Union européenne: Rester ensemble après le Coronavirus?

Ces dernières semaines, la pandémie, et au-delà de la pandémie elle-même, la gestion de la crise, ont illustré l’ambivalence des dirigeants politiques et des populations européennes face à un projet d’avenir commun. Lors d’une rare intervention, Jacques Delors, ancien Président de la Commission européenne, a rompu son silence le week-end dernier pour avertir que le manque de solidarité constituait « un danger mortel pour l’Union européenne. »

 

De par l’extrême rapidité de son évolution, et l’incertitude des semaines voire des mois à venir, le Coronavirus n’a laissé aucune place aux tergiversations politiques. Cette crise a mis en lumière non seulement les visions divergentes quant aux mesures à prendre pendant et après pandémie, mais aussi et surtout, elle a mis, sous une lumière cruelle, les désaccords autour de la définition et de l’existence même d’une réponse commune aux enjeux mondiaux. Même si la santé est de la compétence nationale des États membres, la solidarité entre pays voisins aurait dû être une évidence au sein d’un continent qui s’est progressivement construit autour du projet d’intégration européenne.

 

Les pandémies ne peuvent pas être réglées seulement au niveau national. Elles appellent à une réponse coordonnée, au même titre que le changement climatique. Et c’est bien l’inverse que les dirigeants européens ont montré ces dernières semaines. La pandémie a rouvert les plaies de la crise de la zone euro, faisant ressurgir les stéréotypes concernant les Européens du Sud et du Nord. À titre d’illustration le Ministre néerlandais des finances, Wopke Hoekstra, a exprimé sa contrition après avoir mis ses voisins en colère, en demandant pourquoi les autres gouvernements n’avaient pas de réserves budgétaires pour faire face au choc financier du coronavirus. Le Premier ministre portugais, António Costa, a alors qualifié ces commentaires de menace pour l’avenir de l’Union Européenne (UE). En effet, de quel projet européen peut-on parler sans une solidarité durant les crises ?

 

Autre illustration, la Hongrie. En guise de réponse au Coronavirus, le Parlement hongrois, a adopté il y a quelques jours un projet de loi qui étend les pouvoirs déjà importants du Premier ministre Viktor Orbán. En conséquence, les quelques freins et contrepoids qui subsistaient en Hongrie cesseront d’exister, le gouvernement statuant par décret. Aucune élection ni aucun rassemblement ne pourront être organisés. La Hongrie est devenue un cas d’école de l’utilisation abusive du coronavirus à des fins autoritaires.

 

En quelques jours, le Coronavirus a éclipsé toutes les autres questions et bousculé la nouvelle Commission, qui a semblé bien silencieuse, et reléguée au deuxième plan, par des gouvernements qui souhaitaient montrer leur action et rendre visible leur engagement pour résoudre la crise auprès des citoyens. L’argumentaire autour d’une réponse coordonnée a laissé la place à des communications nationales. Sans une volonté des capitales européennes de mettre en avant l’apport des institutions et du projet européen, les citoyens ne peuvent pas en comprendre le sens et le bien-fondé aujourd’hui.

 

Il s’agit d’une occasion manquée des États membres d’illustrer l’utilité du projet d’intégration européenne. Comme le déclarait l’ancienne Conseillère de la Commissaire européenne chargée de l’élargissement Heather Grabbe, cette crise réduit la confiance entre États membres et au sein du système tout entier.[1] Les citoyens italiens ont en effet le sentiment d’avoir été laissés seuls par l’Europe dans la première phase de la pandémie, ce qui a fait encore chuter la confiance dans le projet européen. Un sondage réalisé les 12 et 13 mars[2] a révélé que 88 % des Italiens estimaient que l’UE ne soutenait pas l’Italie, tandis que 67 % considéraient l’adhésion à l’UE comme un désavantage, un résultat désastreux pour un État membre fondateur de l’Union, et où l’UE bénéficiait auparavant d’un soutien important.

