Éthiopie – Érythrée : d’une guerre, à la migration forcée

Qui l’eût cru qu’un premier ministre fraichement nobélisé en 2019 aurait pu s’engager dans une guerre civile une année après sa nomination ? Et pourtant, cette improbable hypothèse vient de se réaliser en Éthiopie. Le premier ministre Abiy Ahmed, connu pour sa volonté politique de paix, consensuelle et pragmatique, a déclaré publiquement et déclenché une intervention militaire et répressive dans l’État du Tigré. Abiy Ahmed justifie cette décision par la nécessité « de mettre l’ordre et [de] rétablir des institutions légitimes » dans le Nord du pays. Entre temps, cet affrontement national s’est transformé en un conflit régional en impliquant l’Érythrée.

Conséquence : plusieurs milliers d’éthiopiens issus majoritairement de l’ethnie du Tigré fuient leur pays en direction du Soudan. Selon les communiqués de plusieurs ONG et organisations internationales, des milliers de personnes – pour la plupart des femmes et des enfants – sans protection traverseraient la frontière soudano-éthiopienne.

Lire aussi : Le conflit au Tigré s’envenime sur des lignes ethniques

 

Guerre civile et régionale

Depuis son élection à tête de l’Éthiopie en 2018, Abiy Ahmed a été tantôt idolâtré par le peuple éthiopien et la communauté internationale en raison sa « vision » politique moderniste, tantôt objet de méfiance par l’État du Tigré, particulièrement, de celles et ceux qui ont gouverné le pays depuis 1991. Cette crainte politique s’est intensifiée lorsque Abiy Ahmed s’en est pris avec une subtile stratégie à l’influence des Tigrés dans la coalition du pouvoir exécutif et dans certains postes clés liés aux politiques publiques. Cette tension politique a de plus en plus pris une forme litigieuse, notamment lorsque le gouvernement fédéral a renoncé aux élections fédérales prévues pour l’été/autonome 2020. Selon le lauréat du prix Nobel de la paix, la principale raison à cette décision serait d’ordre sanitaire, liée à la présence de la pandémie du Covid-19. En réalité, le pays vit une phase de déconfinement partiel depuis l’été 2020, et selon l’État du Tigré, les élections pourraient avoir lieu normalement. La décision de l’État fédéral apparaît donc à l’autorité du Tigré comme une instrumentalisation politique destinée à consolider et à pérenniser le pouvoir d’Abiy Ahmed. Il n’en a pas fallu davantage pour que la province nord du pays organise ses propres élections régionales, en respectant en cela le calendrier politique de la Constitution éthiopienne. Et il n’aura pas été surprenant non plus que l’État fédéral riposte en délégitimant ces ce scrutin et en le qualifiant de mépris à l’État de droit. Depuis, deux gouvernements antagonistes coexistent, chacun revendiquant une pleine légitimité et cherchant à discréditer la partie adverse.

Interviewé par la Radio France international, Marc Lavergne, géopoliticien et chercheur au CNRS, explique ce conflit serait « avant tout [d’ordre] politique, [qu’] Il s’agi[rai]t d’une crise politico-financière grave, Ni d’un côté ni de l’autre, les haines ne [seraient] animées par l’idée d’une altérité radicale ». En rejoignant Lavergne sur ce point : la dimension ethnique parfois considérée comme le principal facteur du conflit, or cette dimension porte un rôle mineur.

Ce conflit interne a également des conséquences en Érythrée. Le samedi 14 novembre, plusieurs roquettes ont été lancées par l’État tigré sur la capitale Asmara et la ville de Massawa. D’après l’autorité militaire du Tigré, il s’agirait là d’une riposte légitime puisque la collaboration politico-militaire entre le gouvernement érythréen et l’État fédéral éthiopien serait nuisible à l’équilibre du pouvoir. Debretsion Gebremicheal, chef de l’État du Tigré, accuse officiellement l’Érythrée d’être indirectement engagée dans une guerre purement nationale, commettant à ce titre un délit d’ingérence.

 

Migration forcée

Actuellement, la province de Tigré est le théâtre de tirs et bombardements. Cette situation, inédite depuis 1991, place les civils dans un contexte d’instabilité et d’insécurité. Selon les témoignages et les images satellites récoltés par Amnesty International, « […] des centaines de personnes ont été poignardées et tuées à la hache » dans la ville de Mai-Kadra située dans le sud-ouest du Tigré, jetant du même coup sur les routes des milliers enfants, femmes et hommes fuyant le conflit. Le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) a mobilité ses forces pour travailler étroitement avec les autorités soudanaises afin de fournir non seulement une assistance d’urgence, mais également de tenter d’apaiser le climat par la voie diplomatique. À ce titre, Clémentine Nkweta-Salami, Directrice du bureau régional du HCR, a déclaré : « Nous exhortons les gouvernements des pays voisins à laisser leurs frontières ouvertes pour les personnes forcées de fuir leurs foyers, (…) tout en demandant aux autorités éthiopiennes de prendre des mesures qui nous permettront de continuer à fournir une assistance en toute sécurité aux réfugiés et aux personnes déplacées à l’intérieur de la région du Tigré ». De la même façon, la Croix-Rouge éthiopienne demande instamment aux antagonistes de respecter les convois et les antennes de l’aide humanitaire. En effet, selon le HCR, certains véhicules de la Croix-Rouge auraient été attaqués à l’arme lourde.      

