D’où viennent nos poissons ?

Lorsqu’ils recherchent les perches, les pêcheurs du Rhône genevois capturent régulièrement des black bass. Aux bains des Pâquis, les baigneurs les plus attentifs rencontrent des silures. Ces espèces se sont récemment installées dans nos eaux, et pour les plus conservateurs d’entre nous, c’est la panique. D’autres, par contre, se demandent si ces poissons n’occupent pas des niches écologiques que nos espèces indigènes ont laissé vacantes lorsqu’elles ont disparu, à cause de la pollution, des barrages ou du réchauffement climatique.

Ci-dessous, le premier volet d’une série de textes sur l’opposition ambigüe entre espèce indigène et exotique. Rédigé par Christian Levêque, biologiste et spécialiste des milieux aquatiques, il a été publié dans l’excellent journal de la Fédération des Sociétés de Pêche Genevoises.

 

Si vous ne croyez pas à la génération spontanée, et si vous ne croyez pas non plus que Dieu a créé le monde il y a 7000 ans… alors vous devez vous poser cette question : d’où viennent nos poissons ?

Nous ne sommes pas dans un contexte de systèmes écologiques vierges et immuables, produits d’une longue histoire de l’évolution…

Une chose est certaine, c’est que les peuplements aquatiques actuels ne sont que des instantanés du long film de l’évolution qui a vu nos climats, nos paysages et nos systèmes écologiques se modifier profondément. En consultant les travaux des climatologues, on apprend que le nord de l’Europe, à l’époque des mammouths, a été soumis à de nombreuses reprises à des cycles de glaciation. Lors du dernier événement, il y a environ 20 000 ans, les Alpes étaient sous les glaces de même que les iles britanniques. Dans les rivières de plaines souvent englacées, seules quelques espèces ont survécu à ces conditions extrêmes : le brochet, la brème commune, la vandoise, le chevaine, le gardon, le goujon, la perche et la loche franche. Si l’on remonte encore beaucoup plus loin dans le temps, il y a eu dans le bassin du Rhône des poissons tropicaux au temps des dinosaures. Les fossiles des lagunes tropicales de Cerin dans l’Ain, en témoignent !

chevaine

Bref, si pendant de courtes périodes on peut avoir une impression que rien ne bouge, c’est faux. Un limnologue américain, John Magnuson, parlait de « présent invisible » à propos des changements lents, dont on ne se rendait compte que sur de longues périodes d’observations. Le lac Léman, par exemple, enregistre depuis quelques décennies une lente augmentation de la température des eaux.
Pour faire bref la faune d’eau douce nord-européenne a été décimée à diverses reprises au cours du dernier million d’années en raison de l’avancée des glaciers venus du pôle. C’est une faune fortement appauvrie si on la compare aux faunes tropicales. Les cours d’eau du sud de l’Europe (‘sud de l’Espagne, sud de l’Italie) ont été moins affectés que ceux du nord par ces épisodes glaciaires de telle sorte qu’une partie de la faune y a survécu.

On admet généralement que le bassin du Danube a été la principale zone refuge pour la faune aquatique européenne au cours de cette période. Comment les espèces ont-elles recolonisé les zones libérées par les glaces depuis les refuges méridionaux ? Sachant qu’en théorie, un bassin versant est équivalent à une île et que des groupes taxonomiques comme les poissons, mollusques ou crustacés ne peuvent franchir les lignes de crête… Il faut donc qu’il y ait eu des communications entre bassins par le bais de captures de cours d’eau ou d’autres événements géologiques. C’est une possibilité.

Voies de recolonisation des milieux d’eau douce européens lors du dernier réchauffement climatique.

Une autre option est que certaines espèces ont été transportées, soit par des animaux ce qui est parait-il « naturel », soit par les hommes, ce que la vox populi qualifie alors d’impact de l’homme ! Pourtant on sait que la carpe a beaucoup voyagé depuis des millénaires pour alimenter les étangs de pisciculture, et de nombreuses autres espèces ont sans aucun doute profité des moyens de transports, notamment les Cyprinidés. Mais à l’époque on ne tenait pas de registre des transferts… Il n’en reste pas moins que la carpe est souvent considérée comme une espèce autochtone alors que de toute évidence ce n’est pas le cas.

Contrairement à des idées reçues, ces introductions n’ont pas entrainé la disparition des espèces autochtones

A partir du XIXe siècle les introductions se sont multipliées : poisson-chat, silure, perche-soleil, truite-arc-en-ciel, omble fontaine, black-bass, etc., ainsi que différents salmonidés originaire d’Amérique du nord qui ne semblent pas avoir réussi à se naturaliser. D’autres espèces seraient arrivées « naturellement » comme la grémille et le hotu, ainsi que le sandre. Quant au silure glane…. ? Ceci ne doit pas faire oublier que les nombreuses connexions qui ont été établies entre les bassins fluviaux par le biais des canaux de navigation, ouvrent la voie à la libre circulation des espèces qu’elles soient autochtones ou non… Le réseau de canaux européen, cette grande trame bleue, a créé des autoroutes pour la circulation des espèces de toute origine ! Le bassin du Rhône est ainsi connecté à plusieurs autres bassins, dont celui du Danube via le Rhin.

carpes de pisciculture

Dans ce bassin, 62 espèces de poissons ont été recensées dont 45 autochtones (ou supposées telles..) et 18 introduites. Contrairement à des idées reçues, ces introductions n’ont pas entrainé la disparition des espèces autochtones : aucune observation dans ce sens ne permet de l’affirmer. Si les effectifs de certaines espèces ont baissé c’est principalement du fait des grands barrages (pour les amphihalins), des pollutions, et de l’artificialisation des cours d’eau pour la navigation.

