La citoyenneté et la Suisse

Que les bras en tombent, que le sang ne fasse qu’un tour ou que l’on reste bouche bée, peu importe la métaphore ! Il suffisait d’écouter ce journaliste politique, ancien professeur et secrétaire général de parti. Son aveu avait de quoi laisser pantois. Non qu’il ne vaquât pas à sa tâche ou qu’il n’assurât pas ses arrières. Plutôt à l’aise dans son rôle d’animateur, il faisait preuve du professionnalisme qu’on attendait de lui. Avec ses tempes grisonnantes, sa moustache avenante et son abondante chevelure blanche, il avait de quoi rassurer son public ; qualifié d’ailleurs en la circonstance, d’intergénérationnel. Mais à quoi bon alors s’interroger, voire s’irriter sur l’une de ses remarques tout juste sortie de son intellect aussi brillant que prudent ? D’un homme serviable et dévoué, ayant quelque peu dépassé la septantaine, nul n’aurait pu prévoir une telle confession. Bon suisse allemand qu’il est, il n’eut aucune difficulté, voire aucune gêne à déclarer qu’il venait d’entendre pour la première fois de sa vie un mot qui n’avait jusqu’alors pas trouvé grâce dans son vocabulaire français. Que l’on ne cherche pas dans les interlignes d’un Littré ou d’un Robert, ce substantif n’a rien de secret, de compromettant, de difficile ou d’extraordinaire en soi. Il a pour nom, la citoyenneté !

Comme le souligna alors l’un de ses interlocuteurs patentés, « il n’y a rien de surprenant que ce mot provienne de la langue française ». Et si nos souvenirs sont exacts, comment ne pas se référer ici à la Grèce et à la Rome antique (politès et civis) et plus encore à la Révolution française ? Que l’idée même de « citoyenneté » demeure encore inconnue par un nombre non négligeable de Suisses allemands a de quoi inquiéter. Et que l’on ne dise surtout pas qu’il s’agit là d’une simple question de traduction ! Ce mal, car de mal il faut parler, traduit un déficit perceptible du comportement démocratique ou, si l’on préfère se référer à l’allemand, égalité linguistique oblige, à une conception quelque peu recluse d’une « Weltanschauung » toute germanophone. De même pourquoi ne pas s’interdire de puiser quelques mots dans « l’Encyclopédie Larousse » qui, à bon escient, nous rappelle que « la revendication d'égalité des droits n'a cessé d'être le moteur des progrès de la citoyenneté » ?

Celle-ci n’est pas un vain mot. Inscrite dans les traités de l’UE, depuis la signature de celui de Maastricht, elle est désormais plus européenne que suisse. Née de l’esprit des Lumières, la citoyenneté fait de tout être humain un acteur de la démocratie. Plus encore, elle fait de tout citoyen non seulement un bourgeois de sa commune, mais une personne responsable en droits et en devoirs. Pour l’avoir délibérément occultée, tous ses adversaires lui ont préféré l’obscurantisme. En revanche, tous ses partisans se sont libérés du totalitarisme et de la tyrannie. Parfois plus fragile qu’on ne le croit, la citoyenneté demeure ainsi beaucoup plus désirable que l’on n’ose l’imaginer.

Ne pas l’incorporer dans son vocabulaire, serait une faute grave. N’étant plus seulement un mot français, elle a pris une dimension européenne. C’est pourquoi la Suisse ferait bien de s’en inspirer. D’autant qu’après avoir adopté ou lancé quelques initiatives populaires à la limite de l’acceptable humaniste, celle-ci ne semble pas avoir compris l’esprit qui l’anime. Au risque de lui tourner le dos, la Confédération pourrait même toucher l’abîme en remettant en cause ce qui fait la noblesse et la grandeur de tout pays démocratique, à savoir la reconnaissance du droit international.

Que la Suisse s’enorgueillisse d’être un modèle de démocratie directe, soit ! Qu’elle se félicite d’appeler ses citoyens plusieurs fois par an aux urnes, pourquoi pas ! Mais à se croire être sans cesse la meilleure, elle ne se repose plus que sur ses lauriers. Elle n’écoute pas, n’entend pas et ne s’interroge même plus sur ce qui fait sa force, mais aussi sa faiblesse. Souvent autiste à l’égard de la citoyenneté, elle pense qu’il suffit d’être Suisse pour avoir compris la démocratie. C’est juste, mais parfaitement réducteur. D’autant que la participation citoyenne est plus faible que dans d’autres États européens. Qu’elle médite donc sur ce qui n’est qu’un exemple. L’abstention au premier tour de la moins importante des élections nationales françaises, soit les départementales, est de 1,07% inférieure à celle enregistrée lors de la plus importante élection nationale suisse, soit celle au Conseil national ! A chacun d’en tirer les conclusions, surtout à la Suisse, à son système politique et a fortiori à ses citoyennes et citoyens !

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur émérite en Études européennes de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.