Urgent : on recherche nouvelles lunettes

La soirée avait été agréable et la discussion engagée. Nous venions de débattre de la question des relations Suisse-Union européenne. J’attendais le Moment, et il arriva vers la fin du repas quand un des invités me demanda, comme pour lever un mystère, si je n’étais pas (au fond) « pro-européen ». La question n’est bien sûr pas neutre (aucune ne l’est) : elle vise à rassembler dans un ensemble disparate tous ceux qui souhaitent des relations constructives entre la Suisse et l’Union européenne. Une fois ce sympathique souper terminé, la question cherchait à décrédibiliser mes propos. En effet, si je suis « pro-européen », « tout » s’explique.

La question joue un rôle similaire dans le débat public. Elle ne mène nul part et vise avant tout à classifier et décrédibiliser. Depuis décembre 1992, «es-tu pro-européen?» est la version raccourcie de la question «es-tu pour l’adhésion?». La situation se déteriore encore depuis les négocations sur le dossier de l’accord-cadre avec l’UE. Même ceux qui se reconnaissent dans l’approche sectorielle et bricolée de la « voie bilatérale » sont aujourd’hui sommés de s’expliquer devant le tribunal de l’adhésion. Car si elles conduisent à un accord institutionnel, les bilatérales n’auront été qu’un court détour pour rendre possible une « adhésion rampante ». Je vois certains lecteurs qui rigolent (“l’adhésion rampante, quelle bêtise!”), ils ne devraient pas. Garder ces questions au cœur des discussions, c’est maintenir une pression politique sur le débat européen. Tant que vous devez perdre vos soirées à expliquer pourquoi vous n’êtes pas « pro-européen », le débat ne pourra pas être constructif. Et certains s’en réjouissent.

Imaginez maintenant que la question principale soit : « comment la Suisse devrait s’associer à l’UE pour promouvoir ses intérêts ? ». « Association », « intérêts » et « promouvoir». Quelles images réveillent en vous ces mots ? C’est précisément là que se joue une bonne partie du débat européen : dans vos cerveaux. Ces images qui viennent à nous ont pour nom un charmant anglicisme : le framing du débat. Les mots que nous utilisons dans le débat public fonctionnent comme des lunettes que nous devons mettre pour voir la réalité. Selon la formule du linguiste Georg Lakoff, un framing – càd des mots, des concepts, des métaphores – est nécessaire pour appréhender la réalité. Ces lunettes mettent en exergue certains traits de la réalité, alors que, simultanément, ils en dissimulent d’autres. Sur l’Europe, nos lunettes actuelles nous empêchent d’identifier clairement les vrais défis et les opportunités.

Le débat sur l’accord-cadre avec l’Union européenne va se jouer sur cette question de framing. Quelles lunettes allons-nous mettre pour débattre de comment nous organisons la suite de nos relations avec l’UE ? Pour l’heure, les lunettes proposées ne promettent rien de constructif. Entre « juges étrangers » et « adhésion rampante », nous sommes bloqués dans l’univers conceptuel de 1992 : la Suisse est menacée par une mise sous tutelle. Beaucoup trouvent ces lunettes rouillées et obscures, mais nous continuons à les mettre avant chaque soirée – et ce même si c’est pour les attaquer ! En disant combien l’adhésion rampante est un leurre/un fantasme/une réalité/une bêtise, nous renforçons le mauvais framing. Lorsque le Conseil fédéral affirme qu’il veut « rénover » la voie bilatérale, il ne parvient pas à sortir du trio « accord-cadre = bilatérales rénovées = adhésion rampante ». Le piège se referme, les lunettes deviennent noires.

Dans un papier foraus, j’ai proposé de modifier en profondeur ce framing en organisant nos débats autour de l’idée d’association. Mon intuition fondamentale est la suivante : la Suisse ne veut pas être un Etat extérieur à l’UE comme le serait Israël, le Canada ou la Thaïlande. La Suisse et l’UE se voient comme des associés. Nous voulons travailler ensemble pour assurer notre prospérité et répondre de la manière la plus efficace possible aux défis globaux.

Avec ces lunettes d’associés, les Européens ne sont plus des ennemis ou de simples clients pour nos produits d’exportation. Ils sont des partenaires au meilleur sens du terme. Grâce à une coopération ancrée dans la durée et une confiance mutuelle, chacun des associés poursuit ses intérêts dans un environnement stable et fonctionnel. Chacun a ses affaires et ses intérêts mais ensemble, en tant qu’associés, nous sommes plus forts. L’UE est un partenaire privilégié pour promouvoir un projet politique commun face aux réalités d’un monde globalisé. Ensemble, nous pouvons apporter une contribution aux défis migratoires, climatiques, économiques. En un mot, notre capacité d’influer sur le monde augmente au lieu de se morceler.

