Le retour aux fondamentaux de la gauche française

Que l’on se garde bel et bien de tirer des conclusions trop hâtives sur ce qui vient de se passer en France ! Que la société française ait changé, nul ne pourra le contester ! Que les Français aient été, dans leur très grande majorité, à la hauteur de ces tragiques événements, non plus ! Mais ce constat n’en demeure pas moins que très limité. Et même si François Hollande s’est révélé être un autre homme que celui que l’on avait décrit depuis plus de deux ans, cela ne suffit pas de faire de la France un pays qui aurait scindé son histoire en deux, celle d’un avant 7 janvier et celle d’un après 11 janvier 2015.

La gauche française s’est certainement réveillée de son apathie dans laquelle elle avait sombrée depuis la dernière élection présidentielle de 2012. Plus que la droite, elle a bravé le pavé pour crier son indignation face au terrorisme. Mais de faire du Président de la République et de ses partisans les grands vainqueurs de cette terrible épreuve, voilà qui serait aller un peu vite en besogne. Car qu’elle l’admette on non, « Charlie » a placé la gauche française devant un choix identitaire dont elle ne peut plus se soustraire. Loin des rivalités qui naguère opposaient la gauche traditionnelle, d’essence plus marxiste, à ladite « deuxième gauche », précurseur du social-libéralisme d’aujourd’hui, elle n’est plus en droit de faire l’impasse sur ses fondamentaux.

Pour l’avoir trop longtemps fait, elle s’est laissé gagner par des compromis communautaristes qu’elle n’aurait jamais dû signer. Par naïveté politique, croyant que, selon la formule consacrée, les électeurs issus de l’immigration voteraient toujours pour elle ou par peur de se mettre le monde musulman ou arabe à dos, elle a fermé les yeux sur ce qu’elle a toujours incarné : le respect des valeurs républicaines. Pas toujours au rendez-vous avec l’histoire, minée plus d’un siècle durant par ses divisions internes, traversée par des luttes idéologiques stériles ou mal comprises, la gauche française a toutefois souvent mieux représenté la France que ne l’a fait la droite. Car, plus que tout autre, elle a toujours et volontairement confondu l’idée qu’elle se fait  de la République avec celle qu’elle a de la démocratie.

Mais voilà qu’aujourd’hui, la gauche française est prise à son propre piège. Sans que la démocratie française ne soit en danger, c’est la République née des Lumières et de la Révolution de 1789 qui pourrait l’être. Non qu’il faille craindre un retour de la royauté, mais, en revanche, un renoncement aux principes qui s’opposent au racisme, à l’antisémitisme et à l’intégrisme. Bien qu’elle ait eu raison de condamner le néo-colonialisme, la gauche française a eu tort de faire de chaque « arabe » un enfant  perturbé par le passé colonial de ses parents et grands-parents! Bien qu’elle ait eu raison de s’en prendre à l’islamophobie, mot passe-partout et par conséquent indécis et imprécis, pourquoi ne pas s’indigner de son silence lorsque des jeunes et des moins jeunes, au détour d’une manifestation pour la Palestine ou contre Israël, se plaignent ouvertement qu’Hitler n’ait pas assez gazé de juifs ? Bien qu’elle ait eu raison de prendre congé de son anticléricalisme légendaire, comment admettre qu’elle ait dérogé au principe de la laïcité et laissé perpétrer, devant ses yeux, des actes qui violent, au sens propre comme au sens figuré du terme, les droits de l’homme et surtout ceux de la femme ?   

Et plus encore, car mieux placée que ne le sont ses adversaires, la gauche française ne peut plus passer sous silence l’influence exercée par le religieux sur la politique. Attachée à la liberté de croire ou de ne pas croire, elle n’a plus le droit de céder. Elle a failli le faire face à la « manifestation pour tous », elle l’a trop souvent fait face à des intermédiaires religieux qui, au nom de la pluralité des cultes, ont endoctriné des centaines, voire des milliers de personnes. Prêtée à tort à André Malraux, la phrase, selon laquelle « le 21e siècle sera religieux ou ne sera pas », prend de nos jours une tout autre signification que celle que l’on avait pour habitude de lui attribuer. A ne vouloir considérer notre siècle que comme l’histoire séculaire de l’emprise croissante de la religion sur la vie de chacun d’entre nous, quelle pire attitude pourrions-nous avoir que celle de ne pas vouloir défendre notre liberté de pensée et de parole ? C’est là l’un des principaux dangers qui guette désormais nos sociétés laïques ou sécularisées. Néanmoins, ne nous trompons pas d’adversaire. Ce n’est pas là déclencher une nouvelle guerre des religions, mais condamner au plus profond de notre âme celles et ceux, qui au nom de n’importe laquelle d’entre elles, n’accepteraient ni notre manière de vivre, ni notre art d’aimer. Un débat qui, par conséquent, est bien loin de ne concerner que la seule gauche française, mais aussi chaque citoyen croyant, athée, suisse, européen ou universel.  

              

La Suisse n’est pas Charlie

 

Heureusement qu’il y a « L’Hebdo » avec ses journalistes qui n’ont pas froid aux yeux ; heureusement qu’il y a certains de nos compatriotes qui se sont réunis sur quelques places  à Berne, Genève, Lausanne ou Zurich ; heureusement qu’il y a Simonetta Sommaruga qui a défilé aux côtés de Matteo Renzi et de François Hollande le 11 janvier à Paris ; heureusement qu’il y a des élus fribourgeois, avec Christian Levrat à leur tête, qui ont fait le déplacement à Paris ; heureusement qu’il y a quelques organes locaux ou régionaux de la presse écrite et audiovisuelle qui, de Genève à Zurich, ont été à la hauteur de l’événement de ce début d’année.

Sinon rien ou pas grand-chose. Certainement pas de quoi se pâmer de gloire. Contrairement à d’autres pays, parfois beaucoup plus lointains comme l’Afrique du Sud, le Liban, le Mexique ou les États-Unis, la Suisse n’a pas été et n’est pas Charlie. Ces derniers jours, elle s’est souvent montrée sous l’un de ses plus mauvais aspects, indifférente à l’égard de la souffrance des autres, humanitaire sur le papier, mais pas humaniste pour un sou dans la réalité. Faut dire que les choses avaient bel et bien mal commencé, à l’image de ce tweet malencontreux de Doris Leuthard, indigne d’une Conseillère fédérale. Et quant aux démentis, ils ne pouvaient pas rectifier le tir, tant le mal était déjà fait.

