Une étrange fascination pour les exportations

Lors de la présentation d’une récente étude d’UBS Suisse, son président M. Gähwiler s’inquiétait du fait que la croissance récente reflète largement la demande intérieure : « le passage d'une croissance axée sur les exportations à une telle croissance fondée sur l'économie domestique n'est pas durable ».

Cette vision selon laquelle les exportations sont préférables à la demande domestique est inexacte. S’il est vrai que la force des entreprises orientées à l’export repose sur l’innovation et la recherche, comme le souligne l’étude à juste titre, il ne faut pas en tirer un lien entre les exportations et la bonne santé de l’économie.

Premièrement, la santé d’une économie repose sur sa capacité à accroître sa productivité sur la durée, et ce indépendamment du commerce extérieur. Les Etats-Unis accueillent plusieurs pôles de recherche alors que leurs exportations ne représentent que 13 pourcent du PIB (contre 52 pourcent en Suisse). En outre les Américains importent plus qu’ils n’exportent, l’inverse étant le cas chez nous. Ceci montre que ni la part du commerce international au PIB, ni la taille du solde commercial ne sont des indicateurs résumant à eux seuls la santé économique d’un pays.

Deuxièmement, afficher un excédent d’exportations n’est pas une fin en soi. Le but de l’activité économique est de produire les biens et services dont la consommation est source de bien-être. Les exportations servent à nous fournir les moyens d’acquérir les produits l’étranger que nous ne trouvons pas chez nous. Un excédent commercial indique donc que les ventes à l’étranger sont plus que suffisantes pour couvrir les achats. Est-ce un bienfait ? Rappelons tout d’abord qu’un excédent commercial représente une épargne envers le reste du monde : nous vendons plus que nous n’achetons et le solde est un crédit que nous détenons envers les autres pays sous formes d’actions, de titres obligataires, ou de prêts bancaires. Pour savoir si un excédent ou un déficit commercial est bon ou mauvais, il faut en comprendre les raisons. Nous pouvons faire le parallèle avec un individu. Lorsqu’une personne épargne, elle affiche un excédent entre son « exportation » de travail (son salaire) et son « importation » de biens et services (sa consommation), et inversement lorsqu’elle emprunte. Un emprunt est une bonne idée s’il finance par exemple des études, mais un choix discutable s’il est dépensé en vacances. De même, l’épargne est utile si elle vise à financer une vie confortable à la retraite, mais ne sert pas à grand-chose si elle dort à jamais sur un compte. Le fait qu’un pays affiche un surplus commercial année après année n’est donc pas en soi un signe de force.

Mais alors d’où vient la vision que les exportations ont une valeur particulière ? Elle résulte d’un parallèle trompeur avec une entreprise. Le but d’une entreprise est de vendre et de générer un profit. Comme l’entreprise n’utilise que peu ses propres produits, ses ventes sont envers les autres agents. En d’autres termes l’entreprise « exporte » la plus grande partie de sa production à ses clients. Pour réaliser un profit, les ventes de l'entreprise doivent être supérieures au coût du travail et des matières premières qu’elle « importe » des employés et fournisseurs. Il est donc impératif pour une entreprise d’afficher un excédent dans ses relations avec les autres agents. Il convient toutefois de ne pas arrêter le raisonnement à ce stade : cet excédent est distribué en dividendes, que les actionnaires vont alors dépenser pour acheter des biens et services. Ces achats représentent une « importation » envers les autres agents économiques. Si nous additionnons l’entreprise et ses actionnaires, nous constatons que l’excédent de l’entreprise est compensé par le déficit des actionnaires.

Un autre point discutable de la présentation de l’étude d’UBS est son ton alarmiste quant au rôle de l’Etat. Elle souligne que «l’administration publique engage 200 personnes par mois, le secteur de la santé 900 par mois, ce modèle de croissance n’est pas durable». Il convient là de faire quelques calculs. Entre 2010 et 2015 l’économie suisse a créé plus de 80'000 emplois par an. L’embauche annuelle de 2'400 fonctionnaires représente donc un peu moins de 3 pourcent de la création totale d’emploi. Ceci est tout à fait en ligne avec la part des emplois des administrations publiques au total des emplois en 2015, soit un peu moins de 4 pourcent. La Suisse n’est pas un pays où l’Etat est en train de prendre un poids démesuré. Il en va de même pour le secteur de la santé: une création annuelle de 10'800 emploi représente un peu plus de 13 pourcent de la création totale, et correspond à la part de la santé dans l'emploi en Suisse en 2015.

Revenu de base en Finlande : l’art de se compliquer la vie

Les partisans du revenu de base inconditionnel soulignent que la Finlande compte adopter cet instrument très prochainement. En fait, il s’agit plus exactement d’une expérience limitée dans le temps et à un nombre ciblé d’individus.    

