Débacle a Damas

Le 3 février 1982 un groupe armé appartenant à la Confrérie des Frères Musulmans s’empara  d’une partie de la ville de Homs. La réaction du régime Syrien, dirigé par le père de Bachar, Hafez el Assad, fut immédiate. Après avoir bloqué les quartiers de la ville contrôlés par les insurgés il  lâcha contre eux son artillerie et son aviation. Quand le siège  fut levé, 27 jours plus tard la partie de la ville occupée par les insurgés avait été réduite en  poussière. Et quant aux victimes civiles,  les estimations allaient de 10 000 à 40 000 morts.

Massacre à Homs

La leçon de Homs porta. Pendant 29 ans le régime, désormais dirigé par le fils de Hafez, Bachar, règna incontesté. Puis en mars 2011 dans la ville de Deraa un petit groupe de lycéens, inspirés par l’exemple du “Printemps Arabe, “ écrivirent sur les murs de leur école des slogans demandant la démission de Bachar El Assad. Le régime réagit en arrêtant et brutalisant les manifestants. Cela provoqua une réaction des parents et de fil en aiguille, les réseaux sociaux aidant, des manifestations contre le régime  éclatèrent dans plusieurs villes du pays.

En d’autres temps le régime, laissé à lui-même, aurait probablement réussi à contrôler la situation. Mais les temps avaient changés. En 1982 Hafez el Assad avait put écraser comme il l’entendait la rébellion des Frères Musulmans. Vingt neuf ans plus tard des puissants intérêts n’allaient pas rater une occasion d’abattre le régime dirigé désormais par son fils Bachar el Assad.

Un équilibre

Jusqu’en 2003 un équilibre des forces avait amené un semblant de stabilité au Moyen Orient. La Syrie et l’Iraq étaient tous les deux gouvernés par des factions rivales du parti Baas qui étaient à couteaux tirés et se neutralisaient mutuellement. En Iraq le régime de Saddam Hussein, d’obédience Sunnite qui se voulait étatiste, pan-arabiste et laïque, régnait sur une population majoritairement Chiite. En guerre larvée avec l’Iran il était également, après son incursion au Koweït, une menace constante pour les monarchies du Golfe.

Aussi abjecte que puisse être son régime, les orientations de politique étrangère de Saddam Hussein faisaient de lui un allié objectif des Etats-Unis. Non seulement il tenait tête à la Syrie et l’Iran, deux régimes ennemis des Etats-Unis. Enfin  représentant une menace pour les monarchies du Golfe  il les rendait dépendantes de leurs alliances avec Washington. Mais à Washington, les “Neocons”  qui entouraient le Président G.W. Bush ne voyaient pas les choses sous cet angle.

Les “neocons” en action

Issue d’une mouvance libérale, les “Neocons” avaient une du monde qu’il appartenait, selon eux, aux Etats Unis d’imposer fut-ce par la force. Pour eux “ l’hégémonie américaine est la seule défense contre un effondrement de l’ordre mondial”…et  la promotion des “valeurs américaines “ au Moyen-Orient  le seul moyen pour instaurer la “démocratie” dans le monde Arabe. Or cette démarche passait inévitablement par la chute de Saddam Hussein. Quant à la présence, ou absence d’armes de destruction massive, c’était là un détail sans importance.

Ayant fait tomber Saddam Hussein l’Amérique se retrouva avec un Iraq affaibli, gouverné désormais par des Chiites. Celui-ci,  ayant fait sa paix à la fois  avec l’Iran et avec la Syrie constituait le maillon d’un croissant Chiite allant de Téhéran à Damas avec son ancrage sur la Méditerranée assuré par le Hetzbollah Libanais. Pour Washington, un cauchemar géopolitique était devenu réalité. Mettre l’Iran en échec en abattant son allié Syrien était devenu un impératif. Mais ce n’était pas le seul :

Le nerf de la guerre

La dépendance de l’Europe sur l’importation de gaz russe était pour les chancelleries occidentales une source constante de préoccupation. Celle-ci allait de paire avec les efforts des monarchies Sunnites du Golfe de  diversifier leurs moyens de transport d’énergie dont les exportations de carburant étaient toutes dépendantes de la libre circulation par le détroit d’Hormuz.

