10 ans déjà !

Dix ans déjà ! Dix ans déjà que le traité établissant une Constitution pour l’Europe s’est fracassé dans les urnes françaises et hollandaises. Bien qu’identiques dans leur résultat, les deux « non » n’avaient pourtant pas grand-chose à voir l’un avec l’autre. Alors que le « non » français était plutôt un « non de gauche », celui des Bataves était plutôt un « non de droite », preuve que la politique européenne dépasse de loin les frontières traditionnelles de la politique partisane.

A quoi bon s’interroger aujourd’hui sur la justesse et sur l’irrationalité de ces deux votes ! Ils eurent lieu et leur issue n’a sans doute pas profité à la construction européenne. Mais rien ne sert a posteriori de verser des larmes de crocodile sur l’une des rares étapes que l’Europe a ratée avec sa propre histoire. Aujourd’hui, personne ne peut se déclarer satisfait. Ni les « pro-traité », ni ceux que l’on appelait alors les « nonistes ». Les premiers se désolent encore de l’échec d’un texte qui aurait enfin offert une constitution à l’Union européenne, les seconds se morfondent dans leur critique sans lendemain du néolibéralisme, n’ayant évité ni l’accession au pouvoir de Merkel en 2005, ni celle de Sarkozy en 2008 ou celle de Cameron en 2010.

On aurait pu, mieux encore on aurait dû attendre les élections européennes de 2009 pour soumettre une nouvelle constitution plus politique et moins économique aux citoyens communautaires. On ne l’a pas fait, préférant ratifier en toute hâte un « traité de Lisbonne » dont, contrairement à sa légalité, la légitimité politique demeure encore discutable de nos jours. On aurait aussi pu instituer « un  référendum européen » avec une double majorité, bref un système à la suisse, avec un vote à la majorité des États et un autre à la majorité des citoyens. Mais, on ne l’a pas fait, car on ne voulait pas le faire. Le courage politique a manqué, parce que l’Union européenne n’a pas voulu trouver en son sein le personnel politique courageux dont elle aurait dû se doter.

L’Europe de ces dix dernières années n’a pas été à la hauteur de sa mission historique. Elle s’est volontairement privée de sa propre identité pour ne copier que des modèles qui ne sont pas en droit d’être les siens. Alors, est-elle allée chercher des suppôts de la pensée dominante pour être elle-même dominée. Il faut là rendre justice aux « nonistes ». Ils ont vu juste. En revanche, par leur vote hostile, ils n’ont que renforcé celles et ceux qui ont emprunté une voie que l’Europe n’aurait jamais dû suivre. Entre « les pro- et les anti-constitution », les torts demeurent partagés. Les uns se sont trop rapidement fondus dans le moule d’une âme en peine européenne, les autres font  toujours vibrer leur corde nationaliste, permettant par là même aux extrémistes de poindre leur nez aux quatre coins de l’Europe.

Les nuages s’amoncellent dans le ciel européen et les lueurs d’espoir restent minces. Pourtant, elles existent. A condition que l’Union européenne ait enfin le courage de faire son autocritique. Et qu’elle commence par appliquer à elle-même un droit d’inventaire, notamment à l’encontre de ce médiocre Président de la Commission qui, pendant dix ans, n’a jamais honoré la tâche pour laquelle il fut nommé. Ce n’est pas là un règlement de compte personnel, mais une mise en accusation politique dont le principal prévenu n’aurait jamais dû sortir indemne. Par conséquent, est-ce vers un Jean-Claude Juncker et son plan d’investissement d’une hauteur de 315 milliards d’euros que se tournent désormais tous les regards. Plus encore, c’est le Président de la BCE, Mario Draghi, qui réconforte les partisans d’une relance économique de l’Europe. Et quant à Federica Mogherini, elle n’a d’ores et déjà eu aucun mal à faire oublier sa prédécesseure à la tête de l’action extérieure de l’Union européenne. Mieux encore, et qui l’eût cru il y a encore quelques semaines, même le vieux « couple franco-allemand » retrouve ses allants d’autrefois pour proposer « un gouvernement économique de croissance et de convergence » !  Ce qui d’ailleurs, si tel était le cas, constituerait une ébauche de révolution copernicienne, du moins une amorce de renouveau et d’un nouvel élan dont l’Europe a tant besoin.

Certes, la bataille est encore loin d’être gagnée. Mais à l’heure de l’euro-bashing, de la dette grecque, de cette mode incessante selon laquelle l’histoire aurait choisi le camp des eurosceptiques, sinon de cet insistant et indécent ballet diplomatique du locataire du ten downing street voulant tout renégocier, lui qui n’a rien à offrir, que grand bien nous fasse de résister aux travers anti-européens. Et que dire aussi de ce 9 février 2014, signé made in Switzerland ! C’est dur d’être pro-européen aujourd’hui. Plus dur, certainement, qu’il y a dix ans. A l’époque, par excès de confiance ou par péché d’européanisme béat, trop nombreux furent ceux qui ne prenaient pas au sérieux les oiseaux de mauvais augure, n’ayant depuis lors cessé de faire leur nid dans les vingt-huit États qui composent désormais l’Union européenne. Pourquoi alors ne pas commencer à retourner, aujourd’hui en 2015, cette funeste tendance ?         

 

    

 

Thatcher- Cameron: Scénario bis repetita

Elle arborait un large sourire, persuadée d’avoir gagné le gros lot. Fière comme Artaban, cinq ans après son accession au pouvoir, elle, l’insulaire, apporta, devant les sujets de sa gracieuse Majesté, la preuve du succès de sa politique européenne. Elle venait en effet d’obtenir, ce qu’elle avait toujours voulu avoir, à savoir la restitution partielle du « chèque britannique ». Couronnée par la réussite de son entreprise, elle montra, à qui mieux mieux, qu’enfin elle avait « her money back ». Pourtant, n’avait-elle aucunement tenu compte du « shut up » que lui avaient adressé en retour ses partenaires communautaires. Bref, elle remporta une victoire à la Pyrrhus, sans qu’elle l’eût avoué, ne serait-ce qu’une seule fois, jusqu’ à sa mort survenue en 2013.