 

Après cette première étape de repli sur soi, certains États membres ont fait preuve de davantage de solidarité. L’Allemagne, l’Autriche, le Luxembourg – et la Suisse – ont ouvert leurs hôpitaux pour soigner les patients des pays les plus touchés. La France et l’Allemagne ont fait don de plus de masques à l’Italie que la Chine, selon l’exécutif de l’UE.[3] Mais ces premières réactions de fermeture des frontières et de « chacun pour soi » ont montré une réalité que les discours ne peuvent pas occulter. Ainsi, la pandémie a montré l’ambiguïté de l’étape actuelle du projet européen, issu d’une époque pleine d’optimisme et de certitude quant à la volonté d’un vivre ensemble, et qui petit à petit, a fait place à un concert d’accommodements autour d’un statut quo inconfortable.

 

La pandémie nous met au pied du mur. C’est en effet un moment décisif pour le projet européen, qui va marquer la construction européenne. Deux voies sont possibles : soit une remise en question profonde et des discussions sur le type de projet européen voulu dans les différentes capitales européennes, soit le maintien du statut quo. Dans le second cas, c’est la perte de sens du projet européen, qui se résumera à des accords commerciaux, mais sans un cœur de solidarité. Certes, il reste encore du temps pour garder le statut quo fonctionnel. Mais il ne résistera pas longtemps sous les efforts des mouvements anti-européens intra- et extra-européens.

 

Il est donc temps de parler de l’éléphant de la pièce : rester ensemble ou pas ? C’est la question que pose la réponse européenne au Coronavirus. Et la réponse ne doit pas se résumer à quelques déclarations politiques et annonces de « faire ensemble », que ce soit autour de projets innovants, de valeurs communes ou de protection de l’environnement. Elle ne doit pas être seulement financière non plus. Elle doit se montrer plus ambitieuse, et indiquer la direction à prendre, donner espoir, et engager les populations autour d’un « être ensemble », c’est-à-dire un projet d’une Europe renforcée et à terme fédérale. La solidarité existe entre personnes et populations qui se sentent liées et avec un avenir commun. Dans un couple ou en une famille, il faut faire des choix, preuve de solidarité, de confiance et oser. Que va choisir la famille européenne ?

 

Dans un monde incertain, où les innovations technologiques et militaires sont principalement développées en Chine et aux États-Unis, l’Europe doit rayonner sa culture et ses valeurs démocratique. Elle a un rôle important à jouer dans le monde. Mais pour ce faire, elle doit d’abord résoudre ses contradictions internes, qui reviennent, à chaque crise, à la même question : plus d’intégration politique ou non ?

 

[1] https://www.msn.com/en-gb/news/brexit/coronavirus-could-be-final-straw-for-eu-european-experts-warn/ar-BB121pqo

[2] https://www.ecfr.eu/article/commentary_whatever_it_takes_italy_and_covid_19_crisis

[3] https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-comment-l-italie-s-est-sentie-abandonnee-par-la-france-et-l-ue-face-a-sa-penurie-de-masques_3887289.html

Que faire face à l’impérialisme de plateforme?

2019 fait suite à une année cauchemardesque pour Facebook, qui a mis en lumière la face sombre du géant technologique de la Silicon Valley. Cette année, c’est aussi une année cruciale pour le continent européen, car année d’élection du Parlement européen, dans un contexte de grande incertitude et de défiance croissante envers les institutions politiques.

 

Si certains défis ne sont pas nouveaux, d’autres sont inédits, et en particulier dans leur ampleur. Il s’agit des technologies numériques, qui ont totalement transformé les conditions d’accès à l’information pour le citoyen, permettant aux démocraties d’être à la fois plus fortes et plus vulnérables. En effet, si d’une part chaque citoyen a largement gagné en autonomie, les campagnes de désinformation ont d’autre part, et pour la même raison, gagné en puissance. Il s’agit des deux faces d’une même pièce : en remplaçant l’intermédiation des médias traditionnels tels que la presse, la radio ou la télévision, les technologies numériques, et en particulier les réseaux sociaux, ont développé l’économie de l’attention grâce à leur accès privilégié à la sphère privée des citoyens.

