Dans tout autre pays, l’article aurait fait grand bruit. Tout au moins, plus de bruit qu’il ne l’a fait en Suisse. Osant écrire qu’il « faudrait que nous expérimentions un temps la dictature pour apprécier d’avoir le droit de vote ? », Chantal Tauxe a mis les pieds dans le plat. Sauf que le plat est resté tout aussi tiède qu’il l’était auparavant.
Dans son blog du 21 juin dernier, la rédactrice en chef adjointe de L’Hebdo a posé une question sur laquelle les Suisses refusent obstinément de s’interroger. Sa drapant derrière l’excellence de la démocratie directe, ils refusent d’admettre que celle-ci ne concerne souvent qu’un citoyen sur deux. Conséquence inéluctable d’une logique mathématique dont personne ne prend réellement conscience, certaines décisions du peuple, dit souverain, ne sont celles que d’un Suisse sur quatre. Selon le même mode de calcul, seuls 28, 45% des électeurs inscrits ont approuvé le 9 février 2014 l’initiative sur l’immigration de masse. Ainsi la politique étrangère et européenne se trouve désormais dans l’impasse par la seule volonté démocratique de 28, 45% de Suisses en âge de voter.
Bien que formulée autrement que ne l’a fait Chantal Tauxe, la conclusion reste toujours la même : la démocratie directe suisse est l’expression d’une minorité de Suisses. A l’exception de très rares scrutins, connaissant une participation exceptionnellement élevée, et enregistrant un score particulièrement net pour l’un ou l’autre camp, le constat ne varie donc pas d’un iota. Seule une minorité de Suisses décide du sort et de l’avenir politique de leur pays. De surcroît, les élections au Conseil national ne réunissent même pas 50% des électeurs, soit nettement moins que ce n’est le cas lors des scrutins législatifs ou présidentiels qui se déroulent dans d’autres États européens.
Sur la base de tels résultats, la Suisse n’a donc aucune prétention à être la meilleure démocratie du monde. Elle en est loin ; et même en Europe. De fait, ce n’est pas son modèle de démocratie directe qui est en cause, mais l’utilisation qu’elle en fait. A vouloir multiplier les référendums et les initiatives, elle encourt le risque de remettre en cause la représentativité des décisions qu’elle prend. A l’image du trop d’impôts qui tue l’impôt, trop de votations tuent les votations. Fidèle à l’adage de passer sous silence tout ce qui dérange, la politique suisse se trouve confrontée à une double crise qu’elle feint volontairement d’ignorer.
La première crise est celle de la légitimité politique. Si tous les résultats des urnes sont parfaitement légaux, ils ne traduisent que très rarement la volonté de la majorité des Suisses. La seconde est civique. Si moins d’un Suisse sur deux va voter, c’est qu’il n’assume pas de plein droit la citoyenneté que le législateur lui a accordée. En ce sens, la Suisse est face à une défaillance de la légitimité civique qui caractérise, à ses propres dépens, la principale faiblesse de son système politique.
Même si la question demeure taboue, elle mérite néanmoins d’être posée. Bien qu’elle ne rencontre pas en ce jour le soutien dont elle aurait besoin, elle ne peut plus être élucidée. Quitte à soulever un lièvre, pourquoi ne pas avoir le courage d’évoquer, sans encore le proposer, l’instauration d’un quorum pour les votations. A l’exemple de ce qui devrait se faire pour les élections européennes, où dans 13 pays sur 28 moins de 40% des inscrits avaient déposé un bulletin dans l’urne en 2014 – dont 13% en Slovaquie -, l’idée d’un taux de participation minimum pourrait faire son chemin en Suisse. Il va de soi que la route sera encore très longue, et que, selon la formule consacrée, on aura droit à la réponse : « ce n’est pas dans la tradition helvétique ! ». L’argument est certes parfaitement recevable, d’autant que les citoyens, par conservatisme politique, n’aiment pas changer leurs habitudes électorales. Toutefois, c’est là aussi le refus de voir la vérité en face et de croire que les majorités absolues, proclamées le soir d’une élection, ne sont en fait que l’expression d’une minorité souvent très relative de la population suisse.
Idem pour une autre proposition qui toutefois semble rencontrer un écho plus favorable. Le doublement des signatures nécessaires pour une initiative populaire est désormais défendu par des personnalités et des organisations issues de tous bords. Objet de plusieurs débats, cette idée révèle une prise de conscience, encore balbutiante, mais qui ne demande qu’à s’éclore un peu plus. Et à vouloir utiliser, une nouvelle fois, la métaphore florale, le chemin sera parsemé d’embuches et d’épines, mais finira bel et bien à trouver sa place dans le bouquet de la démocratie suisse.