On veut éradiquer Polanski, non le juger

“On ne détache pas un film de son auteur, comme on ne détache pas un coupable de sa victime”. Merci à Lou Roy-Lecollinet pour ce slogan, assez représentatif du féminisme militant. Mais, où est le raisonnement? Je ne vois qu’une parataxe de deux préjugés passablement idiots. Qu’est-ce qui dit qu’on ne peut pas “détacher” un auteur de son film? En quoi sont-ils attachés? Si c’est dans un sens trivialement causal, cela ne présente aucun intérêt. “Polanski est attaché à J’accuse parce qu’il a fait le film”. Non. L’attachement requis par Lou Roy-Lecollinet est très particulier: le film doit être le reflet/expression/émanation de la nature morale supposée de Polanski. Puisqu’on a préalablement décidé d’en faire un monstre en isolant un acte qui ne peut qu’être le signe d’une inhumanité incurable, d’une bestialité féroce, alors il devient facile de prétendre que ses films (par une sorte de principe bizarre et magique) sont eux aussi monstrueux. Ce dont on ne veut pas par contre, c’est qu’une œuvre puisse être soit une sublimation (ce qui supposerait que le mal puisse devenir un bien), soit une preuve de l’innocence morale de Polanski (“un homme qui fait de si bons films, ne peut pas être coupable”) soit une entité libre/innocente (“elle doit être jugé à partir de ses qualités esthétiques et seulement à partir d’elles”).

 

Évidemment, la stratégie est doublement perverse (monstrueuse?): elle vise à culpabiliser le spectateur et détruire la carrière professionnelle de Polanski (en l’excluant des festivals, en cherchant à interdire les projections…). Dans cette perspective, le spectateur est complice ou pervers, dans tous les cas coupable. Celui qui récompenserait une de ses œuvre “pour elle-même” ou “en vertu de ses caractéristiques intrinsèques” serait traité avec la même intransigeance.

 

Le but “final”, je le crains, est d’éradiquer Polanski qu’il soit conçu comme un homme ou un artiste: car le corolaire au principe de Roy-Lecollinet est le suivant: si on détruit l’accès à l’œuvre (donc l’œuvre), on détruit l’homme. C’est par conséquent une stratégie haineuse (elle veut détruire autrui, pas seulement le combattre ou le juger) qu’il faudrait légalement punir et juger. Que la justice se penche aussi sur cette monstruosité là!

Arthur Simondin

Arthur Simondin

Arthur Simondin est un professeur de philosophie à la retraite. Il veut user de ses connaissances et de son expérience d’enseignant afin de promouvoir une vision philosophique de l’actualité. Sa connaissance approfondie de la philosophie grecque et des courants dominants du 20ème siècle lui permet d’éclairer l’actualité et d’en révéler à la fois les structures et leurs significations.

8 réponses à “On veut éradiquer Polanski, non le juger

  1. C’est le même procès visqueux que l’on fait à Céline…
    … (pour l’instant sur l’oeuvre, mais on ne va tarder à y joindre des frasques féminicidines, autres qu’antisémites.

    Comme si un artiste devait être un procureur ou un curé, et comme si un procureur ou un curé étaient irréprochables de vertu!

    Comme quoi la culture n’est pas indemne de populisme.
    Vive la révolution des oeillets coronavirusés, pour sortir de ce monde de patachons 🙂

  2. La vraie morale se moque de la morale, Pascal, (je ne sais où).
    Le puritanisme nous rend la vie putride…il nous fait manquer notre regard à la lumière.
    Il paraît que Mozart … mais va-t-on interdire Mozart ???
    J’en connais un qui a dit qu’il est impossible de séparer le bon grain de l’ivraie. La vie pure est totalitaire.

  3. à la fin on va élever une statue à Hitler puisque parait-il il était un artiste avant d’entrer en politique ! sans doute je n’ai rien compris à l’article , grand niais que je suis !