Il en résultât plusieurs projets visant à désenclaver l’Europe de ses sources d’énergie russes en créant un réseau de gazoducs allant du Golfe directement à la Méditerranée. Un de ces projets, “Nabucco,” qui prévoyait un gazoduc allant de l’Azerbaïdjan à l’Autriche en passant par la Turquie fut abandonné face à l’opposition de Moscou. Un autre aurait relié le Qatar à la Méditerranée. Les négociations autour de ces projets furent menées dans la plus haute discrétion et elles capotèrent toutes faute de l’accord de la Syrie.

Bachar doit tomber

Entre ses liens avec l’Iran et son support à la politique énergétique russe, Obama et les monarchies du Golfe avaient donc deux bonnes raisons de vouloir la chute de Bachar. Téhéran et Moscou avaient eux deux bonnes raison pour s’assurer qu’il reste au pouvoir.

Renverser Bachar était une chose. Le remplacer par un pouvoir acquis aux interêts de Washington était une autre. Or tout comme en Afghanistan, en Iraq et en Libye les américains n’avaient pas de solution de rechange sous la main. Faute d’intervenir directement ils  étaient aussi  obligés d’agir en se servant d’intermédiaires, à savoir les monarchies du Golfe. Or celles-ci avaient chacune leurs propres interets, souvent divergents. Quant à l’état syrien, c’était un amalgame artificiel résultants des interets  historiques divergents de la Turquie, de l’Angleterre, de la France et de pouvoirs locaux maintenus ensemble essentiellement par le parti Baas aux mains de la famille  des Assad.

Moscou intervient

Dans un premier temps le régime de Bachar, face à de multiples mouvements de résistance qui allaient de l’EI, des Kurdes en passant par les salafistes alimentés avec la bénédiction de l’administration Obama par des centaines de millions de dollars en provenance des pays du Golfe, tituba. Certes, il disposait d’une base composée de quelques 2.5 millions d’Alawites, de la bourgeoisie commerçante des villes et des communautés chrétiennes qui, sachant qu’elles ne survivraient pas à un régime Islamiste restèrent dans l’expectative. Mais cela n’aurait pas suffit à le maintenir au pouvoir sans un apport décisif: l’intervention Russe. Les divisions de la résistance aidant, elle a assuré que Bachar reste un élément incontournable de toute solution politique ; et cela d’autant plus que Alawites, Chrétiens, Ismaelites et Druzes ont clairement démontré qu’ils préfèrent le pouvoir de Damas à celui des Islamistes.

Avec le retrait des forces américaines de Syrie décidé par Donald Trump, la tentative de Washington et de ses alliés du Golfe de faire tomber Bachar el Assad en profitant d’un instant de faiblesse de son  régime a fait long feu. A ce jour elle transformé la Syrie en un champ de ruines, a causé quelque 400 000 morts et 11 millions de réfugiés et déplacés, a généré une vague migratoire vers l’Europe  et a fait de la Russie un acteur incontournable au Moyen Orient. Difficile de faire pire.

 

 

 

 

 

Donald Trump; l’Empire contre-attaque

Le 2 septembre 2018 un service funèbre fut organisé à la cathédrale de Washington à l’occasion des funérailles du sénateur John McCain, une des grandes figures de la politique américaine. Les 2500 invités comprenaient  trois anciens présidents des Etats Unis, le PDG d’Amazon, Jeff Bezos,  ainsi que tout le Gotha de l’Establishment politique et financier des Etats Unis. Le seul qui manquait parmi cette assemblée de notables était Donal Trump. Non seulement il n’aimait pas John McCane et ne le cachait pas mais l’Establishment  de Washington, ce n’était pas sa chose. Il choisit donc de ne pas se déranger.

L’establishment

Ce qui passe pour L’Establishment aux Etats Unis est un aggloméré comprenant les deux partis politiques, les fondations, les instituts de recherche, les grandes ONG, les cadres supérieurs de l’armée et les grands dirigeants de la finance et de l’industrie. A l’intérieur de ce magma il n’y a guère de différences idéologiques de substance mais tout au plus des fluctuations politiques d’une ampleur limitée. Et quant à ceux  qui opèrent au sein  de cette tourbière ils sont généralement issus des mêmes  classes sociales et des  mêmes universités et leur masse leur permet d’amortir les variations politiques au sommet de l’Etat. Ainsi lorsque un parti politique perd la présidence ses dirigeants trouvent refuge dans les diverses fondations, instituts de recherche, universités  ou ONG, quitte à revenir au pouvoir lorsque le vent aura tourné. Le résultat, c’est une continuité dans l’alternance ; ainsi, entre l’invasion de l’Iraq par G.W.Bush et la tentative de Obama d’orchestrer la chute de Assad par personne interposée, la différence n’est que de pure forme.

