De la place de la langue anglaise en Suisse

Fathi Derder, conseiller national PLR vaudois, vient de déposer une motion dans le but d'encadrer officiellement l'usage de l'anglais dans notre pays, aux côtés des quatre langues nationales. Une excellente idée – à un détail près.

Disons-le tout de suite, je trouve excellente l'idée de donner un statut à l'usage de l'anglais dans notre pays. En effet, comme Fathi Derder le décrit dans le développement de sa motion, l'anglais a pris une place importante dans de nombreuses institutions de notre pays, à commencer par les multiples organisations internationales et nos écoles polytechniques – et j'en sais quelque chose, moi qui me suis trouvé en butte aux aspirations antagonistes de mes étudiants francophones et internationaux ce printemps à l'EPFL.

Il est également bon de profiter de l'ouverture de ce débat pour tordre le cou à quelques idées reçues sur l'anglais en Suisse.

D'abord, cette billevesée selon laquelle l'anglais menacerait nos langues et le lien confédéral. C'est doublement faux. Premièrement, les résultats des recensements et des enquêtes structurelles de l'OFS montrent au contraire que lors des vingt dernières années, nos langues nationales se sont nettement renforcées dans leurs aires linguistiques respectives. L'idée même que l'anglais viendrait à menacer l'allemand, le français ou l'italien, en Suisse ou ailleurs, est d'ailleurs tout simplement ridicule – le nombre des locuteurs des langues précitées, plusieurs dizaines de millions pour chacune d'entre elles, dans trois pays européens majeurs, n'a jamais été aussi élevé qu'aujourd'hui. Aucun bambin ne vit sous la menace de ne pas pouvoir apprendre la langue du coin à l'école, personne n'est sous le coup de ne pas pouvoir faire son marché en parlant l'idiome local parce que quelques cours sont donnés en anglais dans nos universités. S'il est une langue menacée en Suisse, c'est le romanche – et il l'est par l'allemand.

Ce qui baisse effectivement en Suisse, c'est le "bilinguisme national":les Suisses parlent de moins en moins une autre langue nationale que la leur. On peut à juste titre regretter l'appauvrissement culturel que représente cette évolution – je peux d'ailleurs témoigner de l'avantage que j'avais, en tant que francophone, et parce que j'avais appris un peu d'allemand, sur mes collègues américains lorsque je vivais à Houston. Mais pour qui était-ce dommage: pour moi, ou pour eux? Et deuxièmement, moi qui tiens l'essentiel des séances du conseil d'administration dont je suis membre en anglais, je ne peux simplement pas croire qu'un vaudois et un lucernois se parlant en anglais menacent le lien confédéral plus sûrement qu'en ne se comprenant pas du tout dans leurs idiomes respectifs.

Quant à l'antienne selon laquelle l'anglais constituerait une sorte de novlangue impérialiste ayant pour effet de formater la population dans le but de la soumettre à un modèle culturel hégémonique et consumériste, on rappellera que le lexique anglophone est à peu près deux fois plus riche que le nôtre, et que la lecture d'une seule page de Shakespeare, ou de Tony Hillerman, suffit à dynamiter l'idée vermoulue selon laquelle il s'agirait là d'une langue sans subtilité.

Toutes ces raisons, d'ailleurs développées longuement par Fathi Derder, me poussent donc à soutenir cette motion. Toutefois, c'est au nom de ces mêmes raisons – en bref: l'anglais n'est une menace pour personne – que je m'oppose à une petite phrase lovée dans le texte, et qui veut conditionner l'obtention des permis de travail à la maîtrise d'une langue nationale.

Premièrement, on rappellera qu'il s'agit là d'une mesure totalement nouvelle: on n'a jamais procédé de la sorte jusqu'à maintenant – même l'UDC n'a que je sache pas proposé quelque chose d'aussi restrictif. Deuxièmement, dans le texte il n'est nullement fait mention d'une application de cette condition aux seuls anglophones, ce que le principe symétrique évoqué suggérerait: la condition s'appliquerait à tout le monde. Troisièmement, elle s'appliquerait à l'entrée en Suisse, une rupture d'avec notre pratique, où l'essentiel des immigrés de première génération a appris la langue sur le tas, une fois admis dans le pays.

Et puis, l'effet immédiat de la mesure serait une sélection de l'immigration selon la langue: bonjour français, wallons et québécois, allemands et autrichiens, italiens. Adieu tous les autres, hispaniques, lusophones, slaves et albanais, anglo-saxons, indiens et chinois… y-compris ceux qui font fonctionner les institutions internationales et une bonne partie de la Suisse du Savoir que défend par ailleurs avec tant de véhémence Fathi Derder.

