Europe: le bourbier suisse

Venue tout droit des États-Unis, la théorie des jeux a fait les beaux jours de quelques séminaires de science politique de même que ceux de plusieurs exercices sur les techniques de la négociation. Plus ou moins adaptées aux besoins de son public-cible, ces diverses formations ont aussi montré leurs propres limites. Rien ne garantit en effet leur succès, tant les données politiques sont soumises à des variables que même le plus ingénieux des scénarios envisagés ne peut pas prédire avec certitude. Appelés désormais à entamer mille et un pourparlers avec leurs homologues de l’Union européenne, les diplomates suisses se trouvent pour le moins dans une situation délicate. Ils savent que la Suisse a tort et que, profession oblige, ils doivent plaider une cause implaidable. Pris au piège du bourbier dans laquelle la Suisse s’est mise, ils sont en première ligne pour réparer ce que les politiques n’ont pas su éviter le 9 février dernier.

Rien n’empêche au Conseil fédéral de mettre en œuvre la votation sur l’immigration de masse. C’est démocratique et légitime à la fois. Sauf que cela ne résout pas le problème que la Suisse s’est posé à elle-même. Car qu’on le veuille ou non, ce n’est pas à l’Union européenne de dénouer le sac de nœuds que les électeurs helvétiques ont eux-mêmes noué. Dorénavant, la balle est dans le camp d’une Berne fédérale qui, jonglant d’une proposition à l’autre, ne sait plus où donner de la tête. Chacun y va de sa propre idée, sans mesurer les conséquences européennes et internationales que leur application pourrait entraîner aux dépens de la crédibilité de la Suisse. Ressenti par maints témoins ou observateurs, un vent de panique souffle sur la politique helvétique qui, pour mieux se dédouaner, fait de l’UE, voire de l’un ou l'autre de ses partenaires européens, un coupable tout désigné. Fidèle à l’adage que l’attaque est la meilleure des défenses, la Suisse se décharge de ses propres responsabilités pour faire supporter à l’autre le poids d’une mesure qu’elle a elle-même prise.

Comment ne pas regretter ici les attaques particulièrement déplacées que le Conseil fédéral a adressées dernièrement à Rome en matière d’immigration ? Car, si de la Suisse ou de l’Italie, il faudrait désigner un pays en proie à l’arrivée massive de réfugiés, c’est non de la Confédération helvétique mais bel et bien de la péninsule italienne qu’il serait question. Comment aussi ne pas s’étonner des propos malencontreux d’une conseillère nationale zurichoise qui s’en prend ouvertement à l’appartenance communautaire de l’un des nouveaux États membres de l’Union européenne ? Non qu’elle ait obligatoirement tort sur le fond. Mais, en tant que Suissesse, soit comme citoyenne d’un pays hors UE, elle a perdu une bonne occasion de se taire. Ce n’est pas à elle de se prononcer sur l’adhésion ou la non-adhésion d’un pays à l’Union européenne.

Pourtant, il ne s’agit là que de broutilles qui agitent le landernau politique bernois. Plus inquiétant demeure ici l’initiative parlementaire des Président du PDC et du PBD, soit de Christian Darbellay et de son alter ego Martin Landolt, d’ancrer les relations bilatérales de la Suisse et de l’Union européenne dans la constitution helvétique. Au mieux est-ce là une basse manœuvre de politique politicienne intérieure, au pire une vue de l’esprit de quelques politiciens ayant perdu le leur. B.a.-ba du savoir-faire diplomatique, il est impossible de dresser son interlocuteur a priori contre soi. En cas de réussite de cette initiative trompeuse, l’Union européenne n’aurait d’autre choix que prendre ses propres responsabilités. De plus en plus opposée à l’idée des négociations bilatérales, elle pourrait soit en accepter de nouvelles, à condition d’en fixer elle-même le cadre et les contenus, soit refuser d’entrer en matière considérant, sans autre forme de procès et non sans raison, que ce n’est là qu’une bravade suisse.

A quelques semaines de l’application de l’initiative du 9 février dernier, la Confédération ne sait plus s’extirper de la situation dans laquelle elle s’est mise par la faute de la majorité de ses électeurs. Elle cherche, là où elle ne trouvera pas grand-chose et s’évertue à résoudre un problème sans réelle solution. En ce sens, elle pourrait avoir recours à l’artifice juridique de permettre aux partis politiques et au parlement de déposer un nouvel article dans la constitution, dont le but ne serait autre que de contourner, soit de se débarrasser, de l’article 121 a. Idée soumise par le juriste bernois Thomas Cottier, elle a pour indéniable avantage d’ouvrir une brèche et d’envisager à plus long terme une sortie de crise. Toutefois, rien ne laisse prévoir qu’elle aboutisse. De plus, elle est au diapason d’une approche tout helvétique de l’Europe, où le droit détermine les valeurs, alors que c’est aux valeurs de déterminer le droit. Toujours incapable et sclérosée de poser en termes politiques l’avenir de sa politique européenne, la Suisse s’en remet au seul droit pour fuir un débat, où elle se sent de plus en plus mal à l’aise. Mais, à force de judiciariser sa politique européenne, elle encourt le risque de tomber dans une logique, à peine démocratique, que l’économiste Jean-Pisani Ferry dénonce avec brio dans son dernier livre, grâce à des mots qu’il a lui-même empruntés au Conseil d’État français : « quand le droit bavarde, le citoyen ne lui prête plus qu’une oreille distante. Pire, la multiplication des normes, leurs raffinements byzantins, l’impossibilité où l’on se trouve de pénétrer leurs couches de sédiments successives engendrent un sentiment d’angoisse diffuse ; le droit n’apparaît plus comme une protection mais comme une menace ».                      

