Les mirages de l’« économie des promesses »

Innovation. Ce mot est aux lèvres de tous les décideurs politiques et financiers, dont les discours sont abondamment relayés par les médias. 5G, intelligence artificielle, internet des objets, géo-ingénierie, thérapies géniques… Aujourd’hui, une fièvre de nouveautés permanentes accapare tous les aspects de notre existence. Ruptures sociétales partout, qui transforment nos existences, nos conceptions, triomphent dans les entreprises, bouleversent les organisations, institutions et pratiques sociales. L’innovation, quelle que soit sa typologie, est souvent intimement associée au progrès technique, censé fournir toutes les réponses aux problèmes complexes de notre temps, qu’il s’agisse de la pollution, du réchauffement climatique, de la faim dans le monde ou des questions que soulèvent les mégapoles. 

Pour le philosophe Thierry Ménissier, c’est dans les années 1980, au sein de sociétés occidentales encore secouées par les conséquences de la guerre du Vietnam et la fin des Trente Glorieuses, que le paradigme actuel de l’innovation, synonyme de réorganisation permanente et de rendements immédiats, s’est développé. Jusqu’à l’excès, et chacun fait croire qu’il invente, même s’il ressasse. Bien souvent, en effet, les innovations vendues à grand coup de campagnes marketing ne sont qu’un écran de fumée dissimulant des logiques de rentabilités plus prosaïques. Elles alimentent une « économie de la promesse » portée par des milliers de start-upeurs cherchant à séduire des business angels dont ils tentent de soutirer l’argent, à l’occasion de grandes conférences internationales ou de soirées mondaines.

 

Plusieurs sociologues ont étudié les formats les plus spectaculaires, désormais bien connus, de ce « tech-entertainement ». Ces rendez-vous de l’innovation « attirent des publics nombreux, avides de leçons de choses sur les technologies du futur et le futur des technologies. Les conférences Technology Entertainement Design (TED) illustrent cette dramaturgie. Elles ont installé la persona de l’entrepreneur charismatique, « inspirant », « évangéliste », qui s’incarne dans des role-models, comme aujourd’hui l’entrepreneur en série et « visionnaire » très médiatisé Elon Musk (président-directeur général de SpaceX et de Tesla entre autres), dont chaque prise de parole publique (notamment via Twitter) est dûment scrutée et commentée »[1].

 

Tout cet écosystème est orchestré par des intermédiaires, des analystes influents, think tanks et autres cabinets de conseil, qui doivent composer avec la surabondance de l’offre de promesses et optimiser les stratégies de captation de l’attention, rendue volatile par le bruit médiatique et la surenchère. La compagnie américaine de conseil Gartner, a décrit de façon schématique les différentes phases de l’intérêt pour une technologie émergente (« cycle du hype ») : le déclencheur d’innovation, le pic des attentes exagérées (ou « hype »), le gouffre de la désillusion, la pente de l’illumination et le plateau de productivité[2].

 

Ce cycle du hype est un modèle subjectif (non scientifique) d’analyse de l’émergence technologique, mais il reste intéressant pour penser l’engouement autour de l’innovation. En réalité, bien peu d’innovations techniques marketées comme disruptives atteignent un « plateau de productivité » suffisant pour devenir économiquement pérennes. D’autres, comme les tests sanguins de la très médiatique Theranos, sont simplement un miroir aux alouettes destiné à attirer l’attention de nouveaux investisseurs soucieux de rentabiliser leurs avoirs. Dans le lot, certaines innovations techniques parviennent néanmoins à devenir des standards de société, justifiant l’existence du socle idéologique sur lequel repose l’« économie des promesses ».

 

Bien plus que le néolibéralisme, abondamment critiqué depuis plusieurs années, l’idéal techno-scientifique est devenu en un siècle l’idéologie dominante des sociétés occidentales, adoptée et promue à des niveaux divers par tous les bords politiques. C’est lui qui sous-tend nos modes de vie, nos rêves de croissance matérielle et de progrès, dont le dernier avatar est le transhumanisme. Cette idéologie masque cependant toute la fragilité du système technicien, pourtant identifiée dès les années 1950 par plusieurs intellectuels. Jacques Ellul, par exemple, fut l’un des premiers à souligner à quel point la technique est intrinsèquement incertaine, imprévisible et ambivalente.