Le Bien et le Mal

Le ciment qui assure la cohésion de l’Establishment américain est un vision Manichéenne du monde qui se résume en un combat entre le bien absolu et le mal total. Dans cette perspective, l’Amérique représente la force du bien et son combat y trouve sa justification. Il en résulte que la politique étrangère Américaine devient un exercice quasiment religieux et ses intérêts matériels ou géopolitiques sont occultés sous un verbiage qui relève plus de la théologie que de la politique. Ainsi, le refus de Washington, pendant 20 ans  de reconnaître la République Populaire de Chine relève de facteurs qui n’on rien à voir avec la raison. De même, « regime change »  tel qu’il a été préconisé pour la Syrie, l’Iraq ou la Libye implique toujours que son corollaire sera la « démocratie ».

Ignorer la réalité

Dans ce contexte, l’immense réservoir de savoir et de connaissances dont dispose l’Establishment est quasiment inutile. Entre la CIA, la NSA et les divers services de renseignements du Département d’Etat et des militaires, le fait que la guerre du Vietnam n’était pas gagnable était un mystère seulement pour ceux qui ne voulaient pas le savoir. De même le fait que Saddam Hussein ne disposait pas d’armes de destruction massive était documenté. Mais c’était des vérités qui ne correspondaient pas à la vision du monde de l’Establishment  et elles furent délibérément ignorées. Et la masse de renseignements dont l’Establishment disposait se révéla inutile dans la mesure ou une vision idéologique du monde primait sur la raison.

Des fonds sans limites

Ce qui permet à l’Establishment de persévérer, c’est sa base économique. Disposant de la base industrielle la plus performante au monde, l’Establishment dispose d’un revenu imposable quasiment illimité. Il peut donc se permettre de se lancer dans des aventures étrangères sans devoir considérer les coûts. Du Vietnam à l’Afghanistan à l’Iraq, ce sont ainsi des milliards de dollars qui ont été dépensés sans que cela porte à conséquence.

Eviter des choix imprévisibles

L’assise de l’Establishment, c’est sa légitimité qui puise sa source dans un processus électoral bien rodé. Les pères fondateurs des Etats Unis étaient des nantis à l’esprit éclairé, de descendance anglaise et s’ils étaient acquis à un processus électoral ils se méfiaient des masses populaires  dont les choix pouvaient être imprévisibles. Pour se prévenir contre de tels possibles débordements ils décrétèrent que l’élection du Président américain serait fait par un collège électoral. Ainsi le peuple élirait le collège électoral lequel élirait le Président, étant entendu que, du moins en principe il serait libre de son choix.

Le système fonctionna jusqu’au 8 novembre 2016.

Deux Amériques

Ce qui est qualifié de Etats Unis d’Amérique est en substance  deux pays. Le gouvernement, les grandes universités, les fondations, les instituts de recherche, les banques et les grands centres urbains se trouvent essentiellement dans une zone de cent  kilomètres de large qui s’étend des deux côtes, est et ouest vers l’intérieur des terres. Au-delà de ces 100 kilomètres commence une autre Amérique ;  ignorée et méconnue, c’est l’Amérique profonde pour ne pas dire l’Amérique perdue.

 

L’Américain profond, si on peut le qualifier ainsi, sans être inconditionnellement isolationniste ne regarde pas vers l’étranger.  Travailleur, il croit en Dieu et s’il n’est pas ouvertement raciste préfère la compagnie de blancs a ceux d’une autre ethnie. De même il a peu d’empathie pour la lutte des femmes pour l’égalité mais en revanche tient dur comme fer  a son droit de posséder une arme. Il a fait au mieux quelques années d’école secondaire, ne lit pas les journaux, regarde sa télévision locale et a été souverainement ignoré par l’Establishment. Sauf en cas de besoin évidemment. Durant la guerre du Vietnam, c’est l’Amérique profonde qui  a répondu à l’appel sous les drapeaux  et est allé se faire massacrer pour une cause que  l’Establishment savait perdue et cela  alors que les étudiants de Yale et  de Harvard obtenaient des exemptions pour  raison d’études. Aujourd’hui, elle fait partie des laissés-pour-compte de la globalisation qui ont vu leurs emplois fondre comme neige au soleil alose que les usines qui les employaient relocalisaient leur production en Chine.  En 2008 ils restèrent muets alors qu’un noir était élut Président. Huit ans plus tard c’était le tour d’une femme de postuler pour l’élection suprême. Pour l’Amérique profonde le point de rupture avait été atteint. Et cela d’autant plus qu’un candidat à la présidence leur promettait de refaire une Amérique, leur Amérique, « grande ». L’heure de Donald Trump avait sonné.

