L’européanisation de la politique suisse

« C’est la faute de l’Europe » ! Du moins, est-ce là, selon le Bild, l’avis du politologue Claude Longchamp pour qui « le scepticisme à l’encontre de l’UE est la principale cause du virage à droite » de la Suisse. Une telle analyse n’a rien de surprenant, car elle s’inscrit parfaitement dans une phraséologie antieuropéenne à laquelle l’UE a eu le temps de s’habituer. Bouc-émissaire tout trouvé pour endosser la responsabilité de tous les maux qui nous entourent, l’UE est désormais livrée à la vindicte populaire par tous les nationalistes européens. Qu’ils proviennent de ressortissants communautaires ou non, les paroles et les slogans antieuropéens ne varient pas d’un pays à l’autre. Idem pour le nôtre. Et quitte à tirer une conclusion, passée d’ailleurs au travers de l’immense majorité des commentaires postélectoraux, la politique intérieure suisse s’est largement européanisée depuis le 18 octobre 2015. Mieux : c’est à son parti le plus antieuropéen, à savoir l’UDC, que la Suisse doit l’européanisation de sa politique intérieure.

Pour s’en convaincre, rien de mieux que de jeter un regard hors des frontières helvétiques. Du « parti pour la Liberté » néerlandais au FPÖ autrichien, né de ses antécédents nazis, de l’UKIP britannique au PIS polonais, tous les arguments ressemblent à ceux déployés durant la campagne par « l’Union démocratique du Centre ». Celle-ci ne fait donc nullement exception à la règle. De fait, ce que Christoph Blocher est à Viktor Orban, Toni Brunner l’est à Marine Le Pen. La défiance antieuropéenne est devenue le fonds de commerce d’une droite antiparlementaire qui se sert à la perfection de l’instrument électoral, et si possible référendaire, pour démolir à petit feu ce que les révolutionnaires de 1789, les libéraux de 1848 et les démocrates de 1945 ont jadis bâti de leurs mains et construit dans leur tête.

Par conséquent, nul n’est en droit de nier l’évidence : la droite extrême se décline à l’heure du temps présent, dans le seul but de prendre sa revanche historique sur ce qu’elle n’a jamais intériorisé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à savoir la démocratie représentative européenne. Plus que jamais, elle profite des répercussions structurelles d’une crise qui, sous l’effet de la mondialisation et de la globalisation, trouve principalement ses causes et ses racines hors du périmètre européen. L’Europe n’est alors qu’un champ de bataille d’une guerre économique et sociale qu’elle n’a elle-même ni désirée, ni provoquée. Elle en est la victime, mais refuse souvent de le reconnaître, car elle a peur. Peur d’elle-même et plus encore peur des gens qui savent faire peur. Et là aussi, la Suisse est un pays européen comme un autre.

De crainte d’ouvrir la boîte de Pandore institutionnelle, qu’elle soit communautaire ou nationale, l’Europe continue de vivre dans un déni politique, dont elle n’a pas encore pris conscience. Alors que le traité de Lisbonne ne survit que par sa légalité et non pas par sa légitimité, les systèmes politiques des États européens se heurtent au mieux, comme en Italie, au refus des conservateurs de les réformer en profondeur, au pire au manque de courage d’en savoir changer à temps. Bien que cela ne soit plus un secret pour personne, la Ve République française est à bout de souffle. Même l’Allemagne n’est pas à l’abri d’un tel débat, si elle devait continuer à n’être gouvernée que par des « grandes coalitions », faute d’instaurer une part de vote majoritaire pour la composition à venir de son Bundestag. Quant à la Suisse, grand bien lui fasse également de ne pas se reposer, ici, sur ses lauriers. Elle pourrait le regretter, et plus vite qu’elle ne le croit elle-même.

La politique suisse n’aura peut-être plus rien de magique. Du déroulement de la prochaine législature, qui prendra effet à la fin de cette année, ne dépendra, ni plus ni moins, le sort d’un consensus helvétique, qui entre-temps se distingue non par son exemplarité, mais par ses mythes fantasmagoriques. Par le recours fréquent, virulent, sinon violent à la procédure référendaire, l’UDC a ostensiblement dénaturé l’esprit du système politique suisse instauré en 1959. Pour tout observateur extérieur, mais aussi intérieur, la politique fédérale repose désormais non sur une culture du pragmatisme, mais sur celle de l’affrontement. Indéniablement, la Suisse des années 2000/2010 est devenue un pays de confrontations politiques. Ses débats politiques ressemblent, à s’y méprendre, à ceux qui se déroulent chez ses voisins et dans d’autres États de l’UE. S’éloignant de la tradition d’une société consensuelle, elle semble opter pour le modèle d’une société conflictuelle. C’est son choix et son droit. C’est en premier lieu, ceux de ses électeurs qui non seulement ont adopté des initiatives aux objets controversés, mais aussi fait de l’UDC le plus grand parti de la Confédération. A moins qu’une fée puisse d’un seul coup de baguette encore restaurer ce que certains osent toujours appeler « une formule magique »… A condition toutefois de se rappeler qu’Helvetia n’est qu’une figure allégorique, alors qu’Europe est une déesse !

La droite extrême et la société de régression

Que ce soit en Autriche, en France, aux Pays-Bas, en Scandinavie, en Suisse, mais pas en Allemagne, tout au moins pour l’instant, la droite de la droite représente environ 30% de l’électorat. Elle vole de succès en succès et rien ne semble plus pouvoir arrêter sa marche vers la victoire. Bien que très légèrement inférieur à celui qu’avait obtenu le NSDAP en 1932, ce pourcentage est supérieur aux scores que l’extrême droite a enregistrés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le danger de la droite extrême ne provient plus uniquement de son extrémisme, mais de l’acceptation de son extrémisme. Autrefois bannie du champ démocratique, la droite de la droite fait désormais partie de la vie politique. En effet, elle a réussi à obtenir ce que l’on n’aurait jamais dû lui accorder, à savoir une légitimité électorale et idéologique. Qualifiée par ce mot si ambigu de « populiste », elle bénéficie alors d’une reconnaissance populaire, inimaginable il y a encore vingt-cinq ans. Ainsi sa force ne réside plus dans son refus du système démocratique, mais dans la faiblesse d’un système démocratique immunodéficitaire qui n’est plus capable de prévenir une profusion de bactéries extrémistes.