Mais c’est le téléjournal de la télévision suisse qui a décroché le pompon de la médiocrité médiatique. A l’heure même, où des millions de Français défilaient pour défendre la liberté, l’égalité et la fraternité, des experts autochtones en sécurité intérieure ou extérieure nous saoulaient avec leurs palabres sur l’authenticité avérée du message vidéo posté sur internet par le terroriste Amedy Coulibaly. C’était certainement intéressant, sauf qu’à cet instant précis, on s’en fichait éperdument. A Paris, on manifestait pour des valeurs. Dans les studios helvétiques, on glosait sur les mesures de sécurité et les revendications islamistes. Pire encore, voilà que la télévision suisse allemande accordait plus d’importance au rassemblent microscopique, organisé par Marine Le Pen sur les rives d’une commune gardoise contaminée par les odeurs nauséabondes de la vermine frontiste, que ne le firent ensemble TF 1 et France 2. Quant au consultant de service, d’une voix avachie, il prenait visiblement du plaisir à s’attaquer aux banlieues françaises, quoique que n’ayant certainement jamais mis ses pieds dans l’une d’entre elles depuis plus de vingt ans ou ayant, au mieux il y a quelque temps de cela, franchi les frontières du périphérique parisien, avec l’un de ses orteils.

Comment ne pas s’interroger ici sur cette Suisse qui a failli ? Il ne faut pas seulement s’en plaindre, car cela ne servirait presque à rien. Certains désespéraient naguère Billancourt, à nous maintenant de désespérer d’autres foyers, où la résistance aurait tout lieu de s’exprimer. Mais comment peut-on le faire en Suisse ? En a-t-on les moyens ? Peut-on encore éviter de confondre ce qui ne doit pas être confondu ? Et comment se défendre, lorsque l’on ose décerner, dans notre pays, des distinctions académiques à des universitaires qui vilipendent la République française parce que celle-ci a pour intention de rayer le mot race  de sa constitution ? A force de trop vouloir se réclamer de la diversité, on a bien vu, où ce type de raisonnement peut nous mener : à savoir dans les bureaux de la rédaction de Charlie Hebdo avec des Kalachnikovs à la main ou dans les rayons d’un hypermarché cacher, munis d’explosifs pour tuer les juifs.

Qu’on préfère alors et de loin ces Français qui, par millions, ont fait honneur le 11 janvier 2015 à ce que la France a de mieux, à sa liberté d’expression, à sa liberté d’insolence. Les bites en érection tournées vers le paradis ou la Tour Eifel avec des couilles, portées au regard de la Ministre de la Culture ou du Président de France Télévisions par d’irrévérencieux caricaturistes, en hommage à Cabu, Charb, Honoré Tignous ou Wolinski étaient moins vulgaires, donc moins ordinaires, que ces commentaires de spécialistes qui n’avaient de spécialiste que le nom. Devant les caméras suisses, ils avaient beau expliquer ce qu’ils devaient expliquer, mais leurs explications n’avaient pas de quoi convaincre celles et ceux qui luttent pour la liberté. Car, ce que la majorité des Suisses n’a pas encore compris, c’est que les près de quatre millions qui ont battu le pavé parisien, lyonnais, rennais ou autre venaient d’adresser l’un des plus beaux messages qu’un peuple peut envoyer contre l’obscurantisme et le fanatisme. Ou pour le formuler autrement, de donner une incroyable leçon aux adversaires de la raison, à savoir donner une indéfectible et impressionnante leçon de démocratie directe, la vraie, celle qui mérite et est digne de son nom !        

                                                                                                                      

 

Responsabilité, laïcité et dignité

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Je m’imagine une réponse de toute la presse francophone ou pas. D’une presse libre et démocratique. Que tous les quotidiens français, suisses, européens et au-delà impriment sur leur une de demain les caricatures de Mahomet. Car Nous sommes tous des « Charlie Hebdo » en ce jour.

Que l’on comprenne aussi que le terrorisme islamique a toujours eu pour dénominateur commun l’atteinte à la culture. Que l’on se souvienne de la destruction des temples en Afghanistan par les Talibans, du rapt des lycéennes au Nigéria par la secte Boka Haram ou de l’attentat au musée juif de Bruxelles, perpétué par le djihadiste français Mehdi Nemmouche. Les cibles du terrorisme islamique sont connues : elles dénigrent toujours le savoir, l’éducation et la pensée. Comment aussi ne pas se souvenir de Mohammed Merah qui, le 19 mars 2012 devant les portes de l’école et du lycée Otzar Hatorah de Toulouse, assassina des écoliers juifs et leur professeur ?

La raison veut que l’on ne fasse pas le moindre amalgame. C’est là la voie de la sagesse et de la retenue. Chaque dirigeant y fera appel, car c’est là aussi son rôle et son devoir. Mais rien ne sert de dédouaner certaines responsabilités. Certes, ce n’est pas la religion musulmane qui est en cause. Mais, que l’on ne l’admette ou pas, nul ne pourra contredire les mots qui suivent : si l’immense majorité des musulmans ne sont pas des terroristes, tous les terroristes islamiques sont musulmans. Ce n’est pas une attaque, ce n’est qu’une constatation.

D’ailleurs pourquoi demander aux instances musulmanes de s’expliquer, voire de s’excuser ? Ce ne sont pas elles qui sont en cause. Rien ne serait plus inadéquat que de s’emparer de cet attentat odieux pour nourrir ou plus encore développer les communautarismes. Ils ne peuvent qu’alimenter les haines, favoriser les divisions et appauvrir nos valeurs. Si les religions demeurent au centre de nos sociétés, elles ne doivent pas guider leur destinée. Elles doivent demeurer ce qu’elles sont au plus profond de l’âme de chacun d’entre nous, soit une affaire privée.