Venu de nulle part.

Politiquement Trump venait de nulle part. En fait c’était un promoteur immobilier à la réputation pas totalement transparente. Contrairement à pratiquement tous ses prédécesseurs qui avaient été sénateurs, gouverneurs d’un Etat ou même vice-président il n’avait aucune expérience de la gestion du pouvoir. N’ayant jamais gravi les échelons du pouvoir politique il n’était pas entouré d’une équipe de collaborateurs qui lui étaient dévoués et dont la carrière politique dépendait de la sienne. Sur le papier, Trump était un Républicain. En fait, c’était un anarchiste qui avait réussit   à s’approprier le parti Républicain. Une fois élu, il se retrouva seul au pouvoir.

Un anarchiste.

Manquant une équipe de fidèles, Trump fut obligé de recruter ses collaborateurs parmi ceux avec lesquels il avait des affinités et qui étaient d’accord de le servir, à savoir des hauts gradés de l’armée et la faction la plus conservatrice du parti Républicain. Or ceux-ci, indépendamment de leurs compétences ou de leur orientation politique n’avaient aucune loyauté personnelle envers lui. Il en résulta des changements constants de personnel parmi les hautes sphères de l’administration avec en plus des milliers de postes qui ne furent pas pourvus.

Si cette gestion par à-coups fut systématiquement pointée du doigt par la classe politique, elle laissa sa base électorale totalement indifférente ; non seulement ils leur importait peu qu’il change son assistant pour la sécurité tous les trois mois mais ils ne savaient même pas qu’il en avait un.  En fait, ce que l’Establishment considérait comme  ses tares, ses électeurs voyaient comme ses qualités ; il n’avaient pas fait de brillantes études et eux non plus ; il affichait sa richesse et eux  auraient bien aimé en faire autant ; il était contre toute aide étrangère et eux ne voyaient pas pourquoi le fruit de leur travail devait servir a nourrir des palestiniens. Quant aux  chinois qui  avaient pendant des années manipulé à leur profit le système économique américain  il leur tombait dessus sans avoir de politique de rechange. En fait, tant que l’économie marchait et qu’il leur disait qu’ils étaient les meilleurs ils n’en demandaient pas plus.

En parallèle, son instinct politique lui faisait dire des vérités que beaucoup préféraient obnubiler. Ainsi son refus d’assumer une part excessive des frais de l’OTAN est, pour les européens un rappell : l’Amérique ne viendra pas toujours à leur secours et face à une Turquie menaçante le temps es venu pour eux de construire une  défense commune. Le problème, pour les Etats Unis comme pour ses interlocuteurs  est que ces prises de position n’étaient pas le résultat d’une politique ou même d’une pensée structurée mais plus  souvent des à-coups qui ne bénéficient d’aucun suivi politique.

Une aberration Américaine

Sur le paysage politique américain, Donald Trump est une aberration. Ayant détourné à son profit le parti Républicain il a réussi à se faire élire en mobilisant les frustrations de l’Amérique profonde que l’Establishment avait systématiquement marginalisé. Le fait qu’il a perdu le vote populaire au profit de Hillary Clinton aurait dût assurer qu’un un homme de son acabi ne soit jamais élu président. Mais c’était compter sans un Collège Electoral dont le but précis était d’éviter qu’un Donald Trump ne devienne jamais président des Etats Unis.

4 ans ou 8 ?

La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si cette faillite institutionelle des Etats Unis portera ses effets sur 4 ans ou sur 8. Mais quelle-que soit sa durée, elle aura marqué une rupture entre l’Establishment et une frange de la population qui ne se reconnaît plus dans les structures traditionelles du pouvoir. Que Joe Biden, lors des prochaines élections, sera le l’incarnation et donc le représentant de ces structures traditionelles est un acquis. Qu’il saura convaincre assez d’américains de se déplacer et de voter pour lui, pour le moment l’est moins.

En attendant l’électorat de Trump est toujours derrière lui. Pour combien de temps ?

 

Chine; l’empire du mal ?

« Les communistes chinois ne sont pas des chinois.

Les communistes chinois ne sont pas des humains.

