L’épidémie de 1957 en Suisse

A la fin de l’année 1956, une épidémie de grippe éclatait en Asie du Sud-Est alors que l’Europe était encore sous le choc de l’insurrection de Budapest et de la crise de Suez, et suivait semaine après semaine la situation en Algérie avec l’opération Djenad menée par les Français dans la forêt d’Adrar au mois d’octobre.

Et lorsque l’épidémie s’étendit à Singapour au mois de février 1957, infectant quelques 250’000 personnes, rares furent les personnes en Occident à remarquer la découverte réalisée par des scientifiques de Melbourne, Londres et Washington qui venaient d’identifier un nouveau virus, une grippe A de type (H2N2). L’actualité tout entière était portée vers d’autres préoccupations !

Et pourtant, la catastrophe était en marche et ne pouvait plus être stoppée. L’épidémie atteignait les États-Unis au mois de juin, entraînant en quelques semaines prêt de 70’000 morts.

Le monde était contaminé en six mois !

Fièvre, pneumonie, œdème pulmonaire, insuffisance respiratoire, un lexique qui nous est aujourd’hui familier allait être décliné sur les cinq continents. En France, la maladie devait causer la mort, selon les estimations réalisées à cette époque, de plus de 10’000 personnes. Des chiffres à prendre avec précaution tant il est vrai que si les décomptes réalisés de nos jours dans le cadre de la pandémie de Coronavirus sont soumis à des appréciations et des méthodologies fluctuantes selon les pays, ils l’étaient d’autant plus il y a soixante ans ! L’OMS allait ainsi estimer le nombre de morts de la grippe de 1957 à environ 2 millions, certains spécialistes avançant le chiffre de 4 millions, avec environ 20% de la population mondiale infectée.

L’épidémie de virus A (H2N2) communément appelée « Grippe asiatique » après avoir été baptisée « Grippe A/Singapour/57 » puis « Grippe A/Tokyo/57 » devait flamber jusqu’en 1958, et circuler durant encore onze ans à travers le monde avant de voir une mutation générant une nouvelle pandémie en 1968, dite « grippe de Hong Kong », bien moins mortelle.

Et en Suisse

En Suisse, le virus de la grippe asiatique était identifié pour la première fois le 9 septembre 1957 chez des écoliers bernois. Dès lors, le service fédéral de l’hygiène public allait recenser régulièrement de nouveaux foyers à travers l’ensemble du pays[1]. Dans la semaine du 29 septembre au 5 octobre 1957, la Confédération annonçait 13’726 cas de grippe, contre 5’931 la semaine précédente, et cinq morts[2]. La semaine suivante, le nombre de personnes infectées se montait à 25’580. Sept malades devaient mourir[3]. Une situation bien meilleure qu’en Angleterre par exemple, qui, le 22 octobre déplorait 591 morts, cumulant ainsi un résultat sinistre de 1787 morts depuis le début de la crise[4].

Les autorités fédérales répliquèrent rapidement en faisant produire dès le mois d’octobre un vaccin polyvalent contre l’influenza par l’Institut sérothérapique et vaccinal suisse de Berne dans le but d’entamer une vaccination de masse[5].

Du temps pour produire suffisamment de vaccins était toutefois nécessaire, délai durant lequel la maladie ne chôma pas. A Genève, à la fin du mois de novembre 430 nouveaux cas étaient enregistrés, puis 241 la semaine suivante avec treize morts en ville et dans les campagnes[6]. Et si l’épidémie semblait être enrayée à Genève à la veille de Noel, alors qu’un Genevois sur sept avaient été atteint[7], tel n’était pas le cas à Zurich qui au même moment décomptait 1’046 cas[8].

Malgré la pandémie, ni la Confédération, ni les cantons ne devaient prendre de mesure de quarantaine – à l’exception de quelques classes d’école dans lesquelles des cas s’étaient déclarés – le médecin-chef du service des écoles du canton de Genève résumant ainsi la situation :

 

« L’épidémie de grippe ne justifie pas pour le moment la fermeture des écoles. Cette mesure serait même défavorable, beaucoup d’enfants dont les parents travaillent risqueraient d’incuber la grippe en jouant dans la rue »[9]. Évidemment la PS4 n’existait pas encore !

 

Les systèmes sanitaires helvétiques suivaient toutefois de prêt l’épidémie et communiquaient avec moult précisions ses différents aspects. En septembre, le Journal de Genève publiait ainsi un très long article scientifique du docteur Pierre Rentchnik dans sa rubrique « Vie médicale »[10]. La télévision suisse dont le service régulier avait débuté le premier janvier 1958 dans trois studios, à Genève, Zurich et Lugano devait également relayer les informations concernant la grippe.

Le calme, tout au long de ces mois de maladie, devait prédominer dans la société helvétique. 1% des malades seraient pourtant hospitalisés, mais l’inexistence de réseaux sociaux, évidemment, permit d’éviter d’attiser les peurs au sein de la population dont le comportement ne changea guère. Il est vrai que l’absence de mesures fortes, comme cela avait été le cas en 1918 lors de la grippe espagnole, n’avait pas mis les esprits en ébullition. Et l’épidémie, au demeurant, devait rester bégnine avec, par exemple, cinquante morts à Genève entre l’automne 1957 et le printemps 1958[11].

La létalité de la grippe de 1957, qui s’éleva à 0,37 %, devait pourtant servir de référence, notamment pour l’élaboration du Plan suisse de pandémie Influenza [12].

 

 

 

[1] Gazette de Lausanne, 21.07.1957.

[2] Journal de Genève, 11.10.1957.

[3] Journal de Genève, 18.10.1957.

[4] Journal de Genève, 22.10.1957.

[5] Journal de Genève, 24.10.1957.

[6] Journale de Genève, 04.12.1957.

[7] Journal de Genève, 03.01.1958.

[8] Journal de Genève, 06.12.1957.

[9] Journal de Genève, 19.10.1957.

[10] Journal de Genève, 28.09.1957.

[11] Journal de Genève, 11.02.1959.

[12] Plan suisse de pandémie Influenza. Stratégie et mesures pour la préparation à une pandémie d’Influenza, 5e édition, Confédération suisse, 2018.

Planète Virus

L’attente, l’attente pour ceux qui se sont retranchés chez eux, l’attente de voir la vague arriver, de savoir si nous serons submergés par ce tsunami invisible ; l’attente de savoir si, nous aussi, nous serons malades. L’attente pour ceux qui, infectés, parviennent dans l’univers immaculé d’un hôpital et qui espèrent en sortir un jour, l’attente pour leur famille angoissée ; l’attente pour tous ces héros anonymes qui affrontent ce mal et dont les blouses blanches ne sont le garant de rien ; l’attente pour ceux qui, contraints de faire fonctionner notre société, se retrouvent confrontés à une insécurité presque palpable que seule une épidémie est en mesure d’initier. L‘attente également pour ces détenus incarcérés en nombre et dont la promiscuité ne leur promet aucune échappatoire si le virus franchit les murs de leur prison ; l’attente pour ceux qui, coincés dans un pays étranger, songent à Robinson ; l’attente encore pour les politiques devant prendre des décisions lourdes de conséquences en espérant le moment le plus opportun. L’attente d’une fatalité que l’on espère oublieuse d’un rendez-vous auquel chacun d’entre nous est convoqué.