De fait, ce n’est non seulement la droite extrême qui fait peur, mais la place que la démocratie lui a octroyée en son sein. Courroie de transmission entre la droite traditionnelle et la droite fasciste, elle domine de plus en plus ses rivaux politiques et se présente sous les traits d’une hydre à deux visages. Dévoilant habilement son côté pile de l’ultra conservatisme néolibéral, elle cache volontairement son côté face du social-nationalisme. Souvent sortie en tête de nombreux scrutins, comme en Suisse, elle ne craint plus pour sa respectabilité, tant la société lui a conféré son once d’honorabilité.

Aujourd’hui, les partis au pouvoir appréhendent la droite extrême avec anxiété, car ils n’ont pas su contenir certaines dérives intellectuelles dont ils portent eux-mêmes une part de responsabilité. Satisfaits de leur victoire sur le communisme soviétique et sur le socialisme archaïque, ils ont trop souvent fait le lit d’une extrême droite qui n’en espérait pas tant. Tel est notamment le cas du néolibéralisme. Arrogant à l’égard d’une gauche traditionnelle en perte de vitesse, il n’a pas toujours su résister aux appels de la xénophobie, quitte à épouser quelques autres idées extrémistes, jusqu’à divorcer avec les principes et règles qui avaient contribué au succès de la pensée démocratique. Contaminée par le virus de la doctrine inégalitaire, l’idéologie dominante a ainsi pris congé de la société du progrès pour s’identifier avec celle de la régression. Par conséquent, la lutte contre l’extrême droite demande un nouvel effort qui, en référence à Antonio Gramsci, passe inexorablement par une reconquête de « l’hégémonie culturelle ». Changement de paradigme politique, le combat anti-extrémiste ne passe donc plus par la seule dénonciation de la droite extrême, mais par la dénonciation d’une société qui, en légitimant et légalisant l’extrême droite, régresse tous les jours un peu plus.

A l’opposé d’une lutte de classes – vestige, paraît-il vieillot, d’un affrontement inapproprié et inadapté aux temps modernes -, la politique a préféré un schéma simpliste. Sa principale caractéristique réside dans une nouvelle répartition des rôles. Autrefois, l’adversaire se situait en haut ; aujourd’hui, il se trouve en bas. Naguère, doté d’une conscience de classe, le prolétariat s’en prenait à la bourgeoisie. Maintenant, la plupart du temps privé du moindre repère intellectuel, les ouvriers s’attaquent à celles et ceux qui pourraient leur ôter leur emploi. Le méchant, ce n’est plus le patron, ce n’est plus le banquier, mais l’immigré, le sous-payé qui accepte même de travailler plus pour gagner moins. Opposant les démunis aux encore plus démunis que soi, la société de régression ne contente non seulement le capitaliste, mais aussi l’extrême droite. Tandis que le premier se félicite de de la concurrence au meilleur prix du marché, la seconde se présente comme l’avocate privilégiée de ce qu’elle nomme elle-même les invisibles. Le piège alors se referme sur les partisans d’une société solidaire, chacun préférant se réfugier dans la défense de ses intérêts égoïstes. C’est bien joué, sauf que la principale victime n’est autre que la démocratie et les valeurs qu’elle incarne.

Rester Libre!

Les périodes électorales sont aussi celles des bilans. Celui de la dernière législature est globalement positif. Par conséquent, nul ne serait choqué si le Conseil fédéral était reconduit dans sa composition actuelle. La stabilité politique de la Suisse a de nouveau fait ses preuves et la Confédération a, plus ou moins bien, surmonté les épreuves auxquelles elle a dû faire face. Elle est restée libre dans l’exercice de ses pouvoirs et de ses compétences ainsi que dans son action intérieure et extérieure.

Conditions sine qua non d’une démocratie suisse en bon état de marche, le consensus et le pragmatisme sont les deux mamelles de son système politique. Doté d’un extraordinaire soutien populaire, celui-ci nourrit la représentation idéale d’une Suisse idéale, où la politique intérieure n’a d’autre but que d’assurer aux citoyens le droit de rester libres dans leur périmètre national. Personne ne peut d’ailleurs critiquer cette intention, car elle est de loin la noble des démarches dont tout législateur tire sa légitimité. Mais, fidèle à la Déclaration des Droits de l’Homme et des Citoyens, « la liberté consiste [aussi] à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Et c’est là que le bât blesse. Car volontairement interprétée de manière égoïste et identitaire, la liberté de certains de nos compatriotes n’est dictée que par leur seul motif de porter atteinte à celle de nos voisins, voire à celle de nos partenaires. Elle n’est alors qu’un leurre idéologique au service du mépris de l’autre. Il en fut ainsi avec le secret bancaire ; il en est désormais ainsi avec la mise en œuvre de l’initiative sur l’immigration de masse.

Reclus dans son salon, le Conseil fédéral a pris une décision lourde de conséquences le 11 février dernier. Par la voix de sa Présidente, il a clairement privilégié la préférence nationale aux principes européens. C’est son droit, voire son devoir. Ainsi le gouvernement suisse agit conformément à la décision populaire et introduira dès 2017 des contingents d’étrangers. La Confédération est libre de le faire, comme l’Union européenne sera alors libre de dénoncer les accords bilatéraux. A cet effet, Berne a dû envisager deux scénarios dont l’observateur ne peut encore savoir lequel a été retenu. Le premier suppose une sacrée dose de sincérité et de naïveté ; le second s’approche plus du cynisme et du réalisme. Primo, le gouvernement suisse croit vraiment que la mise en place de quotas d’étrangers n’entraînera aucune mesure de rétorsion de la part de l’Union européenne. Ou, secundo, le Conseil fédéral fait semblant et sait fort bien qu’il ne sera jamais en mesure de mettre en œuvre l’initiative sur l’immigration de masse, conscient que celle-ci signifierait la mort inéluctable et programmée des Bilatérales.