   

Le séparatisme au service de la déconstruction européenne

Dans un pays comme la Suisse, où la population exprime sa sympathie pour les petites entités administratives et pour les collectivités territoriales au périmètre restreint, nombre de citoyens ont dû avoir quelques regrets à l’énoncé du résultat du référendum écossais. Avouées ou non, leurs préférences allaient vers l’indépendance d’un pays qui, non sans raison, se sent souvent délaissé par une Angleterre un peu trop puissante. Mais à trop vouloir faire vibrer sa fibre régionaliste, la tentation de l’erreur plane bel et bien au-dessus du ciel européen. A l’image de Denis de Rougemont, qui en fut l’un de ses plus fervents partisans, l’Europe des régions n’a cessé de faire des adeptes à travers une histoire qui a toujours opposé les défenseurs de l’État-nation à ceux du localisme ou, dans sa forme la plus extrême, du séparatisme. Si les uns se dotent d’un comportement trop centraliste, comment ne pas reprocher aux autres de privilégier leurs intérêts particuliers aux dépens de l’intérêt général ? Pour dépasser cette dialectique, à laquelle près de soixante années d’intégration européenne n’ont pas encore su répondre, Jacques Delors inventa il y a vingt ans l’idée d’une « fédération des États-Nations ». Concept peut-être juste et réfléchi, mais flou, voire contradictoire, cette fédération n’a pas encore vu le jour et encourt le risque de ne jamais le voir. Plus encore, elle serait condamnée ad vitam æternam si le sentiment indépendantiste devenait la règle d’un processus dont on ne mesure pas encore les dangers qu’il pourrait entraîner avec lui. En multipliant les velléités séparatistes, la construction européenne pourrait alors laisser la place à la déconstruction européenne. Ce n’est pas là une vue de l’esprit mais une réelle menace dont il ne faudrait pas sous-estimer l’importance. A vouloir défaire les États de l’Europe, c’est l’état de l’Europe que l’on défait. Même si ce dernier n’est pas parfait, il est encore meilleur que celui qui pourrait émerger de la réaction émotionnelle et nationaliste de quelques groupes locaux qui, à n’y pas prendre garde, pourraient épouser les contours d’une pensée beaucoup plus éthniciste que communément admise.

Au-delà d’une certaine compréhension, sinon d’une certaine empathie que l’on éprouve à l’égard de quelques manifestations régionalistes, se dessine, à travers une Europe en crise, un mouvement plus profond qui ne ferait qu’accroître les inégalités entre les populations qui la composent. N’est-ce pas d’ailleurs là ce qui se trame dès aujourd’hui, à l’heure où les régions riches veulent faire sécession pour ne pas financer les régions pauvres ? Sous le regard souvent bien veillant de millions d’Européens se forge ainsi un égoïsme régionaliste qui se situe à l’opposé même de la matrice fondatrice d’une construction européenne qui, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, se définissait elle-même comme pacifique et solidaire. A vouloir faire de la solidarité table rase, les damnés de la terre européenne pourraient alors se compter encore en plus grand nombre que ceux qui furent les victimes de la crise de l’euro. Quant à la paix, elle ne serait pas menacée, sauf si l’on oublie ce qui s’est passé il y a vingt ans en Yougoslavie. Quitte à forcer le trait ou à faire preuve d’un pessimisme trop exagéré, rien ne sert de se voiler la face. En effet, toute remise en cause des frontières européennes recèle en elle un réel danger pour l’équilibre d’une Union européenne qui n’a jamais connu la guerre.

Il va de soi que l’Europe a besoin de ses régions. Elles en sont une composante forte et vitale. Elles sont aussi au cœur de cette coopération transfrontalière qui, à l’exemple de la Suisse, de Bâle à Genève, du Lac de Constance au Tessin, fait de la Confédération helvétique un pays européen comme un autre. Par conséquent, les régions sont un acteur de la construction européenne. En revanche, le rôle principal revient toujours aux États. Et c’est bien qu’il en soit ainsi. Bien que régulièrement décrié, vilipendé et accusé de tous les maux de la terre, l’État a été, est et restera le meilleur garant pour la construction européenne. Certains sont en droit de le déplorer. Mais leur alternative pourrait entraîner l’Europe dans une aventure dont certains exemples historiques devraient nous inciter à garder raison.  Et la raison, c’est parfois ce qu’il y a de plus dur à garder, même si c’est là le devoir premier de la politique.

             

ah, si seulement ils étaient fascistes!

La date du dimanche 31 août 2014 ne rentrera pas obligatoirement dans les livres d’histoire. Certains se souviendront du discours social-libéral de Manuel Valls à l’Université d’été du PS à La Rochelle, d’autres des élections en Saxe. Celles-ci ont consacré la position dominante de la CDU mais, plus encore, la victoire électorale de l’Alternative für Deutschland (AFD) qui, après son succès aux élections européennes du 25 mai dernier, siègera pour la première fois dans l’un des seize parlements régionaux allemands. Parti essentiellement monothématique, il préconise surtout l’abandon de l’euro et le retour aux devises nationales. Grâce à cet argument, il a réussi à regrouper près de 10% des électeurs saxons qui, comme nombre de leurs compatriotes, sont persuadés qu’ils ont payé pour les autres Européens. Qu’ils aient tort, n’intéresse d’ailleurs pas grand monde. Même si l’Allemagne s’est dotée d’une position dominante au sein de l’UE depuis 2008 et que la très sérieuse Süddeutsche Zeitung de Munich relevait en mai dernier que la République fédérale avait, plus que tout autre, profité de la crise de l’euro. Mais, comme à l’accoutumée, quoi de plus facile que de se placer dans la peau de la victime ; une attitude qu’en Suisse, l’on ne connaît que trop bien !