 

Ainsi, à chaque avancée technologique est associé un certain nombre d’effets indésirables, parfois plus graves que le problème initial à résoudre. La liberté de déplacement qu’offre l’automobile se paie par exemple d’heures perdues dans les embouteillages engendrés par la massification de son usage, de la stérilisation des sols désormais bitumés et de la pollution croissante de l’air. Même constat pour le smartphone. En 2018, à peine dix ans après la commercialisation du premier iPhone par Apple, 1,4 milliard d’unités étaient vendues, et trois milliards d’individus possédaient au moins un smartphone dans le monde (Statista, 2019). Opportunité de communiquer partout et en tout temps, mais également consommation accrue de ressources naturelles en raison d’une faible durée de vie (moins de deux ans en moyenne pour la France, selon une étude de Kantar Worldpanel, 2017), et surtout problèmes de dépendance, de comportements addictifs et d’isolation au monde et à autrui.

 

Toute innovation technologique génère donc des externalités et des dilemmes. Paradoxalement, pourtant, à mesure que ces dilemmes deviennent visibles, l’innovation se pare de plus en plus systématiquement d’un discours vertueux sur le bien commun et l’avenir de la planète. Comme le souligne Aurélien Acquier, professeur à l’ESCP Business School (Paris) : « À grand renfort d’anglicismes, les technologies multiplient les promesses : technologies pour le bien commun (tech for good), investissement à impact positif (impact investing et green bonds), les villes intelligentes (Smart Cities) dont le but est d’optimiser les systèmes urbains, les « green by IT » qui promettent de réduire l’empreinte écologique d’un service grâce aux technologies numériques, ou l’intelligence artificielle ouverte (open AI) promouvant officiellement une intelligence artificielle qui bénéficie à l’ensemble de l’humanité. Dans un contexte d’incertitude normative et technique, les entreprises qui promeuvent une technologie cherchent ainsi à construire le cadre de légitimité dans lequel elles souhaitent s’inscrire, en hiérarchisant les enjeux normatifs qui entourent leurs innovations. »[3]

 

Face à ce constat, il semble urgent de retrouver le sens des priorités, en sortant du tout technologique. Sans nier les nombreux avantages de la technologie, il s’agit, dans ce domaine, de développer une philosophie sociétale privilégiant la « sobriété heureuse » plutôt que la croissance à outrance. Il faudrait aussi découpler le processus d’innovation de la technologie. La complexité grandissante du monde nécessite en effet le développement d’une pensée complexe, qui ne peut reposer sur une logique binaire (pour un problème A, il faut trouver une réponse unique B). Ainsi, chaque problème devrait être étudié de façon holistique, au plus proche de la réalité, en étudiant le plus grand nombre de variables possible. Pour y parvenir, une idée serait d’encourager les échanges entre parties prenantes concernées par une même problématique sociétale. Beaucoup d’entrepreneurs, tous domaines confondus, se sont déjà engagés dans cette direction, bien loin des paillettes du monde des « scale up » et autres « licornes ». De nouvelles solutions de financement sont à imaginer pour soutenir leur développement. Des chantiers ambitieux, mais qui sont à la hauteur des défis auxquels il nous faut collectivement faire face aujourd’hui.

 

[1] Daniel Compagnon et Arnaud Saint-Martin, « La technique : promesse, mirage et fatalité », Socio [En ligne], 12 | 2019, mis en ligne le 25 avril 2019, consulté le 17 mai 2021. URL : http://journals.openedition.org/socio/4401

[2] https://www.gartner.com/en/research/methodologies/gartner-hype-cycle

[3] https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert/276090-linnovation-technologique-lepreuve-de-lanthropocene

 

Tarik Lamkarfed

Tarik Lamkarfed est spécialisé dans la gestion d’influence et la transformation digitale, il accompagne entrepreneurs et dirigeants, de l’ETI au groupe coté en Bourse. Il partage son expérience sur les réalités de l’entrepreneuriat ainsi que les conséquences des mutations économiques et sociales sur notre quotidien.