Les communistes chinois sont des diables vivants. »

Ce verdict sans appel figure dans la conclusion d’un ouvrage sur  la Chine, paru aux Etats Unis  en 1952 sous la plume d’un missionnaire Belge, le père de Jaegher et publié  “cum permissiu ecclesiastico”, avec la permission, pour ne pas dire l’approbation,  de l’église catholique.

Toujours au pouvoir

Soixante-dix ans plus tard les “diables vivants”, ou plutôt leurs descendants, sont toujours au pouvoir en Chine. En revanche, le système a évolué et le Chinois moyen n’a jamais été aussi “libre” qu’aujourd’hui. Il est libre de choisir ou de changer de travail, de s’habiller comme il l’entend, de s’enrichir, de faire les études qu’il désire et même de voyager à l’étranger. Et s’il se plaint du régime, c’est toléré tant que cela ne porte pas à conséquence. Ce qu’il ne peut pas faire en revanche, c’est d’essayer de créer un contre-pouvoir  que ce soit en s’organisant ou en se ralliant a des groups que le parti communiste considère comme mettant en cause son monopole du pouvoir. En d’autres termes, si le régime a lâché du lest en ce qui concerne les restrictions des libertés individuelles, les « diables vivants » ne sont pas plus prêts aujourd’hui à partager le pouvoir  qu’ils ne l’étaient lorsque ils l’ont pris.

Cette réalité incontournable soulève une autre question : comment le Chinois moyen réagit-il face à un régime sur lequel il n’a pas prise.

Il est évident que le système Chinois ne se prête pas à des sondages d’opinion et encore moins s’ils sont effectués par des étrangers. Mais il est aussi vrai qu’un système que beaucoup d’occidentaux considèrent comme pervers n’est pas nécessairement perçu comme tel par une majorité de Chinois. Le problème ici consiste non pas à émettre une hypothèse mais à la chiffrer. Peut-on déterminer le niveau de la désaffection de la population Chinoise par rapport aux « diables vivants » et combien de Chinois estiment que leur seule option pour échapper à l’emprise du régime est de s’expatrier ?

Des voyages au compte gouttes

Durant la Guerre Froide une boutade qui circulait en Europe de l’Est prétendait que la différence entre le paradis communiste et le paradis chrétien tenait au fait qu’il était aussi difficile de sortir de l’un que d’entrer dans l’autre. La chute du mur de Berlin tout comme l’évolution du régime en Chine et son impact économique ont changé la donne.

Entre  1950 et 1980, soit sur une période de 30 ans,  le nombre de passeports émis par les autorités Chinoises pour des privés se situait an moyenne à 7000 par an. Aujourd’hui, pour la seule année  2018, 30 millions de passeports furent émis. Désormais pratiquement chaque citoyen Chinois peut obtenir un passeport et quitter la Chine sans avoir besoin d’un permis de sortir ;  voyager à l’étranger est devenu chose courante pour une large tranche de la population. Le résultat est qu’en 2018, 25 450 Chinois profitèrent du fait qu’ils  se trouvaient à l’étranger pour demander l’asile en tant que réfugiés politiques. En soit, le chiffre peut paraître considérable. En fait il correspond au 0.02 % des 150 millions de Chinois quiont voyagé en 2018 à l’étranger comme touristes.

L’émigration légale depuis la Chine a aujourd’hui un impact économique majeur dans les pays de destination. Si le nombre de migrants chinois est proportionnellement petit par rapport à la population Chinoise et ne correspond qu’à 4 % du nombre total de  migrants de par le monde, il en va autrement de leur qualité. Scientifiques de haut niveau, entrepreneurs multi-millionnaires, programmateurs, sans compter quelques 300 000 étudiants aux Etats Unis, l’émigration Chinoise  est de haute valeur ajoutée. Pour ce groupe les filières d’émigration légales sont nombreuses et souvent ce sont les pays de destination qui se les arrachent. Mais il n’en va pas de même pour le Chinois moyen pour lequel l’unique moyen d’émigrer est souvent d’être reconnu comme réfugié.

Qui est un réfugie ?

Selon les procédures internationales un « réfugié » est quelqu’un qui fuit soit une guerre soit une persécution. Cette dernière doit être substantielle et personnelle. Des problèmes économiques ou une antipathie envers le régime ne font pas du demandeur d’asile un « réfugié ». Pour qu’il soit reconnu comme tel il appartient au demandeur d’asile d’apporter la preuve qu’il a été persécuté. Or la définition de « persécution » est sujette à débat. Pour certains le fait d’être autorisé à n’avoir qu’un seul enfant est l’équivalent d’une persécution.  Pour d’autres ce sont les tracasseries bureaucratiques qui peuvent affecter celui qui  adhère à une secte religieuse.

