

Dix mois plus tard, en juillet 1923, les ambassadeurs des grandes puissances d’alors se presseraient à Lausanne pour enterrer le vieil empire des Sultans et ratifier le nouveau traité reconnaissant la légitimité du régime d’Ankara. Recomposé, le Proche-Orient peinerait un siècle durant à assembler les pièces d’une mosaïque de minorités placées dans des équilibres instables. Un échiquier, une zone tampon entre grandes puissances allant de la baie de Byblos aux racines de l’Himalaya. Un espace aussi grand que l’Europe, présentant tant des reliefs accidentés imprenables que des zones désertiques difficilement contrôlables.

Conquérants et généraux, qu’ils furent grecs, byzantins, arabes ou ottomans avaient compris depuis l’Antiquité que pour maîtriser cette portion du monde, il convenait de la maintenir divisée ! La logique d’influences qui avait prévalu à la conception des Accords Sykes-Picot, aboutissant à la fin d’une longue suite de négociations au Traité de Lausanne en 1923, n’échappa pas à cette évidence. Et pourtant, une différence de taille s’était glissée dans cette équation depuis le temps de Saladin… Le pétrole ! Cet or noir qui fait fonctionner le monde, fondamental pour les voitures ou les avions, qu’il s’agisse de Fiat ou de chars Léopards, d’Airbus A-320 ou de F/A-18. Car depuis 1908 au moins, l’Occident est conscient de l’importance des champs pétrolifères du Moyen-Orient. Et depuis l’avènement, au cours de la Première Guerre mondiale, des technologies motorisées dans les conflits, le pétrole est devenu une ressource stratégique.

Qu’une attaque au chlore tue des innocents, il s’agit bien évidemment d’un crime de guerre. Un de plus à ajouter à une liste trop longue. Des crimes, cela étant, qui se déroulent également en République centrafricaine depuis 2014 devant les yeux de quelques 12’000 casques bleus, incapables de protéger les civils[1]. Mais là, dans cette nouvelle Smyrne faite de savanes et de forêts équatoriales, aucune intervention massive de l’Occident, pas de missiles Tomahawks. Les gisements d’uranium, d’or et de diamants sont suffisamment bien gardés pour qu’une opération militaire d’envergure soit nécessaire.

Alors, que des innocents au Moyen-Orient soient tués avec du chlore, fusillés, décapités – ou que sais-je encore ? – assassinés par quelque satrape terroriste, potentats locaux ivres de religion, ou tyrans coutumiers du meurtre, leur mort est inévitablement instrumentalisée. Des cadavres réduits à l’état de prétexte, des braises attisant un feu devant lequel faire danser les fous et permettre de justifier des actions servant des intérêts moins philanthropiques que stratégiques !

 

[1] Rapport de Human Right Watch, https://www.hrw.org/fr/report/2017/07/05/meurtres-impunis/crimes-de-guerre-crimes-contre-lhumanite-et-la-cour-penale

Un livre sur l’histoire de l’Ordre des avocats vaudois

Les archives de l’Ordre des avocats vaudois ont été jalousement gardées durant un siècle. Écrire un livre sur cette corporation, vieille de 120 ans, était ainsi une occasion unique, ce d’autant plus que jamais auparavant une confrérie d’avocats suisse n’a accepté d’ouvrir les portes de son passé.

Intimement liés au pouvoir politique cantonal et fédéral, les avocats vaudois sont les héritiers d’une tradition remontant à plus de six siècles. Gardienne d’une culture humaniste et patricienne, animée par une profonde sensibilité aux libertés individuelles, leur confrérie s’est faite dès son origine le recteur d’une orthodoxie traduite au sein de ses usages, veillant aux pratiques de ses membres autant qu’à la stabilité de l’État de droit. Un Ordre qui a ainsi traversé l’entier du XXe siècle en étant confronté à ses grands enjeux, défiant les autorités fédérales en 1917 sur le plan de la sacro-sainte neutralité, s’opposant à l’antisémitisme des années 30, et forçant le gouvernement vaudois à moins d’arbitraire en 1944 à l’égard des internements administratifs.

Une histoire racontée dans le livre « Ordre des avocats vaudois, 120 ans entre tradition et justice », que j’ai eu la chance d’écrire au cours de ces derniers mois et qui vient de paraître !

 

 

Christophe Vuilleumier

Ordre des avocats vaudois, 120 ans entre tradition et justice

Papers-etc éditions

200 pages

Relié / 16,5 x 23,5

ISBN : 978-2-9701227-0-8

editions@papers-etc.ch

 

 

Une nouvelle sémantique carcérale française ?