A l’image d’autres pays de l’UE, le sentiment anti-Euro et anti-Europe a aussi progressé en Allemagne. Il est devenu un enjeu électoral que la droite nationaliste allemande utilise à merveille. Malgré ses succès d’antan, signés soit par les nazis du NPD dans les années 60, la DVU ou les Republikaner dans les années 90, voire par de petits partis protestataires comme la « Schill-Partei » au début du 21e siècle, l’extrême droite n’a heureusement jamais réussi à mettre à mal la démocratie allemande. Elle est toujours restée un épiphénomène, voire un abcès de fixation qui a toutefois rapidement disparu. L’émergence de l’AFD pourrait néanmoins modifier la donne. Alors que de son vivant, l’ultra-conservateur dirigeant bavarois Franz-Josef Strauss veillait à ce qu’aucun parti n’apparaisse à la droite de la CDU/CSU, rien ne laisse augurer qu’il en soit toujours ainsi. L’AFD est beaucoup plus respectable que ne le furent les anciens mouvements extrémistes et jouit d’un apriori favorable auprès d’une population qui cherche une alternative aux coalitions aujourd’hui en place. Par ailleurs, sa stratégie a le mérite de la clarté car elle veut planter une épine dans le pied de la CDU d’Angela Merkel. En effet, les europhobes allemands pourraient poser un sérieux problème à la chancelière si, en 2017, le SPD n’était plus disposé à jouer ses « Juniorpartner », voire les « faire-valoir » des chrétiens-démocrates. Que l’idée d’une coalition gouvernementale entre la CDU et l’AFD ne soit pas encore à l’ordre du jour, tout le monde en convient. Qu’elle ne puisse pas un jour le devenir, nul ne peut l’exclure, d’autant que le système allemand souffre d’une arthrose politique, où les membres et acteurs ne se déploient que sur un échiquier au périmètre délimité, succinct et restreint.

L’AFD a pour grand avantage de ne pas être un parti d’extrême droite. Il vient de le prouver une nouvelle fois en refusant de siéger, au parlement européen, sur les mêmes bancs que le Front national, le Parti de la Liberté hollandais, le  FPÖ autrichien ou le Jobbik hongrois. Sa préférence est allée au  «Groupe des Conservateurs et Réformistes européens », dominé par les Tories du Premier britannique David Cameron. L’Alternative für Deutschland est l’exemple même d’un mouvement charnière entre la droite classique et une extrême droite renouvelée. Souvent proche de celle-ci par son programme, elle s’en éloigne par le refus de ses méthodes. Ironie du sort ou paradoxe de la situation, c’est ce qui la rend d’autant plus inclassifiable, voire plus difficile à cerner pour les autres partis démocratiques. Si l’AFD ne pouvait être que fasciste, voilà qui simplifierait bien les choses pour ses adversaires. Mais ne l’étant pas, elle les leur rend beaucoup plus compliquées.

D’ailleurs, n’est-ce pas là qu’un débat purement allemand. On le retrouve aussi en Suisse. Pour preuve, le PBD qui, certainement pour enrayer sa perte d’influence, n’a rien trouvé de mieux que de qualifier son rival de l’UDC de « parti fasciste ». Mais n’en déplaise aux auteurs de ces bons mots, ils ont perdu une belle occasion de se taire. Ni plus ni moins que l’AFD allemande, l’UDC suisse n’est pas fasciste. Elle n’en a ni l’idéologie, ni l’arrière-plan historique ou intellectuel. Et comment d’ailleurs ne pas pouvoir le regretter d’une certaine façon ? Pour mieux les dénigrer, quel bonheur aurait- on de s’en prendre à un Bernd Lucke (le leader de l’AFD) habillé en costume de Mussolini, ou à un Blocher, déguisé en Franco ! Mais, ni l’un ni l’autre ne sont les héritiers directs du Duce ou du Caudillo. Ni l’un ni l’autre ne veulent instaurer un État totalitaire en Allemagne ou en Suisse. Ils sont ce qu’ils sont : des hommes de la droite de la droite, des nationalistes antieuropéens, des ultralibéraux économiques et réactionnaires politiques, des protagonistes de la démocratie directe aux dépens de la démocratie représentative. C’est là-dessus qu’il faut les combattre et non fourbir des armes tout aussi démagogiques qui, à n’y prendre garde, pourraient facilement se retourner contre des acteurs qui, souvent fort sincèrement mais aussi un peu naïvement, veulent défendre les valeurs qui font la force de nos régimes politiques.

                  

L’emprise du centre-droit en Europe

Le triumvirat européen tient la route. Jean-Claude Juncker est un dirigeant aguerri dont certaines de ses décisions peuvent surprendre jusque dans son propre camp. Quant aux deux nouveaux, ils sont l’expression d’une Union européenne, où, en ce début du 21e siècle, les enjeux régionaux tiennent le haut du pavé. Ainsi la nomination de Donald Tusk à la présidence du Conseil européen souligne non seulement la position dominante de la Pologne parmi les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) mais aussi l’obsolescence politique du concept d’Europe de l’Est dont la définition ne se limite plus qu’à sa seule aire géographique. Quant au choix de Federica Mogherini au poste de Haute représentante aux affaires étrangères de l’UE, il récompense à la fois le regain de crédibilité de l’Italie sur la scène internationale et la priorité donnée à l’espace méditerranéen que quelques responsables imprudents auraient aimé laisser échoir lors de la crise de l’euro.

Fruit d’un compromis trouvé plus tardivement que prévu, la composition de l’exécutif bruxellois reflète le rapport de forces européen favorable à la droite et au centre-droit. La gauche demeure minoritaire et, après l’échec de Martin Schulz à la présidence de la Commission, elle doit une nouvelle fois s’avouer vaincue. N’obtenant qu’un poste sur trois, ses uniques espoirs reposent sur les épaules de Federica Mogherini qui, de surcroît, devra vite faire oublier l’infortune et le bilan mitigé de sa prédécesseure,  la britannique et travailliste Catherine Ashton. Plus encore, elle devra faire face à l’hostilité croissante d’une droite qui, fort de ses succès, n’hésite plus à croiser le fer avec une social-démocratie européenne, tiraillée entre la fidélité à ses idées et ledit principe de réalité.

