Des attentes réalistes envers les banques centrales

Let’s be realistic on what we can expect from central banks [click here]

Les banques centrales se retrouvent de nouveau en première ligne contre le ralentissement économique. Il est grand temps de préparer une utilisation des autres instruments de politique conjoncturelle.

L’impact positif de la politique monétaire depuis 2008

Depuis 2008 les banques centrales n’ont pas ménagé leurs efforts pour éviter une répétition de la grande dépression : baisse massive des taux, forte hausse de leur bilan, extension du portefeuille à de nouvelles classes d’actifs (comme les titres adossés à l’immobilier pour la Fed).

Ces efforts ont porté leurs fruits. Ce constat peut surprendre car après-tout la croissance reste modérée et, les pressions inflationnistes sont largement absentes. Cette faiblesse de l’économie, particulièrement marquée en Europe, ne signifie-t-elle pas que les banques centrales ont échoué ? Pas nécessairement. Il est important de porter un jugement sur base de ce que la situation aurait été sans intervention des banques centrales. Nous aurions alors connu une récession bien plus forte et une inflation encore plus faible, voire une déflation.

En outre, gardons à l’esprit que la politique monétaire n’est qu’un des instruments de politique conjoncturelle, un autre étant la politique budgétaire. Or cette dernière n’a que peu été utilisée : la relance aux Etats-Unis a été de courte durée en 2009 et l’accent a plutôt été mis sur la réduction des déficits, surtout en Europe. Les politiques monétaires et budgétaires sont comme deux rameurs sur une barque. Si l’un d’eux manie vigoureusement sa rame mais que l’autre ne fait rien, la barque n’ira pas droit. Il ne nous viendrait cependant pas à l’idée de critiquer le rameur actif pour autant.

Et maintenant ?

La situation économique actuelle est préoccupante notamment du fait des tensions commerciales. La Fed a assoupli sa politique monétaire de manière préventive (une décision loin d’être unanime au sein de son comité directeur) et est soumise à de fortes pressions politiques pour en faire plus. Si la banque centrale américaine pourrait encore baisser les taux, ses consœurs européennes ont nettement moins de marge.

Il est important de ne pas attendre des banques centrales qu’elles sauvent à elles seules l’économie mondiale. La politique monétaire est un outil puissant, mais elle ne peut pas tout faire et il est important d’être conscient de ses limites pour s’éviter des désillusions (il est vrai que les banques centrales pourraient être plus claire dans la communication de leurs limites). De plus il n’est pas certain que l’effet des taux d’intérêt sur l’économie soit aussi fort que d’habitude lorsque les taux sont déjà bas. La politique budgétaire a un rôle à jouer, surtout dans les pays pouvant emprunter à très bon marché. Plusieurs travaux scientifiques montrent que des transferts directement aux ménages et aux entreprises avec une forte propension à consommer (comme les ménages à revenu faible) sont efficaces.

Un peu d’analyse technique

Cette section illustre les points discutés plus ci-dessous de manière plus formelle avec un modèle simple de politique économique. Il s’agit du modèle dit « IS-LM » qui est composé de deux relations entre le taux d’intérêt nominal et le PIB.

La première relation représentée en rouge dans la figure 1 montre l’équilibre du marché des biens. Un taux d’intérêt bas réduit le coût du crédit et pousse les ménages et entreprises à emprunter pour consommer et investir, accroissant ainsi le PIB. Nous avons donc une relation inverse entre taux d’intérêt et PIB. Une hausse des dépenses publiques augmente le PIB pour un taux d’intérêt donné ce qui déplace la ligne vers la droite (flèche verte dans la partie droite de la figure). La banque centrale peut également affecter cette relation, car le taux d’intérêt pertinent pour l’investissement est le taux réel, c’est-à-dire le taux nominal (axe vertical de la figure) moins l’inflation attendue dans le futur. La ligne rouge est représentée pour une valeur donnée de l’inflation future, une baisse du taux nominal représentant alors une baisse du taux réel. Si la banque centrale convainc les agents privés que l’inflation sera plus élevée demain, alors un taux d’intérêt nominal donné correspond à un taux réel plus faible et un PIB plus élevé, ce qui déplace la ligne vers le haut (flèche orange dans la partie droite de la figure).

La seconde relation représentée en bleu dans la figure 2 montre l’équilibre du marché monétaire, pour un montant donné de monnaie émis par la banque centrale. Un PIB élevé augmente la demande des agents privés pour la monnaie afin d’effectuer leurs transactions. Mais comme la banque centrale n’a pas émis plus de monnaie, le taux d’intérêt doit réagir afin de rééquilibrer le marché. Un taux d’intérêt plus élevé pousse les agents à détenir des obligations rémunérées plutôt que de la monnaie qui ne rapporte rien. Nous avons donc une relation positive entre taux d’intérêt et PIB. Une politique monétaire expansionniste augmente l’offre de monnaie pour un niveau donnée du PIB, ce qui se traduit par une baisse du taux d’intérêt et un déplacement de la ligne vers la droite (flèche verte dans la partie droite de la figure).

L’équilibre en temps normal est donné par l’intersection des deux lignes dans la figure 3. Partons de l’idée que ce niveau de PIB est trop faible pour générer le plein-emploi. Le PIB peut être accru par une expansion de la politique budgétaire ou par une expansion de la politique monétaire (lignes en pointillé). Si les deux augmentent le PIB, l’impact sur le taux d’intérêt est opposé : une expansion monétaire le réduit alors qu’une expansion budgétaire l’augmente (la hausse des dépenses publiques est en partie compensée par une baisse de l’investissement). Si les deux options de politique conjoncturelles sont disponibles en théorie, la pratique avant la crise a été de laisser la politique monétaire s’occuper du travail car elle peut être mise en œuvre plus rapidement.