 

Les fausses nouvelles ont toujours existé. Mais ce sont aujourd’hui à la fois la vitesse de la transmission de l’information, la précision de l’individualisation des communications, et l’échelle géographique de la distribution de ces informations qui ont changé. Il est en effet devenu très aisé de connaître, avec une grande précision, certains attributs de la personnalité des citoyens, grâce à la collecte et l’analyse de nos données personnelles. De surcroît, il est tout aussi aisé de les micro-cibler, c’est-à-dire de choisir le type d’information sur mesure (sur le fond comme sur la forme) qui aura le plus de chance de déclencher une décision (choix d’un candidat ou refus d’une proposition de votation) ou un comportement (aller voter ou non). Sachant que nos décisions sont influencées par nos émotions, et que les réseaux sociaux véhiculent largement des informations sensationnalistes, il est donc évident que ces nouvelles plateformes sont devenues le terrain de jeu idéal pour les campagnes de désinformation. Ce que les citoyens européens ont bien compris : 73 % des utilisateurs de l’internet dans l’UE s’inquiètent de la désinformation en périodes préélectorales.[1]

 

Face à cet état des lieux, que faire ? La question de la taxation des GAFA et la lutte contre la manipulation des informations doivent être abordées au niveau national afin de mieux réguler ces plateformes – tout comme les médias traditionnels le sont –  et offrir une meilleure protection du citoyen.  Mais ces défis nécessitent une approche coordonnée du fait de leur dimension transfrontière. Seule, la Suisse ne peut avoir qu’une approche limitée. Au niveau européen, plusieurs actions sont envisagées et font sens si elles sont aussi envisagées sur le territoire national.

 

Le Plan d’action contre la désinformation de la Commission Européenne de décembre 2018 se concentre sur quatre dimensions : (1) capacités institutionnelles pour détecter les cas de désinformation, (2) coordination des actions entre institutions européennes et États, (3) mobilisation du secteur privé, et (4) sensibilisation de la population et amélioration de la résilience de la société.[2]

 

Ces quatre dimensions sont interconnectées et doivent être envisagées sur le long terme afin de protéger l’accès à l’information et les processus démocratiques régionaux, nationaux et locaux. Si la sensibilisation de la population peut passer par des campagnes d’information, elle doit aussi se baser sur l’adaptation des programmes éducatifs au niveau de chaque États, afin de développer un esprit plus critique des jeunes utilisateurs des plateformes.

 

Concernant la mobilisation du secteur privé, le Code européen de bonnes pratiques contre la désinformation, signé par les grandes plateformes en ligne et le secteur de la publicité, a montré ses limites, et invite les États à développer une nouvelle régulation pour soutenir la lutte contre la désinformation, afin d’inciter, avec davantage de pression, les plateformes des réseaux sociaux à mieux identifier et réguler leur contenu. Vu la perméabilité de ces technologies, et la nonchalance des plateformes à agir sur une base volontaire, cette mesure est urgente.

 

De plus, afin de doter le continent européen d’une plus grande indépendance pour détecter les cas de désinformation et coordonner ses actions, les démocraties et leurs institutions ont besoin de s’appuyer sur des technologies qui leurs sont propres. Il est donc temps d’envisager la création et le développement d’un « Airbus » des technologies de l’information et de la communication, auquel la Suisse devrait pleinement coopérer. Cette alternative technologique régionale ne doit être ni le modèle américain (basé sur l’économie de l’attention) ni chinois (avant tout au service des désirs de puissance et de surveillance de l’État chinois), mais respecter la vision européenne de protection des données et de l’accès à l’information. Du fait de son expertise technologique, ses start-ups et ses universités d’excellence, en particulier sur l’Arc lémanique, ainsi que sa culture de démocratie directe, la Suisse aurait beaucoup à apporter à cette entreprise de grande envergure.

