Pêche de loisir: la quête désespérée d’une science utile

Si vous pensez que la Suisse arrivera non seulement à assainir ses rivières, mais qu’elle parviendra aussi à les faire revenir dans l’état où elles étaient du temps de nos arrière-grands-parents, alors félicitations, vous avez toutes les chances de devenir un expert helvétique de la gestion halieutique !

L’ensemble des publications de la Confédération (OFEV), ou du Bureau Suisse de Conseil pour la Pêche (FIBER), convergent en effet toutes en un seul et unique impératif: la restauration de l’habitat naturel est la seule action rationnelle et scientifiquement fondée pour palier à l’effondrement des populations de salmonidés, et permettre, à terme, l’essor de populations dynamiques à même de subvenir aux besoins de la pêche en rivière.

A croire que pour être entendu et reconnu dans le cercle des spécialistes des écosystèmes aquatiques, adhérer sans restriction à ce discours prémâché est devenu une condition indispensable.

Bien qu’en contradiction avec de nombreuses observations de terrain, en particulier sur les rivières du plateau suisse, cet acte de foi ne souffre actuellement d’aucune critique, et ne fait l’objet d’aucune controverse! A croire que pour être entendu et reconnu dans le cercle des spécialistes des écosystèmes aquatiques, adhérer sans restriction à ce discours prémâché est devenu une condition indispensable ! Même si, au sein même de la communauté scientifique, de nombreuses publications ne cessent d’en démontrer les limites.

La littérature, en effet, foisonne d’articles qui montrent que la transformation de nos écosystèmes aquatiques, loin de faiblir, s’accélère (1). Que l’écologie de la restauration ne peut à elle seule rétablir les multiples fonctions écologiques des cours d’eau, et que les facteurs anthropiques qui modifient nos écosystèmes sont, pour la plupart, hors de portée des gestionnaires de la pêche et des cours d’eau (2).

De nombreux pêcheurs ne savent en réalité pas à quoi ressemblera leur rivière dans vingt ou trente ans!

Autrement dit, l’enjeu n’est pas de savoir si nos rivières fonctionneront à nouveau comme par le passé, mais vers quoi nous pouvons encore les faire aller, et quels moyens nous avons concrètement à disposition pour agir sur leur évolution !

Malheureusement, il n’y a aujourd’hui pas d’espace pour débattre rationnellement de telles opportunités, et les gestionnaires de la pêche sont totalement démunis face au manque de connaissances scientifiques dont ils ont pourtant besoin pour arbitrer les décisions stratégiques qu’ils seront amenés à prendre dans un avenir proche. La plupart des sociétés de pêche ont ainsi investi toute leur énergie pour recréer l’habitat piscicole de leurs truites, ou entretenir des frayères, et ne savent en réalité même pas à quoi ressemblera leur rivière dans vingt ou trente ans!

Renoncer, parfois, à conserver coûte que coûte des populations sur le déclin…

Aujourd’hui, les pêcheurs se demandent quel crédit accorder à des experts qui leur ont tant parlé de la conservation de la biodiversité, alors que, à l’ombre de leur discours, l’effondrement de la productivité piscicole de nos cours d’eau se poursuivait en raison de la constante dégradation de la qualité de l’eau, ou de la construction de nouveaux barrages.

Cette décennie a donc vu se creuser un gigantesque fossé, entre ceux qui se satisfont des modestes succès de la biologie de la conservation, et appellent à poursuivre cette stratégie du « tout pour l’habitat », et une grande majorité de pêcheurs qui, en ces même lieux, constatent que malgré tous les efforts fournis, leurs cours d’eau préférés ne produiront bientôt plus assez de poissons pour garantir leur exploitation par la pêche de loisir.

..la joie de pouvoir pêcher sans renoncer au combat historique des pêcheurs en faveur de la protection des eaux.

Ces pêcheurs, fort heureusement, ont fini par trouver, en Allemagne et aux Etats-Unis notamment, des chercheurs capables de leur parler de nature en des termes qui correspondent enfin à la réalité du monde dans lequel ils vivent.

Ces scientifiques, modestement, admettent en préambule que le rythme de l’assainissement n’est pas celui des gestionnaires de la pêche, et que, parallèlement au combat pour la préservation des milieux de vie des poissons, il serait dommage de se priver des nombreux outils qui améliorent le rendement de la pêche. A leurs yeux, une optimisation des repeuplements en fonction des conditions locales est une chose sensée (3), tout comme l’est, finalement, la joie de pouvoir pêcher sans renoncer au combat historique des pêcheurs en faveur de la protection des eaux.

Le prix à payer d’une telle approche étant, on l’aura compris, de renoncer parfois à conserver coûte que coûte des populations sur le déclin, et d’accepter qu’elles soient petit à petit remplacées par des poissons issus d’une boîte Vibert, d’une pisciculture, ou même, d’un autre continent…

On ne peut pas demander aux écosystèmes de fonctionner comme ils le faisaient lorsque le canton hébergeait à peine le quart de sa population actuelle.

La chute dramatique des captures de poissons, toutes espèces confondues, dans les principaux cours d’eau du canton de Genève atteste qu’il est, pour l’instant du moins, impossible de concilier étalement urbain, énergie hydroélectrique et agriculture tout en demandant aux écosystèmes de fonctionner comme ils le faisaient lorsque le canton hébergeait à peine le quart de sa population actuelle !

Alors qu’ils sont au pied du mur, les regards des pêcheurs genevois se tournent donc vers ceux qui peuvent leur apporter des solutions susceptibles de faire revenir les pêcheurs au bord de l’eau. Ces scientifiques, malheureusement, travaillent actuellement en dehors de nos frontières. C’est quand même dommage, non ?

Christophe Ebener




(1) Kai Lorenzen, Brett M. Johnson, Steven J. Cooke and Ian G. Cowx « Management of freshwater fisheries: addressing habitat, people and fishes », Robert Arlinghaus, , Freshwater Fisheries Ecology, First Edition. Edited by John F. Craig.
© 2016
(2)K. Lorenzen , « Understanding and managing enhancements: why fisheries scientists should care », Journal of Fish Biology (2014)
(3) Par exemple FIONA D. JOHNSTON, MICHEAL S. ALLEN, BEN BEARDMORE, CARSTEN RIEPE, THILO PAGEL, DANIEL HUHN,AND ROBERT ARLINGHAUS, « How ecological processes shape the outcomes of stock enhancement and harvest regulations in recreational fisheries », Ecological Applications, 28(8), 2018, pp. 2033–2054 © 2018 by the Ecological Society of America

Christophe Ebener

Christophe Ebener

Né à Genève en 1975. Licence de biologie à l’Uni de Genève, ensuite master à l’EPFL . Siège à la Commission de la Pêche du canton de Genève. Président de la Fédération des Sociétés de Pêche Genevoises. Membre des Verts depuis 2003. Réveillé la nuit par l’argumentation et la controverse. Pêche les truites dans les eaux claires et limpides.

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