Dès que l’on tue au nom de la religion, la guerre rôde à grands pas. Aujourd’hui, elle a sévit à  Paris. Et s’il est question de la France en ce 7 janvier 2015, que celle-ci nous enseigne aussi ce qu’elle a peut-être de meilleur : la laïcité.  Non l’anticléricalisme, souvent outrancier et affreusement réducteur. Mais une laïcité du respect, du respect de croire ou de ne pas croire, du respect de l’autre et de soi-même. C’est là qu’intervient ce mot si galvaudé de « tolérance » qui devrait peut-être disparaître de nos tablettes. Peut-on être tolérant avec les intolérants ? Peut-on être tolérant aujourd’hui avec les assassins de Charlie Hebdo ?

La force de nos sociétés démocratiques réside dans leur volonté de résister aux excès. De ne pas répondre œil pour œil, dent pour dent, aux pires crimes de l’histoire. Il en sera aussi de même aujourd’hui. Et, c’est bien qu’il en soit ainsi. Par sa présence dans un rassemblement, par un geste simple, un dépôt d’une fleur ou une larme, voire par quelques mots écrits à la va-vite, le citoyen sera digne. Car la dignité est, a été et restera toujours la meilleure des réponses qu’il pourra adresser aux assassins, aux assassins de la culture, aux assassins de la liberté, aux assassins tout court.       

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Laissons les Grecs voter!

« Puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple »; voilà la phrase qui semble avoir inspiré Angela Merkel ces derniers jours. Née de la plume de son compatriote Bertolt Brecht, elle est souvent utilisée à tort et à travers. Aucun peuple n’a raison par définition, pas plus que ce n’est le cas pour n’importe quel élu. Comme le peuple, toute personnalité politique a le droit de se tromper. A condition de ne pas tromper le peuple qu’elle dirige ou les peuples qu’elle voudrait influencer. L’ingérence extérieure n’est pas coupable en soi. Elle le devient lorsqu’elle heurte la sensibilité d’une nation démocratique. Et nul pays libre n’est autorisé à s’attaquer à la liberté d’une autre nation démocratique. Chacune d’entre elles demeure en effet souveraine dans ses choix politiques, quitte à épouser les pires d’entre eux, à ses propres risques et périls.

Si les Grecs se prononcent pour Syriza, soit pour le parti de la gauche radicale,  ils devront assumer leur vote. Comme ils ont assumé celui qu’ils avaient émis lorsqu’ils avaient accordé leurs suffrages en juin 2012 à la « Nouvelle Démocratie » du leader conservateur Antonis Samaras. Malgré certains succès économiques, celui-ci vient d’échouer. Il n’a pas su résoudre le principal problème auquel la population grecque est confrontée depuis plusieurs années. Qui, comme l’actuel Premier ministre, présente un bilan avec un taux de chômage de 26% ne mérite pas d’être réélu. C’est vrai en Grèce, comme cela l’est autre part en Europe.

La crise grecque n’est pas seulement financière et économique. Elle est politique et l’a toujours été. Sauf que trop de dirigeants européens ne voulaient pas le reconnaître. Ils ont peut-être pris les bonnes mesures économiques pour maintenir le pays dans la zone euro, mais ont refusé d’en évaluer les conséquences politiques. Néanmoins, quelques indices laissaient présager ce qui devait arriver. Clef de voûte du système grec depuis la fin de la dictature militaire, le PASOK, soit le parti socialiste grec, naguère fort et puissant, s’est écroulé comme un jeu de cartes. Autrefois organisation dominante d’une gauche morcelée, il comptait parmi les principales forces de la social-démocratie européenne. Pesant d’un poids certain au-delà de ses frontières nationales, il avait même permis à son dirigeant Georges Papandreou d’accéder en 2006 à la présidence de « l’Internationale socialiste ». Aujourd’hui, certainement pas plus responsable de la dette grecque que ne le fut le conservateur Costas Caramanlis, ce même Papandreou a décidé de créer un nouveau parti. A la tête du « Mouvement pour le Changement », son objectif ne fait pas l’objet du moindre doute : il veut sonner le glas d’une collusion funeste entre une droite monétariste et libérale et une gauche résiduelle auxquelles le peuple grec ne semble plus accorder sa confiance.

Personne ne connaît encore l’issue du scrutin du 25 janvier prochain. A quoi bon alors épiloguer sur un score que seuls quelques instituts de sondage sont capables d’évaluer avec une marge d’erreur plus que fluctuante ! Toutefois, l’exemple grec pourrait faire école à plus d’un titre. D’abord, apporter le plus sérieux des démentis à ceux qui sous-estiment les conséquences des politiques d’austérité, puis s’interroger sur la pérennité des alliances contre-nature entre une droite libérale et une gauche vidée de son sens éthique, enfin prévenir quelques déclarations maladroites dont le résultat serait inversement proportionnel à l’effet escompté. Mais plus encore, que l’Union européenne, et notamment les gouvernements nationaux, se gardent de trop intervenir dans la campagne électorale hellénique ! A l’image de tous les autres peuples européens, les Grecs détermineront leur choix en leur âme et conscience. Il faut savoir les respecter, à condition qu’ils respectent eux-mêmes la démocratie et les engagements qu’ils ont pris envers leurs partenaires.

Ce n’est là pas trop leur demander. Ce n’est pas là, non plus, trop nous demander que d’agir ainsi. Comment ne pas donner ici raison au Ministre-Président de la très catholique et conservatrice Bavière, Horst Seehofer, qui, en bon homme averti qu’il est, a conseillé à la chancelière de ne pas jouer les donneurs de leçon ? Car telle pourrait être bien prise qui croyait prendre, sachant que « la crise grecque » pourrait alors s’avérer pour Angela Merkel comme l’échec le plus sérieux de sa politique étrangère qu’elle aurait elle-même suscité et dont elle porterait une grande part de responsabilité.