Voilà notre apocalypse, révélant peu ou prou la nature de bon nombre d’individus : volontaires mus par une bienveillance spontanée, inconscients imaginant que la pluie ne mouille que le voisin, renfrognés ne vivant que par la critique, capitaines d’entreprise ou de bataillon se démenant au cœur d’une guerre sans ligne de front, philosophes ne sachant de quoi sera fait le lendemain. Chacun conjure l’angoisse qui, soir après soir, vient peu à peu.

Le caléidoscope des réactions humaines se mesure à l’aune de notre civilisation, reflétant générosité et égoïsme, talents et bêtises, noblesse et perfidie, efficacité et chaos. D’aucun en observe les portées en ces jours inscrits hors de notre temps séculaire. Et, au gré des heures à venir, des semaines, peut-être des mois, cette attente fera tomber les masques de bien des personnes, de notre société surtout, mettant en lumière nos forces et nos travers de la manière la plus triviale.

Et puis, lorsque tout sera terminé, car ce jour viendra, nous nous souviendrons. Et comme pour le 11 septembre, il y aura le temps d’avant et le temps d’après le virus. Bien sûr, les juges auto-proclamés et les censeurs auront alors beau jeu d’accuser, de compter et de pérorer – ne le font-ils pas déjà à présent ? – mais le plus important résidera dans l’apprentissage qu’il nous faudra entamer et dont chacun d’entre nous voudra bien fixer les enjeux : reconnaître notre force de réorganisation qui, bon an mal an, apparaît incroyablement dans la soudaineté d’une catastrophe planétaire, mais aussi notre fragilité, nous qui pensions que notre civilisation était à l’abri de phénomènes oubliés dans les livres d’histoire ; accepter que l’argent ne doit être qu’un outil au service de l’homme et non une fin en soi ; s’autoriser à admettre que nous ne maîtrisons pas tout et que dès lors nous aussi pouvons être les jouets du destin ; se rappeler comme l’a fait le Conseil fédéral que la devise de notre pays est « Un pour tous, tous pour un » ; et puis, par-dessus tout, faire taire notre arrogance devant l’immensité d’incertitudes où nous plonge notre attente.

Quelles seront les conséquences du Coronavirus lorsque l’épidémie sera terminée ?

Nous assistons, largement impuissants, à l’impact extraordinaire de l’épidémie de Covid-19 sur nos sociétés occidentales, grippant l’économie, les medias, le quotidien de nombreuses personnes et maintenant l’ensemble de l’Italie. Les autorités politiques surréagissent-elles à l’égard de cette maladie qui, comparée à d’autres fléaux, semble bien anodine ? Et, l’est-elle, anodine ? Il est évidement trop tôt pour mesurer toute la portée de cette épidémie dont le nom, Covid-19, rappelle involontairement les titres de quelques films de science-fiction des années septante[1].

Si une frange de la population estime excessives les mesures prises par les autorités, il n’en demeure pas moins que les événements actuels sont phénoménaux et historiques, ne fut-ce que sous l’angle des mesures prises dans les pays occidentaux puisqu’il faut remonter à 1918 pour observer une mobilisation de cette ampleur. Car pour les scientifiques, un grand nombre de médecins et l’OMS, dont les avis influent peu ou prou sur les décisions politiques, l’une des références paroxysmiques en la matière demeure la grippe de 1918 avec ses 50 millions de morts. Une catastrophe redoutée alors qu’un phénomène épidémique présente des inconnues inquiétantes, expliquant largement les mesures de protection prises actuellement. Des mesures qui mettent en lumière l’antagonisme entre le corps de l’individu que ces mesures entendent protéger, et le corps social impacté moins par le virus que par lesdites mesures. Ces moyens de protection, relativement triviaux, notamment la quarantaine, demeurent en l’occurrence les mêmes que jadis tant il est vrai que pour ralentir une expansion de cette nature, les méthodes les plus simples sont généralement les plus efficaces.

Alors, nous avions déjà les djihadistes, les crises financières, les mutations environnementales, les exodes de réfugiés ainsi que les famines et les guerres, et maintenant, pour parachever cette chevauchée des quatre cavaliers de l’Apocalypse, la maladie endémique. En vingt ans, notre monde a connu de multiples contractions remodelant progressivement nos champs de références, nos valeurs et les aspirations d’un grand nombre, générant une volatilité dans la plupart des domaines. L’historienne Anne Rasmussen, dans le Monde[2], revenait ainsi il y a peu sur l’usage des frontières à travers le temps lors de maladies contagieuses, et il est vraisemblable que nous soyons les témoins au cours de ces prochaines années de nouvelles mutations inhérentes à ces multiples facteurs auxquelles l’épidémie actuelle participera : progrès scientifiques notables, évolutions culturelles, prises de conscience, mais également, à contrario, règlements sanitaires liberticides, récupération politique visant des objectifs xénophobes, radicalisations politiques, régulations déshumanisantes. De multiples changements avaient suivi l’épidémie de grippe espagnole en 1918, indépendamment de la guerre qui se terminait alors, et il y a peu de raisons de penser, à priori, qu’il en aille autrement de nos jours.

Il suffit d’un bref survol sur le continent pour constater que tel est déjà le cas avec la prise en otage de milliers de personnes entre la Turquie et l’Union européenne dont le traitement aux confins de la Grèce est une honte pour la Vieille Europe. Celle-ci, pourtant, devrait se souvenir de son histoire mais, bien au contraire, elle semble frappée d’amnésie en faisant le choix de renforcer le dispositif sécuritaire à ses marges en octroyant de nouveaux financements à Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, en oubliant le droit international humanitaire, la convention des droits de l’homme et la convention de 1951 portant sur les réfugiés. Ce glissement des principes humanistes dont nous nous prévalions il y a encore quelques années et qui, à présent, est soumis à une réal-politique odieuse, n’est pas absent de la Suisse dont les chambres fédérales proposent une nouvelle batterie de mesures pour lutter contre le terrorisme[3]. Une initiative louable tant les séides de l’Etat islamique, de Boko Haram et d’autres groupuscules extrémistes ont démontré leur dangerosité et leur folie meurtrière au cours de ces dernières années, mais qui s’exprime en portant atteinte aux droits fondamentaux et aux droits humains comme le dénonce la plate-forme des ONG suisses pour les droits humains. Une loi pouvant entraîner des mesures de police draconiennes sur la simple base de présomptions élargies à des mineurs de 15 ans, voire de 12 ans selon la situation, confinant à l’arbitraire ! Nous pourrions multiplier les exemples !