 

La participation de la Suisse à ces pistes de réflexion et d’action peut également être envisagée comme un point de convergence entre la Suisse et l’Union européenne : les campagnes de désinformation et la mainmise des États-Unis et la Chine sur le numérique inquiètent (ou devrait inquiéter) les deux parties. Nous sommes encore actuellement trop perméable à ces technologies et à l’impérialisme de plateforme (Jin, 2015) qu’elles véhiculent.

[1]http://europa.eu/rapid/press-release_MEMO-18-6648_fr.htm?locale=FR

[2]http://europa.eu/rapid/press-release_MEMO-18-6648_fr.htm

Droits Humains et censure numérique

Lors de la semaine des Droits Humains, qui se tient du 13 au 17 novembre à Genève, une pléthore d’évènements, table-rondes et conférences auront lieu. Entre autres, la Haut-Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’Homme Michelle Bachelet abordera les défis auxquels notre monde est confronté lors d’une conférence publique intitulée “Les Droits Humains dans une nouvelle ère”. Cette nouvelle édition fait la place belle aux technologies numériques, à la fois perçues comme instruments de promotion des droits humains, mais aussi comme défis.

À cette occasion, il est utile de s’intéresser à l’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui énonce que : “Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontière, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.” Cela pourrait paraitre paradoxal de réfléchir à la liberté d’opinion et à l’accès à l’information aujourd’hui. En effet, nous croulons sous l’information : à travers le web et les réseaux sociaux, tout est disponible à chaque instant, à chaque heure, peu importe le lieu. Cependant, cette abondance d’information ne se traduit pas nécessairement par une pluralité des sources d’information ni ne favorise une pluralité d’opinions.

En effet, les informations auxquelles nous avons accès sont filtrées par des algorithmes. Comme tous nos faits et gestes en ligne sont enregistrés et analysés, ces filtres deviennent chaque jour plus précis et permettent à certaines entreprises technologiques de mieux cerner ce que nous souhaitons voir et ce qui peut nous inciter à rester en ligne. Si le besoin de faire un choix dans les informations est évident, du fait de leur abondance, les critères de ce choix devraient être transparents, et chaque citoyen devrait avoir la possibilité de les changer.

Ainsi l’abondance d’information n’est pas à traduire par un plus grand accès à l’information. Il s’agit en fait d’un plus grand accès à certaines informations choisies par des tiers. En d’autres termes, nous ne pouvons pas librement chercher, recevoir et répandre les informations de notre choixpour reprendre l’énoncé de l’article 19 précédemment cité, mais bien certaines informations choisies pour nous.

La définition du terme “censure” décrit l’ “Examen préalable fait par l’autorité compétente sur les publications, émissions et spectacles destinés au public et qui aboutit à autoriser ou interdire leur diffusion totale ou partielle.”[1] Alors que la notion de censure se réfère ici à une autorité politique, sa définition s’applique parfaitement aux algorithmes des GAFA et autres réseaux sociaux, qui définissent notre accès à l’information, et ainsi deviennent de facto l’autorité compétente sur les publications. Il ne s’agit donc plus d’un choix venant d’une entité publique, responsable devant les citoyens, mais bien d’un groupe d’entités privées, souvent basées à l’étranger. Cette situation sans précédent est particulièrement préoccupante dans un monde globalisé, complexe et en perpétuelle évolution, où les citoyens ont plus que jamais besoin de donner un sens à leur réalité. Par conséquent, la liberté de choisir ses sources d’information, et ainsi de se former une opinion sans ingérence, est aujourd’hui compromise.