Qu’il soit sincère ou cynique, naïf ou réaliste, le Conseil fédéral reste libre de privilégier l’une ou l’autre des solutions. Mais qu’il ne compte pas sur l’Union européenne pour régler une crise constitutionnelle helvétique qui ne la concerne d’aucune manière. L’UE n’en a cure et aura tout loisir à laisser l’entière liberté à la Suisse de se dépatouiller dans un imbroglio juridico-politique auquel elle préférera ne pas se mêler; sauf si ses intérêts propres sont en jeu. Ou pour le formuler autrement, elle ne manquera pas d’adopter la seule position qui la sied, à savoir de considérer que la Suisse reste libre de s’embourber dans l’une des pires crises de politique étrangère qu’elle ait connue depuis très longtemps.

Les périodes électorales ne sont pas seulement celles des bilans, mais aussi celles des perspectives. Malheureusement, ces dernières sont souvent mises sous le boisseau. Sitôt les élections passées, le dossier européen refera surface. Mais pour l’instant, motus et bouche cousue de la part d’une classe politique à qui parler d’Europe fait peur. Peur de dire la vérité, peur de perdre l’un ou l’autre suffrage, peur de heurter le sentiment d’une fausse assurance tout helvétique ou peur d’avouer que si la Suisse veut rester libre à l’égard de l’Union européenne, l’Union européenne peut tout aussi rester libre à l’égard de la Suisse. Car la liberté ne devient véritablement liberté que si elle est commune et indivisible. Pour ne pas savoir ou vouloir le reconnaître, on se laisse alors aller à un verbiage idéologique et malfaisant qui, sous les traits d’un slogan aguichant, recèle lui ce que les savants dénomment l’ethnocentrisme ou ce que les citoyens appellent plus communément le refus de l’autre. Qu’il soit donné ici le droit de rester libre pour le dire avec franchise et sincérité !

Que se passe-t-il en France?

Cri du cœur ou cri de l’effroi ? Expression impulsive ou raisonnement fondé ? Envie de dire tout haut, ce que d’autres pensent tout bas ou analyse critique d’une situation critique ? Depuis quelques temps, on peut avoir mal à la France. Non parce que l’on ne l’aime pas, mais parce qu’on la désire. Elle, que l’historien Jules Michelet voyait d’abord comme une personne, femme de préférence, fait parfois mal à voir. Elle oublie d’être elle-même, car ne elle regarde même plus le fronton de ses mairies et ne lit qu’à peine les mots de « liberté, égalité, fraternité ».

Après les attentats islamistes, la France a fait honneur à son être le 11 janvier dernier. Elle a dit « non » à l’horreur et renoué avec son honneur. Aujourd’hui, elle se déshonore, refusant d’être horrifiée par ce qui ne peut que susciter la honte et le dégoût. Qu’elle se réveille donc, qu’elle soit ce qu’elle est et a toujours été, ce pour quoi on l’envie, pour ce qu’elle est devenue, ce qu’elle est et ce qu’elle ne devrait jamais cesser d’être : la patrie des droits de l’homme. Que tous les pourfendeurs des « droits-de-l’hommiste » soient mis au pilori de la grandeur nationale, eux qui ne sont plus que la portion congrue d’une crise de boulangisme mal digérée ou de croix de feu en voie d’extinction. Qu’ils se vautrent dans le refus de l’autre ou dans le mépris de son prochain, rien ne saurait justifier la valeur de leur conduite. Qu’ils sachent ici et maintenant que leur conduite n’a plus la moindre des valeurs. Qu’ils arrêtent donc de se qualifier eux-mêmes de républicains, eux qui ne cessent de trahir ce que la République a fait de grand. Qu’ils ne s’arrogent donc plus aucun droit de parler au nom de la France, eux qui font affront à la nation.

Même si la droite française est la première à se retrouver sur le banc des accusés, la gauche française est trop longtemps restée muette en la matière. Depuis trop longtemps, celle-ci s’accommode de ce qu’elle ne devrait pas accepter. De peur de perdre, elle perd elle-même ce qui fait sa force, soit son âme de défendre ce pour quoi elle a toujours lutté. Qu’elle prenne enfin son courage à deux mains et qu’elle ne se laisse plus griser par une idéologie dominante qui la domine plus qu’elle ne croit. Elle, qui aurait dû se réveiller à l’heure où le monde se frottait les yeux et essuyait ses larmes devant l’horreur des cadavres enfouis par les eaux de la Méditerranée, ne s’est pas levée assez tôt. Elle n’a pas su exprimer son courroux, alors qu’elle devait être la première à le faire. Et, si elle est dénigrée pour avoir dénoncé, avec raison et conviction, la Hongrie et son horrible mur, tant mieux pour elle. Ces attaques sont sa fierté, tant elles émanent de ces quelques dirigeants européens qui n’ont rien compris à l’Europe, sauf à savoir bénéficier de sa tirelire pour en faire des barbelés.

Contrairement à la Suisse, la France n’a jamais été, n’est pas et ne sera jamais une société de consensus. Elle ne pourra jamais le devenir. Et c’est bien qu’il en soit ainsi. Aujourd’hui, la France doit sortir de sa torpeur et de sa crainte de dénoncer ce qui la mine de l’intérieur. Qu’elle essuie enfin la sueur malodorante de son front national et humecte à nouveau le parfum de la liberté qu’elle s’accorde à elle-même et, plus encore, qu’elle sait accorder aux autres. Elle en a les moyens, à défaut de ne pas toujours en avoir le courage. Pourtant n’est-ce pas d’une France courageuse dont l’Europe aurait aujourd’hui besoin ?

Que l’on ne s’y méprenne pas. Cet article n’est pas anti-français. Au contraire, il défend la France. Celle qui fait honneur à son histoire et dont on aimerait tant qu’elle fasse honneur à son présent. Elle en est capable, peut-être beaucoup plus qu’elle ne le pense elle-même. Aux Européens, François Mitterrand appela, lors de son dernier grand discours tenu à Strasbourg en 1995, de « vaincre [son] histoire et pourtant si on ne la vainc pas [ajouta-t-il], il faut savoir qu'une règle s'imposera, mesdames et messieurs : le nationalisme, c'est la guerre ». Vingt ans plus tard, la guerre n’est pas si éloignée de nos côtes, où ses victimes continuent d’échouer à longueur de journée. Aujourd’hui, la France n’a plus le choix. Pour ne pas tomber elle-même dans le précipice du nationalisme qui la guette, seule demeure ce qui l’a toujours grandie, à savoir sa fidélité à la déclaration des droits de l’homme et du citoyen qu’elle a elle-même rédigée. C’est là être républicain, c’est là faire front pour son idéal et sa nation.