Égérie d’une politique de rigueur, l’Allemagne d’Angela Merkel ferme la porte à tout assouplissement de la politique budgétaire européenne menée depuis 2009. Malgré les initiatives de Matteo Renzi, l’actuel Président du Conseil européen, et de Mario Draghi qui à la tête de la Banque centrale européenne n’a cessé de multiplier ces derniers mois les signes d’ouverture et de mettre en garde contre le risque déflationniste des politiques économiques, la chancelière demeure inflexible. Non seulement refuse-t-elle de changer d’un iota ses positions mais aussi place-t-elle ses pions sur un échiquier européen dont elle semble garder la maîtrise du jeu. Soutenant d’ores et déjà la candidature du très conservateur père de l’austérité espagnole, Luis de Guindos, à la direction de l’Eurogroupe, elle pourrait aussi favoriser celle du chef de la Bundesbank, Jens Weidmann, à la BCE, si Mario Draghi devait se décider de succéder à Giorgio Napolitano comme Président de la République italienne. L’éventuelle nomination de Weidmann à Francfort serait alors perçue comme un véritable affront de la part de nombreux États européens qui se rappellent encore trop bien de la condescendance avec laquelle l’actuel numéro un de la Bundesbank les avait traités depuis son accession à la présidence de la Banque centrale allemande.

Au-delà des questions de personne, ces nominations révèlent de réels conflits politiques qui, de mémoire d’Européen, n’ont que très rarement été menés avec une telle intensité. Née d’une idée de compromis entre la droite et la gauche modérée et d’une volonté de réconcilier des pays naguère ennemis, la construction européenne semble désormais se durcir au fur et à mesure que se durcissent les conséquences économiques et sociales dues à la crise bancaire et monétaire. Les différences entre la droite et la gauche apparaissent au grand jour, ne serait-ce que pour privilégier la croissance à la rigueur ou pour engager des politiques de relance économique aux dépens d’une orthodoxie budgétaire. Les concessions se font rares et les deux camps semblent se cantonner à leurs positions respectives. Alors que les sociaux-démocrates désiraient organiser en octobre prochain un grand sommet « sur la croissance et l’emploi », celui-ci aura bel et bien lieu, mais ne sera consacré qu’à la formation professionnelle et à la lutte contre le chômage des jeunes. La discussion se fera alors d’autant plus aisément car ces sujets sont beaucoup plus consensuels que ne peuvent l’être ceux qui auraient pu remettre en cause l’arsenal libéral d’une Union européenne retranchée dans son conservatisme économique.

Qu’il faille s’en réjouir ou non, l’Union européenne tourne une nouvelle page de son existence. Autrefois destinée à surmonter les histoires nationales de chacun de ses pays membres, elle s’oppose dorénavant sur son orientation politique. Aujourd’hui plus clairement à droite qu’elle n’est de gauche, elle est profondément divisée en son sein. Face à une social-démocratie à la recherche d’une nouvelle identité, une droite renouvelée, à l’image de celle de la CDU d’Angela Merkel, agit de manière sûre d’elle-même et dominatrice. On peut certes le lui reprocher, mais non le lui interdire. Sauf si l’Union européenne devait perdre ce qui fait l’une de ses forces, à savoir le respect de l’autre.        

      

 

Le check-up politique du tandem franco-allemand

Il n’y a rien de plus risqué que d’écrire quelque chose sur un sujet que l’on connaît bien. Soit on se trompe, soit on devient incompréhensible. Bref, on a plus à y perdre qu’à y gagner. Surtout lorsque le sujet n’intéresse que peu le lecteur suisse. La réconciliation franco-allemande ne l’a jamais passionné, lui qui n’a pas eu à se réconcilier ni avec les Français, ni  avec les Allemands. Et quant aux cérémonies entre la France et l’Allemagne, il n’y prête guère d’attention, n’ayant eu quasiment à déplorer la mort d’aucun de ses aïeux tombés au front lors de la Première ou de la Deuxième Guerre mondiale. D’autant plus remarquable fut alors l’attitude de la télévision suisse allemande d’avoir retransmis en direct, le 3 août dernier, les discours des Présidents Gauck et Hollande sur le Hartmannswillerkopf en Alsace. Les deux chefs d’État avaient en effet choisi ce lieu symbole pour commémorer le centième anniversaire de celle qu’on avait cru bon d’appeler dès 1918 la «der des der». Insistant dans leurs interventions respectives sur le sens même de la réconciliation franco-allemande, les  deux Présidents de la République ont voulu délivrer un message qui s’adressait non seulement à leurs compatriotes mais aussi à tous les Européens, voire à tous les autres peuples de la terre. Pour avoir su et voulu dépasser leur propre histoire, Français et Allemands font aujourd’hui figure de modèle à travers le monde entier. On voudrait que leur réconciliation devienne aussi celle d’autres nations en guerre. On voudrait que leur capacité à surmonter leurs différends serve à celles et à ceux qui ne savent toujours pas le faire.

Sauf que ce n’est plus toujours le cas. Malgré la sincérité de leur engagement, et de celui de nombre de leurs dirigeants, Français et Allemands sont à la croisée de chemins qui, à ne pas prendre garde, pourraient respectivement bifurquer dans un autre sens. Plus que jamais en harmonie pour honorer ensemble leur passé conflictuel, ils sont aujourd’hui en conflit pour harmoniser leur avenir commun. Décidemment, il y a quelque chose qui ne tourne plus rond dans le franco-allemand. Même si les artisans du rapprochement entre l’Allemagne et la France s’en émeuvent, à quoi bon se référer encore à une idéologie de la réconciliation qui, durant près de quatre décennies, n’a cessé de régner entre la France et l’Allemagne! Les images du passé sont à ranger dans les albums-photos, vestige d’une histoire franco-allemande qui a fait son temps. On peut le regretter. Mais rien ne serait pire que de ne pas en tenir compte. La coopération entre la France et l’Allemagne n’a de sens que si elle est actuelle, même au prix de désaccords de fond que ni Berlin ni Paris ne sont en droit de nier.