En somme, un monstre de fermeture sous le couvert de l'ouverture et de la modernité. C'est dommage, parce que le fond de l'idée reste excellent. Puis-je suggérer à Fathi Derder de retoucher son texte, en suivant par exemple cette très libérale maxime: live and let live?

 

 

Asile: 21,5%

C'est le score minable obtenu par les opposants au durcissement du droit d'asile, une dégringolade de 11 points par rapport à 2006. Il est temps de se poser les questions qui font mal.

On se souvient qu'à l'automne passé, une grande partie des milieux traditionnellement favorables aux réfugiés, ayant pressenti la déroute de ce week-end, s'était posé la question de l'opportunité de retourner devant le peuple sur ce sujet – une coalition regroupant les églises, le PS, et Amnesty entre autres. Las! d'autres lançèrent le référendum vaille que vaille, au nom du principe – et de lui seul, tant le résultat ne faisait de doute -, forçant donc une énième campagne défensive sur le sujet, mobilisant les moyens des appareils et les efforts de militants, dont bien sûr ceux des églises, du PS et d'Amnesty. Tout cela en pure perte donc, sauf peut-être pour telle jeune pousse qui vit là l'occasion de se profiler pour des échéances futures, pour tel groupe théorisant là qu'il construit le rapport de forces d'un hypothétique mouvement social à venir, pour tel politicien prenant ainsi la lumière, puis se dédouanant, le désastre consommé, par un simple message sur Facebook ou Twitter.

Parce qu'il s'agit du droit d'asile, la portée des décisions prises n'est évidemment pas la même que lorsqu'on discute de politique agricole ou de construction d'infrastructures: on joue là avec la vie des gens. A cette aune, la seule question qui vaut vraiment d'être posée est la suivante: à l'issue de cette campagne, la situation des personnes que nous prétendons défendre est-elle meilleure ou pire que si elle n'avait pas eu lieu? Vis-à-vis des requérants que ce vote touche de plein fouet, le fait d'aller devant le peuple bardé des grands principes n'a-t-il pas été totalement contre-productif, offrant une victoire encore plus large que prévue aux opposants du droit d'asile, qui ne vont pas se gêner de se réclamer de ce score massif pour exiger – et obtenir! – des révisions encore plus dures? Y a-t-il quelqu'un, chez les référendaires, qui se soit soucié de cela?

La seconde introspection à mener concerne le parti socialiste. En plaçant une socialiste à la tête du département concerné, la majorité du conseil fédéral a très finement joué, obligeant ainsi le PS à un grand écart qui touche à ses principes fondamentaux et forçant le parti à lutter, en quelque sorte, contre lui-même. Il se dit que Simonetta Sommaruga a mené une "très bonne campagne", assurant mieux que le service minimum, et obtenant d'ailleurs le "meilleur" score, et de loin,  jamais obtenu pour un durcissement du droit d'asile – en quelque sorte, le coup de génie de la majorité du conseil fédéral aura été de faire porter ce projet par une socialiste, laquelle est manifestement parvenue à attirer la moitié de son électorat dans le camp du conseil fédéral,  pourtant opposé au sien sur ce thème. La question est, pour le parti socialiste, de savoir si cela en valait la peine. Il est permis d'en douter – la question de l'appartenance du PS au conseil fédéral, qui semble désormais si théorique, mérite d'être posée. Ne serait-ce qu'au regard des conséquences que cette appartenance a eue ce week-end pour les demandeurs d'asile.

608’229 pendulaires romands

A la faveur du tout récent "Forum des 100" et de l'étude que leur consacrent les banques cantonales, on reparle de l'augmentation massive des pendulaires intercantonaux romands, désormais 71'000 selon ladite étude. L'occasion d'inaugurer une série sur le sujet, et de sortir des chiffres tout aussi impressionants, à commencer par celui des pendulaires intercommunaux.

A fin 2010, selon les chiffres du Relevé Structurel, on estime qu'il y avait un peu plus de 608'000 pendulaires dans la partie francophone du pays – un pendulaire étant défini comme étant une personne active sortant de sa commune de résidence pour aller travailler. Ce nombre est impressionnant: il représente en effet 66,2% de l'ensemble des actifs (un peu moins de 919'000), un chiffre d'ailleurs très proche de la moyenne nationale. Comme le pays en général, la Suisse romande est désormais fermement un pays de pendulaires.

Ce qui impressionne, c'est la brusque accélération du phénomène dans les années 2000. Cette année-là, on recensa en Suisse romande un peu moins de 487'000 pendulaires, qui représentaient environ 57,2% de l'ensemble des actifs – un chiffre là aussi quasiment identique à la moyenne suisse. Cette progression générale de la pendularité est une tendance extrêmement lourde, qui se déploie dans notre pays depuis l'immédiat après-guerre. Mais on note une nette accélération du phénomène dans les années 2000, comme si la croissance démographique de ces années-là se couplait d'une hausse de la part des pendulaires. Dit autrement: la croissance démographique, laissée à elle-même, pourrait bien entraîner, entre autres conséquences, une hausse massive des trajets pendulaires.