La politique monétaire est cependant soumise à une contrainte, à savoir que le taux d’intérêt nominal ne peut pas descendre en dessous d’une limite i1. Ceci représente – de manière simplifiée – la situation depuis une dizaine d’années. La ligne bleue est alors horizontale à ce seuil, ce qui donne une relation en deux parties pour l’équilibre du marché monétaire, représentée dans la figure 4. Une fois le seuil du taux d’intérêt atteint, une expansion monétaire n’a pas d’effet car déplacer la ligne bleue vers la droite (vers la ligne pointillée) ne change pas le point où les lignes se croisent. La banque centrale peut cependant utiliser une autre approche, à savoir communiquer que la politique monétaire va rester expansionniste pendant longtemps afin de pousser les anticipations d’inflation à la hausse. Comme indiqué plus haut, ceci déplace la ligne rouge vers le haut (vers la ligne pointillée) et accroît le PIB. Un autre point important est qu’une expansion budgétaire est particulièrement efficace, car un déplacement de la ligne rouge vers la droite accroît le PIB sans générer de hausse des taux d’intérêt, et donc ne se fait pas au détriment de ‘investissement.

Il se pourrait cependant que la situation soit encore plus complexe. De récents travaux de recherche indiquent que lorsque le taux d’intérêt est déjà bas une baisse supplémentaire stimule la consommation et l’investissement beaucoup plus faiblement qu’en temps normal. Considérons le cas où la demande ne répond pas au taux d’intérêt réel si celui-ci est plus bas qu’un certain niveau. Cela donne un segment vertical de la ligne rouge lorsque le taux d’intérêt nominal est plus faible qu’un seuil i2 (égal au seuil du taux réel plus l’inflation anticipée). Que se passe-t-il si l’économie est à un point où la ligne bleue est horizontale est la ligne rouge verticale, comme dans la figure 5 ? Comme nous l’avons déjà vu, une expansion monétaire classique (déplacement de la ligne bleue vers la droite) est inefficace. Mais en outre une politique visant à accroître les anticipations d’inflation est aussi inefficace. Une hausse de l’inflation anticipée implique que le seuil du taux d’intérêt réel en dessous duquel l’économie ne répond plus correspond maintenant à un taux d’intérêt nominal plus élevé. En d’autres termes, la ligne rouge se déplace vers le haut (vers la ligne pointillée), et le point d’intersection des deux lignes n’a pas changé.

La seule option pour accroître le PIB est de déplacer la ligne rouge vers la droite, c’est-à-dire d’utiliser la politique budgétaire pour augmenter directement le PIB. Cette simple analyse montre donc que lorsque la demande ne réagit plus au taux d’intérêt, une politique monétaire portant sur les anticipations d’inflation aura un effet limité, et la politique budgétaire doit être déployée.

Taxe sur les billets d’avion : un combat d’arrière-garde ?

Taxing plane tickets : a rearguard battle ?

L’IATA monte au créneau contre la taxe sur les billets d’avion discutée au parlement. C’est regrettable car cette taxe se justifie et le transport aérien est un secteur en bonne santé.

Quelle taxe faudrait-il avoir ?

Un aspect étrange du transport aérien est que le kérosène n’est pas taxé, contrairement à l’essence utilisée dans le transport routier. Or la justification économique pour une taxe s’applique tout aussi bien aux avions qu’aux voitures : lorsqu’une entreprise où un ménage utilise un service dont le prix ne reflète pas la totalité du coût – incluant la pollution – elle en fait une utilisation excessive du point de vue de l’efficacité économique. Les économistes ayant horreur du gaspillage résultant d’une mauvaise allocation des ressources, la réponse standard est d’ajouter une taxe dite Pigouvienne afin que le coût de la pollution soit inclus dans le prix. Libre ensuite aux entreprises et ménages de décider comme bon leur semble sur base de ce prix économiquement correct.

Il conviendrait donc de taxer le kérosène (ainsi que le carburant des bateaux océaniques) sur base de ce raisonnement économique standard. Si la taxe sur les billets d’avion ne représente pas exactement une taxation du kérosène, les deux mesures ne sont au final pas si différentes car la taxe sur le billet dépend de la durée de vol.

La situation économique du transport aérien

L’IATA s’oppose à la taxe sur les billets, et indique qu’il serait préférable de recourir à la compensation carbone via le système Corsia. Ce système, ainsi que les progrès techniques ayant substantiellement amélioré l’efficacité énergétique des avions, est bon à prendre. Un système de quota de pollutions échangeables sur un marché est un moyen de limiter la pollution, comme une taxe. Pour qu’il fonctionne il doit cependant être implémenté sous l’égide d’une organisation qui peut s’assurer que tous les acteurs jouent le jeu, avec le pouvoir d’amender les tricheurs. Il n’est pas clair à ce stade si un tel pouvoir crédible sera effectivement en place. La taxe a le mérite de pouvoir être gérée par un pays. Certes cela n’affectera que la pollution des vols passant en Suisse, mais le fait que notre pays soit petit ne nous empêche pas pour autant de taxer l’essence.