Afin de déterminer si un demandeur d’asile est qualifié pour recevoir le statut de réfugié les gouvernements ont établit un système de procédures. Les qualifier d’impartiales et indépendantes de toutes considérations politiques relèverait de l’utopie.

150 millions de chinois.

En 2018 quelques 150 millions de chinois ont voyagé á l’étranger comme touristes. Sur ce nombre 38.3 millions ont visité la Thaïlande, 31.2 millions le Japon, 4.7 millions la Corée du Sud, 3.4 millions Singapore et 2.9 millions la Malaisie pour un total d’environs 80 millions de touristes. La première conclusion dérivée de ces chiffres est que  la moitié des touristes Chinois ont comme destinations préférées les pays Asiatiques limitrophes.  Sur ces 80 millions de touristes le nombre total de demandes d’asile se chiffre à 1556 réparties de la façon suivante : Japon 308. Corée du Sud 1199, Thaïlande 38 et Malaisie 11. Quant à Singapore elle refuse même de prendre en considération une demande d’asile déposée par un Chinois. Mais plus encore que ces chiffres c’est le taux de reconnaissance qui est éloquent. Pour le Japon et la Corée du Sud, il se situe a zéro. Pour la Thaïlande, il est de 21, et de 11 pour la Malaysie ces derniers étant tous des Uigurs Musulmans..

Les conclusions qui s’imposent sont que les Chinois ne cherchent pas asile dans les pays environnants et que ceux-ci ne veulent pas de Chinois. Reste le reste du monde et ses 70 millions de touristes Chinois.

Et 70 millions de chinois

Des procédures plus rigoureuses et plus justes et des demandes d’asile plus nombreuses font que les démocraties occidentales sont plus portées que les pays Asiatiques à accorder le statut de réfugié à des demandeur d’asile Chinois, avec un bémol. Les chiffres sont contenus et, selon les pays, les demandes d’asile se situent entre le  0.02 % et le  0.04 % du nombre total des visiteurs chinois. Ce n’est sans doute pas un hasard que le plus grand nombre de demandes d’asile déposées par des Chinois le sont dans des pays qui sont aussi les  destination préférées  de l’émigration Chinoise ; Etats Unis avec environs 3 millions de visiteurs et 7350 demandes d’asile dont  42 %  sont acceptées . Canada avec 800 000 visiteurs et 1862 demandes d’asile dont  47 % acceptées et enfin l’Australie avec 1.4 millions de visiteurs et 6400 demandes d’asile dont 3.4 % acceptées. Considérant que rien n’indique qu’il y a une différence  fondamentale entre le profil social du Chinois qui cherche asile aux USA comparé a celui qui dépose une demande d’asile en Australie, la différence entre les taux d’acceptation et sans doute le reflet de facteurs politiques. A cela s’ajoute une meilleure connaissance des conditions réelles en Chine de la part des fonctionnaires de l’immigration australienne comparé à leurs collègues Américains et Canadiens qui leur permet de mieux identifier les demandes peu crédibles.

On peut certes se demander aussi si  150 millions de touristes de Chine représentent un échantillon valable de la population Chinoise dans son ensemble. Cependant, considérant que le prix d’un voyage à l’étranger est dans l’ensemble abordable, on peut estimer que ce groupe représente un échantillonnage réaliste de la nouvelle classe moyenne Chinoise. Et le fait que, parmi ce groupe, le pourcentage de ceux qui cherchent asile à l’étranger  est statistiquement insignifiant se passe de conclusion.

Hong Kong: chronique d’une mort annoncée.

Après six mois de manifestations et d’émeutes, Hong Kong est entré en récession.  Le tourisme est au point mort, les ventes de produits de luxe se sont effondrées, et si l’ancienne colonie britannique est encore la troisième place financière au monde, on entrevoit déjà un discret mouvement de capitaux en direction de Singapore. En fait un processus est en marche et les évènements récents ne sont que la pointe de l’iceberg. En réalité, c’est tout l’édifice laissé derrière par plus d’un siècle de colonisation britannique qui est en train de se lézarder.

Une colonisation bien tranquille.