Tout le monde l’aura compris, c’est de Margaret Thatcher dont il est ici question. Néanmoins, moins nombreux sont les lecteurs qui se souviennent du « sommet de Fontainebleau » des 25 et 26 juin 1984. Près de 31 ans après sa tenue, il reste toutefois l’une des dates phare de l’intégration européenne. Conçu au départ pour trouver un règlement au contentieux financier avec la Grande-Bretagne, il est resté en mémoire pour avoir su relancer une Europe en crise. Sous l’impulsion de la présidence française, il marqua un tournant et permit à François Mitterrand et à Helmut Kohl d’écrire, par la suite, les plus belles pages de la construction européenne. Paradoxe ou ironie de l’histoire, Fontainebleau devait revigorer l’Union Jack. De fait, il redora le blason des douze étoiles du drapeau européen.

Après la victoire de David Cameron aux élections britanniques du 7 mai dernier, comment ne pas oser quelques parallèles avec 1984 ? Ou pour le dire plus crûment, ne fallait-il pas le succès d’un eurosceptique pour redonner à l’Union européenne cet indispensable sursaut politique dont elle s’est elle-même privée durant tant d’années ? Que les tories ne se fassent pas la moindre illusion. Malgré quelques concessions accordées à l’ancien et au nouveau locataire du ten Downing street, l’UE ne cèdera pas sur l’essentiel et sur ses principes. Certes, accordera-t-elle quelques garanties au Premier ministre pour ne pas précipiter le Royaume-Uni dans le « Brexit ». Toutefois, est-ce à Cameron, et à nul autre, d’assumer la responsabilité politique du référendum qu’il compte organiser en 2016 ou en 2017. Parce qu’aujourd’hui aux manettes à Londres, c’est de lui et non de Bruxelles que dépend in fine le maintien de la Grande-Bretagne au sein de l’UE et l’issue d’un scrutin que lui-même aura exigé.

En est-il véritablement conscient ? Peut-être. Ou pas. Là n’est pas la question. En revanche, certains Européens ne sont pas dupes. Moins naïfs que les Britanniques ne l’avaient estimé, ils devinent les intentions cachées du leader conservateur. A l’exemple de François Hollande qui, dès la promulgation du résultat des élections aux Communes, ne manqua pas de rappeler à son homologue anglais « qu’il y a des règles en Europe, et que parmi ces règles il y a la libre circulation et le marché qui appartient à tous… ». Prononcé sur le vif, ce message a le mérite de la clarté. En d’autres termes, à la Grande-Bretagne de décider : soit elle reste fidèle à ses engagements communautaires, alors elle fait toujours partie de l’UE ; soit elle les renie, alors elle démissionne de l’Europe. Ou, pour paraphraser Sarkozy, « soit tu l’aimes, soit tu la quittes ! ».

Partagées dans leur essence par d’autres États membres de l’Union européenne, ces paroles ne sont pas à prendre à la légère. Souvent décrié pour n’avoir pas pu s’imposer, comme naguère, face à ses autres partenaires, le noyau dur de l’Europe est désormais prêt à engager une épreuve de force avec le Royaume-Uni. Il ne se laissera pas conter et, conscient de l’enjeu politique, ne jouera pas son propre avenir sur un coup de boutoir du Premier ministre anglais. A cette Union européenne, si souvent vilipendée pour son inaction, ne restera pas d’autre solution que celle qu’elle avait elle-même déployée en 1984 à Fontainebleau. Qu’elle donne donc l’illusion à Cameron d’avoir gagné, mais qu’elle le fasse avec la même intelligence, voire avec le même cynisme, que ceux dont elle fit preuve à l’égard de la Dame de fer il y a déjà plus de trente ans. Bref, qu’elle fasse subir au gouvernement anglais une sorte de « Fontainebleau bis repetita » !

Désormais, et peut-être plus que jamais, l’Union européenne n’a plus à craindre les caprices britanniques. Elle les a vécus autrefois avec Thatcher, elle peut les revivre sans trop de soucis avec Cameron. Car l’histoire de la construction européenne ne se brisera pas sur les falaises de « la perfide Albion ». Somme toute, la Grande-Bretagne devrait beaucoup plus y perdre qu’y gagner. Inéluctablement confrontée au renforcement de ce partenariat franco-allemand qu’elle exècre tant, alliée malgré elle à des forces eurosceptiques dont elle ne partage guère les orientations extrémistes, privée de ses précieux soutiens en Europe centrale et orientale, elle pourrait même mettre en jeu sa propre unité nationale et sa souveraineté territoriale. En effet, l’Écosse manifesterait immédiatement son désir d’indépendance à l’égard de Londres et, plus encore, son souhait d’appartenance à l’Europe de Bruxelles. Nul doute qu’en fin politique qu’il est, Cameron saura de quoi il en ressort. Ses qualités de stratège ne sont plus à démontrer. A lui d’en faire bon usage lors du vote de 2016 ou de 2017 et de réitérer ce que l’un de ses prédécesseurs, à savoir le travailliste pro-européen Harold Wilson, avait réussi à faire, en son temps, en 1975 : garder par référendum le Royaume-Uni dans l’espace communautaire ; un épisode aujourd’hui totalement tombé dans l’oubli, encore plus que ne l’est d’ailleurs le sommet de Fontainebleau de 1984 !

La récitation de Sommaruga

Tous les écrivains en ont souffert. Comme tous les journalistes. Et même les universitaires. Le syndrome de la page blanche les a tous affectés. A vouloir à tout prix traiter n’importe quel sujet, voilà qu’aucun ne s’offre à vous. Alors fidèle au vieil adage qui ne fait pas chercher midi à quatorze heures, pourquoi ne pas aller à l’Hebdo pour écrire…dans l’Hebdo ? Comme Lagardère qui naguère sommait Philippe de Gonzague d’aller à sa rencontre, si celui-ci n’allait pas à la sienne, il fallut aller au forum (des 100) pour s’exprimer en ces lieux-mêmes.

A poursuivre la métaphore littéraire, l’art de la rhétorique délaisse malheureusement trop souvent l’estrade de l’excellence. L’heure de la leçon de récitation reprend alors ses droits, comme lors du discours de la Présidente de la Confédération du 7 mai dernier à Lausanne que les observateurs polis qualifieront de convenu. Fidèle aux règles de tout exercice oratoire des Conseillers fédéraux, elle resta dans les clous de la politique du gouvernement suisse. Non seulement était-ce là son droit, mais aussi son devoir. Personne ne peut lui reprocher de ne pas avoir fait son travail, personne ne peut lui reprocher de ne pas avoir enfreint le sacro-saint principe de la collégialité A l’inverse d’un Jean-Pierre Chevènement, qui s’était appliqué à lui-même le principe du « ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne », pas de risque analogue chez Simonetta Sommaruga.