La taxe fera augmenter le prix des billets d’avion. C’est après tout le but, et un système de quotas aurait le même impact car le coût de la compensation carbone devrait bien apparaître dans le prix final. Est-ce que le volume de passagers sera impacté ? C’est bien possible, et alors ? Si un passager renonce à voyager du fait de la taxe cela indique que la valeur qu’il retire de son voyage est inférieure au coût effectif de celui-ci, auquel cas ce voyage n’est pas une utilisation efficiente des ressources.

En outre le secteur du transport aérien se porte très bien en Suisse et un fléchissement du trafic ne serait pas un drame. Le graphique ci-dessous montre le taux de croissance du nombre de passagers à Genève (ligne rouge) et Zürich (ligne bleue), ainsi que la croissance du PIB réel (ligne verte) et de la population (ligne orange). Nous voyons clairement que le transport aérien s’est développé depuis des années à un rythme bien plus soutenu que l’économie dans son ensemble (avec une exception notable pour Zürich après le grounding de Swissair). En fait, cette forte expansion commence à buter contre les contraintes physiques de capacité des aéroports suisses, et elle devra ralentir dans un futur pas si lointain.L’IATA souligne que des restrictions au transport aérien se traduiraient par un coût substantiel en termes d’activité et d’emplois. Selon elle le secteur représente 207’000 emplois dans notre pays. A y regarder de plus près, le calcul est un peu « poussé ». Le secteur n’emploie directement que 67’000 personnes, et l’IATA compte aussi les activités dans les secteurs fournissant des services au transport aérien, les dépenses des employés, et les activités comme le tourisme pour lesquelles le transport est important. Comme dans chaque calcul incluant les emplois générés dans d’autres secteurs, l’analyse tend à être à géométrie variable (l’IATA est loin d’être la seule dans ce cas). A chaque fois les calculs pour un secteur incluent les emplois générés par les dépenses de ce secteur dans le reste de l’économie, mais  – comme par hasard – omettent les emplois du secteur qui sont générés par les dépenses des autres. Inclure le tourisme comme résultant du transport aérien est assez remarquable. En fait c’est plutôt l’inverse. L’activité touristique fait venir des gens, et le transport est un fournisseur de prestations au secteur touristique. Il conviendrait donc de déduire les emplois correspondant, pas de les ajouter.

L’avis du FMI sur les finances publiques suisses : il y a de la marge

The IMF’s view on Swiss public finances: plenty of space.

Le récent rapport du FMI sur la Suisse souligne qu’il est temps d’adopter une attitude plus ambitieuse quant aux finances de la Confédération. Rembourser la dette n’apporte rien et le temps n’est pas à l’austérité.

Moins de dépenses et de dette ? Une vision trop simpliste

Dans le cadre de son mandat de veille le FMI évalue régulièrement la situation économique des pays membres en y envoyant un groupe d’experts dans le cadre des missions dites « article IV ». Le rapport qui en découle fournit un examen détaillé et critique de la situation par une équipe de spécialistes.

L’évaluation de la Suisse publiée au début du mois souligne le besoin de rééquilibrer la politique macroéconomique. Comme la politique monétaire fait tout ce qu’elle peut, il serait adéquat que la politique budgétaire la soutienne.

Dans un contexte où la Confédération peut emprunter à des taux historiquement bas (- 0.26 pourcent à un horizon de dix ans) réduire la dette n’apporte que des gains minimaux. L’analyse du FMI montre que l’excédent actuel des comptes publics est plus que suffisant, ce qui autorise une hausse des dépenses sans remettre le frein à l’endettement en question – pour autant qu’on veuille bien se donner la peine de gérer ce frein de manière non-biaisée.

La grande marge de manœuvre dans les finances publiques ne se limite pas à la Confédération. Une récente étude de Ramon Christen et Nils Soguel parue dans la Revue Suisse d’Economie et de Statistique montre que les Cantons pourraient substantiellement profiter des faibles taux d’intérêt sur leurs dettes.

Un aspect particulièrement intéressant est que le FMI recommande que la politique budgétaire ne se contente pas de réduire les impôts, mais comprenne également une hausse de dépenses pour couvrir les frais du vieillissement de la population et de formation des gens pour aborder au mieux la numérisation.

Voilà un conseil pour le moins inhabituel venant d’une institution plus connue pour prôner la rigueur budgétaire. Non, le FMI ne s’est pas converti à une vision bizarre de la politique économique. Les recommandations reflètent une lecture technique et factuelle de ce que les modèles macroéconomiques standards préconisent pour une économie où le taux d’intérêt est très bas. Comme quoi une gestion responsable des deniers publics ne doit pas être synonyme d’attitude frileuse.

Le prix des médicaments est-il justifié ?

Are high drug prices warranted?

Pas vraiment. Un reportage de la RTS nous apprend que les marges sur certains médicaments contre le cancer sont de 85 %.Voilà qui couvre (très) largement les coûts de production et de développement (y compris ceux de recherches n’ayant pas abouti).

Le producteur ne conteste pas ses chiffres, mais indique que les prix “sont basés sur les bénéfices qu’ils procurent aux patients et à la société dans son ensemble”. Si cela semble être un raisonnement bien étayé, ce n’est en fait pas le cas.

Qu’est-ce que la demande nous dit ?

Une courbe de demande comme celle représentée ci-dessous est une relation inverse entre le prix (échelle verticale) et la quantité (échelle horizontale). Rien de bien nouveau, mais il est utile de bien comprendre comment ceci nous informe sur le bénéfice que le produit procure au consommateur.

