Grèce: la nouvelle donne diplomatique en Europe

Que l’on se satisfasse ou non de l’issue des élections grecques du 25 janvier dernier, voilà qui, en fait, n’a guère d’importance. A quoi bon applaudir la victoire d’une gauche radicale, opposée à la politique d’austérité ou a contrario crier au loup, de peur de voir une dette impayée ? Nul besoin non plus de s’interroger plus longuement sur les raisons de la victoire d’Alexis Tsipras et de son parti Syriza. Un meurt-de-faim privilégiera toujours celui qui lui tendra un bout de pain. Et qu’importe alors la qualité de la mie !

Que l’on s’interroge alors sur les causes de ce résultat, soit ! Mais n’aurait-il pas fallu le faire avant ? A force de s’arc-bouter sur ce que l’on a soi-même défini comme juste, on risque fort bien de tomber dans le faux. Pour avoir voulu à tout prix avoir raison par définition, l’UE et sa pensée dominante ont eu tort. Nulle intention d’amender ici la responsabilité des Grecs, mais en revanche de tirer les leçons d’un scrutin dont le score prouve, si besoin était, que l’arrogance et la suffisance ne sont décidemment jamais bonnes conseillères.

Après le vote grec, l’Union européenne peut adopter deux attitudes diamétralement opposées l’une de l’autre. La première est celle de la fidélité stricto sensu à ses engagements et à ses décisions. Confortée dans son hostilité à Tsipras par l’alliance contre-nature que ce dernier a scellée avec un parti de la droite souverainiste, l’UE pourrait faire preuve de fermeté et refuser toute renégociation avec le nouveau gouvernement grec. La seconde est celle de la conciliation et de l’écoute. Plus risquée par certains aspects, elle est encore minoritaire au sein de l’UE. Défendue au premier chef par les pays du Sud, elle s’oppose résolument aux fervents partisans d’une orthodoxie européenne  qui, confrontés à la défiance hellénique, viennent de subir un grave échec politique. Qu’ils en aient toutefois mesuré la portée, voilà qui serait aller un peu vite en besogne !

Le scrutin grec a changé la donne politique en Europe. Forts de leur expérience, les dirigeants des vingt-huit n’auront d’autre issue que de trouver une solution de compromis. Mais plus que d’autres, celle-ci devrait s’inscrire dans la durée et modifier quelque peu les équilibres qui, depuis plus de dix ans, se sont progressivement instaurés au sein de l’UE. En ligne de mire des adversaires de l’austérité économique et sociale, la République fédérale d’Allemagne devra revoir sa copie européenne. Première puissance économique et politique communautaire depuis les années 2000, elle a toutefois perdu en capital sympathie, ce qu’elle a progressivement gagné en capital pouvoir. Adepte des décennies durant d’une politique étrangère vertueuse, elle a quelque peu laissé certains de ses principes moraux sur le bord de la route diplomatique. Comme pour tout autre pays, elle défend ses intérêts, quitte à renoncer à ceux de ses partenaires plus ou moins proches. Emblème de la politique de rigueur européenne, elle est aujourd’hui moins que jamais l’interlocutrice privilégiée des pays du Sud. Car qu’elle l’admette ou non, la victoire de Tsipras est aussi la défaite de Merkel. A la chancelière maintenant de démontrer qu’elle fera de son mieux pour en éviter d’autres, a fortiori plus douloureuses que celle qu’elle vient de vivre avec la Grèce.

C’est là qu’intervient la France. A condition de renouer avec sa grande tradition du Quai d’Orsay, elle a une très grande carte à jouer dans le nouveau concert européen. Elle dispose d’un atout majeur, dont aucun autre État de l’Union européenne ne peut se prévaloir. En effet, elle est la seule nation à pouvoir dialoguer en même temps avec ses partenaires septentrionaux et méridionaux. Parce que située elle-même à la fois au Nord et au Sud de l’Europe,  elle bénéficie d’un indéniable avantage sur ses autres partenaires. Par son renom, son poids et sa situation géopolitique, elle peut endosser le rôle de médiatrice interétatique qu’elle a si souvent délaissé, par sa propre faute, ces dernières années. 

A elle désormais de saisir cette chance unique dont elle s’est si souvent éloignée. Pointée du doigt depuis la crise par ses adversaires, mais aussi par ses amis, la France de 2015 pourrait également  se rétablir par sa diplomatie. Mais grand bien lui fasse de ne pas le faire contre les autres, mais avec les autres. Surtout avec l’Allemagne, pour prouver que l’Europe ne peut fonctionner que si, conformément à ce que préconisait naguère l’ancien chancelier Helmut Schmidt, les Allemands et les Français agissent de consort. Les premiers pour l’économie, les seconds pour la politique. Et les deux ensemble pour l’Europe !  

 

                         

 

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur émérite en Études européennes de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.