D’autre part, les réseaux sociaux ont laissé la porte grande ouverte à la prolifération des fausses informations. Il s’agit d’une guerre de l’information basée sur une idée simple : augmenter les dissensions au sein d’une population autour de controverses comme l’avortement, le racisme, ou les migrations, et avec pour objectif d’affaiblir le pays concerné et d’orienter les décisions de ses citoyens. Les récentes mesures prises par Facebook et Twitter entre autres, pour bloquer des centaines de faux comptes et profils lors des dernières élections étasuniennes, montrent à quel point les réseaux sociaux sont perméables à l’ingérence de pays tiers dans les élections et les processus démocratiques. 

La difficulté croissante à distinguer entre les vraies et les fausses informations, entre les opinions et les faits, ne concerne pas uniquement les citoyens, mais bien tous les pans de la société. En effet, ce nouvel environnement entraîne une érosion progressive de la confiance de citoyens non seulement envers les sources d’information, mais également envers les institutions publiques, ce qui contribue à isoler les citoyens et à renforcer le rôle d’acteurs privés. Devant des institutions publiques de plus en plus affaiblies, les GAFA et autres réseaux sociaux deviennent “l’autorité compétente sur les publications (…) qui aboutit à autoriser ou interdire leur diffusion totale ou partielle” pour reprendre la définition précédemment citée.

Face à ces défis, deux voies sont à explorer.

D’une part, le citoyen détient un aspect de la solution, dans sa responsabilité à développer les connaissances nécessaires à une vie civique numérique, c’est-à-dire non seulement à mieux appréhender les enjeux et limitations liés à l’utilisation des outils numériques, mais aussi à développer une pensée critique face aux informations disponibles en ligne.

D’autre part, un nouveau cadre juridique pour les réseaux sociaux doit permettre d’appliquer les mêmes règles aux contenus publiés sur les médias traditionnels et les réseaux sociaux, et ainsi éviter que les discours de haine, par exemple, ne puissent proliférer aussi facilement. L’intelligence artificielle peut également aider à rendre plus visible l’origine de l’information, et ainsi aider les citoyens à mieux cerner sa véracité et son contexte. Cependant il est essentiel de se rappeler que toute nouvelle régulation ne doit pas porter sur le contenu, mais bien sur la distribution de l’information. En effet, il ne s’agit pas de renforcer encore davantage la capacité des GAFA et autres réseaux sociaux à choisir quel contenu est vrai ou faux, mais bien plutôt d’encadrer la distribution de l’information en ligne, afin de préserver les principes de l’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Réferences:

[1]https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/censure/14086

Quel avenir pour la pluralité d’opinions et la démocratie à l’ère numérique?

Les technologies numériques sont omniprésentes. Du lever au coucher, nous sommes immergés dans un monde, où virtuel et réel se s’entremêlent en permanence. Les décisions que nous prenons chaque jours sont dorénavant largement influencées par les technologies.

 

Nous avons gagné de nouvelles compétences en termes d’accès à l’information. Le monde est à la portée d’un clic. Tout est disponible en permanence, de l’achat d’un livre à la consultation des dernières nouvelles. L’information est devenue gratuite et abondante. Le concept de surcharge informationnelle ou « infobésité[1] » décrit bien ce déluge d’information, où la question n’est plus comment accéder à l’information, mais plutôt comment la sélectionner.

 

Le numérique facilite la communication et la collaboration entre individus, effaçant les distances spatio-temporelles. Les messages sont diffusés à la vitesse du wifi, et les hashtags sont les éléments constitutifs des mouvements politiques. À titre d’exemple récent, un post sur Facebook a conduit 2,6 millions de personnes à manifester dans les rues de la capitale étasunienne pour marquer leur soutien au respect des femmes. De même, il aura fallu peu de temps après la diffusion du nouveau code vestimentaire de la Maison Blanche, pour qu’une opposition s’organise et que le hashtag #DressLikeAWoman devienne viral[2].

