IPhone 12: bientôt des suppositoires connectés?

Je vous écris car je suis déçu. Alors que l’automne approche et avec lui une langueur monotone, j’avais, comme antidote, quelque chose dans le cœur qui me donnait envie, tout de même et malgré la saison, de me réjouir (ne faut-il pas constamment de ces petites choses qui nous font vivre en nous réjouissant ?). Je savais que l’IPhone 11 allait sortir et je trépignais d’impatience. Mais à l’instar du Temps, je suis parfaitement déçu du manque d’innovation qui frappe Apple. De quel quoi droit espère-t-elle nous tromper grossièrement en multipliant les objectifs (maintenant trois) en pensant que cela nous donnera l’envie de consommer ? Franchement, à vous, ça vous donne l’envie de consommer ? Est-ce qu’il y a quelque part en vous un petit désir-de-IPhone-a-triple-objectifs ? Est-ce que pour vous ça a marché, vous l’avez, le désir, le picotement ?

On était quand même en droit d’espérer mieux ! Je ne sais pas, quelque chose de pliable ou de plus fin ou avec des hologrammes. Des IPhones qui seraient aussi des boomerangs et des frisbees, des IPhones qui permettraient de ramasser les déjections de nos chiens lorsqu’on les promène, quelque chose de véritablement innovant. Mais non : trois objectifs, c’est tout. Je comprends donc la triste langueur de Anouch Seydtaghia dans son article dont la fin est un crève-cœur : « A noter enfin qu’une nouvelle montre et un nouvel iPad ont été annoncés mardi soir lors d’une conférence sans surprise ». Mr. Seydtaghia l’a bien senti, il n’y a pas de surprise. On n’est pas surpris du tout, les trois objectifs ne sont absolument pas quelque chose de surprenant. J’aurais été partiellement satisfait si 1) on aurait pu plier le IPhone dans tous les sens (par exemple pour amuser des enfants) ou 2) s’il avait été fait dans un matériau inattendu, mou si possible. Or, sachez qu’on ne pourra pas encore le plier, ni le déplier, ni le faire grandir, ni lui faire cracher des hologrammes ! Trois objectifs, c’est tout. Notons que Le Temps fait fausse route en se plaignant du manque d’innovation ; il se plaint de choses assez triviales comme le manque de la 5G, de la connectivité, etc. Mais à quand le « Suppositoire Connect Ultra » qui permettra, par le jeu invisible de notre rectum, de guider nos applications sans nos mains ? Face aux « innovants », il ne faut pas hésiter à demander la lune et ne pas se contenter de maigres objectifs.

Le point plus sérieux, philosophique dans tout ça est le suivant : on parle d’”innovations” alors qu’en fait il n’y a rien qui puisse être qualifié de « nouveauté ». Le manque d’imagination de ces entreprises donne froid dans le dos. Le mot n’a simplement plus de sens ; tout à chacun parle d’« innovations » et d’ « innovants », il y en a partout, bientôt plus que les communicants. Mais qu’est-ce qu’innover réellement ? Rajouter des objectifs, rendre plus plat les choses ? les rendre pliables ? Tout ceci est une farce énorme qui nous englobe tous et ne laisse rien intact : tout est souillé, nos désirs comme la valeur de nos mots. On a aujourd’hui du respect pour Tim Cook et l’on se réjouit de la 5G et – on l’espère ! – de l’IPhone 12 qui sera, lui, très, mais alors très innovant ! Que sommes-nous devenus ? Qu’est-ce que l’on peut faire avec une humanité pareille ?  L’avenir nous le dira !

Migros, l’expérience de consommation totale

Chacun d’entre vous s’est aperçu que la Migros avait installé depuis peu des bornes-casino (“Catch and Win”) dans la plupart de ses magasins. Pour moi, c’est le signe d’un renouveau dans notre manière de consommer, une manière beaucoup plus festive, joyeuse, extatique. Notre ticket de caisse devient magiquement un billet de loto plein de promesses de gains et de joie. Le consommateur ne paie plus dans la tristesse ou dans la mauvaise humeur, mais dans l’espérance d’une récompense future; lorsqu’il paie il est plein d’espoir de pouvoir consommer encore plus – si la chance le veut!  Les choses sont changées du tout au tout: avoir réussi à transformer l’achat en gain potentiel est un coup marketing et existentiel sans précédent; je ne sais pas à qui (Fabrice Zumbrunnen?) on doit cette magnifique trouvaille; mais je veux ici exprimer mon admiration pleine de sympathie.