Si le conflit persiste à s’aggraver dans les semaines qui viennent, il faut s’attendre à un accroissement massif des populations déplacées, atteignant possiblement plus de 200’000 réfugiés. Il paraît donc urgent que les centres de réfugiés du Soudan augmentent rapidement leurs capacités afin de faire face à ce qui ne manquera pas de se constituer en flux migratoire.

 

Quelles suites ?

D’après mon analyse, le gouvernement érythréen et l’État fédéral se trouvent alliés contre un ennemi commun, à savoir le gouvernement tigré. Le dictateur érythréen Issayas Afewerki a longtemps prôné une posture répressive à l’encontre l’ethnie tigrée. Sans revenir sur les effets historico-politiques des tensions entre le Tigré et l’Érythrée, les attaques de missiles sur la capitale Asmara pourraient constituer un motif tout trouvé pour l’Érythrée d’entrer à nouveau en guerre. Sans surprise, les premières déclarations des dirigeants érythréens accusent le gouvernement tigré, sans admettre leur participation antérieure à ce conflit. Il en va comme si le gouvernement érythréen cherchait à stigmatiser un ennemi extérieur afin, une fois de plus, d’éviter ou d’étouffer les contestations intérieures suscitées par un régime totalitaire. Quant à l’État fédéral éthiopien, le premier ministre Abiy Ahmed trouve une singulière communauté d’intérêt avec son homologue érythréen puisque ce conflit naissant lui permettre d’un côté d’affaiblir le pouvoir de l’État du Tigré et, par voie de conséquence, de consolider son propre pourvoir à la tête du pays.

En conclusion, ce conflit reste d’ordre principalement politique, alimenté par des dirigeants assoiffés de pouvoir personnel, quitte à ce que ce soit leur propres populations qui payent, par le chaos et la guerre, des politiques autoritaires et répressives. « Mener la guerre pour la paix » disent-ils ? Cela ne revient ni plus ni moins à prôner que pour instaurer la paix, il faut se tuer mutuellement. Malheureusement, cette stratégie traîne derrière elle de sinistres précédents, aux nombreux sursauts dévastateurs de 1961 à 1991 puis de 1998 à 2000. Il semble hélas que, dans cette région du monde, l’histoire se répète et que l’instrumentalisation politique au nom de la « paix » reste une stratégie aggravant la déresponsabilisation des dirigeants d’actes particulièrement inhumains. Une fois de plus, ce seront les civils érythréens et éthiopiens qui payeront au prix fort le tribut de cette guerre triangulaire. 

 

 

Samson Yemane

Samson Yemane

Samson Yemane est étudiant en Science Politique à l'université de Lausanne et collaborateur de l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés. Ses articles tentent d’analyser la politique africaine, et particulièrement la région de l’Afrique de l’Est. Parallèlement, ses écrits s’intéressent sur les enjeux politiques, économiques et sociologiques relatifs à la politique migratoire européenne.

3 réponses à “Éthiopie – Érythrée : d’une guerre, à la migration forcée

  1. J’ai peur de lire, bientôt, les mêmes exactions qu’au Rwanda…

    Vous concluez qu’il s’agit d’un “conflit … d’ordre principalement politique”.
    Je crains que ce soit avant tout un conflit ethnique/tribal… avec le risque que cela comporte.

    “Selon Amnesty International, plusieurs centaines de civils ont été massacrés à la machette dans la nuit du 9 et 10 novembre, dans la localité de May Kadra, dans la région du Tigré. Selon des témoignages recueillis par l’organisation, les victimes ne seraient pas des Tigréens mais d’autres peuples d’Éthiopie, et auraient pu être massacrés par des miliciens tigréens en retraite.”

    1. Effectivement c’est délicat. Le facteur “ethnique” fait partie dans ce conflit et je le nie pas dans mon article. Toutefois, il est important de souligner que le facteur “politique” est le plus “déterminant” pour analyser de façon objective ce conflit.

  2. En fait cette paix de l’Erythrée et l’Ethiopie était un moyen pour Issayas de mettre de l’huile sur le feu comme à son habitude. L’antagonisme entre les Amhara et les Tigréens a toujours existé. Sur les massacres, on ne dit pas qui a massacré qui, et pourquoi, il y a un doute énorme. A mon avis Abiy c’est fait manipulé par Issayas pour contré ses anciens alliés.

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