Si le Covid-19 pèse sur nos existences et pèsera encore quelque temps, le plus grand danger ne relève-t-il pas de nos angoisses eschatologiques qui fluctuent largement au gré des medias et qui nous poussent à nous retrancher dans des citadelles que nous aimerions interdites à toute forme d’altérité ?

[1] THX 1138 de George Lucas.

[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/06/coronavirus-derriere-l-enjeu-de-la-quarantaine-se-profile-toute-l-histoire-de-l-usage-que-les-etats-ont-fait-de-leurs-frontieres_6032090_3232.html

[3] https://www.admin.ch/opc/fr/federal-gazette/2018/6469.pdf

Genève à l’heure de la grippe espagnole de 1918

Si le coronavirus fait trembler le monde sous l’effet catalyseur des medias, alors même que son taux de mortalité semble osciller à moins de 1% selon les médecins, il ne peut guère être comparé à l’épidémie de grippe espagnole de 1918 autrement plus meurtrière ! Quelles furent les conséquences de cette dernière à Genève ?

Au début du XXe siècle, les maladies épidémiques « historiques » comme le choléra ou le typhus étaient encore fréquentes en Europe, mais si les fléaux se succédaient, la Suisse restait largement épargnée. En 1910, le choléra s’était répandu dans le monde comme une traînée de poudre, causant des dizaines de morts en Italie, et près de 80’000 victimes dans l’ancien Empire allemand. La Turquie, l’Empire austro-hongrois, le Yémen, l’Égypte, le choléra était alors partout, ne cédant sa place qu’en Manchourie où la peste pulmonaire faisait des ravages. En 1911, l’Espagne était touchée à son tour par le choléra, entraînant l’exode de centaines de familles dans le sud de la France, avant de voir l’apparition d’un nouveau fléau, le typhus, qui allait frapper près de 2’500 personne en l’espace de quelques jours. Le typhus devait également se répandre en Suisse mais de manière plus modeste parmi les ouvriers du tunnel du Lötschberg, ainsi qu’à Hérémence, dans le cœur du Valais.

En 1912, l’Occident réagissait enfin. Plusieurs pays organisèrent en janvier une conférence sanitaire internationale à Paris. Une convention devait être signée sur la base du rapport du docteur Calmette, alors directeur de l’Institut Pasteur à Lille, réglant les mesures sanitaires afin d’enrailler les propagations, plus particulièrement de trois maladies pestilentielles : la peste, le choléra et la fièvre jaune. La Suisse, quant à elle, devait mettre une année de plus à consolider son système sanitaire. Le peuple allait ainsi devoir se prononcer sur un nouvel article constitutionnel concernant la lutte contre la maladie et les épizooties donnant à la Confédération la possibilité de légiférer de manière centrale sur les mesures de police sanitaire à prendre contre les maladies transmissibles. Des dispositions communes à l’ensemble du pays pourraient dès lors être envisagées pour lutter contre des affections. L’attention portée à la santé de la population venait de passer un nouveau cap !

Et si le conflit qui éclata en 1914 estompa les craintes liées aux épidémies, la crise de la Grippe espagnole replaça abruptement le sujet sur le devant de la scène.

Alors que la guerre avait bouleversé l’Europe, suivie par les déplacements de populations, de soldats démobilisés, de blessés, de prisonniers et de réfugiés entraînant le désordre et la confusion à travers le continent, le nouveau fléau devait tuer près de cinquante millions de personnes, agonisant dans de fortes fièvres entraînées par des pneumonies ou des surinfections bronchiques bactériennes. Cinquante millions de morts en quelques mois à peine, alors que la guerre avait tué près de dix-neuf millions de personnes en quatre ans[1] (Cette estimation réalisée par l’institut Pasteur a depuis lors été réactualisée par de nouvelles recherches démontrant que ce serait près de 100 millions de personnes que l’épidémie aurait tué à travers le monde).

Originaire d’Asie ou des Etats-Unis, les spécialistes se perdent en conjectures, l’épidémie qui aurait débuté au printemps 1918 allait toucher la Suisse en deux vagues, infectant quelques deux millions de personnes et entraînant le décès de 24’449 personnes entre juillet 1918 et juin 1919. Plus meurtrière que la Première Guerre mondiale, cette épidémie, considérée comme la pire catastrophe démographique du XXe siècle, devait générer de multiples réactions dans les différentes régions suisses.

Genève, à la fin de l’année 1918, attendait la fin de la guerre. Lieu de passage par où transitaient des blessés rapatriés et des militaires étrangers internés, la cité abritait également une communauté étrangère importante faite de déserteurs, quelques 7’000 en 1917, et d’un milieu plus ou moins interlope se fondant au sein de la population. La ville connaissait par ailleurs une situation économique difficile, comme dans presque l’ensemble du pays, provoquant des tiraillements politiques intenses et des craintes de plus en plus fortes portant sur les syndicalistes et les communistes.

Mais le canton devait être confronté à un défi autrement plus lourd, notamment à l’égard de ses capacités sanitaires, à la fin de l’année 1918. Alors que l’armistice résonnait aux clochers de toutes les églises du Vieux Continent le 11 novembre, l’épidémie la plus dramatique que l’Europe avait connu depuis la peste noire de 1348, la Grippe espagnole, débutée dès le mois de juillet prenait de l’ampleur au courant de l’automne. Au cœur de l’été, le 6 juillet, 500 personnes atteintes de grippe avaient déjà été hospitalisées à Genève entraînant une vague de solidarité au sein de la population. Une campagne de dons avait ainsi été levée au cours de ce mois alors que l’automobile-club demandait quant à lui que les propriétaires de voiture puissent mettre ces dernières à la disposition des médecins avec un chauffeur[2]. D’autres encore, profitèrent de cette épidémie pour développer des médicaments de fortune et gagner de l’argent.

Pour faire face à la monté en puissance de l’épidémie, dont les autorités ne mesurèrent que tardivement la portée, la Commission sanitaire genevoise, au cours de l’automne, devait proposer au Conseil d’État de fermer les écoles, d’interdire les spectacles et les cinémas ainsi que les réunions publiques, et d’autoriser les cultes sous certaines conditions. Si le phénomène n’était pas fondamentalement nouveau – certains vieux médecins, comme Henri-Clermont Lombard, se souvenant des épidémies de grippes estivales de 1831 et 1837, ou encore de 1847 qui avaient touché le tiers de la population genevoise et tué de très nombreuses personnes[3] – personne, pourtant, ne se doutait alors de l’ampleur de cette nouvelle crise.

