Les malheurs de Christa Markwalder, provoqués par ses malencontreuses aventures dans les parages de l’obscur univers kazakh, a remis à l’ordre du jour la question de l’influence présumée des lobbyistes dans les allées du pouvoir fédéral.
Dans le sillage de cette affaire, les traditionnels reproches à l’égard du lobbying ont refait surface dans les médias et dans les discours, surtout, des politiciens de gauche. Mais de quoi parle-t-on en réalité ? Et la question du lobbying ne cristallise-t-elle pas deux visions antagoniques, et peut-être irréconciliables, de la conceptione du Parlement en démocratie ?
L’organisation politique suisse, articulée sur un exécutif fédéral relativement faible en comparaison internationale et sur un système de partis fortement conditionné par les mécanismes de démocratie semi-directe que nous connaissons, a toujours donné une large place aux associations.
Leur importance dans le processus législatif a été consacrée en 1949 lorsque furent adoptés les articles dits économiques de la Constitution : elles seront désormais consultées pour chaque loi susceptible de les concerner.
D’abord prévus pour les associations patronales et syndicales, ces articles s’appliqueront aussi aux autres associations, notamment écologiques, lorsqu’elles prendront leur envol dans les années 1970.
Le système de milice, qui contraint les élus du peuple à conserver un pied dans la réalité sociale du pays, accordera lui aussi, de fait, une place de choix aux associations, devenues progressivement des « agents supplétifs » des parlementaires, en fonction de leurs orientations idéologiques.
Cependant, les représentants de divers milieux, au service de mandataires moins identifiables, vont peu à peu accroître leur présence et mener une concurrence directe aux classiques collaborateurs des unions syndicales, écologiques, patronales ou autres. Moins politisées, ils vont perturber les jeux « lobbyistes » habituels.
Alors que le Parlement se caractérise naturellement par une coagulation d’intérêts privés, les opérations désormais orchestrées par des agences de communication peuvent emprunter des chemins plus contestables.
Faut-il pour autant condamner le lobbying, et souvent le système milice dans le même souffle, sous prétexte de dérives en effet parfois peu reluisantes ? Nous en doutons.
Il apparaît que l’attitude envers le lobbying varie sensiblement selon que l’on adopte un positionnement de gauche ou de droite, et même si le deux camps y recourent également, mais évidemment au nom d’intérêts particuliers divergents.
Pour la gauche, en communion avec la pensée de Rousseau, le Parlement doit fusionner avec le corps social. Il est non seulement l’expression du peuple « électoral », mais aussi son « incarnation ». Aucune interférence ne doit se glisser entre le peuple et son émanation parlementaire. Une relation « purifiée » doit s’instaurer entre les électeurs et leurs élus.
Dans cette approche, tout « corps intermédaire » doit être expulsé s’il compte instiller des intérêts privés dans un Parlement totalement dévoué à un intérêt public que symboliserait un Parlement en osmose avec le peuple. Il n’a de sens que pour défendre des positions contre l’Etat accusé d’être inféodé aux bourgeois, comme outil de revendication.
Une vision libérale du Parlement ne peut adhérer à cette identification entre le peuple et sa représentation électorale. Au contraire, la relation entre peuple et Parlement se distingue par une distance non seulement fondamentale, mais de principe, entre les deux pôles.
Entre la sphère privée qu’incarne la société comme conglomérat d’individus et la sphère publique représentée par l’Etat conduit par le Parlement-peuple, il ne peut y avoir confusion.
Grâce à cette distance, la liberté individuelle est protégée de tout risque d’étouffement par la puissance publique. L’association, et les corps intermédiaires en général, revêtent dès lors une autre signification.
Loin d’être nuisible, en brisant l’unité que compoterait, selon la gauche, l’alliance Parlement-peuple, l’action de groupes de pression extérieurs au Parlement est non seulement naturelle, mais souhaitable. Les associations et leurs dérivés occupent ainsi une place normale de relais entre le peuple et le Parlement.
Trait d’union entre le monde privé et le monde public, le « lobby » peut fonctionner comme fournisseur d’informations mais aussi comme surveillant des parlementaires. C’est dans la même logique que s’est construit le système de milice, nécessaire pour un pays qui a su utiliser au mieux toutes ses ressources.
Que des scandales émaillent l’une et l’autre vision du lobbying est inhérent à la vie politique. Du côté libéral, la menace jaillit d’une immixtion abusive d’intérêts privés pas toujours bien contrôlés.
Mais la vision de gauche n’est pas exempte de périls : les exemples étrangers montre que des parlementaires professionnels ne sont pas à l’abri d’irisations corruptrices pas toujours glorieuses non plus !