 

Si elles représentent une vraie aide dans bien des cas, les technologies numériques présentent aussi de nombreux défis, et en particulier à deux titres : accès à l’information et pluralité d’opinions. L’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme[3]énonce les principes de « liberté d’opinion et d’expression », ainsi que le « droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. » Ces principes sont remis en causes par des technologies numériques qui, autrefois louées pour élargir l’accès à l’information et renforcer la liberté d’expression, sont progressivement devenues des filtres, et des instruments de surveillance et de collecte de données.

 

Une grande partie d’entre nous accèdent principalement aux nouvelles à travers les réseaux sociaux, ce qui permet aux géants du numérique, tel que Facebook, de devenir les nouveaux rédacteurs en chef d’un journal en ligne qui serait devenu mondialisé. Le principe de la bulle de filtrage[4](filter bubble) décrit cet espace informationnel en ligne, dans lequel nous sommes en permanence confinés, et qui est régit selon les critères d’un algorithme, celui-ci choisissant à quel article, quelle vidéo ou quel site internet nous aurons accès, selon nos préférences et ce que les moteurs de recherche et les réseaux sociaux savent de nous. Même si une sélection d’information est nécessaire et bienvenue afin de faciliter nos recherches et notre navigation, les critères de sélection ne nous sont pas accessibles. De surcroît, nous ne sommes plus confrontés à des avis divergents, le but étant de nous garder le plus longtemps en ligne, et donc de nous donner accès à des informations qui vont dans notre sens. À titre d’exemple, Facebook montre en priorité les publications de notre entourage qui ont le même point de vue politique.

 

Le scandale de Cambridge Analytica[5]a montré à quel point les campagnes politiques contemporaines utilisent des technologies avancées pour influencer le vote des citoyens : extraction de données, bots, réseaux sociaux, et bien entendu messages personnalisés. Cette nouvelle génération de communications politiques permet en effet d’adapter le message selon le profil psychologique de chacun-e, et ce à une échelle nationale voire mondiale. Mais l’influence du numérique sur le paysage politique s’étend bien au-delà du jour du vote. Nous sommes entrés dans un monde en campagne perpétuelle.

 

Ce déluge d’information continu a laissé la porte ouverte à la désinformation, qui s’est progressivement infiltrée en masse dans la sphère publique.  Si les réseaux sociaux sont reconnus pour favoriser la superficialité des discussions et les points de vue extrémistes, une récente étude du Massachusetts Institute of Technology (MIT)[6]a démontré que les fausses informations ou « fake news » étaient 70% plus partagées que les vraies informations sur Twitter. Et la raison n’est pas à chercher auprès des logiciels (bots) qui disséminent les informations automatiquement, mais bien auprès des utilisateurs. En effet, beaucoup d’entre nous ne lisons pas en détail les publications sur les réseaux sociaux. Le titre, une image ou le résumé suffisent pour aimer et partager la publication. À l’heure où Twitter a remplacé le journal télévisé, la désinformation semble être partout, ce qui isole encore davantage le citoyen face aux défis mondiaux et fragilise la démocratie.

 

Que ce soit au niveau local, national, régional ou mondial, les technologies numériques ont une influence certaine et de plus en plus visible sur la politique. Alors que la démocratie est basée sur le principe d’un citoyen bien informé, les technologies numériques remettent en causes les principes de base d’accès à l’information et de pluralité d’opinions sur lesquels sont fondées nos sociétés et processus politiques. Il devient donc urgent de réfléchir au rôle que nous souhaitons leur donner afin de définir quelle société nous souhaitons pour l’avenir.

 

[1]https://www.franceculture.fr/emissions/hashtag/infobesite-comment-sinformer

[2]http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1656428-dresslikeawoman-medecin-legiste-je-travaille-en-blouse-n-en-deplaise-a-donald-trump.html

[3]http://www.un.org/fr/universal-declaration-human-rights/index.html

[4]https://www.ted.com/talks/eli_pariser_beware_online_filter_bubbles?language=fr

[5]https://www.letemps.ch/monde/cambridge-analytica-big-data-laltright

[6]http://news.mit.edu/2018/study-twitter-false-news-travels-faster-true-stories-0308