Les chiffres relevés dans les registres de décès portant sur l’année 1918 et 1919 font écho à cette montée en puissance. On relève en effet une intensification du nombre de morts à partir de l’automne 18. On recense ainsi quelques 2’490 décès entre septembre 1918 et mars 1919, soit plus de 26 morts pour 1’000 personnes, alors que la moyenne du taux brut de décès pour l’ensemble du pays pour ce même intervalle de temps était, selon l’Office fédéral des statistiques, de 23 morts pour 1000[4] (Pour rappel, ce taux de mortalité se monte en 2017 à Genève à 6,8 pour 1000). Une mortalité donc plus importante que les années précédentes et suivantes, inhérente à l’épidémie, et une caractéristique genevoise avec son taux plus élevé que dans le reste du pays, vraisemblablement causée par la concentration de population dans la cité. Certains quartiers furent-ils plus touchés que d’autres ? Difficile de répondre à cette question mais il apparaît que la plupart des décès se déroulèrent au sein de l’hôpital cantonal, lequel devait rapidement être saturé par le nombre de patients.

Aussi, dès le mois de septembre, les autorités cantonales sollicitèrent l’armée afin de pouvoir utiliser la caserne des Vernets pour y installer une partie des « grippés ». L’état-major allait toutefois refuser de se passer de ses bâtiments, craignant de devoir héberger des soldats atteints par l’épidémie. La sollicitation de l’hôpital cantonal qui souhaitait le retour des médecins mobilisés pour lutter contre l’épidémie, allait être tout autant refusée.

Les besoins de la population étaient pourtant criants. Le service d’hygiène genevois recensait ainsi quatre-vingt-trois nouveaux cas le 3 octobre. Dépassé par les événements, l’hôpital cantonal qui enregistrait dans son personnel des victimes, tel le chef de clinique Henry D’Arcis[5], dut se résoudre à prendre des mesures drastiques. Ne disposant pas de suffisamment de lits, on utilisa les corridors pour y loger les malades, mais malgré les solutions de fortunes développées par les médecins, la situation allait tourner au drame, emportant des familles entières comme les Babel qui perdirent cinq de leurs membres au cours de l’hiver 1918, ou les Baud dont huit membres décédèrent entre octobre et novembre 1918. La crise était telle que le service du téléphone fut interrompu entre midi et deux heures, ainsi qu’entre six heures et huit heures du soir, quarante employés sur cent étant alors malades. Le 18 octobre, le service d’hygiène dénombrait trois-cent cinquante nouveaux cas de grippe. Et à la fin du mois, Genève comptait 10’189 cas de grippe espagnole[6], soit environ 7% de sa population. Genève voyait alors près de 160’000 habitants[7].

Faute de place, les autorités ne tardèrent pas à demander aux médecins de n’hospitaliser que les cas les plus graves, laissant les autres entre les mains du hasard. La crise de la Grippe espagnole mettait ainsi en lumière de manière cruelle le manque de place qui régnait au sein de l’hôpital[8].

On pourrait s’étonner que les structures qui avaient servi à l’accueil des blessés de guerre les mois précédents, notamment au Grand-Lancy et à Pregny qui pourtant avaient accueilli plusieurs centaines de soldats étrangers[9], ne furent pas réutilisées lors de cette épidémie. Faute de documents ou d’archives à cet égard, on ne peut que se perdre en conjectures et estimer que la nature de la crise autant que l’absence de financement, lesquels avaient été assurés par les nations étrangères lors de l’internement des soldats français et allemands, n’avaient pas permis ce recours.

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelles furent les conséquences de l’épidémie ?

Palliant le manque de places dans les cliniques et l’hôpital, les infirmières visiteuses de la Croix-Rouge autant que le service de ville de Marguerite Champendal œuvrèrent sans relâche au chevet des malades, recrutant d’aventure les bonnes volontés qui se proposaient spontanément.

Dans une Genève traumatisée par la pandémie et ayant abrité deux ans durant des soldats étrangers blessés hors des cadres hospitaliers, des mesures concrètes ne devaient pas tarder. Le 15 janvier 1920, après de multiples séances menées par le docteur Frédéric Guyot, président de la section genevoise de la Croix-Rouge, celle-ci instituait le dispensaire d’hygiène sociale, à la rue des Corps-Saints, devant soutenir les efforts des trois infirmières-visiteuses fonctionnant depuis 1893. Œuvrant tant au sein du dispensaire qu’à domicile, les trois infirmières allaient dans un premier temps enseigner l’hygiène et la propreté, développant des trésors de prévention et secondant les médecins leurs de leurs consultations gratuites auprès de la population (Dans la seconde partie du XXe siècle, le dispensaire de 1920 après avoir subi plusieurs évolutions devenait le SASCOM et intégrait la Fondation des services d’aide et de soins à domicile, devenue en 2013 l’Institution genevoise de maintien à domicile, plus connue sous le nom d’Imad, l’un des piliers fondamentaux actuel de la politique socio-sanitaire du canton).

Par ailleurs, le Conseil fédéral allait promulguer un arrêté, le 18 juin 1920, créant un service sanitaire aux frontières dépendant de l’armée destiné à « dépister les malades ou les suspects et de les signaler aux services d’hygiène cantonaux qui doivent à leur tour prendre des dispositions pour empêcher la propagation des épidémies dans l’intérieur du pays »[10].

L’épidémie avait provoqué une prise de conscience au sein des autorités, mais également un choc psychologique durable.

En septembre 1940, alors qu’une nouvelle guerre faisait rage en Europe, le Conseil fédéral, dont les membres avaient tous vécu l’épisode de la Grippe espagnole 21 ans auparavant, avait ainsi encore renforcé son dispositif sanitaire aux frontières dans le but d’empêcher la pénétration des maladies contagieuses en Suisse. Une angoisse d’autant plus grande que le spectre de la grippe espagnole et des épidémies était rappelé par la presse qui rapportait régulièrement à l’attention des lecteurs les foyers de maladies infectieuses en Europe et dans le monde.

Ainsi, la Gazette de Lausanne écrivait dans ses colonnes, en 1933, que le typhus avait tué quelques 12’000 personnes en Sibérie, suivi quelques mois plus tard par une épidémie de peste bubonique en Mandchourie emportant 600 personnes. En février 1935, ce journal indiquait encore que la grippe avait causé la mort d’une centaine de personnes à Saragosse. En janvier 1937, la presse allait revenir sur la grippe, signalant que les foyers principaux se trouvaient en Allemagne, en Angleterre, au Danemark et aux Pays-Bas, précisant par ailleurs que le Reich avait enregistré plus de 500 morts. En 1938, c’est à nouveau d’une épidémie de typhus dont il est question, qui se développe alors en Angleterre.