Dans notre exemple si le prix est égal à 55 francs la quantité demandée est de 1 unité. Le fait que le consommateur soit prêt à acheter cette unité malgré le prix élevé nous dit que le bénéfice qu’il retire de sa consommation est équivalent à 55 francs. En d’autres termes, le consommateur est très friand de ce bien lorsqu’il en a peu à disposition. Si le prix descend à 50 francs alors la quantité augmente à 2 unités. Cela indique que la deuxième unité procure un bien être équivalent à 50 francs.

Soulignons deux points. Tout d’abord, le bénéfice apporté par la deuxième unité (50) est plus faible que celui apporté par la première (55). En effet le consommateur a un peu plus du bien à disposition (en jargon d’économiste on parle « d’utilité marginale [de la dernière unité consommé] décroissante »). Ensuite, le prix payé pour la deuxième unité correspond exactement au bénéfice que le consommateur en retire, et donc en il n’y a pas de bénéfice net. Mais ce prix de 50 s’applique aux deux unités consommées et est inférieur au bénéfice apporté par la première unité (55). Le consommateur jouit dès lors d’un bénéfice net de 55-50 sur la première unité.

Nous pouvons continuer le raisonnement pour plus d’unités consommées. Par exemple, comme le montre la figure, le consommateur achète 6 unités lorsque le prix est de 30 francs. Cela indique que cette 6ème unité apporte un bénéfice de 30. Comme nous l’avons souligné, la consommation des autres unités apporte un bénéfice supérieur à ce prix. Le consommateur retire alors un bien-être net total représenté par la surface en rouge, appelé le « surplus du consommateur ». Dans notre exemple ce montant est de 90 francs

La demande pour un bien nous indique donc le bien-être que le consommateur en retire. Notons bien que c’est toujours le cas. Par conséquent ce seul élément ne suffit pas pour déterminer le prix juste.

Prendre en compte les coûts de production

Les biens ne tombant pas du ciel, il faut prendre un compte le coût de production. Pour faire simple, considérons que la production de chaque unité coûte 10 francs. Ce coût variable par unité est représenté par la ligne rouge dans le graphique ci-dessous. Si l’entreprise doit également faire face à un coût fixe, disons 30 francs, le coût moyen est représenté par la courbe verte (coût fixe divisé par quantité, plus coût variable).

L’analyse économique nous permet de déterminer le prix juste en combinant la demande et les coûts. L’idée centrale est que la quantité produite doit générer un bien être pour chaque unité qui soit au moins égal au coût. Sans cela il y a un gaspillage de ressources.

L’efficience économique indique qu’il faut choisir point où la courbe rouge de coût variable croise la demande. Ceci correspond à un prix de 10 francs pour une quantité de 10 francs. Produire plus n’est pas une bonne idée car le bénéfice que le consommateur retire ne couvre pas le coût de production. Comme nous avons un coût fixe, le raisonnement doit être ajusté en conséquence. Il convient alors de produire au point où la demande croise la courbe verte de coût moyen. La quantité est alors de 9.4 unités pour un prix de 13.2 francs. A ce prix, la marge variable de 3.2 francs couvre le coût fixe. Le bien-être total du consommateur (surplus) se monte quant à lui à 219 francs.

Que se passe-t-il si l’entreprise est en situation de monopole ? Elle choisit alors de maximiser son profit. Un simple calcul montre qu’elle fixe un prix de 35 francs. La quantité vendue est alors de 5 unités, le profit de l’entreprise se monte à 95 francs et le surplus du consommateur tombe à 63 francs.

Est-ce que le prix reflète le bénéfice procuré au consommateur ? Oui dans le sens où la 5ème unité génère un bien être de 35 francs. Mais ceci n’est pas la question pertinente. Pour pousser l’analogie jusqu’à l’absurde, un agresseur forçant sa victime à vider son compte bancaire inflige un prix qui reflète le bénéfice procuré par le fait d’avoir la vie sauve. Ce n’est clairement pas une situation souhaitable. La vraie question est de savoir si le bien-être de la dernière unité consommée est proche du coût de production. La réponse est clairement non.

Les limites du contrôle

L’enquête de la RTS nous apprend que le régulateur évalue le prix de deux manières. Premièrement il le compare au prix de produits similaires. Cela serait une bonne idée s’il y avait effectivement de tels produits. Mais ce n’est pas le cas lorsqu’un médicament n’est produit que par une entreprise.

Deuxièmement, il compare le prix pratiqué en Suisse à celui pratiqué dans d’autres pays (pour autant qu’il dispose de chiffres pertinents, ce qui ne semble pas être le cas). Cet examen ne répond pas à la question. Une entreprise en situation de monopole pratique un prix excessif (bien au-delà des coûts) pour tous les consommateurs. Savoir que mon voisin subit le même prix abusif que moi ne change rien au fait que le prix est abusif.

Le reportage montre bien qu’il y a un problème substantiel en Suisse. S’il ne s’agit pas de l’unique cause des coûts de la santé – qui reflètent une série de problèmes – cela joue un rôle. Espérons que nous n’attendrons pas de subir les situations abusives constatées dans d’autres pays avant de réagir.

Et ça continue encore et encore

On and on it goes

Encore un excédent, d’accord, d’accord.

Les comptes de la Confédération montrent un excédent de 2.9 milliards pour 2018. L’écart par rapport à l’excédent budgétisé de 300 millions représente 0.4% du PIB. C’est substantiel.