Le déclin des Verts européens

Si l’on en croit les sondages, et plus encore les résultats enregistrés lors de différents scrutins cantonaux ou locaux, les Verts ont tout à craindre des prochaines élections au Conseil national. A l’exemple de leurs homologues européens, ils sont en perte de vitesse, car ils n’arrivent plus à ranimer la flamme du renouveau qui les a longtemps caractérisés. Idem en France et en RFA. Condamnés d’une part à ne jouer que les spectateurs estropiés d’une gauche française mal en point, les écologistes ne sont, d’autre part, pas mieux lotis en Allemagne. Incapables d’y endosser leur rôle de parti d’opposition qui devrait leur revenir, ils laissent le soin à la gauche néo-communiste de la Linke d’assumer cette responsabilité. Qu’ils se trouvent à Berlin, à Paris, à Berne, voire autre part en Europe, les Verts n’attirent donc plus grand monde, à l’exception peut-être des quelques nostalgiques des actions protestataires d’antan, si caractéristiques des années quatre-vingt.

Émanation directe de ce que l’on appelait à l’époque « les nouveaux mouvements sociaux », les Verts avaient bénéficié d’une conjonction historique et politique favorable. Héritiers d’une pensée soixante-huitarde en quête de réforme, ils regroupaient alors en leur sein les nouvelles aspirations que les partis politiques traditionnels n’avaient pas su reconnaître à temps. Pacifistes et opposants bruyants contre la politique de réarmement de Reagan et de Brejnev, défenseurs des forêts menacées par les pluies acides ou précurseurs avant l’explosion de Tchernobyl du combat antinucléaire, ils avaient saisi le pouls d’une génération qui se qualifiait elle-même de post-matérialiste. Premiers lanceurs d’alerte de l’ère moderne, à l’heure même où cette expression n’était connue que d’un petit nombre, ils constituaient en quelque sorte l’avant-garde de la fin du 20e siècle.

Parce que repris par l’ensemble des autres familles politiques, les combats écologistes, environnementaux ou féministes ont néanmoins perdu, depuis belle lurette, de leur superbe. Merkel est aujourd’hui bien plus puissante que ne le sont ses collègues masculins de l’Union européenne et Doris Leuthard demeurera à tout jamais celle qui aura assuré la transition énergétique en Suisse. Alors, chacun s’en accommode et l’analyse semble faire consensus : les Verts européens ne sont plus ce qu’ils étaient, car ils se sont fait subtiliser leurs thèmes de prédilection par leurs concurrents directs et leurs adversaires politiques. Soit, l’analyse paraît juste, mais elle est fortement incomplète, voire partiellement erronée.

Certes, les écologistes sont les mieux placés pour combattre le réchauffement climatique. Sans nul doute, ils maîtrisent parfaitement cette affaire! Tout le monde en conviendra. Bref, question protection des ressources naturelles, les Verts s’y connaissent certainement plus que tous les autres. Non seulement militants écologiques, mais aussi experts du domaine, ils sont plus à même d’affronter les défis planétaires de demain. En toute logique, ils apparaissent en effet beaucoup plus fiables que ne peuvent l’être n’importe quels autres productivistes ou fervents partisans d’une « croissance forte et durable ». Faisons-leur donc confiance ! Pour appliquer les méthodes et recettes néolibérales, les électeurs européens s’en remettent bel et bien souvent aux partis libéraux ou antiétatiques. Alors pourquoi ne pas en faire de même pour l’écologie ? Pourquoi ce qui est vrai pour les uns ne le serait-il pas pour les autres ? On serait tenté de le croire et enclin à suivre un tel raisonnement. Sauf qu’une analyse purement mécanique et déductive a ses propres limites que l’on feint trop souvent d’ignorer.

Il ne suffit pas d’avoir raison sur l’écologie. Il faut aussi savoir se doter d’un modèle social. Et les Verts ne l’ont pas ou, au mieux, ne l’ont plus. Voulant, des décennies durant faire abstraction de la dialectique entre travail et capital, ils sont inexorablement tombés dans le piège théorique qu’ils se sont eux-mêmes posé. Face à une social-démocratie européenne sur la défensive, les écologistes restent dans l’expectative. Ils attendent comme on attendrait Godot, sans s’apercevoir qu’aucun parti politique, y compris le leur, ne peut faire l’impasse sur l’organisation sociale du monde contemporain. Parfois libéraux sur les plans économique et fiscal de même que libertaires sur celui des mœurs et des idées, leurs réponses sont dorénavant jugées insuffisantes pour résoudre les oppositions nées entre les perdants et les gagnants de la mondialisation.

Plus proches de ces derniers, car souvent issus de catégories sociales aisées et urbaines, ils aimeraient défendre les seconds, sans toutefois remettre en cause les règles actuelles d’une redistribution inégalitaire. Premières victimes de leur propre contradiction, les Verts se situent ainsi à la lisière de champs politiques relativement mal définis qui, bien que d’un indiscutable attrait conjoncturel et temporaire, n’offrent que peu d’espace à long terme. En ce sens, ils sont de plus en plus confrontés à une crise de légitimité dont l’origine remonte à leur genèse philosophique, à savoir celle de privilégier la nature à l’homme. Prisonniers d’un schéma théorique, où les idées les plus progressistes s’accommodaient aussi des plus obscures écoles de pensée biologique, les Verts se croyaient à l’abri de leur propre renouveau intellectuel. Bercés par leurs nombreux succès en Europe, ils se laissaient porter par la vague, oubliant que celle-ci s’échouera un jour, faute de n’avoir pas su effectuer à temps leur aggiornamento. A eux, maintenant de s’en rendre compte !

RASA oui, Bilatérales oui – RASA non, Bilatérales non

Que RASA soit en passe d’aboutir, voilà une bonne nouvelle pour tous les déçus du 9 février 2014. Que les citoyens puissent à nouveau être appelés aux urnes, voilà une solution logique et légitime qui s’imposait après l’adoption de l’initiative sur l’immigration de masse. Préconisé depuis près de dix-huit mois par certains observateurs aguerris de la matière européenne, un nouveau vote demeure un excellent moyen pour sortir la Suisse de l’impasse dans laquelle elle s’est elle-même fourrée.