Le Président Emmanuel Macron s’exprimait le 6 mars sur la politique carcérale de son pays, annonçant une série de réformes.

https://www.facebook.com/EmmanuelMacron/videos/2121326211433287/?hc_ref=ART1cTDyUZITf537LbYlKGjuVvO29nFoRTcE6rhp4vdCMXEGdjIkTL98AZYcqHJ75oY

Des réformes, mais plus sûrement une révolution pour un problème de société fondamental grevant les finances publiques, concernant les nombreuses professions de la justice, le destin des criminels et des délinquants et, bien entendu, les victimes et leur famille. Une révolution puisqu’il est question non seulement d’abolir les courtes peines de prison qui engorgent tant les établissements pénitentiaires que les contentieux des juges au profit de mesures tels amendes ou bracelets électroniques, mais également de renforcer la probation. Cette dernière, destinée à réinsérer le délinquant dans une normalité socialement admissible, à lui donner les moyens de donner un sens à sa vie pour la développer harmonieusement, demeure sous nos latitudes le parent pauvre du monde carcéral. Certes, les modèles scandinaves ont ouvert la voie très concrètement à ce principe depuis plusieurs années, certes la Suisse et de très nombreux pays européens y consacrent des moyens. Mais des moyens toujours très insuffisants. Une politique qui, pourtant, seule, permet d’extraire le délinquant de ses déviances et du milieu criminogène qui ouvre ses filets à « l’ex-tolard » le plus souvent professionnellement démuni et ostracisé, et potentiellement futur récidiviste.

Emmanuel Macron, au travers de son discours, a démontré non seulement sa compréhension du sens donné à l’emprisonnement qui se fonde sur trois piliers essentiels, punition, sécurisation du criminel, et réinsertion, mais il parvient en outre a en faire une synthèse extrêmement clair, critiquant sans concession le système qui prévaut en France et démontrant une nouvelle fois, fort de sa majorité politique, sa force de proposition.

Que ceux qui ne reconnaissent pas d’utilité aux sciences humaines en général et à la philosophie en particulier puissent en tirer une leçon et s’inspirer de cet esprit de synthèse qui caractérise un leader politique formé auprès du grand philosophe Paul Ricoeur !

Il est étonnant de constater que le Président des Français, parlant de prison et de politique pénitentiaire, n’évoque pas le philosophe Michel Foucault, dont le livre Surveiller et punir (1975) avait largement influencé les conceptions carcérales de la fin du XXe siècle. Serions-nous à l’aube d’une nouvelle sémantique carcérale ? Quoi qu’il en soit, si cette nouvelle politique que l’Élysée entend développer porte ses fruits, la France ne tardera pas à en mesurer les conséquences qu’on ne peut qu’estimer positives.

Un rééquilibrage dont les effets seront inévitablement ressentis en Suisse, laquelle enregistrait, entre 2014 et 2016, 1’196 Français condamnés pour un délit au code pénal sur le territoire et non titulaires d’un permis, un effectif occupant la quatrième place derrière les Yougoslaves, les Roumains et les ressortissants d’Afrique occidentale[1].

 

[1] https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/criminalite-droit-penal/justice-penale/personnes-condamnees.assetdetail.3543707.html

Les sociétés d’histoire vaudoises

Les sociétés d’histoire vaudoises se sont retrouvées le 3 mars aux Archives cantonales à Dorigny à l’initiative de la Société vaudoise d’histoire et d’archéologie. Un panorama des acteurs civils de l’histoire vaudoise, un exemple cantonal, emblématique des organisations savantes qui existent en Suisse parfois depuis plusieurs siècles, comme la Société d’Histoire de la Suisse romande, vieille de 1837.

Quelle est la demande en histoire, quelle est l’offre, quel est le public ? Voilà quelques thématiques débattues au cours d’une table ronde voyant intervenir Justin Favrod (Passé simple), France Terrier (SVHA) ou Béatrice Lovis (Patrimoine suisse, section vaudoise) pour ne citer que quelques-uns des orateurs.

Les sociétés savantes suisses enregistrent toutes (à l’exception notable de la Société d’histoire fribourgeoise invitée à cette journée comme observatrice) une baisse de leurs effectifs et connaissent des situations financières contrastées. Les signes d’un désintérêt progressif ? Et pourtant, jamais il n’y a eu autant de publications historiques. Quelle soit locale, régionale ou nationale, l’histoire semble ainsi une mode en expansion comme en témoigne l’aventure Passé simple, que plus d’un pensait vouée à l’échec et qui pourtant, en trois ans, enregistre plus de 2’000 abonnés. Serait-ce que la mondialisation, l’Internet-isation et la démultiplication des medias sociaux érodent les identités, attisant à contrario l’intérêt pour un passé auquel se rattacher ? Ces sociétés ne répondraient-elles alors plus à un modèle dans lequel s’investir faute de temps ? difficile de répondre !

