L’impact de la crise des otages japonais en Syrie

J’interromps ma série de posts sur la question du nucléaire au Japon pour offrir quelques commentaires sur l’affaire des deux otages japonais pris par l’Etat Islamique (EI) en Syrie et les réactions que cela suscite ici.

Sur les forums de discussions en ligne, dans les journaux et parmi la population, diverses opinions et pensées s’expriment, comme on peut l’imaginer, au sujet de la prise en otage de Kenji Goto et de Haruna Yukawa et l’exécution de ce dernier. Deux sentiments en particuliers sont mis en avant.

Un monde dangereux

Le premier est une certaine anxiété face à un monde instable et dangereux. Malgré la participation du Japon à la Seconde Guerre du Golfe lancée par le gouvernement de George W. Bush au début des années 2000 (participation limitée à la reconstruction post-conflit, n’ayant jamais inclus des missions de combat), le pays est resté peu affecté – et se sentait peu concerné – par la “guerre contre le terrorisme“.

Contrairement à l’Europe et aux Etats-Unis, le Japon n’est pas la cible déclarée des différents mouvements terroristes islamistes. Son pacifisme reconnu depuis la Seconde Guerre Mondiale et son faible degré d’implication dans les problèmes du Proche et Moyen Orient – malgré une grande dépendance envers la région pour son approvisionnement en pétrole et en gaz naturel – l’ont largement immunisé contre les effets indirects de cette implication qui ont frappé les pays occidentaux.

La prise des deux otages par l’EI a donc été un choc particulièrement important ici. Ajoutons à cela l’impuissance du gouvernement à réagir de manière décisive (le Japon n’a ni les capacités ni l’autorité légale pour lancer une mission de sauvetage ou de représailles), et la principale conséquence de la crise a été de renforcer un certain sentiment de vulnérabilité face à des organisations aussi brutales et cruelles qu’ISIS, avec lesquelles on ne peut raisonner, et plus généralement face à un monde chaotique – même si ce chaos n’a a ce jour pas atteint les côtes de l’archipel.

Responsabilité personnelle des otages

Une autre réaction souvent observée surtout sur les forums en ligne est plus critique à l’égard des deux otages eux-mêmes. En effet, nombreux sont ceux qui rappellent que MM. Goto et Yukawa se sont rendus en Syrie de leur plein gré, et en toute conscience des risques que cela impliquait. Ainsi, non seulement le gouvernement a peu de moyens de réagir, mais beaucoup se demandent s’il a même le devoir d’agir.

J’ai également pu lire des commentaires regrettant que la Jordanie se soit retrouvée impliquée dans la crise des otages (rappelons que l’EI demande maintenant la libération d’un terroriste prisonnier dans ce pays et sur le point d’être exécuté lui-même). Ces sentiments font écho à l’accent mis dans la culture japonaise sur la nécessité pour les individus d’assumer la responsabilité de leurs propres actions et d’éviter de créer des difficultés pour autrui en les mêlant à leurs problèmes.

Un moment inopportun pour le Premier Ministre

Peu attendent donc du gouvernement de Shinzo Abe qu’il parvienne à obtenir la libération de M. Goto, et il sera probablement peu critiqué si ce dernier est exécuté (au dernière nouvelle la Jordanie semble avoir accepté les termes de l’EI – l’un de ses pilotes capturé est également menacé – et l’on peut donc espérer que M. Goto sera épargné).

La crise des otages n’est cependant pas sans conséquences politiques pour M. Abe. En effet, elle survient à un moment délicat et embarrassant pour le Premier Ministre. D’abord, il revient tout juste d’un tour au Moyen Orient, où il a promis plus d’engagement de la part du pays, financièrement et politiquement, dans les efforts visant à maintenir la stabilité de la région. L’affaire des otages a immédiatement mis en évidence les dangers inhérents à cette politique (modestement) plus active.

La controverse liée au droit à l’autodéfense collective

Deuxièmement, le gouvernement est sur le point d’introduire pour débat au Parlement des réformes législatives visant à concrétiser la décision prise par le Cabinet de M. Abe d’autoriser le pays à exercer le droit à l’autodéfense collective, inscrit dans la Charte des Nations Unies, et de renforcer la coopération militaire entre le Japon et ses alliés (en premier lieu les Etats-Unis). Cette politique était déjà très controversée et suscitait l’opposition d’une majorité de la population japonaise – et elle avait dû être nettement limitée dans sa portée avant d’être promulguée.

L’effet de la crise des otages sur le débat autour de l’autodéfense collective peut être discuté. D’un côté, elle pourrait servir d’argument au gouvernement qui souligne l’importance de renforcer la coopération entre le Japon et ses amis dans la région pour faire face aux nouvelles menaces du XXIe siècle. L’importance de la coopération internationale contre le terrorisme a d’ailleurs fait l’objet de nombre d’éditoriaux dans la presse, y compris dans le Asahi Shinbun, généralement très critique à l’égard de la politique sécuritaire du gouvernement.

Une grande bataille législative en vue

Cependant, la crise des otages va également à coup sûr renforcer la réticence déjà bien établie au sein de la population japonaise à voir le pays impliqué dans des aventures militaires à l’étranger. La participation, même limitée, du Japon dans la Seconde Guerre du Golfe s’était faite contre les vœux de la population et avait passablement entamé la popularité du Premier Ministre de l’époque, Junichiro Koizumi.

Plus récemment, le soutien populaire à M. Abe avait l’été dernier également diminué après la décision de son Cabinet concernant l’autodéfense collective. Le coût politique de pousser le Parlement à approuver les amendements législatifs visant à mettre en œuvre cette décision risque désormais de devenir encore plus élevé qu’il ne l’était déjà.

Le gouvernement et ses partisans en sont d’ailleurs bien conscients. Hier seulement, le Yomiuri Shinbun appelait les partis d’opposition à ne pas utiliser la crise des otages à des fins politiques (au sujet cette fois des promesses de soutien financier faites par M. Abe durant son tour du Moyen-Orient). Même si cet appel est entendu et si les parlementaires font preuve de modération, l’opposition à l’autodéfense collective était déjà importante avant la crise actuelle,  au sein du Parlement comme à l’extérieur. Quel que soit le sort de M. Goto, la tâche du gouvernement n’est dans tout les cas devenue que plus difficile.

Antoine Roth

Antoine Roth est professeur assistant à l'Université du Tohoku à Sendai, au Japon. Genevois d'origine, il a obtenu un Master en Etudes Asiatiques à l’Université George Washington, et un Doctorat en Politique Internationale à l'Université de Tokyo. Il a également effectué un stage de six mois à l'Ambassade de Suisse au Japon. Il se passionne pour les questions sociales et politiques qui touchent le Japon et l’Asie de l’Est en général.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *