Lettre ouverte à Daniel C., ami italien de la 2,5ème génération

Cher Daniel,

La dernière fois que je t’ai écrit une lettre, c’était pour parler de ta future expulsion. A l’époque, l’ombre des moutons noirs planait sur toi. Aujourd’hui, sujet plus positif : nous parlons de ta future naturalisation. Ou la chance que tu aurais peut-être eu de pouvoir plus facilement « nous » rejoindre, les Suisses.

« Aurais eu », car tu es trop vieux. A peine trentenaire, et déjà trop vieux. Et en plus, nous avons passé en revue ton histoire familiale, tu appartiens à la 2.5ème génération. Des grands-parents qui arrivent en Suisse pour travailler, une mère qui fait une partie de ses écoles dans ce nouveau pays, un père qui vient à la vingtaine pour œuvrer à son tour. Un cas limite, entre la 3ème  et la 2ème génération. Va pour génération 2,5ème.  

Et pourtant, le texte de l’initiative soumis au vote le 12 février prochain précise que l’un des grands-parents doit avoir séjourné en Suisse et que l’un des parents doit avoir réalisé au moins 5 ans d’école obligatoire. Il y a quelques années, tu aurais donc pu faire partie du lot des bienheureux de la 3ème génération. La naturalisation « facilitée » se serait ouverte à toi. Notre petit parcours à travers ton arbre généalogique m’a fait prendre conscience que si même toi tu remplis à peine les critères, toi qui étais pour moi le symbole même de cette génération de vrais Suisses qu’on qualifie encore d’étrangers, alors c’est que le Parlement a vraiment eu la main lourde avec ses critères. Impression d’ailleurs renforcée à la lecture de l’étude du professeur Wanner qui estime qu’aujourd’hui environ 25'000 jeunes entre 9 et 25 ans pourraient faire usage de cette naturalisation facilitée. L’expression service minimum semble avoir été inventée pour ce genre de négociations politiques.

Outre la dureté des critères retenus, notre petite discussion sur ton histoire familiale m’a amené à poser la vraie question du 12 février : qu’est-ce qui nous distingue ? Je veux dire toi et moi. On rembobine le film et on rêve que nos mamans accouchent le même jour dans des chambres voisines du bel hôpital de Monthey. Je nais avec la nationalité suisse, et toi italienne. Je reçois automatiquement ce beau passeport à croix blanche. Je n’ai rien demandé, mes parents non plus, je n’ai rien prouvé, rien mérité. Quant à savoir si je suis intégré…Tu es dans la même situation, mais sans passeport à croix blanche.

En Suisse, la nationalité et son ensemble de droits et d’obligations se transmettent par transfusion sanguine. Mes parents sont donneurs, et je reçois ce sacrement dès mon arrivée sur terre. Pas de chance pour toi, tu n’étais pas relié à la bonne perf. Mais que contient ce sang si particulier ? Ce droit du sang contient fondamentalement un pari. Le pari que fait un pays et qui porte sur la probabilité que les enfants de citoyens passent une bonne partie de leur vie en Suisse. Mes parents sont Suisses ? Les chances sont relativement bonnes que je passe ma vie en Suisse et que je sois soumis aux lois du pays. La nationalité que je reçois à la naissance me fournit le pack de survie et de développement pour futur citoyen. Il anticipe et prépare les liens que je vais (devoir) tisser avec cette belle contrée.

Dans ton cas, l’Italie fait un pari similaire – peut-être justifié – mais ce qui interpelle, c’est surtout que la Suisse ne fasse pas ce pari avec toi. Tu aurais dû naitre binational. Tes parents habitent depuis plusieurs décennies en Suisse, tes grands-parents y étaient déjà. Je ne vois aucune différence notable entre nous deux. Les chances que tu passes toute ta vie ici sont immenses et tu devrais donc en toute logique recevoir le même pack de droits et d’obligations. En d’autres termes, pour les gens comme toi, notre droit du sang devrait être complété par un droit du sol fonctionnel, capable d’anticiper et de préparer au mieux ta future vie de Suisse. Une petite transfusion de sang helvétique, vite fait bien fait.

Le 12 février, c’est l’occasion de faire un pas dans cette direction. Même si le oui l’emporte, notre situation serait loin d’être similaire. Tu aurais simplement droit à une naturalisation « facilitée ». A la différence de la mienne, elle ne serait pas automatique, tu devrais la demander. A la différence de la mienne, elle serait évaluée sous l’angle de ton intégration, tu devrais donc montrer une belle patte rouge à croix blanche. A la différence de la mienne, elle serait dépendante de ton autonomie financière. Un coup dur et un recours à l’aide sociale ? Pas de naturalisation pour toi mio amico. Le message symbolique est limpide: tu ne feras partie du club que lorsque nous aurons contrôlé, soupesé, évalué ton cas a priori problématique. Tu es supposé non-intégré, à toi de nous prouver le contraire.

Mais pourquoi la Suisse ne fait-elle pas un même pari qu’avec moi? Pourquoi ne pas reconnaître tout de suite que tu passeras ta vie ici, comme un Suisse, ni meilleur, ni plus mauvais? Quels avantages tirent le pays et ses citoyens à te garder artificiellement à l’écart? Aucun, bien au contraire. L’équipe du professeur Hangartner a démontré que l’acquisition rapide de la nationalité influençait positivement la participation à la vie en société. La preuve scientifique que le message de reconnaissance et d’égalité est le plus fort.  Je te reconnais comme un citoyen égal à moi, je te garantis des droits et des obligations, et tu participes mieux que si je ne t’excluais. Quelle surprise. Notre politique fabrique des étrangers de 3ème génération, statut qui va ensuite rendre la participation et la prospérité collective plus difficiles. 

Tout ceci me fout en rogne et j’espère vraiment que la prochaine lettre que je t’adresserai traitera d’un sujet plus réjouissant. Qui sait, peut-être pourrons-nous bientôt fêter l’octroi des droits politiques à tous les étrangers résidents ? Quoiqu’il en soit, j’espère que nous aurons l’occasion de trinquer au succès d’étape du 12 février. Quelle meilleure occasion que le Carnaval quinze jours plus tard pour partager une suze de la victoire ?

A presto,

Johan

 

Pour en savoir plus sur la position de certains philosophes sur cette question, « Repenser l’immigration : une boussole éthique », PPUR, p. 132ff.

 

 

 

 

 

 

 

Johan Rochel

Johan Rochel

Dr. en droit et philosophe, Johan Rochel est chercheur en droit et éthique de l'innovation. Membre associé du centre d'éthique de l’université de Zürich et auteur au think-tank foraus, il travaille sur la diffusion de l'innovation, la politique migratoire et l'Union européenne. Le Valaisan d'origine vit avec sa compagne et ses deux enfants à Zürich. En 2017-2018, il sera à l'université de Tokyo et à l'Institut suisse de Rome.

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