Relation déséquilibrée au profit d’une République fédérale quelque part trop sûre d’elle-même, le tandem franco-allemand a besoin d’un check-up politique. Non pour le condamner mais pour lui redonner du sens. Au-delà des bisbilles quotidiennes qui ont toujours fait apparaître des divergences de vue plus ou moins profondes, les deux gouvernements ne devraient plus confondre le conjoncturel du structurel. Aujourd’hui, Français et Allemands sont appelés à repenser ce qui a fait leur force depuis la signature du traité de l’Élysée en janvier 1963, à savoir l’Europe. Car, vieil adage connu de tous les défenseurs de la construction européenne, si le franco-allemand va, tout va. De nos jours, il ne va pas bien; l’Europe non plus!

Face à une France jalouse et agacée par la réussite allemande, la République fédérale d’Allemagne a pour avantages sa réussite économique, l’excellence de sa compétitivité industrielle et la performance de son commerce extérieur. En position de force, elle ne saurait toutefois se priver d’écouter son partenaire français. Bien qu’affaibli par les déficits budgétaires et politiques qui l’accablent, le gouvernement français a raison sur deux points. Pour prétendre au rang auquel elle aspire, l’Europe a besoin de combler une double lacune que Berlin feint toujours d’ignorer. Bien que sourde à l’idée, peut-être illusoire ou théorique, d’une «Europe puissance», si chère à l’ancien Ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, l’Allemagne n’est plus en droit de fermer la porte à une Europe forte. Soit à une Europe qui retrouve le chemin de la croissance. Soit à une Europe qui se dote enfin d’une politique étrangère et militaire digne de ce nom. C’est là aussi donner un nouveau sens au franco-allemand, à engager des réformes de fond, à accorder à l’Europe cette nécessaire crédibilité et cette indispensable légitimité que tous les europhobes lui refusent et, plus encore, lui dénient. Qui mieux que les Allemands et les Français pour le faire? Eux qui naguère ont si bien su se comprendre, se retrouver, se réunir et dépasser ce que l’on estimait infranchissable. Sinon, les discours de Gauck ou de Hollande n’auront servi à rien, alors qu’ils voulaient donner aux franco-allemands, et plus encore à tous ceux qui croient encore aux vertus de l’histoire, ce qui fait si cruellement défaut aux Européens d’aujourd’hui: un motif d’espoir!                               

Le révisionnisme de Christoph Blocher

Tous les extrémistes de droite, tous les néo-droitiers, tous les adeptes de la droite dure ont en commun ce même mode de raisonnement qui leur permet de faire passer les bourreaux pour les victimes et les victimes pour les bourreaux. Maîtres d’une dialectique, volontairement privée de son caractère émancipatoire, ils font preuve d’un esprit révisionniste bien plus dangereux que ne le sont toutes les formes de négationnisme historique. Ni extrémiste de droite, ni négationniste de l’histoire, Christoph Blocher a démontré ces derniers jours qu’il est un parfait révisionniste. En accusant l’Union européenne d’avoir rompu le contrat qui la liait à la Suisse, il vient, ni plus ni moins, de marteler une contre-vérité que chaque observateur politique est en mesure de balayer d’un seul revers de main. Faut-il lui rappeler que c’est la Suisse et non l’UE qui, le 9 février 2014, a remis en cause le principe fondamental de la libre circulation des personnes, dont l’UDC et ses amis ne veulent désormais plus entendre parler.

Mais sachant que plus la ficelle est grosse, mieux elle passe, Christoph Blocher ne se prive pas de multiplier les provocations orales et de formuler des allégations mensongères qui, plus que jamais, méritent d’être dénoncées comme il se doit. Lorsqu’il affirme que les bilatérales « sont en première ligne dans l’intérêt de l’Union européenne » (sic !), il utilise à la perfection une arme que tous les démagogues aiment à manier avec délectation, à savoir l’amnésie historique.

Christoph Blocher aura en effet bien du mal à prouver le contraire. Après ce triste « dimanche noir » du 6 décembre 1992, la Suisse fut bel et bien le pays de l’OCDE ayant connu la plus faible croissance durant la décennie des années 90. Contraints de réagir, le Conseil fédéral et le patronat helvétique engageaient alors des pourparlers avec l’UE pour signer le 21 juin 1999 les premiers accords bilatéraux. Bouée de sauvetage économique et politique accordée par l’Union européenne à la Confédération, ces mêmes accords ont alors permis à la Suisse de remonter une pente sur laquelle elle s’était laissé glisser par la propre faute des électeurs influencés par la verve simpliste mais efficace du  milliardaire zurichois.

Toujours fidèle à son révisionnisme politique, Christoph Blocher vient « d’en remettre une couche ». Se référant à l’article 14, alinéa 2 des dispositions de base de l’accord de 1999, signé par la Confédération et l’Union européenne sur la libre circulation des personnes, il invoque désormais qu’« en cas de difficultés sérieuses d'ordre économique ou social, [un] comité mixte se réunit, à la demande d'une des parties contractantes, afin d'examiner les mesures appropriées pour remédier à la situation ». Il omet toutefois d’ajouter  que selon ce même article « ces mesures sont limitées, dans leur champ d'application et leur durée, à ce qui est strictement indispensable pour remédier à la situation », alors que la remise de la libre circulation des personnes par la Suisse a un caractère constitutionnel et par conséquent non limité dans le temps. Ici, Christoph Blocher franchit un cap que les vingt-huit pays membres de l’Union européenne ne sont plus du tout en mesure d’accepter.            