Toutefois, RASA dérange. Le Conseil fédéral n’aurait guère apprécié que 100 000 citoyens osent défier ses plans de négociations. Sauf qu’il n’y a jamais eu de négociations entre la Confédération et la Commission européenne depuis le 9 février 2014. Tous les pourparlers se heurtent au refus de l’UE, au demeurant totalement justifié, de remettre en cause le principe de la libre circulation des personnes. Mais la Suisse fait comme si. Sauf qu’il n’y pas de si. A force de le répéter, il faudrait enfin comprendre que les Européens n’entameront jamais une négociation sur l’introduction des contingents avec leurs homologues helvétiques. C’est clair pour tout le monde, à l’exception de la Suisse ! Tant pis pour elle ! C’est son problème, pas celui de l’Union européenne.

RASA porte bien son nom. Il faut sortir de l’impasse. Mais rien ne laisse présager que les responsables politiques et les électeurs y soient prêts. A vouloir maintenir un calendrier qu’il s’est lui-même fixé, le gouvernement fédéral pourrait facilement s’emmêler les pinceaux. D’ores et déjà, il est devenu la principale victime de son insoutenable légèreté stratégique, décrétée le 11 février dernier. En déclarant vouloir mettre en œuvre dans un délai de trois ans l’initiative contre l’immigration de masse, il s’est tiré une balle dans le pied. Il a voulu être au top de la politique suisse et a fait un flop avec ses partenaires européens. Ces derniers ne voient d’ailleurs pas pourquoi ils devraient s’en émouvoir, sachant qu’ils auront coûte que coûte le dernier mot.

A force de nommer des négociateurs qui n’ont rien à négocier, Berne amuse la galerie bruxelloise. Sauf que la Commission européenne ne sera pas toujours d’humeur à se prêter à ce genre de plaisanteries. Elle pourrait perdre patience et demander des comptes. Voire, en d’autres termes, espérer que RASA fasse enfin table rase avec les tergiversations des Suisses en Europe. Et c’est là que cette initiative représente un enjeu majeur, dont il convient de mesurer dès aujourd’hui les effets. Solution plus qu’envisageable, le Conseil fédéral pourrait prendre prétexte de RASA pour signer au plus vite un accord a minima avec l’Union européenne. N’introduisant aucun contingent et ne remettant pas en cause le principe de libre circulation des personnes, il ne toucherait que quelques dossiers sectoriels concernant la présence de travailleurs européens en Suisse. Toutefois, il ne règlerait pas l’épineuse question du maintien ou de la modification de l’article 121 a.

Reste alors l’option RASA. Si l’initiative est acceptée, la voie de véritables négociations, dignes de ce nom, est rouverte entre la Confédération helvétique et l’Union européenne. Si elle est refusée, c’est un retour en arrière de plus de quinze ans. Confrontée à la difficulté de la double majorité, RASA pourrait fort bien obtenir plus de 50% des voix chez les électeurs, sans être validée par la moitié des cantons. Le risque d’un tel scénario est bel et bien présent, mais ne changerait pas fondamentalement les données du problème. De fait, la Commission européenne ne s’immiscera jamais dans les dédales électoraux et constitutionnels de la Suisse, se bornant à prendre le résultat tel qu’il lui sera soumis.

Et de ce dernier dépend, ni plus ni moins, l’avenir européen de la Suisse. Si RASA est refusée, les bilatérales sont mortes. Et n’importe celle ou celui qui prononcera leur oraison funèbre. Que l’on se garde alors de se faire la moindre illusion en la matière. Si d’une façon ou d’une autre, le peuple suisse devait confirmer son choix de ne pas respecter le principe de la libre circulation des personnes, l’UE n’aurait d’autre issue politique que de dénoncer immédiatement tous les traités qui la lient à la Confédération helvétique. En revanche, si RASA est victorieuse, une nouvelle ère entre la Suisse et l’Union européenne verra le jour. Car au-delà de l’abrogation des articles. 121a et 197 ch. de la constitution, la vraie et seule question que pose RASA est la suivante : oui ou non à la poursuite de la voie bilatérale entre la Suisse et l’Union Européenne ?

La Suisse est souveraine, l’UE aussi!

Sans nul doute, la politique européenne sera au centre de la campagne pour les élections au Conseil national du 18 octobre prochain. Comme d’habitude, les arguments fuseront de part et d’autre, les premiers reprochant d’entraver la politique européenne du Conseil fédéral, les seconds critiquant « la classe politique » d’empêcher la mise en œuvre de l’initiative sur l’immigration de masse. Les arguments sont d’ores et déjà connus, de sorte qu’ils ne méritent même plus d’être énumérés et récapitulés en ce jour.

Rabâchées à la manière d’un moulin à prières, les paroles pro- ou antieuropéennes des partis et candidats n’auront rien d’original. Les partisans des bilatérales défendront leur maintien, les défenseurs des contingents étrangers leur introduction dans les délais les plus brefs. Une fois de plus, on assistera à une foire d’empoigne verbale dont les électeurs commencent à être las. Tout laisse alors à croire que le débat européen sera d’abord un débat helvético-suisse. Les controverses seront d’abord nationales, car elles ne tiendront volontairement pas compte de la position de l’Union européenne.

Qu’elle l’avoue ou non, la Suisse ne fait pas exception à la règle. A l’exemple des vingt-huit pays de l’UE, ses polémiques européennes relèvent, pour nombre d’entre elles, de la seule politique intérieure. Le soutien ou l’opposition à l’Europe ne sont souvent que les meilleurs moyens de prendre position dans un contexte où l’Union européenne n’intervient qu’à la marge. Le phénomène est connu et fait de l’Europe le parfait bouc-émissaire pour cacher ses propres déficits. Le procédé est d’autant plus facile qu’il se sert de l’incurie européenne d’une majorité de citoyens qui ne voit dans l’Europe qu’une abominable bureaucratie dont elle ne connaît que très peu le fonctionnement. La ritournelle vaut aussi pour la Suisse : c’est toujours la faute à l’Europe, peuplée de fonctionnaires trop bien payés. Que ces mêmes citoyens ne s’interrogent pas sur le coût public de leur administration locale ou cantonale ne leur viendrait même pas à l’idée. Qu’ils admettent donc que cette horrifiante et tentaculaire administration bruxelloise emploie moins de personnel salarié que ce n’est le cas de certaines capitales européennes. Mais là, on préfère se taire !