4 réponses à “Les mirages de l’« économie des promesses »

  1. Bonjour,
    votre article est très attractif à lire.
    sortir du tout technologique pour développer une philosophie sociétale privilégiant la sobriété heureuse, cela nous conduira à humaniser nos quotidiens d’entreprenariats avec des efforts collectifs politique et individuelle garantissant des solutions de groupe dans le respect de chacun de nous.

  2. Il n’y a rien de plus faux que de citer l’automobile comme exemple d’effets indésirables “plus grave” que la solution.
    Bien au contraire, l’apparition de l’automobile a permis de remplacer les chevaux, moyen de transport bien plus polluant (plus grand émetteur de CO2 que les voitures de première génération, mais on ajoute aussi le méthane, le dioxyde d’azote, le protoxyde d’azote, l’Ammoniac, le phosphore émis par les excréments et les fumiers) qui provoquait un effet de lessivage et rendait l’air dans les villes tout simplement irrespirable. Les fossés autour des immeubles aujourd’hui centenaires n’étaient pas là pour faire joli, mais pour permettre d’évacuer les excréments dans les rues qui étaient un véritable problème. Et ce, en tenant compte que seule une infime partie de la population avait les moyens de posséder un cheval ou de se déplacer avec.
    L’automobile a progressivement résolu ces problèmes. Les voitures de premières génération émettaient effectivement du monoxyde carbone, très nocif pour les poumons, mais cela n’est plus le cas aujourd’hui (la preuve : les Verts ne parlent maintenant plus que du “problème” de pollution sonore).
    Par contre, ce qui a réellement changé à travers ces décennies, c’est l’émergence de la classe moyenne qui a pu s’acquérir une voiture, alors qu’elle n’était au début réservée qu’aux riches.

    Les effets aujourd’hui indésirables de l’automobile ne sont donc pas imputées à la technologie elle-même, mais au fait que toute la population puisse en profiter. Et n’allez pas me dire que ça n’a pas augmenté sa qualité de vie.
    Votre promotion de la frugalité et de la “sobriété heureuse” n’est juste qu’une volonté de priver la population des technologies. En soulignant les problèmes “d’addiction, de dépendance et d’isolement” pour le natel, vous affirmez en fait que “la populace” est trop bête pour être digne de profiter des technologies et qu’elle devrait retourner à l’état misérable d’antan et laisser la classe élite, dont vous estimez en faire partie, seule en profiter.
    La série dystopique brésilienne “3%” sur Netflix décrit très bien un tel monde. Oups, pardon, Netflix c’est sans doute aussi le Mal.

  3. Article brillant.
    Jamais je n’aurais pensé que lire et citer Jacques Ellul puisse servir un jour à éclairer et accompagner les dirigeants d’entreprises cotées en bourse.
    Comme quoi.
    Le monde évoluerait dans le bon sens, au moins un peu.

  4. Merci pour ce blog que je découvre.
    Je suis étonnés, que cette contribution reste sans commentaire.
    J’ai une question naïve: pourquoi ce système ne s’essouffle-t-il pas? Il doit y avoir un gain d’investir dans l’esbroufe.
    Vous proposez – à juste titre – “le développement d’une pensée complexe, d’encourager les échanges entre parties prenantes concernées”. Comment? qui? où? avec quels compétences (à mon avis multiples) encourager ce processus? Encore hier on m’a affirmé qu’imaginer un poste pour “promouvoir le dialogue dans le sens d’une pensée complexe) et la possibilité d’agir ensemble (en complémentarité)” ne nourrirai jamais son homme.
    PS: En complément de Jacques Ellul, je propose aussi la lecture de Jan Marejko, La cité des morts, du mythocosme au technocosme.

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