Une curieuse mode s’est installée dans le discours public. Les médias l’ont évidemment véhiculée mais c’est bien l’ensemble de la société qui paraît contaminé. Désormais, lorsque l’on a affaire à un conseiller fédéral ou à un conseiller d’Etat, il est devenu ordinaire de l’appeler un ministre…
Non, malgré toute l’honorabilité qui entoure la gloire ministérielle, ni nos conseillers fédéraux, ni nos conseillers d’Etat ne sont des ministres! Non que le mot «ministre» n’existe pas sous nos latitudes. Sa présence est bien réelle mais dans des acceptions très précises: notre nomenclature diplomatique le connaît de même que la religion protestante, qui l’enveloppe de la toge du pasteur.
Notre monde politique helvétique ne connaît qu’un seule exception officielle: dans sa Constitution toute neuve, le canton du Jura a remplacé la notion de conseiller d’Etat, peut-être d’apparence trop désuète face à la modernité qu’il pensait incarner, par celle de ministre…
Avec un fâcheux quiproquo à la clé lorsque, voici plusieurs années, Jacques Chirac en visite en France voisine, renonça à accueillir le «ministre» helvète dès qu’il réalisa que son interlocuteur prévu n’était, en réalité, que le membre d’un exécutif cantonal…
Ces jeux de langage ne relèveraient-ils toutefois que de l’anecdote? Pouquoi en effet s’offusquer d’un glissement sémantique que seuls quelques puristes un brin «décalés» remarqueront peut-être?
Je crois au contraire que ce serait une erreur de banaliser une telle confusion langagière. Les institutions, enracinées dans l’histoire, reposent sur un vocabulaire juridique qui exècre les associations terminologiques hasardeuses. Le discours public peut certes s’autoriser plus de libertés et on peut s’en réjouir.
A un moment où le politique et tous les domaines qu’il recouvre, des partis aux institutions, voit sa réputation fortement entaillée, il est cependant du devoir de ceux qui ont vocation à observer la vie publique de ne pas s’abandonner à ces facilités verbales.
Car, en politique, les mots ne sont jamais innocents, ils ont une histoire, peuvent se mouler dans des définitions parfois antinomiques en fonction de leur contextes d’utilisation. Pensons au mot «fédéralisme», qui ne représente pas la même réalité juridique et philosphique selon qu’on le prononce à Londres, Paris, Bruxelles, Berne… ou même Sion.
Notre vocabulaire politique n’a que peu changé depuis les temps les plus anciens. Au contraire des sens qu’ils revêtent. «Démocratie», «liberté» hantent les écrits politiques depuis l’Antiquité: mais l’analyse de l’évolution des contenus concrets que ces termes renferment remplit des bibliothèques entières.
On n’en est certes pas là avec nos «minstres»… Il n’empêche. Le ministre renvoie automatiquement aux cabinets ministériels des grands Etats, comme la France, proximité linguistique oblige. Or, en France, le ministre appartient à un gouvernement dirigé par une personne désignée spécialement à cet effet.
Même les Etats-Unis, d’une culture fédéraliste comme la Suisse, ont évacué ce terme pour lui préférer celui de «secrétaire», plus modeste dans son énoncé et quand bien même ses fonctions sont réellement «minstérielles». Les Allemands possèdent, eux, des «Bundesminister»…
La Suisse, avec son sens aigu de la discrétion politique qui se matérialise par le rôle secondaire attribué à l’Etat central, s’est construite dans une logique similaire, mais avec un élément supplémentaire et propre à notre pays, un élément qui octroie aux dénominations que nous connaissons leur poids réel: la collégialité.
Nos conseillers fédéraux ne dirigent pas un ministère qui détiendrait une parcelle d’une autorité ressortissant, elle, au chef du gouvernement, investi par le Parlement ou un quelconque Président de la République.
En Suisse, et les cantons sont régis par les mêmes règles, l’autorité ministérielle appartient au collège pris dans son ensemble, qui forme comme corps constituté le chef d’un gouvernement à la conduite duquel chaque conseiller fédéral particpe dans sa singularité départementale.
Chacun dirige ainsi un département et en même temps le gouvernement du pays. La notion de département prend ainsi toute sa valeur, comme secteur d'activité, simple segment d’une activité plus globale. Se retrouvent ainsi la modestie de la fonction chère à la Suisse et sa spécificité institutionnelle, liée à la collégialité.
Même problème, mais moins important peut-être, avec nos conseillers aux Etats… de plus en plus qualifiés de sénateurs. Or notre Constitution est claire sur ce point: aucun Sénat n’y figure!
Il est vrai que les Etats-Unis confient à leur Sénat des fonctions presque aussi vastes que celles incombant à notre Conseil des Etats. Mais, une fois de plus, le miracle de la langue détourne facilement le regard vers la France, qui possède elle aussi un Sénat, mais combien faible par rapport à son «faux» homologue helvétique!
Forte de ses traditionnels complexes politiques, la Suisse a tendance à lorgner avec concupiscence vers les ors répubicains de Paris… Je doute cependant que c’est en se payant de mots étrangers à notre culture politique que nous inonderons d’un prestige tout neuf des fonctions politiques aujourd’hui trop mal aimées.