La solidarité gouvernementale est une règle intangible de la démocratie. Et personne n’oserait la remettre en cause. Elle est nécessaire et contribue à la stabilité d’un système politique qui ne fait l’objet d’aucune critique de fond. C’est bien, voire très bien. Sauf que l’autosatisfécit ne suffit plus. Au-delà de tout grief personnel, qui en l’occurrence serait déplacé, comment ne pas s’interroger sur un rituel politique dont les Suisses ne prennent que très peu conscience ? En sa qualité de Cheffe du Département de justice et police », Simonetta Sommaruga était à la pointe du combat en 2013 et 2014 pour s’opposer à l’adoption de « l’initiative contre l’immigration de masse ». Voilà que plus d’un an plus tard, drapée de son habit de Présidente de la Confédération, elle revient sur le devant de la scène pour plaider le dossier de sa mise en œuvre. Soit le contraire de ce qu’elle racontait durant l’hiver 2013-2014. C’est légal. Est-ce pour autant parfaitement légitime ? Voire politiquement crédible ?

Que la Présidente de la Confédération ait pour argument principal le volet constitutionnel et le respect de la volonté populaire, personne ne peut lui en vouloir. Qu’elle explique en revanche que l’Union européenne doive se plier à la décision du peuple suisse, n’est-ce pas aller là un peu trop loin dans l’art de mépriser son partenaire ? Alors que la Suisse est parfaitement en droit de revendiquer sa souveraineté, qu’elle reconnaisse enfin à l’Union européenne de revendiquer la sienne ! Si Berne ne veut pas que Bruxelles lui dicte sa loi, il faut que Berne accepte aussi que ce n’est pas elle de dicter sa loi à Bruxelles. Et là est bel et bien le sentiment qui règne de plus en plus auprès de toutes les instances de l’Union européenne. A force de jouer la petite ingénue capricieuse, pour ne pas dire « la petite emmerdeuse », la Suisse est en train par rogner le capital sympathie dont elle disposait encore au sein de l’UE.

A vouloir tenir devant des décideurs avertis et éclairés des discours ternes et sans saveur, les Conseillers fédéraux font fausse route. Quitte à employer des arguments licites, mais peu réfléchis, ils franchissent eux-mêmes une limite dont ils n’ont pas reconnu le tracé. Adressant, par respect du résultat du 9 février 2014, une fin de non-recevoir à toute nouvelle votation, ils font preuve d’une approche restrictive de la dynamique démocratique. Ils se privent non seulement d’une honorable porte de sortie mais, fidèles à leur propre logique, suspectent même, sans s’en rendre compte, le Royaume du Danemark et la République d’Irlande de ne pas être dotés d’un système démocratique. A nous donc de rappeler que ces deux pays avaient revoté, en leur temps, pour adopter par voie référendaire, respectivement les traités de Maastricht, de Nice et de Lisbonne.

A force de mener une politique du faux-semblant, de critiquer des journalistes pour avoir divulgué des informations sur l’impopularité de la Confédération auprès des instances européennes, de faire la sourde oreille face à ceux qui, dans l’intérêt de Berne, voudraient enfin trouver une solution digne et équilibrée, les Conseillers fédéraux se murent dans un mutisme compact et se barricadent derrière un jeu politique à hauts risques. C’est leur droit, peut-être aussi leur devoir. Mais, est-ce la bonne stratégie ? Est-ce responsable ? Ainsi la Suisse n’est pas à l’abri de subir une cruelle défaite diplomatique. Ça ne sera pas faute de l’avoir prévenue !

L’Europe en rade

Le jeu de mots est facile. Le constat l’est malheureusement tout aussi. L’Europe est en rade, n’ayant pas su ou plutôt voulu prendre ses responsabilités à temps. On l’aura compris : l’Union européenne a mal à la Méditerranée. Nul besoin de revenir sur les drames quotidiens qui jalonnent l’actualité de ces derniers mois. Nul besoin non plus d’être devin pour savoir ce qui allait s’y dérouler ou sur ce qui s’y déroule tous les jours. La Méditerranée est l’histoire, la Méditerranée fait l’histoire. Mais elle est également celle, plus personnelle, de ces milliers de fugitifs qui, le temps d’un naufrage, s’arrête à tout jamais, aussi brutalement que dramatiquement.

On peut se lamenter, verser des larmes, qu’elles soient de crocodile ou pas, voire crier haut et fort au scandale. C’est inhumain, voilà tout. C’est inadmissible et pourtant si courant. On a honte, mais cela ne suffit pas. Car une fois de plus, l’Europe paye, à ses dépens, le prix de ses propres divisions. Personne ne veut des réfugiés, ni les pays côtiers qui les récupèrent, ni les États, situés plus au Nord, qui les rejettent à la leur frontière. S’apitoyer sur leur sort, cela fait bien. Les aider, comme il se devrait, ça pourrait coûter des voix aux prochaines élections. Alors, on choisit la première solution. C’est plus commode et moins risqué à la fois.

Soyons logiques et un peu francs avec nous-mêmes. Si l’Europe ne peut pas accueillir toute la misère du monde, elle n’est pas en droit d’ignorer sa géographie. Et quitte à construire un illusoire barrage de plusieurs milliers de kilomètres à travers la Méditerranée, elle ne pourra jamais éviter la venue de milliers d’Africains, d’Asiatiques ou d’autres habitants du Proche et Moyen-Orient. Bref, rien ne sert de nous voiler les yeux et de jouer les faux-semblants. La Méditerranée demeure ce lieu de passage qu’elle a toujours été et qui, même au prix d’un nombre incalculable de morts, ne cessera pas de l’être.

