Le piège s’est refermé sur Richard Wolff, comme sur nombre de ses coreligionnaires avant lui… C’était le 1er mai dernier, l’ancien trublion de l’extrême gauche zurichoise, élu à l’exécutif de sa ville au printemps dernier, a découvert ce que signifie être de gauche… et au pouvoir.
Porteur des idéaux anarchistes et de la nouvelle gauche issue des années 60, Richard Wolff, tout en demeurant fidèle à sa philosophie, s’est frayé un chemin dans le microcosme politique de la cité des banquiers et a profité des tourments de la droite locale pour se hisser au faîte du pouvoir local.
Quelles seraient ses relations avec son ancien milieu, hostile par définition à l’Etat bourgeois et à des institutions, à ses yeux, condamnées à se mettre à son service? Chargé de la force publique, il a ainsi pu expérimenter l’art délicat d’associer ses accointances politiques et ses responsabilités.
Face au désorde que les «Chaoten» zurichois prévoyaient apparemment de provoquer lors de la Fête du Travail, le conseiller municipal fraîchement intronisé a choisi le côté de l’ordre et a empêché ses anciens camarades d’exprimer leur dépit à l’endroit d’institutions qu’il ne jugent pas à même de les représenter.
Richard Wolff s’incrit ainsi dans un bel aréopage d’élus de gauche qui se sont vus confronter à des décisions qu’ils ne pouvaient, sans doute, dans leur for intérieur, pas vraiment accepter.
La dispute est ancienne. Dans le dernier tiers du XIXe siècle, alors que la question sociale prend une ampleur inédite face à un capitalisme qui a de plus en plus tendance à s’emballer, la gauche rêve de révolution. Marx la dote d’une armature intellectuelle puissante qui laisse entrevoir le Grand Soir au bout d’une conquête du pouvoir scientifiquement organisée.
Mais les ouvriers ne se pressent pas en rangs serrés derrière le marxisme. D’autres courants existent, dont l’anarchisme qui, contrairement à ce que préconisent les disciples de Marx, récuse tout pouvoir, prolétarien ou autre, et fuit comme la peste l’idée de la dictature du prolétariat. La liberté doit être absolue et ne peut advenir qu’à travers une stricte égalité, vidée de tout ferment autoritaire.
Mais purgée aussi de toute violence? Le Russe Bakounine n’aspire qu’à une révolution qui balaierait le monde ancien pour le remplacer par une société nouvelle. Lui aussi habitué des montagnes jurassiennes, Kropotkine, à partir des années 1870, va plus loin: la «propagande par le fait» exige le recours à la violence si elle est vouée à une cause juste.
Une vague d’attentats va secouer la «belle Epoque» et les nihilistes russes, entre autres, sèment la terreur. Têtes couronnées, proteurs des dignités républicaines, puissants de ce monde vont redouter les coups de boutoir de meutriers électrisés par l’espoir chimérique de contribuer, par leur geste à la libération du peuple. Et y succomber parfois.
Mais la violence anarchiste, dans son déchaînement antibourgeois, réclame parfois son tribut de morts innocentes. Y a-t-il une limite à la violence? A-t-on affaire à des assassinats politiques ou à du simple banditisme?
Le débat fait rage dans les rangs des sociaux-démocrates, que les gouvernements, en Suisse ou à l’étranger, aiment confondre avec les anarchistes, de plus en plus haïs par l’opinion publique, pour mieux disqualifier les avocats de la contestation sociale.
Si les socialistes suisses s’implantent durablement dans les villes et sont désormais aptes à arracher une parcelle de pouvoir, ils s’interrogent aussi. Comme leurs collègues étrangers, ils sont unis pour fustiger l’intervention de l’armée contre les grèves.
Mais un social-démocrate peut-il tolérer la violence gratuite, même enduite des intentions les plus «nobles»? En même temps, le socialisme qui, par son engagement communal, se collète maintenant avec la réalités de la gestion quotidienne, peine à se désolidariser de la fascination romantique dont de se pare l’aventure anarchiste, bientôt sur le point de se replier vers des positions anrcho-syndicalistes, au tournant du siècle.
Les anarchistes refusent toute participation de socialistes à un gouvernement bourgeois et nombre de sociaux-démocrates suivent cette ligne de doctrine. Les Suisses n’entendent toutefois pas suivre à la lettre ce précepte: le système suisse invite par nature à une forme de collaboration de classes.
La gauche peut-elle rejeter des avantages notoires pour le prolétariat au nom de principes révolutionnaires mais éthérés? Conseiller municipal de Zurich de 1892 à 1905, Jakob Voglesanger se voit vite absorbé par ces questions qui minent son camp politique.
Après avoir lancé la troupe contre des grévistes, il sera renié par ses amis politiques et ne devra son maintien à son poste, puis son élection au Conseil d’Etat zurichois, qu’aux radicaux.
Eugen Wullschleger à Bâle-Ville et Fritz Thiébaud à Genève devront à leur tour s’expliquer à propos de la répression qu’ils ont orchestrée contre des ouvriers grévistes. Le premier, conseiller d’Etat de 1902 à 1920, sauvera sa tête, convaincu cependantque les désordes durant les grèves finiront par nuire aux ouvriers eux-mêmes. Le second, en revanche, élu 1897 (le premier conseiller d’Etat socialiste de Suisse) devra démissionner six ans plus tard.
Les temps ont changé. Les socialistes ont depuis longtemps adopté les us et coutumes du pouvoir «bourgeois»… Leur pacifisme emprunte surtout la voie d’un discours antimiliatriste. En provenance d’une gauche beaucoup plus «carrée» et rétive aux compromis que le socialisme moderne a fait siens, Richard Wolff a à son tour opté pour la vie de la sévérité, contre le désordre.
Il nous rappelle néanmoins que le rapport de la gauche à la violence est loin d’être résolu et peut révéler ses failles à tout moment.
On le consate dès qu’une manifestation est ternie par des excès malheureux. Prise entre compréhension complice et révolte sincère, elle parvient avec peine à dégager un discours toujours cohérent. Un héritage de la fin du XIXe siècle.