Pourtant, plus que ce n’est le cas pour les États européens, la Suisse fait aussi bande à part. Dans le différend qui l’oppose à l’Union européenne, elle oublie ostensiblement de respecter cette dernière. Bien que non membre de l’UE, elle croit être en droit de lui dicter sa loi. De manière unilatérale, elle est de l’avis qu’elle a la légitimité de remettre en cause un principe qu’elle n’a jamais dicté. Elle se veut donneuse de leçons, alors qu’elle n’a aucune raison de prodiguer le moindre ordre à une communauté dont elle refuse de faire partie. Elle se couvre alors d’un ridicule que même ses diplomates les plus avertis et les plus zélés ont toute la peine du monde à dissimuler.

C’est au nom de sa propre souveraineté que la Suisse se distingue de ses partenaires. Elle refuse de faire partie de l’Union européenne et nul ne saurait lui contester ce droit. Son calcul politique n’a rien de scandaleux et chacun de ses partenaires se doit de le respecter. Toutefois, cette pensée suisse s’arrête bel et bien aux confins de son territoire. Car si la Suisse est garante de sa propre souveraineté, elle oublie que l’Union européenne est aussi garante de la sienne. Et c’est là que la Suisse perd sa propre crédibilité. Car à vouloir affirmer son droit, elle n’accepte pas de reconnaître celui des autres.

Comment le dire plus clairement ? En remettant ostensiblement en cause la liberté de circulation des personnes au sein de l'espace communautaire, la Suisse ne respecte pas la souveraineté de l’Union européenne. Ou pour le formuler autrement, les plus grands défenseurs de la souveraineté suisse sont les plus grands fossoyeurs de la souveraineté européenne. Car si la Suisse peut dire « non » à l’Europe, l’Europe peut aussi dire « non » à la Suisse. Et quitte à prendre des vessies pour des lanternes, aucun responsable politique, digne de ce nom, ne pourra faire revenir la Commission européenne sur son refus de négocier avec la Confédération helvétique son principe de libre circulation des personnes.En effet, cela n’entre ni dans les attributions internationales du Conseil fédéral, ni dans celles des instances communautaires. Que le temps soit donc venu de ne plus se vautrer derrière un faux-semblant qui n’a que trop duré. Quel que soit le négociateur Suisse, l’Union européenne restera fidèle aux principes qu’elle a adoptés il y a plus de cinquante-huit ans. Et si la Suisse veut lui faire changer d’avis, il ne lui restera qu’une seule solution : l’adhésion illico presto à l’UE. Là au moins, elle pourra faire preuve d’une souveraineté partagée avec et au sein de l’Union européenne !

De l’adhésion à la régression: attention!

Attention, cet article n’est pas un article anti-européen. Au contraire, c’est un article pro-européen. A condition de ne plus faire des pro-Européens de simples porte-parole d’une l’Union européenne, à laquelle presque plus personne ne rêve désormais. Depuis plus de dix ans, celle-ci n’a pas toujours été à la hauteur des événements. A tour de rôle capitaliste, néo-libérale, monétariste ou atlantiste, elle n’a que trop perdu de partisans qui voyaient jadis en elle un idéal, aujourd’hui disparu.

Après l’échec en 2005 du projet établissant une Constitution pour l’Europe, l’Union européenne a fait comme si de rien n’était. Avec pour seule conclusion de refaire un traité qui, grosso modo, ressemblait à celui que l’on venait de refuser par référendum, elle a continué là, où elle venait en partie d’être mise en minorité. C’était son droit le plus légitime, sauf que ce n’était pas légitime aux yeux de la sanction démocratique. La raison aurait voulu que l’on se remette à l’ouvrage, que l’on tire les enseignements des refus populaires et que l’on soumette aux citoyens européens une nouvelle version du texte constitutionnel. Par exemple sous la forme d’un référendum organisé dans tous les pays membres de l’UE et couplé aux élections au Parlement européen de 2009. Mais l’imagination n’étant guère au pouvoir dans les cénacles de Bruxelles, les dirigeants de l’UE n’ont pas imaginé grand-chose. Se croyant pressés par le temps, ils ont volontairement confondu vitesse et précipitation. Ils ont passé outre toute autre proposition et se sont satisfaits du traité de Lisbonne qui, à vrai dire, ne satisfait personne.

Intervint alors la crise grecque dans un contexte déjà très morose. La spéculation financière obligeait les États à renflouer les banques. Celles-ci, bien que responsables, s’en prenaient pourtant directement à la politique qui venait néanmoins de les sauver. Mais, parce que l’Europe n’était plus à un paradoxe près, il fallait bel et bien trouver un coupable. Il était tout désigné : celles et ceux qui n’avaient guère les moyens de jouer à la bourse ; tant il est facile de s’en prendre à plus petit que soi.

Très vite, la crise s’est transformée en une foire d’empoigne. Du bout des lèvres, quelques économistes osaient évoquer l’introduction d’eurobonds ou, ô sacrilège, l’échelonnement, sinon l’effacement de la dette grecque. Aujourd’hui reconnus pour la pertinence de leur analyse, ils étaient alors traînés dans la boue, méprisés comme de vieux et vulgaires keynésiens délurés qui ne comprenaient pas que sans austérité, il n’y aurait pas de salut. Sauf que six ans après, patatras, voilà que ça ne marche pas, comme on l’aurait voulu. Les politiques de rigueur ont profondément divisé une Union européenne dont les membres les plus vertueux ne sont pas forcément ceux que l’on croit. Comment ici ne pas éprouver une certaine aversion à l’égard d’une Hongrie de plus en plus autoritaire et liberticide ? Même chose pour la Slovaquie qui, après avoir élu un gouverneur nazillon à la tête de l’une de ses régions, voudrait maintenant nous donner des leçons, alors qu’elle n’était même pas capable de mobiliser plus de 13% de ses électeurs lors des élections européennes de 2104 ! Idem pour les pays baltes qui, eux aussi, feraient bien de balayer devant leur porte. À l’exemple de la Lettonie qui, en contradiction parfaite avec un principe fondateur de la démocratie européenne, n’accorde toujours pas le droit de vote à tous ses citoyens, voire qui nie, comme l’Estonie et la Lituanie, toute implication de sa population dans la Shoah, jusqu’à saluer les troupes nazies pour l’avoir libérée de l’occupation soviétique ?

