La gauche européenne vit un tournant historique. En déclin sur le plan électoral, elle l’est encore plus sur le plan idéologique. Ses défaites dans les urnes ne sont, en vérité, que la traduction de ses défaites culturelles. N’étant décidément pas en mesure de préserver sa propre identité, elle délaisse le champ des idées, jusqu’à épouser celles de ses adversaires. En réponse à son propre no man’s land intellectuel, elle choisit la solution de facilité et s’adapte à la situation, sans savoir d’ailleurs à quoi ou à qui elle doit s’adapter.
Aujourd’hui, au lieu de penser politiquement, la gauche européenne ne pense plus que stratégiquement. Face à la droitisation de la société, elle croit devoir se droitiser elle-même, espérant garder le pouvoir politique, là où elle le détient, ou y accéder, là où elle pense pouvoir le conquérir. Son calcul est légitime, mais limité dans le temps. Elle peut remporter l’une ou l’autre élection, mais sans savoir au juste ce qu’elle fera de sa victoire. En capacité de gouverner comme les autres, elle n’est dorénavant plus en capacité de gouverner autrement. C’est là une part de sa force, mais surtout une part considérable de sa faiblesse.
Nulle solution miracle ne pourra la sortir de la torpeur où elle se trouve. Au prix de plusieurs revers, elle peut faire comme si de rien n’était et se conformer aux règles du jeu politique que ses adversaires ont définies à sa place. A contrario, elle pourrait aussi avoir recours à ses recettes d’antan, sachant que là non plus, elle n’aurait pas la moindre chance de succès. Tiraillée entre son aile sociale-libérale et ses courants frondeurs ou doctrinaires, elle ne sait plus où donner de la tête, n’ayant plus celle-ci pour réfléchir à ce qu’elle est et à ce qu’elle pourrait devenir. Intellectuellement en perte de vitesse, elle ne fait que trop rarement appel à son sens de l’analyse. Pourtant, dotée d’une indéniable faculté pour imaginer le progrès, elle pourrait facilement. renouer avec son sens de l’imagination
De fait, la gauche européenne a oublié de rester progressiste. En revanche, elle s’est montrée trop conservatrice pour préserver des acquis, jugés de nos jours obsolètes ; même par leurs principaux bénéficiaires. Défenseur traditionnel d’une classe ouvrière, dorénavant sans tradition, et plus encore sans conscience de classe, la gauche s’est fait piéger par le monde du travail qui ne croit plus en elle. A chaque référendum d’usine, les ouvriers votent l’allongement des horaires sans compensation financière, se conforment au langage dominant sur la compétitivité des entreprises et désignent le « plus petit que soi », l’immigré, le précaire, le sous-qualifié comme leur principal adversaire. Parce que susceptibles de remplacer à plus bas prix le personnel salarié et protégé, ces « moins que rien » sont devenus les maillons faibles d’un combat politique qui font l’affaire d’un patronat de moins en moins social et d’une extrême droite surfant sur la vague de l’immigration et de l’exclusion. En porte-à-faux avec la pensée victorieuse du chacun pour soi, la gauche n’arrive plus à imposer ses idéaux de culture, d’éducation et de formation, et se laisse, à son insu, entraîner par la spirale du nivellement par le bas.
Mais ce n’est pas là la seule grande défaite de la gauche européenne. Ayant délaissé l’analyse dialectique pour un empirisme statistique de bon aloi, elle a épousé des méthodes plus classiques, privées de tout esprit critique. Souvent ne parvient-elle plus à replacer les affrontements sociaux et les contradictions politiques ou culturelles dans un contexte plus large. Quitte à se tromper de priorité, elle en arrive même à avantager ce qui lui nuit aux dépens de ce qui l’avantage. Se laissant gagner par l’idéologie dominante, elle a perdu le combat qui oppose la liberté à la sécurité. En proclamant que celle-ci est la première des libertés, elle s’est non seulement reniée elle-même, mais a aussi trahi tous celles et ceux qui croyaient encore que la liberté est l’essence même de la gauche. Premier mot de la République française, née de la Révolution de 1789, la liberté a été ainsi reléguée au second rang, au grand dam des intellectuels qui s’en sont tant réclamés, de dizaines de milliers de militants qui se sont tant battus pour elle et de simples citoyens qui l’aiment et l’ont tant aimée. Renonçant, à l’heure du terrorisme, de la criminalité et de la migration illégale, à l’un de ses principes fondamentaux, la gauche a par conséquent offert à la droite la voie d’une politique sécuritaire et d’une économie libérale qui, aujourd’hui, s’avère plus ouverte que jamais.