« Inquiétant, vous avez dit inquiétant, comme c’est inquiétant » ! Quitte à paraphraser Louis Jouvet et Michel Simon dans l’une des plus célèbres répliques du cinéma français, comment ne pas s’inquiéter de certains événements, passés plus ou moins inaperçus, qui pourraient déclencher quelques drames qui, en l’occurrence, n’ont rien de drôle ?
Peu d’entre nous s’intéressent au Burgenland. Et pour cause : à quelques exceptions près, seuls les plus férus en géographie savent au juste où cela se trouve exactement. Situé à l’est de l’Autriche, aux confins de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Slovénie, ce Land n’a que très rarement éveillé l’attention des observateurs internationaux. Bastion de gauche depuis plus de cinquante ans, sa politique régionale n’éveille aucun intérêt particulier. Sauf que depuis plusieurs semaines, les projecteurs de l’actualité se sont braqués sur sa capitale Eisenstadt. Après avoir essuyé un sévère revers électoral lors des élections régionales du 31 mai dernier, les sociaux-démocrates locaux ont décidé de former une coalition avec l’extrême droite du FPÖ. En choisissant de s’allier avec un parti qui n’a jamais véritablement rompu avec le national-socialisme dont il est issu, ils ont franchi l’infranchissable. Pire, ils ont vendu leur âme à la droite la plus extrême, à savoir à celle qui siège sur les mêmes bancs que Marine Le Pen au parlement européen. Mais au-delà de la protestation, voire de l’effroi que suscite une telle décision politique, c’est à nouveau l’Autriche et sa démocratie qui vacillent. Il y a quinze ans déjà, venues d’un peu partout en Europe, et notamment de Jacques Chirac, des voix s’étaient levées pour dénoncer, avec raison, la participation du parti de Jörg Haider au gouvernement fédéral, dirigé à l’époque par le chrétien-démocrate Wolfgang Schüssel. Cette fois-ci, rien ou presque. Et quant aux leaders socialistes et sociaux-démocrates européens, ils se taisent tous ou quasiment tous. Inquiétant, non !
En cette même date du 31 mai 2015, à près de mille kilomètres du Burgenland, un autre scrutin aurait dû défrayer la chronique. À première vue tout aussi, sinon plus insignifiant et mineur que le précédent, il n’a non plus fait la une de la presse internationale. En effet, les électeurs de la commune du Pontet dans le Vaucluse étaient une nouvelle fois appelés aux urnes. Ils devaient y retourner suite à l’invalidation des élections municipales, dont le frontiste Joris Hébrard était sorti vainqueur avec sept voix d’avance en mars 2014. Plus d’un an après, un seul tour a suffi pour confirmer le maire Front national dans ses fonctions. Non seulement avait-il considérablement augmenté son score, atteignant presque 60% des suffrages exprimés, mais également bénéficié d’une participation relativement élevée de 61% des inscrits. Là aussi, les politiques préféraient visiblement s’en référer à la devise du « motus et bouche cousue ». Ostensiblement, ils se retranchaient derrière leurs propres craintes, ne voulant pas jeter de l’huile sur le feu. Au-delà de leurs calculs stratégiques, ils ne pourront toutefois plus se voiler la face très longtemps. Contrairement aux premières victoires municipales du Front national datant de 1995, celles acquises en 2014 et 2015 s’inscrivent désormais dans la durée. Alors que les maires lepénistes de Toulon, de Marignane, voire ceux dissidents du FN d’Orange ou de Vitrolles, avaient été sanctionnés par les citoyens à la fin de leur premier mandat, leurs funestes successeurs ne semblent pas suivre le même chemin que leurs tout aussi funestes prédécesseurs. Pire encore, ils paraissent jouir d’une indéniable légitimité populaire et profiter d’une assise électorale que les adversaires du Front national auraient largement tort de sous-estimer à plus long terme. Inquiétant, non !
Cap à nouveau à l’Est ! Pour immédiatement dissiper tout malentendu, aucune indulgence ne peut être accordée à Vladimir Poutine, dont le code de bonne conduite démocratique s’est perdu quelque part dans les eaux profondes et glacées du Lac Baïkal. Pourtant, c’est son homologue ukrainien Petro Porochenko qui se trouve aujourd’hui sur la sellette. Un jour avant les élections au Pontet et dans le Burgenland, celui-ci a fait d’une pierre deux – mauvais – coups. Après avoir accordé la nationalité de son pays à l’ancien Président géorgien Mikhaïl Saakachvili, il l’a nommé à la tête de l’administration régionale d’Odessa. Pas besoin d’être un fin limier pour savoir qu’il s’agit là d’un geste totalement irresponsable. En effet, Mikhaïl Saakachvili est un belliciste dangereux qui, le 8 août 2008, soit le jour de l’ouverture officielle des Jeux Olympiques de Pékin, avait déclenché une guerre, perdue d’avance, contre la Russie. De fait, avait-il alors sacrifié la souveraineté géorgienne de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie au profit de Moscou. Aujourd’hui, rien n’empêche qu’il récidive avec ses folles chevauchées fanatiques. Propulsé au titre de Gouverneur d’Odessa par le président Porochenko, Saakachvili pourrait renouer avec son inconscience politique dans une ville, où, en mai 2014, trente-et-un militants pro-russes avaient péri dans un incendie criminel. A n’y prêter garde, parce que situées à quelques encablures de la Transnistrie, Odessa et sa région pourraient alors être le terrain d’un conflit que l’on a encore coutume de qualifier de gelé. Rien n’exclut qu’il s’embrase et, qu’en référence à une autre métaphore cinématographique, les escaliers d’Odessa redeviennent le théâtre d’un nouveau drame qui lui non plus n’aura rien de drôle !