Querelle de Chappelle chez Netflix

Ce qui se passe depuis quelques semaines autour de la diffusion par Netflix du dernier “special” de Dave Chappelle est très intéressant1.

Ça n’est pas la première fois qu’un humoriste est dans la tourmente des meutes virtuelles pour un sketch ou une punchline. Et pas le premier tour de piste de Chappelle, dont tous les derniers spectacles diffusés par Netflix ont eu l’heur de déplaire à divers activistes de la wokitude.

Ils reprochent ainsi à Chappelle plusieurs passages de son spectacle, qui seraient “transphobes” et même “haineux”. Ce spectacle, “The Closer”, conclue une série de “specials” initiée en 2017 et entend clarifier le fond du message de l’humoriste. Ainsi a-t-il interrogé le public « Comment, après seulement une année, Caitlyn Jenner, a-t-elle pu décrocher le titre de « femme de l’année ?2 » Manifestement, poser une telle question est déjà insupportable pour certains. Tout comme dire être d’accord avec J.K. Rowling, lorsqu’elle estime que le genre est un fait dans le sillage d’un scandale suite à un tweet3 où elle s’agaçait des périphrases utilisées à la place du mot “femmes” (en l’occurrence “personnes pourvues d’un utérus”).
Comme pour l’auteure de Harry Potter, aucun examen possible de la question ou remarque, c’est comparution et condamnation immédiate devant le tribunal virtuel de la wokitude. On peut pourtant envisager qu’être ramenée à ses organes génitaux puisse ne pas être considéré comme un progrès par une femme.

Mais voilà, ne pas être 100% aligné sur le discours des activistes est déjà considéré comme discriminatoire.
Dans son essai sur l’Amérique contemporaine4 sorti en 2018, Bret Easton Ellis le disait déjà: “Tout le monde doit être pareil et avoir la même réaction face à n’importe quelle œuvre, mouvement social ou idée, et si vous refusez de joindre la chorale, vous serez estampillé raciste ou misogyne.” ou “transphobe” pour ce qui regarde Chappelle.

De l’intention et de la satire

Chappelle fait de l’humour, plus précisément de la satire sociale. Ainsi, il ouvrait un de ses premiers spectacles diffusés par Netflix par ces mots : « Souvent, ce qui est le plus drôle à dire est méchant. Ça ne veut pas dire qu’on le dit pour être méchant, on le dit pour faire rire. Et tout est drôle, jusqu’au moment où ça vous arrive. »5
La polémique actuelle est une excellente illustration de son propos. Chappelle rit de tout le monde et c’est toujours grinçant, de mauvais goût parfois, aussi. Mais les transactivistes ne lui reprochent pas son ton général, ses traits d’esprits sur la colonisation juive, ses parodies des discours de Luther King aux sujets improbables, ses souvenirs de rencontres avec O.J. Simpson, ni même ses envolées sur Bill Cosby. Non, il n’y a que ses propos sur les personnes transexuelles qui leur posent problème, seuls ces sketchs qui seraient des « appels à la haine ».

A sa manière, Chappelle met en lumière le problème du manque de recul sur soi-même et dit l’importance de l’intention. C’est la seule chose qu’un artiste, quelle que soit sa discipline, peut maîtriser : l’intention qui est la sienne au moment de créer son œuvre. Comment elle sera perçue, reçue ne peut être de son ressort, puisqu’il y a toujours plusieurs réceptions possibles pour une même œuvre, à commencer par le fait qu’elle nous plaise ou non. C’est l’un des problèmes majeurs de la wokitude, ce manque de recul, qui implique de considérer son propre ressenti comme étant la marque de l’intention de l’auteur. De là, si un contenu nous choque ou nous blesse, c’est que l’auteur l’a voulu et qu’il est méchant. C’est manichéen, voire puéril, mais c’est ce qui nourrit ces polémiques et qui réduit, à force, la possibilité même d’un humour au second degré et fait perdre la notion d’intention comme premier élément de toute critique.

Ted Sarandos, le co-pdg de Netflix, a été clair : un appel à la violence contre quiconque n’est pas toléré par la plateforme et, pour lui, Chappelle n’a pas franchi cette ligne rouge6. L’humoriste a d’ailleurs été tout aussi clair : « Si je suis sur scène et fais une blague sur les trans et que ça vous donne envie d’agresser un trans, vous êtes probablement une merde et ne venez plus me voir.7 » Mais il n’y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre et cette phrase, pourtant limpide, ne protège pas Chappelle de la vindicte virtuelle, dont on soulignera qu’elle reprend les pires discours réactionnaires sur la responsabilité des images dans la violence pour l’appliquer à l’humour et aux agressions contre des personnes transexuelles.

Ce qui est en jeu

Un autre élément qui lui est reproché est d’avoir dit que ces activistes “inventent des mots pour gagner le débat”8, faisant allusion au terme “TERF” (trans-exclusionary radical feminist – féministe radicale excluant les personnes trans) dont a été affublée Rowling. L’usage du terme “transphobe” le concernant confirme pourtant son propos. Car rien de ce que dit l’humoriste ne relève de la peur, il interroge le combat des transactivistes, notamment à l’aune du combat pour les droits civiques des Afro-américains. Taxer toute interrogation ou tout désaccord d’être “phobique”, c’est déjà tuer dans l’œuf tout débat. Mais la demande des activistes va plus loin, puisqu’ils exigent le retrait du spectacle, qui serait carrément “haineux”. On est donc bel et bien face à une volonté de labelliser tout discours divergeant comme “haineux” et, de là, de censurer tout propos non-aligné.

De quelques tweets viraux, la démarche se fait plus concrète et ainsi, mercredi 20 octobre, une centaine employé-e-s de Netflix rejoignaient quelques centaines de manifestants (400 environ d’après les médias présents), devant le siège du géant du streaming9. Sur les 12´000 employés que compte la maison, c’est peu, mais ça fait du bruit.

Parce que ce qui se joue dépasse largement la question de Chappelle et même de Netflix. Ce qui est en jeu est la liberté qu’un gros diffuseur et producteur octroie aux artistes avec lesquels il travaille.
Netflix étant reconnu pour ses contenus très ouverts à la diversité, son soutien à Chappelle face aux transactivistes pourrait faire école et redonner un peu de courage aux studios, plateformes et producteurs souvent tétanisés à l’idée d’une bronca sur Twitter de quelque part que ce soit du cercle victimaire intersectionnel.

Cette capacité à défendre la liberté d’expression et son pendant artistique devrait être d’ailleurs louée par les activistes de la wokitude, puisque c’est elle qui a fait que Netflix a refusé de couper des scènes homosexuelles d’un projet de série turque, ne cédant pas aux demandes du pouvoir local. Mais voilà, défendre la liberté d’expression c’est avant tout défendre celle des opinions contraires ou divergentes aux siennes.

Chappelle se doutait probablement de l’ire qu’il allait déclencher chez certains et termine son spectacle par ce propos “L’empathie n’est pas gay, l’empathie n’est pas noire, l’empathie est bisexuelle: elle doit aller dans les deux sens.”10
Mais, las, la wokitude est univoque et ne veut pas débattre, elle ne cherche qu’à imposer ses vues.

 

  1. https://www.nouvelobs.com/amerique/20211015.OBS49908/le-sketch-juge-transphobe-de-dave-chappelle-tres-critique-chez-netflix-la-polemique-en-5-actes.html
  2. The Closer, Netflix, 2021
  3. https://twitter.com/jk_rowling/status/1269382518362509313
  4. White, de Bret Easton Ellis, Robert Laffont, 2018
  5. The Bird Revelation, Netflix, 2017
  6. https://variety.com/2021/film/news/dave-chappelle-netflix-ted-sarandos-i-screwed-up-1235093098/
  7. Equanimity, Netflix, 2017
  8. The Closer, ibid.
  9. https://www.abc.net.au/news/2021-10-21/netflix-workers-walk-out-over-dave-chappelle-special-the-closer/100556538
  10. The Closer, ibid.

 

Harcèlement et abus dans le milieu artistique: Si c’est un système…

Ces derniers jours, en France, la garde à vue d’un célèbre metteur en scène1 a mis le feu aux poudres. Dans le sillage de cette nouvelle, des témoignages ont afflué par milliers2.

La scène suisse est loin d’être à l’abri de tels comportements, comme en atteste l’enquête publiée hier dans les colonnes du Temps3, qui me met en colère. Colère de lire tous ces témoignages, ceux décrivant des pratiques inadmissibles évidemment, mais aussi ceux relatant les tentatives d’alerter partenaires et pouvoirs publics, restées sans réponse.
On a pu lire la même chose à propos du Béjart Ballet4, comme du Théâtre Populaire Romand5.

L’une des initiatrices de la vague de témoignages en France le dit: nos agresseurs ne sont pas célèbres, ça n’intéresse donc pas.
C’est semble-t-il une des limites du mouvement MeToo, qui, ayant bénéficié de la notoriété des agresseurs ou des victimes pour se faire connaître, paraît condamné à la célébrité pour être entendu, pour être en Unes. Des milliers de témoignages d’anonymes ne suffisent pas à faire les gros titres. Ou rarement, bien trop rarement.

Limite aussi car si c’est un système, il ne peut tenir aux seules personnes directement à l’origine des agressions et qui, elles, feront plus ou moins la Une. Ni Weinstein, ni Botelho n’ont agi “seuls”. Chaque accusé a usé de sa position de pouvoir et des appuis qu’elle leur conférait pour asseoir sa domination.

Un terrible silence

“Tout le monde savait ou avait entendu des bruits” est une phrase terriblement lourde de sens quand dans ce “tout le monde” se trouvent des autorités publiques, des membres de conseils de fondation ou même, parfois, des directions d’institutions. C’est cela qui fait le système et non le seul comportement de salopard des auteurs des agressions. Si elles se répètent, c’est qu’on les laisse se répéter aux plus hauts niveaux. Leur silence dans de nombreuses affaires récentes, même quand il s’agit de personnes au militantisme féministe affirmé, est assourdissant pour les victimes et mortifère pour notre milieu tout entier.

Pourquoi ce silence? Cruelle question. Un mélange de complaisance, de peur de mauvaise publicité pour l’institution, pour la culture, probablement. Le fait aussi que, dans plusieurs cas de figure, ceux qui auraient dû réagir étaient les mêmes qui avaient nommé les personnes en cause – ce qui fait qu’agir c’est aussi admettre une erreur de jugement. En ces temps difficiles, certains seront tentés de dire que “ça n’est pas le moment”, qu’on “n’avait pas besoin de ça”. Je pense au contraire que c’est le bon moment pour poser les problèmes, tous les problèmes, sur la table. Cela pour pouvoir repartir sur de meilleures bases.

La précarité produit des proies

Ces bases meilleures ne doivent d’ailleurs pas se limiter aux comportements, mais concerner les conditions de travail en général. Il ressort clairement des témoignages du Temps que la précarité économique joue un rôle dans ce système. Le même constat peut être fait à la lecture des témoignages français. Les victimes n’osent protester ou parler de peur de perdre une opportunité de travail dans un milieu précaire ou les places sont rares et donc, chères, trop chères. Il y a donc un contexte économique qui participe pleinement à l’éclosion de tortionnaires, qui ont de quoi faire ou défaire des carrières.

C’est pourquoi je suis d’avis que la question de fond, au-delà des comportements ignobles dont il est fait état, est ce qui a permis à leurs auteurs de prospérer pendant des années. C’est donc la question de la gouvernance qui doit être posée. Celle de la responsabilité des pouvoirs publics, à l’évidence, mais aussi celle des structures mêmes sur lesquelles reposent nombre d’institutions. Ces fameuses fondations et leurs conseils, qui jouissent d’une indépendance certaine, doivent être interrogées.
Dans le cas du TPR comme dans celui de La Maison d’Ailleurs6, il a été établi qu’ils ont joué un rôle hélas important dans la durée des abus révélés. En soutenant ou couvrant, c’est selon, de tels agissements, de tels abus, ces conseils ou leurs bureaux, s’en sont rendu complices au moins moralement. Et le degré de séparation qu’ils constituent ne saurait dédouaner les pouvoirs publics de leurs responsabilités. Quand on a vent de tels excès, on se doit d’agir, quelle que soit la structure juridique de l’institution concernée.

S’il faut un village pour élever un enfant, alors il faut un village pour l’abuser.

Cette phrase de l’avocat de beaucoup d’enfants victimes de prêtres pédophiles dans le film “Spotlight”7 nous renvoie à la responsabilité collective en pareille situation. Et les centaines de témoignages qui affluent disent bien, hélas, la dimension systémique du problème. Non pas qu’il soit généralisé, omniprésent, mais qu’il dépasse largement les cas isolés et interroge le fonctionnement même de bien des institutions et des pouvoirs dont elles dépendent.

Car si c’est un système, alors c’est tout le système qui doit être examiné et non seulement les auteurs directs des abus. Ce qui doit nous occuper est d’empêcher que cela puisse se reproduire et donc tirer les leçons du laxisme et de la lâcheté des structures institutionnelles qui étaient au courant, avaient le pouvoir d’agir, mais ne l’ont pas fait.
Faute de quoi, l’histoire sordide se répétera.

 

  1. https://france3-regions.francetvinfo.fr/grand-est/meurthe-et-moselle/nancy/info-f3-nancy-l-ex-directeur-du-theatre-de-la-manufacture-michel-didym-place-en-garde-a-vue-2271001.html
  2. https://www.liberation.fr/societe/droits-des-femmes/metootheatre-victimes-temoins-actrices-veulent-repenser-lecosysteme-du-theatre-tout-entier-20211013_QKPS4FWWCZEPJKDFWGKKTSTEQY/
  3. https://www.letemps.ch/culture/exclusif-geneve-danseuses-compagnie-alias-denoncent-annees-dabus-sexuels
  4. https://www.letemps.ch/culture/eleve-humiliee-attitude-tyrannique-details-emergent-climat-lecole-danse-rudra-bejart
  5. https://www.letemps.ch/suisse/profonde-mue-theatre-populaire-romand
  6. https://www.blick.ch/fr/news/enquetes/accusations-de-plagiat-engagement-de-proches-salaire-de-syndic-la-galaxie-marc-atallah-mise-a-nu-id16660120.html
  7. https://www.imdb.com/title/tt1895587/

 

De quoi la cancel culture est-elle le nom?

Mercredi dernier, se tenait un Café scientifique à l’Université de Neuchâtel1, avec à son menu la cancel culture. Intitulé “Souriez, vous êtes bannis”, il réunissait à sa tribune un avocat spécialiste en droit des médias de droit, une historienne (et maître assistante en études genre), un dessinateur de presse et un étudiant membre de la commission culturelle de la fédération estudiantine locale.

Je ne vais pas refaire le débat, qui a été difficile à tenir, au final, car, d’entrée de cause, deux intervenants ont remis en question la définition du sujet du débat. Ça partait mal et la modératrice a eu beau faire de son mieux, les deux protagonistes préféraient entretenir le flou plutôt que de prendre clairement position. Je vais donc reprendre quelques éléments qui ont jailli ça et là et enfin tenter de répondre à la question-titre de ce billet.

C’est l’extrême-droite qui impose ce terme pour éviter de parler des vrais problèmes

Nous asséna l’étudiant. Argument suffisant à ses yeux pour discréditer le terme et, dans la foulée, justifier la cancel culture. Pratique, mais trop court. S’il est vrai qu’à droite en général, cette appellation est utilisée, elle l’est également à gauche. Qui plus est, prétendre que le qualificatif serait partisan revient à dire que la pratique de la cancel culture serait “de gauche”. Or, il n’en est rien. D’une part la gauche est historiquement celle qui s’est battue pour la liberté d’expression et son pendant artistique et, de l’autre, les wokes (ceux qui sont “éveillés” à l’omniprésence de la domination) empruntent en vérité leurs mœurs nouvelles à l’extrême-droite! C’est bien elle qui est coutumière du coup de poing face à des œuvres qui lui déplaisent. Encore récemment, ce sont les intégristes cathos qui tentaient d’empêcher des représentations d’œuvres de Rodrigo Garcia ou Roméo Castellucci2, qui détruisaient un tableau de Serrano3 ou encore vandalisaient le Tree de McCarthy installé Place Vendôme4.

En même pas une décennie, voilà qu’une frange de l’extrême-gauche- souvent à la marge – reprend les mêmes modes opératoires. Et ça n’est pas la seule reprise, nous y reviendrons dans un prochain billet.

C’est quand on n’est pas vraiment d’accord avec ce qui se passe qu’on appelle ça cancel culture

L’historienne de voler ainsi à la rescousse de l’étudiant, professant que quand on veut déboulonner une statue d’esclavagiste, c’est de la cancel culture, “mais quand on en abattait dans les anciens pays de l’Est, ça n’en était pas.” De quoi laisser songeur de la part d’une professeure d’Histoire… Outre qu’au début des années 90 le terme n’existait pour ainsi dire pas, il y a là une confusion préoccupante : on ne peut mettre sur un même plan un moment historique où le peuple se libérant concrètement du joug d’une tyrannie abat, dans le même élan, les statues symboles du pouvoir déchu et l’instruction d’un procès en déboulonnage des siècles après la mort du statufié – qui n’a d’ailleurs plus aucune influence directe sur le cours de la vie politique de la cité. Sauf à vouloir entretenir un flou qui n’a rien d’artistique.

Ce ne sont que les puissants qui sont visés

Parvenue de la salle, cette affirmation est parfaitement fausse. Si les cas les plus médiatisés ont portés sur des célébrités et que certaines y ont survécu socialement, nombre d’anonymes ont été pris dans la tourmente. A l’instar de la moitié des musiciens de cet orchestre d’une compagnie anglaise d’opéra, virés car épouvantablement blancs5.

Définition

Ces quelques éléments clarifiés, passons à une définition. Pour l’établir, je vais relater un épisode vécu, pour ainsi dire, au premier rang.

Novembre 2019, l’humoriste américain Louis C.K. revient sur scène à l’occasion d’une tournée européenne après une absence de deux ans, due à MeToo6. Il se produit ainsi à Bâle, enchaînant deux représentations combles. À la sortie de la première, quelle ne fut pas la surprise des spectateurs sortants de voir les suivants empêchés d’entrer par une vingtaine de gens masqués, scandant slogans et tenant deux banderoles.

Sur celles-ci, la définition de la cancel culture. La première disait “We fight sexists assholes”, indiquant la volonté des protestataires de définir qui a le droit de monter sur scène pour s’y exprimer – projet déjà assez particulier. Sur la seconde, on pouvait lire “Racism, sexism, antisemitism are not jokes, they are violence”, autrement dit, après qui peut s’exprimer, au tour de définir ce qui a le droit d’être dit.

Cela renvoie à cette phrase de Roland Barthes: “Le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire.”7

Force est de constater que c’est cela, la cancel culture: non pas l’interdiction d’actions ou de propos jugés “problématiques” (qu’ils soient blasphématoires ou simplement dubitatifs des vertus d’une morale nouvelle ou ancienne), mais l’obligation d’être aligné sur ces oukases moraux. Sous peine d’oblitération.

Ainsi, loin d’être des opposants à une extrême-droite qui les taxerait de pratiquer la cancel culture, les wokes sont en fait les Messieurs Jourdain du fascisme, ils en font sans le savoir.

 

 

Le dessin de Vincent l’Epée, paru dans La Torche, est reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur.

  1. https://www.unine.ch/cafescientifique/home/programme/souriez-vous-etes-bannis.html
  2. https://www.lefigaro.fr/theatre/2011/10/30/03003-20111030ARTFIG00226-romeo-castellucci-la-piece-qui-fait-scandale.php et https://www.francetvinfo.fr/culture/spectacles/theatre/les-ultra-catholiques-mobilises-contre-la-piece-quot-golgota-picnicquot-a-paris_3322577.html
  3. https://www.lemonde.fr/culture/article/2011/04/18/la-destruction-de-piss-christ-uvre-impie_1509185_3246.html
  4. https://www.francetvinfo.fr/culture/arts-expos/sculpture/la-sculpture-tree-vandalisee-a-paris-l-artiste-paul-mccarthy-jette-l-eponge_3300729.html
  5. https://www.nouvelobs.com/culture/20210915.OBS48680/un-opera-britannique-licencie-une-partie-de-ses-musiciens-pour-accroitre-la-diversite.html
  6. https://www.nytimes.com/2017/11/09/arts/television/louis-ck-sexual-misconduct.html
  7. Discours au Collège de France, 1977

 

Quand la directrice de l’OFC baisse le rideau en plein acte…

…ça laisse songeur. Bien sûr, Isabelle Chassot est dans son droit quand elle brigue un maroquin de sénatrice et, bien sûr, on pourra espérer qu’elle l’usera à œuvrer au soutien du secteur culturel.

Mais tout de même, alors que la culture a été fortement ballotée par la pandémie, qu’elle a payé un très lourd tribut avec seulement 4 mois ouverts entre mars 2020 et mai 2021, ce départ interroge. L’Office fédérale de la culture s’est en effet retrouvé en première ligne, par la force des choses et contre ses habitudes, dès l’annonce de fermeture des lieux culturels le 13 mars 2020.
Caractéristique du fédéralisme, la politique culturelle est de la compétence des Cantons, quand l’OFC, rattaché à l’Intérieur, se tient assez en retrait, s’occupant des bibliothèques et musées nationaux, du cinéma conjointement avec les Cantons, de quelques prix et des relations avec les organisations nationales des diverses disciplines. D’ordinaire, l’OFC ne s’exprime vraiment que tous les 4 ans, à l’occasion de la publication du Message sur la politique culturelle.

Mais voilà que la pandémie et son impact sur le secteur culturel ont perturbé le cours tranquille de l’OFC, qui s’est retrouvé en première ligne, comme interlocuteur de la Taskforce Culture1 et comme force de proposition et de gestion des indemnisations. Précisions cela : il s’agit bien d’indemnisations et non d’aides. Ce dernier terme est souvent utilisé par paresse, mais il est fort imprécis. Les actrices et acteurs culturels ne se sont pas retrouvés dans des situations périlleuses par leur faute, mais bien parce qu’il a été décidé de fermer les lieux culturels, l’accès à la culture n’ayant pas été considéré comme essentiel (nous y reviendrons dans un prochain billet). De là, il y a bien un dommage causé aux actrices et acteurs culturels et donc une indemnisation.

Indemnités largement insuffisantes

Or, et c’est un des nœuds du problème, les indemnisations décidées sont mal calibrées, ne collant que peu à la réalité de la diversité des modèles économiques ayant cours dans le secteur culturel. Fatalement, cela produit des indemnités qui sont loin (parfois très loin) d’être à la hauteur des pertes subies. Ce constat est valable pour les « entreprises » culturelles comme pour les actrices et acteurs du domaine, ce qui signifie que ni les indemnités pour les structures (lieux culturels, entités de production), ni les aides à la personne (APG, RHT ou aide d’urgence) ne sont suffisantes.

Quand on sait la précarité économique du milieu, on peut imaginer les dégâts à court, moyen et long terme. Pour la seule année 2020, l’OFS constate une diminution de 5% des emplois dans le secteur2. Cela représente plus de 15’000 emplois rayés de la carte. Et ça n’est, hélas, qu’un début car, faute de statut, il y a fort à craindre que celles et ceux qui survivent grâce aux aménagements de la Loi sur le chômage auront grand peine à renouveler leurs droits dans les mois à venir.

Cela parce que les deux arrêts qu’a connu le secteur culturel auront des conséquences dans la durée. A l’instar du gel pour les récoltes, ces arrêts ont mis en péril toute la chaîne de production, saturant nombre de saisons à coups de reports, parfois à plus d’un an, de projets alors en cours de travail. Il découle de cette situation qu’il faudra du temps pour que l’on puisse absorber les effets de ces arrêts. Cela parce que le système de subventionnement est presque uniquement basé sur la diffusion des œuvres et non sur le financement du travail leur permettant d’exister.

De la même manière, le programme de soutien, dit de « transformation » fait la part belle aux aspects structurels et numériques, deux éléments qui se marient mal avec l’essence même des arts vivants et avec ce que la culture produit en premier lieu : le lien social.

Démission des pouvoirs publics ?

Alors que certains mettent beaucoup d’énergie à s’écharper sur le certificat sanitaire, on pourrait ainsi oublier ce qui précède et qui est bien plus dangereux : une réponse étatique largement insuffisante face aux tourments dans lesquels les actrices et acteurs culturels ont été plongés par décision des autorités. La Taskforce Culture a d’ailleurs rappelé bientôt sur tous les tons3 qu’il y avait urgence à agir et que les indemnisations devaient impérativement être renforcées, hélas sans grande écoute de la part des pouvoirs publics fédéraux.

Dans un tel contexte, le départ de la Cheffe de l’OFC, alors que ces problèmes persistent, donne l’impression d’illustrer la démission de l’Etat face à ses obligations.

Reste à espérer que la personne qui succèdera à Mme Chassot aura à cœur d’empoigner ces problèmes et de leur apporter des solutions à la hauteur de l’enjeu : la survie de celles et ceux qui œuvrent à la création et la conservation culturelle dans notre pays et partant, de la possibilité pour le public de retrouver la richesse et la diversité de la production culturelle nationale.

1 La Taskforce Culture regroupe 5 organisations faîtières, Suisseculture, Suisseculture Sociale, Cultura, Cinesuisse et le Conseil suisse de la musique. En plus de celles-ci, une trentaine d’associations professionnelles participent à ses réflexions.

2 https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/actualites/quoi-de-neuf.assetdetail.17224094.html 

3. https://taskforceculture.ch/08-09-2021-cdp-la-taskforce-culture-demande-la-prolongation-de-toutes-les-mesures-de-soutien-et-dindemnisation-jusqua-la-fin-de-2022-au-moins/