    1. Edifier une statue au moustachu que vous nommez ? Et pourquoi ferait-on cela ? Il était peintre, et alors ? N’importe qui dispose des outils appropriés pour de la matière peut peindre… Toucher les émotions du plus grand nombre n’est, en revanche, pas donné à tout le monde !

      Le cinéaste, lui, reçoit des statuettes car ce qu’il produit, ce qui est le fruit de sa réflexion, et reconnu. En tant qu’homme, il est peut-être détestable, mais ce qu’il crée est parfois exceptionnel, et on aurait tort de s’en priver !

  4. LA GRANDE BATTUE
    “La chasse est ouverte. Pour les scouts de la bonne pensée, pour le petit peuple des commentateurs, biographes, universitaires, journalistes d’investigation et fabricants de thèses, c’est devenu une occupation à temps complet. Ces gens-là, désapprouvent la chasse réelle, mais ils raffolent du gibier symbolique. Tout homme illustre, entre leurs mains, peut devenir une bête aux abois. Le nouveau monde vertueux des louveteaux de la Vigilance a en horreur les écarts de conduite des individus d’exception. Ils les dénoncent en chaire. Ils les stigmatisent. Ce sont les propagandistes de la nouvelle foi. Mouchardage et cafardage sont leurs deux mamelles.
    Chaque jour nous apporte sa brassée de révélations. Tantôt c’est Michel Foucault dont on nous explique l’oeuvre complète à travers sa fréquentation des boites sado-masos californiennes ; tantôt c’est Brecht, qu’on nous montre en tyran répugnant, signant des pièces écrites par ses maîtresses. Et voilà encore Cioran admirateur, dans sa jeunesse, du fascisme roumain ; Graham Greene haineux, pédophile et raciste ; Bruno Bettelheim plagiaire, bourreau d’enfants, menteur, imposant à ses proches les méthodes des camps nazis faute d’avoir pu en surmonter le souvenir. Quant aux frères Lumière, qui devaient orner les nouveaux billets de banque, c’est de justesse qu’on s’est rappelé leur admiration pour Pétain ainsi que les francisques dont ils se laissèrent décorer pendant l’Occupation.
    A qui le tour ? Que ne va-t-on encore découvrir ? Que Beethoven tournait autour des pissotières ? Que Stendhal attendait les petites filles à la sortie des écoles ? Que Cervantès a volé le manuscrit de Don Quichotte à sa voisine ? Nous avions déjà eu Marx pourvoyeur de goulags et séducteur de bonnes ; Heidegger nazi jusqu’au bout du Dasein ; Henry Miller érotomane et antisémite ; Picasso et ses épouses martyres ; Hemingway et son impuissance.
    On peut désormais écrire à peu près n’importe quoi sur n’importe qui, à condition que celui dont on parle en ressorte disqualifié, ruiné, ridiculisé. A condition qu’il devienne “une affaire”. Un dossier sordide à classer. Un sujet d’enquête d’intérêt général.
    Il y a quelques mois, j’ai même entendu, à la télévision, une dame (auteur d’un livre sur les artistes et leurs “muses”) déclarer que Balzac ne devait son génie qu’à Mme de Berny. C’est elle, la Dilecta, qui lui avait tout appris. Et d’ailleurs, lorsqu’elle est morte, continuait cette poufiasse, Balzac n’a plus rien fait de bon. Plus rien, en effet. A part César Birotteau, Splendeurs et misères des courtisanes, Le Cabinet des Antiques, La Rabouilleuse, Une ténébreuse affaire, La Cousine Bette, Le Cousin Pons et une bonne cinquantaine d’autres chefs-d’œuvre.
    On n’étudie plus les génies d’autrefois. On ne les admire plus. On les débusques. On les capture. On les fourre à l’autoclave, et on voit ce que ça donne. Et malheur à ceux qui se laissèrent aller, fût-ce sous forme de plaisanterie, à exprimer le moindre soupçon de misogynie, de xénophobie ou de désapprobation du monde tel qu’il va !
    Le passé, tout le passé doit être massacré.”

    (Désaccord parfait de Philippe Muray)

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