Il reste clairement encore du chemin à faire pour mieux calibrer les prévisions, et sortir de la situation ou année après année nous sommes surpris en bien. S’il vaut mieux une surprise dans ce sens, la situation actuelle n’est pas pour autant à prendre avec le sourire.

Evitons une gestion asymétrique des finances

Une grande partie de l’erreur de prévision est due au fait que les demandes de remboursement de l‘impôt anticipé sont plus faibles que prévues. Nous pouvons donc nous attendre à un rattrapage dans les années à venir, avec des erreurs de prévision plus faibles, voire dans l’autre sens.

Il faudra alors adopter une attitude symétrique par rapport à la situation actuelle. L’excédent de 2018 implique une réduction de la dette de la Confédération. La hausse probable des demandes de remboursement de l’impôt anticipé dans les années à venir devra alors être absorbée par une hausse de la dette, laquelle reviendra alors à la case départ. Il est cependant à craindre que lorsque les remboursements de ‘impôt anticipé arriveront il y aura des pressions pour la réduction des dépenses sous prétexte d’un retour (temporaire) du déficit. Une telle réaction asymétrique est à éviter.

Au-delà de ces fluctuations temporaires, il reste important d’ajuster la planification afin d’éviter les écarts systématiques, et de devoir régulièrement remettre le sujet sur la table. Pour poursuivre le clin d’œil de début d’article :

Faudrait qu’on arrive à en parler au passé

Faudrait qu’on arrive à ne plus penser à ça

A combien se monte l’évasion fiscale ?

How big is tax avoidance?

A près d’un quart des impôts dus pour les plus riches, selon une étude portant sur les pays scandinaves. L’évasion est en revanche beaucoup plus faible (mais pas absente) en dehors du haut de l’échelle de richesse. Il serait pour le moins intéressant d’appliquer cette analyse à la Suisse.

Un travail de détective pour estimer l’évasion

Estimer l’évasion fiscale est une tâche complexe – sans surprise. Dans un travail récent, Annette Alstadsæter, Niels Johannesen, et Gabriel Zucman ont utilisé les données provenant de plusieurs sources, dont les « Panama papers ». Ils les ont combinées avec les données de l’administration fiscale pour la Norvège, la Suède et le Danemark, afin d’estimer la part des impôts évités.

La figure ci-dessous montre la proportion estimée d’impôts dus qui n’ont pas été payés. La situation est contrastée par niveau de richesse. Par exemple, le label « P70-80 » sur l’échelle horizontale se réfère aux personnes avec une fortune dans le décile 70-80 % (70 pourcent des personnes ont une fortune plus faible, et 20 pourcent une fortune plus élevée).

La figure montre que l’évasion est très concentrée parmi les très riches. Près d’un quart des impôts dus par les 0.01 % de personnes les plus riches ne sont pas payés (décile 99.99-100 %). Cette part descend rapidement : elle n’est « que » de 12 % pour les 0.04 % de personnes riches suivantes (décile 99.95-99.99 %), puis descend. En fait, la part des impôts évités est assez stable pour les 99 % de personnes les moins riches (décile 0-10 % jusqu’au décile 95-99 %)

Et la Suisse ?

L’étude des pays nordiques montre que l’évasion fiscale est extrêmement concentrée dans le haut de l’échelle. Il est vrai qu’elle existe aussi pour les personnes moins riches, mais dans une ampleur bien plus moindre. L’étude n’existe malheureusement pas pour la Suisse, mais il serait intéressant de combiner les données des Panama papers avec les données de l’administration fiscale pour avoir une idée du phénomène.

La croissance suisse à la traîne de l’Europe

Swiss growth lags behind Europe’s

Une impression fréquente en Suisse est que la croissance économique n’a pas trop souffert d’être en dehors de l’Union Européenne, surtout durant la crise. Ceci est trompeur, car depuis le début des années 1990 notre pays est à la traîne par rapport à des pays voisins de taille similaire. Rester en marge de l’UE s’est avéré bien coûteux, un point à méditer d’ici à la votation du 25 novembre.

Un retard jamais rattrapé depuis 1992

L’impression habituelle d’une bonne performance de la Suisse vient du fait que nous nous comparons souvent aux pays majeurs de l’UE comme la France et l’Italie. Il est cependant plus pertinent des considérer des petits pays avec une économie ouverte sur le monde, car leurs structures économiques et leurs tailles sont plus proches des nôtres.

Considérons donc la Belgique, les Pays Bas, le Danemark, l’Autriche et la Suède, les deux derniers ayant rejoint l’Union en 1995. La Suède est un cas particulièrement intéressant car le pays a subi une crise bancaire au début des années 1990, tout comme la Suisse avec l’éclatement de la bulle immobilière.

La figure 1 ci-dessous présente l’évolution du produit intérieur brut réel (corrigé de l’inflation) de ces pays depuis 1980, les valeurs étant normalisées à 100 en 1990 pour faciliter la comparaison (données du FMI). Nous voyons clairement que la croissance a été similaire entre la Suisse et les pays européens jusqu’à 1990. L’économie suisse a ensuite fortement ralenti, et ce déjà avant le vote sur l’Espace Economique Européen en 1992. Cette récession n’est pas en soi un problème, car nous ne pouvons pas nous attendre à ce que tous les pays évoluent exactement de concert. Plus frappant est le fait que la Suisse n’ait pas rattrapé son retard depuis lors.