Le principal mérite de la colonisation britannique est d’avoir fait de Hong Kong une enclave de stabilité dans une mer en furie. La colonie fut ainsi préservée des bouleversements qui sévissaient dans le reste de la Chine, que ce soit la collectivisation, le grand bond en avant ou la révolution culturelle et ses aboutissements.

Gouvernée par des Anglais nommés par Londres mais gérée par une administration locale chinoise Hong Kong devint un oasis de stabilité basé sur deux principes. Une économie de marché soumise à un minimum de réglementation et un état de droit avec des tribunaux opérant en toute Independence du pourvoit politique. Hong Kong pouvait ainsi se définir comme une ville chinoise, gérée par des Anglais dont l’environnement politique et économique permettait au génie entrepreneurial chinois de s’exprimer pratiquement sans entraves.

Ce qui manquait à ce tableau c’était la notion de “démocratie” mais peu s’en offusquaient. Et le Hong Kongais moyen, trop heureux d’être à l’abri des bouleversements idéologiques qui secouaient la chine s’accommodait sans problème d’une présence anglaise qui n’entravait pas sa liberté d’expression personnelle tout en le laissant libre de s’adonner à ’activité économique de son choix.

Les communistes au pouvoir.

La prise du pouvoir par les communistes en Chine en 1949 n’affecta pas le statut de Hong Kong pour essentiellement deux raisons. Premièrement, dans le cadre de la guerre froide et de l’isolement que les occidentaux avaient imposés à la chine, Hong Kong était utile aux dirigeants de Pékin comme la seule fenêtre dont ils disposaient vers le monde extérieur. Deuxièmement, contrairement à Taiwan, Hong Kong ne s’est jamais présenté comme une alternative, qu’elle soit politique ou économique, au régime Communiste. C’était tout au plus une incongruité, utile mais sans conséquence dont la solution pouvait attendre.

La “solution” advint quelques 50 ans plus tard avec la rétrocession à la Chine 1997 de la colonie britannique sur la base d’un accord qui prévoyait que pour les 50 ans à venir Hong Kong se verrait accorder une large autonomie sur la base du principe de “Un État deux Systèmes”, sous l’appellation de Région Administrative Spéciale de la République Populaire de Chine. C’était là un appel du pied à Taiwan qui laissait entendre que dans une Chine réunifiée, deux systèmes pourraient coexister.

En fait, c’était un énorme malentendu. Avec un parlement, un gouvernement, des partis politiques, une armée, une économie florissante et le sentiment profond d’être chinois, Taiwan était bien un “système”. Hong Kong n’avait rien de cela. Tout au plus c’était une singularité dont une large partie de la population se reconnaissait plus comme hongkongais que comme chinois.

En quittant Hong Kong les anglais avaient laissé derrière eux une administration à leur image. Celle-ci, après leur départ continua à fonctionner comme elle l’avait toujours fait; ainsi, même après la rétrocession, Hong Kong continua à être gréée à l’Anglaise mais sans les anglais.

La Chine démarre.

Hong Kong s’était toujours définie par rapport à la Chine.  Ainsi, pendant des décennies, la colonie britannique fut un îlot de prospérité dans un Chine indigente et le Hongkongais moyen qui se rendait en chine faisait figure de nanti. Puis, sous l’impulsion de Deng Hsiaoping les choses changèrent. En 30 ans la Chine devint une puissance économique mondiale. Alors que l’économie chinoise était en pleine expansion, Hong Kong faisait du surplace. Plutôt que de se réinventer et de se focaliser sur la recherche, les nouvelles technologies ou la production industrielle, l’économie de l’ancienne colonie britannique resta centrée sur ce qui avait fait son succès de par le passé, à savoir les finances, le tourisme, le commerce de détail et la logistique.

Lors de la rétrocession, en 1997, Hong Kong représentait le 18% du PIB chinois. Aujourd’hui il représente le 1.9 %. Shenzhen, la commune Chinoise qui jouxte Hong Kong était, il y a 40 ans un village de pécheurs. Aujourd’hui c’est une métropole de 12 millions d’habitants avec une économie florissante et un pouvoir d’achat par habitant qui se rapproche de celui de Hong Kong.

Plus la Chine se développait, plus Hong Kong perdait non seulement son importance mais aussi sa singularité par rapport au reste du pays. Cette lente érosion de la primauté de Hong Kong, qui s’étala sur vingt ans, cohabite avec des écarts massif de revenus au sein de la population. Avec 7.3 millions d’habitants Hong Kong a un revenu moyen par habitant qui dépasse celui de l’Angleterre ou de l’Allemagne. Or en parallèle, 20% de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté et le revenu moyen du 10% de la population au sommet de l’échelle de richesse est 44 fois supérieur à celui du 10% au bas de l’échelle. Ce clivage au niveau des revenus provoqua un déséquilibre économique de plus en plus mal supporté par la population et fut à son tour exacerbée par une crise du logement colossale.