Rien ne permet donc d’affirmer à ce jour que la faune actuelle est une entité intangible, ni que la recolonisation de l’Europe après la période glaciaire est achevée

Nos peuplements piscicoles sont donc des melting-pots constitués d’espèces qui ont survécu aux glaciations, d’espèces qui ont saisi des opportunités hydro-climatiques pour repeupler spontanément certains cours d’eau ou plans d’eau, d’espèces volontairement ou accidentellement introduites pour des usages productifs ou ludiques. Le hasard et les opportunités conjoncturelles ont joué un grand rôle dans cette mise en place aléatoire des peuplements dans lesquels co-existent des espèces qui ont en commun de trouver là des conditions favorables à leur développement. Le changement climatique qui commence à se manifester va modifier probablement les caractéristiques écologiques de nos systèmes aquatiques qui ont une grande robustesse et sont capables de s’adapter à l’addition comme à la disparition d’espèces : ils l’ont toujours fait.

C’est sur ces bases factuelles qu’il faut envisager l’avenir, pas en entretenant le mythe que la nature serait belle sans l’homme.

Rien ne permet donc d’affirmer à ce jour que la faune actuelle est une entité intangible, ni que la recolonisation de l’Europe après la période glaciaire est achevée. Alors regardons nos cours d’eau bien en face : nous ne sommes pas dans un contexte de systèmes écologiques vierges et immuables, produits d’une longue histoire de l’évolution. Nous avons affaire à des systèmes appauvris par les fluctuations climatiques, souvent fortement anthropisés, gérés depuis des siècles pour divers usages (énergie, navigation, activités ludiques) ou pour lutter contre les inondations. Sans compter les pollutions de toute nature et l’urbanisation galopante. C’est sur ces bases factuelles qu’il faut envisager l’avenir, pas en entretenant le mythe que la nature serait belle sans l’homme. Vouloir maintenir à tout prix l’état actuel semble une bataille perdue d’avance. Alors quelles natures voulons-nous ? Laisser faire les événements et subir une évolution inéluctable mais aléatoire, ou privilégier une gestion pro-active pour répondre à des attentes de la société ? Pourquoi pas, dans ce dernier cas, bio-manipuler nos cours d’eau de manière intelligente par l’introduction d’espèces mieux adaptées au contexte écologique actuel ou à celui qui se profile, et qui nous soient utiles pour des activités productives et ludiques ?

Est-ce que l’homme est vraiment l’ennemi de la biodiversité ?

Ceci n’est pas un appel au grand n’importe quoi, comme certains ne manqueront pas de le suggérer. Mais un appel à une démarche plus rationnelle de la gestion de notre nature européenne qui est magnifiquement belle, surtout quand les hommes qui ont contribué à son élaboration s’y sentent bien ! Dois-je rappeler que les milieux aquatiques emblématiques en matière de naturalité en France sont presque tous des milieux artificiels à l’exemple de la Camargue ou du réservoir du lac de Der, tous deux classés sites Ramsar. Il en est de même pour la retenue du barrage de Verbois sur le Rhône genevois, elle aussi labellisée site Ramsar. Alors, est-ce que l’homme est vraiment l’ennemi de la biodiversité ?

 

 

• Lévêque C. & Van der Leeuw S. (éditeurs scientifiques), 2003. Quelles natures voulons-nous ? Pour une approche socio-écologique du champ de l’environnement. Elsevier, Paris.
• Beisel L.N. & C. Lévêque, 2010. Les introductions d’espèces dans les milieux aquatiques. Faut-il avoir peur des invasions biologiques ? Editions QUAE, 232 pp.
• Lévêque C., 2016. Quelles rivières pour demain ? Réflexions sur l’écologie et la restauration des rivières. Editions QUAE

Christophe Ebener

Christophe Ebener

Né à Genève en 1975. Licence de biologie à l’Uni de Genève, ensuite master à l’EPFL . Siège à la Commission de la Pêche du canton de Genève. Président de la Fédération des Sociétés de Pêche Genevoises. Membre des Verts depuis 2003. Réveillé la nuit par l’argumentation et la controverse. Pêche les truites dans les eaux claires et limpides.

Une réponse à “D’où viennent nos poissons ?

  1. Partageant quelque peu votre pragmatisme adaptatif, on espère que, par exemple, l’écrevisse américaine n’éliminera pas totalement notre magnifique et si délicieuse écrevisse autochtone 🙂

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