Mais attention à ne pas accuser la croissance démographique de tous les maux. Certes, l'effet conjugué de la croissance démographique et de la brusque hausse de la pendularité a mis sur nos routes et dans nos trains 120'000 personnes de plus en dix ans, soit une augmentation de 25% de la charge – alors même que la population, elle, n'y a augmenté que de 11% durant le même laps de temps. C'est donc le changement des comportements de mobilité qui est responsable de l'engorgement de nos infrastructures, bien plus que ne l'est la seule croissance démographique. Une conclusion dont il faudra se souvenir, dans un futur proche, lorsque le sujet viendra s'inviter dans le débat politique.

Moi, un traître?

Fathi Derder accuse la gauche helvétique de trahison concernant le secret bancaire. Réponse.

Le conseiller national PLR vaudois Fathi Derder a publié vendredi 26 avril 2013 un billet en page deux de "24 Heures", dans lequel il accuse la gauche suisse en général, le parti socialiste en particulier, et son collègue Jean-Christophe Schwaab nommément, de trahir le pays, accusation répétée, en ces termes, à plusieurs reprises. Et sur son mur facebook, le PLR vaudois en rajoute, tout ravi. C'est grave, parfaitement indigne, et dangereux, pour au moins trois raisons.

Sur le fond tout d'abord: sur la question du secret bancaire et de l'attitude de l'Union Européenne et des Etats-Unis à notre égard, la situation est en même temps très difficile et très fluide – il est peu aisé, en pleine bataille, de se faire une idée précise de quelles sont les opportunités qui nous restent. Toutefois, depuis le décrochage, il y a quelques semaines, de nos alliés objectifs luxembourgeois et autrichiens, de plus en plus d'observateurs s'accordent à juger notre position intenable, non pas tant d'un point de vue moral, mais d'un pur point de vue tactique et stratégique. Dès lors, dans une telle situation, que faut-il faire? Faut-il absolument, au nom de principes d'ailleurs à géométrie très variable, s'arcbouter sur une position indéfendable et y brûler jusqu'à notre dernière cartouche – et après nous, le déluge? Ne vaudrait-il pas mieux, plutôt, se retirer sur des positions qui peuvent être défendues et ainsi garder nos forces les plus intactes possible pour la suite des opérations? Dans la situation dans laquelle se trouve le pays, qui défend le mieux les intérêts de ce dernier? Franchement?

Et puis, il y a la forme. Il y a des mots avec lesquels on ne devrait pas jouer avec la légèreté d'un Fathi Derder. On ne traite pas impunément ses adversaires de traîtres. C'est impliquer – et c'est d'ailleurs fait en toutes lettres dans le billet incriminé – que ses opposants se fichent de l'intérêt du pays, qu'ils constituent une cinquième colonne au sein de celui-ci, chargée d'en miner les bases. C'est impliquer que seul celui qui est d'accord avec lui est un vrai suisse – les autres, en l'espèce la gauche, ne méritent pas leur passeport. Vous êtes pour le secret bancaire façon PLR, ou vous êtes un mauvais suisse, punkt schluss. Ca sent Maurras et Vichy tout à la fois. C'est digne des années trente. C'est parfaitement indigne de la part d'un conseiller national de 2013.

Et enfin, en nous la jouant sur le thème "union sacrée de la communauté nationale contre l'étranger du dehors et purifions-nous des traîtres", Fathi Derder légitime évidemment en plein le discours nationaliste d'une UDC qui a fait de ce ton sa marque de fabrique depuis une vingtaine d'années – et cela à la veille de votations fédérales autrement plus importantes pour l'avenir économique de ce pays que la question de l'échange automatique des données. Car comment pourra réagir notre sémillant parlementaire PLR lorsque, l'an prochain ou l'année qui suivra, il devra défendre l'acquis des bilatérales, de l'ouverture des frontières et des marchés contre des adversaires à qui il a emprunté le vocabulaire, et qui auront alors beau jeu d'utiliser, contre lui, les mêmes arguments – seul celui qui vote contre l'ouverture, contre l'Europe, contre le monde, est un vrai suisse? Comment, de manière plus générale, le PLR pourra-t-il, à ce moment-là, se défausser du discours de l'UDC, alors même que l'un de ses membres les plus opposés à elle jusque là s'abaisse à utiliser le même ton? Comment mener campagne contre l'UDC sur Ecopop, l'immigration et les bilatérales, après avoir embrassé son discours nationaliste?