La Suisse donnerait une image déplorable d’elle-même si elle s’aventurait à renégocier à Bruxelles les traités la liant à l’Union européenne. Avec pour seul argument ses propres «difficultés sérieuses d’ordre économique et social », elle perdrait immédiatement toute forme de crédibilité. Si tel était le cas, on peut d’ores et déjà, deviner la mine ébahie de ses interlocuteurs européens qui, chacun dans leur pays respectif, sont confrontés à des problèmes économiques et sociaux bien plus graves que ceux que l’on trouve dans nos 26 cantons. Personnage raillé d’un incroyable vaudeville politique et acteur principal du plus ridicule des ballets diplomatiques, le Conseil fédéral serait alors obligé de faire machine arrière et de revenir à grandes enjambées de ce faux-pas aux conséquences internationales incommensurables.

Que la Suisse se préserve enfin des mauvais conseils que lui prodigue sans cesse Christoph Blocher. Il y a plus de 35 ans, les salles de cinéma projetaient un film de légende intitulé « Faiseurs de Suisses ». Que l’on nous évite désormais de produire un nouveau long métrage au titre malheureusement évocateur de « Casseurs de la Suisse ». Inéluctablement, le premier rôle y serait incarné par Christoph Blocher lui-même. 

Retrouvez les réactions des autres blogueurs suite aux déclarations de Christoph Blocher            

Pour plus de légitimité politique de l’UE

Certains lecteurs penseront que c’est de « la lèche » ou, pour parler plus élégamment, d’un coup de pommade pour faire plaisir à la rédaction de L’Hebdo. On peut le voir ainsi, mais aussi différemment. Différemment, car si les articles de journaux ne vivent parfois que l’espace d’un matin, celui de L’Hebdo en date du 16 juin 2005 a marqué certains esprits. En constatant à bon escient « qu’un an après son élection, le bilan est rachitique », l’éditorialiste de l’époque n’hésita à voir en « José Manuel Barroso [le] maillon faible de l’Europe ».

Qui aurait pu alors croire en 2005 que Barroso allait rester à la tête de la Commission européenne durant dix ans ? Non qu’il faille tirer ici sur une ambulance, mais plutôt déplorer un bilan qui, pour paraphraser François Mitterrand, fait de l’ancien Premier ministre portugais non seulement l’homme du passé, mais aussi l’homme du passif. Nommé en 2004 à la présidence de la Commission, il n’a réussi ni à atteindre les objectifs de « la stratégie de Lisbonne » qui voulait faire de l’UE « l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d'ici 2010 » (sic !), ni à défendre, comme il aurait dû le faire, le « traité établissant une constitution pour l’Europe » dont on connaît le sort qui lui fut réservé par les électeurs français et hollandais .

Barroso n’a pas convaincu. Peut-être encore moins que ne l’ont fait Herman van Rompuy, le Président du Conseil européen, ou Catherine Ashton, la « Haute représentante de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité ». Mais à la veille de leur départ de la scène européenne, rien ne sert de leur jeter la pierre plus longtemps. Avec la nomination de Jean-Claude Juncker à la Présidence de la Commission, l’UE a peut-être trouvé un homme de compromis qui, fort de son expérience, espère rétablir un équilibre entre la tradition (ordo)libérale de la pensée économique de l’Europe et la demande de justice sociale à laquelle l’équipe de José Manuel Barroso n’avait décidemment prêté que trop peu d’attention ces dernières années.

Toutefois, la partie est encore loin d’être gagnée. Au-delà  des négociations d’alcôve et des traditionnelles tractations politiques et nationales pour désigner les futurs membres de la Commission,  l’exécutif européen a besoin d’une légitimité politique qui continue de lui faire défaut. Souvent critiquée, et non sans tort, pour son opacité et son manque de transparence, l’UE doit ainsi poursuivre ses efforts de démocratisation amorcés par son parlement européen. Parce que fidèles à leur la promesse de ne pas trahir la confiance des 380 millions d’électeurs européens, les eurodéputés n’acceptent plus d’entériner comme un seul homme les choix de la Commission et du Conseil européen. Souvent en désaccord avec les instances dirigeantes de l’UE, ils voudraient faire d’elle une véritable démocratie parlementaire.

Louable à plusieurs égards, cette intention n’a toutefois que peu de chances d’aboutir pour l’instant. En porte-à-faux avec les différentes traditions politiques des États membres, cette réforme nécessiterait une profonde refonte des traités. Mais échaudés par l’expérience avortée de la constitution européenne, les vingt-huit pays de l’UE ne sont pas prêts à s’aventurer dans un dédale institutionnel de tous les dangers. Préférant le statu quo, ils tenteront bien vite de refermer un débat dont, à moyen terme, ils ne pourront néanmoins pas faire l’économie. Pourquoi alors ne pas prendre les devants et proposer deux mesures compréhensibles par le commun des mortels européen ? D’abord instaurer une chambre haute de l’UE, composée des élus des parlements nationaux. Puis, prévoir  l’élection au suffrage universel direct du Président de la Commission. Cela donnerait plus de lisibilité démocratique à l’Europe et permettrait surtout de concilier deux positions, parfois présentées comme antinomiques : asseoir le poids politique des États membres et renforcer le caractère fédéraliste de l’Union européenne. De même, et de manière un plus anecdotique, cela éviterait aussi à l’éditorialiste de L’Hebdo de rédiger un nouvel article sur « le maillon faible de l’Europe » !  

 

 

Suisse / UE: hostilité à l’Europe ou coopération avec l’Europe?