   

 

            

 

UE: la guerre des chiffres et des maux

Quitte à jouer les trouble-fêtes, l’Europe ne devrait pas trop succomber aux sirènes de la réforme à tout prix.  À vouloir oublier son propre modèle, elle risque de devenir ce qu’elle ne doit pas être. Certes, elle doit évoluer, mais non se dévaluer. Prise dans l’engrenage de la compétitivité, elle n’a plus que ce mot à la bouche. Elle veut être la première, oubliant de rester fidèle à ses propres principes. Conçue à l’origine pour être un havre de paix, elle se laisse gagner par la guerre des chiffres et des maux. On l’aura bien lu : l’orthographe est bel et bien respectée, car l’écrit et la pensée ont été remplacés par les pourcentages et les taux. Que l’économie européenne soit performante, nul ne saurait s’en plaindre. Qu’elle élude tous les autres débats, voilà qui devient plus inquiétant. A ne concurrencer que les autres, l’Europe finira à ne se faire concurrence qu’à elle-même. Pire encore, elle échouera une nouvelle fois, comme elle a échoué avec sa fameuse « stratégie de Lisbonne ». Adoptée en 2000, son échec était programmé. Bien que constaté dès 2010, il n’eut aucune incidence sur l’UE qui se décida alors de lancer son « agenda 2020 ». Quant au sort de de ce dernier, il  sera vraisemblablement identique à celui de son aîné.

A ne plus vouloir s’en souvenir, cela fait près de dix ans que les espoirs nés du « traité établissant une constitution pour l’Europe » se sont enfouis dans les sables mouvants des référendums français et hollandais. Ne trouvant d’autre solution que d’adopter dans la douleur et dans la précipitation le traité de Lisbonne en 2007, l’Union européenne se croyait alors tirée d’affaire. Sauf que les affaires reprenaient de plus belle, tant les dirigeants européens avaient volontairement oublié de s’interroger sur les motifs du vote des Français et des Bataves. Non qu’il eût fallu leur donner raison, car de raison ces derniers n’en furent pas toujours pourvus. Mais un peu d’égard à leur encontre n’aurait ni fait de mal à l’UE, et moins encore aux citoyens européens. Que leurs protestations, voire leurs craintes soient prises au sérieux, n’a rien de condamnable en soi. Se plaignant à juste titre de n’être que le bouc-émissaire des carences nationales, l’Union européenne devrait aussi savoir qu’elle n’est pas exempte de tout reproche. Elle en est souvent la cause, mais aussi la première des victimes.

A force de ne prendre parti que pour les mieux dotés de ses membres, l’UE s’expose à une perte et à une crise de légitimité dont elle sera  elle-même la principale responsable. À n’appliquer que le vieil adage, selon lequel « la raison du plus fort est toujours la meilleure », elle ne pourra pas toujours endosser, « sans autre forme de procès », le rôle de la parfaite ingénue qu’elle croit toujours incarner. Plus que jamais, elle est redevable de ses échecs, mais aussi de ses succès. A condition toutefois de les  partager plus équitablement et de ne pas multiplier les sacrifices de ses citoyens les plus démunis. Ainsi l’Europe n’a-t-elle pas besoin de se comparer, en premier lieu, ni aux États-Unis, ni à la Chine, voire à n’importe quel pays émergent. Son seul objet de comparaison demeure l’Europe elle-même, c’est-à-dire ses valeurs, ses principes et son mode de société. Au-delà de ses querelles internes et de ses luttes d’intérêt et d’influence, elle n’a plus le choix. Soit, elle gardera et développera son modèle social et culturel, soit elle rejoindra le club des sociétés les plus inégalitaires.

A ne pas savoir réagir à temps, l’Union européenne pourrait tomber dans le piège d’une autosatisfaction béate qui la guette depuis longtemps. Elle se croit en effet beaucoup plus invulnérable qu’elle ne l’est réellement. Non que son existence soit menacée, a contrario de celle d’une volonté politique dont elle est de moins en moins pourvue. Plus que certains de ses déficits, plus que quelques-unes de ses dettes, certes excessives, son principal danger se trouve ailleurs. À savoir dans un long et presque imperceptible glissement vers une société de régression. Car rien ne serait plus dommageable pour elle que de mélanger les réformes et la remise en cause des droits et du cadre de vie de ses citoyens.

Nul ne peut plus en douter désormais. L’Union européenne a besoin d’un débat de société. Pourtant, elle refuse de le mener. Elle en a peur. Elle se réfugie alors dans un langage faussement réformiste et parfaitement démobilisateur. Elle n’est pas à la hauteur de ses prétentions car de prétention, elle en a partiellement perdu le sens. Qu’elle comprenne enfin que les craintes existent et qu’elle est appelée à y répondre de toute urgence. Sinon, elles s’installeront au plus grand bonheur des principaux détracteurs de l’Europe. Et de ceux-là, il y en a plus qu’il n’en faut. Car c’est surtout d’eux dont il faut avoir peur !              

 

 

 

 

         

       

La solitude suisse en Europe

Les moments de grande solitude restent en mémoire de chacun d’entre nous. Ils sont parfois difficiles à vivre et révèlent souvent une forme de dépit qui laisse songeur. Mais plus encore sont-ils le reflet d’une indifférence à laquelle chacun s’expose à son corps défendant. Sentiment ressenti à plusieurs reprises, cette impression de laissé-pour-compte vous gagne lorsque comme Suisse vous êtes confronté à l’Europe. Vous devenez une exception, non que vous soyez exceptionnel, mais parce que vous ne connaissez, ni ne vous conformez pas à la moindre règle en vigueur que vos voisins et vos amis ont assimilée depuis fort longtemps. Quelque part hors-jeu, le Suisse n’est plus que spectateur. À défaut d’être engagé, il se prive par lui-même de cet engagement auquel il aurait toutefois droit comme tout autre citoyen européen. Posture partagée et voulue par nombre de nos compatriotes, elle a pour avantage de ne pas subir les inconvénients d’un esprit communautaire mal compris ou mal interprété. Adage parfois oublié par les plus européanistes des pro-européens, l’Europe peut aussi être synonyme de sacrifices. Mais à vouloir confondre sacrifice et solidarité, les Suisses font souvent fausse route.

Néanmoins, le surplace n’a jamais fait avancer personne. Et la Suisse, le sait comme tout autre. A trop vouloir faire machine arrière, comme le 9 février dernier, elle est alors obligée d’enclencher une nouvelle vitesse pour retrouver son chemin. Elle l’a fait le 30 novembre, en balayant avec Ecopop l’une des pires initiatives qui lui fut soumise ces dernières années. Mais, rien ne sert de crier victoire trop tôt. Les penchants antieuropéens de la Suisse peuvent réapparaître plus vite qu’on ne le croit. Le débat de fond est encore loin d’être tranché, et gare à celui qui voudrait s’asseoir sur les lauriers récoltés le temps d’une votation.