Franchement, Fathi Derder, qu'est-ce qui vous a pris d'écrire un pareil torchon?

 

Not in my backyard*

Une conseillère nationale verte installée dans le périurbain se bat contre la construction d'une villa lui ôtant son soleil. Des élus de gauche comme de droite combattent avec acharnement des projets touchant leur commune ou leur quartier. Décidément, LAT ou pas LAT, la densification n'est pas pour demain.

On a suivi avec une certaine consternation ces dernières semaines le dénouement d'un conflit entre la famille d'Adèle Thorens, propriétaire d'une villa Minergie à Montblesson, dans les quartiers forains de Lausanne, et ladite cité, concernant un droit à bâtir menaçant l'ensoleillement de la villa.

Evidemment, il est très facile de se gausser – et d'ailleurs c'est ce qui se passe sur les réseaux sociaux, et sur les blogs, par exemple celui de Julien Sansonnens. Et il est hautement surprenant qu'une politicienne aussi professionnelle et chevronnée qu'Adèle Thorens se soit laissé embarquer dans cette invraisemblable histoire, et qu'elle ne se soit pas rendu compte du gouffre qu'elle ouvrait ainsi à la critique: voilà donc qu'une politique, éthicienne de métier, prônant la parcimonie et la densification, non seulement ne se contente pas d'un appartement en ville, mais s'oppose même à une densification pourtant bien modeste du hameau dans lequel elle s'est fait construire une villa, au nom de cette tartuferie qu'est le standard Minergie. On s'en donnerait effectivement à coeur joie, si…

Si ça n'était pas un peu facile. Premièrement, Adèle Thorens n'est pas la seule verte de Montblesson, loin s'en faut, et le parti a été souvent représenté dans les plus hautes instances par d'autres périurbains ou ruraux célèbres, de Maracon, Lignières ou Bottens par exemple. Et bien au-delà des Verts, on trouverait facilement nombre de responsables d'associations environnementales, de partis politiques ou de services d'aménagement réclamant de strictes mesures contre l'étalement urbain tout en habitant de somptueuses villas avec terrain assorti en bord de lac. Et d'ailleurs, 37% des ménages suisses possèdent leur logement, en grande majorité des villas ou des fermes rénovées. Non, l'essentiel de cette histoire est ailleurs.

On ne compte plus les associations ad hoc s'étant constituées afin d'empêcher une construction ou un plan de quartier affectant directement leurs membres. Elles ont toutes d'excellentes raisons de le faire, et si leur argumentaire varie souvent, tant les cas sont divers, elles ont toutes quelques liens de parenté évidents. D'abord, elles transcendent les clivages politiques: votre voisin, qui est votre adversaire acharné au conseil communal, devient soudainement votre plus fidèle allié dès lors qu'il s'agit d'empêcher une construction qui viendrait boucher la vue que vous partagez sur les Alpes ou le Jura. Ensuite, leur mantra peut souvent se résumer à ce qui suit: la densification, le développement, c'est très bien, mais chez nos voisins. Pas chez nous. Pas dans mon jardin.

On peut tirer quelques enseignements de ce qui précède. Premièrement, le phantasme de la villa individuelle se répand jusque dans les sphères théoriquement les plus opposées à l'étalement urbain que ce mode de logement suppose – c'est dire s'il sera difficile à contrer. Deuxièmement, construire "vert" n'est pas exempt de contradictions: le chauffage par le soleil exige une distance minimale importante entre les bâtiments, encourageant ainsi la dispersion et l'étalement urbain. Et troisièmement, le citoyen peut s'identifier à l'intérêt général formulé en termes vagues et généraux – preuve en est l'acceptation somme toute massive de la LAT en mars dernier -, le propriétaire (et le locataire avec lui) s'inquiétera d'abord de ses intérêts privés, et tant pis pour le reste.

Reste maintenant à déterminer comment résoudre cette contradiction fondamentale. La densification n'est pas pour demain.

* Pas dans mon jardin

 

 

Initiative UDC pour l’élection du CF par le peuple: une revendication pertinente, une réponse qui ne l’est pas

Par Cesla Amarelle et Pierre Dessemontet

 

L’élection du Conseil fédéral par le peuple est une question récurrente de la vie politique suisse depuis l’élaboration de la première Constitution. Ecartée de justesse en 1848, elle a été proposée et rejetée à deux reprises à la suite d’initiatives populaires socialistes, en 1900 et 1942. La question revient aujourd’hui avec une initiative UDC intitulée « Election du Conseil fédéral par le peuple » qui sera soumise au peuple le 9 juin prochain.