Le débat suisse sur l’Europe se distingue par son caractère unilatéral et national. Vestige contemporain de la mentalité du réduit, il dénie le respect de l’autre. Tout se passe comme si la Suisse négociait avec elle-même sa relation avec l’Union européenne. Sans se soucier, bien entendu, de l’avis que cette dernière pourrait avoir de la Suisse. Fidèle à l’adage qu’entre soi on se comprend d’autant mieux que l’on n’a pas affaire à des étrangers, la politique européenne de la Suisse relève exclusivement des Suisses. Gardienne de sa souveraineté, la Confédération exprime là-haut et fort son attachement à ses principes, n’en déplaise aux gens venus d’autre part. Raisonnement logique en apparence, plein de bon sens à première vue, il est l’illustration soit d’une parfaite et sotte naïveté, soit d’un cynisme sans nul autre pareil.

Laissons la naïveté, là où elle a sa place. L’art de s’emparer de la crédulité des gens demeure universel et trouve, ici comme ailleurs, ses exégètes. Quant au cynisme, il se veut par définition plus sournois. Par exemple, lorsque le Conseil fédéral décide d’appliquer à la lettre l’initiative sur l’immigration de masse. Là aussi, la Suisse est parfaitement dans son droit. Mais pas dans celui de l’Union européenne, avec laquelle elle a pourtant signé des traités, de surcroît ratifiés par le peuple helvétique. Mais rien ne sert d’épiloguer en la matière. Tout a été dit. En Suisse certes, mais pas en Europe. Mais à quoi bon vouloir écouter les Européens, si, de toute façon, on leur interdit de s’immiscer dans la politique européenne de la Suisse.

Celle-ci ignore l’avis de ses adversaires. Le mot peut surprendre. Mais la question sous-jacente n’est pas dénuée de tout fondement: la Suisse a-t-elle décidé de faire de l’Union européenne son partenaire ou son adversaire? De la réponse à cette interrogation dépend ni plus ni moins l’avenir de ses relations avec l’UE. Si l’on en juge par ses dernières décisions, tout porte à croire qu’elle préfère l’hostilité à l’Europe à la coopération avec l’Europe. Sauf qu’elle n’est pas neutre, mais partie prenante dans un conflit qu’elle a elle-même déclenché.

Qualité attribuée en temps normal aux Suisses, l’Europe fait preuve ici d’une singulière et incroyable retenue qui l’honore. A se demander, si l’on n’est pas en train d’assister à un renversement de tendances, où la Confédération jouerait le ‘bad boy’, alors que l’Union européenne incarnerait le rôle du gentil? Tout se passe en effet comme si la Suisse voulait engager une partie de bras de fer avec l’UE, persuadée une fois de plus qu’elle en sortira vainqueur. Mais vainqueur de quoi? Mais vainqueur de qui? De l’Europe dont dépend la plupart de ses marchés? De ses plus proches partenaires qui lui fournissent une main d’œuvre et un personnel d’encadrement qu’elle n’est même pas capable de former toute seule?

Les arguments sont connus et ne méritent guère plus d’explication. Ils le sont aussi par de nombreux diplomates et par beaucoup de responsables politiques suisses. De même certains conseillers fédéraux ne sont pas dupes, eux qui sont parfois obligés de plaider pour des causes qu’ils ne partagent pas. Mais ce qui vaut pour l’agora suisse, ne vaut pas pour la scène politique européenne. Car à vouloir jouer au plus fin, tel pourrait être pris qui croyait prendre. Se sachant accusée de tous les maux par la Suisse, l’Union européenne devrait lui rappeler qu’il ne faut jamais sous-estimer son adversaire tout désigné. Elle pourrait alors pousser la Confédération dans ses derniers retranchements, esquissant avec le même cynisme, que celui que la Suisse déploie à son propre égard, l’idée qu’il n’y a décidément rien de plus cocasse que de négocier avec des interlocuteurs qui au fond d’eux-mêmes pensent le contraire de ce qu’ils sont venus défendre. Alors que Molière s’en prenait avec délectation aux Précieuses ridicules, à la Suisse maintenant de ne pas se montrer trop précieuse pour ne pas tomber dans un ridicule dont elle ne sortira pas grandie.

La crise de la social-démocratie européenne

Ce n’est pas un scoop. La social-démocratie européenne est en crise. Elle qui croyait devancer les conservateurs du Parti populaire européen (PPE) lors des dernières élections au parlement de Strasbourg a dû vite déchanter. Martin Schulz, son candidat ne sera pas le président de la prochaine Commission européenne, les sociaux-démocrates de l’UE s’étant résignés, bon gré mal gré, à soutenir son concurrent direct, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker.

Mais que l’on ne s’y méprenne pas: la crise de la social-démocratie européenne ne se résume pas à l’énoncé de quelques répartitions de postes ou à de savants calculs électoraux auxquels seuls les spécialistes les plus avertis osent encore prêter une quelconque attention. Confrontés à des schémas politiques auxquels ils n’ont pas su répondre, les sociaux-démocrates européens se sont fourvoyés dans le piège que la pensée idéologique dominante a su si bien leur tendre. Rien ne sert en effet de dénoncer haut et fort le néolibéralisme, si l’on n’est pas soi-même capable de lui opposer un modèle crédible. Mais là ne s’arrête pas l’infortune des sociaux-démocrates européens. A l’exemple de Tony Blair et plus encore de Gerhard Schröder n’ont-ils pas eux-mêmes appliqué, à quelques retouches cosmétiques près, les principes et les règles d’une école philosophique et politique qu’ils exècrent au plus haut point?

Ayant jeté leurs débats théoriques dans les poubelles d’une histoire aseptisée, les sociaux-démocrates omettent de répondre aux questions que les penseurs socialistes avaient naguère formulées avec tant de pertinence et de savoir. A l’heure des privatisations à tout-va, plus personne ne se préoccupe plus du rôle de l’État, de son caractère répressif ou idéologique, mais aussi de sa faculté régulatrice et civique. De même la notion de pouvoir n’est disséquée que sous son angle électoral, sans que l’on s’interroge sur sa dimension citoyenne et démocratique. Plus apte à devenir «la camarade du patronat», la social-démocratie européenne en oublie même sa parole, tel François Hollande qui, candidat à la présidence de la République, déclara en janvier 2012 que «[son] véritable adversaire, c’est le monde de la finance».