Dénominateur commun en Suisse de toutes les discussions européennes, celles-ci ne réunissent que des Suisses. Ou pour le formuler autrement, elles sont helvético-suisses, voire si l’on préfère réduites à leur plus simple expression nationale. Elles se privent volontiers de cette incontournable dimension internationale et plus spécifiquement européenne, sans laquelle l’Europe n’aurait plus sa raison d’être. C’est dans l’échange d’idées et dans l’art du dialogue que l’Europe se construit. C’est dans l’ostracisme et le repli sur soi que la Suisse mésestime la qualité de sa relation qu’elle devrait entretenir avec l’Union européenne. Mais pour l’avoir trop souvent négligée, elle ne défend ni ses intérêts, ni son avenir.

Si la Suisse aime à rester petite, c’est qu’elle oublie qu’elle ne l’est plus. Loin de se comparer avec ses principaux voisins que sont l’Allemagne, la France ou l’Italie, la Confédération ne fait plus partie des « petits pays » européens. Elle se situe dans une moyenne tout à fait honorable qui lui donne plus d’influence qu’elle ne croit en détenir. Plus forte qu’elle ne l’estime elle-même, elle s’affaiblit par sa propre faute. Pourtant, la Suisse est si merveilleusement européenne car elle est en Europe. Triste lapalissade interjetteront certains esprits chagrins ! Mais lapalissade plus que nécessaire, tant la Suisse aurait besoin de s’ouvrir aux autres Européens ; tant les autres Européens auraient également besoin de s’ouvrir à la Suisse.

A ne s’investir que pour l’intégration de leur pays dans l’Union européenne, les pro-Européens suisses semblent parfois omettre ce qui pourrait aussi être leur force, à savoir défendre la Suisse en Europe. Qu’ils ne laissent surtout pas aux anti-européens le monopole de la défense des intérêts suisses. L’UDC et l’ASIN ne sont ni plus Suisses ou moins Suisses que ne le sont les membres actifs du NOMES, soit du Nouveau Mouvement Européen Suisse. Ni les uns, ni les autres ne sont en droit de revendiquer une quelconque exemplarité nationale. Comme Willensnation, la Suisse appartient à tous ses ressortissants. N’en déplaise d’ailleurs à ceux qui confondent leurs propres avantages personnels avec ceux d’une souveraineté qui, comme partout ailleurs, sera de plus en plus partagée par des citoyens dont l’avenir sera synonyme non de fermeture, mais d’ouverture.

Sinon, les moments de solitude se feront encore plus ressentir qu’ils ne le font déjà. La Suisse n’en a pas besoin. Son destin ne se dessine ni dans l’idéologie du petit, ni dans l’interprétation d’une subsidiarité restreinte et mal comprise. La Suisse du 21e siècle mérite d’être prise et aimée pour ce qu’elle a toujours été et sera de plus en plus : un pays européen qui n’a pas à se cacher derrière les autres. 

    

     

 

          

                                                                                                                                   

Hollande et Merkel: du plus ou moins bon usage des commémorations

A deux jours près, Angela Merkel et François Hollande étaient, pour une fois, sur la même longueur d’onde. D’abord, la chancelière qui, lors des cérémonies du 25e anniversaire de la chute du Mur de Berlin, évoqua le sort actuel de l’Ukraine, de la Syrie et de l’Irak. Rebelote deux jours plus tard. À l’occasion de l’inauguration de « l’Anneau de la Mémoire » dans le Pas-de-Calais, le Président de la République française considéra que « la paix est toujours fragile [car] elle peut vaciller à tout instant ». Pour illustrer ses propos, il reprit à son compte les exemples ukrainien, syrien et irakien. A première vue, rien à dire. Ce qui se passe en Syrie, en Irak et en Ukraine est intolérable. Par conséquent, les États libres et démocratiques ont eu raison de s’en émouvoir.

Mais voilà, à vouloir trop bien faire, on risque de se tromper de combat. A force de tout comparer, on ne compare plus rien de comparable. Si les conflits syriens et irakiens révèlent maintes ressemblances, celui en Ukraine est de tout autre nature. Les djihadistes n’ont rien à voir avec les séparatistes du Donbass, tant le passé et l’idéologie de ces derniers sont si différents de ceux des combattants du soi-disant « État islamiste ». Il ne s’agit pas ici de défendre les uns pour mieux attaquer les autres. Mais, à trop s’en prendre à un seul adversaire, on pourrait se méprendre sur les autres.

Il va de soi que le discours sur la liberté d’Angela Merkel passe bien. Idem pour celui de Hollande sur la paix et sur les menaces de guerre. Chacun, à leur façon, font ce que leur fonction les incite à faire : dépasser le quotidien pour projeter le passé dans l’avenir. Mais à force de se laisser aller au « devoir de mémoire », on en oublierait presque « le travail de mémoire ». Parce ce que de plus en plus difficile, il ne doit pas se borner à la compassion, voire à l’émotion. Aujourd’hui, rien ne sert de se lamenter sur le sort des peuples syrien, irakien ou encore kurde. Les messages de soutien ne leur suffisent plus. Ce qu’ils veulent, c’est un soutien tout court. Et c’est là que le bât blesse. Car, si sincères sont les mots prononcés par les grands de ce monde, si inefficaces sont leurs larmes, voire leur esprit poltron de ne protester que lors des cérémonies officielles célébrant un quelconque événement historique, si important soit-il.