Autant le dire tout de suite, nous pensons que l’élection du Conseil fédéral par le peuple est une question légitime et juste. Tous les cantons procèdent de la sorte, y compris les plus grands (Zurich, Berne) et les plus complexes du point de vue linguistique et confessionnel (Berne, Grisons). Et s’il est vrai que l’élection populaire peut mener à des gouvernements dysfonctionnels, on peut opposer tout aussi valablement que le mode actuel d’élection du Conseil fédéral n’a pas évité des erreurs de casting en série par le passé, dont certaines sont encore dans toutes les mémoires.

Face à cet enjeu de taille, l’initiative UDC comporte de nombreuses faiblesses. La question de la campagne électorale en cas d’élection du gouvernement fédéral par le peuple est des plus épineuse. Une élection au Conseil fédéral étant d’ampleur nationale – ce serait la seule élection de ce type –, la campagne serait avant tout menée via les mass-médias. La diversité du paysage médiatique suisse permettrait une couverture équitable de la campagne, même si on n’éviterait pas quelques biais régionaux. Le mode de financement des campagnes pose pour sa part un problème autrement plus grave, car seules les grandes formations politiques, celles qui sont convenablement financées, pourraient mener campagne « à armes égales » – et tout le monde sait que dans ce match, certaines formations sont plus égales que d’autres… Il manque ici clairement une loi de financement des partis et des campagnes politiques à la démocratie suisse, par ailleurs si exemplaire.

Une autre faiblesse réside dans le maintien du système majoritaire pour l’élection à l’exécutif fédéral. Actuellement, les formations politiques de taille moyenne (verts, verts libéraux, PBD selon les cantons) souffrent d’un système majoritaire trop favorable aux grandes formations. Avec la recomposition des forces politiques qui a eu lieu ces quinze dernières années, quatre des six groupes parlementaires actuels se considèrent mal représentés. Ceci dans un environnement où l’échiquier politique tend encore à se diversifier. Dans ce contexte, on aurait pu imaginer que l'élection se fasse au système proportionnel, comme au Tessin, pour garantir une meilleure représentativité des différents courants politiques suisses et offrir ainsi à la population un choix plus diversifié.

Ceci étant, entrons dans le vif du sujet. L’élection populaire du Conseil fédéral tel que proposée par l’UDC est un système mal conçu en lien, notamment, avec la représentation des régions linguistiques que les cantons ne connaissent pas réellement à ce niveau d’intensité.

L’initiative propose d’appliquer pour l’élection du Conseil fédéral par le peuple le système d’élection au Conseil-exécutif du Canton de Berne en le transposant au niveau fédéral. Or, la transposition de ce système à l’échelon fédéral par la constitution d’une circonscription regroupant les aires linguistiques francophones et italophones de la Suisse pose à notre sens plusieurs problèmes.

En premier lieu, la circonscription latine telle que définie dans l’initiative amalgame la Suisse romande et la Suisse italienne, dont l’électorat est environ quatre fois moindre. Or, comme on vient de le voir en Valais, si la représentation linguistique est menacée, l’électorat fait bloc derrière ses candidats. Nous sommes malheureusement certains qu’en cas de candidatures émanant tant de Suisse romande que du Tessin, c’est ce qui se produirait : dans le cadre de cette initiative, un siège tessinois ne peut se concevoir, pratiquement, qu’au dépens de l’un des deux sièges romands. Or, le rapport de forces entre romands et italophones (4 à 1) est tel qu’au sein de la circonscription latine, les romands sont pratiquement certains d’imposer leurs candidats – le seul moyen, dès lors, pour la Suisse Italienne d’obtenir un siège étant de le faire imposer aux romands par l’élection générale, c’est-à-dire par les alémaniques. Pratiquement – sinon de droit –, le mécanisme exclu la possibilité d’élire un conseiller fédéral provenant de la Suisse italienne, sauf à le faire aux dépends des romands. Cette disposition introduit de la sorte un ferment de dissension entre francophones et italophones.

Ensuite, l’initiative institue une circonscription latine, d’ailleurs taillée au mépris de l’histoire et des cantons, qui se voit garantir deux places dans les sept du Conseil fédéral. En revanche, pas de circonscription alémanique : leur place au Conseil fédéral n’est donc pas garantie. Cela introduit, de manière insidieuse, une inégalité constitutionnelle entre alémaniques ne bénéficiant pas de la garantie constitutionnelle, et latins qu’il faut protéger. Cela va totalement à l’encontre du principe selon lequel la Suisse est un  pays formé de communautés diverses et variées, mais strictement égales entre elles. Cette inégalité introduit en effet deux catégories de citoyens. 