Bien sûr, il y a l’aide au développement. Bien sûr, il y a les appels incantatoires de ne pas traverser la Méditerranée. Bien sûr, il y a l’idée de persuader les réfugiés de rester chez eux. Mais, cela ne sert à rien, voire au mieux à pas grand-chose. Aujourd’hui, l’Europe scrute l’horizon, car elle a trop longtemps refusé de voir les choses en face. Et n’en déplaise à quelques moralistes, faussement naïfs, qui croyaient que les choses allaient s’arranger d’elles-mêmes. L’Europe ne doit pas avoir peur de l’intervention, même si elle dépasse le cadre humanitaire. A avoir laissé agir en toute impunité Bachar Al-Assad, on a favorisé Daech. A n’avoir pas su offrir une alternative après la chute de Kadhafi, on a permis aux factions islamistes ou autres de s’éparpiller sur le territoire libyen. Et même si cela peut surprendre, le règlement en Méditerranée se fera inéluctablement en envoyant des soldats en Afrique du Nord ou au Proche et Moyen-Orient. Là, Matteo Renzi a mille fois raison. Les troupes européennes doivent désarmer les brigades terroristes. Non pour tuer des personnes, mais pour éviter que les passeurs, véritables assassins en puissance, n’envoient des milliers de gens mourir dans les profondeurs de « la grande bleue ».

Et que l’on nous épargne ici le couplet sur le néocolonialisme. On l’a entendu au Mali en janvier 2013. Sauf que les femmes victimes des pires sévices sexuels préfèrent encore, et de loin, la présence des soldats français à l’attaque incessante des combattants islamistes. Là aussi, il ne s’agit pas de se tromper d’adversaire, comme l’Union européenne l’a trop souvent fait. Et pourtant, n’avait-elle pas déjà eu l’occasion de saisir les chances qui s’offraient à elle ? Qu’est donc devenu « le processus de Barcelone », mis en œuvre en 1995 ? Pourquoi avoir jeté aux oubliettes « l’Union pour la Méditerranée » en 2008 ? Parce qu’elle était signée Sarkozy et non Merkel ? Pourquoi n’avoir pas écouté à temps les Grecs qui recueillaient, plus qu’ils ne le pouvaient, des milliers de personnes arrivées tant bien que mal sur leurs côtes ? Voyons, c’est tellement plus simple de les attaquer sur l’euro ! Et pourquoi éprouver du mépris à l’égard des Italiens, et plus particulièrement à l’encontre des habitants de Lampedusa, dont la grandeur d’âme est bien supérieure à celle de ces donneurs de leçons ?

Répétons-le : il ne faut pas se voiler les yeux. L’Europe est face à un problème de grande envergure dont elle a sciemment refusé de prendre conscience jusqu’alors. Dominée par l’idéologie du Nord, elle a dédaigné le Sud. Désormais, elle ne peut plus le faire. Mais rien ne laisse présager qu’elle fasse preuve de lucidité politique. Certes, ne trouvera-t-elle pas de solution miracle, car il n’y en a pas. En revanche, elle doit renforcer Schengen et son système de protection Frontex. Elle devra multiplier au moins par cinq les dépenses de l’opération « Triton » et dépasser celles supportées par la seule Italie dans le cadre de son programme « mare nostrum ». C’est cher, mais il faut en payer le prix. Et là l’Europe du Nord n’a pas le choix : elle devra mettre la main à la poche, aussi pour prouver qu’elle prend enfin le Sud au sérieux.

Fractures et factures du passé

Le 8 mai prochain, le 9 pour les Russes, nous fêterons les 70 ans de l’armistice. Peu d’entre nous l’ont vécu, ni l’auteur de ces lignes, ni la grande majorité de ses lecteurs. Toutefois, la Seconde Guerre mondiale continue à animer nos débats politiques. De certaines déclarations nauséabondes des leaders d’extrême droite à l’évocation toujours nécessaire des camps de la mort, elle reste non seulement présente dans notre mémoire collective, mais plus encore dans notre volonté démocratique et pacifique de refuser à tout jamais «un passé qui ne passe pas».

Parce que le conflit le plus meurtrier de l’histoire, la Seconde Guerre mondiale, revient régulièrement à la une de l’actualité. Pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur, lorsque, pour celles et ceux qui feignent l’ignorer, l’Europe, naguère champ de bataille, est aujourd’hui devenue le havre de paix que l’on connaît. Pour le pire, lorsque, pour celles et ceux qui l’instrumentalisent, cette même Europe sert d’échappatoire pour régler des comptes qui auraient dû être soldés depuis fort longtemps.

Certes, rien n’interdit d’éprouver une certaine sympathie pour les Grecs, victimes d’une austérité que nul ne souhaite partager un instant avec eux. Certes, rien n’interdit d’éprouver une certaine défiance pour des Allemands, désormais sûrs et dominateurs envers des peuples qu’ils ont autrefois massacrés. Mais faut-il, 70 ans après la fin de la Guerre, mettre les réparations au centre d’un débat politique et financier? Avec comme unique raison celle de rétablir une économie sacrifiée d’un État de l’Union européenne ou celle de résoudre la crise de la monnaie unique qui ne trouve ses racines ni dans les atrocités du Troisième Reich, ni dans un combat de résistance qui ne ressemble que très peu à celui des partisans d’antan? Ne serait-il pas plus juste et plus honnête de ne pas toujours vouloir tout confondre, de ne pas désigner de faux coupables parce qu’ils ne sont que les petits- et arrière-petits-enfants de ceux que l’on aurait dû condamner dès 1945?

L’Allemagne d’aujourd’hui, car c’est d’elle qu’il est question, n’est plus redevable à la Grèce des réparations de guerre. En revanche, la RFA a, par maladresse diplomatique ou par suffisance politique, tout fait pour qu’Athènes sollicite à nouveau Berlin. Que le temps soit donc venu d’arrêter cette querelle stérile qui déshonore celles et ceux qui la poursuivent. Pourquoi ne pas trouver alors une solution de compromis et instituer, par exemple avec le soutien financier de la République fédérale, un fonds archéologique pour la restauration des monuments helléniques? Plus fort en sera alors le symbole, car l’histoire devrait aussi nous apprendre à préserver ce que le berceau de la démocratie nous a légué.

Ce n’est pas là faire amende honorable. L’Allemagne n’en a pas besoin, tant son travail de mémoire a été à la hauteur de son engagement. N’a-t-elle pas également servi de modèle pour d’autres pays, obligés eux aussi à s’interroger sur leur propre passé? Sauf que son exemplarité ne date que de 1969, soit depuis l’arrivée du chancelier Willy Brandt au pouvoir à Bonn. Tournant historique dans la vie politique de la RFA, l’alternance social-démocrate venait de mettre fin à vingt années de mensonges et d’obscurantisme mémoriels. A coups de guerre froide, de miracle économique allemand et d’atlantisme forcené, la République fédérale des années cinquante avait réussi à oublier l’inoubliable. A vouloir cacher son déshonneur, elle avait trouvé de nouveaux coupables. Non le nostalgique du Troisième Reich, mais le défenseur du régime soviétique.