Que l’on se comprenne bien. Il ne s’agit ni d’attaquer Merkel, ni de critiquer Hollande. Grâce notamment à son Ministre des Affaires étrangères, le social-démocrate Frank-Walter Steimeier, la première pourrait endosser le rôle de médiatrice européenne dont les belligérants du conflit ukrainien auraient grandement besoin. Qui connaît bien la scène politique est-européenne, sait fort bien que la République fédérale allemande y a souvent joué un rôle prépondérant, positif et constructif à la fois. Comment ne pas évoquer ici le souvenir de Willy Brandt et de son Ostpolitik ? C’est pourquoi la chancelière aurait été bien inspirée de saluer son œuvre le 9 novembre dernier à Berlin. Chacun l’admet désormais : il a été l’un des principaux artisans de la chute du Mur, beaucoup plus que ne le fut Helmut Kohl, qui lui a été l’homme de l’unité allemande.

Quant à François Hollande, maints reproches peuvent lui être adressés. Mais, pas celui-là. Alors que les autres dirigeants de la planète semblent volontairement vouloir s’en priver, nul ne peut le suspecter de ne pas faire preuve d’un réel courage interventionniste. L’épisode du lâchage d’Obama de septembre 2013 reste encore dans toutes les mémoires diplomatiques. Alors qu’Hollande voulait « y aller », le locataire de la Maison Blanche s’est rétracté au dernier moment, laissant les civils et démocrates syriens se faire massacrer, à tour de rôle, par les soldats de Bachar el-Aassad et par les fous furieux des hordes islamiques.

Les 9 et 11 novembre derniers, Angela Merkel et François Hollande ont donné la priorité aux commémorations. A quoi servent-elles ? Peut-être n’existe-t-il là guère de meilleure réponse que celle que le Président français livra par le 3 août de cette année. A l’occasion de la célébration du centenaire de la Première Guerre mondiale, il déclara, sur les lieux du monument national du Hartmannswillerkopf, que ces «  commémorations n’ont pas pour but de rouvrir les blessures, ne sont pas une nostalgie…Elles sont des appels à l’union, au rassemblement, à la mobilisation face à d’autres enjeux, d’autres menaces, d’autres défis, [pour conclure] elles viennent donner du sens au monde d’aujourd’hui, d’abord sur ce que doit être le patriotisme ».

Que ce soit à Berlin en 1989 ou plus récemment à Bamako en 2013, les valeurs européennes l’ont emporté. Peut-être est-ce là, au-delà de toutes les divergences franco-allemandes, une nouvelle approche que ces deux pays pourraient mettre au service de l’Europe. Accusée d’être toujours en retrait, celle-ci devrait ainsi montrer l’exemple. En Ukraine, mais aussi en Syrie ou en Irak. Certes, on en est encore loin. Mais pourquoi ne pas rêver un peu et de faire du patriotisme national un patriotisme européen ? Ici et maintenant, aujourd’hui et demain. 

               

     

Berlin: le 4 novembre 1989

Tout est prêt. A travers le monde, plus encore en Allemagne et surtout à Berlin. Les commémorations atteignent leur apogée. Vingt-ans de vie sans le Mur. Vingt-cinq ans d’histoire sans une ville scindée en deux. Et peut-être, le plus important, ce qu’on oublie de dire ou d’écrire, tant cela paraît être une lapalissade : à partir du 9 novembre 2014, toute une génération n’aura jamais vécu la séparation de l’Europe. Elle n’aura connu ni mur, ni mirador, ni fils barbelés, même pas le passage au poste frontière de « checkpoint Charlie ». Pour elle, cela n’est qu’un récit livresque. Au mieux, ce n’est là qu’une narration du passé, un témoignage des parents qui, selon où ils vivaient et habitaient, ne connaissaient pas, voire que peu, l’autre côté du rideau de fer. Les uns, à quelques très rares exceptions près, n’avaient pas le droit d’aller à l’Ouest ; les autres, pour la grande majorité d’entre eux, n’avaient guère envie de se rendre à l’Est.

Le 9 novembre 1989, le Mur est tombé. Pourtant, beaucoup moins spectaculairement que l’on n’aurait pu l’imaginer, beaucoup plus pacifiquement que l’on ne pouvait l’espérer. Sa chute demeure le symbole de la victoire du système occidental, sinon l’emblème de la supériorité du capitalisme sur le communisme. Toutefois, est-ce là oublier une autre victoire, celle de ces centaines de milliers de citoyens de la RDA qui eurent le courage de défier un régime qui se croyait indestructible. Ils se voulaient être « le peuple », avant de devenir onze mois plus tard « un peuple », à savoir celui de l’Allemagne unifiée. Vingt-cinq après, ils ont gagné, mais pour nombre d’entre eux cette victoire n’est pas celle qu’ils avaient alors escomptée. Naïfs sans aucun doute, tout aussi sincères que candides, ils n’étaient guidés, à l’époque, que par un seul désir : être, enfin, ce que depuis quarante ans on leur avait promis de devenir, soit des citoyens à part entière d’une seconde et véritable République démocratique allemande. Ils aimaient la RDA. Pas celle du soi-disant « socialisme réellement existant », mais celle d’un socialisme qu’ils imaginaient exister réellement. Ils se berçaient de cette illusion, si terrible et  si fausse à la fois, et pourtant si profondément ancrée dans leur cœur de manifestants. D’abord hésitants et peureux, puis engaillardis, ils étaient animés par cette incroyable volonté d’atteindre l’inatteignable et de vaincre l’invincible. Aujourd’hui, peu se souviennent d’eux, de leur visage, de leur tête. On les voit défiler dans des films souvenirs, mais ils demeurent toujours ce qu’ils étaient déjà il y a vingt-cinq ans : des héros sans nom. Aucun d’entre eux n’est vraiment entré dans l’histoire, laissant à d’autres le soin de le faire à leur place. D’abord à Willy Brandt qui, dès le 10 novembre 1989 déclarait devant la Mairie de Berlin-Ouest que « se réunissent dans leur croissance les êtres unis dans leur essence ». Puis Helmut Kohl qui, le 3 octobre 1990, fut l’homme de l’unité allemande, voire Angela Merkel qui, bien qu’est-allemande, ne fut à aucun instant une figure de proue des mouvements de l’automne 89.    