Pourtant que son intellect la préserve de ne pas tomber dans l’excès inverse! La social-démocratie européenne n’a aucun intérêt à renouer avec une gauche sclérosée qui longtemps a préféré les bancs de l’opposition aux fauteuils ministériels. Ce n’est pas d’un retour aux sources dont elle a besoin mais d’une avancée politique qui remettra sur les rails cette idée de progrès qu’elle a si souvent délaissée. Elle qui avait raison de dénoncer les méfaits de la spéculation bancaire et financière lors de la crise boursière de 2008, elle qui avait raison de condamner la crise économique, fruit d’un capitalisme sauvage et néolibéral, qu’elle prenne enfin le risque de rompre avec sa retenue légendaire et avec sa stratégie du compromis, où elle s’est par ailleurs si souvent compromise.

Qu’elle ne se fasse pourtant pas la moindre illusion. Elle ne pourra pas œuvrer au seul niveau national. Ni en Italie et encore moins en France. Elle-même responsable du désamour que les Européens éprouvent à l’égard de la construction européenne, la social-démocratie est désormais obligée d’écrire une nouvelle page de son histoire. A ne nouer des coalitions qu’avec ses adversaires politiques, à ne voter que du bout des lèvres des textes et des directives qu’elle a elle-même du mal à avaliser, à ne jouer que les faiseurs de majorité, quitte à ne que très peu progresser, voire à régresser à l’occasion de tel ou tel scrutin, la social-démocratie européenne n’a d’autre choix que de passer à l’offensive. Elle doit ainsi apprendre à dire non, à refuser les modèles qu’on lui a imposés, à chercher d’autres solutions économiques et politiques, à renégocier les traités et à redéfinir les priorités de l’Europe. Peut-être lui reprochera-t-on alors de susciter, à l’image de son propre exemple, une crise au sein de l’Union européenne. A quoi bo ! Comme si l’Union européenne n’était déjà pas elle-même assez en crise!                       

La politique suisse, un financement au-dessus de tout soupçon?

Pas un jour ne passe sans qu’une nouvelle révélation sur l’affaire Bygmalion fasse la une des journaux français. Scandale financier difficilement compréhensible pour les non-initiés, il révèle les failles d’un système politique, où les dépenses officielles des campagnes électorales peuvent être détournées au gré d’un tour de passe-passe comptable. Meetings doublement facturés, agence de communication au service d’un seul parti politique ou frais exorbitants, et de surcroît hors loi, pour organiser de véritables shows de campagne, rien ne manque pour alimenter la chronique d’une saga qui d’ores et déjà envenime sérieusement le retour de Nicolas Sarkozy sur le devant de la scène politique.

La France, comme d’autres pays européens, est friande de scandales politiques. Agence «Urba» pour le parti socialiste au début des années 90, emplois fictifs à la Mairie de Paris avec Jacques Chirac ou diamants de Bokassa pour Giscard d’Estaing à l’aube de la présidentielle de 1981, voilà quelques exemples qui ont conduit le législateur à adopter, de 1988 à 2003, un certain nombre de lois réglementant le financement des partis français. Mais la France n’est pas la seule à avoir vécu ou subi des affaires. L’Italie, avec la disparition de la democrazia cristiana ou plus récemment avec Berlusconi, revient inéluctablement en mémoire. Mais aussi l’Allemagne, avec «les  caisses noires de la CDU» en 1999/2000, crépuscule de la carrière d’Helmut Kohl et étape décisive pour l’ascension politique d’Angela Merkel, ne fait pas exception à la règle. Chaque pays européen connaît son lot d’affaires de financement politique, à l’exception d’un seul: la Suisse!

Serait-elle donc beaucoup plus vertueuse que d’autres? N’aurait-elle que des hommes (et femmes) politiques au-dessus de tout soupçon? N’y aurait-il que des financements transparents, issus de sources légales et connues de tout le monde? Que nenni! De fait, si la Suisse adoptait des législations identiques à celles existantes dans ses pays voisins, nombre de ses leaders politiques auraient eu maille à partir avec la justice, voire auraient fait un séjour plus ou moins prolongé dans quelques geôles cantonales. Mais rien n’y fait: l’absence de législation suisse sur le financement politique fait partie d’une dite «culture politique helvétique» qui n’a de culture que le nom!

Dernier exemple en date. Christoph Blocher (encore lui!) prévoit de mettre quelques millions de sa fortune personnelle sur la table, quatre à cinq selon les sources bien informées, pour mener « la der des der». Soit celle qui, à ses yeux, devrait à tout jamais sceller le sort de la Suisse en Europe et éviter qu’elle n’adhère un jour à l’Union européenne. A la tête d’un comité pour «un non à une adhésion sournoise à l’UE», il affine d’ores et déjà ses armes sonnantes et trébuchantes pour terminer en beauté une carrière qui, si victorieuse soit-elle, n’aura décidément pas grandi l’image de la Suisse en Europe.

Mais ne laissons pas au cas Blocher le soin de résumer à lui seul ce déficit démocratique que représente l’absence d’une législation helvétique sur le financement des partis politiques. Le sujet est trop sérieux pour qu’il se résume à un unique et même personnage. En réalité, une seule question se pose aujourd’hui au législateur suisse, à savoir celle du lien entre transparence et légitimité politiques. En effet, ne vaut-il pas mieux être confronté à des scandales de financement de partis et de campagnes électorales que de ne pas en avoir du tout, preuve probable d'une opacité, voire d'une corruption sous-jacente? Le jour, où la Suisse aura compris et répondu à cette question, elle saura également que les démocraties des autres États européens ne sont pas aussi mauvaises qu’elle le prétend si souvent, soit par malveillance ou plus encore par ignorance!