Mais, rapport de force oblige, ces pays ne sont pas dans la ligne de mire de Bruxelles. Pire encore, ils sont toujours pris comme modèle pour avoir accepté des sacrifices. Quitte à oublier d’ailleurs que les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) ont, plus qu’il n’en faut, bénéficié des largeurs des États contributeurs de l’Union européenne. Mais, dès que l’occasion leur en fut donnée, les PECO les lâchèrent aussitôt pour se placer sous la tutelle du parapluie atlantique. Admirateurs inconditionnels de George w. Bush, ils l’avaient fortement soutenu lors de la guerre d’Irak, avec le succès que l’on connaît !

Confrontée peut-être à la plus grave crise de son histoire, l’intégration européenne doit impérativement retrouver sa part de légitimité démocratique. Car, plus que jamais, l’Europe ne pourra pas se construire sans assise populaire. En Suisse, même au prix de nombreux échecs électoraux, mais aussi en Grèce, où l’UE ne peut pas nier le verdict des urnes. Aujourd’hui, l’Union européenne doit savoir admettre ses propres échecs et refuser toute forme de surplace. Qu’elle se remémore alors ce qu’elle a été, mais n’est plus : un espace de progrès et d’espoir. D’abord de paix après la Seconde Guerre mondiale ; puis de croissance dans les années soixante et septante ; enfin de liberté, respectivement dans les années quatre-vingt et nonante, au Sud et à l’Est du continent. Depuis lors, plus rien, ou presque. Au contraire, l’Union européenne semble avoir rangé ses idéaux au placard. Elle ne fait que régresser, car elle est devenue une société de régression. Et plus elle régressera, moins elle sera en mesure de regagner ses partisans qui, naguère, avaient fait de l’Europe l’une des plus nobles causes pour laquelle il valait la peine de s’engager. Cela avait un nom : l’Europe citoyenne. Pourvu qu’elle nous revienne au plus vite !

La crise civique de la démocratie suisse

Dans tout autre pays, l’article aurait fait grand bruit. Tout au moins, plus de bruit qu’il ne l’a fait en Suisse. Osant écrire qu’il « faudrait que nous expérimentions un temps la dictature pour apprécier d’avoir le droit de vote ? », Chantal Tauxe a mis les pieds dans le plat. Sauf que le plat est resté tout aussi tiède qu’il l’était auparavant.

Dans son blog du 21 juin dernier, la rédactrice en chef adjointe de L’Hebdo a posé une question sur laquelle les Suisses refusent obstinément de s’interroger. Sa drapant derrière l’excellence de la démocratie directe, ils refusent d’admettre que celle-ci ne concerne souvent qu’un citoyen sur deux. Conséquence inéluctable d’une logique mathématique dont personne ne prend réellement conscience, certaines décisions du peuple, dit souverain, ne sont celles que d’un Suisse sur quatre. Selon le même mode de calcul, seuls 28, 45% des électeurs inscrits ont approuvé le 9 février 2014 l’initiative sur l’immigration de masse. Ainsi la politique étrangère et européenne se trouve désormais dans l’impasse par la seule volonté démocratique de 28, 45% de Suisses en âge de voter.

Bien que formulée autrement que ne l’a fait Chantal Tauxe, la conclusion reste toujours la même : la démocratie directe suisse est l’expression d’une minorité de Suisses. A l’exception de très rares scrutins, connaissant une participation exceptionnellement élevée, et enregistrant un score particulièrement net pour l’un ou l’autre camp, le constat ne varie donc pas d’un iota. Seule une minorité de Suisses décide du sort et de l’avenir politique de leur pays. De surcroît, les élections au Conseil national ne réunissent même pas 50% des électeurs, soit nettement moins que ce n’est le cas lors des scrutins législatifs ou présidentiels qui se déroulent dans d’autres États européens.

Sur la base de tels résultats, la Suisse n’a donc aucune prétention à être la meilleure démocratie du monde. Elle en est loin ; et même en Europe. De fait, ce n’est pas son modèle de démocratie directe qui est en cause, mais l’utilisation qu’elle en fait. A vouloir multiplier les référendums et les initiatives, elle encourt le risque de remettre en cause la représentativité des décisions qu’elle prend. A l’image du trop d’impôts qui tue l’impôt, trop de votations tuent les votations. Fidèle à l’adage de passer sous silence tout ce qui dérange, la politique suisse se trouve confrontée à une double crise qu’elle feint volontairement d’ignorer.

La première crise est celle de la légitimité politique. Si tous les résultats des urnes sont parfaitement légaux, ils ne traduisent que très rarement la volonté de la majorité des Suisses. La seconde est civique. Si moins d’un Suisse sur deux va voter, c’est qu’il n’assume pas de plein droit la citoyenneté que le législateur lui a accordée. En ce sens, la Suisse est face à une défaillance de la légitimité civique qui caractérise, à ses propres dépens, la principale faiblesse de son système politique.

Même si la question demeure taboue, elle mérite néanmoins d’être posée. Bien qu’elle ne rencontre pas en ce jour le soutien dont elle aurait besoin, elle ne peut plus être élucidée. Quitte à soulever un lièvre, pourquoi ne pas avoir le courage d’évoquer, sans encore le proposer, l’instauration d’un quorum pour les votations. A l’exemple de ce qui devrait se faire pour les élections européennes, où dans 13 pays sur 28 moins de 40% des inscrits avaient déposé un bulletin dans l’urne en 2014 – dont 13% en Slovaquie -, l’idée d’un taux de participation minimum pourrait faire son chemin en Suisse. Il va de soi que la route sera encore très longue, et que, selon la formule consacrée, on aura droit à la réponse : « ce n’est pas dans la tradition helvétique ! ». L’argument est certes parfaitement recevable, d’autant que les citoyens, par conservatisme politique, n’aiment pas changer leurs habitudes électorales. Toutefois, c’est là aussi le refus de voir la vérité en face et de croire que les majorités absolues, proclamées le soir d’une élection, ne sont en fait que l’expression d’une minorité souvent très relative de la population suisse.