Qu’il soit aujourd’hui permis de rendre hommage à cette foule d’anonymes, d’Allemands de l’Est que l’histoire honore sous l’appellation des «marcheurs de la révolution pacifique ». Mais à l’image de tout autre révolution, ils furent très vite grignotés, voire mangés par celles et ceux qui ne l’avaient pas faite. Tel est aussi le cas de cette jeune femme, Karin S., rencontrée trois ans plus tard, en 1992, au détour d’un entretien fortuit. A Leipzig, dès le mois d’août 1989, elle compta parmi les premiers à vouloir une autre RDA, à distribuer quelques tracts contre le pouvoir, au risque d’être exclue à tout jamais de son université et de se retrouver dans les geôles obscures de la Stasi. Totalement sincère dans son engagement, elle n’avait pas pris conscience du mouvement qu’elle avait elle-même déclenché avec une vingtaine de ses amis. Ils se réunissaient tous dans l’enceinte de la Nikolaikirche, principale église de Leipzig, de là, d’où tout avait commencé. Ce qu’elle est devenue, nul ne le sait, ni icône révolutionnaire, ni égérie du renouveau démocratique de l’Allemagne, et encore moins chancelière.

Ces Allemands de l’Est se retrouvèrent plus unis que jamais sur l’Alexander-Platz de Berlin le samedi 4 novembre 1989. Bien que mentionnée ici et là, cette date n’a pas la même valeur symbolique que celle du 9 novembre. Cela se conçoit aisément. Toutefois aurait-elle mérité plus de considération que celle que l’histoire lui a accordée. Rassemblement de centaines de milliers de personnes, cette manifestation réunissait ce que la RDA faisait alors de mieux. Politiquement délégitimée, économiquement effondrée, socialement déconsidérée, la République démocratique allemande n’avait plus que ses artistes et ses intellectuels comme seule fierté. De Christa Wolf, l’une des plus grandes romancières allemandes du 20e siècle, au regretté Ulrich Mühe, l’acteur principal de « La Vie des Autres », sans oublier les écrivains Christoph Hein, Heiner Müller et Stefan Heym, l’antinazi, le docteur honoris causa des universités de Berne et de Cambridge de même que le député néo-communiste et doyen d’âge du Bundestag en 1994, tous étaient là pour en appeler à un monde meilleur. Mais ce qu’ils ne savaient pas, c’est que ce monde ne pouvait pas être celui de la RDA. En ce 4 novembre 1989, au zénith de son honneur retrouvé, la RDA avait commencé à cesser d’exister. Elle aspirait à la liberté, oubliant que cette liberté ne pouvait que se faire à un seul prix : la chute du Mur de Berlin. Elle survint cinq jours plus tard, le jeudi 9 novembre 1989.      

 

            

 

Pour un Contrat social européen

Rien de pire que d’éveiller les nationalismes, les régionalismes et les particularismes locaux ou ethniques, enfouis à l’intérieur de chacun d’entre nous. A titre préventif, toute communauté politique se prévaut d’une solution de consensus a minima. C’est tout aussi rassurant que légitime. Pour autant, les conflits demeurent et peuvent, au prix d’une simple étincelle, s’embraser une nouvelle fois. Ce n’est guère souhaitable, mais malheureusement nullement exclu. Par conséquent, il faut savoir raison garder et faire preuve d’un sens aigu de la médiation.

De médiation, il en a toujours été question en Europe. Au prix de moqueries et de quelques quolibets, les fameux « compromis de Bruxelles » sont devenus légion et appartiennent désormais au quotidien de la scène politique européenne. Ils sont nécessaires, voire indispensables et correspondent aussi à la lettre et à l’esprit de la devise de l’UE. Parce que « unie dans la diversité », celle-ci est soucieuse, voire condamnée à toujours trouver des points d’équilibre, condition sine qua non pour sa survie et son avenir.

Ce qui est vrai dans la gestion de la politique européenne, l’est toutefois un peu moins dans l’esprit qui devrait l’animer. Depuis de nombreuses années, l’UE ne réfléchit plus. A l’image de sa politique économique, elle gère plus qu’elle ne génère. Pour certains, machine à subventions, pour d’autres bouc émissaire rêvé pour pallier ses propres déficits, elle semble merveilleusement bureaucratique et antidémocratique à la fois. Cible d’attaques plus ou moins fondées, elle est également responsable de l’infortune dont elle est elle-même l’objet. Pour ne pas vouloir trancher entre l’unité et la diversité, elle laisse planer un doute sur sa capacité à rassembler les Européens. Faut-il alors avoir le courage de lui rappeler qu’elle a pour nom « Union européenne » et non « Division européenne » ?

Frileuse à l’idée de résoudre la dialectique, née entre son « unité » et sa « diversité », l’Union européenne se trouve prisonnière d’une situation qu’elle a elle-même créée. Non qu’il faille plaider pour l’uniformité, mais pour une uniformisation modulée qui permette aussi de faire vaincre l’intérêt général européen. Ce dont l’Europe manque le plus, c’est d’un « Contrat social européen », garantissant sa propre légitimité politique, mais aussi la liberté de ses propres citoyens. En instaurant ce « Contrat social européen », l’Union européenne franchirait un pas décisif de son histoire. Elle donnerait enfin un sens à la citoyenneté européenne et permettrait à chacun de ses ressortissants de s’identifier aux droits et devoirs que l’Europe lui octroie et lui impose.

Idée déjà formulée en 2012 par « la Confédération européenne des syndicats », ce « Contrat social » n’a pas pour vocation d’être identique à celui voulu par ces mêmes syndicats. Il ne se résume pas à quelques revendications, au demeurant louables, mais délimite le cadre social et politique que l’Union européenne compte offrir à ses citoyens. Nouvelle compétence de l’Union, il ouvre ainsi un nouveau chantier de son action. Non complément, mais placé sur un pied d’égalité avec l’économie et l’institutionnel, il constitue la garantie indispensable de la légitimité démocratique sur le plan européen.

Quasiment laissée en jachère depuis la mainmise financière et économique sur les politiques communautaires, la citoyenneté européenne a impérativement besoin d’un nouvel élan. Celle-ci ne peut pas être traitée hors contexte et ne se réduit pas à l’adoption de quelques textes de loi ou à l’extension des droits civiques. Ce n’est donc que par l’acceptation d’un « Contrat social » qu’elle pourra véritablement s’exprimer. Si l’Europe veut que ses citoyens aient confiance en elle, à elle de prouver qu’elle peut leur donner confiance.