Trop longue fut l’époque de l’impunité. Trop révoltant fut le silence des premiers dirigeants allemands. Pour eux, le passé d’un tortionnaire national-socialiste valait mieux que le présent d’un simple militant communiste. C’était inadmissible, mais malheureusement parfaitement admis. Admis comme le refus d’endosser la responsabilité des crimes commis hors des frontières allemandes, admis comme la frilosité de ne pas payer les réparations de guerre, admis comme la volonté de faire fi de la justice et de ne pas traduire les assassins nazis devant les tribunaux allemands. Alors, les antinazis étaient suspectés d’être antiallemands, comme Fritz Bauer, le procureur social-démocrate et juif des «procès d’Auschwitz» en 1963, comme les écrivains du «Groupe 47» ou comme certains États qui, comme la Grèce, auraient dû recevoir alors ce que désormais ils réclament à cor et à cri. Ainsi, 70 ans après la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne d’aujourd’hui unie, démocratique et pacifique, n’en finit pas d’être soupçonnée. C’est intolérable et inacceptable à la fois. Mais n’en est-elle pas elle-même responsable? À n’avoir pas su et voulu régler à temps les factures de ses propres fractures de l’histoire!

La citoyenneté et la Suisse

Que les bras en tombent, que le sang ne fasse qu’un tour ou que l’on reste bouche bée, peu importe la métaphore ! Il suffisait d’écouter ce journaliste politique, ancien professeur et secrétaire général de parti. Son aveu avait de quoi laisser pantois. Non qu’il ne vaquât pas à sa tâche ou qu’il n’assurât pas ses arrières. Plutôt à l’aise dans son rôle d’animateur, il faisait preuve du professionnalisme qu’on attendait de lui. Avec ses tempes grisonnantes, sa moustache avenante et son abondante chevelure blanche, il avait de quoi rassurer son public ; qualifié d’ailleurs en la circonstance, d’intergénérationnel. Mais à quoi bon alors s’interroger, voire s’irriter sur l’une de ses remarques tout juste sortie de son intellect aussi brillant que prudent ? D’un homme serviable et dévoué, ayant quelque peu dépassé la septantaine, nul n’aurait pu prévoir une telle confession. Bon suisse allemand qu’il est, il n’eut aucune difficulté, voire aucune gêne à déclarer qu’il venait d’entendre pour la première fois de sa vie un mot qui n’avait jusqu’alors pas trouvé grâce dans son vocabulaire français. Que l’on ne cherche pas dans les interlignes d’un Littré ou d’un Robert, ce substantif n’a rien de secret, de compromettant, de difficile ou d’extraordinaire en soi. Il a pour nom, la citoyenneté !

Comme le souligna alors l’un de ses interlocuteurs patentés, « il n’y a rien de surprenant que ce mot provienne de la langue française ». Et si nos souvenirs sont exacts, comment ne pas se référer ici à la Grèce et à la Rome antique (politès et civis) et plus encore à la Révolution française ? Que l’idée même de « citoyenneté » demeure encore inconnue par un nombre non négligeable de Suisses allemands a de quoi inquiéter. Et que l’on ne dise surtout pas qu’il s’agit là d’une simple question de traduction ! Ce mal, car de mal il faut parler, traduit un déficit perceptible du comportement démocratique ou, si l’on préfère se référer à l’allemand, égalité linguistique oblige, à une conception quelque peu recluse d’une « Weltanschauung » toute germanophone. De même pourquoi ne pas s’interdire de puiser quelques mots dans « l’Encyclopédie Larousse » qui, à bon escient, nous rappelle que « la revendication d'égalité des droits n'a cessé d'être le moteur des progrès de la citoyenneté » ?

Celle-ci n’est pas un vain mot. Inscrite dans les traités de l’UE, depuis la signature de celui de Maastricht, elle est désormais plus européenne que suisse. Née de l’esprit des Lumières, la citoyenneté fait de tout être humain un acteur de la démocratie. Plus encore, elle fait de tout citoyen non seulement un bourgeois de sa commune, mais une personne responsable en droits et en devoirs. Pour l’avoir délibérément occultée, tous ses adversaires lui ont préféré l’obscurantisme. En revanche, tous ses partisans se sont libérés du totalitarisme et de la tyrannie. Parfois plus fragile qu’on ne le croit, la citoyenneté demeure ainsi beaucoup plus désirable que l’on n’ose l’imaginer.

Ne pas l’incorporer dans son vocabulaire, serait une faute grave. N’étant plus seulement un mot français, elle a pris une dimension européenne. C’est pourquoi la Suisse ferait bien de s’en inspirer. D’autant qu’après avoir adopté ou lancé quelques initiatives populaires à la limite de l’acceptable humaniste, celle-ci ne semble pas avoir compris l’esprit qui l’anime. Au risque de lui tourner le dos, la Confédération pourrait même toucher l’abîme en remettant en cause ce qui fait la noblesse et la grandeur de tout pays démocratique, à savoir la reconnaissance du droit international.

Que la Suisse s’enorgueillisse d’être un modèle de démocratie directe, soit ! Qu’elle se félicite d’appeler ses citoyens plusieurs fois par an aux urnes, pourquoi pas ! Mais à se croire être sans cesse la meilleure, elle ne se repose plus que sur ses lauriers. Elle n’écoute pas, n’entend pas et ne s’interroge même plus sur ce qui fait sa force, mais aussi sa faiblesse. Souvent autiste à l’égard de la citoyenneté, elle pense qu’il suffit d’être Suisse pour avoir compris la démocratie. C’est juste, mais parfaitement réducteur. D’autant que la participation citoyenne est plus faible que dans d’autres États européens. Qu’elle médite donc sur ce qui n’est qu’un exemple. L’abstention au premier tour de la moins importante des élections nationales françaises, soit les départementales, est de 1,07% inférieure à celle enregistrée lors de la plus importante élection nationale suisse, soit celle au Conseil national ! A chacun d’en tirer les conclusions, surtout à la Suisse, à son système politique et a fortiori à ses citoyennes et citoyens !