La crainte de la contagion était ainsi une réalité dans la Suisse des années 40. Au sein même du Conseil des États, certains parlementaires s’étaient inquiétés de la situation sanitaire de la Confédération, notamment eu égard au rationnement alimentaire de la population et des épidémies qui pouvaient en découler. Une peur qui allait être instrumentalisée dans le cadre de la politique menée sur la problématique des réfugiés. En 1942, l’un des arguments mit en avant par les autorités fédérales, et plus particulièrement par Éduard von Steiger pour fermer les frontières, serait en effet le danger de propagation de maladies contagieuses susceptibles d’être portées par des populations indigentes.

 

[1] Voir Johnson N.P., Mueller J. « Updating the accounts: global mortality of the 1918-1920 “Spanish” influenza pandemic. », Bull Hist Med., printemps 2002, 76(1), p. 105-15. Hervé de Weck, «Avril 1918 – février 1919, la grippe espagnole a tué plus que la guerre!», in Bulletin de la Société jurassienne des officiers février 2009, p. 39-41.

[2] Journal de Genève, 26 juillet 1918.

[3] Journal de Genève, 12 juillet 1918.

[4] https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/population/naissances-deces/mortalite.html

[5] Journal de Genève, 13 août 1918.

[6] Journal de Genève, 27 septembre 1918, p. 2 / 3 octobre 1918, p. 2 / 8 octobre 1918, p. 2 / 22 octobre 1918, p. 2 / 22 novembre 1918, p. 2.

[7] Voir Recensement fédéral de la population, 1er décembre 1960, 9ème volume, canton de Genève, Berne, 1963.

[8] Archives de l’Hôpital universitaire du canton de Genève, Commission administrative de l’hôpital cantonal de Genève, PV, No 8, 1917-1922, fo. 43 / fo 46 / fo 60.

[9] Champel 192 / Genève 1690 / Grand-Lancy 160 / Pregny 188 / Troinex 10 / Veyrier 82

[10] Journal de Genève, 3 mars 1942.

Le consulat nazi de Genève

Nous connaissons, assez étonnamment, relativement mal l’histoire du consulat nazi de Genève. Assez étonnement si l’on considère le rôle que joua la Cité de Calvin, ancien siège de la SDN, et véritable « nid d’espions » durant la guerre ! Un projet de recherches spécifique m’a mené à entamer une investigation parallèle portant sur cet établissement consulaire dont je livre ci-dessous quelques résultats.

 

Au Conseil d’Etat Genève

PAR ARRETE DU 8 MAI CONSEIL FEDERAL A ORDONNE LA FERMETURE DES REPRESENTATIONS ALLEMANDES EN SUISSE – STOP – VEUILLEZ PRENDRE LES MESURES FAISANT L’OBJET DE NOS LETTRES 1 MAI ET 7 MAI 1945 CONCERNANT FERMETURE DES CONSULATS – ETABLISSEMENT DE L’INVENTAIRE ET REPRISE DES BIENS DE L’ETAT ALLEMAND AINSI QUE RETRAIT DES PRIVILEGES CONSULAIRES DES FONCTIONNAIRES – STOP

Berne le 8 mai 1945, Département politique fédéral

 

Telle est la teneur du télégramme que le Conseil d’Etat genevois recevait le 8 mai 1945 de la part du Département politique fédéral. Hitler était mort le lundi 30 avril précédent. Le Conseil fédéral avait pris des mesures dès le lendemain, et ordonnait huit jours après le suicide du Führer la fermeture des représentations allemandes sur le territoire helvétique.

Le 9, un inspecteur fédéral accompagné du secrétaire général du département de justice et police genevois, M. Guillermet, d’un commissaire de police, du chef de la sûreté et de plusieurs gendarmes procédait à la fermeture du consulat sis au 6-8 rue Charles Bonnet non sans avoir procédé à une fouille complète des locaux. A 14h45 de ce même jour, les fonctionnaires suisses commençaient à dresser l’inventaire sous les yeux du consul général Herbert Siegfried, qui était venu remplacer le consul Wolfgang Krauel dans la cité lémanique en 1943, et de ses deux collaborateurs directs, les consuls Gottfried von Nostitz et Werner von Holleben. Outre les meubles, le matériel de bureau, des effets personnels, un revolver, des archives et les dossiers courants du consulat, les gendarmes saisirent l’argent contenus dans les coffres, qui fut versé au Département de Justice et police contre quittance, ainsi que la somme de 19’761.55 CHF remise directement par le consul général, un montant non comptabilisé dans les livres du consulat et destiné exclusivement à la Croix-Rouge allemande. Ce pactole allait être confié à M. von Holleben – l’un des anciens collaborateurs de Konstantin von Neurath lorsque ce dernier avait été Reichsprotektor de Bohême-Moravie – responsable des affaires de la Croix-Rouge allemande à Genève [1].

 

Le service allemand de l’agence centrale des prisonniers de guerre de la Croix-Rouge avait en l’occurrence été déplacé dans le bâtiment électoral en juillet 1943 où s’afféraient de nombreux collaborateurs dans les milliers de dossiers en souffrance. En 1943 justement, à l’issue de la campagne de Tunisie menée par les Alliés, entre le 17 novembre 1942 et le 13 mai suivant, le service allemand ouvrait des milliers de nouveaux dossiers. Washington, au mois d’août 1943, avait communiqué à Genève les noms de 45’000 allemands, capturés au cours des combats, entraînant un effort exceptionnel de la part du service allemand de l’agence centrale qui allait photocopier les « radiogrammes » et dresser de nouvelles fiches [2].

Comité international de la Croix-Rouge, agence centrale des prisonniers de guerre: fichiers [Bibliothèque de Genève, vg p 3232]

Des scellés furent alors posés sur le coffre-fort du consul général Siegfried, ainsi que sur les portes du consulat, dont l’écusson à croix gammée fut bien évidemment retiré. Le secrétaire général du département de justice et police genevois communiquait encore au consul général les instructions du Conseil fédéral concernant les mesures à prendre à l’égard des chefs des représentations allemandes en Suisse et du personnel de ces dernières (possibilité de quitter la Suisse ou de se mettre en règle avec les autorités compétentes de la police des étrangers pour un séjour en Suisse sans privilèges et immunité consulaires). Le Deutsches Heim [3], à la rue du Rhône, et les domiciles des chefs de cette association, véritable foyer du nazisme allemand à Genève, allaient être également perquisitionnés par les inspecteurs de la brigade politique qui saisirent des dossiers et apposèrent des scellés sur les portes de l’organisation [4].