Elle peut le faire de deux façons. D’abord, en poussant la subsidiarité à l’extrême. C’est de loin, pour elle, la solution la plus confortable. L’Europe favorise ainsi la diversité et ne souscrit qu’un « Contrat social light » avec ses ressortissants. Dans ce cas, le local est privilégié et l’appartenance communautaire est reléguée au second rang. Puis, si l’UE va au-devant de l’événement, elle donne a contrario la priorité à son unité. En version « Contrat social hard », elle est volontariste, lance un défi à tous ses États membres et fait de leurs habitants de véritables citoyens européens. C’est plus risqué, plus courageux et nettement plus enthousiasmant. Tout simplement, beaucoup plus européen.             

 

 

   

La déresponsabilisation politique des citoyens européens

Que l’Europe ne se porte pas au mieux, que l’Europe soit incompréhensible, que l’Europe soit perçue comme plus technocratique que démocratique, voilà qui ne surprend plus grand monde. Cela fait partie de cette litanie antieuropéenne à laquelle les pro-européens, et même les plus fervents d’entre eux, ne prêtent guère encore une oreille attentive. Parler contre l’Europe, c’est commode, plaider contre l’Europe, c’est à la mode. La riposte demeure faible, tant la critique anti-européenne n’est souvent balayée d’une seule main que par quelques responsables hautains et haut placés de l’UE.

A ne pas prendre au sérieux la propagande antieuropéenne, les pro-européens tombent dans le piège que les eurosceptiques ont si bien su leur tendre. Habitués à n’incarner que les boucs émissaires tout trouvés des erreurs politiques gouvernementales, les dirigeants européens se referment trop volontiers dans leur cocon bruxellois. Ils s’y sentent bien et n’ont que peu à craindre des attaques qui pourraient leur être adressées. Certes, l’Europe se veut démocratique, mais n’entreprend que peu d’efforts pour qu’elle soit ressentie comme telle. A l’inverse, à tort ou à raison, elle fourbit les armes de ses adversaires qui ne se privent pas de les utiliser contre elle. S’en prendre à la Commission ou au Conseil européen relève d’une incroyable facilité polémique et politique, tant un peu plus de 500 millions de citoyens communautaires ne connaissent pas ou peu la raison de leur existence institutionnelle.

Au diapason d’un discours entendu  à travers tous les pays membres de l’Union européenne, celle-ci est suspectée d’avoir plongé l’Europe dans l’austérité et dans le sous-emploi. L’Europe se retrouve ainsi sur le banc des accusés d’un tribunal plus virtuel que réel, tant les commissaires, la plupart inconnus du grand public, sont tenus pour responsables de tous les maux européens. Ce n’est pas faux. Sauf que ce n’est pas juste, non plus.

Que l’on s’explique : si l’Europe de 2014 est aujourd’hui ce qu’elle est, si l’Europe sombre désormais dans l’austérité, rien ne sert de jeter la pierre aux seuls décideurs bruxellois. Ils ne sont que partiellement coupables. Non qu’il faille dédouaner les instances européennes, mais remettre urgemment les choses en place. Tant la Commission européenne que le Conseil des Ministres de l’UE, voire le parlement européen, sont le fruit direct ou indirect des politiques nationales des 28 États de l’Union européenne. Le refus de la relance européenne, le choix d’une politique de rigueur, l’incapacité de faire face au dumping social et économique ne relèvent pas des eurocrates, mais de tous les gouvernements démocratiquement élus par les citoyens des États membres. Paradoxe politique ou scénario ubuesque sans nuls autres pareils, voilà que les ressortissants communautaires s’en prennent avec perte et fracas à la politique européenne, oubliant qu’il ne s’agit ni plus ni moins que de celle voulue et adoptée par les instances dirigeantes qu’ils ont eux-mêmes élues dans leur pays respectif. 

Que l’on veuille l’avouer ou non, que l’on ait le courage ou la peur de le reconnaître, l’Europe est devenue la première victime de la déresponsabilisation citoyenne qu’elle a elle-même provoquée. Du fonctionnaire européen ou de l’électeur glissant son bulletin de vote dans l’urne, quel est le plus responsable des deux ? Est-ce celui auquel on demande de mettre en œuvre une politique légitimée par les électeurs ou ces électeurs eux-mêmes qui ont apporté leur soutien démocratique à ladite politique ? Si l’Europe peut être à gauche, comme ce fut le cas à la fin des années 90, c’est que les gouvernements nationaux furent majoritairement de gauche ; onze sur quinze à l’époque. A contrario, si l’Europe est à droite, comme aujourd’hui, c’est que les gouvernements nationaux sont largement de droite ; environ au deux-tiers d’entre eux en 2014. Par conséquent, face à une Europe vilipendée, accusée de tous les maux et jetée aux orties par des antieuropéens de tout poil, nul ne saurait contredire le seul argument qui vaille en la demeure : à savoir que l’Europe politique n’est que le reflet de la politique des États qui la composent.

Peut-être est-ce là la chance unique de la seule institution européenne issue du suffrage universel direct, soit le parlement européen ? Fruit d’une expérience de trente-cinq années, il a fait la preuve de sa capacité novatrice pour redonner à l’Europe cet esprit de renouveau qui lui fait tant défaut. Au-delà des clivages traditionnels, il est en mesure de dépasser certains conflits et d’en résoudre d’autres. Il est un atout pour l’Union européenne, à condition que celle-ci lui octroie la possibilité de jouer son rôle. Rien ne permet de le prédire, d’autant que les dernières élections européennes ne laissent guère d’espoir en la matière. Non par la faute de l’Europe, mais par celle de quelques millions de ses citoyens qui ont élu des parlementaires eurosceptiques ; pire encore des députés d’extrême droite. Mais, ici, la parole se fait rare. Vache sacrée de tout scrutin, le sacrosaint électeur bénéficie toujours d’une belle et naïve présomption d’innocence. Car en lieu et place de perdre des voix, « on » préfère s’en prendre à l’Europe. C’est plus facile et le succès reste garanti ; n’importe d’ailleurs la lâcheté politique que l’on affiche ainsi au grand jour, au plus grand dam de ses propres convictions et de son propre engagement.