L’immobilier le plus cher au monde.

Hong possède l’immobilier le plus cher au monde. Certes la région ne manque pas de terrains mais la terre appartient à l’État qui la distribue avec parcimonie par petit lots à une oligarchie locale multi millionnaire. Le résultat, ce sont des loyers hors de prix qui font qu’une large tranche de la population ne trouve tout simplement pas à se loger décemment. Avec le temps, la combinaison d’une crise de logement artificiellement entretenue avec une économie en retard d’une génération et une Chine qui est en train de la dépasser créée sein de la population une crise identitaire mal définie mais omniprésente. Et la présence de centaines de milliers de touristes venus du continent parlant Mandarin dans un ville Cantonaise, faisant état de leur richesse et dépensant sans compter ne pouvait que rappeler aux Hongkongais que bientôt la seule chose qui les distingueraient d’une Chine ou le pouvoir était entre les mains du parti Communiste était l’État de droit.

Une des insuffisances d’un gouvernement qui n’est pas élut est qu’il n’est pas à l’écoute de ses gouvernés car il n’en pas besoin de leur adhésion pour se maintenir au pouvoir. S’il en avait été autrement, ni le gouvernement de Pékin, ni les autorités de Hong Kong n’auraient proposé, en février 2019, une loi autorisant les extradition vers la Chine. Ce fut la goutte qui fit déborder le vase.

Pour un vaste nombre de Hongkongais la loi d’extradition marquait la fin de l’État de droit car chaque habitant de la région était désormais susceptible d’être extradé vers la Chine continentale ou il serait soumis à l’arbitraire d’un système juridique au mains du parti communiste. La vague de manifestation qui suivit l’annonce du projet de loi fut telle que les autorités furent obligées, en Juillet, de le retirés mais le mal était fait. Venant sur un substratum où se mêlaient absence de justice sociale, inégalités économiques flagrantes et une profonde anxiété face à la lente mais systématique emprise du gouvernement de Pékin sur la région, le projet de loi sur l’extradition marque la rupture définitive entre les autorités de Hong Kong et un large tranche de sa population.

En l’absence de toute tradition politique ou de contre-pouvoir organiser la rection prit la forme d’une sorte de jacquerie semi-permanente où se mêlaient manifestations pacifiques, émeutes, saccage de stations de métro, blocages du Traffic sans compter la mise à sac de commerces dont les propriétaires étaient prétendument des sympathisants du gouvernent central.

Un compte á rebours que rien n’arrêtera.

Face à ce qui est devenu un état d’arythmie permanent, il apparait que tous les protagonistes ont une vision de la crise qui leur est propre. Pour le gouvernement central à Pékin, c’est la sécurité du régime qui prime. Celle-ci étant acquise, et Hong Kong ne représentant plus un atout économique majeur, il peut sans problème tolérer un état de confusion permanent qui ne peut qu’accélérer le déclin de l’ancienne colonie britannique. Pour les autorités de Hong Kong, manifestement dépassée par les événements, l’essentiel sera de maintenir un minimum d’ordre sans regarder au-delà. Enfin pour cet amalgame difforme que l’on peut qualifier d’opposition les appels à la “démocratie” dont ils n’ont aucune expérience relevant de la fabulation. En effet Pékin n’acceptera jamais la mise en place à Hong Kong d’un régime politique en marge du parti communiste. Et le fait que certains manifestants défilent en agitant des drapeaux Anglais ou Américains ne peut qu’augmenter la défiance avec laquelle ils sont considérés par une population chinoise ou perdure la fibre patriotique.

En 1997, la “rétrocession” prévoyait que Hong Kong aurait un régime spécial jusqu’en 2047 suite à quoi il serait intégré dans une zone économique de 70 millions d’habitants comprenant Guangzhou, Shenzen et Macao. L’ancienne colonie britannique se voyait ainsi accorde un sursis de 50 ans avant son absorbtion par le régime en place en Chine. Cinquante ans, par rapport à l’histoire de la Chine, c’est peu, et c’est en l’occurrence inéluctable. C’est ce que les manifestants à Hong Kong semblent avoir oublié.