Sur la question de l’accord-cadre, l’idée d’association permet d’illuminer de manière différente les questions les plus importantes. En effet, n’est-il pas naturel que les associés s’accordent sur l’interprétation des règles à appliquer? N’est-il pas naturel que les associés trouvent un accord pour prendre en compte l’évolution des règles de chacun ? N’est-il pas naturel que les associés mettent en place un mécanisme de résolution des conflits ? Et bien oui, si nous sommes des associés, ces questions sont extrêmement naturelles. Bien sûr, les réponses ne coulent pas de source. Elles sont l’objet d’intenses discussions diplomatiques, puis seront l’objet d’un vaste débat démocratique. De même, l’association n’agit pas comme un tour de magie : elle n’enlève pas les rapport de force ou l’asymétrie des intérêts en jeu.

Mais l’essentiel se joue ailleurs. Il se joue dans le framing général où les questions et réponses seront formulées. Les forces politiques constructives ont pris un sérieux retard. Leurs lunettes sont mal construites, mal formulées et encore moins bien distribuées aux citoyennes et citoyens. Il est l’heure d’imposer une question dans le débat européen : « comment la Suisse devrait s’associer à l’UE pour promouvoir ses intérêts ? ». Ce nouveau framing politique ne permettra pas seulement de faire bouger les lignes du débat national ; il apportera une contribution non-négligeable à la qualité de vos discussions lors d’un prochain souper.

Johan Rochel

 

Johan Rochel

Johan Rochel

Dr. en droit et philosophe, Johan Rochel est chercheur en droit et éthique de l'innovation. Membre associé du centre d'éthique de l’université de Zürich et auteur au think-tank foraus, il travaille sur la diffusion de l'innovation, la politique migratoire et l'Union européenne. Le Valaisan d'origine vit avec sa compagne et ses deux enfants à Zürich. En 2017-2018, il sera à l'université de Tokyo et à l'Institut suisse de Rome.

5 réponses à “Urgent : on recherche nouvelles lunettes

  1. Nous ne voulons pas être “associés” au Titanic. Nous ne voulons rien à voir à faire avec un bidule en faillite, un navire en train de couler. Un “accord cadre” reviendrait à donner le gouvernail de notre petit bateau, qui pour le moment ne se débrouille pas trop mal, au capitaine du Titanic. C’est NON!

    Votre nouveau concept de “framing” ne rime à rien. Il consiste seulement à nier votre échec idéologique et politique complet, définitif et irrémédiable. C’est impossible. Mettez vous le dans le crâne une fois pour toutes et cessez d’importuner les citoyen(ne)s suisses, qui sur la question européenne on fait leur religion depuis longtemps et de manière définitive.

  2. Rien “avoir à faire”… Aaaahhhh ces correcteurs orthographiques, c’est aussi irritant que la mauvaise foi indécrottable des “pro européens” qui tordent tous les concepts.

  3. Ah, je vois que mes commentaires sont “en attente de modération”. Donc vous n’avez pas envie de publier un avis discordant. Tant pis, de toute façon ce blog n’a pas grand impact sur l’opinion publique, alors…

    Sachant que ces commentaires ne seront lus que par vous-même, j’attire juste votre attention de grand penseur politique sur l’événement choc du jour: la démission de monsieur Burkhalter. En voilà un qui partageait votre philosophie et qui vraiment croyait à cette “voie” bilatérale… conçue comme un cheminement vers le paradis européen et de la gouvernançe mondiale. Eh bien, sa démission très impressionnante nous enseigne au moins que cet homme d’état (pour lequel j’ai beaucoup de respect même si je ne partageais pas sa vision) a su faire un constat factuel. Il n’y a rien à faire: aucune chance de surmonter, en régime de démocratie semi-directe, le refus du peuple suisse d’être dépossédé de sa souveraineté. S’apercevant qu’il se heurte à un mur infranchissable et n’ayant plus le goût, après huit ans au faîte des honneurs, pour faire de la figuration, il en a tiré les conclusions de maniere élégante.

    Je tire mon chapeau devant cet honnête homme et je lui souhaite de tout cœur beaucoup de joies et de réussites dans la suite de sa vie.

    A vous je souhaite de cesser de nous bassiner, et de vous abuser vous-même avec votre poursuite d’un mirage. Les Suissesses et les Suisses n’en veulent pas. De n’importe quelle façon qu’on mette les choses, ils, elles n’en veulent pas. Nous n’en voulons pas. La Suisse, cette volonté collective forgée en sept siècles, n’en veut pas.

    Arrêtez donc de gâcher votre belle énergie.

  4. Cher Monsieur, un grand merci pour ces commentaires critiques (et désolé pour le temps de publication). Je crois que votre réponse est un exemple parfait de la tentative de tout réduire à l’équation: adhésion ou rien du tout.
    Certains partagent l’idée que l’UE est un Titanic qui va couler (après Macron et la défaite relative de May en GB, cela parait difficile à défendre, mais bon), mais même dans ce cas, la question de mon framing reste la plus pertinente: comment la Suisse peut promouvoir au mieux ses intérêts ? Et à cette question, je ne lis rien chez vous…

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