Le retard de la Suisse est illustré dans la figure 2, qui présente l’écart entre le PIB suisse et celui des autres pays. Par exemple le chiffre de -9.6% pour l’Autriche en 2017 indique le PIB suisse serait aujourd’hui plus élevé de 9.6% si notre pays avait connu le même rythme de croissance que notre voisin. La figure montre bien qu’après le décrochement du début des années 1990 la Suisse est restée en retard (le Danemark n’étant certes pas si différent). L’écart de -16.3% avec la Suède est particulièrement frappant étant donné que ce pays a aussi subi une crise bancaire.

Un écart encore plus fort par habitant

On pourrait certes faire remarquer que l’écart de la Suisse varie beaucoup selon le pays que l’on considère comme référence, et que la situation n’est pas si grave par rapport à plusieurs d’entre eux. Pour affiner l’analyse il est intéressant de considérer le PIB par habitant, car c’est un meilleur indicateur du niveau de vie. Un pays peut en effet connaître une croissance tirée par la productivité qui augmente le niveau de vie (bonne croissance du PIB ainsi que du PIB par habitant), ou une croissance tirée par la hausse de la population avec un effet moindre sur le niveau de vie (bonne croissance du PIB mais avec peu de gains pour le PIB par habitant).

Les figures ci-dessous répètent l’exercice en termes de PIB par habitant, montrant l’évolution de cette mesure (figure 3) et l’écart de la Suisse par rapport aux autres pays (figure 4). Le constat est nettement plus frappant que celui des figures 1 et 2. La figure 3 montre bien que les pays européens connaissent des performances assez similaires alors que la Suisse décroche. Le PIB par habitant de notre pays se situe maintenant entre 15 et 20% du niveau qu’il aurait atteint si nous avions continué d’évoluer au même rythme que nos voisins (comme nous le faisions avant 1990). Un tel écart correspond à 2-2.5 mois de revenu chaque année. On imagine sans peine combien les problèmes économiques (retraites, coûts de la santé) seraient bien plus faciles à gérer avec ce supplément.

L’Alleingang coûte cher

Les chiffres montrent clairement un décrochage, que rien ne laissait présager car entre 1980 et 1990 la croissance suisse était proche de celle des autres. Que s’est-il passé ? Une analyse détaillée irait au-delà de ce blog, mais il est frappant de voir que l’émergence de l’écart coïncide avec le refus de l’EEE en 1992. Certes, la récession était alors déjà engagée, mais on aurait pu s’attendre à ce qu’elle soit ensuite résorbée, comme cela a été le cas en Suède. Il a en fait fallu attendre la signature des accords bilatéraux en 1999 et 2004 pour voir la croissance suisse repartir, mais sans rattraper le chemin perdu.

Alors que nous nous apprêtons à voter sur la relation entre le droit suisse et international, ce qui impactera nos relations avec l’Union Européenne, il est important de rappeler que la croissance suisse n’a pas brillé depuis le début des années 1990. La déclaration de Jean-Pascal Delamuraz que le refus de l’EEE représentait un « dimanche noir pour l’économie suisse » n’était pas exagérée.

Le rôle global de l’euro : beaucoup de bruit pour peu de choses

Don’t lose sleep over the global role of the euro

Renforcer le rôle global de l’euro, comme le souhaite Jean-Claude Juncker, est une perte de temps. Il y a d’autres priorités plus urgentes en Europe, et le rôle international d’une monnaie est un aspect bien moins important que l’on croit.

L’ordre monétaire n’est pas un tournoi de foot

Il n’est pas rare de voir des politiciens vouloir assoir le rôle international de leur monnaie, et de détrôner ainsi le dollar. Il est indéniable que le billet vert domine le système monétaire international sous plusieurs aspects, et que ce rôle majeur va bien au-delà du poids des Etats-Unis dans l’économie mondiale.

Mais ce qui importe est la stabilité du pouvoir d’achat d’une monnaie. C’est pour cela que les banques centrales sont concentrées sur la stabilité des prix, visant une inflation stable et modérée. C’est clairement le cas depuis plusieurs années (en fait le problème est plutôt que l’inflation est trop basse, mais ceci est un autre sujet). Une fois l’objectif de stabilité des prix atteint, peu importe le rang atteint par une monnaie au classement mondial.

Dans un tournoi de foot il ne suffit pas de bien jouer, encore faut-il le faire mieux que les équipes adverses. C’est le contraire pour la politique monétaire : l’important est d’atteindre la stabilité des prix. Si d’autres le font encore mieux, grand bien leur fasse.

La monnaie internationale : un trophée que ne change pas grands chose

Mais les Etats-Unis ne disposent-ils pas d’un privilège du fait du poids dominant du dollar ? En fait, pas vraiment. Premièrement, le gouvernement américain n’emprunte pas à des meilleures conditions que ceux d’autres pays. Les rendements sur les dettes souveraines européennes et japonaises sont plus faibles, même une fois corrigés de l’inflation.

Plusieurs études ont été conduites pour déterminer si les Etats-Unis gagnent de meilleurs rendements sur leurs investissements à l’étranger que ceux que les investisseurs étrangers obtiennent sur leurs avoirs américains. C’est effectivement le cas dans l’ensemble, mais il convient de regarder les choses de plus près. Tout d’abord les avoirs américains à l’étranger comprennent beaucoup de placement en actions et d’investissement directs (les participations des multinationales dans leurs filiales). Ces investissements rapportent plus que les placements en obligations, lesquels représentent une bonne partie des avoirs étrangers aux Etats-Unis. Ensuite, l’écart de rendement entre avoirs américains et avoirs des investisseurs étrangers est minime lorsque l’on compare des actifs dans la même catégorie (par exemple actions étrangères détenues par les américains contre actions américaines détenues par les investisseurs étrangers). La seule catégorie montrant un écart matériel est celle des investissements directs des multinationales dans leurs filiales, mais ces chiffres incluent une part substantielle d’estimations avec une marge d’incertitude.