Question de principe

Que des lecteurs soient en désaccord avec des rédacteurs, quoi de plus normal ! Qu’ils le fassent savoir, rien de plus démocratique ! Aucune raison de s’en offusquer ; aucune raison de les contredire à tout prix ! Toutefois certaines de leurs paroles, certaines de leurs tournures trahissent le fond de leur pensée, sans qu’ils y prêtent garde. Voilà qu’en réponse à l’article « Aux Urnes citoyens ! » l’un d’entre eux écrit, comme si de rien n’était, que « le ‘principe’ de la libre circulation n’est qu’un principe » (sic !). Bref, le « principe » est devenu anodin, une chose aléatoire, quelque part à ranger au fond d’un placard de l’histoire.

Qu’en démocratie l’on soit désormais contraint de lire de tels propos, en dit long sur l’état de nos sociétés. Car qui respecte nos valeurs, respecte aussi nos principes. C’est peut-être un peu vieux jeu, un peu réac sur les bords, mais beaucoup plus honnête et plus respectueux que cette mode qui, au nom d’une idéologie souvent nauséabonde, voudrait tout jeter par-dessus bord. Quitte à se faire traiter de nostalgique des temps anciens ou de vieux conservateur attardé, rien de mieux que de respecter les règles du jeu nées d’un contrat social et politique. À choisir entre Jean-Jacques Rousseau et Éric Zémour, qu’il soit encore permis de préférer le premier au second.

A ne plus vouloir respecter les règles du droit, c’est l’esprit de la loi que l’on dénature. Pour preuve : que plus personne ne s’interroge sur cette légèreté de l’être à condamner avant de juger, a de quoi inquiéter. Homme ou femme politique, combien de fois, l’un ou l’autre, sous le coup d’une émotion plus ou moins calculée, après un drame, un crime ou un attentat déclare péremptoirement que « je veillerai personnellement à ce que les coupables soient jugés et condamnés à de lourdes peines ». Cela plaît à l’opinion publique et assure quelques voix supplémentaires lors du prochain scrutin. Sauf que c’est là de la pure démagogie, une atteinte sans pareille à la séparation des pouvoirs, un mépris de ce « principe » dicté par Montesquieu en 1748. Mais à quoi bon, diront certains, se référer encore à ce philosophe, mort il y a plus de deux cent ans !

Aucune modernité n’est toutefois en droit de dicter sa propre loi à l’humanité. Et rien ne saurait remplacer les Lumières, encore moins l’obscurantisme. Et pourtant, n’est-ce pas là la pire des menaces qui guette aujourd’hui nos sociétés européennes ? Face à l’extrémisme religieux, elles se laissent gagner par l’extrémisme politique. Mais les deux sont parfaitement condamnables et beaucoup plus proches l’un de l’autre qu’ils ne pourraient eux-mêmes le croire. Avec pour dénominateur commun leur refus des valeurs démocratiques, ils répudient volontairement le principe même de la dignité humaine. En effet, tant l’intégrisme religieux que la radicalité politique se situent hors de la raison et remettent fondamentalement en cause ce qui fait la force de notre modèle de société européen.

Née des affres du fascisme et du nazisme, l’intégration européenne s’est construite sur des principes, certes perfectibles, mais non renégociables. Pourtant, certains partis ou groupes souhaitent en déroger et les annihiler. Au nom d’un euroscepticisme, même compréhensible et légitime, ils déclarent vouloir ne s’en prendre qu’à l’Union européenne. Mais ce n’est là que la face visible de leur stratégie. Car même si leur adversaire est l’UE, leur véritable ennemi est l’Europe. A deviner leur stratégie, à dénoncer leurs arrière-pensées, l’heure est venue de ne pas se laisser dominer par leur idéologie de plus en plus pesante. Dans une période de crise et d’incertitudes, quoi de plus facile que d’être antieuropéen ? Mais quoi aussi de plus stimulant et de plus passionnant que de rester fidèle à son engagement. Défendre désormais la libre circulation des personnes, ce n’est pas seulement défendre l’immigration et la mobilité. C’est défendre une société ouverte face à une société fermée. C’est défendre le progrès face au repli sur soi. C’est défendre ce qui peut-être nous tient le plus à cœur : la liberté.

Pourquoi Minsk?

La Biélorussie a la réputation d’être la dernière dictature d’Europe. Elle ne l’est pas vraiment, son Président Alexandre Loukachenko étant régulièrement réélu « démocratiquement » à la tête de l’État. Pourtant, personne n’est dupe. Les présidentielles biélorusses sont arrangées et leur score est connu à l’avance. Mais rien ne dit que ce même Alexandre Loukachenko serait battu, si le scrutin se déroulait dans les règles de l’art. Bien qu’il faille le regretter, il continue de jouir d’un certain prestige auprès d’une population très russophone et de celle d’autres États mis au ban des nations. Qu’on se le dise, la Biélorussie n’est pas l’Ukraine et ne compte d’ailleurs pas le devenir de si tôt.

Mis à l’index par la majorité des dirigeants européens, placé au même titre que la nomenklatura biélorusse sur la liste noire de l’UE, Alexandre Loukachenko a réussi à se forger une place convoitée sur la scène diplomatique. Malgré l’interdiction adressée à toute délégation européenne de se rendre dans son pays, Il vient en quelque sorte de prendre une belle revanche sur l’Europe des 28 qui n’a de cesse cajolé sans succès son opposition politique. Ainsi a-t-il fait de de sa capitale le lieu des négociations quadripartites pour régler la guerre qui oppose les forces légalistes aux séparatistes pro-russes. Nettement plus proche de Moscou qu’il ne l’est de Kiev, Loukachenko a alors « offert » ses bons offices pour que Minsk devienne une ville de discussions et d’accords de cessez-le-feu, sinon de paix. Objet justifié de toutes les critiques nationales et internationales, despote et autocrate, par définition peu respectueux des droits de l’homme et de la femme, le président biélorusse a parfaitement joué le coup. Il s’est doté d’une légitimité européenne et internationale qu’aucune partie prenante ne risquerait de remettre en cause pour l’instant. Bref, Alexandre Loukachenko s’est imposé là où on l’attendait le moins et là où il péchait le plus, à savoir en politique étrangère.