Quoi qu’il en soit, les sociétés d’histoire viennent remplir des vides laissés par les universités helvétiques dont les départements d’histoire ciblent des thématiques spécifiques souvent éloignées de l’histoire nationale, à l’exception notable de l’Université de Lausanne, comme le rappelait Bernard Andenmatten, l’un des professeurs assistant à la journée. Alors que nous observons depuis plusieurs années un retrait progressif des sciences humaines au niveau des formations, les sociétés d’histoire maintiennent une mémoire commune, explorant par leurs travaux le passé de nos régions, récipiendaires de patrimoines constitués non seulement de collections mais également des sociétés elles-mêmes, tant il est vrai que celles-ci sont les héritières d’une tradition séculaire et les inventeurs de spicilèges multiples et originaux. Certaines d’entre elles, comme Patrimoine suisse, section vaudoise, sont particulièrement actives, allant même jusqu’à « se substituer au Service des monuments et des sites » selon la responsable de cette association de défense du patrimoine.

Recenser les forces, dépasser les clivages, former des solidarités, fédérer les associations, telles sont les conclusions d’une journée que plus d’un considéreront comme les Assises des sociétés d’histoire vaudoises !

 

DAMNATIO MEMORIAE

 

Je publiais il y a quelques jours un article sur les archives disparues de la P-26, entraînant commentaires et prises de position sur la nature et la légitimité de cette armée de l’ombre d’un autre temps. Un article, toutefois, sur la disparition d’archives et non sur la P-26 à proprement parlé !

Car ce n’est certes pas dans un article que l’on pourrait dépeindre tous les facteurs historiques sociologiques, économiques certainement, ou stratégiques qui ont prévalu à la création de cette entité que certains considèrent comme l’œuvre de patriotes, et d’autres comme une force armée illégitime promue par des mouvances nationalistes. L’histoire jugera, pourrait-on dire. Mais comment en faire l’histoire si les archives ont disparu ? Bien sûr, Martin Matter avait publié un livre sur le sujet « Le faux scandale de la P-26 », aux éditions Slatkine en 2013. L’auteur réhabilitait ce « projet de résistance clandestine en cas d’invasion ». Mais que cette entité ait été légitime ou pas, la disparition d’archives comportant des informations essentielles à la compréhension de ce passé fausse inévitablement notre vision de ce dernier.

Car oblitérer les témoignages du passé n’empêche pas l’histoire de remonter à la surface, une histoire dès lors très largement partielle et donc partiale, dont le degré de fantasmes se mesure à l’aune des disparitions de sources ! Et les exemples ne manquent pas.  Nul n’ignore que l’entreprise genevoise Tavaro, malgré les éliminations des archives concernant la période de la Seconde guerre mondiale, livra à l’Allemagne nazie des fusées d’obus anti-aériens pour un montant de 52 millions de francs suisses[1]. La destruction d’une partie des archives de cette entreprise devait entraîner une aura extrêmement négative noircissant un tableau qui ne l’aurait peut-être pas été autant puisque ce commerce n’avait rien d’illégal, la neutralité de la Suisse et l’interdiction d’exporter des armes ne concernant alors que le pays et non les entreprises privées.

A contrario, certains jouèrent le jeu, comme BMW ou Hugo Boss qui, en lieu et place d’une tabula rasa peu constructive de leur passé, préférèrent faire amende honorable en le reconnaissant et en finançant des recherches sur leur histoire[2]. Ces aveux, loin d’attirer l’opprobre sur ces entreprises, allaient au contraire servir leur image de marque. Un pari sur le patrimoine identitaire oscillant entre les contraintes du passé et le marketing commercial diront certains, mais un exercice permettant de faire taire toute reconstruction déformée, tout fantasme dessinant les contours d’un passé sombre et peu glorieux.

L’histoire de la P-26 ne plonge évidemment pas dans les abîmes auxquels ces trois exemples se réfèrent, mais il n’en demeure pas moins, pour le cas qui nous occupe, que cacher certains pans du passé ne peut qu’attiser curiosité, fût-elle malsaine, polémiques basées sur des jugements à l’emporte-pièce, et postulats invérifiables impliquant toute et n’importe qui. La destruction d’archives sensibles ne peut être donc qu’une « pratique à rebours de toute éthique historique », disais-je dans mon article précédent, mais également une pratique pouvant se révéler dangereuse.

 

[1] Benedict Frommel, L’usine Tavaro, Étude patrimoniale d’un ancien site industriel, t. 1, Genève, 2002.

[2] Joachim Scholtyseck, L’ascension des Quandt, Munich, 2011. Roman Köster, Hugo Boss, 1924-1945: die Geschichte einer Kleiderfabrik zwischen Weimarer Republik und Drittem Reich, Munich, 2011.