Huit ans après avoir accepté du bout des lèvres le travail du dimanche dans les gares, le pays accepte nettement le travail de nuit sur les grands axes routiers. Une lecture géographique du résultat de la votation sur la révision de la loi sur le travail du 22 septembre 2013.
Le 27 novembre 2005, le peuple suisse acceptait d'un rien (50,6%) une précédente révision de la loi sur le travail qui autorisait l'ouverture dominicale des commerces sur le domaine ferroviaire, donc dans les gares d'une certaine importance dans le pays – au nombre d'une petite cinquantaine. Cette votation était originale en ce sens que si le peuple avait accepté la loi, les cantons l'avaient massivement refusée: seuls six cantons, parmi les plus métropolitains du pays (Zurich, Zoug, Argovie, les deux Bâle, Berne et Genève) acceptaient le texte, les dix-sept autres refusant – évidemment, cela ne servait à rien puisque, s'agissant d'un référendum facultatif, seule la majorité du peuple était requise.
Il s'agissait là d'un clivage nouveau, plutôt inédit dans le pays, et qui opposait de manière frontale les grandes régions urbaines du pays aux autres – le résultat bernois avait été obtenu par l'agglomération bernoise à elle seule, tout en illustrant d'ailleurs à quel point ces régions urbaines étaient sous-représentées dans le décompte des cantons, puisqu'au décompte des voix elles gagnaient une votation à six contre dix-sept. On s'attendait donc ce week-end à revivre un peu le même scénario, s'agissant de révisions de la loi sur le travail assez similaires: ouverture du dimanche sur les axes ferroviaires contre ouverture nocturne sur les axes routiers, avec dans les deux cas une opposition entre les mêmes coalitions, utilisant les mêmes arguments.
Et c'est ce qui s'est passé: la carte est à peu près la même en 2013 qu'en 2005, à une très importante nuance près.
La nuance, c'est que l'acceptation du travail hors-heures a progressé, et clairement: on est passé de 50,6% d'acceptation en 2005 à 55,8% ce dimanche – et surtout, les cantons ont totalement basculé: de six contre dix-sept en 2005, on est passé à dix-huit contre cinq en 2013. Douze cantons qui avaient refusé la modification de 2005 ont accepté celle-ci, et il ne reste plus que les quatre cantons romands les plus périphériques et Uri pour refuser le texte. Que s'est-il passé?
Plusieurs réponses peuvent être avancées pour tenter d'expliquer ce revirement. Une première est que la votation de 2005 ne semblait concerner que les grandes gares du pays, en délaissant les régions périphériques, celles qui ne tournent pas sur le S-Bahn. Cette fois-ci, on parlait d'autoroutes et de grands axes, dont tous les cantons sont pourvus – cela pourrait par exemple expliquer le revirement tessinois ou soleurois. Une seconde explication, parallèle, tient au fait que la population a pu expérimenter, pendant huit ans, l'ouverture dominicale des gares, finalement bien plus répandue que prévu en 2005, et qu'elle s'en trouve très bien, nonobstant les conditions de travail dégradées du personnel concerné. La troisième suit naturellement la seconde: les modes de vie évoluent en Suisse et une part de plus en plus importante de la population vit de manière métropolitaine, sans contraintes horaires fixes – et c'est elle qui a plébiscité ce dimanche la révision de la loi, comme elle avait eu de justesse le dernier mot en 2005. En un mot: la métropole avance, de 5% en huit ans, et elle conquiert de nouveaux territoires.
Le constat est amer pour la gauche syndicale, elle qui depuis 2005 avait toujours su empêcher dans ses bastions urbains les tentatives répétées des milieux économiques de faire sauter la digue que constitue la réglementgation des horaires d'ouverture des magasins: on constate en effet que si ça tient en ville, dans les banlieues métropolitaines, cette digue a cédé. Et au vu des résultats d'aujourd'hui, on se dit qu'elle a probablement cédé un froid dimanche de novembre 2005.