Un récent reportage montre que l’argument principal dans le cas finlandais est un problème « de seuil » dans les prestations sociales. Une personne au chômage bénéficie en effet de prestations qu’elle perd lorsqu’elle retrouve un emploi. Ceci représente de fait une taxe substantielle qui décourage les gens d’accepter un travail. Comme un revenu de base s’appliquerait aussi bien si la personne a un emploi ou non, l’effet disparaitrait.

Si le problème est l’effet de seuil dans les prestations, pourquoi alors ne pas s’y attaquer directement ? Après tout le barème des prestations ne tombe pas du ciel et peut être ajusté par l’état. Concrètement, il faut tout d’abord s’assurer que les prestations sont fournies aux personnes à bas revenu, que ce revenu provienne des allocations chômage ou d’un salaire. Ceci évite un décalage qui pénalise l’activité salariée. Deuxièmement, la réduction des prestations lorsque le revenu augmente doit se faire graduellement. Les personnes perdent alors des prestations à mesure qu’elles accroissent leur revenu, mais cela se fait en douceur sans décourager l’ambition des gens.

Le problème peut donc être réglé directement. Ceci serait plus efficace que de rajouter encore une couche de prestations publiques par le biais d’un revenu de base dont l’effet n’est qu’indirect. Le projet pilote finlandais est en fait trop étroit. En plus du groupe qui touchera le revenu minimum, il serait intéressant d’avoir un groupe avec une réduction graduelle des prestations sociales. On pourrait alors clairement comparer les effets de deux approches.

Pour finir, notons que les problèmes de seuil ne sont pas une particularité finlandaise. Il serait très intéressant de les étudier en Suisse, car les multiples prestations des communes, cantons et de la Confédération ne sont pas toujours coordonnées.

Réformes structurelles et relance : choisir le bon équilibre.

La faible croissance de ces dernières années, surtout en Europe, donne lieu à des appels fréquents en faveur de réformes structurelles pour augmenter le potentiel de croissance.

Cette étiquette de "réformes structurelles" recouvre cependant une large palette de politiques. On y trouve des mesures pour faciliter la création d’entreprises, ainsi que des mesures pour limiter le chômage durable. Le catalogue est très hétérogène, et les différentes mesures peuvent avoir des impacts variés. Il convient donc d’être plus précis.

Tout d’abord, il faut tenir compte du contexte conjoncturel. Les réformes agissent en effet essentiellement sur l’offre en stimulant la création d’entreprises, ou en incitant les personnes sans emploi à retrouver une activité plus rapidement. Ces actions sont souhaitables, mais leur impact dans la situation actuelle pourrait être limité, du moins dans l’immédiat. En effet les pays européens souffrent surtout d’une demande insuffisante, pour laquelle les politiques monétaires et budgétaires sont plus appropriées. Si inciter les gens à retrouver un emploi est une bonne idée, cela ne sert pas à grand-chose si les postes vacants manquent.

Ensuite, l’impact des réformes est très contrasté. Une analyse récente du FMI examine l’impact de plusieurs politiques et les points clefs suivants en ressortent.

Premièrement, les politiques facilitant la création d’entreprises et stimulant la concurrence soutiennent la croissance, bien que cela prenne du temps. Cet impact n’est que peu sensible aux conditions conjoncturelles.

Deuxièmement, les réformes réduisant les formalités de licenciement sont à manier avec précaution. Si la conjoncture est faible elles conduisent avant tout à une hausse du chômage. En revanche, elles stimulent la création d’emploi en forte conjoncture. Les entreprises sont alors moins réticentes à embaucher si elles savent qu’en cas d’échec le licenciement est plus aisé.

Troisièmement, une réduction des charges fiscales sur le travail stimule l’activité, et ce particulièrement en période de faible conjoncture. Cette politique vise à réduire l’écart entre le coût pour l’entreprise et le revenu effectivement touché par l’employé. En d’autres termes, elle représente une baisse d’impôt, et comme toute politique budgétaire l'impact est plus marqué lorsque les temps sont difficiles.

Quatrièmement, un accroissement des mesures dites actives, à savoir la formation des chômeurs et l’aide à leur placement, est particulièrement efficace dans un contexte de faible conjoncture. Ceci reflète le fait que ces mesures représentent une politique budgétaire plus expansionniste.

Enfin, toutes ces mesures structurelles sont d’autant plus efficaces lorsqu’elles sont soutenues par la politique macro-économique (monétaire et budgétaire).

L’analyse du FMI montre donc qu’il faut faire attention à la séquence des réformes, commençant par exemple par une baisse des charges fiscales sur l’emploi pour ensuite enchaîner sur les formalités de licenciement. Ensuite, un débat opposant une politique structurelle agissant sur l’offre à une politique conjoncturelle portant sur la demande n’a pas de sens. Loin de se concurrencer ces deux outils se renforcent mutuellement.

L’Arabie Saoudite va-t-elle vendre ses titres américains?