Enfin, la circonscription latine pèserait entre 25% et 30% de l’électorat du pays. Il s’agit là d’une part suffisante pour influer significativement sur le résultat final de l’élection. En revanche, le système électoral proposé a pour résultat que les deux sièges latins seraient essentiellement désignés par le résultat de l’élection dans la circonscription latine. En d’autres termes, l’électorat alémanique ne jouerait pas de rôle significatif dans l’élection des conseillers fédéraux latins, alors que l’électorat latin jouerait un rôle significatif dans l’élection des conseillers fédéraux alémaniques. Cela nous semble introduire une discrimination de fait entre les électeurs des deux régions germanophone et latine.

En conclusion, il importe de rappeler que l’un des problèmes institutionnels les plus délicat que traverse notre pays depuis 1999 concerne la représentation de la Suisse italienne au Conseil fédéral. Le nombre actuel de conseillers fédéraux ne permet pas de régler ce problème tout en respectant la représentation romande et la proportionnalité entre les langues. Parvenus à ce stade, on ne peut s’empêcher de revenir à l’initiative de 1942, laquelle instituait l’élection par le peuple d’un Conseil fédéral à neuf membres dont au moins trois latins et au moins cinq alémaniques – une solution qui, à une modification près, c’est-à-dire le splitting de la garantie des trois sièges latins en deux sièges romands et un italophone, permettrait de régler tous les problèmes que nous venons de mentionner. On se prend donc à rêver que la prochaine fois, le PSS reprenne ce texte à son compte: il trouverait alors beaucoup d’alliés pour la campagne qui suivrait.

Trente à l’heure

La gauche lausannoise a annoncé vendredi vouloir imposer une limitation générale de la vitesse à 30 km/h dans le centre ville. La mesure est excellente. Certains des arguments avancés pour la justifier un peu moins.

Par voie de conférence de presse, le Parti Socialiste, les Verts et la Gauche ont annoncé vouloir imposer une limitation de vitesse à 30 km/h dans le périmètre de la petite ceinture, soit l'hypercentre de la ville. En attendant la réaction prévisible de l'opposition municipale, les deux camps s'écharpent déjà sur les réseaux sociaux et par voie de commentaires sur les sites d'information. Etant donné le rapport de forces au conseil communal, la messe semble dite: la motion passera. Mais de quoi s'agit il vraiment? Petite revue des enjeux.

Si vous prenez votre voiture et que vous circulez en ville sur des routes limitées à 50 km/h pendant une heure, quelle est la distance que vous allez effectivement couvrir? 50 km? 30? Non. Hors heure de pointe et bouchons, vous allez couvrir une vingtaine de kilomètres. En heure de pointe, ce chiffre descend allègrement sous les dix. C'est ce qu'on appelle la vitesse commerciale: celle qu'un bon GPS applique lorsqu'il vous donne une heure probable d'arrivée à votre destination, celle, aussi, que les planificateurs des transports publics appliquent lorsqu'ils mettent en place les horaires des lignes de bus qu'ils conçoivent. Il y a bien longtemps qu'on ne circule plus, à Lausanne comme dans bien d'autres villes, qu'exceptionnellement aux vitesses autorisées par la loi. De ce point de vue, les promoteurs de la mesure ont raison: la baisse de cette vitesse n'impactera que très marginalement les temps de parcours ou la fluidité du trafic – qui pourrait même en être améliorée.

Même chose en ce qui concerne le bruit: on a tellement réduit le bruit des moteurs que les véhicules actuels ne font pratiquement plus d'autre bruit que celui de leurs pneumatiques. Or, ce bruit est très fortement proportionnel à la vitesse du véhicule: une voiture fait ainsi environ deux fois moins de bruit à 30 km/h qu'à 50 km/h. Quant à la sécurité, il est désormais établi que la gravité des accidents diminue immensément avec une telle réduction de vitesse, sans parler de tous les accidents qui seront ainsi évités. Bref, voici une mesure qui réduit le bruit et les risques, et pacifie le trafic, le tout avec un impact minime, pour ne pas dire carrément nul, pour les usagers de la voiture. 

Prise pour elle-même, la mesure est difficilement critiquable: elle se justifie pleinement. Toutefois, dans le catalogue des arguments avancés pour la défendre, on voit poindre quelques propositions plus discutables. Passons sur le fait que les motionnaires privilégient les résidents aux pendulaires – c'est naturel, le système politique est ainsi fait qu'au plan local, on n'est jamais redevable devant les seconds. On sacrifie également aux sirènes de la mobilité douce, utilisée au centre malplat de Lausanne par moins de 3% des actifs qui y résidaient en 2010, et par à peine 1% des gens qui y travaillaient – la marche à pied est cinq à dix fois plus utilisée, les transports publics vingt à trente fois plus. Mais les motionnaires vont plus loin: l'intention est à terme de fermer des axes à la circulation, de déclasser complètement la petite ceinture, au nom de la qualité de vie des habitants. Or, c'est une chose que de demander aux automobilistes de se rendre à leur destination en modérant leur allure – c'en est une toute autre que de la leur rendre inaccessible.