S’étant parfaitement rendu compte que seule sa capitale pouvait offrir aux belligérants et aux médiateurs occidentaux le cadre politique et géographique adéquat pour une négociation aussi incertaine qu’ardue, il a saisi la balle au bond. De fait, aucune autre ville n’aurait pu remplacer Minsk à l’heure actuelle. Dorénavant, tous les autres pays d’Europe centrale et orientale sont en effet dirigés par des responsables trop proches de l’OTAN. Pour Vladimir Poutine, ceci aurait constitué, ni plus ni moins, un casus belli. Il aurait alors immédiatement refusé de se rendre dans tout autre endroit pour y défendre ses alliés et ses positions dans le Donbass et autres régions plus ou moins proches de la Fédération de Russie. Minsk reste ainsi le dernier bastion de l’influence moscovite dans ce que, par mégarde ou par méconnaissance, on continue de nommer, impunément et en seule référence au bloc soviétique, l’Europe de l’Est. Aujourd’hui, à l’exemple de la guerre en Ukraine, la géopolitique européenne a bel et bien changé, de sorte que toute dichotomie simpliste entre une Europe orientale et occidentale est à ranger définitivement dans les tiroirs de l’histoire.

Mais cela ne saurait toutefois pas soustraire les autres Européens de leurs propres responsabilités. Loukachenko et plus encore Poutine viennent de leur envoyer un message dont ils ne peuvent pas ignorer le contenu : la Russie reste et restera un acteur incontournable pour la stabilité en Europe. Bien mal conseillé-e- serait donc celui ou celle qui essayerait d’en faire fi. Avec Minsk comme relai, Moscou a réaffirmé avec perte et fracas sa force en Europe. Vouloir lui disputer sa puissance, n’aurait alors aucun sens et pourrait même mettre à feu et à sang une partie particulièrement instable du continent européen. Pourquoi alors jouer la politique du pire, lorsque la seule alternative demeure aujourd’hui, et plus que jamais, la voie de la négociation et forcément celle de la concession, même territoriale ?

Au prix d’offrir une nouvelle légitimité à Loukachenko et à Poutine, c’est là ce qu’ont bel et bien compris François Hollande et Angela Merkel. Au-delà des efforts déployés par l’OSCE, à l’image de ceux fournis par Didier Burkhalter, ils ont mis tout leur poids dans la balance, non seulement pour redorer le partenariat franco-allemand, mais aussi pour trouver une solution de paix acceptable pour l’ensemble de l’Europe. Plus audacieux en la matière que ne l’est « l’action extérieure » de l’UE, ils ont saisi une chance qui peut être historique. S’ils réussissent dans leur entreprise, qui s’annonce certes risquée et périlleuse, ils auront démontré que décidemment rien ne va en Europe sans la France et l’Allemagne. De même auront-ils contredit les pronostics de tous les fossoyeurs du tandem franco-allemand qui, une fois de plus, se seront encore trompés. Pas sûr que cela puisse plaire à d’autres membres de l’Union européenne, eux qui ne prêchent leur fidélité qu’à l’OTAN et aux États-Unis.

Aux Urnes Citoyens!

Pourquoi ne pas le dire aujourd’hui franchement ? Car seule la vérité compte. La Suisse est dans l’impasse. Qu’elle ne se fasse pas la moindre illusion. Elle ne pourra pas mettre en œuvre le nouvel article constitutionnel sur l’introduction de contingents étrangers, sans en payer le prix fort. Que sa diplomatie ne se laisse donc pas griser par quelques baisers volés sur la joue de la Présidente de la Confédération. Le refus de la Commission européenne est explicite : pas question de renégocier les accords en vigueur. Bref, soit les bilatérales, soit les contingents.

Depuis une année, les Suisses ont pourtant fait preuve d’une grande ingéniosité. Juristes, économistes, politiques et conseillers fédéraux, tous se sont mis à l’ouvrage. Tous cherchaient leur solution, la trouvèrent, mais omettaient un petit détail, certes subalterne par définition, mais néanmoins rédhibitoire dans la pratique. De la position de la Commission européenne, les responsables suisses ont volontairement fait table rase. De plus, ils ne se doutaient pas un instant que c’était là l’irruption de la fin d’un modèle contractuel engagé dès les accords bilatéraux 1. Ratifiés il y a près de quinze ans, ceux-ci avaient ouvert la voie d’une ère nouvelle entre la Confédération et l’Union européenne. Et voilà que le 9 février 2014, il y a plus d’un an, cette ère s’est refermée sur elle-même.

Alors que pour sortir d’une impasse il faut savoir faire marche-arrière, le gouvernement suisse a décidé de faire du surplace. Ou pour le formuler autrement, il veut gagner du temps, car il ne sait pas quoi faire d’autre. Habile à certains égards, il déclare vouloir garantir à la fois la mise en œuvre des contingents et poursuivre les bilatérales. Mais cela ressemble à du faux-semblant. Il sait fort bien que ce n’est pas possible, mais que ça sonne bien. Il amuse la galerie helvétique, espérant toutefois que son exercice d’équilibriste ne sera pas trop regardé par Bruxelles. A ses risques et périls, il avance ses pions, sachant que c’est l’Union européenne qui joue à domicile.

Mais à trop vouloir plaire à Pierre, Paul ou Jacques, le Conseil fédéral risque de remettre en cause sa parole sur le plan international. A force de trop tirer sur la corde, il mettra les bilatérales en danger, ce qui ne serait ni à son avantage, et moins encore à celui de la Suisse. Que l’on ne s’étonne pas alors que les dirigeants européens refusent tout autre négociation avec Berne. Celle-ci est illusoire, d’autant que la patience de la Commission a aussi ses limites. Surtout dans un contexte, où la Suisse a été montrée du doigt pour sa complicité dans le dossier de la criminalité financière avec la banque HSBC. Quant à la proposition de faire la différence entre les citoyens communautaires et ceux qui ne le sont pas, c’est là peut-être une ouverture. Mais que ce soit dans un sens ou dans un autre, cela ne règlera en rien la question de fond. En effet, les travailleurs étrangers en Suisse viennent très largement des 28 pays membres de l’UE ou des pays qui d’ici quelques années y adhéreront. Une fois de plus, c’est le clair-obscur et le flou qui prévalent dans la politique de Berne. Rien n’est fait pour rassurer, ni l’économie, ni la recherche et l’université, ni les interlocuteurs diplomatiques de la Suisse. On devine certes l’intention du Conseil fédéral de squeezer quelque peu le texte de l’initiative de l’UDC, mais on n’en connaît pas le mode d’emploi. Et quoiqu’il advienne, le gouvernement devra, tôt ou tard, se satisfaire d’un petit lot de consolation. Il aura sauvé la face, mais aura perdu la bataille.