Mais malheureusement, la Migros ne fait qu’ouvrir timidement une porte; elle est encore trop helvétique, il lui manque la gnaque nécessaire pour vraiment bouleverser nos habitudes: à quand les hôtesses-robots qui nous guideraient à travers la douloureuse expérience du choix d’un yogourt? Des karaokés? Des train fantômes avec placement de produits? Des drogues de synthèses offertes avec l’achat d’un vieux fromage? Des poupées en silicone dans le rayon charcuterie (une passe pour l’achat d’un salami?). Il y a tant à faire pour rendre notre expérience de la consommation joyeuse et festive. Migros serait une fête perpétuelle, pleine de Noellini, de casino et de paradis robotiques!

Devant ces possibles que j’énonce avec entrain, les bornes-casino semblent beaucoup trop timides et pas assez bruyantes. Où sont en effet, les paillettes, les stroboscopes, les lumières festives? Il faudrait commencer par ça. Je suis prêt à parier que les stroboscopes permettraient d’inciter à la consommation, et qu’importe les épileptiques! Lorsque je vois quelqu’un sortir du magasin sans scanner son ticket dans la borne-casino cela m’attriste profondément; j’ai l’impression qu’il ne joue pas le jeu de la consommation, qu’il est un rabat-joie. Lorsque j’ai le temps j’incite les gens à comprendre ce que pourrait être l’expérience de la consommation si, tout du moins, ils y mettaient un peu du leur. Aussi j’invite le lecteur non seulement à prendre au sérieux ces innovations robotiques, mais également à faire pression sur les managers directement pour qu’ils rendent rapidement plus festive notre consommation qui, il faut le dire, nous désespère. N’en n’avons-nous pas assez des tristes rayons, des produites débiles et bien ordonnés, des bornes de payement déshumanisées? Nous sommes tristes mais nous croyons. Nous croyons au futur robotisé de l’extase, à la transformation des consciences par une transformation des expériences concrètes, à la libération de l’homme par la machine, à une expérience de consommation totale.

Netflix: sordides alchimistes

Pour Netflix, la boue peut devenir de l’or. La formule est juste un peu adaptée: avec du sordide, on fait de l’argent (convertir l’argent en or n’a rien d’ésotérique). Et comme la réalité n’en est pas avare (du sordide), on comprend le fabuleux enrichissement de cette reine pondeuse d’images. Plus la réalité est fragmentée, torturée et souffrante; plus il y a de quoi faire de bonnes séries pleines de santé et de sang. La morale n’est pas originale: le malheur n’en est pas un pour tous, si l’on sait travailler son regard en fonction du profit. “Vilains vampires!”. C’est trop dire, la réalité se débrouille elle-même pour se saigner et devenir exsangue.

À partir de quoi Netflix fait-il son beurre? Des tueurs, elle tire la série I’m a killer; du suicide, le déjà fameux Ten Reason Why; des divisions politiques, elle pond sans couver Deux Catalognes; des prisons, la bien nommée The World’s Toughest Prisons, du terrorisme le nouveau-né Unabomber. Tous peu ou prou traités avec cette même standardisation qui convient a priori à tous les sujets.

La formule magique est la même; elle a fait ses preuves, on n’en demande pas plus. Rien à voir donc avec les efforts de l’artiste, qui, confronté au mal, parvient à le transformer en art. Les productions de Netflix procèdent plus de la dyspepsie et de l’indigestion suscitées par sa vénalité, que d’un lent processus de rumination. Je vous laisse filer la métaphore pour savoir ce qu’elle fait sur la tête des spectateurs.

Sa tentative de plus en plus accrue de se sauver en produisant les films de certains “noms” du cinéma comme Bong Joon-Ho ou Martin Scorsese n’est qu’un stratagème qui permet de détourner l’attention et de s’acheter une réputation. Le “gros” de Netflix reste cette opération détritivore rationalisée que l’on nomme divertissement, cette forme de gavage imagé qui permet de passer agréablement le temps; mais qui est loin, très loin de ce que l’on nomme, avec nostalgie peut-être, l’art.

“Pour que l’homme se réveille à sa véritable nature, il faut recadrer la réalité, réagencer sa perception et le réorienter[1]“, n’est-ce pas la mission de l’art ? Si son principe n’est pas bénévole, s’il ne cherche pas autrui en tant que liberté, mais si, à l’inverse, il ne cherche que l’asservissement veule d’un maximum de spectateurs alors nous sommes en droit de condamner et de critiquer sévèrement ce mode de production et toute la mentalité qui la sous-tend.

 

[1] Pacôme Thiellement, postface à Tout s’allume de Gébé, éd. Wombat, 2012.