Idem pour une autre proposition qui toutefois semble rencontrer un écho plus favorable. Le doublement des signatures nécessaires pour une initiative populaire est désormais défendu par des personnalités et des organisations issues de tous bords. Objet de plusieurs débats, cette idée révèle une prise de conscience, encore balbutiante, mais qui ne demande qu’à s’éclore un peu plus. Et à vouloir utiliser, une nouvelle fois, la métaphore florale, le chemin sera parsemé d’embuches et d’épines, mais finira bel et bien à trouver sa place dans le bouquet de la démocratie suisse.

Inquiétant, non!

« Inquiétant, vous avez dit inquiétant, comme c’est inquiétant » ! Quitte à paraphraser Louis Jouvet et Michel Simon dans l’une des plus célèbres répliques du cinéma français, comment ne pas s’inquiéter de certains événements, passés plus ou moins inaperçus, qui pourraient déclencher quelques drames qui, en l’occurrence, n’ont rien de drôle ?

Peu d’entre nous s’intéressent au Burgenland. Et pour cause : à quelques exceptions près, seuls les plus férus en géographie savent au juste où cela se trouve exactement. Situé à l’est de l’Autriche, aux confins de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Slovénie, ce Land n’a que très rarement éveillé l’attention des observateurs internationaux. Bastion de gauche depuis plus de cinquante ans, sa politique régionale n’éveille aucun intérêt particulier. Sauf que depuis plusieurs semaines, les projecteurs de l’actualité se sont braqués sur sa capitale Eisenstadt. Après avoir essuyé un sévère revers électoral lors des élections régionales du 31 mai dernier, les sociaux-démocrates locaux ont décidé de former une coalition avec l’extrême droite du FPÖ. En choisissant de s’allier avec un parti qui n’a jamais véritablement rompu avec le national-socialisme dont il est issu, ils ont franchi l’infranchissable. Pire, ils ont vendu leur âme à la droite la plus extrême, à savoir à celle qui siège sur les mêmes bancs que Marine Le Pen au parlement européen. Mais au-delà de la protestation, voire de l’effroi que suscite une telle décision politique, c’est à nouveau l’Autriche et sa démocratie qui vacillent. Il y a quinze ans déjà, venues d’un peu partout en Europe, et notamment de Jacques Chirac, des voix s’étaient levées pour dénoncer, avec raison, la participation du parti de Jörg Haider au gouvernement fédéral, dirigé à l’époque par le chrétien-démocrate Wolfgang Schüssel. Cette fois-ci, rien ou presque. Et quant aux leaders socialistes et sociaux-démocrates européens, ils se taisent tous ou quasiment tous. Inquiétant, non !

En cette même date du 31 mai 2015, à près de mille kilomètres du Burgenland, un autre scrutin aurait dû défrayer la chronique. À première vue tout aussi, sinon plus insignifiant et mineur que le précédent, il n’a non plus fait la une de la presse internationale. En effet, les électeurs de la commune du Pontet dans le Vaucluse étaient une nouvelle fois appelés aux urnes. Ils devaient y retourner suite à l’invalidation des élections municipales, dont le frontiste Joris Hébrard était sorti vainqueur avec sept voix d’avance en mars 2014. Plus d’un an après, un seul tour a suffi pour confirmer le maire Front national dans ses fonctions. Non seulement avait-il considérablement augmenté son score, atteignant presque 60% des suffrages exprimés, mais également bénéficié d’une participation relativement élevée de 61% des inscrits. Là aussi, les politiques préféraient visiblement s’en référer à la devise du « motus et bouche cousue ». Ostensiblement, ils se retranchaient derrière leurs propres craintes, ne voulant pas jeter de l’huile sur le feu. Au-delà de leurs calculs stratégiques, ils ne pourront toutefois plus se voiler la face très longtemps. Contrairement aux premières victoires municipales du Front national datant de 1995, celles acquises en 2014 et 2015 s’inscrivent désormais dans la durée. Alors que les maires lepénistes de Toulon, de Marignane, voire ceux dissidents du FN d’Orange ou de Vitrolles, avaient été sanctionnés par les citoyens à la fin de leur premier mandat, leurs funestes successeurs ne semblent pas suivre le même chemin que leurs tout aussi funestes prédécesseurs. Pire encore, ils paraissent jouir d’une indéniable légitimité populaire et profiter d’une assise électorale que les adversaires du Front national auraient largement tort de sous-estimer à plus long terme. Inquiétant, non !

Cap à nouveau à l’Est ! Pour immédiatement dissiper tout malentendu, aucune indulgence ne peut être accordée à Vladimir Poutine, dont le code de bonne conduite démocratique s’est perdu quelque part dans les eaux profondes et glacées du Lac Baïkal. Pourtant, c’est son homologue ukrainien Petro Porochenko qui se trouve aujourd’hui sur la sellette. Un jour avant les élections au Pontet et dans le Burgenland, celui-ci a fait d’une pierre deux – mauvais – coups. Après avoir accordé la nationalité de son pays à l’ancien Président géorgien Mikhaïl Saakachvili, il l’a nommé à la tête de l’administration régionale d’Odessa. Pas besoin d’être un fin limier pour savoir qu’il s’agit là d’un geste totalement irresponsable. En effet, Mikhaïl Saakachvili est un belliciste dangereux qui, le 8 août 2008, soit le jour de l’ouverture officielle des Jeux Olympiques de Pékin, avait déclenché une guerre, perdue d’avance, contre la Russie. De fait, avait-il alors sacrifié la souveraineté géorgienne de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie au profit de Moscou. Aujourd’hui, rien n’empêche qu’il récidive avec ses folles chevauchées fanatiques. Propulsé au titre de Gouverneur d’Odessa par le président Porochenko, Saakachvili pourrait renouer avec son inconscience politique dans une ville, où, en mai 2014, trente-et-un militants pro-russes avaient péri dans un incendie criminel. A n’y prêter garde, parce que situées à quelques encablures de la Transnistrie, Odessa et sa région pourraient alors être le terrain d’un conflit que l’on a encore coutume de qualifier de gelé. Rien n’exclut qu’il s’embrase et, qu’en référence à une autre métaphore cinématographique, les escaliers d’Odessa redeviennent le théâtre d’un nouveau drame qui lui non plus n’aura rien de drôle !