Le Contrôle de l’habitant du canton de Genève allait ensuite demander à la police des renseignements spécifiques sur les membres du consulat allemand et leur inclination politique respective. Le consulat comptait alors, en mai 1945, quelques dix-sept fonctionnaires et sur ce nombre six personnes n’étaient pas – pour reprendre les termes utilisés par le département de justice et police – de fervents nazis, l’une, la secrétaire de Werner von Holleben, et ancienne institutrice des enfants du consul précédent Wolfgang Krauel, étant même suspecte aux yeux des nazis du consulat pour ses tendances trop souples. Un autre, Wolfgang L., s’il ne semblait, quant à lui, pas un grand zélateur du national-socialisme avait tout de même été préposé, lors de sa fonction précédente au consulat de Lausanne, à l’engagement de main d’œuvre pour l’Allemagne.

Et sur les onze autres fonctionnaires, le consul Herbert Siegfried, ancien secrétaire de Ernst von Weiszäcker, un collaborateur de Ribbentrop condamné plus tard comme criminel de guerre et jugé coupable de la déportation de Juifs à Auschwitz, était le nazi le plus éminent de la délégation. L’homme partageait ses convictions avec plusieurs de ses employés comme Albert von Bodman, un fervent nazi et admirateur de Mussolini chargé des articles culturels du consulat paraissant dans la presse et dont la fille était responsable de la direction des jeunes filles hitlériennes de Genève ; avec Heinrich Unland également, le responsable du Deutsches Heim de Genève, avec Wilhelm Schaer, dirigeant du Deutscher Hilfsverein [5] de Genève, avec Curt Drescher, reconnu d’espionnage à Genève durant la guerre précédente de 1914-1918, ainsi qu’avec Jacob E., trésorier de la faction NSDAP de Genève et la fille de ce dernier, Greta, épouse d’un membre du Sicherheitdienst [6].

Quant à Gottfried von Nostitz, consul remplaçant du consul général et sa secrétaire Margarete P., leur double jeu les avait mené à éviter toute suspicion de la part des nazis, leur permettant ainsi de poursuivre les actions de résistance entamées par l’ancien consul Wolfgang Krauel [7]. Von Nostitz resta à Genève jusqu’en mars 1946, son homologue Werner von Holleben parvenant également à demeurer sur les rives du Léman grâce à sa nouvelle fonction de secrétaire de la YMCA (Young Men’s Christian Association) [8].

La plupart des membres du consulat rentrèrent toutefois en Allemagne plus tôt, certains plus vite que d’autres puisque le Conseil d’Etat, fort des renseignements établis par la police au sujet, cette fois, de tous les Allemands vivant à Genève, expulsa quarante individus reconnus comme des nazis notoires. On ignore si parmi eux figurait un éventuel gauleiter local (responsable régional politique du NSDAP) [9] [v], mais quoi qu’il en soit, l’influence nazie à Genève, même si elle avait été effective avec de sinistres personnages tel Georges Oltramare, n’avait jamais eu autant de succès que la Colonie allemande de Zurich qui, en 1941, défilait sur le Letzigrund au son d’une marche militaire, étendards à croix gammée au vent.

Quant au consulat, il allait reprendre provisoirement ses activités en attendant que l’Allemagne retrouve un nouveau gouvernement, ce qui adviendrait en 1949 avec la naissance de la RFA. La représentation allemande à Genève n’allait alors pas tarder à déménager, afin de tourner la page sur un passé compliqué.

 

La photographie en tête d’article illustre la Marche nazie: drapeaux à croix gammée et salut hitlérien au festival sportif de la “Colonie allemande” sur le Letzigrund à Zurich en 1941.

 

[1] AEG/2008 vc 50.4.23 Consulat d’Allemagne.

[2] Revue Internationale, Chronique de l’agence centrale des prisonniers de guerre, 1943.

[3] AFS. E2001D#1000/1551#3210* Verein deutsches Heim, Genf.

[4] Journal de Genève, 10 mai 1945, p. 3.

[5] Organisation nazie de secours pour les tuberculeux allemands établis en Suisse dissoute en 1945 et dont les avoirs saisis par la Confédération allaient être remis à l’ambassade de la RFA en 1953. dodis.ch/9100.

[6] Les noms qui sont précisés appartiennent au domaine public puisque cités dans la presse de l’époque. L’anonymat est préservé pour les autres personnes.

[7] Voir https://blog.nationalmuseum.ch/fr/2019/12/un-vice-consul-nazi-et-resistant-a-geneve. Voir également Jeanne Merle d’Aubigné, Violette Mouchon, Les clandestins de Dieu, CIMADE 1939-1945, Labor&Fides, 1968, p. 47, ainsi que: https://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/incroyable-destin-dun-fonctionnaire-nazi-geneve/story/24206909

[8] L’année suivante il était nommé secrétaire pour les prisonniers de guerre au sein de la Evangelischen Jungmännerwerk à Kassel, puis collaborateur de la Croix-Rouge allemande dans cette même ville avant de reprendre des fonctions diplomatiques.

[9] On ne peut que regretter que le dossier d’expulsion de ces quarante individus, conservé aux Archives d’Etat et consultable sur autorisation, ne contienne plus depuis longtemps la liste nominative de ces personnes renvoyées en 1945.

Une histoire de la Suisse blanche

C’est à une thématique sensible que nous convie Patricia Purtschert, codirectrice du Centre interdisciplinaire d’études sur le genre de l’Université de Berne, dans son dernier livre intitulé Colonialisme et genre au 20ème siècle, Une histoire de la Suisse blanche (Kolonialität und Geschlecht im 20. Jahrhundert, Eine Geschichte der weißen Schweiz). Un sujet délicat mais ô combien d’actualité!

L’auteur – à moins qu’à la suite de l’Académie française il ne faille parler d’autrice, voire d’auctrix si l’on en revient aux origines du mot – nous propose une étude historique portant sur les liens entre la « formation du genre », autrement dit sur la discrimination de la femme, et la mouvance colonialiste dominante jusqu’à l’issue de la Seconde guerre mondiale. Pour ce faire, Patricia Purtschert invoque dans son texte deux figures emblématiques, la « femme au foyer » et « l’alpiniste », deux personnages ayant joué des rôles symboliques importants dans la constitution identitaire helvétique, en rappelant d’une part la soumission de la femme au travail domestique, mais une femme blanche, civilisée et consumériste se distinguant par sa « race » tout en étant subordonnée à l’homme, et en mettant en lumière d’autre part la masculinité blanche de l’alpiniste, conquérant des grands sommets du monde, vecteur de colonialisme, dans l’Himalaya notamment.

La chercheuse établit ainsi des liens entre racisme et sexisme, faisant un crochet au détour de son texte par le zoo de Zurich qui naguère présentait un « village sénégalais », ou encore par la publicité dont le credo reste bien souvent la femme blanche, en insistant sur cette part d’altérité non acceptée d’une nation qu’elle définit comme profondément sexiste.