D’autres priorités pour la zone euro

La zone euro fait face à toute une série de chantiers bien connus : renforcement de l’union bancaire, construction d’un mécanisme de recapitalisation des banques en cas de faillite, construction d’un pan budgétaire, passage de marchés financiers fragmentés à un marché plus large, et bien d’autres. Que l’euro ait ou non un rôle global n’y change rien. En fait son rôle s’accroîtrait sans doute une fois les chantiers menés à bien, car au final le poids international d’une monnaie n’est que le reflet de la qualité des institutions et marchés du pays émetteur.

Réforme des cotisations LPP : évitons le catastrophisme

Reform of pension contributions: don’t be frightened

L’initiative proposant un taux de cotisations unique pour la LPP rendrait le système plus égal, sans générer de surcoût. La hausse temporaire des cotisations serait modérée et totalement compensée par les gains futurs.

Réformer un système discriminatoire

Le taux de cotisations à la LPP augmente actuellement avec l’âge, ce qui pénalise les perspectives professionnelles des personnes de 50 ans et au-delà en les rendant plus chères pour les employeurs. En outre le système va à l’envers du bon sens, car pour financer sa retraite il vaut mieux cotiser le plus tôt possible.

Un surcoût transitoire

Tout le monde s’accorde à dire qu’un taux de cotisation unique quel que soit l’âge est une bonne idée. Par rapport au système actuel, cela impliquerait une hausse des cotisations pour les jeunes et une baisse pour les personnes plus âgées. Passer du système actuel à un régime de cotisations uniques implique un surcoût transitoire. Les personnes en fin de carrière devront toujours cotiser à l’ancien taux, car elles ne peuvent évidemment pas remonter dans le temps pour ajuster les cotisations payées dans leur jeunesse. En même temps les jeunes cotiseraient à un nouveau taux plus élevé. Le montant de cotisations augmenterait donc tant que des personnes ayant commencé leur carrière sous l’ancien système seraient toujours en activité.

L’argument des opposants est que ce coût supplémentaire serait tel qu’il rend la réforme tout simplement impossible. Le chiffre avancé est de 1 milliard de francs par an pendant une vingtaine d’années.

Ne nous laissez pas impressionner par les milliards

Un milliard par an semble être un très gros montant. En fait non. Lorsque l’on fait de l’analyse macro-économique, tous les chiffres ont beaucoup de zéros. Cela surprend au début, mais on s’y habitue vite, et l’on apprend à mettre les choses en perspective. Concrètement, 1 milliards par an représente 2.23 % des cotisations LPP (44.8 milliards en 2016), 0.26 % des salaires payés aux employés (391.4 milliards) et 0.15 % du PIB (659.1 milliards). Il convient de rappeler que depuis 2010 les salaires ont augmenté de 0.68 % par an en moyenne. Le surcoût de la réforme représente alors l’équivalent de 4 mois et demi de hausse de salaire. Pas de quoi prendre peur.

Une image parlant plus que de longues phrases, la figure ci-dessous présente l’évolution des salaires sous deux scénarios. Sans réforme, considérons que les salaires augmentent régulièrement de 0.7 % par an, à partir du niveau actuel de 32.6 milliards par mois. Leur niveau est alors présenté par la ligne bleue. Que se passerait-il si la réforme était adoptée à la fin de l’année 1 ? Les entreprises devraient alors supporter un coût supplémentaire de 1 milliard par an. Admettons qu’elles n’augmentent plus les salaires pendant 5 mois, après quoi ceux-ci augmentent de nouveau de 0.7 % par an. L’évolution des salaires serait alors donnée par la ligne rouge, qui est légèrement plus basse. La différence entre les deux lignes représente les salaires que l’entreprise paie maintenant sous formes de cotisations LPP supplémentaires. Cela correspond à 1 milliards lors de la première année, puis à 1-1.5 milliard par année, comme le montrent les barres grises.

Ce simple exemple chiffré montre bien que le coût de la réforme ne briserait pas les reins des entreprises. Il pourrait être couvert simplement en renonçant brièvement à des hausses de salaires.

Mais au fait, y-a-t’il vraiment un coût ?

En fait la situation est encore moins difficile que ce que le calcul précédent indique. Pour s’en rendre compte, il convient d’évaluer l’impact de la réforme sur la durée. Afin de faire cela de manière claire et concise, il est utile de considérer un simple modèle économique. Certes un tel outil est très simplifié, mais cela permet précisément de cerner les points clefs de manière claire (les personnes intéressées par les détails peuvent les trouver dans cette note technique et cet exemple chiffré).

Dans notre modèle les salariés travaillent durant deux périodes, où ils sont respectivement jeunes et âgés (une période corresponds environ à une vingtaine d’années). Jeunes et vieux gagnent le même salaire brut, et ce salaire reste constant à travers les générations (pour faire simple). Dans le système actuel, les jeunes paient un taux de cotisation LPP plus faible que celui payé par les travailleurs âgées. Avec la réforme, le taux est égal pour les deux. Ce nouveau taux est fixé de manière à ce que l’avoir LPP d’une personne en fin de carrière soit le même dans les deux systèmes. En d’autres termes, la réforme ne change pas la générosité du deuxième pilier.