Mais à quoi bon lancer plus longtemps la pierre au Conseil fédéral. Face à ses atermoiements ou autres tergiversations, il n’y a pas de meilleure réponse que celle de la responsabilité. Ou plus encore du courage. Aujourd’hui, celui-ci n’est pas du côté de Berne, mais des citoyens. En ce sens, la seule solution raisonnable est celle d’un nouveau vote. C’est là aussi l’idée de l’initiative populaire fédérale « sortons de l’impasse / RASA » qui, après les événements de ces derniers jours, est l’un des très rares scénarios à prendre véritablement au sérieux. Sans nouveau scrutin, la Suisse s’enfoncera encore plus longtemps dans son propre bourbier européen. Qu’enfin vienne le temps de tirer les choses au clair. C’est plus simple, c’est plus honnête et beaucoup plus rassurant pour l’avenir de chacun ou de chacune d’entre nous. Errare humanum est, dit le proverbe latin. Mais quitte à ne plus vouloir persévérer dans l’erreur, il vaut mieux encore avouer que l’on s’est trompé. C’est du moins là faire preuve de grandeur. Mais la grandeur ne compte décidément pas parmi la culture, voire parmi les plus grandes qualités de « la petite Suisse ». Alors qu’elle est beaucoup plus grande qu’elle ne le croit ! Alors qu’elle se grandisse par elle-même et déclare désormais à tous ses compatriotes : « aux urnes citoyens ! ».

Grèce: la nouvelle donne diplomatique en Europe

Que l’on se satisfasse ou non de l’issue des élections grecques du 25 janvier dernier, voilà qui, en fait, n’a guère d’importance. A quoi bon applaudir la victoire d’une gauche radicale, opposée à la politique d’austérité ou a contrario crier au loup, de peur de voir une dette impayée ? Nul besoin non plus de s’interroger plus longuement sur les raisons de la victoire d’Alexis Tsipras et de son parti Syriza. Un meurt-de-faim privilégiera toujours celui qui lui tendra un bout de pain. Et qu’importe alors la qualité de la mie !

Que l’on s’interroge alors sur les causes de ce résultat, soit ! Mais n’aurait-il pas fallu le faire avant ? A force de s’arc-bouter sur ce que l’on a soi-même défini comme juste, on risque fort bien de tomber dans le faux. Pour avoir voulu à tout prix avoir raison par définition, l’UE et sa pensée dominante ont eu tort. Nulle intention d’amender ici la responsabilité des Grecs, mais en revanche de tirer les leçons d’un scrutin dont le score prouve, si besoin était, que l’arrogance et la suffisance ne sont décidemment jamais bonnes conseillères.

Après le vote grec, l’Union européenne peut adopter deux attitudes diamétralement opposées l’une de l’autre. La première est celle de la fidélité stricto sensu à ses engagements et à ses décisions. Confortée dans son hostilité à Tsipras par l’alliance contre-nature que ce dernier a scellée avec un parti de la droite souverainiste, l’UE pourrait faire preuve de fermeté et refuser toute renégociation avec le nouveau gouvernement grec. La seconde est celle de la conciliation et de l’écoute. Plus risquée par certains aspects, elle est encore minoritaire au sein de l’UE. Défendue au premier chef par les pays du Sud, elle s’oppose résolument aux fervents partisans d’une orthodoxie européenne  qui, confrontés à la défiance hellénique, viennent de subir un grave échec politique. Qu’ils en aient toutefois mesuré la portée, voilà qui serait aller un peu vite en besogne !

Le scrutin grec a changé la donne politique en Europe. Forts de leur expérience, les dirigeants des vingt-huit n’auront d’autre issue que de trouver une solution de compromis. Mais plus que d’autres, celle-ci devrait s’inscrire dans la durée et modifier quelque peu les équilibres qui, depuis plus de dix ans, se sont progressivement instaurés au sein de l’UE. En ligne de mire des adversaires de l’austérité économique et sociale, la République fédérale d’Allemagne devra revoir sa copie européenne. Première puissance économique et politique communautaire depuis les années 2000, elle a toutefois perdu en capital sympathie, ce qu’elle a progressivement gagné en capital pouvoir. Adepte des décennies durant d’une politique étrangère vertueuse, elle a quelque peu laissé certains de ses principes moraux sur le bord de la route diplomatique. Comme pour tout autre pays, elle défend ses intérêts, quitte à renoncer à ceux de ses partenaires plus ou moins proches. Emblème de la politique de rigueur européenne, elle est aujourd’hui moins que jamais l’interlocutrice privilégiée des pays du Sud. Car qu’elle l’admette ou non, la victoire de Tsipras est aussi la défaite de Merkel. A la chancelière maintenant de démontrer qu’elle fera de son mieux pour en éviter d’autres, a fortiori plus douloureuses que celle qu’elle vient de vivre avec la Grèce.

C’est là qu’intervient la France. A condition de renouer avec sa grande tradition du Quai d’Orsay, elle a une très grande carte à jouer dans le nouveau concert européen. Elle dispose d’un atout majeur, dont aucun autre État de l’Union européenne ne peut se prévaloir. En effet, elle est la seule nation à pouvoir dialoguer en même temps avec ses partenaires septentrionaux et méridionaux. Parce que située elle-même à la fois au Nord et au Sud de l’Europe,  elle bénéficie d’un indéniable avantage sur ses autres partenaires. Par son renom, son poids et sa situation géopolitique, elle peut endosser le rôle de médiatrice interétatique qu’elle a si souvent délaissé, par sa propre faute, ces dernières années. 

A elle désormais de saisir cette chance unique dont elle s’est si souvent éloignée. Pointée du doigt depuis la crise par ses adversaires, mais aussi par ses amis, la France de 2015 pourrait également  se rétablir par sa diplomatie. Mais grand bien lui fasse de ne pas le faire contre les autres, mais avec les autres. Surtout avec l’Allemagne, pour prouver que l’Europe ne peut fonctionner que si, conformément à ce que préconisait naguère l’ancien chancelier Helmut Schmidt, les Allemands et les Français agissent de consort. Les premiers pour l’économie, les seconds pour la politique. Et les deux ensemble pour l’Europe !