Si certains choix de l’universitaire relèvent inévitablement de partis pris inhérents à des postures intellectuelles, voire méthodologiques, le texte convainc, frappe même le lecteur confronté à des réalités égrenées au fil des pages tant il est vrai que l’acceptation de l’autre, quel qu’il soit, demeure aujourd’hui encore – ou peut-être aujourd’hui surtout ? – un défi quotidien !

 

Patricia Purtschert, Kolonialität und Geschlecht im 20. Jahrhundert, Eine Geschichte der weißen Schweiz, Transcript independent academic publishing, 2019, 370 p.

Un pharaon genevois

Un égyptologue, découvreur de pyramide, archéologue du désert, explorateur d’oasis, professeur d’université, académicien également, Michel Valloggia est de cette trempe d’hommes que l’on aime à nommer « aventurier ». Non pas un Indiana Jones parodique, mais un spécialiste méthodique, scientifique et distingué sachant s’adapter aux contraintes d’un terrain parfois difficile, complexe même si l’on considère la dimension humaine des contrées qu’il parcouru : Tell el-Hajj, Abu Rawash ou Balat.

 

Cet arpenteur de hiéroglyphes, successeur lointain du mythique Édouard Naville, illustre avec rigueur et chaleur l’école genevoise d’égyptologie qu’il a mené vingt ans durant. À la retraite depuis quelques années, sans que le temps n’ait visiblement de prise sur lui, notre pharaon genevois vient d’être glorifié d’un livre réalisé en son honneur. Deux de ses anciens étudiants, Sandrine Vuilleumier et Pierre Meyrat, ont sacrifié à la coutume académique des Mélanges, en réunissant dans cet ouvrage les contributions de quelques vingt-sept égyptologues internationaux ayant travaillé avec le professeur genevois, déclinant à l’envi des thématiques portant sur des papyrus, des textes médicaux, de la céramique, des pyramides ou de l’archéozoologie…

Au-delà de l’ouvrage spécialisé que les initiés du copte et du hiératique pourront apprécier, les deux éditeurs ont réussi un tour de force en plaçant sur les fonts baptismaux de l’université leur livre qui témoigne en fin de compte d’un héritage, celui de l’illustre professeur, bien entendu, mais également celui de l’université de Genève.

 

 

 

Sandrine Vuilleumier, Pierre Meyrat (éd.), Sur les pistes du désert. Mélanges offerts à Michel Valloggia, Gollion, Infolio, 2019. 352 p. ISBN/9782884744867

Table des matières :

https://www.academia.edu/40982418/Sur_les_pistes_du_d%C3%A9sert._M%C3%A9langes_offerts_%C3%A0_Michel_Valloggia?fbclid=IwAR22X3JkD_0HJL-GgWIimYKCJdIklD3en7aAWRV5o-Y97a2-2RCZLxEOHuY

Un livre romand “mis à l’honneur” par le Musée national à Zurich

En 2016, nous publiions le livre au titre provocateur « Quel est le salaud qui m’a poussé ? Cent figures de l’histoire suisse », galerie de personnages du passé que l’historiographie habituelle, celle des manuels scolaires et des annales institutionnelles, ne retient guère. Ces hommes et ces femmes qui, malgré leur implication dans la « Grande histoire », étaient passés inaperçus recevaient ainsi l’onction historique grâce à des chercheurs qui, au gré de leurs travaux, les avaient découvert.

Bien entendu, réunir une vingtaine d’historiens, tous spécialistes de sujets spécifiques au travers desquels émergent ces personnages oubliés, fut une gageure en soi. Mais enfin, le projet devait aboutir à la satisfaction de ses promoteurs et, trois ans plus tard, démonstration que le livre avait trouvé son public, nombre de librairies allaient encore le proposer sur leurs rayonnages.

Et voilà que le Landesmuseum de Zurich s’intéresse à présent à ce livre et entend en republier une large partie sur son site Web. Je pense que l’on peut parler dès lors de consécration pour cet ouvrage dont le titre avait suscité quelques débats amusés, tant il est vrai que la Romandie peine souvent à se faire voir du côté de la Limmat. Car si ce livre dépeint des portraits issus de tous les cantons, aussi bien romands qu’alémaniques et même tessinois, le texte est décliné en français. Une partie de celui-ci sera donc accessible en 2020 sur le site du musée national – en français, allemand et anglais – qui propose par ailleurs d’ores et déjà au public des sujets, notamment historiques, d’excellente facture.

https://blog.nationalmuseum.ch/fr/

 

Quel est le salaud qui m’a poussé ? Cent figures de l’histoire suisse, sous la direction de Frédéric Rossi et Christophe Vuilleumier, Infolio, 2016, 240 p.

Les Juifs autrichiens de 1938 et leurs descendants réhabilités dans leur nationalité

 

En 1938, l’Allemagne nazie envahissait l’Autriche et l’intégrait au Reich. Une Autriche alors largement traversée par des courants nationaux-socialistes depuis plusieurs années qui allait accueillir les troupes de la Wehrmacht sans velléité de résistance. Et avec l’Anschluss débutait une vague de persécutions contre les Juifs d’une violence encore inégalée en Allemagne jusque-là. La répression allait être vite hors de contrôle forçant Reinhard Heydrich – celui qui deviendrait Obergruppenführer et vice-gouverneur du protectorat de Bohême-Moravie et qui joua un rôle majeur dans l’organisation de la Shoah – à intervenir et à annoncer qu’il ferait arrêter les nazis autrichiens responsables de ces exactions. Bien sûr, on connaît la suite ! Les persécutions entraînèrent plusieurs vagues d’émigration de Juifs qui fuirent le pays, abandonnant de facto leurs biens aux Nazis. Et le 20 août 1938, cinq mois après l’intégration de l’Autriche à l’Allemagne, Adolf Eichmann mettait en place le Bureau central d’émigration juive afin de vider le pays de sa communauté israélite. 128’000 personnes, au total, devaient prendre le chemin de l’exil au cours de ces années alors que plus de 65’000 personnes étaient exterminées. Ces réfugiés, avec le temps, se disséminèrent sur les cinq continents où eux et leurs descendants bâtirent de nouvelles vies.

Il est notoirement connu que l’Autriche, contrairement à l’Allemagne, n’a guère entrepris de devoir de mémoire et que les études, s’il en existe[1], ne supportent que difficilement la comparaison avec l’examen de conscience auquel s’est livrée l’Allemagne durant ces dernières décennies au travers d’une multitude de publications ou de reportages.