L’Arabie saoudite menace de liquider 750 milliards d’actifs américains qu’elle détient si le Congrès venait à passer une loi s’intéressant au rôle du pays dans les attentats du 11 septembre 2001. Quelle serait l’impact d’une mise à exécution de cette menace, notamment sur les titres du trésor américain qui représentent le plus gros du portefeuille?

Cet effet serait sans doute bien plus modéré qu’on ne peut le craindre. La dette d’oncle Sam est un actif très recherché car il ne comporte aucun défaut de paiement (ou bien alors minime lorsque le Congrès fait pression sur la limite d’endettement comme en 2011) et est disponible en grandes quantités. Cette forte demande se voit clairement dans le rendement historiquement bas sur ces titres (1.8 pourcent à 10 ans). Une vente par l’Arabie ferait un peu baisser les prix de ces titres (et donc monter le rendement), mais cela les rendrait très attractifs pour les autres investisseurs qui reprendraient bien volontiers le portefeuille. Au final nous aurions donc un changement de détenteur avec un effet modéré sur les rendements.

Cette analyse n’a rien d’abstrait. L’appétit des investisseurs publics étrangers (dont les banques centrales) pour la dette américaine s’est en effet nettement réduit ces dernières années. La figure ci-dessous montre le flux d’achats de ces titres par les investisseurs publics (ligne rouge), privés (ligne verte), et leur somme (ligne bleue), prenant les données de la balance américaine des paiements. Nous constatons clairement que les banques centrales étrangères ont fortement réduit leur achats depuis 2012, et sont même devenues vendeuses en 2015 pour près de 110 milliards de dollar.

Ces ventes n’ont pas entrainé une hausse des rendements sur la dette publique américaine. La figure ci-dessous montre les rendements des titres du gouvernement américain à 1, 2, 5 et 10 ans. Ces rendements sont clairement restés stables depuis 2014, à part une hausse récente des rendements à 1 et 2 ans qui reflète principalement la perspective de remontée des taux de la Fed. Les rendements sur les titres à plus long terme se sont clairement inscrits à la baisse. En d’autres termes, la réduction des achats par les banques centrales étrangères à clairement été compensée par des achats d’autres investisseurs, y compris américains.

Un bémol à cette analyse est que les montants dont parle l’Arabie saoudite sont très élevés, et qu’une liquidation rapide pourrait avoir un effet nettement plus fort sur les marchés. Mais dans ce cas le premier perdant serait l’Arabie elle-même qui réaliserait une énorme perte de valeur sur ces titres. Les investisseurs les achetant seraient eux tout sourire, et le trésor américain devrait certes faire face à une hausse de rendement, mais depuis un niveau exceptionnellement bas.

Pour paraphraser l’adage bien connu, si oncle Sam vous doit 750 milliards de dollar, c’est vous qui dormez mal.

Revenu de base: attention à l’interprétation des sondages

Les partisans de l'initiative sur le revenu de base inconditionnel affirment que l'impact sur la création de richesse en Suisse serait minime car un sondage montre que seulement 2 % des personnes arrêteraient de travailler (tableau 19). Le résultat du sondage n'est pas surprenant, mais la conclusion qu'en tirent les partisans est erronée.

Le sondage est en effet tout à fait en phase avec ce que nous apprend l'analyse économique standard du choix entre travail et loisir. Ce choix est une simple analyse coût-bénéfice. Le coût d'une heure travaillée est le bien-être que la personne aurait retiré de l'heure de loisir à laquelle elle doit renoncer. Le bénéfice est le salaire perçu, ajusté par le coût de la vie ainsi que le bien-être que le consommateur retire des biens qu'il peut ainsi acquérir. Si nous analysons l'impact du revenu inconditionnel sur ce choix, trois aspects ressortent clairement:

1) la personne n'arrête pas complètement de travailler, car le coût de renoncer à quelques heures de loisirs par semaine est très modique.

2) la personne réduit en revanche son temps de travail, car le revenu de base permet d'acquérir des biens et services sans avoir à travailler autant qu'auparavant.

3) ces effets sont nettement plus prononcés lorsque que le revenu est financé par un impôt sur les salaires ou une TVA qui renchérit le coût de la vie.

En fait les partisans de l'initiative admettent implicitement le point 2) lorsqu'ils soulignent que le revenu de base permettrait de pouvoir vivre sans devoir travailler aussi fortement qu'aujourd'hui, libérant ainsi du temps pour d'autres tâches. Or une telle réduction du temps de travail réduirait la production de richesse dans notre pays (le capital ne pourrait pas s'y substituer suffisamment), et par conséquent la base fiscale sur laquelle il faudrait se reposer pour financer le revenu de base.

Il n'y a donc pas besoin que les gens arrêtent complètement de travailler pour que le revenu de base s'avère coûteux. Une réduction du temps de travail suffit. Et l'analyse économique traditionnelle n'est nullement remise en cause par le sondage des partisans de l'initiative, bien au contraire.