On donne globalement l'impression de vouloir rendre le centre de Lausanne à ses 15'000 habitants, et à en faire un quartier résidentiel. C'est prendre le risque d'oublier les plus de 50'000 personnes qui y travaillent, dont 13'000 lausannois venant d'autres quartiers de la ville, et le rôle qu'elles jouent dans ce qui fait la ville, son animation, sa vie. Vouloir faire du centre-ville de Lausanne un quartier comme un autre, débarassé des nuisances, où il fait bon vivre, c'est l'amputer de ce qui fait qu'il est justement le centre-ville, et prendre le risque par ricochet de priver la ville toute entière de son rôle de coeur de l'agglomération.

Le consensus des chercheurs est que le centre névralgique de l'agglomération lausannoise glisse vers l'ouest. L'Ouest lausannois était pourtant largement résidentiel à l'origine – et cherche justement à échapper à ce destin, dans une posture en miroir de celle des autorités de la ville-centre. Les Hautes Ecoles, plus récemment l'ECAL, et une partie de plus en plus importante des places de travail ont déjà déserté le centre. Lausanne devrait prendre garde, dans son discours autant que dans ses actes, à ne pas encourager le mouvement, sauf à prendre le risque de devenir, dans cinquante ans, la banlieue résidentielle de la ville contemporaine qui s'ébroue entre elle et Morges.

Mort d’une icône

Hugo Chavez, le président vénézuélien, est décédé hier soir. Avec lui, disparaît la dernière en date des icônes d'une certaine gauche.

Depuis l'annonce de son décès tard hier soir – soixante ans jour pour jour après celui de Staline -, je vois fleurir sur les murs des réseaux sociaux auxquels je participe des hommages, des "salut l'artiste", des coups de gueule admiratifs adressés à ce héraut de la résistance à l'impérialisme yankee et à la globalisation. Il est un fait que la gauche occidentale a toujours eu un gros faible pour la figure romanesque du révolutionnaire tiers-mondiste, surtout quand il parle espagnol (avant Chavez, Morales et Correa, Castro, le Che, Ortega, Allende, les théologiens de la libération, Mgr Romero…) et qu'il y aurait une étude sociologique à mener sur cette attirance pour des figures pas toutes forcément très recommandables.

Hugo Chavez n'a jamais été le dictateur qu'on lui a souvent reproché d'être. Il contrôlait les médias et ferma allégrement ceux de ses opposants, mais les élections et les référendums vénézueliens, peut-être pas toujours parfaitement équitables, étaient libres et le sont restés tout au long de ses 14 années de pouvoir: il lui est arrivé d'en perdre – on ne peut pas en dire autant de Castro – et s'il lui arrivait souvent d'être violent verbalement, s'il afficha une véritable obsession contre les Etats-Unis qui le conduisit à s'acoquiner avec des personnages et des régimes autrement plus répressifs: Cuba, Iran, Corée du Nord, chez Chavez cela ne mena jamais à la répression politique. En cela il fut peut-être un précurseur – cette manière de faire est également celle de la Bolivie et de l'Equateur, les deux autres états "bolivariens" du continent: gauche radicale dans le discours et les actes économiques, mais respect des standards minimaux de la démocratie à l'occidentale – sur le tard: Hugo Chavez fut un putschiste raté avant d'être un démocrate à succès.

C'est sur le plan économique que l'héritage de Chavez sera le plus discuté dans le futur. Hugo Chavez renationalisa de larges pans de l'économie vénézuélienne, dont le secteur fondamental du pétrole. Chanceux, il fut au pouvoir lorsque les prix du baril s'envolèrent. Le débat s'installera sur le bien-fondé de ce qu'il fit avec cette manne largement payée par son ennemi de toujours – pour l'essentiel, il la dépensa afin d'améliorer les conditions d'existence de sa base politique: accroissement des services sociaux, de l'éducation et de la santé à destination des couches les plus modestes de la société vénézuelienne, au détriment évidemment des actionnaires, mais également des investissements dans l'infrastructure, et en premier pétrolière. Ses ennemis décrivent un gâchis dans la conduite et le mal-développement de l'industrie pétrolière nationale et il est un fait que le sous-investissement y a été majeur ces dernières années.

Il est encore trop tôt pour faire le bilan d'Hugo Chavez. Libérateur visionnaire, résistant héroïque à la globalisation et au capitalisme, Robin des Bois rendant l'argent des multinationales au peuple – ou populiste invétéré, inventeur d'une forme de péronisme de gauche aux conséquences aussi délétères que celles de l'original en Argentine? L'avenir le dira.