Il faut dès lors sans doute considérer comme historique la décision du gouvernement autrichien qui a adopté en septembre 2019 une loi rendant la nationalité autrichienne aux descendants des exilés de la guerre. Les arrière-petits-enfants de Juifs autrichiens établis en Californie, en Angleterre ou en Suisse pourront dès lors se réclamer de l’Autriche si tel est leur souhait.

Une reconnaissance de ce passé sinistre étonnante alors que l’Autriche oscille sur le fil de l’extrémisme de droite. Car si le gouvernement est actuellement transitoire après l’implosion de la coalition de Sébastian Kurz au printemps dernier, les mouvances populistes demeurent extrêmement vivaces.

Mais l’aspect le plus étonnant de cette décision relève de la géographie politique. En effet, cette loi s’appliquera, dès l’année prochaine, à tous les descendants d’anciens résidents juifs de l’Empire austro-hongrois, de fait à tous les Juifs ayant demeuré entre les frontières du territoire impérial tel qu’il existait encore en 1918. Les personnes ayant dès lors vécu à Prague ou à Budapest sont donc pris en compte, leurs descendants pouvant ainsi se réclamer autrichien sans pour autant habiter en Autriche.

 

 

 

 

 

 

 

 

La loi adoptée il y a deux mois se révèle ainsi symboliquement très forte. Certes, elle reconnaît la répression exercée contre les Juifs durant la guerre, mais elle nie par ailleurs la partition du territoire impérial intervenue en 1919. C’est en fin de compte une forme de prévarication, de négation du traité de Saint-Germain-en-Laye, signé le 10 septembre 1919 entre les Alliés et établissant la paix avec l’Autriche. Un traité qui consacrait la dislocation de l’empire en sept États. Il est vrai que les Autrichiens, en tant que peuple vaincu, subirent la vexation de l’exclusion des négociations de paix, entraînant inévitablement, à l’instar du traité de Versailles à l’égard des Allemands, frustrations, humiliation et colère. Et il est piquant, dans ce contexte, de rappeler que le traité original de 1919, volé par les Allemands en 1940, a disparu depuis lors, sans doute détruit lors des bombardements alliés.

N’y a-t-il donc pas une forme d’instrumentalisation de ce passé mis en œuvre par le gouvernement autrichien ultra-conservateur qui, en utilisant le drame juif de la Seconde guerre mondiale, manipule habilement et de manière éhontée la noblesse d’une démarche se voulant responsable et résipiscente, dans le but de soutenir une idéologie hybris qui, semble-t-il, de nationaliste tend de plus en plus à un impérialisme au sens premier du terme ?

 

 

[1] Par exemple Oliver Rathkolb, Maria Wirth, Michael Wladika, Die “Reichsforste” in Österreich 1938-1945, Wien, 2002. Ou Dirk Hänisch, Die österreichischen NSDAP-Wähler: eine empirische Analyse ihrer politischen Herkunft und ihres Sozialprofils, Wien, 1998.

Bons baisers d’Ankara

En 1922, Smyrne, l’actuelle Izmir, brûlait alors que les communautés arménienne et grecque étaient massacrées par les troupes kémalistes. Dans la rade, face aux quartiers en feu, nombre de navires battant pavillon occidental assistaient au drame sans réagir pour autant. Leurs équipages devaient même repousser les quelques malheureux qui avaient eu l’idée de trouver refuge à leur bord.

Moins d’un siècle plus tard, l’Occident reste tout aussi impassible devant l’attaque brutale menée par la Turquie sur les Kurdes, les alliés inaliénables de l’Europe et des États-Unis dans la guerre contre l’État islamique. Les uns condamnent, les autres conseillent, certains menacent, mais sur le terrain, ceux qui étaient hier en première ligne pour combattre la Grande Menace et éradiquer les promoteurs des vagues d’attentats en Europe et en Afrique, sont bel et bien lâchés.

On se souvient évidemment de Cabu et de ses collègues, tués dans la rédaction de Charlie Hebdo en janvier 2015, de la tuerie du Bataclan la même année, des attentats suicides en Belgique l’année suivante, de Westminster en 2017, et de tant d’autres. Mais qui se souvient de ceux qu’il nous faut bien appeler « combattants de la liberté », mourant sur de lointaines lignes de front dans un désert proche-orientale pour défendre, en fin de compte, les valeurs qui sont les nôtres, la liberté d’expression et la démocratie ?

Et voilà que soumis à un revers à l’issue d’une guerre plus manichéenne que d’autres, nos défenseurs peuvent compter sur notre profonde et sincère réprobation à l’encontre de leur assaillant. D’aucun, en d’autres temps, auraient estimé cette passivité comme un acte de trahison. Est-ce là le signal que l’Occident veut donner à ses alliés à travers le monde ? En juillet 2015, je m’entretenais avec un Peshmerga en guerre contre les djihadistes dans le but de lui demander ce que lui et ses frères d’armes pensaient alors de la situation. Qu’en serait-il aujourd’hui ? https://blogs.letemps.ch/christophe-vuilleumier/2015/07/09/les-combattants-de-loubli/

À force de tourner le dos, la solitude restera la seule compagne de route des quelques démocraties qui se targuent encore d’éthique et de tolérance.

Cette agression met en lumière la peur, peur que les bouchers qui faisaient régner la terreur il y a peu de temps encore, recouvrent une partie de leur pouvoir de nuisance. C’est en tout cas là l’essentiel de l’analyse des experts, relayés par les media, qui, le plus souvent, placent pudiquement au second plan l’isolement des Kurdes. Quant à l’odieuse prise d’otage de plus de 3 millions de personnes, utilisées comme du bétail et moyen de pression pour exercer un chantage sur l’Europe, nul ne semble s’en soucier à l’exception d’ONG déjà débordées par les crises humanitaires qui se succèdent depuis des années. 60 millions de réfugiés, c’est le nombre de malheureux chassés de leurs terres à travers le monde. 3 millions de plus ou de moins, finalement … ! « L’exil, c’est la nudité du droit » disait Victor Hugo. Faut-il que nos sociétés modernes, technologiques et consuméristes en soient restées à un stade d’évolution morale aussi archaïque pour évaluer le prix d’une vie humaine à l’aune de son utilisation politique ? Or, à l’évidence, voilà des années que la Turquie d’Erdogan nous démontre son repli sur des valeurs ultra-conservatrices et nationalistes, la tentative de renversement du pouvoir d’Ankara, en juillet 2016, en était d’ailleurs un signale d’alarme spectaculaire. Et si l’on pouvait se demander alors « quelles seraient à terme les conséquences internationales d’une puissance nationaliste aussi imposante que la Turquie sur le Proche-Orient complètement déstabilisé par les criminels de Daesh, et où certains vieillards se souviennent que leurs parents craignaient les Ottomans et leur empire séculaire », https://blogs.letemps.ch/christophe-vuilleumier/2016/07/, nous commençons à peine à en percevoir la réponse.