La figure ci-dessous présente l’évolution des taux de cotisations pour jeunes (en bleu) et âgés (en rouge). La réforme est mise en place à la période T. Par rapport à l’ancien système (lignes traitillées) le taux de cotisation des jeunes augmente immédiatement, alors que le taux de cotisation des âgés ne diminue qu’à la période T+1. Comme ces personnes étaient sous l’ancien système lors de leur jeunesse, elles  doivent cotiser à l’ancien taux pour préserver leur avoir.

Il y a donc clairement un surcoût temporaire à la période T, comme illustré par la figure ci-dessous. Avec la réforme (ligne continue) les cotisations augmentent, puis ensuite diminuent à un niveau plus faible que celui sans réforme (ligne traitillée). Il y a donc une baisse permanente du montant de cotisation une fois que la réforme est en place. Avec la réforme les personnes cotisent plus fortement lors de leur jeunesse. Ce capital supplémentaire génère un rendement qui permet d’atteindre un avoir de retraite donné avec moins de cotisations.

Nous pouvons montrer que le surcoût temporaire (période T) est exactement compensé par la réduction des cotisations à partir de la période T+1. En d’autres termes, la réforme ne change pas la valeur actualisée des cotisations payées par les entreprises du point de vue de la période T (la valeur actualisée considère les paiements sur toutes les périodes, prenant en compte le taux d’intérêt pour pondérer les paiements futurs). En outre, la réforme réduit la valeur actualisée des cotisations du point de vue de la période T+1, une fois le nouveau système complètement en place. Ceci reflète simplement le fait qu’avec des cotisations en début de carrière un avoir de retraite donné est plus facile à financer.

Utiliser l’emprunt pour répartir la charge

Notre exemple montre que dans l’ensemble la réforme n’entraîne pas un coût supplémentaire, car la hausse des paiements en période T est compensée par la suite. En fait la réforme ne fait que changer le timing des paiements des entreprises.

Un cas de figure avec une hausse temporaire des cotisations suivie d’une baisse permanente peut être géré par l’emprunt. Les entreprises peuvent lever sur les marchés financiers le montant nécessaire à payer la hausse temporaire des cotisations. Mais où trouveraient-elles l’argent ? Simplement auprès des caisses LPP. En effet, les cotisations supplémentaires payées en période T doivent bien être investies quelque part. Le plus simple est de le prêter aux entreprises. En d’autres termes, la réforme augmente la demande de crédit des entreprises en même temps qu’elle augmente l’offre de crédit de la part des fonds de pension. Certes la période de transition serait longue en pratique, et l’on peut douter que les entreprises puissent facilement emprunter. Mais cela peut se gérer par un fonds de compensation dans lequel les caisses de pension pourraient investir l’épargne supplémentaire et qui prêterait aux entreprises.

Au final, notre exemple montre bien que la réforme ne fait que changer le timing des cotisations payées par les entreprises. Le « surcoût » lors de la transition n’en est donc pas vraiment un. Supprimer le caractère discriminatoire du système actuel est donc faisable.

Congé parental : ne tirez pas sur le messager

En proposant un congé parental de 38 semaines la Commission fédérale de coordination pour les questions familiales (COFF) a fait son travail. Le Parlement est libre de ne pas suivre la proposition, mais à lui d’assumer alors cette décision. Ce n’est pas aux analyses techniques d’intégrer en amont le degré de volonté politique. De surcroît, le coût de la proposition est bien modique.

A chacun son métier

Le rapport de la COFF présente les leçons tirées de l’expérience internationale et contraste la situation de la Suisse par rapport aux autres pays. Le document montre bien à quel point nous sommes est en queue de peloton. Il souligne les avantages d’un congé parental, par exemple l’intégration facilitée des femmes dans la vie active. Il est important de rappeler de tels points positifs alors que la discussion tend à porter seulement sur les coûts.

Sur base de ce rapport, la COFF propose un congé de 38 semaines, pour un coût de 1 à 1.5 milliards par an. Mal lui en prend : elle reçoit en retour une volée de bois vert, les critiques trouvant le rapport trop extrême et pas assez en phase avec les rapports de force politiques.

C’est bien mal comprendre la tâche de la COFF. Son devoir est de présenter des analyses et de résumer l’état des connaissances, ni plus ni moins. Le Parlement est libre de se montrer frileux dans ses projets de loi. C’est son bon droit, et ce sera aux électrices et électeurs de réagir lors des prochaines élections si elles/ils le souhaitent. Mais le Parlement doit pleinement assumer ce choix. Il est inapproprié d’attendre de la COFF qu’elle modère ses recommandations pour des considérations de tactique politique. Comme académique je ne peux que m’insurger contre une telle forme d’autocensure.

Un peu de rationalité dans l’appréciation des coûts

Plutôt que de pousser des cris d’effroi pour un coût de 1-1.5 milliards, gardons la tête froide. Cela fait effectivement beaucoup comparé aux 823 millions du congé maternité en 2016. Mais en fait, un tel calcul ne fait que montrer le niveau limité du congé maternité existant.

Il est plus pertinent de mettre le coût en perspective avec le PIB, lequel se montait à 668 milliards en 2017. Voilà qui change la donne : le congé parental coûterait entre 0.15 % et 0.22 % du PIB, soit l’équivalent d’une demi-journée de travail par année (sur base de 52 semaines à 5 jours). Une charge insupportable ? Allons donc.