Politique familiale: une chance pour la métropole lémanique

La Suisse alémanique ne veut pas d'une politique d'aide aux familles? Tant pis pour elle!

Ainsi donc, la Suisse a refusé l'introduction d'un cadre général permettant le développement d'une politique d'appui aux familles, par suite d'une pondération des votes qui favorise grandement le coeur historique du pays: à population à peu près égale, la Suisse centrale compte pour sept voix, l'arc lémanique pour deux, Zurich pour une. Si au final l'argument du fédéralisme n'aura donc pas joué un grand rôle dans l'appréciation populaire de la révision de la LAT, il revient en pleine figure des partisans d'une politique familiale. Une fois de plus, la double majorité a joué en faveur du conservatisme et contre les forces de progrès. 

On notera que la défaite est lourde pour l'initiateur du projet, le PDC: le non provient avant tout de ses propres bastions, où la proposition obtient ses pires résultats nationaux. Le clivage villes-campagnes a joué à plein, comme le clivage lingusitique: les latins ont tous soutenu l'arrêté, accompagnés de seulement trois des seize cantons alémaniques. Bien: l'état fédéral ne se dotera donc pas d'une politique d'aide aux familles.

Les familles métropolitaines, celles qui ont un grand besoin d'une politique active dans ce domaine tant le dynamisme métropolitain est étroitement lié à l'accession sans entraves des femmes  au marché du travail – parce que c'est de cela qu'il s'agit – se la sont fait refuser par les régions périphériques alémaniques, souvent largement bénéficiaires de la péréquation fédérale payée par… les familles métropolitaines. Il est des jours où le fédéralisme…

Mais qu'on se console – le refus de l'arrêté fédéral n'empêche rien. Si on voit mal les cantons de la métropole zurichoise – sans même parler des autres – se doter d'une politique familiale plus active, les cantons romands, forts d'un gros 70% d'acceptation populaire, sont désormais pleinement légitimés à progresser rapidement et avec confiance dans ce domaine. Osons même aller plus loin: c'est dans leur intérêt.

On entend évidemment déjà les jérémiades d'economiesuisse et des franges les plus conservatrices des milieux patronaux – mais ils se trompent. L'économie métropolitaine est avant tout basée sur le savoir. Le savoir est tenu par des gens, souvent assez jeunes, souvent en âge de fonder des familles, et dont les deux parents ont une activité professionnelle pleine, on dirait "à égalité": il est loin, le temps où Madame avait une activité annexe qu'elle pouvait abandonner, le cas échéant, pour favoriser celle de Monsieur. Ce sont ces familles qui ont besoin d'être soutenues dans leur développement professionnel. Les premières régions de Suisse qui le comprendront prendront un avantage décisif sur les autres, en ce sens qu'elles attireront à elles ces jeunes professionnels, et avec eux les entreprises qui les courtisent tant.

Un fédéralisme à géométrie variable

On entend beaucoup les opposants à la révision de la LAT se prévaloir du fédéralisme. On se réjouit beaucoup de les entendre défendre le même principe lorsqu'il s'agira des naturalisations.

L'un des arguments phare des opposants à la révision de la Loi sur l'Aménagement du Territoire (LAT), UDC et PLR en tête, est qu'il s'agirait d'une intrusion inacceptable dans le droit des cantons à s'aménager comme bon leur semble, une ingérence de l'état fédéral dans leurs affaires, une entorse au principe de subsidiarité. 

Par ailleurs, on apprenait hier qu'une commission du Conseil National avait introduit un net durcissement des conditions de la naturalisation, dans la droite ligne de la tactique du salami que l'UDC impose depuis dix ans au pays et à ses alliés suivistes du PLR en ce qui concerne la politique de (dés)intégration.

Sauf que là, on touche justement au fédéralisme: depuis quand la responsabilité de la naturalisation incombe-t-elle à l'état fédéral? En Suisse, par le fait qu'elle passe obligatoirement par l'octroi d'une commune d'origine, la naturalisation est depuis toujours leur affaire: ce sont les communes qui, en vertu du principe de subsidiarité, décident des naturalisations. Et de fait, les disparités de naturalisation entre les cantons sont très fortes: il y a des cantons qui naturalisent beaucoup (Genève et Vaud, mais aussi le Valais, Soleure, Zurich), et des cantons qui naturalisent moins (Suisse centrale, Fribourg par exemple): on peut explorer ces différences ici.

Que vient faire le Conseil National dans cette mécanique fine? On se réjouit en tous cas beaucoup d'entendre nos onctueux fédéralistes d'occasion de l'UDC et du PLR s'élever contre cette intolérable atteinte au droit des cantons. On se réjouit – mais on n'y croit guère.

Fédéralisme d'apparat, oui!